CONCLUSION

Telle fut la torture infligée à Galilée.

Ainsi se passèrent sans rapport avec les hommes qu’il aimait et dont il

reste le bienfaiteur les dernières années de l’illustre astronome. Nul

geôlier ne gardait ses portes; mais une retraite absolue, jointe à de

vives souffrances physiques s’aigrissait par la honte d’une pénitence

presque enfantine.

La conscience de sa faiblesse, le remords de ses vains artifices et de

ses inutiles concessions, devaient en accroître l’amertume; et le peu de

fruit qu’il recueillait de sa longue humilité devait la lui faire

regretter cruellement. Il était aveugle; ses ennemis triomphaient; on

lui défendait l’entrée de Florence et il obéissait. Une ou deux femmes

affligées et fidèles suivaient, en le consolant et en le soignant,

l’instinct divin de leur sexe, comme les envieux accomplissaient leur

tâche et faisaient leur métier. De temps à autre Firenzuola se donnait

la joie de dépêcher vers Arcetri un petit estafier qui s’informait si

Galilée recevait du monde, s’il correspondait au dehors et s’il était

bien sage.

Tout savant qui voulait plaire et arriver aux honneurs le couvrait

d’injures dans un beau livre dédié aux puissances; on disait et on

imprimait ce qu’on voulait contre Galilée; lui ne pouvait rien imprimer,

rien répondre à qui que ce fût. Philosophes, dialecticiens, orateurs,

rhéteurs, théologiens, professeurs, universitaires, astronomes, poëtes,

mathématiciens, lyristes, inventeurs de sonnets et d’opéras faisaient

leur cour à Urbain VIII et consolaient Simplicio raillé, en le

félicitant de son admirable courage à écraser cette peste humaine,

Galilée, vrai brandon de l’hérésie. Les puissants leur répondaient par

des faveurs hiérarchiques et des distinctions sociales.

C’est cette étude d’une Société avilie que j’ai voulu compléter[26]. Que

ceux qui aiment à s’instruire s’instruisent. Les Grassi, les Caccini,

les Firenzuola, se frottaient les mains en achevant l’œuvre sourde et

féroce de l’assassinat moral. L’indifférence était universelle; et

Galilée lui-même s’abandonnait. O Société molle, vous êtes plus que

sauvage! Personnes distinguées! mœurs adoucies! vous dégradez même vos

victimes; et c’est votre dernière honte.

[26] V. notre ouvrage sur les _Couvents d’Italie_, et sur _Virginie de

Leyva_.

J’ai montré Galilée mourant de chagrin au fond de sa retraite

pénitentielle, implorant ses persécuteurs et ne tarissant pas de

protestations, de rétractations, de supplications, de soumissions, de

sollicitations et d’éloges adressés à Urbain VIII, aux inquisiteurs, à

son _maître_ et à tout le monde. Il s’attira ainsi l’injonction

définitive d’avoir à ne jamais adresser aucune requête à ses _maîtres_!

Cette dégradation révolte la pensée et blesse le cœur.

Le voilà donc repentant, contrit, anéanti sous la verge du plus fort; il

tremble sous la calomnie; il est écrasé par la manœuvre et la cabale.

C’est là un triste spectacle. La postérité n’en a pas accepté la

tradition et l’héritage. Elle a inventé un autre Galilée, le Galilée

héroïque; oubliant que les mœurs italiennes du dix-septième siècle,

pétries pour l’abaissement par la conquête et comptant l’obéissance

passive pour le premier de leurs dogmes, ne pouvaient engendrer d’autres

héros;--elle a créé un mythe sublime, qu’elle a substitué au personnage

réel. Ainsi s’est établie dans la créance populaire la fiction d’un

Galilée martyr, philosophe indomptable et convaincu; douce et fière

figure, merveilleuse émanation, née des aspirations et des désirs; fille

de cette poésie du juste et de cet instinct du beau moral, qui vivront

toujours dans les âmes, pour protester contre les réalités de

l’histoire.

Ainsi deux peintres modernes ont fait du héros de notre siècle, celui-ci

un demi-dieu de la statuaire grecque, celui-là un héros d’élégie

moderne.

Le jeune Consul de la République, guidé par un paysan à travers les

sentiers neigeux des Alpes est devenu dans le tableau de Delaroche un

Werther sentimental; l’ingénieux peintre a réuni dans le même cadre et

opposé l’une à l’autre,--ici la physionomie candide et rustique du

montagnard;--là le profil dominateur, la figure méridionale de Napoléon;

angles géométriques, conception profonde, absolu de l’algèbre volant à

la conquête du monde. David, au contraire, faisant de Bonaparte Persée

qui délivre Andromède, a montré le demi-dieu imperturbable sous sa

draperie rouge, immobile sur un cheval de bronze. La réalité est plus

naïve[27]. Sur un mulet dont un petit montagnard tient la bride, vous

voyez seulement un jeune homme aux cheveux noirs, pâle, rêveur, amaigri,

attentif, l’œil étincelant; républicain qui sera empereur.

[27] Lisez, dans l’Histoire de M. Thiers, cette admirable page.

Des nuages du symbole j’ai voulu dégager le vrai Galilée. Cet Italien, à

demi Grec, sublime révélateur des secrets du ciel; génie qui a précédé

Newton, continué Bacon, annoncé Descartes, n’est pas un héros du courage

moral; c’est un génie de lumière.

Quand le même Descartes, alors simple officier, apprit à quelle

rétractation misérable les envieux avaient réduit Galilée; il ne voulut

point s’exposer à un si rude combat et il détruisit son premier

manuscrit. Mais Gassendi, Peiresc, Milton, Diodati restaient vivants;

Locke étudiait la médecine à Oxford. Le jeune Guillaume Penn allait

écouter les prédications des quakers. Tout dans les esprits se préparait

pour la vengeance définitive de Galilée. Et Galilée est vengé.

Je termine ici cette étude sur la société italienne de 1640. J’ai

reporté sur elle, sur un certain état des âmes, sur les mauvaises

doctrines, sur l’obéissance passive, sur l’éducation fausse des peuples,

sur la destruction de la dignité individuelle, du sens moral et de la

conscience personnelle, tout l’odieux que depuis longtemps on avait

concentré sur la cour de Rome, le sacré Collége et la Religion même. La

lâcheté générale a fait le crime. N’en accusez que la conquête

étrangère, la servitude enracinée, et l’avilissement social.

Ce triste état de mœurs, qui, je le pense, va se régénérer en Italie, a

duré jusqu’à nos jours. En 1814, les bourgeois de Milan voulaient se

défaire de Prina; ceux-ci, comme les envieux de Galilée, aimaient la

convenance et la douceur, la bonne grâce et la politesse. On entra donc

dans la cathédrale. Prina se trouvait au milieu. Personne n’était armé,

chacun avait un parapluie. Vers l’Introït on se pressa sur le

malheureux, et la foule devenant de plus en plus compacte l’étouffa

mollement, pendant que mille coups muets le frappaient avec mesure et

pétrissaient son cadavre. Sans avoir fait autre chose que serrer par

degrés la victime, on finit donc par la laisser gisante et morte sur les

dalles que pas une clameur n’avait ébranlées, que pas une tache de sang

ne déshonorait.

De même, avant d’expirer sous les coups d’une société voluptueuse,

docile, affaiblie, rendue cruelle par l’esclavage, Galilée avait

longtemps langui.

Galileo Galilei: sa vie, son procès et ses contemporains · 第 46 / 51 题