XXVIII

Nouvelles excuses offertes par Galilée condamné.--On repousse ses

prières.--Il quitte Rome et va résider à Sienne, chez l’archevêque

Piccolomini.--Sa captivité d’Arcetri.

Galilée ne devait pas tarder à quitter Rome.

Déjà, quelque temps avant la fin de son procès, son ami, l’archevêque de

Sienne Piccolomini, qui sans doute avait été informé du projet qu’on

avait d’envoyer Galilée auprès de lui, écrivait:

«La connaissance que j’ai des lenteurs de la cour de Rome me fait

comprendre le retard qui me prive de l’honneur de votre présence dans

cette maison. Mais comme la volonté manifestée en dernier lieu par

notre seigneur (le Pape) laisse entrevoir une fin prompte et heureuse

de cette affaire, je viens vous rappeler que si je puis vous obliger

en vous envoyant une litière ou autre chose, vous n’avez qu’à disposer

de moi en toute liberté; c’est avec empressement que je me mets à

votre disposition; je désire n’avoir vis-à-vis de vous d’autre qualité

que celle d’un véritable et sincère serviteur, qui veut de vous aucun

cérémonial.»

Bientôt Galilée lui-même adresse au Pape une supplique ainsi conçue:

«Très-saint Père,

«Galileo Galilei prie humblement Votre Sainteté de vouloir bien lui

assigner un autre lieu de résidence que celui qui lui a été donné pour

prison. Votre Sainteté choisira elle-même à Florence l’endroit qu’elle

jugera convenable. Deux raisons déterminent Galilée à adresser cette

demande. La première est le mauvais état de sa santé, la seconde est

que le suppliant attend sa sœur qui arrive d’Allemagne avec huit

enfants, et seul il peut leur offrir l’hospitalité. Il sera

reconnaissant envers Votre Sainteté, quelle que soit la décision

qu’Elle prendra...»

La requête du _suppliant_ fut accueillie par le Pape. Il n’entrait pas

dans les vues de ses ennemis de le retenir à Rome. Tout ce qu’ils

désiraient, c’était qu’il ne pût désormais communiquer avec le monde

extérieur. Le cachot leur importait peu; ils voulaient la séquestration.

Aussi le 3 juillet Niccolini annonce-t-il dans une dépêche que le Pape,

n’insistant pas sur la réclusion dans un couvent ou dans la Chartreuse

située près de Florence, avait accordé à Galilée la permission de se

rendre à Sienne près de l’archevêque Piccolomini. Le 10, son départ est

annoncé dans ces termes:

«Dans la matinée de mercredi dernier, le seigneur Galilée est parti

d’ici pour Sienne en parfaite santé; de Viterbe il m’a écrit que par

le temps frais il avait fait quatre milles à pied.»

En revoyant sa patrie, Galilée éprouva une grande joie. Il crut toucher

au terme de ses épreuves. Il n’en était rien.

Piccolomini fit mille efforts pour adoucir la captivité du vieillard;

mais il était soumis lui-même aux ordres de la cour de Rome. Appartenant

à une famille illustre qui compte dans son sein deux Papes (Pie II et

Pie III) il professait depuis sa jeunesse une vive affection pour

Galilée. Ami de Barberini, il contribua à conserver à son protégé les

bonnes grâces du cardinal. Il traitait Galilée avec la plus grande

affabilité; il lui témoignait même la déférence d’un élève pour son

maître. Cependant Galilée n’en ressentait pas moins cruellement la

privation de toute liberté! Il ne pouvait sortir du palais de

l’archevêque, et on lui refusa jusqu’à l’autorisation d’accompagner

Piccolomini jusqu’à une villa où il avait coutume de passer la belle

saison.

C’est dans sa correspondance qu’il faut comme toujours chercher

l’expression de ses sentiments intimes. Peu de jours après son arrivée à

Sienne, le 27 juillet, il écrit à Bali Cioli:

«Je n’ai laissé passer aucun jour de poste sans écrire au signor Geri

Bocchineri pour le tenir au courant de la situation de mes affaires,

et d’après mes recommandations il n’aura pas manqué de vous

communiquer, très-honoré seigneur, tout ce que mes lettres contenaient

d’important. C’est pour cela que je ne vous ai écrit que rarement, ne

voulant pas vous déranger au milieu de vos nombreuses et incessantes

occupations, que j’aurais ainsi aggravées.

«Aujourd’hui je m’adresse à vous, pressé par l’ennui d’une captivité

qui dure déjà depuis plus de six mois; captivité rendue plus pénible

par le chagrin et les soucis de l’année précédente et par tous les

dangers et toutes les souffrances corporelles qu’ont entraînés mes

fautes; mes douleurs sont appréciées de tout le monde, exceptés ceux

qui ont jugé que j’avais mérité cette punition, sinon une plus grande.

Mais j’aborderai ce sujet une autre fois.

«La durée de ma captivité n’a de règle que la volonté de Sa Sainteté.

Sur les prières et les intercessions de M. l’ambassadeur Niccolini, le

Pape a permis qu’au lieu du cachot du Saint-Office j’habitasse le

palais et le jardin des Médicis sur la Trinita. J’y suis resté

quelques jours. M. l’ambassadeur s’étant de nouveau employé en ma

faveur, j’ai été envoyé dans ce palais archiépiscopal, où je me

félicite depuis quinze jours de la bonté ineffable de l’excellent

monseigneur l’archevêque. Mais, à part l’envie que j’ai de retourner

dans ma maison et d’être rendu à la liberté, cette liberté m’est

réellement indispensable. Et plusieurs personnes pensent que

j’obtiendrai cette insigne faveur, sur une demande de Son Altesse, à

en juger par les bons résultats qu’ont déjà produits les prières de M.

l’ambassadeur.

«En conséquence, je m’adresse à vous, très-honoré seigneur, et par

vous à notre Sérénissime maître, pour le prier de vouloir bien

solliciter en faveur de ma liberté Sa Sainteté ou le cardinal

Barberini. On pourrait faire valoir que la maison de Son Altesse est

depuis longtemps privée de mes services, et insister en y attachant

plus d’importance qu’ils n’en méritent en réalité. Tous ceux avec qui

j’ai causé, même les fonctionnaires du Saint-Office, pensent, comme je

l’ai déjà dit, que ma grâce ne saurait être refusée à une telle

intercession.

«J’ai une si ferme confiance en la bonté sérénissime du grand-duc, mon

maître, et en votre affection, que je crois superflu d’ajouter quoi

que ce soit à cette prière. J’attends donc le résultat, en baisant

avec soumission le vêtement de Son Altesse et en me recommandant,

très-honoré seigneur, à votre protection.»

Galilée, on le voit, ne se décourageait pas du métier de solliciteur, et

son invincible espérance ne l’abandonnait jamais. En même temps il avait

repris, autant que l’état de sa santé le lui permettait, le cours de ses

travaux scientifiques. On en trouve la preuve dans la lettre suivante,

écrite de Sienne (le 27 septembre) à Andrea Arrighetti, jeune Florentin

qui, sur l’invitation de Mario Giudicci, ami de Galilée, lui avait

soumis des problèmes mathématiques:

«Le plaisir avec lequel j’ai lu et relu vos démonstrations, écrivait

Galilée, a encore été plus grand que mon étonnement. Le premier était

proportionné à la sagacité dont vous avez fait preuve dans votre

argumentation; le second était moindre, parce que j’ai songé que

j’avais sous les yeux le travail du seigneur Andrea Arrighetti. Le

dernier théorème m’a un instant tenu dans la méditation et dans le

doute, tant à cause de sa formule inusitée que par suite de la fatigue

de ma mémoire, qui laisse échapper les images dès qu’elles s’y sont

formées. Que cet exemple vous serve de leçon et vous encourage à

exercer votre esprit pendant que vous êtes jeune.

«En ce qui me concerne moi-même, je puis dire que les relations

agréables que j’entretiens avec mon très-honoré et très-bienveillant

hôte me procurent beaucoup de soulagement. Au milieu de tant de

tristes sujets de méditations, elles donnent à ma pensée une direction

entièrement différente. Mais plus que toute autre consolation, l’idée

que vous et mes autres amis vous me gardez votre ancienne affection,

me fait paraître mon chagrin moins lourd.»

Citons encore une lettre que trois mois plus tard il adressait à feu

Bocchineri. Autant qu’on en peut juger par divers indices, Galilée

entretenait avec Bocchineri une correspondance suivie; la plupart de ces

lettres sont perdues, et la suivante est un des rares fragments qui nous

ont été conservés.

«Sienne, 9 décembre.

«Je n’ai reçu aucune lettre de vous par le dernier courrier; et comme

j’ai appris que la Cour se rend aujourd’hui à Pise et qu’il est

possible que vous l’y accompagniez, j’écris au hasard pour vous faire

savoir que j’ai reçu du sénateur Degli Albizzi une lettre

très-bienveillante, dont le contenu ne me laisse cependant pas

entrevoir que le changement que je souhaite puisse avoir lieu selon

mon espérance. En attendant nous aurons le temps de veiller à ce que

mon honneur souffre le moins possible de mes infortunes, et je pense

que ledit seigneur est disposé à me seconder pour cela de tout son

pouvoir.

«Depuis quatre jours je souffre de très-violentes douleurs de jambes,

qui se prolongent plus longtemps qu’à l’ordinaire. Je crains beaucoup

que le climat de ce pays, beaucoup plus rigoureux en hiver que celui

de Florence, n’en soit la principale cause; je prévois que je serai

très-incommodé si je suis obligé de rester plus longtemps ici.

«J’attends une décision de Rome, mais je n’en espère pas de favorable.

N’ayant pas autre chose à vous mander, je vous baise la main avec

dévouement et vous souhaite toute espèce de bonheur.»

Pour la première fois Galilée désespérait. «J’attends une décision de la

cour de Rome, _mais je n’en espère pas de favorable_.»

* * * * *

Le même jour cependant il recevait l’autorisation de se rendre à sa

villa d’Arcetri. Voici le décret rendu par le Pape, le 1er décembre,

dans la Congrégation du Saint-Office:

«_Conceditur habitatio in ejus rure, modo tamen ibi ut in solitudine

stet, nec vocet eo, nec venientes illuc recipiat ad collocutiones._

(Nous lui permettons d’habiter sa maison de campagne, à condition

toutefois qu’il y vivra dans la solitude, n’invitera personne à venir

le voir et ne recevra pas les visites qui se présenteraient.)»

Telle était la faveur suprême que, dans son auguste clémence, Urbain

VIII accordait au philosophe innocent. Encore avait-il fallu pour

l’obtenir que les efforts combinés de l’ambassadeur de Florence et du

cardinal Barberini triomphassent des inimitiés et des manœuvres.

Les ennemis de Galilée achevaient leur œuvre.

Leur vengeance, non assouvie par tant de souffrances, appelait de

nouvelles et plus cruelles rigueurs sur la tête du vieillard. Pendant

son séjour à Sienne les calomniateurs allaient répétant que Galilée

propageait dans cette ville des opinions anti-catholiques. On le

présentait au Pape comme instigateur de quelques protestations isolées

en faveur du système de Copernic. De là les mesures restrictives qui

annulaient en réalité la grâce apparente et dérisoire qu’on semblait lui

accorder.

L’amour-propre de Simplicio ne pouvait pardonner; l’avenir ne lui

pardonnera pas.

Les politiques se croyaient justifiés par le but qu’ils voulaient

atteindre en accablant le philosophe; ils n’ont pas touché leur but; et

rien ne les excuse.

L’Envie seule calculait bien.

Galileo Galilei: sa vie, son procès et ses contemporains · 第 39 / 51 题