XXIX

Le vieillard captif dans la villa d’Arcetri.--Ses lettres.--Une lettre

inédite de l’épicurien Galilée.--Visite de Milton.

La villa où Galilée devait passer les dernières années de sa vie,--louée

par lui en 1631 avant son départ de Bello-Sguardo,--occupe le penchant

d’une des collines qui dominent Florence. Une inscription y perpétue

encore le souvenir de cet hôte illustre.

A peine arrivé, Galilée qui, on a pu le voir, prodiguait les

remercîments, s’empressa d’écrire au cardinal Barberini (17 décembre):

«J’ai su avec quelle affection bienveillante Votre Éminence a pris

part à ce qui m’est arrivé; et particulièrement combien votre récente

intercession a contribué à me faire obtenir l’autorisation de me

reposer dans cette villa que je souhaitais tant revoir. Cette faveur

et mille autres, dont m’a comblé en tout temps votre main

bienveillante, confirment en moi le désir comme l’obligation de servir

Votre Éminence et de vous vénérer.»

Ce fut là, en pénitence et aux arrêts sous le bon plaisir du Pape, que

Galilée acheva d’expier son crime imaginaire. Bientôt l’âge et les

infirmités aggravent encore sa situation; ses yeux fatigués lui refusent

leur service, et personne ne le visitant, il est soigné dans sa solitude

par ses deux filles religieuses. L’une d’elles lui est enlevée par la

mort; d’autres parentes dévouées et attentives la remplacent et

consolent le captif.

Les lettres qu’il a écrites d’Arcetri sont empreintes d’une poétique

mélancolie, d’une ironie voluptueuse, d’un abaissement trop senti, d’une

révolte sourde et d’un ennui profond. Le 28 juillet 1674 il écrit à

Déodati:

«Je me livre à l’espoir, très-honoré seigneur, qu’un récit de mon

malheur passé et présent et l’aveu de mes appréhensions sur les épreuves

qui m’attendent encore, me serviront auprès de vous d’excuse pour avoir

si longtemps tardé à répondre à votre lettre. Ces renseignements

expliqueront mon silence vis-à-vis des autres amis et protecteurs que

j’ai chez vous (à Paris); ils pourront apprendre de vous la tournure

défavorable que mes affaires ont prise. Une sentence portée à Rome

contre moi par le Saint-Office, me condamne à l’emprisonnement pour le

temps qu’il plaira à Sa Sainteté. Le Pape a d’abord jugé convenable de

m’assigner comme demeure le palais et le jardin du grand-duc, près de la

Trinita dei Monti. Cela se passait au mois de juin de l’année dernière.

On m’avait donné à entendre que si je laissais s’écouler ce mois et le

mois suivant tout entier, je n’aurais qu’à présenter ensuite une requête

pour obtenir ma liberté; donc, pour ne pas être obligé de rester à Rome

pendant l’été et peut-être une partie de l’automne, je demandai et

j’obtins que, eu égard au climat, il me fût permis de me rendre à

Sienne. On m’y donna pour demeure la maison de l’archevêque. Je

séjournai là cinq mois.

«Ensuite on songea à me transférer ailleurs. Ma prison définitive fut

cette petite villa, située à un mille de Florence; on me défendit

sévèrement d’aller dans la ville, de recevoir les visites de mes amis

et de les inviter à venir causer avec moi. J’ai vécu ici

très-tranquillement; je me rendais souvent dans un couvent voisin (San

Matteo, couvent de franciscaines, fondé en 1269 et supprimé

aujourd’hui). Là deux de mes filles étaient religieuses. Je les aimais

beaucoup, surtout l’aînée, qui joignait des facultés intellectuelles

extraordinaires à une grande bonté de cœur, et qui m’était

très-attachée.

«Pendant mon absence, me croyant fort en danger, elle était tombée dans

une profonde mélancolie qui avait détruit sa santé; elle fut enfin prise

d’une violente dyssenterie qui en six jours lui fit quitter la terre. Je

restai en proie à un chagrin indicible, chagrin aggravé encore par la

circonstance que voici:

«Je revenais du couvent à la maison, accompagné du médecin qui avait

soigné ma fille. Il m’avertissait qu’il n’y avait plus d’espoir et

qu’elle ne passerait pas la journée du lendemain, ce qui eut lieu en

effet. Arrivé chez moi, j’y trouvai le vicaire de l’Inquisition qui me

communiqua l’ordre du Saint-Office, venu de Rome, avec une lettre du

cardinal Barberini, m’enjoignant de ne pas renouveler ma demande de

rentrer à Florence; sans quoi, disait-on, je serais de nouveau enfermé

dans la prison même du Saint-Office. C’était la réponse à la requête

présentée par Son Éminence l’ambassadeur de Toscane, après mes neuf mois

d’exil! J’en conclus que ma prison actuelle ne sera échangée que contre

la prison étroite qui, s’ouvrant tous les jours, est destinée à nous

recevoir tous.

«Ces faits et d’autres encore, dont l’énumération m’entraînerait trop

loin, prouvent que la fureur de mes puissants ennemis augmente de jour

en jour. Ces adversaires ont enfin consenti à se démasquer devant moi;

il y a quelque temps, un de mes amis intimes ayant eu l’occasion de

parler de mon affaire au Père Christophe Gremberger, mathématicien du

_Collegio Romano_, notre jésuite tint exactement le langage suivant[19]:

[19] Nous avons cité ces paroles plus haut.

«--Pourquoi Galilée ne s’est-il pas ménagé les bonnes grâces de nos

Pères? Rien de désagréable ne lui serait arrivé. Il brillerait

triomphant, glorieux et grand aux yeux du monde. Il écrirait tout ce

qu’il voudrait, même sur le mouvement de la terre, et nul ne

l’inquiéterait.»

«Vous voyez par là, très-honoré seigneur, que ce n’est pas pour telle ou

telle opinion que l’on m’a persécuté et que l’on me persécute, mais

parce que j’ai encouru la disgrâce des Pères jésuites. J’ai d’autres

preuves de la vigilante activité de mes ennemis. Ainsi, une lettre qui

m’était adressée par je ne sais quel étranger, lettre qu’il avait

envoyée à Rome, pensant que j’y demeurais encore, a été saisie et remise

au cardinal Barberini. Heureusement cette lettre ne contenait aucune

réponse à mes propres lettres, mais traitait seulement du dialogue, qui

y était très-vanté.

«Plusieurs personnes ont lu cette lettre, et l’on me dit qu’il en existe

plusieurs copies, dont on veut m’en envoyer une. Ajoutez à cela d’autres

tourments et de nombreuses infirmités corporelles qui, sans parler de

mon âge, (plus de soixante-dix ans), m’accablent tellement que la

moindre fatigue m’épuise et me rend malade. Pour toutes ces raisons, mes

amis doivent être indulgents envers moi. Ce qui au premier abord

ressemble à de la négligence, n’est en réalité que de l’impuissance.

«Mais vous, très-honoré seigneur, qui plus que tout autre me voulez du

bien, vous serez assez bon pour me conserver l’affection de tous mes

protecteurs de Paris, surtout celle du seigneur Gassendi que j’aime et

que je vénère tant. Communiquez-lui le contenu de cette lettre, puisque

par un nouveau témoignage de sa bonté il désire savoir quel est mon

sort. Vous me ferez aussi le plaisir de lui annoncer que j’ai reçu la

dissertation du seigneur Martius Hortensius[20] et que je l’ai lue avec

un intérêt tout particulier. S’il plaît à Dieu de me délivrer d’une

partie des maux que j’endure en ce moment, je ne manquerai pas de

répondre à son aimable lettre. En même temps que la présente, vous

recevrez les verres que le seigneur Gassendi avait demandés pour son

usage et pour celui de quelques autres personnes qui désirent faire des

observations astronomiques. Ayez la bonté de les lui envoyer, en lui

faisant remarquer que l’intervalle de verre à verre doit être à peu près

aussi grand que le fil qui les entoure est long, un peu plus long ou un

peu moins selon la vue de la personne qui s’en sert.

[20] Martius Hortensius, de Delft, auteur d’un livre sur le double

mouvement de la terre.

«Bérigard et Chiaramonti[21], tous deux professeurs à Pise, ont écrit de

longs ouvrages contre moi; celui-ci pour sa défense; celui-là «contre sa

volonté, dit-il, mais à l’instigation d’une personne qui peut lui être

utile.» Ce qui est à remarquer, c’est que voyant s’ouvrir devant elles

un vaste champ de flatteries pour les puissans, certains hommes s’y sont

jetés à corps perdu et avec tant d’étourderie qu’il leur est échappé des

audaces qui dans d’autres circonstances auraient paru énormes, pour ne

pas dire monstrueuses. Fromont, à propos du mouvement de la terre, est

entré jusqu’au cou dans l’hérésie. Un certain Père jésuite a imprimé à

Rome que l’opinion du mouvement de la terre est de toutes les hérésies

la plus abominable, la plus pernicieuse, la plus scandaleuse et que l’on

peut soutenir dans les chaires académiques, dans les sociétés, dans des

discussions publiques et dans des ouvrages imprimés tous les arguments

contre les principaux articles de foi, contre l’immortalité de l’âme,

contre la création, contre l’incarnation, etc., à l’exception seulement

du dogme relatif à l’immobilité de la terre; qu’en conséquence cet

article de foi doit être considéré comme tellement sacro-saint, avant

tous les autres, qu’il n’est licite d’émettre contre lui aucun argument

dans une discussion, fût-ce pour en prouver la fausseté. Le titre de cet

écrit est: _Melchioris Inchofer[22] a societate Jesu tractatus

syllepticus_.

[21] Bérigard (Claude), de Moulins, professeur à Pise.--Scipione

Chiaramonti, de Cesena, de la famille dont descendait Pie VII.

[22] Melchior Inchofer, Viennois, auteur de plusieurs ouvrages, et

entre autres de la _Monarchie des Solipses_.

«C’est aussi à Rome que demeure Antonio Rocco, qui, pour défendre la

philosophie péripatéticienne contre mes objections, écrit contre moi

d’une façon peu bienveillante. Il reconnaît lui-même qu’il ne sait rien

en mathématiques et en astronomie. C’est un esprit borné, qui n’a pas la

première notion des sujets qu’il traite; il n’en est que plus arrogant

et plus téméraire.

«Si Dieu le veut, je compte publier mes ouvrages sur le Mouvement et

d’autres travaux, tous plus importants que ceux j’ai fait paraître

jusqu’ici. La présente vous sera remise par le signor Roberto Galilei,

mon protecteur et mon parent, à qui vous pourrez donner connaissance du

contenu de cette lettre; car je ne lui écris que très-brièvement. Avec

la lettre du seigneur Gassendi j’en ai reçu une autre du seigneur

Peiresc d’Aix; tous les deux me demandent des verres de télescopes. Je

vous prie donc de me faire le plaisir de prier le seigneur Gassendi de

vouloir bien faire savoir au seigneur Peiresc qu’il les a reçus et de

lui permettre de s’en servir. Je le charge en outre de m’excuser auprès

du seigneur Peiresc de n’avoir pas encore répondu à sa lettre qui a été

la bienvenue. Je suis assiégé de tant de chagrins que je suis dans

l’impossibilité de faire ce qui me serait le plus agréable. Je suis

fatigué et je crains de vous avoir ennuyé démesurément; pardonnez-moi et

comptez sur mon dévouement. Je vous baise les mains.»

* * * * *

Le célèbre et spirituel collecteur du plus beau musée d’autographes qui

existe en Europe, M. Feuillet de Conches possède une très-curieuse

lettre de Galilée, qui se rapporte à cette époque.

Je la crois inédite; et je profite avec reconnaissance de la permission

qu’il m’a donnée d’en faire usage. Datée de la deuxième année de sa

séquestration, elle révèle une face particulière de cette physionomie

complexe, et montre sous un jour nouveau le disciple d’Épicure et

l’homme d’esprit.

Galileo Galilei: sa vie, son procès et ses contemporains · 第 40 / 51 题