Le vieillard captif dans la villa d’Arcetri.--Ses lettres.--Une lettre
inédite de l’épicurien Galilée.--Visite de Milton.
La villa où Galilée devait passer les dernières années de sa vie,--louée
par lui en 1631 avant son départ de Bello-Sguardo,--occupe le penchant
d’une des collines qui dominent Florence. Une inscription y perpétue
encore le souvenir de cet hôte illustre.
A peine arrivé, Galilée qui, on a pu le voir, prodiguait les
remercîments, s’empressa d’écrire au cardinal Barberini (17 décembre):
«J’ai su avec quelle affection bienveillante Votre Éminence a pris
part à ce qui m’est arrivé; et particulièrement combien votre récente
intercession a contribué à me faire obtenir l’autorisation de me
reposer dans cette villa que je souhaitais tant revoir. Cette faveur
et mille autres, dont m’a comblé en tout temps votre main
bienveillante, confirment en moi le désir comme l’obligation de servir
Votre Éminence et de vous vénérer.»
Ce fut là, en pénitence et aux arrêts sous le bon plaisir du Pape, que
Galilée acheva d’expier son crime imaginaire. Bientôt l’âge et les
infirmités aggravent encore sa situation; ses yeux fatigués lui refusent
leur service, et personne ne le visitant, il est soigné dans sa solitude
par ses deux filles religieuses. L’une d’elles lui est enlevée par la
mort; d’autres parentes dévouées et attentives la remplacent et
consolent le captif.
Les lettres qu’il a écrites d’Arcetri sont empreintes d’une poétique
mélancolie, d’une ironie voluptueuse, d’un abaissement trop senti, d’une
révolte sourde et d’un ennui profond. Le 28 juillet 1674 il écrit à
Déodati:
«Je me livre à l’espoir, très-honoré seigneur, qu’un récit de mon
malheur passé et présent et l’aveu de mes appréhensions sur les épreuves
qui m’attendent encore, me serviront auprès de vous d’excuse pour avoir
si longtemps tardé à répondre à votre lettre. Ces renseignements
expliqueront mon silence vis-à-vis des autres amis et protecteurs que
j’ai chez vous (à Paris); ils pourront apprendre de vous la tournure
défavorable que mes affaires ont prise. Une sentence portée à Rome
contre moi par le Saint-Office, me condamne à l’emprisonnement pour le
temps qu’il plaira à Sa Sainteté. Le Pape a d’abord jugé convenable de
m’assigner comme demeure le palais et le jardin du grand-duc, près de la
Trinita dei Monti. Cela se passait au mois de juin de l’année dernière.
On m’avait donné à entendre que si je laissais s’écouler ce mois et le
mois suivant tout entier, je n’aurais qu’à présenter ensuite une requête
pour obtenir ma liberté; donc, pour ne pas être obligé de rester à Rome
pendant l’été et peut-être une partie de l’automne, je demandai et
j’obtins que, eu égard au climat, il me fût permis de me rendre à
Sienne. On m’y donna pour demeure la maison de l’archevêque. Je
séjournai là cinq mois.
«Ensuite on songea à me transférer ailleurs. Ma prison définitive fut
cette petite villa, située à un mille de Florence; on me défendit
sévèrement d’aller dans la ville, de recevoir les visites de mes amis
et de les inviter à venir causer avec moi. J’ai vécu ici
très-tranquillement; je me rendais souvent dans un couvent voisin (San
Matteo, couvent de franciscaines, fondé en 1269 et supprimé
aujourd’hui). Là deux de mes filles étaient religieuses. Je les aimais
beaucoup, surtout l’aînée, qui joignait des facultés intellectuelles
extraordinaires à une grande bonté de cœur, et qui m’était
très-attachée.
«Pendant mon absence, me croyant fort en danger, elle était tombée dans
une profonde mélancolie qui avait détruit sa santé; elle fut enfin prise
d’une violente dyssenterie qui en six jours lui fit quitter la terre. Je
restai en proie à un chagrin indicible, chagrin aggravé encore par la
circonstance que voici:
«Je revenais du couvent à la maison, accompagné du médecin qui avait
soigné ma fille. Il m’avertissait qu’il n’y avait plus d’espoir et
qu’elle ne passerait pas la journée du lendemain, ce qui eut lieu en
effet. Arrivé chez moi, j’y trouvai le vicaire de l’Inquisition qui me
communiqua l’ordre du Saint-Office, venu de Rome, avec une lettre du
cardinal Barberini, m’enjoignant de ne pas renouveler ma demande de
rentrer à Florence; sans quoi, disait-on, je serais de nouveau enfermé
dans la prison même du Saint-Office. C’était la réponse à la requête
présentée par Son Éminence l’ambassadeur de Toscane, après mes neuf mois
d’exil! J’en conclus que ma prison actuelle ne sera échangée que contre
la prison étroite qui, s’ouvrant tous les jours, est destinée à nous
recevoir tous.
«Ces faits et d’autres encore, dont l’énumération m’entraînerait trop
loin, prouvent que la fureur de mes puissants ennemis augmente de jour
en jour. Ces adversaires ont enfin consenti à se démasquer devant moi;
il y a quelque temps, un de mes amis intimes ayant eu l’occasion de
parler de mon affaire au Père Christophe Gremberger, mathématicien du
_Collegio Romano_, notre jésuite tint exactement le langage suivant[19]:
[19] Nous avons cité ces paroles plus haut.
«--Pourquoi Galilée ne s’est-il pas ménagé les bonnes grâces de nos
Pères? Rien de désagréable ne lui serait arrivé. Il brillerait
triomphant, glorieux et grand aux yeux du monde. Il écrirait tout ce
qu’il voudrait, même sur le mouvement de la terre, et nul ne
l’inquiéterait.»
«Vous voyez par là, très-honoré seigneur, que ce n’est pas pour telle ou
telle opinion que l’on m’a persécuté et que l’on me persécute, mais
parce que j’ai encouru la disgrâce des Pères jésuites. J’ai d’autres
preuves de la vigilante activité de mes ennemis. Ainsi, une lettre qui
m’était adressée par je ne sais quel étranger, lettre qu’il avait
envoyée à Rome, pensant que j’y demeurais encore, a été saisie et remise
au cardinal Barberini. Heureusement cette lettre ne contenait aucune
réponse à mes propres lettres, mais traitait seulement du dialogue, qui
y était très-vanté.
«Plusieurs personnes ont lu cette lettre, et l’on me dit qu’il en existe
plusieurs copies, dont on veut m’en envoyer une. Ajoutez à cela d’autres
tourments et de nombreuses infirmités corporelles qui, sans parler de
mon âge, (plus de soixante-dix ans), m’accablent tellement que la
moindre fatigue m’épuise et me rend malade. Pour toutes ces raisons, mes
amis doivent être indulgents envers moi. Ce qui au premier abord
ressemble à de la négligence, n’est en réalité que de l’impuissance.
«Mais vous, très-honoré seigneur, qui plus que tout autre me voulez du
bien, vous serez assez bon pour me conserver l’affection de tous mes
protecteurs de Paris, surtout celle du seigneur Gassendi que j’aime et
que je vénère tant. Communiquez-lui le contenu de cette lettre, puisque
par un nouveau témoignage de sa bonté il désire savoir quel est mon
sort. Vous me ferez aussi le plaisir de lui annoncer que j’ai reçu la
dissertation du seigneur Martius Hortensius[20] et que je l’ai lue avec
un intérêt tout particulier. S’il plaît à Dieu de me délivrer d’une
partie des maux que j’endure en ce moment, je ne manquerai pas de
répondre à son aimable lettre. En même temps que la présente, vous
recevrez les verres que le seigneur Gassendi avait demandés pour son
usage et pour celui de quelques autres personnes qui désirent faire des
observations astronomiques. Ayez la bonté de les lui envoyer, en lui
faisant remarquer que l’intervalle de verre à verre doit être à peu près
aussi grand que le fil qui les entoure est long, un peu plus long ou un
peu moins selon la vue de la personne qui s’en sert.
[20] Martius Hortensius, de Delft, auteur d’un livre sur le double
mouvement de la terre.
«Bérigard et Chiaramonti[21], tous deux professeurs à Pise, ont écrit de
longs ouvrages contre moi; celui-ci pour sa défense; celui-là «contre sa
volonté, dit-il, mais à l’instigation d’une personne qui peut lui être
utile.» Ce qui est à remarquer, c’est que voyant s’ouvrir devant elles
un vaste champ de flatteries pour les puissans, certains hommes s’y sont
jetés à corps perdu et avec tant d’étourderie qu’il leur est échappé des
audaces qui dans d’autres circonstances auraient paru énormes, pour ne
pas dire monstrueuses. Fromont, à propos du mouvement de la terre, est
entré jusqu’au cou dans l’hérésie. Un certain Père jésuite a imprimé à
Rome que l’opinion du mouvement de la terre est de toutes les hérésies
la plus abominable, la plus pernicieuse, la plus scandaleuse et que l’on
peut soutenir dans les chaires académiques, dans les sociétés, dans des
discussions publiques et dans des ouvrages imprimés tous les arguments
contre les principaux articles de foi, contre l’immortalité de l’âme,
contre la création, contre l’incarnation, etc., à l’exception seulement
du dogme relatif à l’immobilité de la terre; qu’en conséquence cet
article de foi doit être considéré comme tellement sacro-saint, avant
tous les autres, qu’il n’est licite d’émettre contre lui aucun argument
dans une discussion, fût-ce pour en prouver la fausseté. Le titre de cet
écrit est: _Melchioris Inchofer[22] a societate Jesu tractatus
syllepticus_.
[21] Bérigard (Claude), de Moulins, professeur à Pise.--Scipione
Chiaramonti, de Cesena, de la famille dont descendait Pie VII.
[22] Melchior Inchofer, Viennois, auteur de plusieurs ouvrages, et
entre autres de la _Monarchie des Solipses_.
«C’est aussi à Rome que demeure Antonio Rocco, qui, pour défendre la
philosophie péripatéticienne contre mes objections, écrit contre moi
d’une façon peu bienveillante. Il reconnaît lui-même qu’il ne sait rien
en mathématiques et en astronomie. C’est un esprit borné, qui n’a pas la
première notion des sujets qu’il traite; il n’en est que plus arrogant
et plus téméraire.
«Si Dieu le veut, je compte publier mes ouvrages sur le Mouvement et
d’autres travaux, tous plus importants que ceux j’ai fait paraître
jusqu’ici. La présente vous sera remise par le signor Roberto Galilei,
mon protecteur et mon parent, à qui vous pourrez donner connaissance du
contenu de cette lettre; car je ne lui écris que très-brièvement. Avec
la lettre du seigneur Gassendi j’en ai reçu une autre du seigneur
Peiresc d’Aix; tous les deux me demandent des verres de télescopes. Je
vous prie donc de me faire le plaisir de prier le seigneur Gassendi de
vouloir bien faire savoir au seigneur Peiresc qu’il les a reçus et de
lui permettre de s’en servir. Je le charge en outre de m’excuser auprès
du seigneur Peiresc de n’avoir pas encore répondu à sa lettre qui a été
la bienvenue. Je suis assiégé de tant de chagrins que je suis dans
l’impossibilité de faire ce qui me serait le plus agréable. Je suis
fatigué et je crains de vous avoir ennuyé démesurément; pardonnez-moi et
comptez sur mon dévouement. Je vous baise les mains.»
* * * * *
Le célèbre et spirituel collecteur du plus beau musée d’autographes qui
existe en Europe, M. Feuillet de Conches possède une très-curieuse
lettre de Galilée, qui se rapporte à cette époque.
Je la crois inédite; et je profite avec reconnaissance de la permission
qu’il m’a donnée d’en faire usage. Datée de la deuxième année de sa
séquestration, elle révèle une face particulière de cette physionomie
complexe, et montre sous un jour nouveau le disciple d’Épicure et
l’homme d’esprit.