Galilée a-t-il subi la torture?--Controverse à ce sujet.--Lettre
apocryphe sur laquelle cette hypothèse est fondée.
Le moment est venu d’examiner sérieusement une grave question et de
réfuter une erreur accréditée.
Galilée, ainsi l’affirme la tradition, fut soumis à la torture;
plusieurs de ses biographes ont soutenu cette opinion. Les uns, comme M.
Libri, auteur de l’_Histoire des sciences mathématiques_, se sont laissé
entraîner par la passion; cette occasion leur a paru bonne d’ajouter une
accusation nouvelle à la longue liste de leurs griefs contre Rome. Les
autres, comme monseigneur Marini, préfet des archives du Vatican[18],
ont voulu laver l’Inquisition de tout reproche. Essayons d’établir la
vérité.
[18] _Galileo e l’Inquisitione_, Mémoire publié à Rome en 1830.
Galilée fut-il mis à la torture? Non certes.
Galilée fut-il torturé moralement? Oui; et avec la plus impitoyable
cruauté.
La procédure originale du procès de Galilée a passé longtemps pour
incomplète. Venturini, l’un des biographes du grand philosophe, prétend
que plusieurs pièces en ont été enlevées par ceux qui voulaient faire
disparaître les traces des tourments infligés au philosophe. Rien ne
confirme cette hypothèse gratuite.
Les pièces de la procédure, apportées à Paris sous le premier Empire
pour être soumises à l’examen de Delambre, historien de l’astronomie
moderne, pièces qui avaient disparu pendant quelque temps, ont été
replacées dans les Archives de Rome vers les premières années du
pontificat de Grégoire XVI. Pie IX les a fait récemment déposer au
Vatican, et les actes paraissent y être au complet. Il n’y est point
question de torture.
Comment admettre que du vivant de Galilée le bruit ne s’en fût pas
répandu? Que ses élèves, ses partisans, ses nombreux défenseurs n’en
eussent rien su en France, en Hollande, en Allemagne?
Personne en Italie, nous le reconnaissons, n’osait élever la voix en sa
faveur, et le procès avait été enveloppé de mystère. Mais quelle
précaution aurait étouffé un secret pareil!
En vain l’on a cité à l’appui de cette conjecture un passage du décret
relatif à la déclaration qui lui fut demandée sur l’_intention
véritable_ et non sur le _sens littéral_ de ses dialogues.
«Comme il nous a paru (dit le décret), que tu n’avais pas dit toute la
vérité sur tes intentions... nous avons cru nécessaire de procéder à une
enquête rigoureuse à laquelle tu as répondu catholiquement.» «_Cum verò
nobis videretur, non esse a te integram veritatem pronuntiatam circa
tuam intentionem... judicavimus necesse esse venire ad EXAMEN RIGOROSUM
tui in quo respondisti catholice._» _Examen rigorosum_, selon les
adversaires de la cour de Rome, serait un pur euphémisme et signifierait
_torture_ dans le langage convenu de l’inquisition.
Interprétation contredite par le silence de Galilée. Comment ses lettres
ne feraient-elles aucune allusion à ce supplice? «Mais, objecte-t-on, il
y fait allusion dans la lettre adressée à son ami et collaborateur le
Père Renieri.» Cette lettre que Tiraboschi a reproduite est l’œuvre d’un
faussaire, qui abusant de la bonne foi du savant a mis sa sagacité en
défaut. On n’y retrouvera ni la gravité, ni la douceur, ni l’élégante
urbanité de Galilée.
La voici:
«Il vous est connu, très-honoré père Vincenzo, que ma vie n’a été
jusqu’ici qu’un enchaînement de malheurs et d’événements douloureux
que la patience seule d’un philosophe peut voir avec indifférence,
comme suite nécessaire des nombreuses et étranges révolutions
auxquelles notre terre est soumise.
«Nos semblables, quelque zèle que nous mettions à leur faire du bien,
cherchent à nous le rendre par l’ingratitude, la déloyauté, la
calomnie. J’en ai acquis l’expérience pendant tout le cours de ma vie.
Que cela vous suffise pour ne plus me demander de nouvelles sur une
affaire et une faute dont je n’ai pas conscience. Dans votre dernière
lettre du 16 juin de cette année, vous vous informez de ce qui m’est
arrivé à Rome, et de la conduite que le commissaire père
Ippolito-Maria Sanzio et l’assesseur monsignor Alessandro Vitrici ont
tenue à mon égard. Ce sont là ceux des noms de mes juges qui sont
restés présents à ma mémoire. Cependant on me dit maintenant que tous
les deux ont été remplacés, et que monsignor Pietro-Paolo Febei a été
nommé assesseur, et le père Vincenzo Mazziolani commissaire. Je relève
d’un tribunal qui m’a déclaré pour ainsi dire hérétique, parce que je
suis raisonnable. Qui sait si les hommes ne feront pas de moi qui ai
toujours été jusqu’ici un philosophe, qui sait s’ils n’en feront pas
un historien de l’inquisition? Ils se donnent tant de peine pour me
représenter comme un ignorant et comme le bouffon de l’Italie, qu’à la
fin il faudra bien que je le devienne.
«Cher père Vincenzo, je ne refuse pas de mettre par écrit mon opinion
sur ce que vous me demandez, pourvu que cette lettre vous soit envoyée
avec les mêmes précautions que celles dont j’usai quand (dans la
discussion sur les comètes) j’eus à répondre au signor Lotario Sarsi
Sigenzano, nom qui cachait le père Orazio Grassi, jésuite et auteur de
la balance astronomico-philosophique, lequel eut l’habileté de
m’attaquer en même temps que notre ami commun, le signor Mario
Giudicci. Mais ces lettres ne suffirent pas, et je fus forcé de
publier le _Saggiatore_, en le mettant sous la protection des abeilles
formant les armes d’Urbain VI, afin qu’avec leurs aiguillons elles le
piquassent et me garantissent. Pour vous au contraire cette lettre
suffira; car je ne me sens pas disposé à écrire un livre sur mon
procès et sur l’inquisition; je ne suis pas venu au monde pour devenir
théologien ou criminaliste.
«Depuis ma jeunesse j’avais l’intention de composer un dialogue sur
les systèmes de Ptolémée et de Copernic, sujet sur lequel, depuis
l’époque où j’étais professeur à Padoue, j’avais constamment réfléchi
et médité, poussé surtout par l’idée d’expliquer les marées de la mer
par le mouvement supposé de la terre. Quelques remarques à ce sujet
m’échappèrent, lorsque le prince de Suède, Gustave, m’honora à Padoue
de ses attentions. Étant jeune homme, il parcourut l’Italie
_incognito_, et resta avec sa suite plusieurs mois à Padoue; j’obtins
sa faveur par les spéculations et les problèmes nouveaux que je posais
et résolvais journellement, au point qu’il voulut aussi que je lui
enseignasse la langue toscane. Mais ce qui fit connaître à Rome mes
idées sur le mouvement de la terre, ce fut un Mémoire étendu adressé
au cardinal Orsini: je fus alors accusé d’être un écrivain téméraire
et scandaleux.
«Après la publication de mes dialogues je fus mandé à Rome par la
Congrégation du Saint-Office. J’y arrivai le 10 février 1633, et je
fus livré à la haute clémence du tribunal et du pape Urbain VIII, qui
jadis m’avait jugé digne de son estime, bien que je ne susse ni
tourner une épigramme, ni rimer un galant sonnet. Je fus enfermé dans
le ravissant palais de la Trinita dei Monti, chez l’ambassadeur
toscan. Le jour suivant, le père commissaire Sanzio vint me chercher,
me fit monter à côté de lui dans sa voiture, m’adressa en chemin
plusieurs questions et me témoigna le vif désir de me voir réparer le
scandale que j’avais causé en affirmant le mouvement de la terre.
«J’avais beau lui soumettre de nombreux et puissants arguments
mathématiques; il me répondait toujours: _Terra autem in æternum
stabit, quia terra autem in æternum stat_, paroles de la sainte
Écriture. Tout en causant ainsi, nous arrivâmes au palais du
Saint-Office, situé à l’ouest de la magnifique église de Saint-Pierre.
Aussitôt je fus présenté par le commissaire à l’assesseur monsignor
Vitrici, avec lequel je trouvai deux Dominicains. Ils m’invitèrent
poliment à exposer mes moyens de défense devant toute la Congrégation,
m’annonçant qu’on accepterait mes excuses dans le cas où je serais
coupable.
«Le jeudi suivant je fus amené devant la Congrégation; lorsque
j’exposai mes preuves, elles ne furent malheureusement pas comprises;
quelque peine que je me donnasse, je ne pus parvenir à convaincre mes
juges. Toujours avec la même violence, on m’objecta le scandale causé
par moi, et le passage de l’Écriture me fut incessamment cité comme me
condamnant. Un argument tiré de l’Écriture m’étant venu à l’esprit, je
l’exposai, mais avec peu de succès. Je dis qu’il me semblait qu’il y
avait dans la Bible des expressions en harmonie avec les anciennes
doctrines astronomiques, et que le passage qu’on m’opposait pouvait
bien être de ceux-là. Car, remarquai-je, au livre de Job, XXXVII, 18,
il est dit que les cieux sont fermes et polis comme un miroir. C’est
Élie qui dit cela; on voit qu’il parle selon le système de Ptolémée,
système qui a été reconnu faux par la philosophie moderne et le sens
commun. Si, afin d’établir que le soleil se meut, l’on fait si grand
bruit de la halte commandée au soleil par Josué, on doit aussi tenir
compte du passage où il est dit du ciel qu’il est un composé de
plusieurs cieux, semblables à des miroirs. Une pareille conclusion me
paraissait juste; mais personne ne m’écouta; au lieu de me répondre on
haussa les épaules, expédient ordinaire de ceux qui s’appuient sur des
préjugés et des partis-pris. Enfin, en ma qualité de catholique
sincère, je fus obligé de rétracter mon opinion: pour me punir, on
défendit mon dialogue, et, au bout de cinq mois, il me fut permis de
quitter Rome. Comme la contagion ravageait Florence, on m’assigna avec
une pitié généreuse, pour prison, la demeure de mon bien cher ami le
savant monseigneur l’archevêque Piccolomini; je jouis de son agréable
commerce avec tant de plaisir et de calme, que j’ai repris mes études.
J’ai découvert et démontré un grand nombre de théorèmes mécaniques sur
la résistance des corps solides et d’autres nouveautés. Enfin, après
la cessation de la peste, cinq mois à peu près s’étant écoulés, vers
le commencement du mois de décembre de cette année 1633, Sa Sainteté
m’autorisa à quitter ma retraite obscure et à reprendre la vie libre
des champs que j’aime tant: je retournai d’abord à la villa de
Bello-Sguardo et ensuite à Arcetri où je suis encore, et où je respire
l’air sain des environs de ma ville natale. Portez-vous bien.»
Cette lettre, fût-elle authentique, ne contient pas un mot qui prouve
que Galilée ait subi la torture. Le faussaire s’y trahit à chaque ligne.
Déjà en la mentionnant nous avons signalé l’erreur grossière qu’elle
contient, puisqu’elle fait revenir Galilée à sa villa de Bello-Sguardo
qu’il avait depuis longtemps vendue.
Pourquoi donc Galilée raconterait-il à son compagnon d’enfance, à son
collaborateur avec lequel il a fait de nombreuses observations
astronomiques, pourquoi irait-il lui raconter mille détails que cet ami
ne pouvait ignorer? Pourquoi cette pénible et misanthropique narration
de sa controverse sur les comètes avec le père Grassi et de ses
recherches antérieures sur le mouvement de la terre? Le ton, le style,
les faits de la lettre apocryphe ne soutiennent pas l’examen.
Non, Galilée n’a pas subi la torture. On n’a point employé, pour abattre
son courage,--hélas! anéanti,--l’arsenal superflu des chevalets et des
coins ensanglantés; c’est lentement, dans des souffrances habilement
ménagées, qu’on a épuisé le peu de forces qui lui restaient.
La _bonne tournure_ de son affaire aboutit à une suave condamnation,
exécutée avec une affable rigueur. On le contraint à s’avilir, à
s’abjurer; on l’arrache à ses travaux; on le dégoûte de ses études
favorites. On fait le désert autour de lui; on le rend suspect à ses
amis eux-mêmes, on l’étouffe dans le vide.
Cette cruauté raffinée et exquise, se déguisant sous les dehors de la
compassion, est plus odieuse que la torture.
Ce sont de bien dignes représentants d’une civilisation féroce et
efféminée, que ces bourreaux affables et subtils; économes de la vie du
patient, plus barbares que les tourmenteurs assermentés qui d’un seul
coup rompaient les os de leurs victimes.