Les batteries des ennemis de Galilée se démasquent.--On le transfère en
prison.--Il s’efforce de désarmer ses ennemis par l’humilité et la
patience.--Il tombe malade.
Le moment était arrivé où les ennemis de Galilée allaient jeter le
masque et où la politesse allait faire place à la rigueur. Niccolini, le
9 avril, écrivait:
«Lorsque ce matin j’ai profité de l’occasion qui s’est offerte de parler
de cette affaire à Sa Sainteté, le Pape m’a témoigné son mécontentement
à ce sujet. La chose lui semble de nature à produire pour la religion
des conséquences graves. Aussi, bien que Galilée compte défendre ses
affirmations par de bonnes raisons, l’ai-je exhorté à ne pas l’essayer,
à ne pas prolonger le débat. Je lui ai au contraire conseillé de
souscrire à tout ce qu’on lui ordonnera de croire au sujet du mouvement
de la terre. Ce conseil l’a jeté dans une profonde affliction, et il est
tellement découragé depuis hier que je suis très-inquiet pour sa vie.
J’ai pourvu à ce qu’il fût servi par un domestique et ne manquât
d’aucune commodité; car j’ai à cœur, ainsi que ses amis et tous ceux qui
s’intéressent à cette affaire, de lui apporter quelques consolations. Il
en est d’ailleurs digne, et toute ma maison, qui lui est très-attachée,
est extrêmement touchée de son infortune.»
Pour qui n’ignore pas les habitudes de la diplomatie, pour qui en
déchiffre les mystères, pour qui _sait lire entre les lignes_, cette
lettre est un cri d’alarme. Les craintes de Niccolini se réalisèrent
dans toute leur étendue.
Galilée avait habité jusqu’alors le palais de l’ambassadeur grand-ducal.
L’ordre arriva de le transférer dans les bâtiments de l’Inquisition,
situés près de Saint-Pierre. C’était une prison, et pourtant après cette
vexation nouvelle le pauvre persécuté trouve encore des paroles de
résignation, j’allais dire de flatterie, comme le prouvent les lignes
suivantes adressées à Bocchineri, le 16 avril, quelques jours après son
incarcération:
«Le mémoire que j’ai remis au cardinal Barberini me paraît avoir eu pour
résultat de presser l’examen de mon procès, qui du reste est conduit
avec le mystère accoutumé. J’ai donc été condamné à garder la retraite
la plus absolue; cependant, contre l’usage, on m’a donné la jouissance
de trois chambres spacieuses qui font partie de l’habitation du fiscal
du saint-office; _j’ai même la permission de me promener dans de larges
corridors_. Ma santé est bonne, ce que je dois, après Dieu, aux soins de
M. l’ambassadeur et de madame l’ambassadrice, ainsi que de leurs gens,
qui veillent attentivement à ce que j’aie toutes les commodités et même
au delà.
«J’ai communiqué au signor Marsilio ce que vous me mandez. Il vous
remercie et continue à me servir avec un zèle presque excessif et qui ne
restera pas sans récompense. Du reste la solitude dans laquelle je vis
ne me permet de vous transmettre aucune nouvelle, si ce n’est que le
mauvais état dans lequel m’arrivent vos lettres me fait craindre que la
Toscane ne soit encore en proie au fléau, ce qui m’affligerait beaucoup.
Quand vous serez de retour, je regarderai comme une grâce particulière
que vos frères et vous vous veuilliez bien disposer en toute liberté de
ma villa et jouir des quelques agréments qu’on y trouve. Je désire que
Vincenzo m’envoie des détails circonstanciés sur lui-même, sur sa femme,
ses enfants et ses affaires. Je vous prie de lui communiquer la
présente, pour qu’il en prenne connaissance. Je vous baise la main,
ainsi qu’à vos frères, et vous souhaite toute espèce de bonheur.»
Quel douloureux spectacle! Quelles navrantes réflexions inspire cette
longanimité craintive de Galilée! Quelle frayeur déguisée se trahit dans
les euphémismes attristants de sa phraséologie! Avertir ses amis qu’on
l’a incarcéré, le malheureux ne l’ose pas; il dit seulement que le plus
grand mystère préside à l’instruction des procès appelés devant le
saint-office; et c’est pour que ce secret ne soit pas violé, qu’il doit
vivre dans la _retraite_. On lui accorde même une bienveillante
exception: au lieu d’un cachot il a trois chambres! Pour comble de
faveur il se promène dans les corridors.
Ce sourire docile, contraint et mélancolique de Galilée est plus
douloureux que ne pourraient l’être ses lamentations ou ses colères.
Relisez ce peu de lignes, révélation d’un monde; vous y trouverez toute
la cruauté hypocrite des persécuteurs et tout le pusillanime abattement
du persécuté.
Le prisonnier sent derrière lui le poignet de fer et devine le regard
qui l’épie. En effet, un peu plus loin, ne trahit-il pas implicitement
la cause de ses réticences, lorsqu’il parle du mauvais état dans lequel
lui arrivent les lettres qu’on lui adresse? Effrayé de sa hardiesse, il
se hâte d’en attribuer la cause au fléau qui décime la Toscane. Mais il
ne l’ignore pas, le _mauvais état_ des lettres qu’il reçoit l’avertit du
sort de celles qu’il envoie; tout est lu, contrôlé, interprété; ce n’est
pas par la quarantaine de la peste, c’est par la quarantaine de la haine
que passent les correspondances. Voilà pourquoi il atténue ses misères;
c’est le secret des périphrases, des ménagements, des mille mensonges de
sa douleur.
Cependant, la vérité finit par se faire jour. En dépit de ces trois
belles chambres qu’on lui a généreusement octroyées et de la promenade
des corridors, la santé du vieillard s’est affaiblie. Quinze jours à
peine écoulés, l’hospitalité des persécuteurs a produit son effet.
«J’écris (dit-il dans une lettre datée du 23 avril), j’écris de mon lit,
sur lequel je suis cloué depuis seize heures par un violent mal de
reins, qui probablement durera seize autres heures. Il n’y a pas
longtemps que le commissaire et le fiscal qui conduisent l’instruction
m’ont visité; ils m’ont donné leur parole et m’ont annoncé leur ferme
résolution de terminer mon procès dès que je serai en état de quitter le
lit. Je compte plus sur cette promesse que sur les assurances qui m’ont
été données auparavant, assurances hypothétiques plus que réelles. J’ai
toujours espéré et j’espère maintenant plus que jamais, que mon
innocence et ma sincérité seront prouvées. Il me devient pénible
d’écrire...... et je m’arrête. Je baise la main au très-honorable
seigneur Bali ainsi qu’à vous et à vos frères. Vous m’obligerez en
transmettant la présente à mes religieuses et à Vincenzo.»
Cette lettre, adressée à Bocchineri, est la dernière que nous ayons de
Galilée pendant son séjour à Rome et jusqu’à la fin de son procès.