XXIII

Voyage de Florence à Rome.--La peste.--Accueil fait à Galilée. Ses

lettres particulières.--Aveuglement, crédulité, faiblesse.

Comment Galilée pouvait-il espérer de rentrer en grâce?

On attaquait en lui la philosophie même. Dès l’âge de dix-huit ans, il

avait marché dans la voie de l’observation et de la science. Fidèle aux

conseils de l’ami du Tasse, Jacques Mazzini, son premier maître, Galilée

s’était défait de bonne heure des préjugés contemporains. Il avait voulu

penser par lui-même. Sa propre expérience et la précision scrupuleuse

des observations scientifiques devinrent les uniques règles de ses

jugements; il ne voulut croire que les faits prouvés; en un mot il

ouvrit la même tranchée où Descartes et Bacon, dont il fut tout au moins

l’égal, plaçaient leurs batteries.

Armé pour le libre examen, il prétendait ne pas cesser d’être bon

catholique. Les vérités de foi et les dogmes furent réservés et

respectés par lui; et au moment même où il faisait trembler sur leurs

bases les vieilles colonnes du temple scientifique;--comme il continuait

avec sincérité, même avec ferveur, les pratiques de sa religion, il se

croyait à l’abri de tout reproche.

Cependant il dérangeait les péripatéticiens, troublait les

aristotéliciens, fatiguait les partisans du vide, et d’invention en

invention, de découverte en découverte, il faisait sortir de terre plus

d’ennemis que les dents de Cadmus n’avaient créé d’hommes.

Aussi ses vagues espoirs étaient-ils mêlés d’une sourde terreur. Aux

dangers de la peste se joignaient les fatigues du voyage, de la maladie

et de la vieillesse. On était à une époque où au moindre déplacement il

était d’usage d’écrire son testament. Aujourd’hui trente heures

suffisent pour franchir cette même distance que Galilée mit vingt-cinq

jours à parcourir. Plusieurs fois il fut obligé de s’arrêter pour faire

quarantaine; le 13 février seulement il se trouvait à Rome. Aussitôt il

se rendit au palais de l’ambassadeur toscan, Niccolini, dont il a déjà

été parlé à diverses reprises.

L’ambassadeur qui l’attendait lui fit l’accueil le plus gracieux. C’est

encore un signe caractéristique que cette politesse à toute épreuve. Les

ennemis de Galilée eux-mêmes ne s’en départirent pas. Firenzuola, son

agréable persécuteur, viendra le voir, l’interroger, lui sourire. Au

besoin il s’apitoiera sur le sort du vieillard et lui prodiguera les

consolations et les encouragements; il l’_allaitera d’espérance_, comme

dit Ronsard; Galilée, crédule comme un enfant, se trouvera heureux de

ces douces paroles.

Consultez sa correspondance pendant les trois longs mois qui précédèrent

le jugement de son procès; vous n’y trouverez qu’illusions, compliments,

faussetés. Jusqu’à la fin il croit, ou feint de croire, et répond aux

hypocrites condoléances de ses adversaires par les formules d’une

urbanité non moins hypocrite.

Le 19 février il écrit à Cioli:

«Les événements de mon voyage de vingt-cinq jours, vous ont été, je le

sais, transmis, très-honoré signor, par le signor Geri Bocchineri, que

j’en ai instruit dans diverses lettres, ce qui me dispense d’y

revenir[16]. Arrivé ici, j’ai été accueilli par M. l’ambassadeur avec

une bonté qui ne peut se décrire, et avec laquelle il continue de me

traiter. Quant à la situation de mes affaires, je ne puis rien vous en

apprendre; cependant, à en juger par ce qui s’est passé jusqu’ici, il me

semble, ainsi qu’à l’ambassadeur et aux employés de sa maison, que

l’orage qui me menaçait s’est un peu calmé, du moins en apparence. Aussi

ne dois-je pas me laisser aller tout à fait au découragement, comme si

le naufrage était inévitable et m’enlevait tout espoir d’atteindre le

port; d’autant plus que, suivant les instructions de mon maître:

[16] Ces lettres à Bocchineri, le père de la bru de Galilée, sont

malheureusement toutes perdues.

«Je fais voile avec modestie,

Au milieu des flots courroucés.

«Je reste constamment à la maison; il ne me paraît pas convenable de me

promener en ce moment dans la ville, comme si je voulais me montrer.

Jusqu’à présent il ne m’a rien été ordonné ni mandé _ex officio_. Un des

membres de la Congrégation m’a visité deux fois et a causé avec moi le

plus agréablement du monde en me fournissant habilement l’occasion de

lui expliquer et de lui confirmer ma soumission toujours sincère à

l’Église. Il m’a, autant que j’en ai pu juger, écouté avec satisfaction.

Si sa visite, comme il y a lieu de le supposer, a été faite avec

l’assentiment ou même par ordre de la Congrégation, je puis la

considérer comme le commencement d’un traitement très-doux et

très-affable, bien éloigné des cordes, des chaînes et des cachots dont

j’étais menacé. Je trouve encore une autre consolation dans les

sentiments de bienveillance et d’intérêt que professent à mon égard,

ainsi que je l’apprends de plusieurs côtés et que je l’ai reconnu

moi-même en partie, un grand nombre de personnages influents. Comme il

me paraît plus facile de confirmer ceux-ci dans leur bonne opinion que

de faire revenir les autres de leur défavorable partialité; je crois,

avec monsieur l’ambassadeur, que deux lettres de notre auguste maître,

adressées à Leurs Excellences les cardinaux Fra Desiderio Scaglia

(cardinal de Crémone) et Bentivoglio (le célèbre homme d’État et

historien), pourraient m’être utiles. Si vous partagez cet avis,

très-honoré signor, je vous prie de me faire accorder cette grâce.

«C’est tout ce que je puis vous communiquer pour le moment; veuillez, en

outre, témoigner tout mon respect au grand-duc, notre sérénissime

maître, à Son Éminence le cardinal et à tous les augustes princes; et

communiquer la présente à monseigneur l’archevêque et au comte Orso

d’Elci, auxquels, ainsi qu’à vous, je baise les mains, en me disant

votre dévoué et reconnaissant serviteur.»

Les mêmes sentiments se manifestent dans deux autres lettres adressées à

Geri Bocchineri. C’est toujours cet espoir vague et crédule qui devait

être si cruellement déçu. La première est datée du 15 février.

«Profitant de l’occasion d’un courrier qui part ce soir, je vous écris à

vous et au signor Alessandro (le père de Geri) pour vous annoncer la

réception de vos dernières lettres, qui attestent de votre part l’amitié

à laquelle vous m’avez accoutumé. Au sujet de mon affaire je ne puis

pour l’instant rien vous apprendre, parce que rien n’a encore été décidé

et qu’on ne m’a encore rien fait savoir. Je demeure tranquillement dans

le palais de M. l’ambassadeur, où je suis traité avec la plus grande

amabilité.

«Ce seigneur, qui prend mon parti avec zèle partout où l’on peut

raisonnablement chercher aide et protection, croit s’apercevoir que

l’irritation contre moi diminue chaque jour. Le père don Benedetto

(Castelli) est du même avis; c’est pour moi un avocat zélé et

infatigable. Nous apprenons enfin que les nombreuses et graves

accusations portées contre moi se sont réduites à une seule et qu’on a

laissé tomber les autres. De celle-là je pense pouvoir me disculper sans

peine et complétement, quand on aura pris connaissance de mes moyens de

justification. Peu à peu je les fais parvenir aux oreilles de

quelques-uns des fonctionnaires supérieurs, qui ne peuvent ni refuser

absolument d’écouter mes explications, ni les laisser sans réponse. On

peut donc sans témérité en inférer que l’affaire se terminera

heureusement. Je garde constamment la maison, ce qui a semblé à tous mes

amis et protecteurs être la conduite la plus convenable. Le cardinal

Barberini me l’a même conseillé, non pas _ex officio_; mais, ce sont les

expressions de Son Éminence, en ami. Ainsi que je vous l’ai déjà dit, il

ne m’est pas encore parvenu un seul mot du tribunal. Un des conseillers,

mon ami et protecteur depuis de longues années, m’a visité une couple de

fois et m’a fourni l’occasion de m’expliquer librement sur plusieurs

points et de lui montrer quelques écrits rédigés par moi sur les

questions pendantes; il s’en est déclaré satisfait. Nous supposons, non

sans raison, que ces visites n’ont pas eu lieu sans que les autorités

supérieures en fussent prévenues ou peut-être même sans qu’elles les

eussent ordonnées; nous croyons aussi qu’elles ont tâché de prendre

quelques renseignements généraux: s’il en est ainsi, on ne pouvait

procéder avec moi d’une façon plus bienveillante et en faisant moins

d’éclat. La privation de tout exercice depuis près de quarante jours

commence à m’être très-préjudiciable; vous savez, en effet, que je tiens

ordinairement, ce qui est très-profitable à ma santé, à prendre de

l’exercice; ma digestion notamment en est gênée; les glaires

s’accumulent; depuis trois jours j’éprouve dans les jambes des

tiraillements très-douloureux qui m’ôtent le sommeil. Il faut espérer

qu’une diète sévère m’en délivrera. Restant constamment à la maison, je

n’ai pu remettre moi-même les lettres de Son Éminence au Père vicaire

général des capucins et à son collègue; le complaisant signor Buonamici

m’a remplacé et s’est entremis pour moi de la manière la plus amicale,

notamment auprès de ce collègue sus-nommé qui a été en Allemagne son ami

intime. Le Père général l’aide en cela autant qu’il le peut et a voulu

garder ma lettre adressée à S. A. la sérénissime grande-duchesse, pour

la lire attentivement. Il y a quelques jours, je vous ai écrit de quelle

utilité seraient des lettres de Son Altesse aux cardinaux Bentivoglio et

Scaglia qui, à ce que j’apprends en secret, sont très-bien disposés en

ma faveur. S’il se trouve dans la Congrégation un ou deux membres aptes

et résolus à défendre l’innocence et la vérité, il y a espoir que leurs

voix suffiront pour imposer silence aux plus acharnés. En conséquence je

vous prie de me procurer les susdites lettres par l’entremise de mon

patron et protecteur le signor Bali Cioli, et de témoigner à ce dernier

tout mon respect, en même temps que je vous baise les mains avec un

sincère attachement et que je vous souhaite toute espèce de prospérités.

«P. S. Après avoir lu cette lettre, je vous prie de la communiquer à mes

religieuses et à Vincenzo (ses enfants[17].)»

[17] Galilée, quoique n’ayant jamais été marié, avait eu, pendant son

séjour à Padoue, trois enfants naturels de Marina Gamba: Vincenzo,

né en 1600, plus tard légitimé; et deux filles, Giulia et Polissena,

religieuses au couvent de San Matteo.

La seconde de ses lettres, adressée à Geri Boccherini, est du 5 mars:

«Avec votre lettre, la bienvenue, j’ai reçu celle de notre sérénissime

maître pour Monseigneur le cardinal Bentivoglio, laquelle m’a été remise

sur-le-champ. Si, comme je l’espère, elle produit autant d’effet que

celle adressée au cardinal Scaglia, le résultat en sera important; car

le cardinal se montre pour moi si bien disposé que je ne saurais mieux

désirer. Quant à mon affaire, elle se traite avec le même silence que le

premier jour. On peut croire, il est vrai, si l’on en juge par de rares

indices, que les accusations perdent de leur gravité et que déjà

quelques-unes ont été complétement écartées à cause de leur

insignifiance évidente, ce qui est d’un bon présage pour les autres;

j’espère donc qu’elles prendront aussi bonne tournure. Il faut bien

s’attendre à ce que la vérité finisse par triompher du mensonge.

«Dans la présente est incluse une lettre du Père général des capucins,

en réponse à celle de S. E. le cardinal Médicis. Je n’ai pu voir le Père

général, et le signor Buonamici a remis la lettre mentionnée en même

temps que celle destinée à son collègue. Lui non plus n’a pu réussir à

rien découvrir, quoiqu’il ne cesse, dans sa bonté, de prendre souci de

mes intérêts avec une sincère sollicitude; ce dont je lui suis plus

obligé de jour en jour. Je dois aussi beaucoup au signor Lagi, sur la

recommandation du signor Alessandro, que je vous prie de saluer de ma

part: il me pardonnera de ne pas lui écrire à lui-même afin de ne pas me

répéter.

«Je vous prie de me recommander aux signori comte Orso d’Elci et Bali

Cioli, dont je suis le très-humble serviteur, et de leur baiser les

mains pour moi. Demandez-leur aussi de bien dire à notre sérénissime

maître combien je suis touché de la faveur qu’il me témoigne. Ne pouvant

reconnaître ses bontés, je suis heureux de penser que mes filles les

religieuses prient sans cesse pour son bonheur.»

Ces lettres, dont l’humilité flatteuse est poussée jusqu’à

l’abaissement, dont la confiance va jusqu’à l’aveuglement, sont encore

dépassées par celles qui suivent:

«J’ai lu, écrit Galilée le 12 mars à Bali Cioli, j’ai lu, très-honoré

seigneur, la lettre que vous avez adressée au nom du sérénissime

grand-duc notre maître, à Son Excellence l’ambassadeur, afin de

déterminer Sa Sainteté à presser mon affaire le plus possible. Son

Excellence a transmis ce matin cette lettre au Pape et en a reçu la

réponse que vous trouverez dans une dépêche de l’ambassadeur. Je connais

la bienveillance infatigable de Son Altesse pour ma personne et

l’étendue de mes obligations envers Elle. Elles sont telles que je ne

puis lui en témoigner ma reconnaissance que par des paroles, expression

humble de la gratitude respectueuse et profonde que m’inspire une telle

faveur accordée à de telles infortunes.

«Je vous prie donc de communiquer à Son Altesse mes remercîments et la

reconnaissance qui me pénètre, et de donner par la parole à ce

témoignage l’énergie et la force que je ne puis y mettre par écrit. Je

baise humblement le vêtement de Son Altesse, et à vous, très-honoré

seigneur, je renouvelle l’assurance de mon respectueux dévouement;

priant Dieu qu’il vous accorde toutes sortes de prospérités.»

Et bientôt après, le 19 mars:

«On continue à observer à mon égard le même silence, et il n’y a pas

moyen de savoir autre chose que ce que M. l’ambassadeur réussit à

découvrir par ci par là d’une manière assez vague. Mon infatigable

défenseur dom Benedetto Castelli est aussi informé secrètement, mais

dans les mêmes termes généraux, que le procès prend une tournure un peu

plus favorable, grâce surtout aux lettres de Son Altesse. Aussi, ce qui

vous sera confirmé par l’ambassadeur, la même intervention auprès des

autres Éminences, membres de la Congrégation, me serait-elle d’une

grande utilité; tous ceux des cardinaux auxquels on s’est déjà adressé

se sont exprimés dans ce sens.»

«Je vous prie donc, très-honoré seigneur, de joindre votre intercession

à celle de M. l’ambassadeur, pour déterminer Son Altesse à m’accorder

cette faveur. Son Altesse recevra de Dieu la récompense que méritent les

protecteurs de l’innocence. J’offre à notre Sérénissime maître

l’expression de mon respect; et je vous baise les mains avec dévouement

et reconnaissance, priant Dieu de vous bénir de toute manière.»

Ce grand-duc si souvent remercié par Galilée à peine osait élever la

voix en sa faveur. Quant au ministre Bali Cioli, il était plus indigne

encore de ces témoignages de reconnaissance; au moment où le philosophe

se prosternait à ses pieds, il essayait de lui enlever l’humble pension

que Galilée recevait du gouvernement toscan! Si bien que Niccolini, pour

rappeler son collègue à l’humanité et au respect du malheur, fut obligé

de déclarer qu’il était prêt à payer cette pension sur sa cassette

particulière.

Tels étaient les appuis auxquels Galilée donnait sa confiance.

Tels étaient les protecteurs sur lesquels il comptait pour le triomphe

de ses folles espérances.

L’événement devait bientôt le désabuser.

Galileo Galilei: sa vie, son procès et ses contemporains · 第 34 / 51 题