Voyage de Florence à Rome.--La peste.--Accueil fait à Galilée. Ses
lettres particulières.--Aveuglement, crédulité, faiblesse.
Comment Galilée pouvait-il espérer de rentrer en grâce?
On attaquait en lui la philosophie même. Dès l’âge de dix-huit ans, il
avait marché dans la voie de l’observation et de la science. Fidèle aux
conseils de l’ami du Tasse, Jacques Mazzini, son premier maître, Galilée
s’était défait de bonne heure des préjugés contemporains. Il avait voulu
penser par lui-même. Sa propre expérience et la précision scrupuleuse
des observations scientifiques devinrent les uniques règles de ses
jugements; il ne voulut croire que les faits prouvés; en un mot il
ouvrit la même tranchée où Descartes et Bacon, dont il fut tout au moins
l’égal, plaçaient leurs batteries.
Armé pour le libre examen, il prétendait ne pas cesser d’être bon
catholique. Les vérités de foi et les dogmes furent réservés et
respectés par lui; et au moment même où il faisait trembler sur leurs
bases les vieilles colonnes du temple scientifique;--comme il continuait
avec sincérité, même avec ferveur, les pratiques de sa religion, il se
croyait à l’abri de tout reproche.
Cependant il dérangeait les péripatéticiens, troublait les
aristotéliciens, fatiguait les partisans du vide, et d’invention en
invention, de découverte en découverte, il faisait sortir de terre plus
d’ennemis que les dents de Cadmus n’avaient créé d’hommes.
Aussi ses vagues espoirs étaient-ils mêlés d’une sourde terreur. Aux
dangers de la peste se joignaient les fatigues du voyage, de la maladie
et de la vieillesse. On était à une époque où au moindre déplacement il
était d’usage d’écrire son testament. Aujourd’hui trente heures
suffisent pour franchir cette même distance que Galilée mit vingt-cinq
jours à parcourir. Plusieurs fois il fut obligé de s’arrêter pour faire
quarantaine; le 13 février seulement il se trouvait à Rome. Aussitôt il
se rendit au palais de l’ambassadeur toscan, Niccolini, dont il a déjà
été parlé à diverses reprises.
L’ambassadeur qui l’attendait lui fit l’accueil le plus gracieux. C’est
encore un signe caractéristique que cette politesse à toute épreuve. Les
ennemis de Galilée eux-mêmes ne s’en départirent pas. Firenzuola, son
agréable persécuteur, viendra le voir, l’interroger, lui sourire. Au
besoin il s’apitoiera sur le sort du vieillard et lui prodiguera les
consolations et les encouragements; il l’_allaitera d’espérance_, comme
dit Ronsard; Galilée, crédule comme un enfant, se trouvera heureux de
ces douces paroles.
Consultez sa correspondance pendant les trois longs mois qui précédèrent
le jugement de son procès; vous n’y trouverez qu’illusions, compliments,
faussetés. Jusqu’à la fin il croit, ou feint de croire, et répond aux
hypocrites condoléances de ses adversaires par les formules d’une
urbanité non moins hypocrite.
Le 19 février il écrit à Cioli:
«Les événements de mon voyage de vingt-cinq jours, vous ont été, je le
sais, transmis, très-honoré signor, par le signor Geri Bocchineri, que
j’en ai instruit dans diverses lettres, ce qui me dispense d’y
revenir[16]. Arrivé ici, j’ai été accueilli par M. l’ambassadeur avec
une bonté qui ne peut se décrire, et avec laquelle il continue de me
traiter. Quant à la situation de mes affaires, je ne puis rien vous en
apprendre; cependant, à en juger par ce qui s’est passé jusqu’ici, il me
semble, ainsi qu’à l’ambassadeur et aux employés de sa maison, que
l’orage qui me menaçait s’est un peu calmé, du moins en apparence. Aussi
ne dois-je pas me laisser aller tout à fait au découragement, comme si
le naufrage était inévitable et m’enlevait tout espoir d’atteindre le
port; d’autant plus que, suivant les instructions de mon maître:
[16] Ces lettres à Bocchineri, le père de la bru de Galilée, sont
malheureusement toutes perdues.
«Je fais voile avec modestie,
Au milieu des flots courroucés.
«Je reste constamment à la maison; il ne me paraît pas convenable de me
promener en ce moment dans la ville, comme si je voulais me montrer.
Jusqu’à présent il ne m’a rien été ordonné ni mandé _ex officio_. Un des
membres de la Congrégation m’a visité deux fois et a causé avec moi le
plus agréablement du monde en me fournissant habilement l’occasion de
lui expliquer et de lui confirmer ma soumission toujours sincère à
l’Église. Il m’a, autant que j’en ai pu juger, écouté avec satisfaction.
Si sa visite, comme il y a lieu de le supposer, a été faite avec
l’assentiment ou même par ordre de la Congrégation, je puis la
considérer comme le commencement d’un traitement très-doux et
très-affable, bien éloigné des cordes, des chaînes et des cachots dont
j’étais menacé. Je trouve encore une autre consolation dans les
sentiments de bienveillance et d’intérêt que professent à mon égard,
ainsi que je l’apprends de plusieurs côtés et que je l’ai reconnu
moi-même en partie, un grand nombre de personnages influents. Comme il
me paraît plus facile de confirmer ceux-ci dans leur bonne opinion que
de faire revenir les autres de leur défavorable partialité; je crois,
avec monsieur l’ambassadeur, que deux lettres de notre auguste maître,
adressées à Leurs Excellences les cardinaux Fra Desiderio Scaglia
(cardinal de Crémone) et Bentivoglio (le célèbre homme d’État et
historien), pourraient m’être utiles. Si vous partagez cet avis,
très-honoré signor, je vous prie de me faire accorder cette grâce.
«C’est tout ce que je puis vous communiquer pour le moment; veuillez, en
outre, témoigner tout mon respect au grand-duc, notre sérénissime
maître, à Son Éminence le cardinal et à tous les augustes princes; et
communiquer la présente à monseigneur l’archevêque et au comte Orso
d’Elci, auxquels, ainsi qu’à vous, je baise les mains, en me disant
votre dévoué et reconnaissant serviteur.»
Les mêmes sentiments se manifestent dans deux autres lettres adressées à
Geri Bocchineri. C’est toujours cet espoir vague et crédule qui devait
être si cruellement déçu. La première est datée du 15 février.
«Profitant de l’occasion d’un courrier qui part ce soir, je vous écris à
vous et au signor Alessandro (le père de Geri) pour vous annoncer la
réception de vos dernières lettres, qui attestent de votre part l’amitié
à laquelle vous m’avez accoutumé. Au sujet de mon affaire je ne puis
pour l’instant rien vous apprendre, parce que rien n’a encore été décidé
et qu’on ne m’a encore rien fait savoir. Je demeure tranquillement dans
le palais de M. l’ambassadeur, où je suis traité avec la plus grande
amabilité.
«Ce seigneur, qui prend mon parti avec zèle partout où l’on peut
raisonnablement chercher aide et protection, croit s’apercevoir que
l’irritation contre moi diminue chaque jour. Le père don Benedetto
(Castelli) est du même avis; c’est pour moi un avocat zélé et
infatigable. Nous apprenons enfin que les nombreuses et graves
accusations portées contre moi se sont réduites à une seule et qu’on a
laissé tomber les autres. De celle-là je pense pouvoir me disculper sans
peine et complétement, quand on aura pris connaissance de mes moyens de
justification. Peu à peu je les fais parvenir aux oreilles de
quelques-uns des fonctionnaires supérieurs, qui ne peuvent ni refuser
absolument d’écouter mes explications, ni les laisser sans réponse. On
peut donc sans témérité en inférer que l’affaire se terminera
heureusement. Je garde constamment la maison, ce qui a semblé à tous mes
amis et protecteurs être la conduite la plus convenable. Le cardinal
Barberini me l’a même conseillé, non pas _ex officio_; mais, ce sont les
expressions de Son Éminence, en ami. Ainsi que je vous l’ai déjà dit, il
ne m’est pas encore parvenu un seul mot du tribunal. Un des conseillers,
mon ami et protecteur depuis de longues années, m’a visité une couple de
fois et m’a fourni l’occasion de m’expliquer librement sur plusieurs
points et de lui montrer quelques écrits rédigés par moi sur les
questions pendantes; il s’en est déclaré satisfait. Nous supposons, non
sans raison, que ces visites n’ont pas eu lieu sans que les autorités
supérieures en fussent prévenues ou peut-être même sans qu’elles les
eussent ordonnées; nous croyons aussi qu’elles ont tâché de prendre
quelques renseignements généraux: s’il en est ainsi, on ne pouvait
procéder avec moi d’une façon plus bienveillante et en faisant moins
d’éclat. La privation de tout exercice depuis près de quarante jours
commence à m’être très-préjudiciable; vous savez, en effet, que je tiens
ordinairement, ce qui est très-profitable à ma santé, à prendre de
l’exercice; ma digestion notamment en est gênée; les glaires
s’accumulent; depuis trois jours j’éprouve dans les jambes des
tiraillements très-douloureux qui m’ôtent le sommeil. Il faut espérer
qu’une diète sévère m’en délivrera. Restant constamment à la maison, je
n’ai pu remettre moi-même les lettres de Son Éminence au Père vicaire
général des capucins et à son collègue; le complaisant signor Buonamici
m’a remplacé et s’est entremis pour moi de la manière la plus amicale,
notamment auprès de ce collègue sus-nommé qui a été en Allemagne son ami
intime. Le Père général l’aide en cela autant qu’il le peut et a voulu
garder ma lettre adressée à S. A. la sérénissime grande-duchesse, pour
la lire attentivement. Il y a quelques jours, je vous ai écrit de quelle
utilité seraient des lettres de Son Altesse aux cardinaux Bentivoglio et
Scaglia qui, à ce que j’apprends en secret, sont très-bien disposés en
ma faveur. S’il se trouve dans la Congrégation un ou deux membres aptes
et résolus à défendre l’innocence et la vérité, il y a espoir que leurs
voix suffiront pour imposer silence aux plus acharnés. En conséquence je
vous prie de me procurer les susdites lettres par l’entremise de mon
patron et protecteur le signor Bali Cioli, et de témoigner à ce dernier
tout mon respect, en même temps que je vous baise les mains avec un
sincère attachement et que je vous souhaite toute espèce de prospérités.
«P. S. Après avoir lu cette lettre, je vous prie de la communiquer à mes
religieuses et à Vincenzo (ses enfants[17].)»
[17] Galilée, quoique n’ayant jamais été marié, avait eu, pendant son
séjour à Padoue, trois enfants naturels de Marina Gamba: Vincenzo,
né en 1600, plus tard légitimé; et deux filles, Giulia et Polissena,
religieuses au couvent de San Matteo.
La seconde de ses lettres, adressée à Geri Boccherini, est du 5 mars:
«Avec votre lettre, la bienvenue, j’ai reçu celle de notre sérénissime
maître pour Monseigneur le cardinal Bentivoglio, laquelle m’a été remise
sur-le-champ. Si, comme je l’espère, elle produit autant d’effet que
celle adressée au cardinal Scaglia, le résultat en sera important; car
le cardinal se montre pour moi si bien disposé que je ne saurais mieux
désirer. Quant à mon affaire, elle se traite avec le même silence que le
premier jour. On peut croire, il est vrai, si l’on en juge par de rares
indices, que les accusations perdent de leur gravité et que déjà
quelques-unes ont été complétement écartées à cause de leur
insignifiance évidente, ce qui est d’un bon présage pour les autres;
j’espère donc qu’elles prendront aussi bonne tournure. Il faut bien
s’attendre à ce que la vérité finisse par triompher du mensonge.
«Dans la présente est incluse une lettre du Père général des capucins,
en réponse à celle de S. E. le cardinal Médicis. Je n’ai pu voir le Père
général, et le signor Buonamici a remis la lettre mentionnée en même
temps que celle destinée à son collègue. Lui non plus n’a pu réussir à
rien découvrir, quoiqu’il ne cesse, dans sa bonté, de prendre souci de
mes intérêts avec une sincère sollicitude; ce dont je lui suis plus
obligé de jour en jour. Je dois aussi beaucoup au signor Lagi, sur la
recommandation du signor Alessandro, que je vous prie de saluer de ma
part: il me pardonnera de ne pas lui écrire à lui-même afin de ne pas me
répéter.
«Je vous prie de me recommander aux signori comte Orso d’Elci et Bali
Cioli, dont je suis le très-humble serviteur, et de leur baiser les
mains pour moi. Demandez-leur aussi de bien dire à notre sérénissime
maître combien je suis touché de la faveur qu’il me témoigne. Ne pouvant
reconnaître ses bontés, je suis heureux de penser que mes filles les
religieuses prient sans cesse pour son bonheur.»
Ces lettres, dont l’humilité flatteuse est poussée jusqu’à
l’abaissement, dont la confiance va jusqu’à l’aveuglement, sont encore
dépassées par celles qui suivent:
«J’ai lu, écrit Galilée le 12 mars à Bali Cioli, j’ai lu, très-honoré
seigneur, la lettre que vous avez adressée au nom du sérénissime
grand-duc notre maître, à Son Excellence l’ambassadeur, afin de
déterminer Sa Sainteté à presser mon affaire le plus possible. Son
Excellence a transmis ce matin cette lettre au Pape et en a reçu la
réponse que vous trouverez dans une dépêche de l’ambassadeur. Je connais
la bienveillance infatigable de Son Altesse pour ma personne et
l’étendue de mes obligations envers Elle. Elles sont telles que je ne
puis lui en témoigner ma reconnaissance que par des paroles, expression
humble de la gratitude respectueuse et profonde que m’inspire une telle
faveur accordée à de telles infortunes.
«Je vous prie donc de communiquer à Son Altesse mes remercîments et la
reconnaissance qui me pénètre, et de donner par la parole à ce
témoignage l’énergie et la force que je ne puis y mettre par écrit. Je
baise humblement le vêtement de Son Altesse, et à vous, très-honoré
seigneur, je renouvelle l’assurance de mon respectueux dévouement;
priant Dieu qu’il vous accorde toutes sortes de prospérités.»
Et bientôt après, le 19 mars:
«On continue à observer à mon égard le même silence, et il n’y a pas
moyen de savoir autre chose que ce que M. l’ambassadeur réussit à
découvrir par ci par là d’une manière assez vague. Mon infatigable
défenseur dom Benedetto Castelli est aussi informé secrètement, mais
dans les mêmes termes généraux, que le procès prend une tournure un peu
plus favorable, grâce surtout aux lettres de Son Altesse. Aussi, ce qui
vous sera confirmé par l’ambassadeur, la même intervention auprès des
autres Éminences, membres de la Congrégation, me serait-elle d’une
grande utilité; tous ceux des cardinaux auxquels on s’est déjà adressé
se sont exprimés dans ce sens.»
«Je vous prie donc, très-honoré seigneur, de joindre votre intercession
à celle de M. l’ambassadeur, pour déterminer Son Altesse à m’accorder
cette faveur. Son Altesse recevra de Dieu la récompense que méritent les
protecteurs de l’innocence. J’offre à notre Sérénissime maître
l’expression de mon respect; et je vous baise les mains avec dévouement
et reconnaissance, priant Dieu de vous bénir de toute manière.»
Ce grand-duc si souvent remercié par Galilée à peine osait élever la
voix en sa faveur. Quant au ministre Bali Cioli, il était plus indigne
encore de ces témoignages de reconnaissance; au moment où le philosophe
se prosternait à ses pieds, il essayait de lui enlever l’humble pension
que Galilée recevait du gouvernement toscan! Si bien que Niccolini, pour
rappeler son collègue à l’humanité et au respect du malheur, fut obligé
de déclarer qu’il était prêt à payer cette pension sur sa cassette
particulière.
Tels étaient les appuis auxquels Galilée donnait sa confiance.
Tels étaient les protecteurs sur lesquels il comptait pour le triomphe
de ses folles espérances.
L’événement devait bientôt le désabuser.