Publication du Dialogue sur le système du monde.--Pourquoi on ne le lit
plus en France.--Préface ignoble de ce beau livre.
De tous les ennemis, les plus dangereux sont ceux qui n’osent pas avouer
la bassesse de leur haine et la cruauté de leur envie.
Une armée s’était formée; armée invisible, mais présente; habile aux
embuscades et aux trahisons; armée décidée à tout, rompue aux manœuvres
d’une guerre sans loyauté comme sans courage. Furieux et muets, les
jaloux attendaient la vieillesse de l’astronome et guettaient le moment
où ils pourraient écraser enfin celui qui avait suscité tant
d’animosités cachées, irrité tant d’amours-propres vindicatifs, réduit
au silence par l’ironie, l’éloquence, et un admirable talent
d’exposition, mille détracteurs acharnés; celui dont la dernière
imprudence leur offrait l’occasion facile de se satisfaire. Que de
haines accumulées! Galilée avait prouvé au jésuite Grassi que ce dernier
n’entendait rien aux mathématiques et à l’astronomie. Il avait dédaigné
le savoir du dominicain Firenzuola, ami du pape et constructeur de ses
citadelles. Dominicains et jésuites se liguèrent contre Galilée; le
saint-office fut l’instrument de leurs vengeances.
Il vint leur prêter le flanc par une tentative plus dangereuse que ses
précédentes audaces; il écrivit et publia son _Dialogue sur les systèmes
de Ptolémée et de Copernic_.
Personne ne lit plus guère, en France, ce chef-d’œuvre comparable aux
chefs-d’œuvres antiques. Les langues étrangères et spécialement les
idiomes du Midi sont tombés, parmi nous, dans un oubli déplorable, dont
les conséquences doivent nous devenir funestes; la philologie, que les
étrangers cultivent avec soin, nous semble appartenir aux seuls érudits.
Nos aïeux ne pensaient pas ainsi. Madame de Sévigné aimait l’étude de la
belle langue italienne; toutes ses contemporaines savaient l’espagnol,
qui avait détrôné les études grecques du seizième siècle;--vers 1650, le
latin prit la place de l’espagnol et fut négligé à son tour, vers la fin
du dix-huitième siècle, en faveur d’un frivole essai tenté du côté des
langues anglaise et allemande. Ces derniers rameaux sauvages de la
souche indo-européenne ne pouvant donner de fruits utiles qu’à ceux qui
sont maîtres des branches latine et grecque,--on a fini par les
dédaigner toutes à la fois.
Au dix-septième siècle l’Europe lettrée savait l’italien et l’espagnol;
l’effet d’un chef-d’œuvre écrit dans la langue la plus brillante et la
plus cultivée de l’Europe moderne fut donc prodigieux.
Galilée y soutenait la thèse même de Socrate; l’idée qui conduisit le
philosophe grec à la mort;--celle que tout esprit juste défend
aujourd’hui;--le droit d’examen, d’analyse, de révision; l’étude de la
nature.
Il n’y a pas d’ecclésiastique sensé, pas de théologien honnête, qui ne
convienne que les catholiques ont le droit de calculer les éclipses, de
supputer les perturbations des planètes et de lire dans le ciel le
retour des comètes; chacun de nous avoue que l’Écriture sainte n’a rien
de commun avec le télescope et le microscope; et qu’il faut distinguer
avec soin les points de dogme des faits astronomiques ou physiologiques.
Cette opinion devenue vulgaire est indiquée déjà dans le beau passage
des _Memorabilia_ où (selon Xénophon) Socrate dit «que le poids, la
mesure, les sciences exactes appartiennent à l’intelligence humaine et
qu’il serait absurde de demander sur ces matières aucun enseignement à
la Divinité, mais qu’elle peut favoriser ses élus et les instruire
elle-même de ce qui est mystérieux (ἃ δὲ μὴ δῆλα) et au-dessus de la
portée humaine.»
Voilà le point de démarcation entre la religion et la science, nettement
fixé par Socrate qui a établi ce principe au péril de sa vie.
Tout le monde est maintenant de son opinion; nul doute que Copernic ou
Galilée ont pu, sans cesser d’être d’excellents chrétiens s’enquérir si
le soleil reste immobile;--et chercher les causes qui font la nuit et le
jour, sans être damnés pour cela.
Les ennemis de Galilée ne firent pas porter leur attaque sur ce point
délicat. Ils allèrent trouver Urbain VIII, auquel ils démontrèrent que
l’attaque lui était personnelle.
«Ce nouveau livre, lui dirent-ils, n’est qu’une insulte cruelle à Sa
Sainteté. Ce personnage ridicule, ami de l’autorité et du pape, ce
_Simplicio_ est Sa Sainteté en personne. Simplicio ne se sert-il pas des
mêmes arguments dont Urbain VIII s’est servi? N’est-ce pas le portrait
du pape? Ce docteur insensé s’exprime comme le pape! C’est le pape
lui-même!»
Ainsi parle l’envie!
Nous sommes sur la piste du bourreau de Galilée; non point la crédulité,
les cardinaux n’étaient pas crédules; ni la superstition, ils en étaient
fort éloignés; ni l’intérêt du saint-siége; Galilée protestait de son
attachement au dogme, et répétait sans cesse que, s’il exposait les
systèmes, il ne prétendait ni les approuver, ni les détruire;--le vrai
bourreau, c’était l’envie!
Galilée se croyait protégé contre ses atteintes par le secret penchant
d’Urbain VIII vers le système de Copernic, par la bienveillance du pape,
par la bonne volonté de Ciampoli, l’indifférence des uns, la tolérance
des autres, et sa propre finesse. Car il avait usé de grande finesse,
comme nous l’avons dit; obtenant par adresse les permis d’imprimer,
doublant la dose de ces permis, espérant instruire doucement les
cardinaux, amener Rome à l’étude de l’astronomie, vaincre le Vatican,
glisser son opinion à la dérobée, l’introduire à la sourdine, l’insinuer
comme une hypothèse de peu de prix; et par une critique apparente qui
laissait à Urbain VIII le temps d’arriver à la vérité, la faire accepter
en la condamnant.
Toute cette lâche conduite était marquée au sceau de l’époque de Galilée
et de son malheureux pays.
Quelque grand que fût son but il y marchait par des sentiers tortueux et
indignes. Lisez la préface de son dialogue; il s’y déguise jusqu’à se
prétendre ennemi de Copernic. «Je viens, dit-il, défendre le système de
Ptolémée; ami des cardinaux qui ont prohibé la doctrine de Copernic;
j’approuve hautement leur mesure.»--Il voudrait faire croire qu’il l’a
dictée.
--«Mesure excellente, mesure salutaire! (La condamnation de Copernic!)
On a eu tort de murmurer. Si je prends la plume, c’est par excès de zèle
catholique. Rendons les intelligences esclaves! Il faut _couper_
(ajoute-t-il dans son style poétique) _les ailes de l’esprit_.» Il
continue: «_Voilà pourquoi je me remets en scène et remonte sur le
théâtre du Monde_; je veux prouver en même temps que l’Italie connaît
les vastes ressources de l’intelligence.»
On se voile la face devant ces indignes faiblesses.
Galilée ment.
Il voudrait faire croire qu’il n’attache aucune importance à ses
_Dialogues_ et qu’ils ne sont, pour lui, qu’un pur amusement de rhéteur.
Il ment.
Il veut paraître l’ami secret et réel des doctrines qu’il détruit et
désavoue.
Quelle âme débile, et, il faut le dire: quel pathos ambigu!