XVI

Publication du Dialogue sur le système du monde.--Pourquoi on ne le lit

plus en France.--Préface ignoble de ce beau livre.

De tous les ennemis, les plus dangereux sont ceux qui n’osent pas avouer

la bassesse de leur haine et la cruauté de leur envie.

Une armée s’était formée; armée invisible, mais présente; habile aux

embuscades et aux trahisons; armée décidée à tout, rompue aux manœuvres

d’une guerre sans loyauté comme sans courage. Furieux et muets, les

jaloux attendaient la vieillesse de l’astronome et guettaient le moment

où ils pourraient écraser enfin celui qui avait suscité tant

d’animosités cachées, irrité tant d’amours-propres vindicatifs, réduit

au silence par l’ironie, l’éloquence, et un admirable talent

d’exposition, mille détracteurs acharnés; celui dont la dernière

imprudence leur offrait l’occasion facile de se satisfaire. Que de

haines accumulées! Galilée avait prouvé au jésuite Grassi que ce dernier

n’entendait rien aux mathématiques et à l’astronomie. Il avait dédaigné

le savoir du dominicain Firenzuola, ami du pape et constructeur de ses

citadelles. Dominicains et jésuites se liguèrent contre Galilée; le

saint-office fut l’instrument de leurs vengeances.

Il vint leur prêter le flanc par une tentative plus dangereuse que ses

précédentes audaces; il écrivit et publia son _Dialogue sur les systèmes

de Ptolémée et de Copernic_.

Personne ne lit plus guère, en France, ce chef-d’œuvre comparable aux

chefs-d’œuvres antiques. Les langues étrangères et spécialement les

idiomes du Midi sont tombés, parmi nous, dans un oubli déplorable, dont

les conséquences doivent nous devenir funestes; la philologie, que les

étrangers cultivent avec soin, nous semble appartenir aux seuls érudits.

Nos aïeux ne pensaient pas ainsi. Madame de Sévigné aimait l’étude de la

belle langue italienne; toutes ses contemporaines savaient l’espagnol,

qui avait détrôné les études grecques du seizième siècle;--vers 1650, le

latin prit la place de l’espagnol et fut négligé à son tour, vers la fin

du dix-huitième siècle, en faveur d’un frivole essai tenté du côté des

langues anglaise et allemande. Ces derniers rameaux sauvages de la

souche indo-européenne ne pouvant donner de fruits utiles qu’à ceux qui

sont maîtres des branches latine et grecque,--on a fini par les

dédaigner toutes à la fois.

Au dix-septième siècle l’Europe lettrée savait l’italien et l’espagnol;

l’effet d’un chef-d’œuvre écrit dans la langue la plus brillante et la

plus cultivée de l’Europe moderne fut donc prodigieux.

Galilée y soutenait la thèse même de Socrate; l’idée qui conduisit le

philosophe grec à la mort;--celle que tout esprit juste défend

aujourd’hui;--le droit d’examen, d’analyse, de révision; l’étude de la

nature.

Il n’y a pas d’ecclésiastique sensé, pas de théologien honnête, qui ne

convienne que les catholiques ont le droit de calculer les éclipses, de

supputer les perturbations des planètes et de lire dans le ciel le

retour des comètes; chacun de nous avoue que l’Écriture sainte n’a rien

de commun avec le télescope et le microscope; et qu’il faut distinguer

avec soin les points de dogme des faits astronomiques ou physiologiques.

Cette opinion devenue vulgaire est indiquée déjà dans le beau passage

des _Memorabilia_ où (selon Xénophon) Socrate dit «que le poids, la

mesure, les sciences exactes appartiennent à l’intelligence humaine et

qu’il serait absurde de demander sur ces matières aucun enseignement à

la Divinité, mais qu’elle peut favoriser ses élus et les instruire

elle-même de ce qui est mystérieux (ἃ δὲ μὴ δῆλα) et au-dessus de la

portée humaine.»

Voilà le point de démarcation entre la religion et la science, nettement

fixé par Socrate qui a établi ce principe au péril de sa vie.

Tout le monde est maintenant de son opinion; nul doute que Copernic ou

Galilée ont pu, sans cesser d’être d’excellents chrétiens s’enquérir si

le soleil reste immobile;--et chercher les causes qui font la nuit et le

jour, sans être damnés pour cela.

Les ennemis de Galilée ne firent pas porter leur attaque sur ce point

délicat. Ils allèrent trouver Urbain VIII, auquel ils démontrèrent que

l’attaque lui était personnelle.

«Ce nouveau livre, lui dirent-ils, n’est qu’une insulte cruelle à Sa

Sainteté. Ce personnage ridicule, ami de l’autorité et du pape, ce

_Simplicio_ est Sa Sainteté en personne. Simplicio ne se sert-il pas des

mêmes arguments dont Urbain VIII s’est servi? N’est-ce pas le portrait

du pape? Ce docteur insensé s’exprime comme le pape! C’est le pape

lui-même!»

Ainsi parle l’envie!

Nous sommes sur la piste du bourreau de Galilée; non point la crédulité,

les cardinaux n’étaient pas crédules; ni la superstition, ils en étaient

fort éloignés; ni l’intérêt du saint-siége; Galilée protestait de son

attachement au dogme, et répétait sans cesse que, s’il exposait les

systèmes, il ne prétendait ni les approuver, ni les détruire;--le vrai

bourreau, c’était l’envie!

Galilée se croyait protégé contre ses atteintes par le secret penchant

d’Urbain VIII vers le système de Copernic, par la bienveillance du pape,

par la bonne volonté de Ciampoli, l’indifférence des uns, la tolérance

des autres, et sa propre finesse. Car il avait usé de grande finesse,

comme nous l’avons dit; obtenant par adresse les permis d’imprimer,

doublant la dose de ces permis, espérant instruire doucement les

cardinaux, amener Rome à l’étude de l’astronomie, vaincre le Vatican,

glisser son opinion à la dérobée, l’introduire à la sourdine, l’insinuer

comme une hypothèse de peu de prix; et par une critique apparente qui

laissait à Urbain VIII le temps d’arriver à la vérité, la faire accepter

en la condamnant.

Toute cette lâche conduite était marquée au sceau de l’époque de Galilée

et de son malheureux pays.

Quelque grand que fût son but il y marchait par des sentiers tortueux et

indignes. Lisez la préface de son dialogue; il s’y déguise jusqu’à se

prétendre ennemi de Copernic. «Je viens, dit-il, défendre le système de

Ptolémée; ami des cardinaux qui ont prohibé la doctrine de Copernic;

j’approuve hautement leur mesure.»--Il voudrait faire croire qu’il l’a

dictée.

--«Mesure excellente, mesure salutaire! (La condamnation de Copernic!)

On a eu tort de murmurer. Si je prends la plume, c’est par excès de zèle

catholique. Rendons les intelligences esclaves! Il faut _couper_

(ajoute-t-il dans son style poétique) _les ailes de l’esprit_.» Il

continue: «_Voilà pourquoi je me remets en scène et remonte sur le

théâtre du Monde_; je veux prouver en même temps que l’Italie connaît

les vastes ressources de l’intelligence.»

On se voile la face devant ces indignes faiblesses.

Galilée ment.

Il voudrait faire croire qu’il n’attache aucune importance à ses

_Dialogues_ et qu’ils ne sont, pour lui, qu’un pur amusement de rhéteur.

Il ment.

Il veut paraître l’ami secret et réel des doctrines qu’il détruit et

désavoue.

Quelle âme débile, et, il faut le dire: quel pathos ambigu!

Galileo Galilei: sa vie, son procès et ses contemporains · 第 24 / 51 题