Subterfuges et finesses de Galilée pour faire imprimer son dialogue.--Il
y réussit.--Il obtient toutes les approbations et permis d’imprimer.
Voyons par quels moyens, nous allions dire par quelles ruses, il obtint
l’autorisation de faire imprimer son dialogue.
Toujours emporté par son zèle, il écrivit, au commencement de 1670,
avant que le livre fût terminé, à ses amis, le prince Cési, Marsili,
Buonamici, qu’il s’occupait de la révision de ses dialogues et qu’il
avait l’intention, dès qu’il y aurait mis la dernière main, de se rendre
à Rome pour les faire imprimer.
En effet vers la fin du mois de mai de la même année, il entreprit ce
voyage et s’empressa de soumettre son manuscrit au maître du sacré
palais, ou premier censeur. Ce maître du palais était un dominicain de
Gênes, Fra Nicolo Ricciardi, qui avait autrefois suivi les leçons de
Galilée et ne pouvait apporter dans cet examen qu’une bienveillante
partialité. Ricciardi, toutefois, fut effrayé de trouver dans la
discussion du système de Copernic plus d’une expression téméraire. Il
remarqua tout d’abord que l’auteur s’écartait du point de départ
astronomique, pour se jeter dans des considérations théologiques que ne
comportait, ni pour le fond, ni pour la forme un semblable sujet. Ne
voulant pas assumer seul la responsabilité de cette publication,
Ricciardi confia le traité à son collègue le père Visconti,
mathématicien et le pria de lui donner son avis.
Le père Visconti exécuta sa besogne en conscience. Il supprima,
corrigea, expurgea de ci et de là, puis rendit le manuscrit au maître du
sacré palais, qui deux mois après accorda l’autorisation d’imprimer. En
recevant cette autorisation, Galilée fut sans doute bien joyeux. Il ne
soupçonnait pas qu’il courait à sa perte. En toute hâte il revint à
Florence, avec son livre corrigé, se proposant, comme il l’écrivait à
Cioli, de revoir la table des matières et la dédicace, afin d’envoyer
ensuite le tout au prince Cési pour le faire imprimer. Cependant les
obstacles, comme pour forcer Galilée à réfléchir et à reculer dans la
voie où il s’engageait, les obstacles se multipliaient sous ses pas. Le
hasard et la nature semblaient conspirer pour le sauver malgré lui.
Le prince Cési, sur le concours duquel Galilée comptait pour
l’impression de ses trois dialogues, était mort au mois d’août de la
même année; en outre une épidémie qui venait de se déclarer avait
nécessité l’établissement d’un cordon sanitaire. Les communications
entre la Toscane et les États de l’Église étaient devenues lentes et
difficiles. Peu s’en fallut que Galilée n’ajournât la publication du
malheureux traité; c’eût été ajourner la catastrophe. Mais Galilée avait
des amis sincères ou perfides; excès de zèle ou trahison, ils
poussaient, pressaient et gourmandaient Galilée, qui aurait eu besoin
d’être retenu.
«Pourquoi attendre plus longtemps, lui disaient-ils, pour donner au
monde un chef-d’œuvre? N’avait-il pas l’_imprimatur_ du maître du sacré
palais? Son livre n’avait-il pas été corrigé et autorisé? Si l’on ne
pouvait communiquer avec Rome, il fallait imprimer à Florence sans
tarder davantage.»
Galilée préféra en référer à Ricciardi auquel il demanda instamment la
permission nouvelle: le maître du sacré palais eut peur et déclina la
compétence.
De longs pourparlers s’entamèrent; les négociations traînèrent en
longueur et n’aboutirent pas. L’impatience du philosophe s’irrita; il
recourut au bon vouloir du grand-duc qu’il pria de s’interposer en sa
faveur. Le grand-duc y consentit et chargea Cioli de s’employer à Rome
pour obtenir la solution de l’affaire. Si bien que, le 24 mai 1631,
Ricciardi écrivit au père inquisiteur de Florence, le P. Clément
Égidius, de l’ordre des mineurs conventuels de Sainte-Croix: «Il avait,
disait-il, donné à l’auteur l’autorisation d’imprimer, sous la condition
que les corrections jugées nécessaires seraient faites; le livre serait
examiné de nouveau. Mais le cordon sanitaire établi était devenu un
obstacle à ce que cette condition fût remplie. L’inquisiteur pouvait
permettre la publication à Florence s’il s’agissait de considérations
purement mathématiques sur le système de Copernic. En aucun cas ce livre
ne pourrait émettre d’allégations absolues, mais il devait se maintenir
dans les limites de l’hypothèse; _surtout il n’y serait point question
de l’Écriture sainte_.»
Ricciardi, on le voit, prenait ses précautions. Il craignait de
s’engager; et le texte de cette autorisation problématique était de
nature à inspirer à Galilée plus d’une réflexion et plus d’un scrupule.
«En aucun cas le livre ne pourrait émettre d’allégation absolue...
Surtout il n’y serait point question d’Écriture sainte.» Ces phrases
cauteleuses indiquaient suffisamment l’état des esprits et semblaient,
par leurs prévisions presque hostiles, être l’écho des insinuations
lancées par les ennemis de Galilée.
Il aurait pu, en parcourant ces lignes qui semblaient bienveillantes,
répéter tout bas le _timeo Danaos et dona ferentes_.
L’étourdi philosophe marcha en avant.
Ricciardi envoyait le 19 juillet à l’inquisiteur général de Florence de
nouvelles corrections relatives au commencement et à la fin de
l’ouvrage, tout en laissant l’auteur libre de refondre le style à son
gré. Le sens littéral seul ne devait point subir d’altération.
Ainsi le _Dialogue sur le système universel de Ptolémée et de Copernic_
allait paraître avec des garanties tout exceptionnelles. Soumis à une
sorte de censure préalable; revu, amendé; revu encore, deux fois
autorisé; ce fut, contrairement à l’usage adopté pour tous les livres
imprimés ailleurs qu’à Rome, avec un double certificat d’innocuité qu’il
vit le jour à Florence en 1632. Il avait pour cautions le maître du
sacré Palais et l’inquisiteur.
Galilée avait réussi de tous les côtés.
Aucune garantie ne lui manquait; et il dut se croire sauvé.
Il était perdu.