Dialogue de Galilée sur les systèmes du monde.--Les ennemis se
réveillent.--Analyse de ce dialogue.
Ce fut dans de telles circonstances que Galilée, enhardi et comptant sur
des protections, hélas! illusoires, écrivit son _dialogue_ célèbre sur
les systèmes de Ptolémée et de Copernic: _Dialogo intorno ai due massimi
sistemi del mondo_.
Qui de nous ouvre jamais le beau volume in-4º dont je parle; le
_Dialogue sur les systèmes du monde_[15], qui causa l’exil et la
séquestration de Galilée; un livre sévère d’aspect, imprimé par Landi à
Florence, en 1632, en caractères italiques, doux à l’œil, orné d’une
gravure d’Étienne de la Belle?
[15] Firenze, 1632.
Cette gravure seule est tout un drame.
Vous voyez devant vous la mer infinie, les vaisseaux prêts à partir,
l’horizon lointain; et trois philosophes sur la plage, discutant le
mouvement du monde et les révolutions des sphères. L’un est Sagredo
l’Espagnol; tête chauve, ardent à la dispute, il représente l’élévation
de l’âme et l’enthousiasme du savoir. L’autre porte le costume vénitien,
la barrette et les fourrures; c’est Salviati de Venise, physionomie
attentive, fine, gardée, rentrée en elle; deux personnages réels que
Galilée a connus, qui ont reçu ses enseignements et adopté ses
doctrines.
L’un et l’autre s’évertuent à démontrer par des arguments, les uns
philosophiques (Sagredo), les autres mathématiques (Salviati), le
principe de Copernic, le mouvement de notre planète et la rotation de la
terre.
L’adversaire qu’ils veulent convaincre est placé au fond de la scène,
entre les deux philosophes nouveaux. C’est Simplicio l’homme du passé,
ce vieillard oriental que son turban et ses draperies font aisément
reconnaître. Partisan de Ptolémée et des anciennes idées, attaché à la
tradition; les axiomes reçus le contentent, les nouveautés lui
répugnent, les apparences lui suffisent, la monstruosité du paradoxe lui
fait horreur, l’abîme où vont se plonger les nouveaux penseurs
l’épouvante. «Les hommes d’autrefois ont toujours bien jugé», dit-il; il
a pour lui la croyance des vieux siècles, la politique de tous les temps
et le bon sens d’aujourd’hui.
Si ce Simplicio n’est pas Urbain VIII lui-même, c’est au moins la
vivante image de l’immobilité définitive et de la stagnation volontaire;
jamais poëte comique n’aurait pu imaginer de type plus excellent et plus
attique. Jamais satire plus délicate et plus courtoise n’atteignit plus
vivement son but. La victime (Simplicio, ou Urbain VIII représentant le
passé), forcée de se livrer sans résistance, se laisse immoler sans dire
un mot et voit tous ses arguments confondus, tout son sang couler, sans
pouvoir même maudire les sacrificateurs.
«--Étudions la nature! lui dit Salviati, l’un des interlocuteurs.»
«--A quoi bon, répond Simplicio. Se donner tant de peine est fort
inutile. Je n’ai que faire de la nature! Je m’en tiens à ce qu’ont dit
nos pères; j’étudie les doctes; je parle d’après eux; et je dors
tranquille!»
«--O privilégié de la vie, et voluptueux sublime! vous n’aimez pas le
labeur; peu vous importe comment les choses se passent; les effets et
les causes des phénomènes naturels vous importent peu; vous méprisez
l’expérience! Ainsi pensent les élus. Ceux qui comme vous n’aiment que
le repos de l’esprit sont trop heureux. Immobiles dans leurs livres, ils
ne se donnent la peine ni de monter en bateau ni de tirer un coup de
fusil. La vie active leur répugne. Ils s’enferment dans leurs cabinets,
heureux de _paperasser_ (_scartabellar_), de compulser les index, les
répertoires et les tables, et d’y chercher si Aristote s’est occupé de
leur affaire. Quand ils sont certains du texte, il ne leur en faut pas
davantage! Aristote les rassure; ils jurent par Aristote; tout est dit.»
Ici le troisième interlocuteur, l’enthousiaste Sagredo prend la parole:
«--Je porte envie aux indifférents dont vous parlez... La tradition
prononce pour eux, et ils ne s’inquiètent de rien. Voilà des gens en
pleine sécurité de tout connaître. Heureux mortels! ils aiment leur
sommeil; ils rient de ceux qui, ayant conscience d’ignorer ce qu’ils
ignorent, honteux de n’être maîtres que de la plus minime parcelle du
savoir humain, se tuent de veilles et de labeurs, et consument leur vie
en expériences et en observations pénibles!»
Simplicio réplique «qu’il suffit d’être bon chrétien, qu’une sainte
ignorance tient lieu de tout, et qu’il n’est point désirable de soulever
tous les voiles.»
«--Vous avez raison, reprend Salviati. Votre doctrine me plaît. Oui,
restons tranquilles et ne bougeons pas; c’est la suprême sagesse. Quand
on se conduit ainsi, on a pour soi l’autorité; on peut vivre et mourir
en sûreté de conscience. Mais je crois que _le savoir humain, tout en se
renfermant dans les limites de ses conjectures, a besoin d’aller plus
loin! et je me sens UN PEU PLUS RÉSOLU!_...»
Un peu plus résolu!...
L’orgueil savant de Galilée s’est trahi!
Comment de telles pensées, écrites dans un style si mordant et si doux,
n’auraient-elles pas été déférées à l’inquisition? Le catholique
fervent, attaché de cœur et de fait à la politique du saint-siége,
oubliait que Rome était en péril, qu’elle luttait contre Paolo Sarpi,
combattait Venise, s’appuyait sur les jésuites, et cherchait à retremper
dans les bonnes œuvres et les grands travaux sa puissance spirituelle;
elle y réussissait avec beaucoup de vigueur désespérée, d’esprit, de
grandeur et de succès.
La question n’était donc pas religieuse. Le pape connaissait
l’orthodoxie de ce Galilée, dont le caractère inquiet avait semé les
ennemis sur sa route; naïf, plein de subtilités applicables aux
sciences, mais sans habileté dans la conduite. Les yeux au ciel,
suspendu entre la profondeur de ses vues et l’étourderie de ses actes,
Galilée, au lieu de calmer les rivaux, de concilier les haines par la
modestie et le silence, de vaincre ou d’apaiser les bêtes féroces de
l’envie et de la malice, ne cessait pas de les provoquer et de les
railler. Parvenu à un âge avancé, glorieux, aimé, bien en cour, il
oubliait que pour avoir inventé le thermomètre, le télescope, le
microscope, déterminé les lois essentielles de l’univers et créé la
philosophie naturelle, il n’en vivait pas moins au milieu des hommes. Il
espérait convertir le sacré Collége et Rome même à ses dogmes
mathématiques, profiter du pontificat de son ami Urbain VIII qui avait
écrit pour lui de si beaux vers, enfin faire triompher la vérité par la
ruse; œuvre impossible poursuivie avec une ferveur, une ironie, un
acharnement extraordinaires. Ses ennemis entrèrent par la brèche, s’y
précipitèrent et le perdirent.
Sans doute dans ce beau dialogue Galilée professe pour l’Église et les
dignitaires qui la représentent un respect sincère, plein de vénération
et de tendresse. Il a pitié de leur ignorance et «fait de son mieux,
dit-il, pour les instruire.» Il voudrait les amener enfin à la
connaissance des vérités mathématiques. Ne sont-ce pas ses anciens amis?
Ne sait-il pas quelle estime ils font de lui? Il espère qu’ils se
rendront à l’évidence; sans nuire à l’Évangile, ils remettront le soleil
à sa place; il y compte bien.
Voilà les illusions de ce catholique.
Il a soixante-dix ans. Ses élèves remplissent l’Europe. Fort de sa
conscience et de sa piété, il va droit devant lui sans s’apercevoir de
son erreur.--«Ne dérangez donc pas leur politique, lui crie
Guicciardini; que leur importent les affaires du ciel? Ils n’ont soin
que de celles de Richelieu et de l’Espagne! Arrêtez-vous! ou vous êtes
perdu!»
Mais il va toujours et croit se tirer d’affaires en prodiguant l’esprit,
la grâce et l’ironie. Son _Dialogue_ étincelle de traits fins,
d’anecdotes vives et d’allusions doucement satyriques. Catholique, il
introduit et couronne son livre par la profession la plus complète de
soumission à l’Église; géomètre, il oublie son orthodoxie. Enfin il
s’arrange de manière à ce que le pape se reconnaisse dans le personnage
de comédie qu’il a inventé; allégorie transparente et cruelle; type qui
personnifie ses adversaires; bonhomme ridicule; niais entêté, acharné au
culte de ce qui n’est plus; homme qui ne sait que répondre aux deux
coperniciens qui le pressent: «Aristote l’a dit, Aristote le veut!»
Galilée continue; au nom de la science humaine, laissant la simplicité
sainte et l’ignorance de côté, il pose dans son livre les bases de la
dynamique; fait pressentir les lois de la gravitation; traverse tous les
sujets en peu de pages, prodigue les démonstrations et les découvertes,
allége le poids de la science par la grâce dramatique et le goût
charmant de la forme; enfin annonce bien plus nettement que Bacon
lui-même la transformation du monde, la rénovation de la science et les
destinées qui attendent l’humanité. Quel charme dans ce livre! quelle
lumière! quel limpide éclat! quelle langue! quelle vivacité pénétrante!
Ce beau livre oublié, plein de sarcasme voilé et d’éloquence contenue,
n’est pas seulement un traité de science astronomique et un plaidoyer
pour Copernic; c’est un modèle d’élégance et de goût; une œuvre digne de
Socrate et de son disciple; un _factum_ qui doit être éternellement
consulté par ceux qui aiment l’observation libre, le progrès des
sciences, l’indépendante pensée et le mouvement des idées.
L’immobilité relative du soleil y est indiquée; mais (ce qui est plus
important),--la nécessité de l’examen y est appuyée des plus fortes
preuves.
C’est une victoire remportée par la raison, la science et l’art du
style, sur les ennemis de la conscience humaine et du travail; sur ceux
auxquels l’individualité et la dignité de notre race sont odieuses; sur
ceux qui veulent retarder le triomphe de la pensée et de l’âme ici-bas.