Étude de mœurs.--Comment il faut changer de point d’attaque pour perdre
son ennemi.--Galilée hérétique.
Que faire pour perdre Galilée, si bien en cour et si habile? Voilà ce
que se demandaient ses ennemis! Comment l’attaquer?
Il y a toujours un point vulnérable, un vice que le siècle où vous vivez
ne pardonne pas, une imputation qu’il faut jeter quand on veut perdre un
homme; c’est le point fatal.
Ce point vulnérable n’est le même ni dans toutes les sociétés ni dans
tous les temps.
Gens du dix-neuvième siècle que nous sommes, les uns librement
protestants, les autres librement catholiques, quel mal ferions-nous à
notre ennemi si nous prouvions aujourd’hui qu’il est «_hérétique_»?
Sous Louis XIV Hamilton ne nuisait pas à son héros Grammont quand il
avouait que ce héros volait au jeu. Le dix-huitième siècle abjura
l’ancienne indulgence pour le vol de l’argent, mais se montra bien plus
doux pour l’escroquerie amoureuse; prendre la femme du voisin devint
alors chose avouée, élégante, de bonne grâce. Plus tard les idées
changèrent. Si, en 1793, vous eussiez été assez hardi pour publier à
Paris l’apologie de la messe, vous auriez eu la tête tranchée. Un siècle
plus tôt ce même Paris vous brûlait en place publique si vous attaquiez
la liturgie. Londres, à la même époque, vous assommait avec le lourd
bâton attaché à une courroie (_protestant flail_) si vous étiez
soupçonné de papisme.
C’est l’humanité.
De 1550 à 1650 la pire accusation était encore l’imputation d’athéisme,
de déisme ou même d’incrédulité.
Le simple doute à l’égard des choses de la foi perdait un homme. En
1620, au temps de Galilée, le signe de mort, c’était: _hérétique_!
Avec ce mot on brisait les os de Campanella; avec ce mot on avait
_soublevé_ Estienne Dolet vivant à sa potence, pour l’y étrangler; le
menaçant, s’il faisait le méchant et s’il disait un mot, de le brûler
vif au lieu de le brûler mort. Vers le même temps, l’étiquette de
papiste suffisait à Londres pour que l’on vous rôtît entre deux fagots,
proprement empaqueté sous les yeux du roi, comme ce bon Henri VIII s’en
donnait souvent le plaisir.
«Il y a, (dit M. Biot dans son excellent article sur Galilée,) des armes
propres à chaque pays et à chaque siècle.»
En Italie, au dix-septième siècle, les envieux firent de Galilée un
hérétique.
Était-il réellement hérétique? voulait-il attaquer le saint-siége, ou
blessait-il malgré lui et involontairement les doctrines catholiques?
C’est ce que nous chercherons.