Marche des ennemis de Galilée.--Comment celui-ci les provoque, prête le
flanc à leurs attaques et affaiblit sa position.
A peine revenu à Florence, Galilée fut brusquement tiré de la sécurité
trompeuse dans laquelle il avait paru s’endormir pendant son voyage à
Rome. Se voyant impuissants sur le terrain de la science, les Baziles
florentins changèrent de tactique et résolurent d’entraîner leur
adversaire sur le terrain de la théologie. Là toute faute devenait
crime, et toute innovation, hérésie.
A la suite d’une dispute qui eut lieu devant la cour, entre les
professeurs Pisanini, Roselli et Benedetto Castelli de l’ordre des
Bénédictins, Galilée eut l’imprudence d’adresser à ce dernier une longue
lettre (21 décembre 1613), dans laquelle il cherchait à concilier le
texte des saintes Écritures avec le mouvement de la rotation de la terre
découvert par Copernic. Ce n’était point un esprit prudent, modéré,
retenu que Galilée; il sentait sa force, voulait résoudre tous les
problèmes, se mêlait à toutes les querelles, ramenait les questions
religieuses aux questions astronomiques, et courait de lui-même à sa
perte.
Copernic avant lui, en effet, avait démontré la rotation de la terre;
mais il avait eu la sage précaution de ne présenter son opinion que
comme une pure hypothèse; et son livre sur les mouvements célestes,
dédié au pape Paul III Farnèse, n’avait blessé aucune susceptibilité,
parce qu’il s’était bien gardé de confondre la théologie avec la
science. Galilée ne ressemblait point à Copernic pour la prudence et le
bon travail des affaires et de la vie. Le caractère de Copernic était
simple quoiqu’il fût habile; celui de Galilée complexe, quoiqu’il fut
maladroit.
Victime de lui-même et de ses rivaux, Galilée va se livrer à eux et ils
vont le sacrifier avec joie. Catholique, il effraie le catholicisme; la
peur qu’il cause devient cruauté, et sa foi docile accepte le châtiment.
S’il est de l’avenir comme expérimentateur, il est du passé comme fils
obéissant de l’Église. Quand on lit ce qu’il écrit à ses parents: «Tout
ce que les théologiens nient est inexact et faux; quiconque soutient de
telles propositions doit être condamné sans pitié»; on le croirait du
douzième siècle: quand il établit les bases et fixe les règles de
l’observation scientifique, il semble appartenir au dix-neuvième.
C’est donc à la fois une âme asservie et un esprit délivré. Les
spéculations l’entraînent et son éducation le retient. Il est tout
Italien par le caractère et la coutume; il se rappelle la croix du
baptême, le premier _Pater_, la chanson de la mère, les jeunes amitiés,
le premier confessionnal. Le respect du milieu social où il a vécu, la
douceur des mœurs italiennes et même leur relâchement, l’habitude et le
besoin de l’approbation publique, la crainte de s’isoler, de paraître
farouche, sauvage, original, crainte si vive dans les phases décadentes
des sociétés; l’horreur de l’individualité sans laquelle il n’est point
de liberté, l’ont enchaîné ou plutôt rivé au principe de l’autorité la
plus absolue et de l’obéissance la plus passive. C’est là le moteur de
sa conduite, de même que l’indépendante énergie de l’examen est le
mobile de ses travaux. A l’Église sa foi, à la science son amour.
Impuissant à concilier deux éléments inconciliables, ce prodigieux
Galilée,--catholique et anti-catholique,--est puni de la variété même et
de la complexité de ses dons.
Il réunit en effet tous les contrastes. Il recherche les voluptés et
l’austérité, aime à la fois la vie simple et le monde; la nature et les
œuvres d’art; la solitude et les palais; la société des hommes
supérieurs et celle des enfants; l’étude profonde et les boudoirs des
femmes; les grâces et les délices d’un luxe élégant; la musique, les
tableaux, le plaisir, la dialectique, les observations et les
expériences; les applaudissements des élèves, le soin curieux du style
et même les combats irrités de la polémique savante. Il vit de mille
vies, use de toutes les facultés contraires et met en jeu toutes les
fibres de l’humanité.
De là des conduites inconciliables. Galilée homme du monde flatte pour
le succès; Galilée philosophe ne transige point avec le public ou le
pouvoir.
Cependant le tumulte soulevé à propos de la lettre de Galilée à
Benedetto Castelli était depuis longtemps à son comble, sans que la cour
de Rome en eût reçu aucun avis. Un Dominicain, le père Catticini, eut la
triste gloire d’être l’un des premiers accusateurs publics de Galilée.
Voyant sans doute là une occasion propice de témoigner son zèle et de se
faire noter favorablement, le digne père ne craignit pas de lancer du
haut de la chaire des allusions vives à l’impiété de Galilée. Afin
d’avoir un prétexte pour introduire la délation dans son sermon, le
Dominicain avait pris pour texte le dixième chapitre du dixième livre de
_Josué_, en y mêlant le texte du premier chapitre des _Actes des
apôtres_: «_Quid respicitis in cœlum_, s’écria-t-il, _Viri Galilæi!_»
Hommes de Galilée!
Le grelot était attaché par ce jeu de mots.
Catticini ne reçut pas les félicitations auxquelles il s’attendait; il
s’attira même de la part du général des Dominicains une leçon sur
laquelle il ne comptait pas. Ce général, nommé Morosi, adressa à Galilée
une lettre pour s’excuser de l’inconvenante manifestation tentée par un
religieux de son ordre et désavouer toute solidarité dans ce scandale:
«Pour mon malheur, disait-il dans cette lettre, je dois être responsable
de toutes les sottises écloses dans le cerveau de trente ou quarante
moines[13].» Le compliment était peu flatteur, la leçon méritée. Mais
Catticini ne se tint pas pour battu. Il lui fallait à tout prix tirer
profit de sa lâcheté et cueillir les fruits de son éloquence. Loin de
redouter le bruit, il le désirait, afin d’appeler sur son nom obscur
l’attention de la cour de Rome. Aussi en apprenant le désaveu infligé à
son oraison, s’empressa-t-il d’en référer au Vatican et d’envoyer copie
de la lettre de Galilée à dom Benedetto Castelli. L’intrigant et
turbulent Dominicain était condamné à subir toutes les déconvenues; la
cour de Rome ne montra point d’empressement à épouser ses rancunes. Ce
ne fut qu’au commencement de 1615 que le cardinal Mellini demanda qu’on
lui adressât la pièce de conviction. Castelli prétendit ne l’avoir plus
en sa possession et répondit qu’il l’avait renvoyée à son auteur.
[13] De Reumont, _Galileo und Rom_.
Ces sourdes menées étaient significatives; elles auraient dû avertir
Galilée du danger qui le menaçait.
S’il l’eût voulu, il aurait encore pu détourner la foudre. Mais, comme
s’il eût pris plaisir à braver ses ennemis, au lieu de laisser
s’assoupir cette périlleuse controverse, il revint à la charge et
corrobora les doctrines exposées dans son précédent écrit par une lettre
nouvelle adressée à son ancien élève monseigneur Dini. Bien plus, il
publia peu après une circulaire, dédiée à la grande-duchesse veuve
Christine de Lorraine, dans laquelle, s’écartant de plus en plus de son
point de départ et emporté par la fougue de sa conviction, il laissa
complétement de côté la question astronomique pour s’aventurer dans les
plus audacieux sophismes théologiques.
Ce ne sont plus cette fois ses principes qu’il cherche à concilier avec
les textes sacrés; ce sont les textes sacrés eux-mêmes dont il veut
plier le sens aux exigences de ses principes. Il ne plaide plus les
circonstances atténuantes, il dédaigne les atermoiements et les
faux-fuyants et prétend couvrir ses opinions de l’autorité des
Écritures. Enfin telle est son ardeur, qu’il laisse échapper dans cette
circulaire le passage suivant: «J’ai entendu dire à un grand dignitaire
ecclésiastique (le cardinal Baronio, l’historien) que le Saint-Esprit
avait voulu nous montrer dans la Bible comment on «arrive au ciel», et
non pas «comment les cieux se meuvent». En se reportant à l’époque où
Galilée écrivait ces paroles et songeant aux inimitiés accumulées contre
lui, on est épouvanté de son aveuglement.
Ami du saint-siége, il parle autrement que le saint-siége; il bafoue la
tradition, semble se rire de la foi, en appelle de l’autorité à
l’examen, de la discipline à l’observation, de la raison divine à la
raison humaine, et imagine que l’autorité pontificale doit le remercier
quand, avec une dextérité étourdie, il a élevé la citadelle de
l’expérience en face du sanctuaire de la foi, et le trône de la
géométrie en face du trône de saint Pierre!
Encore s’il se contentait de poser des chiffres, de tracer des
parallaxes, de rédiger des théorèmes! Mais non. Fort de sa bonne foi et
de son étrange orthodoxie, il ne s’aperçoit pas lui-même qu’il entre
dans le vif des intérêts de Rome. Fasciné par l’attrait de son propre
génie, il marche à l’abîme sans se douter que l’abîme est sous ses
pieds.
L’heure des persécutions cependant n’avait pas encore sonné.
Malgré la véhémence des accusations qui pleuvaient de toutes parts sur
Galilée, la cour de Rome ne s’était pas départie de la modération. Des
amitiés puissantes s’employaient en faveur de l’imprudent. C’était
d’abord le savant cardinal Bellarmin qui lui faisait écrire _d’avoir à
se renfermer dans ses études mathématiques, s’il voulait assurer la
tranquillité de ses travaux_. C’était encore le cardinal Maffeo
Barberini, qui lui adressait les mêmes conseils; puis le secrétaire de
ce dernier, le Florentin Jean-Baptiste Ciampoli, qui avait autrefois été
le disciple de Galilée, et qui lui écrivait à son tour en ces termes:
«Le cardinal Barberini a toujours admiré, vous le savez par expérience,
vos talents et vos connaissances: il m’a dit hier soir qu’il était
prudent, à son avis, de ne pas s’écarter dans ces questions des preuves
de Ptolémée et de Copernic; ou, pour m’exprimer d’une manière plus
exacte, de ne jamais dépasser les limites de la physique et des
mathématiques.»
Plus tard enfin on l’invitait directement et explicitement à ne plus
commenter les textes saints.
Galilée persista.
Nous admirerions volontiers cette révolte, en dépit ou à cause de ses
dangers, si la velléité de sa raison eut été soutenue par la fermeté de
son caractère. Mais les hésitations, les faiblesses, les contradictions
de toutes sortes vinrent démentir et déparer son vain effort.