Quel est ce point dans l'espace

Qui se montre et fuit tour à tour?

A l'horizon la caravane passe;

Serpent gigantesque, elle embrasse

Des cieux le radieux contour.

Le désert s'anime graduellement, un rythme de marche annonce l'arrivée

de la caravane. On entend les chants des chameliers; la troupe des

marchands et des voyageurs se joint à eux: cris de joie, marche

cadencée; ils approchent, ils touchent bientôt au terme de leur

laborieux voyage, les voici. Mais le désert n'a plus sa complète

immobilité, la tenue change, un mouvement menaçant s'opère sur la vaste

plaine:

...L'air morne se plombe

Comme la face d'un mourant,

Voici l'impétueuse trombe

Au souffle aride et dévorant.

Grand tumulte dans l'orchestre, les voix s'appellent, se répondent;

alerte, marchands d'Alep et du Caire, le visage en terre, voilà le

Simoun! Ce chœur:

Allah! pitié pour les croyants!

L'ange de la mort,

Plane sur nos têtes.

est quelque chose de prodigieux. C'est aussi beau que l'orage de la

_Pastorale_ de Beethoven. L'auteur a montré là qu'il connaissait

l'orchestre autant qu'homme du monde, et qu'il en était maître. Il est

impossible de mieux ménager, accroître et déchaîner la tempête

instrumentale. Cet ensemble est foudroyant sans cesser d'être

harmonieux; les mille sons divers qui le composent s'y pressent, s'y

fondent en un son unique, comme les grains de sable soulevés par le

Simoun s'unissent pour former un nuage brûlant.

La trombe passe cependant. Hommes et animaux se relèvent. La caravane

reprend sa marche. Halte.

* * * * *

DEUXIÈME PARTIE

Le désert est retombé dans son calme, dans sa majestueuse immobilité.

La tenue.--La voix:

Comme un voile de fiancée

La nuit tombe au fond du désert:

Aux charmes de la nuit notre cœur s'est ouvert,

Lorsque, brillante aux cieux, Vénus s'est élancée.

_Hymne à la Nuit._--Chant de ténor seul avec accompagnement d'orchestre.

La caravane se repose, un jeune Arabe sort de sa lente et chante en

regardant les cieux. Ceci est délicieux et ne se peut décrire. Il n'y a

que la musique pour parler à l'imagination, au cœur, aux sens, aux

souvenirs, un pareil langage. Cette mélodie suave et d'un accent si

vrai, ces molles ondulations de l'orchestre vous bercent, vous

rafraîchissent; on repose, on respire. Oh! le beau, l'admirable

morceau!!!

Mais voici un charmant contraste: c'est la fantasia arabe, air syrien,

et la danse des almées, air égyptien, c'est-à-dire chansons sur quelques

notes, rapportées par David d'Égypte et de Syrie; perles de l'Orient

qu'il nous présente enchâssées dans l'orchestre le plus savant, le plus

gracieusement original qui se puisse entendre. Ce morceau a excité

d'incroyables transports.

Assez du style léger! un chœur robuste et grandiose maintenant:

Le désert est notre patrie,

Nous sommes libres, fiers et forts.

Et encore le jeune Arabe, heureux, las de volupté, qui revient seul et

chante cette fois une chanson d'amour égyptienne avec chœur et

orchestre.

Ce thème, plein de morbidesse et d'une langueur passionnée, est composé

de quatre petites phrases en désinence féminine.

L'Arabe a chanté, tout se tait. Sommeil.

* * * * *

TROISIÈME PARTIE

_Le Lever du Soleil._

Le désert dort encore.--La tenue.--La voix:

Des teintes roses de l'aurore

La base des cieux se colore;

L'astre du jour

Rayonne tout à coup comme un hymne sonore,

Et remplit le désert de lumière et d'amour.

Imperceptible trémolo suraigu d'une partie de violon; crescendo; entrée

d'une seconde partie de violon frémissant comme la première; entrée

d'une troisième, des instruments à vent, de tout l'orchestre; torrents

d'harmonie; voilà le jour! ah oui! voilà le jour! et la salle tout

entière s'est levée pour le saluer, sans songer aux anathèmes

systématiques des adversaires de l'harmonie imitative. Les onomatopées

en musique sont stupides, j'en conviens, quand elles sont déplacées, mal

faites, ou qu'elles ont pour objet la représentation de sujets bas ou

indignes de l'art. Il est clair que si David, en peignant le _Réveil du

Désert_, était venu contrefaire les rugissements des lions ou les cris

des chacals, il eût fait une sottise et se fût couvert de ridicule; il

est sûr aussi que Haydn est demeuré impuissant et nul quand il a voulu

peindre la création de la lumière; mais ce n'est pas la faute de l'art;

et _l'Orage_ de Beethoven; _le Simoun_ de David, son _Aurore_, son

_Soleil éclatant_ sont les résultats de l'art musical le plus pur et le

plus élevé, qu'on admirera malgré toutes les théories du monde, parce

qu'ils émeuvent, parce qu'ils sont beaux et parce qu'ils représentent

réellement, fidèlement et grandement les phénomènes naturels que l'art

leur permet de reproduire et dont le sujet qu'ils traitaient leur

imposait la reproduction. Passons, passons.

C'est à cette heure matinale, la voix du muezzin que nous entendons.

David s'est borné ici, non pas au rôle d'imitateur, mais à celui de

simple arrangeur; il s'est effacé tout à fait pour nous faire connaître,

dans son étrange nudité et dans la langue arabe même, le chant bizarre

du Muezzin:

El salem alek

Aleikoum el salam.

Allah hou akbar

Ja aless salah!

La allah ill' allah

Ou mohamed rassoul' allah.

Allah hou akbar

Ja aless salah.

Le dernier vers de cette espèce de cri mélodique finit par une gamme

composée d'intervalles plus petits que des demi-tons, que M. Béfort a

exécutée fort adroitement, mais qui a causé une grande surprise à

l'auditoire.

Après la prière du muezzin, la caravane reprend sa marche, s'éloigne et

disparaît. Le désert reste seul. La tenue.--La voix:

L'ambulante cité se perd dans le lointain;

Elle fuit, elle fuit... on la voit disparaître

Comme une vapeur du matin:

Et, du désert redevenant le maître,

Le silence éternel que l'âme seule entend,

Sur sa couche de sable, immobile, s'étend.

La voix du désert, représentée par le chœur, reprend alors son hymne du

début à la glorification d'Allah; et l'œuvre est achevée!

Il a fallu, pour concevoir et produire, ainsi faite, une pareille

symphonie, quelque peu plus d'imagination, de silence, d'inspiration, de

génie musical et poétique, ce me semble, que pour écrire une millième

fois la petite et mesquine symphonie de Haydn.

Je n'ai pas besoin d'ajouter maintenant que David écrit en maître; que

ses morceaux sont coupés, développés, modulés avec autant de tact que de

science et de goût, et qu'il est grand harmoniste; que sa mélodie est

toujours distinguée, et qu'il instrumente extraordinairement bien. C'est

une conclusion qu'on doit tirer, j'imagine, de tout ce que j'ai dit.

David avait pour l'exécuter un bel orchestre dirigé par Tilmant, un

chœur de cinquante hommes, un ténor (Alexis Dupont) et un contralto, un

vrai contralto féminin (M. Béford, père de trois enfants). Les vers non

chantés ont été récités par M. Milon, du théâtre de l'Odéon. L'exécution

a été excellente, irréprochable; Dupont a chanté avec une grande suavité

son hymne à la nuit; l'étrangeté de la voix de M. Béford a un peu

désorienté, ou plutôt orienté le public en éveillant chez lui des idées

de harem, etc. Il faut cette fois donner des éloges aux choristes;

l'orchestre y est fait; pour Tilmant, il a conduit avec soin,

intelligence et avec cette verve joyeuse qu'il apporte dans les

solennités musicales, dont le but et l'organisation l'intéressent

artistement. Le public s'est montré bien attentif, bien intelligent,

chaleureux et enthousiaste.

M. le duc de Montpensier, pressentant sans doute qu'il y avait au

Conservatoire ce jour-là quelque chose de beau à entendre et quelque

chose de beau à faire pour lui, s'y était rendu de bonne heure; il

paraissait aussi ému, aussi radieux que nous tous.

N'oublions pas de dire que les vers, parmi lesquels on en trouve de fort

beaux que je n'ai pas cités, sont de M. Auguste Colin.

AMBROISE THOMAS

LE CAÏD

7 janvier 1849.

C'est une assez bonne idée d'avoir placé le lieu de la scène de cet

opéra dans la capitale de l'Afrique française. De ce mélange bizarre de

mœurs et de costumes résultent en effet des contrastes bouffons et des

situations propres à donner au style musical de l'imprévu et de la

variété. Mais ces oppositions, si piquantes qu'on les suppose, ne

pouvaient dispenser l'auteur du livret de les rattacher à une fable

intéressante et de trouver un sujet de pièce piquant et original. Il

semble malheureusement qu'il se soit dit: «Voilà un cadre, le musicien y

placera le tableau.» Voyons donc ce cadre en deux actes, cadre doré,

orné de perles, de mousseline, de jolis visages arabes et de moustaches

françaises, sans compter les têtes de nègres, un eunuque et un muezzin.

Je commettrai plus d'une erreur, je le crains, dans cette analyse.

Malgré toute mon attention, j'ai été fort longtemps à comprendre ce dont

il s'agissait; les paroles ne m'arrivaient qu'indistinctes, ou ne me

parvenaient pas du tout. Le dialogue, écrit en vers, contre l'usage

établi à l'Opéra-Comique, achevait encore de me dérouter.

Évidemment cet opéra se rattache, par sa physionomie et son genre de

comique, au style des deux ouvrages qui ont fait un nom à M. Grisar:

_l'Eau merveilleuse_ et _Gilles le Ravisseur_; sans oublier le _Tableau

parlant_, que Grétry n'a pas été tout à fait seul à peindre, et dont le

livret ne forme pas le cadre seulement.

Voici ce que j'ai cru comprendre dans _le Caïd_:

Au lever de la toile, nous sommes sur une plage d'Alger; il fait encore

sombre, le soleil n'est pas levé. Une petite troupe d'Arabes, marchant à

pas comptés, chante, selon l'usage: «Taisons-nous! cachons-nous! ne

remuons pas! faisons silence!» (en vers), bien entendu. On voit qu'ils

guettent quelqu'un et qu'ils ne veulent point être aperçus.

Ils s'éloignent sans bruit, dans l'ombre de la nuit. Mais un groupe les

suit. Le Caïd, gros bonhomme, le dos un peu voûté, assez peu fier, en

somme, de son autorité, craint en faisant sa ronde quelque rencontre

féconde en mauvais coups, puis, crac! d'être mis en un sac et lancé des

murailles par des gens sans entrailles, et de trouver la mort au port.

Si je ne me trompe, cet alinéa est en vers, en véritables vers

d'Opéra-Comique. J'en demande pardon au lecteur, c'est une distraction.

Je n'ai garde d'abandonner l'usage de la prose, et je suis persuadé

qu'on me saura gré d'y revenir. Donc notre bossu donnerait bien des

choses pour finir, sans attraper de nouvelles bosses, sa tournée

matinale. Il a de très méchants ennemis sans doute, et de très bonnes

raisons de se méfier d'eux. Rien n'est plus vrai.

Il n'a pas fait vingt pas, que des grands coups de gaules tombant sur

ses épaules vous le jettent à bas: «Au secours, on m'assomme, au

meurtre!» Un galant homme fait fuir les assassins, appelle les voisins.

Une jeune voisins, à la mine assassine, en jupon court, accourt. Et le

battu de geindre, de crier, de se plaindre, en contant l'accident. «Il

me manque une dent! j'en mourrai! misérable! Il m'a rompu le râble! Il a

tapé trop dur, c'est sûr!»

Ah ça! mais voilà qui est un peu fort, la poésie m'a repris de plus

belle. Il serait curieux que j'en fusse arrivé à ne plus pouvoir écrire

en prose, et à faire le contraire de ce que faisait M. Jourdain! Voilà

pourtant les conséquences des innovations ou des rénovations (car déjà

à la fin du siècle dernier on voyait fréquemment les vers se mettre aux

opéras-comiques), c'est l'exemple de M. Sauvage qui m'a mis la rime au

corps. Voyons donc si je ne parviendrai pas à me désenrimer. La jeune

fille accourue aux cris du Caïd et de son défenseur est une modiste

française (il n'y a pas là dedans l'ombre de poésie, ce me semble), que

ce dernier, coiffeur gascon, aime tendrement. Ils sont même fiancés, et

n'était l'état un peu maigre de leurs finances, ils porteraient déjà le

même nom et habiteraient sous le même toit. Une idée vient au gascon,

une idée d'or qui doit lui rapporter de l'argent vivement.

Il n'a pas été sans reconnaître dans son obligé, le caïd, un de ces

hommes simples auxquels on pourrait faire croire qu'Abd-el-Kader va

devenir président de la République française, ou pape ou membre de

l'Institut. L'idée d'or consiste donc à persuader au bonhomme que lui,

le gascon, il possède un secret infaillible pour mettre le caïd à l'abri

des coups de bâton et des embuscades nocturnes. «Il n'y a là ni rime,

ni...» (Allons, ça va bien, j'écris à peu près comme tout le monde.) Le

caïd naïf dit: «Bah!» L'autre plein d'aplomb, réplique: «Rien n'est plus

vrai!--Brave Français, vends-moi ton secret.--Ce sera, je le crains,

bien cher pour vous.--Combien donc?--Mille boudjous (ou boudjoux, ou

bouts de joue, ce qui mettrait en effet notre gascon à même de faire

une certaine figure en Algérie).

Comment veut-on que nous autres Français de France nous puissions écrire

correctement ces nouveaux mots du français d'Afrique! Nos chers

compatriotes les Bédouins disent maintenant: un burnous pour un manteau,

une razzia pour un pillage, un cheïk pour un chef (passe encore pour ce

mot-là qu'un philologue m'a assuré n'être que du français altéré par la

prononciation arabe), des silos pour des caves à grains, une smala

pour... je ne sais plus quoi, des boudjous pour une somme d'argent

quelconque. Tellement que nous voilà obligés d'envoyer nos jeunes

citoyens achever leurs études universitaires à Alger, à Constantine, à

Oran, à Blidah, et se former au beau langage en fréquentant pendant

plusieurs années la bonne société du désert. Je reviens à mon gascon.

«Mille boudjous, dit-il, c'est à prendre ou à laisser.» Le caïd trouve

la somme exorbitante. Ce sur quoi il ne m'est pas permis d'avoir une

opinion, car je veux bien que le prophète m'emporte en croupe sur sa

jument-femme Borack, si je sais ce que vaut un boudjou. Il se ravise

pourtant. «Eh bien, oui, dit-il, je veux acheter ton secret au prix même

d'un trésor bien supérieur à la somme que tu demandes. Monte dans ce

palanquin; mes esclaves te porteront chez moi, où je te suis pour

conclure notre marché.» On revêt le coiffeur d'un riche manteau; que

dis-je? d'un burnous, et le candide gascon se laisse emporter. A gascon,

gascon et demi. Le gros rusé de Caïd, assez simple pour croire au

talisman du coiffeur contre la bastonnade, ne l'est point tellement

qu'il n'ait trouvé un moyen de l'acheter sans bourse délier. Il a une

fille, le brave homme; il la donnera sans dot au coiffeur, et, dans son

estime, les beaux yeux de Zaïde (elle doit s'appeler Zaïde) valent

beaucoup plus que ceux de sa cassette pour un Français..... de France.

Il a raison de spécifier, car, pour les Français natifs d'outre-mer,

bien que jeunes encore, ils sont âpres au gain, durs comme des chênes,

et entre eux et l'écorce tout le monde sait qu'il faut se garder de

mettre le doigt.

Malheureusement Zaïde a vu passer sous son balcon un superbe

tambour-major, français et brun, qu'elle prend pour un général, et à qui

elle a jeté son cœur par la fenêtre (on commence à avoir des fenêtres à

Alger). Le prétendu général ne se sent pas de joie d'avoir inspiré un

sentiment à une si jolie particulière; il veut mener cette affaire

tambour battant, enlever Zaïde, bien résolu, si le gouvernement lui

cherche noise à ce sujet, à envoyer sa canne au ministre et à laisser la

France s'arranger ensuite comme elle pourra. Et voici notre gaillard qui

entre dans le harem du caïd comme il entrerait à la caserne, en se

dandinant sur les hanches, en balançant sa tête empanachée, et chantant

_ra ta plan_ de manière à ravir les amateurs du genre. Zaïde est de

cette école-là, selon toute apparence, car elle se montre d'une

amabilité parfaite pour son grand vainqueur; elle lui fait fumer un

narguilé, boire du café, manger des confitures, etc. Mais notre coiffeur

en palanquin vient malheureusement interrompre ce doux tête-à-tête. Le

voilà déposé dans la chambre de Zaïde, chambre ouverte à tout venant, à

ce qu'il paraît. Il veut savoir pourquoi le caïd l'a fait transporter en

ce charmant séjour; Zaïde ne serait pas fâchée de connaître aussi la

destination de ce coiffeur en burnous que son père lui envoie; quant au

tambour-major, il a déjà la main à son sabre pour demander une

explication au gascon. Voilà bien des gens curieux! Une quatrième

curiosité se manifeste cependant, curiosité féminine et jalouse. Notre

petite modiste française vient pour essayer à la belle Zaïde un nouveau

bonnet de sa façon. A l'aspect du coiffeur, la coiffure lui tombe des

mains. «Que vient-il faire ici?--Je ne sais pas.--Que viens-tu faire

ici?--Je ne sais pas.» Attendez: voilà le bon caïd et tout va

s'expliquer. «Ma fille, je vous ai choisi un époux.....» Sans le laisser

achever, le tambour-major, qui ne saurait croire qu'on puisse avoir

songé à un autre que lui, s'avance en frisant sa moustache: «Présent!

dit-il.--Comment? présent! Quel est ce grand drôle? Voici, ma chère

enfant, celui que ma tendresse vous destine.--Moi? s'écrie le gascon

stupéfait et incertain sur le parti qu'il doit prendre.--Oui, toi-même;

que j'aie ton secret, et je te donne ma fille; tu le vois, elle est

jeune et charmante, tu seras logé chez moi, tu n'auras qu'à t'occuper de

ton bonheur et du sien.--Si tu dis _oui_, je t'arrache les yeux, dit la

modiste à son amant hésitant.--Si tu acceptes, gronde le tambour-major,

mon sabre aura pour fourreau ta peau.»--L'autre se décide, et dit: «Non,

je suis déjà fiancé. Voici celle qui possède mon cœur et ma foi. Sans

affront pour votre aimable demoiselle, vous pouvez remarquer l'éclat de

ses yeux et la finesse de sa taille; qualité dont vous ne faites pas

grand cas, je le sais, vous autres musulmans, mais que nous prisons fort

au contraire. Ainsi j'en reviens à ma première proposition: mille

boudjous.» Le caïd a beau regimber, crier, se démener, la peur des coups

l'emporte; il fait signe à un esclave qui présente à l'instant une

petite cassette _ouverte_ où l'on voit une douzaine de pièces d'or,

formant la totalité de la somme; ce qui me ferait croire que mille

boudjous, après tout, ce n'est pas le Pérou. Le coiffeur s'empare de la

cassette et donne en retour au caïd un petit pot de _pommade du lion_

qu'il lui recommande comme un spécifique infaillible contre les coups de

bâton. Le caïd rassuré accorde la main de sa fille au tambour-major; car

encore faut-il bien qu'elle épouse quelqu'un, et le gascon embrasse la

modiste. Les voilà heureux, ils volent à l'autel, et n'ont plus qu'à

filer des jours d'or et de soie.

Je donne ma parole que c'est là tout ce que j'ai cru comprendre au

livret du _Caïd_. Et j'ai écouté de toutes mes oreilles, regardé de tous

mes yeux; j'ai même imposé silence d'une façon très peu courtoise à mes

voisins de loge, qui disaient beaucoup de mal de l'administration de

l'Opéra. Ainsi, on peut me traiter de tout ce qu'on voudra, ce n'est pas

ma faute, je ne sais rien de mieux. Ah! pardon, je me le rappelle

maintenant: il y a encore dans la pièce un eunuque très drôle qui chante

comme M. Béford chantait dans _le Désert_ de Félicien David, et s'enivre

avec une bouteille de parfait-amour.

Eh bien, M. Ambroise Thomas a trouvé moyen d'écrire sur ce _poème en

vers_ une charmante et vive partition, pétillante de verve et bien

adaptée au talent et à la voix de chacun de ses chanteurs.

L'introduction de l'ouverture, instrumentée d'une façon neuve et

piquante, est trop jolie pour être si courte, on voudrait que l'auteur

l'eût développée davantage; l'_allegro_ qui lui succède est plein de feu

et fort habilement traité. Les chœurs syllabiques qui ouvrent la scène

ont de la couleur, un excellent caractère dramatique; mais paraissent un

peu difficiles pour des choristes auxquels le genre syllabique, débité,

rapide, n'est pas très familier; leur exécution a laissé à désirer pour

la précision et la justesse. Il y a beaucoup d'élégance dans les

principaux passages du duo entre la modiste et le coiffeur. Les couplets

du tambour-major, avec leur refrain accompagné de six tambours battant

la diane, plaisent par leur allure vraiment soldatesque. L'air que le

même personnage chante un peu plus tard est bien fait et fait valoir

l'agilité de vocalisation que possède incontestablement Hermann-Léon;

mais il semble trop avoir été ajouté après coup à la partition pour

donner plus d'importance au rôle du chanteur; il ne tient pas à la

pièce.

Celui de l'eunuque dégustant sa fiole de parfait-amour est une

excellente bouffonnerie; l'idée de lui faire donner le _la bémol_

tonique aigu à la fin d'une cadence parfaitement dirigée vers le _la_

grave a fait éclater de rire toute la salle, et Sainte-Foix a dû

recommencer le morceau.

Cet acteur s'acquitte de son rôle étrange avec une intelligence et une

modestie qui montrent qu'il sait tirer parti même des qualités négatives

de sa voix, et qu'il sent bien le prix de ce qui lui manque. On a

applaudi très vivement encore certains passages du rôle de la modiste,

étincelants de brio et d'une audace que celle de la cantatrice, madame

Ugalde-Baucé, a seule surpassée; puis un morceau d'ensemble tissu et

modulé de main de maître, et un finale dont la mise en scène est réglée

d'après le système des ballets italiens, où les acteurs et comparses

font le même geste tous à la fois, élèvent ou abaissent les bras,

inclinent la tête, roulent les yeux, sourient ou pleurent comme un seul

polichinelle.

* * * * *

GOUNOD

SAPHO

22 avril 1851.

La mise en scène de cet opéra et l'étude que j'ai faite de mes

impressions en l'écoutant attentivement, d'abord à la répétition

générale, ensuite à la représentation, m'ont démontré, pour la vingtième

fois au moins, l'utilité de ce précepte que les auteurs et les

directeurs ne devraient jamais oublier: _N'admettez personne aux

répétitions_.

Dans la salle de l'Opéra surtout, il n'y a pas d'ouvrage, si magnifique

qu'il soit, capable de résister à cette épreuve. Au milieu de ce

demi-désordre, devant ces banquettes et ces loges dégarnies, avec ces

chanteurs qui donnent la moitié de leur voix, ces décors mal emmanchés,

ces costumes de ville, ces choristes fatigués, cet orchestre ennuyé,

rien ne ressort, excepté les défauts de la composition; tout en elle

paraît alors froid, faux, plat et mesquin. Les instruments ne sonnent

pas, ils ne produisent qu'une rumeur confuse; l'auditeur même le plus

bienveillant emporte en sortant de là une opinion tout à fait

défavorable au nouvel ouvrage, opinion contre laquelle ses raisonnements

les plus justes ne peuvent rien. Il est blessé, irrité, désappointé; et

en dépit de l'intérêt que lui inspirent auteurs et acteurs, il ne peut

s'empêcher de laisser voir ensuite aux gens qui le questionnent à ce

sujet la fâcheuse impression qu'il a reçue. Des calomnies quelquefois,

des médisances toujours, voilà ce qu'on gagne en admettant un auditoire

quelconque aux répétitions de l'Opéra. L'expérience m'a prouvé que, dans

ce théâtre, sur vingt belles idées parfaitement écrites par le

compositeur et bien rendues par ses interprètes, c'est à peine s'il y en

a dix que le public aperçoive à la représentation; à la répétition, il

n'y en a pas cinq qui surnagent à demi noyées dans ce vaste gouffre. Une

partition, quelle que soit la clarté de son dessin, le relief des idées

qu'elle renferme, ressemble toujours plus ou moins ces jours-là à un

portrait au pastel qu'on aurait laissé pendant huit jours exposé à la

pluie. C'est à peine si l'auteur peut reconnaître son œuvre; et ce

n'est pas là la moindre de ses tribulations.

Les musiciens et la musique · 第 13 / 18 段