Une autre fois, je me donnais le luxe sardanapalesque de travailler à

une partition entreprise il y a six mois, et que je confectionne avec

l'amour que Robinson mettait à la construction de son grand canot; déjà

la musique m'avait rendu cette heureuse fièvre pendant l'ardeur de

laquelle on est si indifférent à toutes les réalités non musicales de ce

monde, qu'on serait capable d'envoyer paître l'importun qui viendrait

vous proposer la présidence de la République Française. J'étais là tout

entier à ma proie attaché; un monsieur survient et me dit: «Comment vous

portez-vous?--Je lui réponds: Oui, monsieur.» Il étale sous mes yeux un

de ces petits carrés de papier qu'on nomme programmes, et me voilà

repris aussitôt par la feuilletonomanie. Sans hésiter, je quitte ma

partition; je laisse ma mélodie suspendue sur la note sensible, mon

harmonie sur la septième dominante, _pendent opera interrupta_, et je

vole, déjà tout feuilletonnant, écouter M. Savary, jeune violoncelliste

de l'Opéra, qui donnait un concert dans la salle de M. Herz, concert où

je suis entré sans difficulté, et dans lequel le bénéficiaire nous a

fait entendre un fragment de concerto et plusieurs airs tout entiers de

_la Favorite_. Au milieu du concert, mademoiselle Brohan, avec son

charmant proverbe, et Brindeau, et mademoiselle Bertin, du Théâtre

Français, sont venus faire à la musique une délicieuse diversion.

A peine rentré, je me disposais à rendre bon compte de tout cela, quand,

me souvenant de mon vœu, et honteux de me voir si près de l'enfreindre:

«Non! m'écriai-je en écrasant violemment ma plume sur ma table, je ne

serai pas faible à ce point. J'ai déjà quelque part en réserve plusieurs

violoncellistes du plus grand mérite, j'ai des violonistes, j'ai des

pianistes, j'ai trois jeunes cantatrices, j'ai plusieurs débutantes

charmantes, j'ai des flûtes, j'ai des bombardons, un saxophone, deux

bassons; et, si je m'oubliais au point d'écrire seulement dix colonnes

sur Alexandre Batta et ses nouvelles compositions pour le violoncelle,

et sa verve aujourd'hui plus puissante que jamais parce qu'elle est

mieux réglée, et ses succès en Belgique et à Paris; si j'en écrivais

autant sur le jeu élégant et expressif de Seligman; autant sur

Offenbach; autant sur Chevillard et son beau talent classique; autant

sur ce jeune audacieux violoniste Reynier dont _fortuna juvat arcum_;

autant sur Cuvillon, artiste sérieux, virtuose de grande école, et qu'on

entend trop rarement; autant sur les nouvelles et très nouvelles

compositions d'Alkan, autant sur mademoiselle Joséphine Martin,

véritable pianiste qui possède son clavier; autant sur mademoiselle

Mira; autant sur M. Stamaty; autant, et ce ne serait guère, sur madame

Martel, qui a, cet hiver, pris une si belle part aux séances de musique

classique fondées et dirigées avec tant de talent par les frères

Tilmant, MM. Rousselot, Dorus, Klosé, Verroust et Gouffé, virtuoses

maîtres, sur lesquels j'aurais à écrire jusqu'à l'année prochaine; si je

ne mettais un frein à la fureur des flots de louanges que j'aurais à

adresser à la jolie madame Wolf, à la jolie mademoiselle Prévost, et à

la jolie madame Cabel, qui toutes les trois ont obtenu de jolis succès à

l'Opéra-Comique; à madame Castellan et à madame Delagrange, qui l'une et

l'autre ont continué leurs débuts dans _Robert le Diable_, ce n'est pas

jusqu'à l'année prochaine que j'aurais à écrire, mais bien jusqu'au

rétablissement de l'ordre et au retour du sens commun en Europe. Donc il

faut absolument me montrer raisonnable, et ne faire qu'un seul bouquet

des roses et des pivoines que j'ai à offrir à ces talents divers; et

cela seulement quand je trouverai un prétexte spécieux et plausible de

céder à la ridicule démangeaison qui me pousse nuit et jour à produire

de la prose et à parler de ce qui ne me regarde pas. Voilà ce que je me

disais en considérant mes provisions pour le feuilleton, provisions dans

lesquelles je ne comptais même pas Ernst, qui fait en ce moment à

Londres la sensation qu'y produisent toujours les grands lions de la

haute lionnerie musicale, et d'autres artistes dont les noms me

reviendront tout à l'heure. Or ce prétexte, dont j'avais besoin pour me

livrer à mon penchant favori, je l'avais trouvé il y a plus de huit

jours. M. Adam avait fait représenter à l'Opéra-Comique _le Toréador_,

opéra-bouffon, dont j'aurais pu parler déjà longuement si je l'eusse

voulu.

Ce jour-là la fureur d'écrire me laissait assez tranquille; j'avais

commencé la lecture du _Henri VIII_ de Shakespeare, et cela me

suffisait, je ne songeais point aux opéras comiques. Je me récitais la

dernière scène de _Catherine d'Aragon_; je pleurais toutes les larmes de

mon corps; je riais d'attendrissement; je me mettais à genoux incliné

vers le Nord, tourné vers la Mecque de la poésie dramatique; je criais,

je faisais mille folies. Mais on vint au milieu de mon extase,

m'annoncer pour le soir même la première représentation du _Toréador_ de

M. Sauvage. On juge de l'empressement avec lequel je quittai

Shakespeare, et je m'écriai: «Enfin, voilà un sujet forcé de feuilleton,

je ne puis résister plus longtemps; je ferai celui là, mais lentement,

peu à peu; j'en écrirai seulement dix lignes par jour, pour faire durer

autant que possible mon bonheur, comme font les enfants pour prolonger

les douces joies d'une boîte de bonbons ou d'un bâton de sucre d'orge.

Et c'est pourquoi mon compte rendu du _Toréador_ paraît si tard. Enfin,

le voici.

_Le Toréador_ est un opéra-arlequinade, un opéra-pasquinade, un

opéra-bouffon, un opéra de la foire, dans le style de Collé et de Vadé,

le titre m'est égal; le genre n'y fait rien, le _Toréador_ est amusant.

On n'y trouve que trois personnages: Colombine, Arlequin... c'est-à-dire

Coraline, Tracolin et don Belflor.

Au lever de la toile, Coraline vient raconter sa vie au public. (Ceci,

je l'avoue, m'est resté tout à fait inintelligible. Comment et pourquoi

le public parisien se trouve-t-il là interpellé par ce personnage, qui

est censé agir et parler dans une petite maison de Barcelone?) Coraline

a commencé par être actrice de vaudeville en France, sur le théâtre de

la foire Saint-Germain; plus tard, et je ne sais par quel hasard, elle a

épousé un grand vainqueur de taureaux nommé Belflor, espèce de don Juan

édenté qui enferme et néglige sa femme, courtise les femmes de ses

voisins et joue de la contrebasse. Le père de Coraline, trouvant que

tous les gendres sont bons, même le gendre ennuyeux, n'avait eu garde de

tenir compte des répugnances de la jeune fille, et l'avait contrainte à

accepter ce singulier époux. Mais déjà Coraline avait distingué dans

l'orchestre de son théâtre un jeune flûtiste nommé Tracolin. Celui-ci,

désespéré du départ de sa belle, tombe dans le chagrin, perd l'appétit

et le sentiment de la mesure, joue sa partie de flûte tout de travers,

met chaque soir l'orchestre en désarroi par ses étranges distractions,

et prend tant de bécarres pour des dièzes, que son chef le met à la

porte. Réduit à devenir fifre dans un régiment, et n'y fifrant pas mieux

qu'il n'avait flûté dans l'orchestre du Vaudeville, le pauvre garçon

n'attend pas cette fois son congé, il déserte tout simplement, et s'en

va parcourir l'Espagne, faisant retentir du nom de Coraline tous les

échos des Pyrénées, et chantant son martyre sur sa petite flûte, à

l'instar des bergers de Virgile. A propos de ces musiciens antiques, je

me suis longtemps demandé comment et par quelle incompréhensible adresse

ils pouvaient jouer de la flûte, ou même du flageolet (_fistula_), et

chanter en même temps des vers tels que ceux-ci:

_An mihi, cantando victus, non redderet ille,_

_Quem mea carminibus meruisset fistula, caprum._

J'ai essayé dans tous les tons, dans tous les mouvements, dans toutes

les postures, en tournant ma flûte de droite à gauche, de gauche à

droite, ou perpendiculairement, et jamais il ne m'a été possible de

chanter sur cet instrument seulement le premier mot _an_, des deux vers

latins. Attribuant ce honteux échec aux difficultés que présente

toujours la prononciation d'une langue étrangère, j'ai tenté de chanter

la traduction française du poème pastoral: _Vaincu au concours de

chant_, etc., et de cette prose je n'ai rien pu articuler davantage. On

trouvera sans doute naturel que ce problème ait longtemps troublé mon

repos. J'ai consulté à son sujet les savants de l'Europe les moins

ignorants sur les mœurs musicales de l'antiquité; aucun ne m'a tiré de

peine. Et j'y serais encore (dans la peine) sans un livre de voyage qui,

en parlant de l'état de la musique parmi les nègres, m'a donné

subitement la clef de l'énigme. Or il est évident pour moi maintenant,

que ces charmants bergers Tityrus, Melibœus, et Corydon, et même le bel

Alevis, sans en excepter Menalcas, Damoetas et Palemon, qui trouvaient

le moyen, dans leurs luttes poétiques, de se chanter en s'accompagnant

d'un instrument à vent:

_Dic mihi, Damoeta, cujum pecus, an Melibœi?_

ou toute autre question aussi insidieuse, il est, ce me semble, de la

dernière évidence que ces pâtres poètes-musiciens-chanteurs-instrumentistes,

jouaient de la flûte... avec le nez. Ce procédé, dont l'emploi, il faut

en convenir est difficile, fatigant et fort disgracieux, était donc

connu du jeune Tracolin. A moins que (le fait est encore possible), il

se soit avisé de faire d'abord _resonare silvas_ du nom de Coraline, et

de ne jouer son solo de flûte qu'après l'entière conclusion de sa phrase

vocale, à l'instar des pâtres modernes de la Sicile et de la Calabre,

véritables descendants des Corydon et des Tityres antiques, et dont ils

ont sans doute conservé la tradition, et qui chantent et jouent de la

flûte successivement, mais jamais simultanément; et cela sans doute pour

faire enrager les savants, qui veulent qu'aux époques classiques on ait

chanté et joué de la flûte en même temps. Mais trêve à cette grave

discussion.

Tityre-Tracolin donc, _recubans sub tegmine_ du mur extérieur d'une

maison de Barcelone, s'avise d'exécuter sur sa fistule, mais sans

parole, l'air bien connu... (c'est-à-dire bien connu des Français qui

ont fréquenté dans leur jeunesse les théâtres où se jouaient les opéras

de Grétry, de d'Aleyrac et de Monsigny), l'air, dis-je, bien connu:

_Tandis que tout sommeille_, et Coraline, seule dans sa maison,

reconnaissant aussitôt et l'air et l'intention qui l'avait fait choisir,

et le timbre de la flûte de Tracolin, s'écrie: «C'est lui! ô mon cher

Tracolin!» et l'intrigue commence. Voilà ce que c'est que d'avoir fait

partie du théâtre de la foire Saint-Germain. Quels musiciens sortaient

de ce bel établissement, quelles organisations on y développait! Une

prima donna de nos jours mise à pareille épreuve ne s'en tirerait certes

pas aussi bien. Son amant aurait beau aller sous les murs de sa maison

à Barcelone lui jouer sur la flûte le même air, elle ne devinerait point

que cette mélodie signifie: _Tandis que tout sommeille_, et ne

reconnaîtrait pas davantage à la qualité de son, le flûteur de son

cœur; il y a tant de joueurs de flûte aujourd'hui!... Quoi qu'il en

soit, Tracolin continue son pot-pourri d'airs très connus, et Coraline

ne doute plus de sa présence, quand il en vient à la chanson: _Dans les

Gardes françaises, j'avais un amoureux_. Ce qui n'ôte rien à la solidité

du raisonnement d'un de nos confrères de la presse musicale, lequel

prouve à M. Sauvage que les airs qu'il met ainsi dans l'embouchure d'une

flûte du théâtre de la Foire ne furent composés que longtemps après la

clôture définitive de ce théâtre, et ne pouvaient en conséquence être

familiers ni à Tracolin ni à son amante. L'emploi de la téléphonie amène

donc ici un anachronisme comparable à celui qu'on produirait si, dans

une pièce, on admettait comme populaire aujourd'hui un air de

l'_Africaine_, opéra très connu de Meyerbeer, mais connu de lui seul, et

non encore représenté.

C'est égal, la scène est drôle. D'ailleurs on sait que bien des airs des

maîtres les plus célèbres étaient populaires avant que ceux-ci les

eussent composés. Ce phénomène se reproduit même de plus en plus

fréquemment aujourd'hui. Ah! si l'on voulait par des exemples justifier

l'auteur du _Toréador_... Mais qu'il y ait synchronisme ou anachronisme

dans son fait, peu importe; il est assez prouvé, je crois, que les

théâtres lyriques ne sont pas plus institués pour nous enseigner

l'histoire que le Théâtre historique.

Pendant cette touchante reconnaissance de nos deux amants, le vieux

Cassandre-Toréador, don Juan Belflor, est allé courir le guilledou. Il a

même rencontré sous le balcon d'une de ses bonnes amies deux ou trois

bâtons courroucés qui ont eu le malheur de se briser sur ses épaules.

Tracolin, accourant aux cris de notre homme, est venu à son aide

aussitôt que les bâtons ont été rompus, et l'a reconduit charitablement

jusque chez lui. Ravissement de Coraline en revoyant son amant fidèle si

joyeux et son époux infidèle si honteux. Don Belflor, pour empêcher sa

femme de prêter trop d'attention à son piteux état, et pour faire

admirer à son hôte le talent de Coraline, prie celle-ci de chanter.

Elle choisit un air tendre et simple dont les paroles sont: _Ah! vous

dirai-je, maman_... Tracolin, pour répondre de son mieux à la politesse

de la dame, tire de sa poche son petit instrument et réplique par des

mélodies de circonstance qui disent à la belle combien il est touché de

_ce qui cause son tourment_. Tracolin joue cependant à la manière

ordinaire, c'est-à-dire avec la bouche. Et il fait si bien comprendre

les paroles des airs qu'il soupire à madame Belflor, ce ne peut être

qu'en employant le procédé inverse de celui des bergers de Virgile. En

effet, Mocker-Tracolin parle un peu du nez.

Cette douce entrevue toutefois ne suffit pas au jeune flûtiste; il

s'agit pour lui, maintenant qu'il s'est introduit dans la maison du

Toréador, d'y exécuter un duo avec la femme sans accompagnement du mari.

Il faut donc éloigner celui-ci. Et voilà ce qu'il imagine pour y

parvenir. Il est attaché, dit-il, à l'orchestre du Théâtre de Barcelone;

une sienne cousine, Caritea, danseuse ravissante, quoique un peu sèche,

a vu don Belflor, a conçu pour lui une passion terrible, et Tracolin,

pour sauver du désespoir son inflammable cousine, a bien voulu se

charger d'un message d'elle pour l'irrésistible toréador. Le vieux donne

en plein dans le panneau, et va courir au rendez-vous. Pendant que, pour

y voler, il répare le désordre de sa toilette, Tracolin explique à

Coraline qu'il va réellement conduire don Belflor auprès d'une femme

obligeante, et qu'il tiendra Coraline au courant de tous les détails de

l'entrevue, détails grâce auxquels elle pourra accuser et confondre son

mari, et reprendre ainsi l'autorité absolue dans sa maison, autorité

dont ils sauront ensuite faire bon usage. «Mais comment, dit-elle,

m'informeras-tu des méfaits de mon époux?--Eh! mon Dieu! avec ma flûte,

toujours. Je viendrai près du mur de votre jardin, et de là, s'il a fait

une promenade avec Caritea, je vous jouerai l'air du fandango; s'il l'a

régalée d'un sorbet au café, vous entendrez la _cachucha_; s'il va enfin

jusqu'à faire avec elle _des folies_, je vous jouerai l'air de _celles_

d'Espagne!--Parfait! c'est convenu!» Ce plan, exécuté de point en point,

réussit complètement. Don Belflor à son retour est interpellé vivement

par sa femme qui, avertie, au moyen de la flûte de Tracolin, de tous les

faits et gestes de don Belflor, les lui jette à la face avec le nom de

Caritea. Stupéfaction de l'époux. Querelle de ménage, au milieu de

laquelle Tracolin intervient. Il raccommode les époux, et, grâce à son

obligeance, bien vu du mari, adoré de la femme, il est en définitive

supplié par l'un et par l'autre de ne point passer un seul jour sans les

venir voir, et d'être pour eux, dans toute la force du terme, _l'ami de

la maison_. On reprend l'air: _Ah! vous dirai-je, maman_, chanté tout

simplement sur sa flûte par Tracolin, varié en fusées volantes, en

serpentaux et en étoiles de couleur par l'incomparable vocaliste

Coraline sur une basse grotesque mimée et ronflée par le contre-bassiste

Belflor.

Nouvelle preuve de la diversité des effets produits par les instruments

de musique. «Koang-Fu-Tsee, vulgairement dit Confucius, ayant entendu

par hasard le chant de Li-Po, dont l'antiquité, de l'avis de tout le

monde, remontait à quatorze mille deux cent sept ans, fut saisi d'un tel

enthousiasme qu'il demeura sept jours sans dormir, et sept nuits sans

boire ni manger. Il formula aussitôt sa sublime doctrine, la répandit

sans peine en chantant les préceptes sur l'air de Li-Po, et moralisa

ainsi tout l'empire de la Chine, avec _une guitare à cinq cordes, ornée

d'ivoire_.» Ceci est historique, avéré, positif. Le moindre polisson de

Canton ou de Nankin pourra vous le dire. Tandis qu'à Barcelone (car la

pièce de M. Sauvage est basée sur un fait historique aussi prouvé que

l'anecdote de Confucius), à Barcelone, un jeune musicien français fait

précisément le contraire avec une flûte, ornée d'ivoire cependant, comme

la guitare du philosophe chinois, et démoralise ainsi tout un ménage

espagnol.

Sur ce canevas, fort divertissant, je puis l'assurer, et sur ces scènes

dialoguées d'une façon extrêmement spirituelle, quoi qu'à lire le récit

que j'en fais il n'y paraisse guère, M. Adam a brodé de fines et

charmantes arabesques. Sa musique est gaie, sémillante, bouffonne, et

même, quand le sujet l'exige, agréablement démoralisante. On remarque

dans sa partition un charmant trio, bien conduit et habilement

développé. Le motif de l'allegro: _Vive la bouteille!_ a beaucoup de

piquant et d'entrain. La romance et l'air de Tracolin sont d'une

expression juste, d'un tour mélodique gracieux, et l'instrumentation en

est remarquable. On y rencontre en outre plusieurs modulations

délicieuses et originales. Le passage:

Dans une symphonie,

Combien est dangereux

Un flûtiste amoureux!

est ramené avec le plus grand bonheur. Je trouve au contraire assez

faible l'air de basse de don Belflor dont le thème manque d'originalité.

Le trio final, où revient le thème varié: _Ah! vous dirai-je, maman_,

est supérieurement construit musicalement et dramatiquement parlant.

Quant aux vocalises, aux traits, aux arpèges, aux voltiges de toute

espèce dont le compositeur a tissu le rôle de Coraline, on peut dire

qu'ils sont tous pleins d'élégance et de verve. M. Adam d'ailleurs a

supérieurement traité le quatrième personnage de son opéra, c'est à-dire

la flûte: de plus, en homme averti que ce qui vient par la flûte s'en

retourne souvent par le tambour, il s'est abstenu cette fois

complètement d'employer la grosse caisse. Et _le Toréador_ n'en a pas

moins eu un grand succès. Il y a deux ans à peine un compositeur qu'on

eût forcé d'écrire un opéra sans grosse caisse, se fût regardé comme

perdu, il n'eût jamais cru, sans le secours de cet instrument, pouvoir

moraliser seulement la première banquette du parterre.

* * * * *

MICHEL DE GLINKA

LA VIE POUR LE CZAR RUSSLANE ET LUDMILA

16 avril 1845.

Nous sommes assez enclins en France, à Paris surtout, à baser notre

conduite à l'égard des compositeurs étrangers et non encore connus sur

une sorte de parti pris, dont l'expérience vient, toujours trop tard et

toujours inutilement, démontrer l'injustice. On a sur eux une opinion

faite d'avance, opinion favorable ou hostile, selon le milieu où l'on

vit, les habitudes que l'on a, les idées que l'on a émises, et on s'y

conforme tout d'abord avant de rien savoir qui puisse la justifier;

quitte à en revenir ensuite s'il le faut absolument. Ainsi, qu'on parle

devant l'énorme majorité des artistes parisiens d'un nouveau compositeur

italien, ils penseront, s'ils ne le disent pas, que ce doit être quelque

médiocre barbouilleur de cavatines, sachant à peine écrire

régulièrement trois accords, copiste servile des copistes qui imitèrent

les imitateurs de Rossini, ignorant de ce qui se passe dans le grand

monde musical, comme de ce qu'on chante dans la pagode de Jagernat, et

dont la fréquentation est à redouter pour quiconque tient à ne pas

passer pour une ganache. De sorte que les plus grands maîtres italiens

auraient pu encourir chez nous cette injuste flétrissure en venant y

débuter _ex abrupto_. D'un autre côté, dans le monde élégant, dans le

monde des soirées chantantes où l'on appelle _concert_ l'exécution plus

ou moins grotesque d'une demi-douzaine d'airs, de duos et de trios

italiens tels quels, avec accompagnement de piano, le nouveau venu sera

présumé au contraire un compositeur délicieux, à la mélodie abondante et

facile, digne des encouragements et de l'appui de tout ce qui aime et

honore les arts. Puis, si d'aventure il parvient à faire entendre au

grand public une de ses partitions, et que l'œuvre soit reconnue plate,

on vous la laisse tomber tout doucement, et l'auteur rentre dans son

néant.

Un compositeur allemand trouverait dans les deux aréopages une

disposition à son égard toute différente. Les artistes se montreront,

sinon prévenus en sa faveur, au moins prêts à l'écouter, à l'étudier

sérieusement, et les gens du monde, les dames surtout, redouteront en

lui le musicien savant qui fait des quatuors, des sonates et des Lieder

_où il n'y a point de chant_. Weber eût pu passer auprès de ceux-ci pour

un froid contrepointiste, et Albrechtsberger aurait été accueilli des

premiers presque avec les égards dus au génie.

S'il s'agit d'un compositeur français, il trouvera dans les salons la

plus glaciale indifférence, et dans les orchestres une terrible

impartialité. C'est trop juste, il ne faut pas que le proverbe ait tort:

Aucun n'est prophète chez soi.

Mais nous ne nous sommes jamais avisés de songer à ce que pouvaient

produire de remarquable, en fait de composition musicale, les peuples du

Nord, et nous ignorons même qu'ils nous soient supérieurs dans certains

points de l'exécution. Cependant je connais des œuvres danoises d'une

exquise délicatesse, pleines de poésie et écrites avec une pureté et une

fermeté de style vraiment rares. L'apparition des symphonies de Gade,

musicien danois, que Mendelssohn fit connaître il y a deux ans à

Leipsick, a fait sensation en Allemagne, et voici venir M. de Glinka,

compositeur russe d'un mérite éminent par le style, par la science

harmonique et surtout par la fraîcheur et la nouveauté des idées.

On sera sans doute bien aise d'avoir sur lui quelques détails.

Les musiciens et la musique · 第 11 / 18 段