Ce n'est point d'une biographie qu'il s'agit ici. La vie du compositeur

dont nous regrettons la fin prématurée n'offre aucune des vicissitudes

qui eussent pu en rendre le récit intéressant. Entré fort jeune au

Conservatoire de Naples, il en sortit pour suivre à Milan le célèbre

chanteur Rubini, alors son protecteur et depuis son ami. Il écrivit très

rapidement plusieurs partitions dont la plupart furent favorablement

accueillies du public. Après un voyage de quelques mois en Angleterre,

Bellini s'était fixé à Paris, séduit par l'accueil que sa musique et

lui-même y recevaient de toutes parts; plus encore peut-être par les

richesses musicales qu'il y voyait accumulées, et c'est au milieu de

l'enivrement d'un succès récent que la mort est venu l'enlever. Cet

événement a frappé d'autant plus vivement, que Bellini, par la douceur

de ses mœurs et par l'aménité de ses manières avait su se faire de

nombreux amis. Aussi, est-ce pour se soustraire à une influence bien

naturelle, que l'auteur de cette note, voulant faire une étude

impartiale des travaux du jeune maestro, a tardé jusqu'ici de s'y

livrer.

On a fait en France, et surtout en Italie, une foule de comparaisons

plus ou moins forcées entre Bellini et les grands maîtres. On a trouvé

en lui tantôt la simplicité élégante de Cimarosa, tantôt le charme

pénétrant de Mozart, tantôt le pathétique élevé de Gluck, etc... Mais

toujours une différence marquée entre son style et celui de Rossini.

Cette dernière circonstance, qui, au premier coup-d'œil, semble avoir

dû nuire à la vogue des premiers ouvrages de Bellini, est précisément ce

qui a le plus contribué à la leur faire obtenir. Le public italien est

plus français qu'on ne pense, sous certains rapports; l'amour du

changement est très vif chez lui; à l'apparition de Bellini, il

commençait déjà à se refroidir pour Rossini; peut-être même les succès

continuels de l'illustre maëstro l'importunaient-ils; on était _las de

l'entendre toujours appeler le juste_. En conséquence, on n'eut pas

plutôt trouvé quelques différences entre le faire du compositeur

sicilien et le sien, que cette anomalie, d'autant plus frappante que

l'Italie était inondée d'imitations rossiniennes, attira l'attention

générale. Toute musique de théâtre avait été réputée impossible hors de

la roule brillante ouverte par l'auteur du _Barbier_; en reconnaissant

son erreur sur ce point, le peuple italien se prit d'enthousiasme pour

l'artiste qui l'avait désabusé, et, dès ce moment, une réaction violente

se fit en faveur de Bellini. On l'adorait, c'est le mot, à Milan; et

l'accueil que ses compatriotes lui firent, lors de son retour à Palerme,

après le succès de _la Norma_, fut un véritable triomphe. Il semblait

qu'il eut découvert la musique expressive, et que les larmes versées au

_Pirate_ et à _la Straniera_ fussent les premières que le drame lyrique

eût jamais fait couler. D'un autre côté, les partisans de l'ancienne

école, qui commençaient à pardonner à Rossini son orchestre luxuriant,

ses hardiesses harmoniques, et sa verve folle, trouvant dans cette

nouvelle direction des idées, un retour vers leurs premières

admirations, proclamèrent Bellini le restaurateur de l'art italien, et

le nommèrent le second Paisiello. La réaction ne fut pas aussi prompte

en France; la raison en est sans doute inhérente à la nature même du

talent de Bellini. Si l'expression est le mérite principal de ses

ouvrages, on conçoit, en effet, que ce mérite ne puisse être apprécié

aussi facilement par des auditeurs dont le plus grand nombre est

étranger à la langue dans laquelle ils sont écrits. On n'aperçut

d'abord au contraire que leurs défauts; à part cette partie du public du

théâtre Favart qui trouve tout _adorable_, pourvu que Rubini et

mademoiselle Grisi chantent, le reste des amateurs et l'immense majorité

des artistes trouvèrent cette musique pâle, décolorée, monotone, pauvre

d'harmonie, en un mot fort en arrière de l'état actuel de l'art. Dans la

plupart des premiers ouvrages de Bellini, la forme des accompagnements,

la coupe des morceaux et l'instrumentation justifient, à mon sens, cette

critique; souvent on y retrouve l'orchestre délabré de Grétry; ce n'est

que dans ses dernières productions qu'il s'est appliqué à pallier, sinon

à corriger ces défauts évidents. S'il n'a fait que les déguiser sans les

faire disparaître entièrement, c'est qu'il lui était réellement

impossible de faire davantage. Le sens harmonique est un don de la

nature, comme celui de la mélodie; il en est de même de l'art de grouper

les masses et de tirer des effets nouveaux saisissants ou pittoresques

des instruments.

Les observations les plus variées, les études les plus opiniâtres,

aidées des conseils des maîtres les plus habiles, pourront bien amener

l'artiste à la connaissance des procédés employés de son temps, mais ne

le feront jamais sortir sous ce rapport de la ligne des médiocrités, et

ne sauraient suppléer à ce qu'il y a d'incomplet dans son organisation.

Aussi quand Bellini en vint à soigner son orchestre, ces tentatives

n'eurent d'autre résultat que de le rendre un peu plus bruyant sans lui

donner cette physionomie animée, dramatique et originale à laquelle il

ne lui était pas permis d'atteindre. Ce n'est donc pas à ses prétendus

progrès qu'il faut attribuer l'accroissement de sa vogue à Paris, mais

seulement au temps qui nous a permis d'entrer peu à peu dans les

conditions hors desquelles il nous était impossible d'apprécier son

véritable mérite, l'expression; à la lassitude du style rossinien qui

commençait à se faire sentir en France comme en Italie; à la médiocrité

de la plupart des productions ultramontaines au moyen desquelles les

directeurs du théâtre Favart avaient espéré ranimer la ferveur des

dilettanti; à la présence de Bellini parmi nous; à ses succès de salon

(dont l'influence est incroyable à Paris comme à Londres); et enfin à sa

mort cruelle et inattendue qui a éveillé toutes les sympathies.

En comptant parmi les causes de sa popularité la différence qui existe

entre son style et celui de Rossini, ce n'est pas que je partage en

entier l'opinion généralement admise sur la réalité de cette différence.

L'examen approfondi d'un de ses principaux ouvrages me fournira

l'occasion d'exprimer là-dessus toute ma pensée. _La Straniera_ est

celui que j'ai toujours préféré et que je choisirai.

L'introduction est une de ces choses auxquelles il est aussi difficile

de trouver un nom que d'assigner un rang parmi les compositions

musicales; elle justifie complètement la dénomination d'un certain

bruit, donné aux ouvertures italiennes par Weber. En effet, ce n'est

qu'un bruit assez désagréable fait par l'orchestre pour apprendre au

public que la pièce va commencer. Il serait injuste et de mauvais goût

de juger sur un tel morceau l'aptitude de Bellini pour la musique

instrumentale. Il est hors de doute qu'il n'en faisait lui-même pas plus

de cas que nous. Dans l'ouverture du _Pirate_, qu'il estimait fort, au

contraire, on trouve réellement les proportions d'une ouverture, et il

est aisé de reconnaître que l'auteur a voulu faire de son mieux. Malgré

cela, il faut avouer qu'une telle symphonie ne serait tolérée en aucun

lieu du monde où le haut style musical est connu et apprécié. A un

_presto_ à trois temps où l'orchestre frappe de violents accords

entrecoupés de silences, succède un _andante_ sans développements ni

couleur, puis le grand _allegro_. La première phrase de ce mouvement est

à peu près la même que celle d'un duo du vieil opéra de _Blaise et

Babet_ (_J'n'aurons pas l'temps d'parler d'amour_) et, dans le milieu,

se trouve un crescendo sur la tonique pédale, avec transposition du

thème à l'octave supérieure au bout de chaque période, qui décèle une

fâcheuse parenté avec ces crescendo à procédé dont le comte de

Gallemberg, et toute l'école de Rossini ont fait une si terrible

consommation. Le reste ne présente qu'un remplissage harmonique plus ou

moins bruyant, dépourvu de toute originalité et même d'un intérêt

quelconque. Mais chicaner un compositeur italien sur ses ouvertures,

c'est lui chercher une querelle d'Allemand; ainsi, laissant de côté pour

Bellini la question de la musique instrumentale, jugée depuis longtemps,

cherchons dans le drame même de la _Straniera_ les traces du génie

mélancolique et tendre dont la nature l'avait doué; il y réside tout

entier.

Un chœur d'un mouvement doux, d'une mélodie simple et nonchalante:

_Voga, voga, il vento tace_, ouvre la scène d'une manière fort

convenable; puis commence le duo entre Valdeburgo et Isoletta. Dans les

quatre premières mesures du chant: _Giovine rosa_, se décèle la cause de

la teinte particulière des mélodies de Bellini. Cette cause, qu'il est

facile de retrouver, non seulement dans tous ses opéras, mais même dans

la plupart de ses phrases, est la _prédominance de la troisième note du

mode majeur_. Par son voisinage de la quatrième, qui n'est que d'un

demi-ton au-dessus d'elle, cette note prend par intervalles l'aspect

d'une sensible, et donne aux chants une expression fort tendre, plus

souvent encore triste et désolée. Quand elle domine dans une mélodie

que l'auteur a voulu rendre éclatante ou énergique, presque toujours

alors elle répand sur la phrase une physionomie plus ou moins vulgaire;

nous en voyons un exemple dans le fameux duo à l'unisson des _Puritani_,

dont la redondance triviale a fait le succès de la pièce auprès d'une

partie du public, tout en nuisant à la réputation de l'auteur dans

l'esprit des musiciens, plus que n'auraient pu le faire dix chutes

consécutives. Dans le duetto de la _Straniera_, l'expression indiquée

par la situation est au contraire affectueuse et mélancolique, il

s'ensuit que l'effet mélodique de la tierce est excellent, surtout sur

les derniers vers:

Ah! l'aurora della vita

E l'aurora del dolor.

La même observation est applicable au thème d'Isoletta, qui commence la

seconde partie du duo:

O tu che sai gli spasimi

Di questo cor piagato.

Sous le rapport de l'harmonie, ce morceau est écrit avec une négligence

qu'on pourrait prendre aisément pour de la gaucherie. Bellini a souvent

encouru de justes reproches à cet égard. La structure de sa mélodie,

toujours surchargée d'appogiatures et n'attaquant jamais franchement les

notes réelles, n'est pas sans avoir contribué beaucoup à l'entraîner

dans un si fâcheux défaut. Je sais bien que la difficulté de créer des

mélodies simples et naturelles, comme Mozart en a tant produit, devient

plus grande de jour en jour:

Mais ce champ ne se peut tellement moissonner

Que les derniers venus n'y trouvent à glaner.

D'ailleurs, ce style, ennemi de la clarté et de la pureté harmoniques,

cet emploi incessant de toutes sortes de contorsions mélodiques, où de

fort habiles voient la plus cruelle plaie de la musique moderne,

devraient toujours être palliés par une rare délicatesse de goût et la

plus grande adresse dans la disposition des accompagnements.

Malheureusement, il n'en est presque jamais ainsi; de là une anarchie

déplorable.

Le grand duo entre Arturo et Alaïde (_la Straniera_) est mieux écrit que

le précédent. La plupart des mélodies qui le composent tournent encore

autour de la tierce avec une obstination qui leur ôte beaucoup de

variété. Toutes néanmoins sont plus ou moins remarquables par

l'expression d'une passion profonde et d'un douloureux attendrissement.

Le mineur: _ah! se tu vuoi fuggir_ me paraît d'un sentiment plus

poignant encore que le premier thème, et la _coda_ à trois temps: _un

ultimo addio_ n'est d'un bout à l'autre que le cri d'angoisse d'un amour

délirant.

L'âme est oppressée par la peinture de l'immense passion qui frémit

dans ces deux malheureux êtres, et leurs accents de souffrance brisent

le cœur. Pourquoi faut-il que l'inévitable cadence harmonique, dont les

musiciens italiens signent tous leurs morceaux, vienne, après une

inspiration d'une poésie aussi élevée, replonger l'auditeur dans la plus

plate et la plus prosaïque des réalités? Si j'en avais le courage, je

signalerais aussi comme une tache dans ce beau duo le trait vocalisé

d'Alaïde sur les mots: _me sciagurata!_ où l'on retrouve les traces

rossiniennes, abandonnées jusque-là par l'auteur.

Le chœur de chasseurs (nº 5) offre peu d'intérêt surtout pour les

Français et les Allemands, familiarisés avec les merveilles que Weber a

créées dans ce genre. Le morceau syllabique: _La Straniera a cui fé tu

presti intera_, sans être un véritable chœur, dans l'acception

ordinaire du mot, puisqu'il n'a que deux parties en commençant et une

seule en beaucoup d'endroits, est beaucoup mieux conçu. C'est bien le

babillage d'une foule empressée de répandre une mauvaise nouvelle, et la

précipitation du débit, motivée par la maligne joie qui anime les

personnages, me parait là d'un excellent effet.

Je trouve également fort dramatique le trio: _No, non ti son rivale_,

tout en reconnaissant l'infériorité, je dirai même la nullité du rôle

que joue l'orchestre dans la scène de la provocation où son

intervention est d'une nécessité si évidente. Pour celle du duel, elle

me paraît faible et décousue. Au lieu d'un morceau de musique complet,

c'est une suite de phrases sans liaison, dont l'une: _Per me pena il

ciel non ha_, tout entière dans un style que l'auteur emprunte à Rossini

de temps en temps, forme, avec la parole et la situation, la plus

choquante disparate. Le chœur qui termine est à peine esquissé; et de

tous les morceaux d'ensemble de la partition, c'est celui pourtant qui

ressemble le plus à la strette d'un finale. J'arrive à un air fort

court, à peine modulé dans le milieu, privé de développements, sans

aucun dessein d'orchestre, pur de toute vocalisation ambitieuse, simple

en un mot, et présentant, à mon sens, le type des plus touchantes

élégies du jeune maëstro. On devine que je veux parler de l'air de

Valdeburgo; l'un des triomphes de Tamburini.

Meco tu vieni, o misera,

Longe da queste porte,

Ove celar le lagrime

Ti scorgera la sorte,

Tomba ove ignota scendere

La terra a te dara.

Toutes ces idées de malheur, de départ, d'éloignement, de larmes, de

mort, de tombeau, d'oubli, sont exprimées avec la plus accablante

vérité. Certes, voilà une inspiration, ou il n'en fut jamais; et cette

mélodie, qui fait couler les larmes des indifférents, doit par les

souvenirs qu'elle éveille et les images de deuil qu'elle retrace,

cruellement déchirer les cœurs auxquels est demeurée chère la mémoire

de Bellini.

Je passe sur plusieurs morceaux évidemment calqués sur la forme

rossinienne pour avoir encore à louer à la dernière scène une prière:

_Ciel pietoso_, d'une belle et noble couleur, quoique peu originale, un

récitatif obligé plein de mouvement et l'admirable air d'Alaïde au

moment de la catastrophe: dans lequel elle exhale en accents frénétiques

sa passion et son désespoir. Le chœur qui s'y joint ensuite n'offre

rien de remarquable en lui-même, mais il sert à soutenir les cris de la

jeune reine à demi folle, cris aigus, violents et prolongés, qui,

présentés à découverts, pourraient, musicalement parlant, paraître d'un

effet disgracieux et dont la force, déguisée jusqu'à un certain point et

voilée par intervalle au moyen de la masse chorale, répand, au

contraire, sur toute cette péroraison, la teinte la plus pathétique.

En résumé, l'auteur de la _Straniera_, inhabile aux grandes combinaisons

musicales, peu versé dans la science harmonique, à peu près étranger à

celle de l'instrumentation, et beaucoup moins original qu'on ne l'a

prétendu sous le rapport du style et des formes mélodiques, Bellini,

musicien de second ordre évidemment, n'en est pas moins à nos yeux, par

sa profonde sensibilité, par sa grâce mélancolique, par son expression

si souvent juste et vraie, autant que par la simplicité naïve avec

laquelle ses meilleures idées sont présentées, une individualité

d'autant plus remarquable qu'on ne devait pas s'attendre à la voir

naître au milieu de la moderne école italienne, et que plusieurs de ses

défauts ne sont pas les siens propres, mais ceux de son temps et de son

pays, dont le développement a été favorisé par une éducation incomplète

et le mauvais exemple.

ADAM

LE TORÉADOR

9 juin 1849.

Il m'arrive quelquefois de rendre compte fort tard des premières

représentations des œuvres, même comme celle-ci, les mieux accueillies

du public, et d'exciter ainsi le mécontentement des parties intéressées.

Quelques personnes, étonnées alors d'un si long silence, en font honneur

à ma probité de critique. «Il étudie la partition, disent-elles; il sait

qu'une seule audition ne suffit pas pour la posséder entièrement, et il

ne veut parler que de ce qu'il connaît bien.» Ces bonnes personnes me

rendent justice en général; mais je ne saurais accepter leurs éloges

dans la circonstance particulière où je me trouve aujourd'hui. En effet,

si j'ai vu deux fois _le Toréador_, c'est uniquement parce que j'y

trouvais plaisir, car la musique de cet opéra est si clairement écrite,

si coulante, si aisée, que je l'ai parfaitement comprise du premier

coup; et la vraie raison de ma lenteur à en faire l'éloge, je vais vous

la dire.

J'ai une passion pour la critique; rien ne me rend heureux comme

d'écrire, de raconter les mille incidents dramatiques, toujours

piquants, toujours nouveaux d'un livret d'opéra: les angoisses des deux

amants, les tourments de l'innocence injustement accusée, les

spirituelles plaisanteries du jeune comique, la sensibilité du bon

vieillard; de démêler patiemment ces charmantes intrigues, quand je

pourrais couper l'écheveau brusquement; de m'attendrir ou de rire comme

tout le monde au dénoûment, quand tout est arrangé, quand la vertu

triomphe, quand l'imposture est démasquée ou quand un trompeur est lié

et berné par un trompeur et demi, quand enfin les amoureux sont heureux.

Je trouve toujours délicieux de décrire les naïfs transports, les

fraîches impressions de ce public de nos théâtres lyriques, public si

impressionnable et si judicieux en même temps, qui applaudit avec autant

de chaleur que de discernement; de raconter ces ovations, ces pluies de

fleurs spontanées, ce pur enthousiasme qui n'a rien d'outré, rien

surtout d'arrangé, dans l'expression duquel l'intrigue ni de vils

intérêts n'ont aucune part; ces rappels, ces clameurs involontaires d'un

auditoire éperdu d'admiration, qui ne redemande les artistes que parce

qu'il éprouve un besoin impérieux de les voir, de les revoir encore, de

les applaudir derechef et de leur témoigner sa vive gratitude pour les

ineffables jouissances que, pendant plusieurs ardentes heures, ils lui

ont procurées... C'est une si belle passion, la passion du beau, que

rien n'élève l'âme comme le spectacle d'un enthousiasme profond, ardent

et sincère. Et quoi que ce spectacle nous soit très fréquemment offert

dans nos théâtres à Paris, c'est toujours une véritable bonne fortune

pour nous autres critiques, quand une nouvelle occasion se présente d'en

décrire les causes et les effets. Malheureusement, je ne sais rien

prendre avec modération, et cet âpre plaisir que j'éprouve à écrire,

tournant évidemment à la manie, à l'idée fixe, eût pu avoir les

conséquences les plus désastreuses, si je ne m'étais arrêté à temps et

si je n'eusse pris la résolution de résister à cet étrange entraînement

avec une énergie désespérée. Jusqu'à présent j'ai tenu bon. Mais, sans

cette force de caractère, quelle interminable série de notes n'eussé-je

pas élevé à la gloire non seulement de toutes les représentations

remarquables qui ont eu lieu sur les théâtres lyriques depuis un mois,

mais de tous les débuts qui s'y sont succédé, comme aussi à la louange

de l'innombrable quantité de virtuoses de premier ordre qui ont donné

des concerts du plus haut intérêt, devant des auditoires immenses,

d'élite, dans tous les coins de ce fortuné Paris. Et le bonheur de

chanter ces hymnes eût été d'autant plus grand que, grâce à l'excellent

caractère de nos artistes, il est facile de les contenter, de les rendre

fiers et heureux. Un simple mot bienveillant leur suffit; il n'est pas

nécessaire de leur improviser des odes en style pindarique; de leur

crier: «Vous êtes sublimes, miraculeux, vous avez du savoir, de

l'inspiration, du génie»; et, ce qui est bien plus rare, ils ne sont

point jaloux les uns des autres, les louanges accordées à celui-ci ne

font point grincer les dents à celui-là; on peut dire du bien du

flageolet, sans que l'ophicléïde, que l'on aurait loué la veille, vous

salue moins poliment, s'il vous rencontre le lendemain. Tout ainsi

favorisait ma monomanie, tout, jusqu'à l'abondance des matières, qui

affluaient de toutes parts. Mais le serment que je m'étais fait à

moi-même de les laisser s'accumuler m'a heureusement soutenu, et aucune

ligne n'a filtré. Dieu sait s'il m'en a coûté! Mes amis avaient beau me

dire: «Voyez quel beau temps il fait; sortez de Paris, prenez l'air,

allez un peu en Californie, cela vous distraira. Quelle rage

inconcevable d'être sans cesse préoccupé de critique et de feuilletons,

quand il y a tant d'autres choses infiniment plus intéressantes (les

malheureux! ils ne comprennent pas ce charme décevant!) et plus dignes

de l'attention d'un homme intelligent. Ou bien, si vous ne voulez

visiter ni Bornéo, ni Java, ni Timor, ni les Séchelles, ni Taïti, ni

Montmorency; si vous tenez tant à votre Paris, à ses puantes fournaises

qu'on nomme rues, à son filet d'eau grise qu'on nomme la Seine, à ses

conversations saugrenues, à ses proclamations échevelées, à ses

déclarations ampoulées, à ses agitations, à ses élections, à ses

processions, à ses funèbres cortèges de chaque jour, à ses orateurs de

carrefour, à ses cholériques, à ses politiques, à ses sophistes, à ses

croque-morts; si vous ne pouvez enfin vivre que dans cet affreux bocal

rempli de scorpions et d'araignées qui s'entre-dévorent, isolez-vous, au

moins; vivez un peu pour vous; lisez vos auteurs favoris (adolescents!),

composez, faites votre œuvre (enfants!); vous êtes artistes avant

d'être critique (innocents!); tous les feuilletons ne valent pas la plus

simple romance née d'une véritable inspiration; une bonne exécution de

l'air de Nina: _Quand le bien aimé reviendra_, nous ferait verser des

larmes, et vous nous liriez un volume de vos feuilletons que nous

n'éprouverions ni la plus légère émotion, ni la moindre envie de rire

(insolents!) Vous vous jetez dans la critique comme s'il s'agissait de

sauver la patrie; mais la critique est un gouffre sans fond, et le temps

des Decius est loin de nous. De semblables dévouements sont aujourd'hui

ridicules. On ne sauve plus la patrie que pour soi.»

Pauvres gens! ils ne savent pas ce que c'est que la passion! Je sentais

bien la vérité, la solidité de leurs raisonnements; j'appréciais la

loyauté de leurs intentions; j'étais reconnaissant de leur sollicitude;

j'entreprenais de suivre leurs conseils, et je n'en succombais pas moins

à toutes les tentations qui m'étaient offertes de m'occuper plus ou

moins directement de mon dada, le feuilleton. Je me plongeais, par

exemple, dans l'étude du _Cosmos_ de M. de Humboldt; mais à peine mon

œil ébloui commençait-il à apercevoir l'ensemble du plan de ce

magnifique ouvrage, que l'annonce d'un concert me faisait fermer le

livre, et que, renonçant à apprendre le secret de la naissance des

bolides, je m'arrachais aux séductions d'une comète _(comata chevelue)_

pour courir chez Erard entendre madame Pleyel, qui, à en croire les uns,

a fait des progrès immenses, et, selon les autres, n'en a fait aucun,

par la raison qu'elle a depuis très longtemps atteint l'apogée de la

perfection. J'ai été cent fois puni de ma faiblesse; il m'a été

impossible, malgré les belles dimensions du salon d'Erard, non seulement

d'y trouver une place acceptable, mais encore d'y pénétrer. De sorte que

d'un immense feuilleton de dix colonnes tout au moins, que j'aurais

chanté sur le mode ionien aux éminentes qualités du mécanisme de madame

Pleyel, me voilà réduit à trois lignes de prose; car enfin, bien que

j'aie souvent entendu et admiré cette grande pianiste, encore

fallait-il l'entendre de nouveau cette fois pour me prononcer sur la

question à l'ordre du jour: A-t-elle fait des progrès et pouvait-elle en

faire?... question ardue et presque aussi difficile à résoudre pour les

connaisseurs que celle de savoir si la lumière zodiacale vient de

l'atmosphère du soleil, et peut-être plus importante; j'en demande

pardon à M. de Humboldt.

Les musiciens et la musique · 第 10 / 18 段