Tant il y a que, le flageolet, les flûtes, le cornet à pistons, les

pianos, les bals, les concerts de salon et les pensionnats de

demoiselles aidant, chacun sait maintenant que la partition du

_Prophète_ contient trente morceaux de divers et très beaux caractères,

sans compter quatre airs de ballet, valse, redowa, quadrille des

patineurs et galop, d'une élégance et d'un entrain irrésistibles. On

chantonne, on sifflotte, on pianotte le chœur pastoral: _La brise est

muette_, si doucement rythmé et si plein de fraîcheur; la charmante

romance: _Un jour, dans les flots de la Meuse_; le morceau d'ensemble:

_Ad nos, ad salutarem undam_, gros choral en style luthérien dont

l'accent et la couleur sont si vrais, que toutes les fois que les trois

corbeaux anabaptistes viennent le coasser, on se sent pris d'une fureur

mêlée de mépris pour ces ignobles fanatiques, et qu'on cherche sous sa

main quelque canon pour les mitrailler. Et la gracieuse pastorale:

_Pour Berthe, moi je soupire_, le magnifique arioso: _O mon fils! sois

béni!_ le songe (page colossale d'orchestration, de modulation et de

vérité dramatique), les couplets si vigoureusement rythmés et d'une

mélodie si originale: _Aussi nombreux que les étoiles_, l'arrivée des

patineurs, le trio: _Verse, verse_, si remarquable par sa sauvage

gaieté, la marche du sacre, dont le second thème est si noble, le chœur

d'enfants: _Le voilà, le roi prophète_, les couplets bachiques, l'hymne

triomphal lui-même: _Roi du ciel_, tout y passe.

Mais comme les amateurs véritables, les forts, supposent bien que leur

exécution de toutes ces admirables choses sur le flageolet, et même sur

deux flageolets, si excellente qu'elle soit, laisse un peu à désirer, la

plupart d'entre eux deviennent curieux de voir l'œuvre entière arrangée

à grand orchestre par l'auteur; et, en dépit de la mode, ils vont à

l'Opéra. Voilà pourquoi il y avait foule si compacte à la représentation

dernière, et tant de visages de joueurs de flageolet.

Quelques-uns de ces dilettanti ont bien trouvé que M. Meyerbeer avait

entièrement dénaturé leurs morceaux favoris en les arrangeant pour tant

de voix et d'instruments; souvent même ils ont été embarrassés pour les

reconnaître; mais en considération de l'originalité de la mélodie, ils

ont senti qu'il ne fallait pas trop en vouloir de son harmonie et de

son instrumentation à l'arrangeur, et ils lui ont généreusement pardonné

tout ce luxe intempestif.

Pardon, cher et illustre maître, de plaisanter de la sorte à propos de

votre œuvre immense; mais quand ma pensée se porte sur nos usages

d'industrie musicale, sur les idées incroyables que se fait de notre art

la grande majorité de ceux qui, dit-on, le font vivre en le payant, je

me sens pris de ces rires nerveux, rires de fou, rires de désespéré,

rires de damné, rires de Bertram, auxquels il faut que je cède sous

peine de me livrer à des fureurs atroces et du plus mauvais goût. A ce

sujet, si vous voulez être franc, vous conviendrez même, je le parie,

que ces procédés de torture appliqués par l'industrie à l'art et à la

poésie vous font aussi bien des fois grincer _a bocca chiusa_ de la

plupart de vos dents. Et pourtant il ne vous est pas encore arrivé, du

moins je l'espère, de recevoir une insulte pareille à celle qui, entre

mille autres, fut infligée en 1828 à ce pauvre grand poète Weber quand

son _Freyschütz_ eut été, sous le nom de _Robin des Bois_, écartelé à

l'Odéon. Il y avait alors dans le quartier Latin (quartier général des

joueurs de flageolet, et où l'on vous joue, par conséquent, depuis la

loge jusqu'à la mansarde), il y avait, dis-je, un pauvre diable qui

exerçait pour vivre une étrange industrie.

Il y a de tout dans ce Paris. Les uns trouvent leur pain au coin des

bornes, la nuit, une lanterne d'une main, un crochet de l'autre; ceux-ci

le cherchent en grattant le fond des ruisseaux des rues; ceux-là en

déchirant le soir les affiches qu'ils revendent aux marchands de papier;

de plus utiles équarrissent les vieux chevaux à Montfaucon. Celui-là

équarrissait la musique des grands maîtres en général, et celle de Weber

en particulier. Vous croyez peut-être deviner déjà le nom de mon homme,

et je vous vois rire d'ici; eh bien! pas du tout, _ce n'est pas lui_; le

mien se nommait Marescot, et son métier était de transcrire toute

musique pour deux flûtes, pour une guitare ou pour flûte et guitare, et

surtout pour deux flageolets, et de la publier. La musique de Weber ne

lui appartenant pas (tout le monde sait qu'elle _appartenait_ à l'auteur

des paroles et des perfectionnements que _Robin des Bois_ avait dû subir

pour être digne d'apparaître à l'Odéon[47]), il n'osait la publier ni la

vendre, et c'était un grand crève-cœur pour lui, car, disait-il, il

avait une idée qui, appliquée à un certain morceau de cet ouvrage,

devait lui _rapporter gros_. En ma qualité d'étudiant flûtiste et

guitariste, je connaissais ce malheureux. Nos tendances musicales

n'étaient pas précisément les mêmes, et je dois avouer qu'il m'est

arrivé plus d'une fois de lui laisser soupçonner que je l'appréciais. Je

m'oubliai même un jour jusqu'à lui dire le demi-quart de ma pensée. Ceci

nous brouilla un peu, et je demeurai six mois sans mettre les pieds dans

son atelier. Malgré tous les crimes et toutes les infamies dont il

s'était couvert à l'égard des grands maîtres, il avait un aspect assez

misérable et des vêtements passablement délabrés. Mais voilà qu'un beau

jour je le rencontre marchant d'un pas leste sous les arcades de

l'Odéon, en habit noir tout neuf, en bottes entières et en cravate

blanche; je crois même, tant la fortune l'avait changé, qu'il avait les

mains propres ce jour-là. «Ah, mon Dieu, m'écriai je, tout ébloui en

l'apercevant, auriez-vous eu le malheur de perdre un oncle en Amérique,

ou de devenir collaborateur de quelqu'un dans un nouvel opéra de Weber,

que je vous vois si pimpant, si rutilant, si ébouriffant?--Moi!

répondit-il, collaborateur? ah bien, oui; je n'ai pas besoin de

collaborer; j'élabore tout seul la musique de Weber, et bien je m'en

trouve. Cela vous intrigue; sachez donc que j'ai réalisé mon idée, et

que je ne me trompais pas quand je vous assurais qu'elle valait gros,

très gros, extraordinairement gros. C'est Schlesinger, l'éditeur de

Berlin, qui possède en Allemagne la musique de _Freyschütz_; il a eu la

bêtise de l'acheter; quel niais! Il est vrai qu'il ne l'a pas payée

cher. Or, tant que Schlesinger n'avait pas publié cette musique

baroque, elle ne pouvait, ici, en France, appartenir qu'à l'auteur de

_Robin des Bois_, à cause des paroles et des perfectionnements dont il

l'a ornée, et je me trouvais dans l'impossibilité d'en rien faire. Mais

aussitôt après sa publication, à Berlin, elle est devenue propriété

publique chez nous, aucun éditeur français n'ayant voulu, comme bien

vous le pensez, payer une part de sa propriété à l'éditeur prussien pour

une composition pareille. J'ai pu aussitôt me moquer des droits de

_l'auteur_ français et publier sans paroles mon morceau, d'après mon

idée. Il s'agit de la prière en _la bémol_ d'Agathe au troisième acte de

_Robin des Bois_. Vous savez qu'elle est à trois temps, d'un mouvement

endormant, et accompagnée avec des parties de cor syncopées très

difficiles et bêtes comme tout. Je m'étais dit qu'en mettant le chant

dans la mesure à six-huit, en indiquant le mouvement _allegretto_, et en

l'accompagnant d'une manière intelligible, c'est-à-dire avec le rythme

ordinaire dans cette mesure (une noire suivie d'une croche, le rythme

des tambours dans le pas accéléré), cela ferait une jolie chose qui

aurait du succès. J'ai donc écrit ainsi mon morceau pour flûte et

guitare, et je l'ai publié, tout en laissant le nom de Weber. Et cela a

si bien pris, que je le vends, non par centaines, mais par milliers, et

chaque jour la vente en augmente. Il me rapportera à lui seul plus que

l'opéra entier n'a rapporté à ce nigaud de Weber, ni même à M. de

Castil-Blaze, qui pourtant est un homme bien adroit. Et voilà ce que

c'est que d'avoir des idées.»

Que dites-vous de cela, cher maître? Je suis presque sûr que vous allez

me prendre pour un historien et que vous ne croirez pas un mot de mon

récit. Et tout en lui est vrai néanmoins et j'ai longtemps conservé un

exemplaire de la sublime prière de Weber ainsi transfigurée par l'idée

et pour la fortune de M. Marescot, éditeur de musique et professeur de

flûte et de guitare, établi rue Saint-Jacques, au coin de la rue des

Mathurins.

Convenez que c'est une belle chose, en fait d'art, que le suffrage du

plus grand nombre!...

Pour en revenir à la reprise du _Prophète_, il me semble, à part le

petit accident causé par la faiblesse de quelques pauvres femmes des

chœurs, que vous avez dû être content de vos interprètes. Il y avait

dans tous ardeur, zèle et enthousiasme. Madame Viardot a été admirable

comme toujours; c'est chez elle une habitude enracinée. Roger ne fut

jamais, depuis qu'il est à l'Opéra, si bien en voix, ni en verve plus

heureuse. Il nageait en pleine passion et dominait toutes vos terribles

rumeurs musicales des sons de sa voix stridente et hardie jusqu'à

l'insolence ce jour-là. Dans la scène de l'église, dont la mise en

scène et la pantomime des deux acteurs principaux sont des

chefs-d'œuvre, madame Viardot et Roger ont fait frissonner toute la

salle. C'était donc justice de les rappeler aussi souvent qu'on l'a fait

pendant et après la représentation. Mais on a été, ce me semble, d'une

parcimonie d'applaudissements choquante à l'égard de Levasseur, qui a

dit avec une habileté et une justesse d'intonation bien remarquables

toutes les parties de son rôle et surtout ses couplets: _Aussi nombreux

que les étoiles_ dont la mélodie roule sur deux octaves pleines de _mi à

mi_, et qu'il n'est pas facile de chanter de cette façon. Madame

Castellan était aussi en beauté de voix, elle n'a rien laissé à désirer

sous le rapport de la justesse ni de la pureté des sons. Entre nous, son

rôle est écrit un peu haut, et il contient des traits qu'elle est

obligée d'arracher en penchant la tête de côté dans l'effort de l'action

laryngienne, et en faisant une grimace trop comique pour sa jolie

figure.

Là, en confidence, sont-ce vos cantatrices qui vous ont _imposé_ toutes

ces vocalises d'un si singulier effet, ou est-ce vous qui les leur avez

_confiées_? Il y a eu, dites-vous, entre l'auteur et les virtuoses

échange de procédés. Je m'en doutais. C'est bien triste. Le public

n'aime pas trop cela comme musique, malgré tous ses applaudissements; ne

le croyez pas, il s'étonne, il acclame quand le tour est fait, comme

s'il assistait aux périlleux exercices des artistes de l'Hippodrome,

voilà tout. Quant à moi, je vous avouerai que ces contorsions de gosier

me font un mal épouvantable, abstraction faite même des atteintes

portées à l'expression et aux convenances dramatiques. Leur bruit

m'attaque douloureusement toutes les fibres nerveuses; je crois entendre

passer la pointe d'un diamant sur une vitre ou déchirer du calicot. Vous

savez si je vous aime et vous admire; eh bien, j'ose affirmer que dans

ces moments-là, si vous étiez près de moi, si la puissante main qui a

écrit tant de grandes, de magnifiques et de sublimes choses était à ma

portée, je serais capable de la mordre jusqu'au sang.......

HEROLD

ZAMPA

27 septembre 1835.

Je ne connaissais de l'ouvrage d'Herold, avant la reprise qu'on en a

faite dernièrement, reprise dont je ne saurais parler sans aller sur les

brisées de mon spirituel collaborateur M. J. J.[48] que les lambeaux que

lui ont arrachés les orgues de barbarie, les vaudevilles et les

contredanses. A l'époque de ses premières représentations, je me

trouvais en Italie, m'inquiétant fort peu de ce qui se faisait à

l'Opéra-Comique de Paris, fréquentant beaucoup les théâtres, cependant

non pas ceux de San Carlo, del Fondo, de Valle, de la Pergola ou de la

Scala, où je n'eusse rien entendu de mieux ni même de comparable à ce

que nous avons au théâtre Favart, mais bien les théâtres antiques de

Pompéi, de San Germano, de Tusculum, de Rome, où, en courant sur les

gradins, sous les voûtes, le long des corridors déserts, la brise du

soir joue des airs d'une expression à laquelle Coccia, Schiafogatti,

Focolo ni même Vaccaï, n'atteindront jamais.

A la vérité, l'exécution et la mise en scène ne contribuaient pas peu au

prestige de ces chants de la nuit. D'abord le vent ne change rien au

texte que le grand compositeur des mondes lui a confié, il est triste ou

gai, violent ou folâtre suivant l'ordre de l'_eterno maëstro_, il rugit,

il pleure ou il soupire doucement, mais il ne brode jamais, ne surcharge

point de nauséabondes appogiatures ses mélodies primitives, et ne fait

pas de _cadenze_; pour les décors il ne faut pas chercher à les décrire,

surtout quand il s'agit du théâtre tragique de Pompéi, du haut duquel on

avait à droite le Vésuve, dont la tête agitait avec fracas une

effrayante aigrette, pendant qu'un rouge collier de lave reposait avec

une majesté sombre sur sa poitrine fatiguée, à gauche la riante mer de

Naples, où

La lune ouvrait dans l'onde

Son éventail d'argent;

et par-dessus toute cette magie du ciel, de la terre, des feux et des

eaux, un silence sublime, pas d'importun bavardage, pas de stupides

observations, pas d'irritants applaudissements, pas de public enfin, et

quelquefois un spectateur unique pour un tel opéra.

O souvenirs! ô Italie! ô liberté! ô poésie! ô damnation! Je suis obligé

de m'occuper de l'Opéra-Comique!!! J'ai lu et vu la pièce, donc le plus

fort est fait. Il s'agit de _Zampa_ ou _la Fiancée de marbre_. On va

probablement me la jeter, la pierre, si je dis ce que je pense de cette

production tant vantée.

Mais qu'importe! Herold n'existe plus, et bien que, de l'avis de celui

qui a retourné l'aphorisme, on doive _des égards aux morts_, je crois

devoir la vérité à l'art qui est vivant et progresse toujours. Ainsi, en

un mot comme en cent, je n'aime pas _Zampa_, et voilà pourquoi: il y a

bien là dedans ce qui ne se trouve pas souvent à l'Opéra-Comique, de la

musique, il y a même de beaux morceaux d'ensemble; mais comme œuvre

complète, comme partition qui, par son sujet, indique, quoi qu'on puisse

dire, une prétention mal déguisée à faire le pendant du _Don Juan_ de

Mozart, _Zampa_ me paraît mauvais. Autant l'un est vrai, d'une allure

rapide, élégante et noble, autant l'autre est faux, entaché de lieux

communs et de vulgarisme. Une comparaison entre les paroles des deux

partitions fera mieux comprendre la différence que je trouve entre les

deux musiques. Chacun connaît le mordant, l'originalité et la vérité un

peu crue des expressions du _Don Juan_ de Mozart dans le dialogue; celui

d'Herold s'exprime ainsi dans une orgie:

Nargue du vent et de l'orage,

Quand d'aussi bon vin

Mon verre est plein,

Buvons! car peut-être un naufrage

Finira demain

Notre destin.

Ailleurs, au moment de violer une jeune fille, il lui dit sans rire:

«Cède, cède à mes lois», et sa victime échevelée répond:

Dissipez mes alarmes;

Est-ce donc par des larmes

Que l'on peut être heureux?

Souscrivez à mes vœux.

Il n'y a au monde que l'Opéra-Comique où l'on puisse entendre de pareils

vers: eh bien! en général, la musique de _Zampa_ n'a guère plus

d'élévation dans la pensée, de vérité dans l'expression, ni de

distinction dans la forme. Seulement il est bien sûr que l'auteur des

paroles n'a attaché aucune importance aux rimes qu'il jetait au

musicien, tandis que celui-ci s'est battu les flancs en maint endroit

sans pouvoir s'élever au-dessus de son collaborateur. Du moins ai-je été

affecté par cette musique absolument comme les poètes le seront par les

lignes que je viens de citer. En outre, le style n'a pas de couleur

tranchée; il n'est pas chaste et sévère comme celui de Méhul; exubérant

et brillant comme celui de Rossini; brusque, emporté et rêveur, comme

celui de Weber; de sorte qu'à bien prendre, tout en participant un peu

des trois écoles allemande, italienne et française, Herold, sans avoir

un style à lui, n'est cependant ni Italien, ni Français, ni Allemand. Sa

musique ressemble fort à ces produits industriels confectionnés à Paris

d'après des procédés inventés ailleurs et légèrement modifiés; c'est de

la musique parisienne. Voilà la raison de son succès auprès du public de

l'Opéra-Comique, qui représente à notre avis la moyenne classe des

habitants de la capitale, tandis qu'elle obtient si peu de crédit parmi

les amateurs ou artistes qu'un goût plus délicat, une organisation plus

complète, un raisonnement plus exercé distinguent éminemment de la

multitude.

Les motifs de ce jugement sévère ressortiront plus plausibles de

l'examen que nous allons faire de la partition de _Zampa_. L'ouverture

me semble mauvaise pour la forme comme pour le fond. Elle se compose de

quatre ou cinq motifs différents, empruntés à l'opéra, et enchaînés à la

suite les uns des autres sans aucune espèce de liaison. L'harmonie

d'ensemble, l'unité, n'existe donc pas. C'est un pot-pourri et non une

ouverture. Je sais bien que ce système commode a été adopté par Weber

pour ses immortelles ouvertures du _Freyschütz_, d'_Obéron_,

d'_Euryanthe_, et de _Preciosa_; mais Weber, en empruntant des thèmes à

la partition pour l'ouverture, avait trouvé l'art de les unir

intimement, de les engrener, de les fondre en un tout homogène, avec

tant d'adresse, avec un sentiment si exquis, que le procédé

disparaissait pour ne laisser voir que la beauté du résultat. Il jetait

à la vérité de l'argent, du cuivre et de l'or, dans la masse en fusion,

mais il savait en combiner l'alliage, et quand la statue sortait du

moule, sa couleur sombre n'accusait qu'un seul métal, le bronze. En

outre, dans l'ouverture de _Zampa_, si on en excepte le premier

_allegro_ qui a du feu et une certaine énergie sauvage, les mélodies ne

sont ni bien neuves ni bien saillantes; l'avant-dernière surtout, formée

de petites phrases sautillantes, comme Rossini en a laissé tomber

quelquefois de sa plume quand il était las de composer, me paraît

vraiment misérable et sottement coquette. Je signalerai également dans

l'ouverture le défaut qu'on remarque dans tout l'opéra: c'est l'abus des

appogiatures, qui dénature tous les accords, donne à l'harmonie une

couleur vague, sans caractère décidé, affaiblit l'âpreté de certaines

dissonances ou l'augmente jusqu'à la discordance, transforme la douceur

en fadeur, fait minauder la grâce et me paraît enfin la plus

insupportable des affectations de l'École parisienne. Quant à

l'instrumentation, je n'en saurais rien dire, sinon qu'elle est

suffisante en général, mais qu'à la _coda_ les coups de grosses caisses

sont tellement multipliés, rapides et furibonds, qu'on est tenté de rire

ou de s'enfuir.

Le premier air de Camilla, en _la_ bémol: _A ce bonheur suprême_, est au

contraire plein de candeur et de pureté; l'harmonie en est simple, et

les dessins d'accompagnement bien choisis, jusqu'à l'entrée de

l'_allegro_ en _mi_ naturel, où le coquet prétentieux de l'École

parisienne recommence. A ce morceau succède un chœur d'hommes, dont la

mélodie vive et gaie n'est pas exempte d'affèterie, mais dont le

principal défaut consiste dans la subalternéité des voix. Le thème est

exécuté à l'orchestre par les premiers violons, tandis que sur la scène

le chœur marque les temps forts de la mesure en plaquant l'harmonie;

tellement que les premiers ténors, au lieu de suivre une marche tant

soit peu mélodique, ne font entendre que des _ut_ pendant les huit

premières mesures. Ce n'est donc pas un chœur, mais seulement un thème

instrumental chargé d'un inutile accompagnement vocal. Ce moyen facilite

beaucoup la tâche des choristes; aussi aiment-ils fort les compositeurs

qui en font usage: à leur avis, ceux-là seulement savent écrire pour les

voix. La ballade obligée du premier acte est extrêmement simple, elle a

bien les allures d'une complainte de jeunes filles; mais ce style

enfantin ne dégénère-t-il pas un peu en niaiserie? Pour moi la chose

n'est pas douteuse; je retrouve là toute la naïveté de l'École

parisienne.

Je saute un trio assez pâle, pour arriver au grand quatuor de l'entrée

de _Zampa_. Ce morceau, d'un style ferme, essentiellement dramatique,

bien conduit, bien modulé, et exempt de ces désespérantes appogiatures

que nous reprochons tant à l'auteur, est sans comparaison le meilleur de

l'opéra. La partie du trembleur Dandolo est fort comique; l'idée de le

faire chanter presque constamment en triolets contrariés par le rythme

binaire de tout le reste de la masse harmonique, est ingénieuse; et

l'allegro qui succède à l'aparté est plein de force et d'éclat. La

grande progression de tierces descendantes à l'unisson qui se trouve

vers la _coda_, se trouve en opposition directe avec l'expression

indiquée par les paroles: on ne dit pas ainsi: _Hélas! la force

m'abandonne!_ On ne crie pas si fort pour l'ordinaire quand _on se sent

mourir_; mais comme la scène en général est montée au ton de l'anxiété

et de l'effroi, cette idée rendant à merveille le dernier de ces deux

sentiments, il serait injuste de chicaner le compositeur à ce sujet. Il

me semble seulement qu'il eût dû exiger de l'auteur du libretto des

paroles en concordance parfaite avec sa belle inspiration musicale;

rien n'était plus facile que ce changement. Le finale commence par un

chœur de corsaires, chœur véritable, la pensée musicale se trouvant

réellement dans les voix; il est coupé en phrases de trois mesures, et

le rythme entremêlé de syncopes en est assez piquant; mais on ne saurait

le compter pour un morceau à cause de son laconisme. L'entrée des jeunes

filles ramène encore le défaut que nous avons signalé plus haut; le

chant est dans l'orchestre, et les trois parties de soprani et contralti

n'exécutent qu'un remplissage d'harmonie dépourvu de tout intérêt. De

pareils chœurs sont de véritables fictions. Ce n'est pas à faire

chanter sur le théâtre une partie de seconde clarinette par les soprani,

de second ou de troisième cor par les ténors, et de basson par les

basses, que consiste l'art d'employer les masses chorales. C'est aux

Italiens que nous devons cette découverte, précieuse pour la paresse des

compositeurs et l'incapacité des exécutants. Dans le reste du finale, la

voix reprend cependant le rang auquel elle a droit dans l'échelle

musicale; le thème: _Au plaisir, à la folie_, qui avait été déjà entendu

dans l'ouverture, reparaît à la fin, interrompu par un aparté plein de

terreur, dont le contraste est d'un excellent comique. Voilà une idée

vraiment musicale, comme n'en trouvent pas souvent les faiseurs de

_libretti_; aussi le compositeur ne l'a-t-il pas manquée.

La prière des femmes, qui ouvre le second acte, est bien innocente; on

distingue pourtant dans la ritournelle un enchaînement d'accords

parfaits d'une heureuse originalité.

Les musiciens et la musique · 第 8 / 18 段