A ce dernier vers, les voix se divisant forment une harmonie inattendue

dans le ton d'_ut_ majeur, sans accompagnement, et modulant de proche en

proche, ramènent le thème de l'hymne en _la bémol_, repris alors par le

chœur tout entier, et accompagné de toute la force des archets par le

grand rythme des basses et violons déjà entendu au début. A partir de

cette entrée du chœur, cette gravité devient si terrible, chaque temps

de la mesure est frappée avec tant de force, les voix se heurtent en

dissonances si âpres, il y a dans tous les accents, dans toutes les

formes mélodiques, un si épouvantable mélange du style religieux et du

style frénétique, qu'il fallait un effort vraiment extraordinaire pour

terminer un tel _crescendo_ par un effet supérieur à tout ce que nous

venons de signaler. Voici comment M. Meyerbeer y est parvenu. Après

quelques mots prononcés à voix basse, les moines font signe aux

assistants de se mettre à genoux et les bénissent en traversant

lentement les différents groupes. Alors, dans un paroxysme d'exaltation

fanatique, tout le chœur reprend le premier thème: _Pour cette cause

sainte_, mais cette fois, au lieu de diviser les voix en quatre ou cinq

parties, comme auparavant, le compositeur les rassemble à l'unisson et à

l'octave en une seule masse compacte, au moyen de laquelle la tonnante

mélodie peut braver les cris de l'orchestre et les dominer tout à fait;

en outre, de deux en deux mesures, dans les intervalles de silence qui

séparent chaque membre de la phrase, l'orchestre se gonfle jusqu'au

_fortissimo_, et au moyen d'une attaque intermittente des timbales

secondées d'un tambour, produit un râlement étrange, inouï, qui frappe

de consternation l'auditeur le plus inaccessible à l'émotion musicale.

Cette sublime horreur me paraît supérieure à tout ce qu'on a tenté de

pareil au théâtre depuis de longues années; et, sans rien ôter à _Robert

le Diable_ de son rare mérite, je dois ajouter que, sans en excepter le

fameux trio, je n'y trouve pas le pendant de cette immortelle peinture

du fanatisme. Le duo qui lui succède est presque à la même hauteur; je

crois, cependant, que les modulations y sont trop multipliées; mais les

plus hétérogènes y sont présentées avec tant d'adresse, que l'unité du

morceau n'en souffre que peu. L'un des plus saillants épisodes me paraît

être la cavatine: _Tu l'as dit; oui, tu m'aimes_, dont le chant si

tendre reçoit un nouveau charme des réponses en écho des violoncelles,

et dont l'instrumentation générale a tant de grâce et de délicatesse. La

péroraison ensuite étonne par sa hardiesse, parfaitement motivée, il est

vrai, mais non moins réelle: le duo finit à peu près en _récitatif_, par

_un solo_, et sur la _note sensible_. Ce dénoûment musical, si contraire

à nos habitudes, semble devoir manquer de la force et de la chaleur

nécessaires à la conclusion d'un tel acte; et, tout au contraire, la

dernière exclamation de Raoul: _Dieu, veillez sur ses jours, et moi je

vais mourir_, est si déchirante, que l'effet de l'_ensemble mesuré_ le

plus vigoureux ne saurait lui être supérieur.

L'air de danse qui ouvre le cinquième acte est fort court, mais

remarquable par son élégance chevaleresque; les interruptions, causées

par le son lointain des cloches, y sont habilement placées. Le morceau

de Raoul, à son entrée au milieu du bal, me semble manquer de mouvement

dramatique; le récitatif n'en est pas, pour moi du moins, assez serré;

les silences, placés dans la partie vocale entre chaque vers,

refroidissent le débit et brisent l'élan de la passion au moment de sa

plus grande puissance. Peut-être, par ces lacunes, le compositeur a-t-il

voulu rendre l'espèce de suffocation qui coupe la parole d'un homme

bouleversé d'horreur comme doit l'être Raoul dans un pareil moment. Ce

serait fort naturel, il est vrai; mais je crois qu'un pareil degré de

vérité n'est pas celui qui convient à un grand théâtre comme l'Opéra, où

l'éloignement et le bruit de l'orchestre empêchent le spectateur de

remarquer l'expression du visage, le tremblement nerveux, la respiration

haletante de l'acteur et les mille finesses de pantomime, qui, en

complétant la pensée du compositeur, peuvent seules la justifier tout à

fait. J'en dirai autant de l'air suivant: _A la lueur de leurs torches

funèbres_, dont le plus grand tort, à mon sens, est d'être un air. Le

drame s'arrête évidemment pour laisser le chanteur faire sa description

des désastres qui ensanglantent Paris. A peine les protestants ont-ils

appris le massacre de leurs frères, qu'ils doivent, au contraire,

interrompre par un cri le porteur de la nouvelle, et se précipiter hors

de la salle du bal sans écouter d'inutiles détails.

Le trio suivant est conçu tout autrement; quoique fort long, puisqu'il

remplit à lui seul presque tout le dernier acte, il est si admirablement

conduit qu'il ne paraît guère plus long qu'un morceau ordinaire. Le

début est jeté dans un moule nouveau.

Ces interrogatoires sévères de Marcel, auxquels répondent pieusement les

voix des deux amants; les sons graves et pleins de tristesse de la

clarinette-basse, seul accompagnement du chant de Marcel; ce silence

même du reste de l'orchestre, tout concourt à donner à l'ensemble

musical de cette scène quelque chose de grandiose et d'imprévu dans sa

solennité.

Les chœurs entendus dans le temple voisin, chantant le choral de Luther

au milieu des cris des meurtriers et de leurs rauques fanfares,

produisent un contraste des plus saisissants. Ce chant d'assassins et

celui des trompettes qui l'accompagnent, sont d'ailleurs, même pris

isolément, d'une expression atroce. L'auteur a su la leur donner par un

moyen fort simple, mais qu'il fallait trouver, et, de plus, qu'il

fallait oser employer: c'est l'altération de la sixième note du mode

mineur. La phrase brutale dans laquelle cette note est jetée en _la_

mineur et le _fa_ (sixième note), qui devrait être naturel, est

constamment _dièzé_. L'effet vraiment horrible qui en résulte est un

nouvel exemple du caractère prononcé des combinaisons auxquelles cette

note, avec ou sans altérations, peut donner lieu. Gluck en avait déjà

tiré plusieurs fois grand parti, d'une autre manière; je ne citerai que

la basse célèbre de l'air du troisième acte d'_Iphigénie en Tauride_,

sous le vers:

Ah! ce n'est plus qu'aux sombres bords.

L'air est en _sol_ mineur, et la basse arrivant par degrés conjoints sur

le _mi naturel_ à l'endroit que j'indique, cette note imprévue répand

tout à coup sur l'harmonie une teinte noire et lugubre qui donne le

frisson. Dans _les Huguenots_, elle resplendit au contraire, mais comme

une épée nue; il y a de la joie dans son accent, mais de cette joie que,

dans toutes les guerres de religion, les vainqueurs empruntent aux

tigres et aux cannibales. Placée dans les trompettes, cette note, grâce

au timbre perçant de l'instrument, redouble d'âpreté et grince alors

avec une férocité diabolique. Ce n'est pas là une des moindres

inventions de M. Meyerbeer, dans une œuvre où, à côté de tant de

beautés d'expression, les combinaisons nouvelles brillent en si grand

nombre.

Sans tenir compte des rares morceaux des _Huguenots_, dont le style ne

se maintient pas à la hauteur des autres comme, par exemple, le solo de

Marcel avec les harpes: _Voyez, le ciel s'ouvre_, beaucoup de gens

entraînés par la force créatrice qui se manifeste si fréquemment dans

cette partition, n'hésitent pas à la placer au-dessus de son aînée.

Cette préférence n'enlève rien à l'admiration due à _Robert le Diable_;

nous la croyons tout à fait méritée, et l'auteur lui-même probablement

ne nous démentirait pas.

LE PROPHÈTE

I

29 avril 1849.

* * * * *

On voit que l'amour tient peu de place dans l'action de ce livret, mais

tant d'autres passions tendres le remplacent, que l'intérêt ne languit

pas un seul instant. Tout y est disposé en outre pour la plus grande

gloire du compositeur, et d'habiles et saisissants contrastes y sont

ménagés pour le plaisir des yeux; il réunit donc toutes les conditions

voulues aujourd'hui pour un excellent poème d'opéra.

Après avoir produit à Paris deux ouvrages tels que _Robert_ et _les

Huguenots_, c'était une tâche immense pour M. Meyerbeer d'aborder une

troisième fois la scène lyrique. Il y avait même un certain danger pour

lui dans ce sujet du _Prophète_, tout dramatique et musical qu'il soit,

à cause de certaines ressemblances qu'il présente avec celui des

_Huguenots_.

Je veux parler de l'obligation où il mettait le compositeur de recourir

encore à l'emploi fréquent d'un thème religieux (celui des anabaptistes)

et du style grave, sombre même, que les caractères de ces fanatiques

rendait obligatoire, comme avait déjà fait le Marcel des _Huguenots_.

Mais le grand maître a habilement vaincu cette difficulté. Le choral

latin: _Ad nos venite, miseri_, est bien choisi d'abord, et son

caractère lugubre prend un aspect de plus en plus terrible au fur et à

mesure que le fanatisme de la nouvelle secte va se propageant et

grandissant.

Au lever de la toile, deux paysans dialoguent une charmante musette,

pleine de fraîcheur et d'originalité.

Le chœur: _La brise est muette_, est doux et gracieux, on remarque dans

l'orchestre des effets neufs de pizzicato unis à des traits de petite

flûte. Après une jolie cavatine de Berthe, on est frappé de la couleur

étrange du psaume des trois anabaptistes chanté à l'octave et à

l'unisson par deux voix de basse et un ténor. La scène révolutionnaire

commence: tous les murmures, les exclamations, les bruits de l'émeute

sont reproduits par la musique avec un bonheur inouï, et la rumeur

populaire toujours grandissante éclate enfin sur une reprise du psaume

anabaptiste avec une fureur dont les émeutes réelles ne nous ont pas

encore donné une idée. Cela fait frémir. On sent que le plus terrible

des fanatismes, le fanatisme religieux est de la partie. Ce chœur est

si extraordinaire, qu'il faut regretter de le trouver au premier acte.

Ces coups de foudre rendent toujours, pendant plus ou moins de temps,

l'oreille insensible aux sons qui leur succèdent, et il serait à désirer

qu'ils éclatassent à la fin des actes seulement. Le récitatif suivant

est d'un grand intérêt tant pour la diction vraie des paroles que pour

la manière habile avec laquelle sont disposés les accompagnements. La

romance à deux voix: _Un jour dans les flots de la Meuse_, est empreinte

de la naïveté que comportait le caractère des deux paysannes Berthe et

Fidès. Il est malheureux qu'à la fin, des vocalisations de cantatrices

et même une vraie _cadenza_ viennent dissiper la douce illusion qu'avait

fait naître le morceau. Il n'y a plus alors de Berthe, ni de Fidès, nous

entendons mademoiselle Castellan et madame Viardot qui, pour chanter en

_prime donne_ italiennes, oublient leurs personnages un instant.

Une délicieuse valse vocale et instrumentale ouvre le second acte. Dans

la douce et mélancolique cavatine de Jean qui lui succède, j'ai remarqué

une véritable faute que je suis bien aise de relever ici. J'aurais trop

à louer, et ma prose deviendrait bientôt insupportable, si quelques

grains du poivre de la critique ne venaient en relever la fadeur. M.

Meyerbeer, ce grand maître des contrastes, doit mieux qu'un autre

concevoir cela. Il faut que tout le monde vive.

Voici ce dont il s'agit. Les paroles sont: _Le jour baisse, et ma mère

sera bientôt de retour_. Sans doute _le jour baisse et ma mère_ forment

une fin de vers, mais ce n'était pas une raison pour placer le repos

après le mot _mère_. Il est évident, au contraire, qu'il faut s'arrêter

après _le jour baisse_ et dire l'autre membre de phrase sans

interruption.

On remarque plusieurs effets sinistres sous le dialogue des anabaptistes

et un charmant _smorzando_ à la fin du chœur: _Bonsoir, ami, bonsoir!_

le songe de Jean est une des grandes pages de la partition. C'est un

récitatif _obligé_, où l'orchestre lutte d'expression avec le chant et

la parole. Un thème admirable est d'abord proposé par un cornet placé

_sous le théâtre_, un trémolo suraigu de violons accompagne la voix,

puis le thème du cornet reparaît et circule dans tout l'orchestre

jusqu'au mot _maudit!_ qu'un horrible et sourd hurlement instrumental

semble lancer de l'enfer. Le mot _clémence_, au contraire, surgit avec

bonheur d'une modulation suave et inattendue. La romance: _Il est un

plus doux empire_, est d'une mélodie fraîche dont la grâce devient plus

tendre quand, vers la fin, la voix forme duo avec le cor. Roger a dit

en maître toute cette scène. Le premier air de Fidès: _O mon fils, soit

béni!_ si admirablement chanté par madame Viardot, est du plus beau

style; c'est vrai et touchant; les interjections des instruments à vent

secondent et renforcent l'expression; les silences même de la voix et de

l'orchestre y concourent, ainsi que l'heureuse entrée du mode majeur à

la péroraison. Ce morceau a vivement impressionné l'auditoire.

Il y a une grande énergie dans le trio: _Oui, c'est Dieu qui t'appelle

et t'éclaire!_ Mais ce qui domine dans cette fin d'acte, c'est

l'attendrissement produit par la scène où Jean, écoutant à la porte de

la chambre où repose sa mère endormie, l'entend le bénir encore dans son

sommeil. La voix de Fidès n'est point en réalité entendue du spectateur;

l'orchestre la représente, et les fragments de l'air précédent de la

vieille mère, reproduits par le cor anglais sous une harmonie de violons

en sourdine, prennent un caractère aussi mystérieux que tendrement

solennel. C'est délicieux. Une hardie dissonance est habilement placée

sous le dernier cri de Jean: _Adieu, ma mère!_ Un autre cri d'une

étonnante et terrible vérité est celui que poussent les femmes menacées

par la hache des anabaptistes après le chœur féroce: _Du sang! Que Juda

succombe!_ Il faut louer aussi beaucoup l'air de Zacharie.

Les roulades dans le style de Hændel s'accordent ici on ne peut mieux

avec l'accent de triomphe de ce sombre fanatique.

Mais voici le ballet, et tout ce que la musique instrumentale a de plus

charmants caprices va se faire entendre pour lui. On connaît la grâce

exquise des airs de danse de _Robert_ et des _Huguenots_; ceux-ci ne

leur cèdent en rien. Ils commencent par un allegro et l'orchestre est

accompagné par les voix, chantant:

Voici les laitières,

Lestes et légères.

J'ai remarqué là des détails ravissants que le bruit produit par la

première apparition des patineurs a presque entièrement dérobés à

l'attention de l'auditoire. L'allegro à _six-huit_, avec l'accentuation

continuelle de la fin de chaque temps de la mesure, sur lequel les

principaux groupes de patineurs viennent ensuite faire leurs amusantes

évolutions, est d'une originalité que lui dispute seul l'air suivant,

espèce de valse lente, terminée par une _coda_ à deux temps pressés d'un

effet neuf et inattendu qui a fait éclater en applaudissements toute la

salle. Il y a encore une charmante redowa. Les airs de danse seuls

suffiraient à faire la fortune de l'éditeur de cette immense partition.

Après le ballet vient un trio pour voix d'hommes: _Verse, verse, frère!_

original, coloré, d'un rythme franc, plein d'effets curieux

_d'instrumentation vocale_, et dont le thème est ramené de la façon la

plus heureuse pour un trait de la voix de basse. Ce trio a été couvert

d'applaudissements. Une belle phrase de violoncelle annonce l'entrée de

Jean, pensif et soucieux. Le chœur: _Trahis!_ est d'un admirable

emportement, et la pédale syllabique des voix du peuple, sous le solo du

prophète, est une belle et dramatique combinaison.

Il faut en dire autant de ces sonneries de trompettes, qui, des divers

coins de la place de Munster, se mêlent hardiment avec une apparente

confusion, résultant de l'ordre le plus savant, au chant de

Jean-l'Enthousiaste. Le thème du finale: _Roi du ciel et des anges_, a

l'avantage d'être simplement rythmé et de se graver promptement dans la

mémoire de l'auditeur.

Au quatrième acte, se fait remarquer d'abord le chant de l'aumône, bien

humble, bien triste et merveilleusement accompagné par l'accent lugubre

des clarinettes dans le chalumeau. Plus loin, au dessus des deux

clarinettes soutenant l'accord dissonant de seconde, s'élève avec

bonheur une charmante phrase de violon.

Les vocalisations à deux voix sur ces mots: _Je t'ai perdu_, me

choquent, je dois l'avouer. Jamais, ce me semble, de pareils tours de

gosier n'ont convenu à l'expression d'une douleur humaine et profonde

comme celle de ces deux femmes, femmes du peuple d'ailleurs, simples et

pauvres, dont le chant, en aucun cas, ne devrait avoir de prétention à

la virtuosité.

Je passe rapidement sur le duo entre Berthe et Fidès, pour arriver à la

scène du couronnement. Elle s'ouvre par un thème de marche bien

nettement dessiné et élégant, que proposent d'abord les violoncelles, et

que reprend avec bonheur le cornet. Puis la cérémonie commence. Ici

toutes les cataractes de l'harmonie s'ouvrent. L'orchestre, le chœur,

l'orgue, les fanfares de Sax; c'est un tumulte musical admirablement

combiné, où se succèdent le _Te Deum laudamus_ en faux-bourdon, un hymne

d'enfants de chœur sur le thème favori déjà entendu au premier acte

dans le récit du songe de Jean, les bruits triomphaux, et les

malédictions de la vieille Fidès. La scène où le prophète renie sa mère

est sublime d'expression harmonieuse; la question de Jean: _Suis-je ton

fils?_ se répète sur deux accords de l'effet le plus saisissant et le

plus inattendu, auxquels l'association des timbres de la clarinette

basse et des violons divisés en trémolo à l'aigu prête un caractère

extraordinaire. La partie de chant présente là des difficultés

d'intonation qu'un musicien consommé tel que Roger peut seul surmonter

avec assurance. Les interjections de Fidès sont remarquables par leur

accent vrai, jusqu'au moment où part en gamme une série rapide de _non,

non, non, non_, et un arpège vocal qui ne me paraissent pas appartenir

au style dramatique sérieux.

Les sanglots de la vieille femme amènent aussi dans cette scène une

disposition de paroles entrecoupées dont l'excellente intention est

évidente: _L'ingrat ne-me-recon-naît-pas_. Mais pourquoi ce même rythme

sanglotant est-il repris par les voix des anabaptistes, qui, eux, ne

sanglotent pas? Je ne sais.

La première cavatine de Fidès, au cinquième acte, est touchante, les

passages de clarinette basse suivant à l'octave inférieure la partie du

chant y produisent un excellent effet; il y a d'ailleurs dans l'accent

général du morceau de la vérité et du naturel; à part le point d'orgue

final, qui est vrai... comme un point d'orgue. Mais pour la seconde

cavatine suivante: _Comme un éclair_, malgré le vague des paroles, rien

à mon sens ne saurait y justifier l'emploi du style _di bravura_ dans le

rôle d'une vieille femme usée par l'âge et les chagrins. Je ne puis pas

renier ici la religion musicale que j'ai professée toute ma vie,

religion révélée par l'instinct de l'expression, et dont Gluck,

Spontini, Mozart, Beethoven, Rossini (dans _Guillaume Tell_ et le

_Barbier_), Weber, Grétry, Méhul, et tant d'autres grands maîtres furent

les apôtres. Ces aberrations de la musique théâtrale m'ont toujours paru

d'abominables hérésies, et m'inspirent une horreur profonde. L'air dont

il est ici question et quelques passages analogues du rôle de Fidès et

de celui de Berthe m'ont causé de plus cette fois un véritable chagrin,

chagrin que tous les vrais amis de la musique partagent et qu'ils ne

peuvent ni ne doivent dissimuler. Ceci déclaré, j'ai encore à louer le

joli trio pastoral: _Loin de la ville_, l'air de danse pendant le festin

sardanapalesque du roi, et enfin le thème plein d'un élan désespéré:

Versez, que tout respire

L'ivresse et le délire!

qui couronne dignement cette grande composition, digne en tous points

des deux chefs-d'œuvre qui l'ont précédée.

Le succès du _Prophète_ a de prime abord été magnifique, sans pareil. La

musique seule l'eût assuré. Mais toutes les richesses imaginables de

décors, de costumes, de danse et de mise en scène viennent y concourir.

Le ballet des patineurs est une de ces jolies choses qui assurent la

vogue d'un opéra. Les décors représentant l'intérieur de l'église de

Munster et celui du palais du Prophète, sont d'une incomparable beauté.

L'exécution musicale ne s'est pas élevée à cette hauteur, à l'Opéra,

depuis de longues années: le chœur chante et _agit_ avec une verve

admirable; des voix de ténors fraîches et vibrantes s'y font même

remarquer pour la première fois. L'orchestre est au-dessus de tous

éloges; la finesse de ses nuances, la perfection, la netteté de ses

traits les plus compliqués, sa discrétion savante dans les

accompagnements, son impétuosité, sa verve furieuse dans les moments

d'action violente, la justesse de son accord et son exquise sonorité

décèlent en lui l'orchestre du Conservatoire, que la lassitude et le

dégoût ont trop souvent rendu méconnaissable à l'Opéra. Ranimé par son

enthousiasme pour l'œuvre nouvelle, et par la direction ferme, précise,

chaleureuse et toujours attentive de M. Girard, il a aisément prouvé

qu'il était toujours un des premiers dont la musique européenne puisse

s'enorgueillir.

Maintenant, parlons des chanteurs.

Le succès de Roger et de madame Viardot a été immense. Cette dernière,

dans le rôle de Fidès, a déployé un talent dramatique dont on ne la

croyait pas (en France) douée si éminemment. Toutes ses attitudes, ses

gestes, sa physionomie, son costume même sont étudiés avec un art

profond. Quant à la perfection de son chant, à l'extrême habileté de sa

vocalisation, à son assurance musicale, ce sont des choses connues et

appréciées de tout le monde, même à Paris. Madame Viardot est une des

plus grandes artistes que l'on puisse citer dans l'histoire passée et

contemporaine de la musique. Il suffit, pour en être convaincu, de lui

entendre chanter son premier air: _O mon fils, sois béni!_ Roger a non

seulement répondu à tout ce que nous attendions de lui sur la grande

scène de l'Opéra, mais même de beaucoup dépassé notre attente, à la

seconde représentation surtout. Sa voix, toujours juste, vibre avec

éclat dans les élans de force, et s'adoucit jusqu'au murmure dans les

phrases tendres. Acteur et chanteur habile, soigneux, intelligent et

passionné, il a constamment tenu son auditoire en haleine. Chacun

admirait en outre la grâce et la distinction de ses gestes. Sa

pantomime, dans la scène du couronnement,--quand, forcé de méconnaître

sa mère, il lui fait comprendre, par l'expression seule de son visage,

qu'elle doit elle-même se démentir,--est une de ces choses qu'on ne

décrit point.

On palpite à le voir, à suivre l'éloquence muette de son visage et de

ses yeux. Il fait admirablement le récit de son rêve au second acte; il

dit ce vers du cinquième:

Ma mère, hélas! me maudit, me déteste!

d'une façon déchirante, et celui-ci surtout:

Et puis le sang versé nous rend impitoyable.

Il a trouvé là une sonorité particulière qui tient le milieu entre celle

de la parole et du chant, et dont l'accent, d'une vérité parfaite, est

irrésistible. Roger et madame Viardot sont chaque soir rappelés

plusieurs fois avec enthousiasme.

* * * * *

II

27 octobre 1849.

Cette reprise du _Prophète_, qu'on n'avait pas entendu depuis plusieurs

mois, devait être et a été, en effet, très favorable à la partition. La

partie musicale du public se trouve maintenant dans les conditions

voulues pour comprendre l'ensemble et apprécier la finesse des détails

de l'œuvre. Un opéra de cette dimension et de ce style ne peut être

bien goûté que de ceux qui l'ont assez vu ou lu pour le savoir presque

par cœur; or cette représentation était, je croîs, la vingt-sixième, et

pendant la clôture de l'Opéra qui l'a précédée, la publication de la

partition en avait répandu à flots les mélodies, soit en les

reproduisant dans leur forme originale, soit en les défigurant plus ou

moins par ces opérations obligées qu'on nomme maintenant

_transcriptions_, pour piano à quatre mains ou piano à deux mains, pour

deux violons, pour un violon, pour deux flûtes, pour une flûte et même

pour un flageolet!... Quand on songe qu'il existe dans le monde des

êtres à figure humaine désireux de posséder la partition du _Prophète

transcrite_ (le mot est merveilleux) pour un flageolet!!! Et dire que ce

sont ces êtres-là qui indemnisent l'éditeur des pertes que lui ferait

infailliblement éprouver la publication de l'œuvre intacte.

Les musiciens et la musique · 第 7 / 18 段