Jean-François Lesueur, membre de l'Institut, professeur au

Conservatoire, décoré des ordres de la Légion d'Honneur, de Saint-Michel

et de Hesse-Darmstadt, est mort à Chaillot, le vendredi 6 octobre. Ses

funérailles ont été dignes de son nom, de ce nom qui lui doit une

illustration nouvelle. Une députation de l'Institut et presque tous les

musiciens de Paris y assistaient. Plusieurs discours ont été prononcés,

pendant que les larmes versées sur sa tombe témoignaient des affections

que le grand artiste avait fait naître et des regrets sincères qu'il

laisse après lui.

MEYERBEER

LES HUGUENOTS

I

10 novembre 1836

Comme toutes les œuvres qui attirent sur elles l'attention de la foule,

comme tous les succès dont le retentissement est grand, la dernière

œuvre et le dernier succès de Meyerbeer excitent des haines et des

enthousiasmes incroyables. Les admirateurs et les détracteurs se

coudoient à chaque représentation des _Huguenots_, les uns voudraient

voir élever un temple au grand compositeur, les autres voudraient le

voir mort et brûleraient son ouvrage en trépignant de joie. Il en fut,

il en sera toujours ainsi. C'est la guerre des Gluckistes et des

Piccinistes, qui se reproduit incessamment avec des épisodes plus ou

moins variés. L'amour-propre, le désir de faire prédominer son opinion

sur celle d'autrui, des intérêts privés, de basses jalousies, sont

ordinairement le motif de ces querelles; presque jamais on ne les voit

naître de l'amour de l'art. «Vous êtes du Nord, je suis du Midi; vous

êtes porté à la réflexion, j'aime la vie active; votre tempérament est

nerveux, le mien est sanguin; en un mot, vos impressions diffèrent des

miennes, vous adorez ce que je hais, vous vous plaisez à ce qui

m'ennuie, et vous méprisez ce qui me charme, c'est ridicule, c'est

insupportable, vous m'insultez, je vous exècre.» Ainsi raisonnent les

uns.

«Cet homme écrit autrement que moi, il a découvert dans certaines

parties de l'art des ressources que je ne soupçonnais pas, sa musique

est la critique vivante de la mienne. C'est mon ennemi naturel, guerre à

lui!» Ainsi disent les autres. Les vrais amis de l'art ne procèdent pas

ainsi; et sans faire de fausse modestie, ni prétendre non plus tout à

fait à une réputation de _sainteté_ qu'il est assez difficile de

soutenir, nous nous rangerons parmi ces derniers, et comme eux nous

essaierons de nous soustraire à toute influence étrangère dans

l'appréciation de l'œuvre importante qui fait le sujet de cette étude.

Ce travail, assez difficile il y a peu de jours encore, le sera moins

aujourd'hui grâce à la partition qui vient enfin d'être publiée, et que

nous avons sous les yeux. Les compositions vastes et complexes comme

celles de Meyerbeer ne peuvent être comprises sans étude dans leur

ensemble, moins encore dans leurs détails, et si certains critiques

savaient à combien d'erreurs peut donner lieu une méprise en apparence

légère, ou seulement un moment d'inadvertance de leur part, probablement

ils ne se hâteraient pas tant d'émettre a priori des opinions que,

d'ailleurs, grâce à un défaut absolu d'éducation musicale, il leur

serait fort difficile de motiver.

L'opéra des _Huguenots_, comme celui de _Robert le Diable_, comme la

plupart des grands ouvrages en cinq actes de l'école moderne, n'a point

d'ouverture. Peut-être les développements symphoniques exigés par

l'immensité du sujet dramatique, ordinairement choisi en pareille

circonstance, dépasseraient-ils les proportions accordées à la musique

instrumentale dans nos théâtres; peut-être aussi les compositeurs

craignent-ils de fatiguer, dès le début, un auditoire dont l'attention

peut à peine suffire au long exercice qu'ils viennent réclamer d'elle.

Sous ce double rapport il est possible qu'une simple introduction soit

plus convenable; mais je ne puis m'empêcher de regretter cependant qu'un

compositeur comme M. Meyerbeer n'ait pas écrit d'ouverture, surtout

quand je vois les beautés dont brillent ses introductions. Celle de

_Robert_ est un modèle qu'on égalera difficilement, et celle des

_Huguenots_, moins saisissante à cause du caractère religieux qui en

fait le fond, me semble, dans un autre genre, digne en tout point de lui

être comparée. Le fameux choral de Luther y est savamment traité, non

point avec la sécheresse scholastique qu'on remarque trop souvent en

pareil cas, mais de manière à ce que chacune de ses transformations lui

soit avantageuse, que chacun des rayons harmoniques que l'auteur

projette sur lui n'aboutisse qu'à le colorer de teintes plus riches, et

que sous le tissu précieux dont il le couvre, ses formes vigoureuses se

dessinent toujours nettement. La variété des effets qu'il en a su tirer,

surtout à l'aide des instruments à vent, et l'habileté avec laquelle

leur _crescendo_ est ménagé jusqu'à l'explosion finale, sont vraiment

merveilleuses.

Le chœur: _A table, amis, à table!_ est d'une verve remarquable; la

mélodie épisodique du milieu: _De la Touraine versez les vins_, plaît

surtout par sa coupe rythmique et par la manière originale dont elle est

modulée. Le morceau est en _ut_, et au lieu d'aller à la dominante par

la route ordinaire, le passage par le ton de _mi_ naturel majeur que

l'auteur a choisi donne au ton de _sol_ qui survient immédiatement une

fraîcheur délicieuse. Je ne reprocherai à ce morceau qu'un peu de

laisser-aller dans la prosodie qui en rend les paroles fort difficiles à

prononcer et le petit _allegro à trois huit_ qui précède la _coda_. Le

thème sautillant et syllabique qu'on y trouve à regret sort tout à fait

du style de l'auteur pour tomber dans celui de la mauvaise école

italienne, et de plus il rompt l'unité d'intention et de couleur de la

scène sans en augmenter l'effet.

L'accompagnement du récitatif de Raoul est d'une expression fort

piquante; on y reconnaît les cris joyeux, les agaceries libertines des

étudiants dont il a trouvé entourée sa belle maîtresse. La romance qui

suit est plus remarquable par la manière dont elle est accompagnée que

par le chant lui-même. La viole d'amour y est fort bien placée, et

l'entrée de l'orchestre, retardée jusqu'à l'exclamation: _O reine des

amours!_ est une idée heureuse. Dans les couplets: _A bas les couvents

maudits!_ qui succèdent au choral chanté avec tant de bonheur par

Marcel, un côté du caractère de ce vieux serviteur est supérieurement

dessiné, c'est celui du soldat puritain dont la joie est si sombre qu'à

l'entendre on ne peut distinguer s'il rit ou s'il menace.

L'instrumentation surtout en est fort étrange, le chant se trouvant

placé entre les deux timbres extrêmes de l'orchestre, celui des

contrebasses et celui de la petite flûte, pendant que le rythme est

marqué par des coups sourds de grosse caisse _pianissimo_. La fanfare de

trompettes en _ut_ majeur donne un accent de triomphe féroce à la

phrase: _Qu'ils pleurent, qu'ils meurent_, et fait ressortir davantage

le fanatisme de la suivante, murmurée à demi-voix dans le mode mineur:

_Mais grâce, jamais_.

Dans toute la suite du rôle de Marcel, ce même caractère est constamment

observé, il l'est même dans les récitatifs que l'auteur n'a accompagnés

qu'avec des accords de violoncelles, comme dans les anciens opéras;

harmonie terne, gothique et en même temps sévère, parfaitement analogue

aux mœurs du personnage.

Le chœur: _L'aventure est singulière!_ ne me paraît pas à beaucoup près

à la même hauteur. Le rythme sautillant qui en fait le fond est peu

distingué. On voit que l'auteur n'a écrit ces quelques pages qu'à

contre-cœur; je crois même qu'une heureuse coupure les a fait

disparaître depuis peu de la représentation.

L'entrée du page Urbain: _Une dame noble et sage_, est au contraire

d'une mélodie exquise, relevée encore, dès la seconde période, par un

accompagnement chantant auquel une accentuation, placée à contre temps

sur les temps faibles, donne la physionomie la plus piquante; c'est

gracieux et un peu impertinent, comme doit être tout page bien appris.

Il faut signaler encore dans le morceau d'ensemble suivant, une

excellente idée de la même nature: _Les plaisirs, les honneurs!_ qui

fait ressortir avec beaucoup d'avantage, le _Te Deum_ en style choral

dont le vieux Marcel accompagne les autres voix.

Le second acte a été jugé très sévèrement et fort mal à mon avis.

L'intérêt n'en est pas à beaucoup près aussi grand que celui du reste de

la pièce; mais la faute en est elle au musicien? Et celui-ci pouvait-il

faire autre chose que de gracieuses cantilènes, des cavatines à roulades

et des chœurs calmes et doux, sur des vers qui ne parlent que de

_riants jardins_, de _vertes fontaines_, de _sons mélodieux_, de _flots

amoureux_, de _folie_, de _coquetterie_ et de _refrains d'amour_ que

_répètent les échos d'alentour_? nous ne le croyons pas, et certes, il

ne fallait rien moins qu'un homme supérieur pour s'en tirer aussi bien.

Le chœur des baigneuses, avec son dessin continu des bassons en

dessous, et les tenues de la voix du page en dessus, serpente ainsi au

milieu de l'harmonie avec une nonchalance pleine de volupté.

Le mérite de la scène dialoguée entre Raoul et la reine Marguerite est

fort grand sous le rapport dramatique; toutes les intentions en ont été

saisies par le compositeur avec cette finesse et cette grande entente de

la scène qui lui sont familières; je trouve seulement au thème

principal: _Ah! si j'étais coquette!_ le défaut de trop rappeler celui

du chœur de Robert: _Le vin, le jeu, les belles_. C'est une de ces

ressemblances qui ne frappent pas d'ordinaire le compositeur, parce

qu'elles sont moins dans la forme extérieure ou dans l'harmonie, que

dans un sentiment mélodique qui n'est jamais pour lui tout à fait le

même que pour son auditoire.

Je trouve à l'occasion du serment: _Par l'honneur, par le nom que

portaient mes ancêtres_, un autre exemple de la différence qui sépare

les impressions musicales reçues par l'oreille seulement, de celles

qu'on perçoit par l'oreille aidée des yeux. L'ensemble: _Devant vous

nous jurons éternelle amitié_, est sur l'accord de _ré_ majeur, frappé

avec force pendant plusieurs mesures par les voix et l'orchestre, et

l'andante à quatre voix seules qui lui succède est en _mi_ bémol. La

préparation de ce nouveau ton est faite au moyen de l'accord de quinte

diminuée, _ré_, _fa naturel_, _la_ bémol, écrit très lisiblement dans la

partition. On pourrait donc croire que la transition ne sera pas trop

brusque; elle l'est cependant, et plusieurs causes concourent à lui

donner une grande dureté: la force extrême et la prolongation de

l'accord de _ré_, d'abord, qui, remplissant la salle de ses vibrations

éclatantes, s'installe dans l'oreille de l'auditeur de manière à ce

qu'on ne puisse l'en chasser que par une puissance de tonalité et une

intensité de son plus grandes encore; la faiblesse disproportionnée et

la brièveté excessive des deux notes _fa_ et _la_ bémol de l'accord

intermédiaire, murmurées _pianissimo_ dans le bas de l'orchestre de

manière à ce qu'on les entende à peine, pendant que le _ré_ majeur

bourdonne encore avec fureur, au moins dans la mémoire de chacun; une

faiblesse analogue dans l'attaque douce des quatre voix sans

accompagnement sur l'accord de _mi_ bémol, après la grande clameur de

toutes les voix et de tout l'orchestre sur celui de _ré_, et enfin

l'appogiature (_mi_ naturel) du ténor, qui, se faisant entendre dès les

premières notes du nouveau ton et sur l'accord diminué de la sensible,

en détruit la clarté et affaiblit la tonalité de _mi_ bémol au moment

même où il est le plus important de l'établir et de faire cesser pour

l'oreille toute espèce d'indécision. Il est probable que ce défaut

n'existe pas pour M. Meyerbeer; il sera même beaucoup moins saillant

pour moi dès aujourd'hui, parce que je viens de lire la partition, et

qu'à l'avenir j'entendrai, comme l'auteur, l'accord préparatoire qu'il a

placé dans l'orchestre, et qu'il est impossible de remarquer sans en

être prévenu. Le _tutti_ suivant: _Que le ciel daigne entendre et bénir

ces serments_, est pour les voix, les basses surtout, d'une difficulté

immense causée par un trop grand nombre de modulations enharmoniques

extrêmement rapprochées les unes des autres. Je crois qu'on peut, à

l'égard de tout le reste de ce finale, adresser le même reproche au

compositeur. Beaucoup de grands harmonistes comme lui l'ont quelquefois

encouru.

Mais nous allons être, au troisième acte, amplement dédommagés, il

s'ouvre par un chœur de promeneurs: _C'est le jour du dimanche, c'est

le jour du repos_, plein d'une joyeuse bonhomie, que font bientôt

oublier les couplets des soldats huguenots et les litanies des femmes

catholiques. Ceci est véritablement un magnifique tissu musical; la

difficulté vaincue y devient un mérite réel, à cause de l'admirable

résultat qu'elle amène. L'auteur, dans cette partie de son œuvre, a

réalisé une proposition d'où, au premier abord, il semble ne devoir

naître qu'une masse confuse de sons sans aucun intérêt; on peut croire

qu'il ne s'agit que d'une combinaison péniblement élaborée, faite pour

les yeux plus que pour l'oreille, comme ces tours de force tant vantés

dans les écoles, sous le nom de double fugue sur un choral (excellents

exercices du reste) que le père Martini et beaucoup d'autres musiciens

religieux pratiquaient volontiers, pour se préserver, je crois, de

l'approche du diable qu'une telle musique est bien faite pour

épouvanter. Il n'en est rien cependant. Au premier chœur de soldats,

énergique, chaleureux et franc, accompagné syllabiquement par des voix

imitant le tambour, succède une douce prière de femmes, qui entendue

d'abord sans accompagnement, comme la chanson précédente, se réunit à

elle, au moment de la rentrée de l'orchestre. Ces deux morceaux, de

caractères opposés, s'enchaînent et se marient admirablement sans aucun

effort et sans la moindre obscurité harmonique. Ils ne sont pas seuls

pourtant, car, dès la seconde mesure, un troisième chœur vient s'y

adjoindre, c'est celui des hommes catholiques exprimant par de vives

exclamations l'horreur que leur causent les chants impies des huguenots

au moment du passage des saintes images. Les amateurs demandent

quelquefois à quoi servent les études si longues auxquelles se

condamnent quelques compositeurs, à quoi tend ce qu'ils appellent la

_science_ du musicien: c'est à produire des œuvres d'_art_

merveilleuses comme celle-ci, non point dans le but puéril d'étonner,

mais d'exciter un sentiment où le plaisir et l'admiration se confondent;

c'est à accomplir enfin sans difficulté la tâche souvent ardue que lui

imposent certaines situations, certaines données dramatiques d'où

jaillissent en foule les contrastes les plus heureux, mais qui, entre

des mains inhabiles, ne produiraient que désordre et chaos. L'amalgame

musical que je viens de citer est une chose curieuse pour les artistes

et belle pour tout le monde; on n'avait encore rien tenté au théâtre

d'aussi vaste en ce genre; les trois orchestres du bal de Don Juan n'y

ressemblent pas.

Dans cet acte, qu'on avait aux premières représentations voulu sacrifier

aux deux derniers, se trouve encore un fort beau duo de basse et

soprano, d'un caractère neuf, remarquable surtout par un _dessin

obstiné_ d'accompagnement qui s'empare peu à peu de l'attention, et

finit par intéresser vivement, bien qu'il ne se compose que d'une note

frappée deux fois et répercutée à l'octave. N'oublions pas le septuor du

combat pour quatre basses et trois ténors, composition du plus haut

style, dont les détails sont aussi admirables que l'ensemble, et que

nous rangerons parmi les plus belles productions de la musique moderne.

Après l'appareil vocal déployé dans ces différentes scènes, il semble

impossible que le musicien puisse tirer encore de nouveaux effets des

voix; mais son génie a d'étonnantes ressources, il nous le prouve dans

la dispute de ces deux groupes de femmes, où, du choc des dissonances de

seconde mineure et majeure, jetées avec force sur un débit syllabique

brusquement accentué, jaillissent des effets pour lesquels les points de

comparaison me manquent absolument. Le finale, avec le second orchestre

placé au fond du théâtre, ne me paraît pas heureux; c'est plutôt

clinquant que brillant, le drame n'exigeait pas ce déploiement

extraordinaire de forces instrumentales, et la musique n'y gagne pas

assez pour le justifier.

Nous allons voir maintenant quelles merveilles l'infatigable auteur des

_Huguenots_ a répandues sur le reste de sa partition, et de quels

accents il a su animer les scènes violentes qui s'y déroulent, après le

coloris si vif et si brillant qu'il a répandu sur tout ce que les trois

premiers actes offraient de pittoresque à ses inspirations.

II

10 décembre 1836.

Dans les actes précédents, le compositeur avait dû quitter de temps en

temps le style sévère qui lui est propre, pour un autre plus en rapport

avec certaines exigences théâtrales, devant lesquelles les plus nobles

têtes s'inclinent, mais dont la pureté de l'art a toujours plus ou moins

à souffrir. Ici nous l'allons voir, n'obéissant qu'à l'impulsion de son

génie, s'élever à une hauteur qu'il est donné sans doute à bien peu de

ses rivaux de pouvoir jamais atteindre. De légères cavatines, ornées de

fioritures et de traits vocalisés, ne sont pas à la vérité très aisées à

revêtir de cette grâce et de cette vive originalité qu'on remarque dans

celles de M. Meyerbeer; on peut écrire de la musique brillante et

avantageuse pour le chanteur, qui soit en même temps dépourvue de toute

invention et tissue tout entière de lieux communs, je le sais. Aussi ne

cherchai-je point à diminuer le mérite réel du compositeur dans ce

travail souvent ingrat et antipathique à ses habitudes; je crois

seulement que ce mérite ne saurait être comparé à celui de la grande

musique dramatique, véritable puissance qui subjugue à la fois les

passions, les sentiments et la réflexion, pendant que l'autre musique,

jouet plus ou moins frivole, ne se propose d'autre but que la récréation

de l'oreille. Ces magnifiques combinaisons de chœurs de divers

caractères que nous avons signalées au troisième acte, ne sauraient

même, selon nous, malgré la richesse de leurs résultats, être mises en

parallèles avec les scènes passionnées auxquelles nous allons assister.

Pour écrire les unes, il suffit d'un musicien ingénieux: pour concevoir

et dessiner aussi largement les autres, il fallait absolument un homme

de génie.

Après un récitatif dialogué entre Raoul et Valentine, récitatif plein

d'amour et d'angoisse, commence le morceau d'ensemble de la conjuration.

Je ne connais pas au théâtre de scène à proportions plus colossales et

dont l'effet soit plus habilement gradué du commencement à la fin.

En voici le plan. C'est d'abord un _allegro moderato_ accompagné d'un

dessin obstiné en triolets des instruments à cordes, dont la tournure

est trop mélodique pour qu'on doive lui appliquer la dénomination de

récitatif mesuré; c'est une de ces formes intermédiaires, familières à

M. Meyerbeer, qui tiennent du récitatif autant que de l'air et ne sont

cependant ni l'un ni l'autre. Elles sont excellentes quelquefois pour

soutenir l'attention de l'auditeur; souvent aussi elles ont

l'inconvénient de ne pas laisser assez apercevoir l'entrée des airs ou

des morceaux d'ensemble mesurés, en effaçant trop la différence qui

sépare ceux-ci du _dialogue_ ou parler musical. Ici l'emploi de ce genre

de déclamation mélodique est d'autant plus heureux qu'il est précédé

d'un récitatif simple et suivi d'un _andantino_ essentiellement

chantant. Il intéresse sans impressionner beaucoup; il prépare l'oreille

aux grands développements qui se préparent; c'est le point de départ du

_crescendo_.

L'_andantino_ dont je viens de parler: _Pour cette cause sainte_, doit

être considéré pour ainsi dire comme le thème principal de toute la

scène. Nous le voyons, en effet, revenir trois fois à des intervalles

assez éloignés, et toujours enrichi de nouvelles idées accessoires, de

plus en plus énergiques. Les deux périodes dont cette grande phrase se

compose sont modulées d'une façon aussi heureuse qu'originale; l'une et

l'autre cependant n'abordent que des tons d'une relation très rapprochée

de la tonalité principale _mi_ naturel majeur. La première passe par le

ton du _sol dièze_ mineur pour rentrer aussitôt en _mi_, et la seconde

par celui de _sol_ naturel majeur, qui ne fait également qu'apparaître,

mais en donnant un éclat remarquable au retour subit et inattendu de la

cadence parfaite du ton de _mi_ majeur, qui amène la conclusion. Le

_tempo primo_ revient avec son dessin obstiné et sa déclamation

mélodique; on y trouve une expression de rare bonheur, celle de Nevers,

au moment où brisant son épée, il s'écrie:

Tiens, la voilà, que Dieu juge entre nous.

Après une nouvelle apparition du thème _andantino_, et quelques mesures

de récitatif simple, Saint-Bris donne ses ordres aux conjurés sur une

phrase dont le caractère sombre naît plutôt du timbre de la voix grave

qui la chante et de l'accompagnement des basses de l'orchestre, que de

son expression propre. J'en excepte seulement la fin: _Tous, tous

frappons à la fois_, répétée à la tierce supérieure par les ténors, et à

la tierce inférieure par les basses du chœur; cette combinaison est

d'une couleur sinistre, et d'un accent menaçant dont la vérité ne

saurait être méconnue. Mais, plus loin, je trouve le sujet d'une

observation qui paraîtra peut-être minutieuse, et que je me serais bien

gardé de faire s'il ne se fût pas agi de l'un des plus grands musiciens

existants. Saint-Bris s'écrie, sur un mouvement vif:

Le fer en main, alors levez-vous tous;

Que tout maudit expire sous vos coups.

Ce Dieu qui nous entend et vous bénit d'avance,

Soldats chrétiens, marchera devant vous.

Puis Valentine dit, _à part_, avec angoisse:

Mon Dieu, mon Dieu, comment le secourir

Il doit entendre, hélas! et ne peut fuir,

Je veux et n'ose auprès de lui courir.

Or, la phrase musicale sous laquelle le compositeur a placé ces paroles

de sentiments si opposés, et que chantent deux personnages dont l'un

tremble et l'autre menace, cette phrase, dis-je, est presque absolument

la même pour tous les deux.

La convenance dramatique et la vérité d'expression s'accommodent-elles

bien de ce double emploi mélodique, et le raisonnement ne démontre-t-il

pas ou que la phrase est d'une expression vague, et peu saillante, ou

bien que, dans le cas contraire, elle est incompatible avec le caractère

de l'un des deux personnages?...

Cette licence, d'un usage fréquent dans les ouvrages légers et de

demi-caractère, devient ici d'autant plus grave, ce me semble, que la

scène est plus importante, que l'auteur l'a considérée d'un point de vue

plus élevé, et qu'il a prêté partout ailleurs aux passions un langage

plus naturel et plus vrai. Un instant de lassitude aura sans doute fait

glisser le grand compositeur dans cette voie qui n'est pas la sienne.

Mais par quel sublime élan nous l'en voyons sortir aussitôt! Trois

moines s'avancent lentement, l'orchestre, dans un mouvement modéré,

exécute un rythme à trois temps fortement accentué, sur lequel les trois

voix viennent poser en sons soutenus leur hymne sacrilège: _Gloire au

Dieu vengeur!_ Tout à coup, le rythme menaçant cesse, et les instruments

de cuivre plaquent quatre fois de suite deux accords majeurs en relation

enharmonique, celui de _mi naturel_ et celui de _la bémol_, pendant que

Saint-Bris et les trois moines chantent à l'unisson sur deux notes

seulement (_sol dièze_, _ut naturel_).

Glaives pieux, saintes épées,

Qui dans un sang impur serez bientôt trempées,

Vous par qui le Très-Haut frappe ses ennemis,

Glaives pieux, par nous soyez bénis.

Les musiciens et la musique · 第 6 / 18 段