L'harmonie est le point par lequel la musique de M. Lesueur diffère le

plus de toutes les autres musiques connues. Elle a presque toujours une

physionomie étrange et un tour imprévu, et n'en est pas moins aussi

profondément expressive. Gluck savait rendre les sentiments et les

passions par la récitation mélodique, Paisiello par la mélodie

accentuée, M. Lesueur quelquefois y parvient par l'harmonie seule; non

point cette harmonie sèche, hérissée de dessins, de modulations, de

phrases renversables, d'imitations, de canons, et d'entrées de fugue;

mosaïque musicale, sans mérite, puisqu'elle est sans objet, faite pour

l'étonnement des yeux et le tourment des oreilles; qui prouve seulement

la patience du compositeur, tout en mettant à l'épreuve celle des

auditeurs; et d'où on pourrait conclure que, si le musicien qui y

excelle se fût exercé aussi longtemps à vaincre toute autre difficulté,

comme par exemple celle de faire entrer à dix pas un pois dans le trou

d'une aiguille, il y fût également parvenu; et que pour récompense

proportionnée à son mérite il a tout à fait droit... à un boisseau de

pois.

L'harmonie de M. Lesueur est d'une nature différente, c'est l'harmonie

pure, sans déguisement, sans ridicules oripeaux; elle rêve, elle prie,

elle pleure, elle éclate en accents pompeux, elle remplit le temple de

vibrations solennelles et variées, comme les couleurs dont se pare le

soleil en traversant les vitraux peints de la cathédrale. C'est

l'harmonie vraie, ou du moins celle que tous les hommes sensibles au

charme des accords ont saluée de ce nom. Outre l'expression qui lui est

propre, et son originalité incontestable, l'harmonie de M. Lesueur est

encore rehaussée par la mélodie toute particulière qu'elle produit. Et

en disant que le dessin mélodique doit ici donner naissance aux accords,

je ne veux pas donner à entendre que M. Lesueur fait ses chants après

coup, mais seulement que la pensée harmonique est tellement forte chez

lui qu'elle domine toutes les autres et répand sur elles un reflet

qu'il est impossible de méconnaître. Dans les mélodies nues,

c'est-à-dire sans aucun accompagnement, on sent alors que le tissu

harmonique est le canevas sur lequel il a brodé. M. Lesueur faisant un

usage très réservé des harmonies chromatiques et employant de préférence

les accords naturels de la gamme diatonique, on doit en conclure que ses

chants sont d'une exécution très aisée. Cela n'est pas toujours vrai;

bien que les intervalles en soient simples, ils sont présentés cependant

dans un ordre si imprévu bien souvent, que l'oreille s'en étonne et que

la voix qui n'est point familiarisée avec ce style hésite à les aborder.

D'ailleurs, ce qu'il y a de vraiment facile pour les chanteurs, c'est le

vulgaire et le commun. Là seulement ils sont à leur aise; il n'y a rien

pour eux à comprendre ni à étudier, tout se devine, tout est su

d'avance, et le larynx n'a pas plus de travail à faire que l'esprit.

L'instrumentation de M. Lesueur est à peu près dans le même cas; elle

n'offre aucune difficulté matérielle, mais les accents, les nuances y

sont si multipliés et d'un sentiment si délicat, qu'une espèce

d'éducation est encore nécessaire aux artistes pour qu'ils puissent la

rendre fidèlement. J'en excepte toutefois les grandes messes

solennelles, où, par une excellente combinaison que motivent la grandeur

des temples, et le petit nombre des exécutants, M. Lesueur s'est

abstenu en général d'employer les effets de demi-teinte, qui ne seraient

point perceptibles. Le _forte_ domine dans l'exécution, ou, pour mieux

dire, il y est constant; les principaux contrastes résultent de la

présence ou de l'absence de la masse des instruments à vent. C'est le

système de l'orgue appliqué à l'orchestre.

Parmi les particularités de cette instrumentation, il faut signaler: 1º

l'usage fréquent des clarinettes et des bassons employés par groupes de

quatre, le nombre des clarinettes se trouve ainsi doublé; 2º la division

des violoncelles en deux moitiés, l'une suivant les altos et l'autre les

contrebasses; 3º les violoncelles divisés en deux masses inégales, la

plus forte exécutant les parties graves, la moindre, composée de deux ou

de quatre violoncelles au plus, marchant à l'octave de la mélodie; 4º

l'emploi ingénieux de la grosse caisse, qui vient tonner à la fin de

quelques morceaux, quand l'intensité de l'accent rythmique est devenue

telle qu'il n'est plus possible de l'accroître autrement. Alors M.

Lesueur la fait ordinairement dialoguer avec les timbales; celles-ci

frappant le second et le troisième temps (dans les mesures à quatre), et

la grosse caisse le quatrième ou le premier. Le mouvement oscillatoire

de ces percussions concordantes donne à la marche de l'orchestre une

majesté extraordinaire. C'est en employant le _bruit_ de cette manière

qu'on en a fait de la _musique_. Cet exemple, donné il y a plus de

vingt-cinq ans, par M. Lesueur, n'a pas empêché ceux qui plus tard ont

introduit la grosse caisse dans les orchestres de théâtre, d'en faire

l'abus le plus révoltant, et de ruiner ainsi toute puissance

instrumentale, en émoussant la sensibilité des organes auditifs par un

continuel et absurde fracas.

La division des voix de M. Lesueur n'est pas non plus absolument la même

que celle adoptée par la généralité des compositeurs. Au lieu de

soprano, contralto, ténor et basse, il écrit premier et second soprano,

premier et second ténor, première et seconde basse; établissant ainsi

ses chœurs à six parties, ou tout au moins à _trois, doublées à

l'octave_. Dans son oratorio de _Noémi_, ils sont écrits à quatre

parties, mais sans voix de basse; il n'y a que des soprani et des ténors

divisés en deux. Cette disposition chorale est d'une douceur extrême;

Weber l'a également employée (après M. Lesueur) pour faire chanter les

esprits d'Obéron. _Noémi_, composée spécialement pour la chapelle

royale, comme _Ruth et Booz_ et _Rachel_, est une des œuvres les plus

remarquables de M. Lesueur. Il n'y en a pas une à notre avis où la

couleur biblique soit mieux observée, et se manifeste sous des formes

plus touchantes. Le sujet en lui-même est essentiellement musical, ce

qui ne saurait atténuer le mérite de l'admirable parti qu'en a tiré le

compositeur. Je me rappelle encore l'impression de tristesse profonde

que me faisait éprouver l'exécution de cet oratorio aux Tuileries il y a

quelques années; il est rare qu'une composition, même dramatique,

parvienne à émouvoir à ce point.

Il se compose de plusieurs scènes, dont la première a pour objet les

adieux de Noémi à Ruth et Orpha, ses belles filles. Après avoir perdu

son mari et ses deux fils, morts sur la terre de Moab, Noémi ayant

résolu de retourner à Bethléem, Ruth et Orpha, suivies de plusieurs de

leurs jeunes parents moabites comme elles, la reconduisirent jusqu'au

pays de Juda. Là, Noémi voulut les quitter et les obliger de retourner

dans leur pays. Ruth seule s'y refusa ne pouvant se résoudre à se

séparer d'elle. Noémi dit à Ruth: «Voilà votre sœur Orpha qui a

embrassé sa belle-mère et qui s'en retourne dans son pays.» Ruth lui

dit: «Je veux rester ici avec Noémi.» Noémi répond: «Votre sœur est

retournée à son peuple et à ses dieux; avec moi vous resteriez pauvre,

allez avec elle, vers votre mère, vers vos proches parents et vous vous

retrouverez dans l'abondance.--Ne vous opposez point à moi, dit Ruth, en

me portant à vous quitter et à m'en aller; car en quelque lieu que vous

portiez vos pas, j'y vais, j'y cours avec vous, et partout où vous

demeurerez, j'y demeurerai aussi; votre peuple sera mon peuple et votre

Dieu sera mon Dieu.» La naïveté et le charme douloureux de ces paroles

se retrouvent en entier dans la musique. On est pénétré, attendri, et

tout étonné de l'être, tant le compositeur fait peu d'efforts pour vous

émouvoir. La forme du premier morceau est très singulière: Ruth, Orpha

et leurs parents expriment en chœur leur douleur par des phrases

mesurées, auxquelles Noémi répond constamment en récitatif. L'orchestre

se tait alors, et rend par son silence l'expression d'isolement qui se

fait sentir dans le récitatif de Noémi, plus saillante et plus complète.

Plus loin est un air de Ruth de la plus grande beauté; outre

l'ordonnance générale, qui en est magnifique, je signalerai une phrase

dont l'harmonie qui l'accompagne double encore la force expressive; je

veux parler de celle qu'on trouve dans le milieu du morceau sur ces

paroles: _Ibique locum accipiam sepulturæ; hanc mihi faciat Dominus_. Le

dévouement, l'amour filial, l'espoir et la crainte, ne sauraient dans

une mélodie s'exprimer d'une façon plus douce, pendant que l'idée de la

mort se retrouve dans les lugubres accents des basses et la sombre

dissonance qu'elles murmurent sous le chant.

Mais ce qui m'a toujours paru le plus bel endroit de l'ouvrage, c'est

l'adieu lointain d'Orpha et de ses compagnes, après qu'elles ont quitté

Ruth et Noémi. Ce passage est d'un pittoresque achevé; et tout ce que je

pourrais dire n'en donnerait probablement qu'une idée fausse; j'aime

mieux renvoyer à la partition le lecteur musicien. L'_oratorio_ de Noémi

n'est pas assez compliqué pour ne pouvoir être lu; je suis convaincu

qu'on trouvera à le parcourir un charme réel, et qu'il sera pour les

musiciens capables de sentir la sublimité du style biblique, le sujet

d'une étude du plus haut intérêt.

ESQUISSE BIOGRAPHIQUE

15 octobre 1837.

Jean-François Lesueur est né à Drucat-Plessiel près d'Abbeville, en

1763, et non pas à Paris, comme on l'a dit récemment. Ses premières

années furent laborieuses et calmes. Enfant de chœur de la maîtrise

d'Amiens, il y reçut une éducation musicale des plus soignées, et n'en

sortit que pour aller au collège faire sa philosophie et terminer ses

études déjà fort avancées dans les langues anciennes. Sa famille, dont

plusieurs membres s'étaient distingués dans diverses carrières

honorables, le destinait à l'Église; mais la gloire de son grand-oncle,

Eustache Lesueur, le peintre des Chartreux, lui parut la plus belle et

la plus digne d'envie. L'opposition de son père fut, du reste, de courte

durée, et bientôt le jeune Lesueur put reprendre le cours de ses

travaux de musique religieuse, auxquels il s'adonna d'abord

exclusivement.

Les maîtrises étaient nombreuses à cette époque; il lui fut donc moins

difficile qu'il ne le serait aujourd'hui de faire entendre ses premiers

essais. Leur mérite évident ne tarda pas à ouvrir à Lesueur la carrière

qu'il a parcourue depuis avec tant d'éclat. C'est ainsi qu'il entra

successivement comme maître de chapelle à la cathédrale de Séez, à celle

de Dijon, à l'église des Saints-Innocents de Paris (où il fut appelé sur

un rapport de Grétry, de Philidor et de Gossec), à Notre-Dame de Paris

(il emporta cette place au concours), et enfin à la chapelle impériale

où l'avait précédé Paisiello. Sous Louis XVIII et sous Charles X, ce fut

M. Cherubini qui partagea avec lui ces brillantes fonctions. Il

dirigeait encore la musique des Saints-Innocents, quand une circonstance

singulière vint exalter le désir qu'il éprouvait depuis longtemps

d'écrire pour le théâtre, malgré les admonestations réitérées de son

curé à ce sujet. Se promenant un soir aux Tuileries, il vit passer près

de lui un homme grand et fort, aux traits sévères, à l'aspect rêveur et

passionné à la fois, couvert d'une immense pelisse fourrée et portant à

la main un énorme bambou, moins semblable à une canne qu'à une massue.

Les promeneurs s'arrêtaient pour regarder l'étranger, et bientôt le

nombre des curieux qui se pressaient autour de lui devint tel qu'il fut

obligé en s'esquivant de sortir du jardin.

Le jeune maître de chapelle, perdu dans la foule, se demandait quel

pouvait être cet homme dont l'apparition dans un lieu public excitait un

intérêt si extraordinaire; quelques mots des passants le mirent au fait:

c'était Gluck... Dès ce moment, ne rêvant plus que théâtres et drames

lyriques, il se mit à la recherche d'un _libretto_ où il put faire voir

_qu'il était peintre aussi_; et quatre ans après, il obtint enfin celui

de _la Caverne_, par lequel il débuta au Théâtre Feydeau, en 1793. Les

répétitions de cet ouvrage furent orageuses; il y avait unanimité dans

l'opinion des acteurs sur l'infériorité de la partition. Lesueur, ayant

fait de très belle musique d'église, ne pouvait réussir dans le style

théâtral; chacun en était bien convaincu avant d'en avoir la moindre

preuve. Rien de plus naturel: ce raisonnement est encore aujourd'hui

fort en vogue dans un certain monde où les lumières qu'on possède sur

l'art égalent les égards que l'on a pour les artistes. Le public, qui se

trompe quelquefois quand on brusque trop rudement ses habitudes, mais

qui est, au moins fort souvent, un juge plein d'impartialité, donna un

éclatant démenti à l'opinion qui condamnait ainsi d'avance l'opéra de

Lesueur. Le succès de _la Caverne_ fut prodigieux; on la donna plus de

cent fois en quinze mois, elle fut montée sur tous nos théâtres de

province, petits et grands, où elle est encore fréquemment représentée,

tant bien que mal, aujourd'hui. Lesueur m'a quelquefois parlé de la

profonde et singulière tristesse qui s'empara de lui à cette époque.

«J'avais tant ambitionné ce succès, me disait-il, j'avais tant redouté

de ne pas l'obtenir, que le lendemain de ma victoire, n'ayant plus de

sujets d'espoir ni de motifs de crainte, il me sembla que tout me

manquait à la fois; je me sentis accablé d'une mélancolie insurmontable,

preuve évidente de l'insatiabilité de l'âme humaine, et je n'eus de

repos qu'après avoir donné à l'avidité inquiète de la mienne un nouvel

aliment.»

Un an après, en effet, parut au même théâtre l'opéra de _Paul et

Virginie_, dont la fortune ne fut pas égale à celle de la partition qui

l'avait précédé. Le chœur d'introduction, _Divin soleil_, en est seul

resté, et nous l'avons fréquemment entendu jusqu'en 1830 aux concerts

publics des Tuileries. C'est une page admirable à laquelle nous ne

saurions indiquer de pendant chez aucun autre compositeur, tant les

moyens d'effets y diffèrent de ceux auxquels la grande majorité des

musiciens a coutume d'avoir recours.

_Télémaque_, _les Bardes_ et _la Mort d'Adam_, succédèrent aux deux

ouvrages que nous venons de nommer. Lesueur, dans _Télémaque_, s'était

proposé, en imitant le style mélodique et rythmique des anciens Grecs,

de résoudre un problème d'érudition musicale dont lui seul peut-être

pouvait apprécier la difficulté; aussi n'est-ce pas dans sa solution

qu'il faut chercher la cause de l'accueil favorable que reçut

_Télémaque_, mais seulement dans la valeur intrinsèque et toute moderne

d'une foule de morceaux pleins d'énergie et d'une originalité frappante,

tels que l'air de l'Amour au premier acte et le grand monologue de

Calypso au troisième: _Je veux voir à mes pieds Eucharis expirante_, que

madame Scio rendait avec tant d'entraînement.

_Les Bardes_ furent représentés à l'Académie impériale de Musique en

1804, et la vogue de cet immense ouvrage égala, s'il ne la dépassa pas,

celle qu'avait obtenue _la Caverne_, onze ans auparavant. L'étrangeté

des mélodies, le coloris antique et rêveur particulier à l'harmonie de

Lesueur, se trouvaient là parfaitement motivés. La poésie ossianique ne

pouvait être traduite en musique d'une façon plus noble ni plus fidèle.

On sait quelle était la prédilection de Napoléon pour ces chants

attribués à Ossian; le musicien, qui venait de leur donner une vie

nouvelle et plus active, ne pouvait manquer de s'en ressentir.

A l'une des premières représentations, l'Empereur enthousiasmé l'ayant

fait venir dans sa loge après le troisième acte, lui dit: «Monsieur

Lesueur, voilà de la musique comme je n'en avais encore jamais entendu;

le second acte surtout est _inaccessible_.» Vivement ému d'un pareil

suffrage, et des cris et des applaudissements qui éclataient de toutes

parts, Lesueur voulait se retirer. Napoléon le prenant par la main le

fit avancer sur le devant de la loge, et, le plaçant à côté de lui:

«Non, non, restez; jouissez de votre triomphe; on n'en obtient pas

souvent de pareil.» Certes, en lui rendant ainsi éclatante justice,

Napoléon ne fit point un ingrat; jamais l'admiration et le dévouement

d'un soldat de la garde ne surpassèrent en ferveur le culte que

l'artiste a professé pour lui jusqu'au dernier moment. Il ne pouvait en

parler de sang-froid. Je me souviens qu'un jour, en revenant de

l'Académie, où il avait entendu amèrement critiquer la fameuse

_Orientale_ de M. Victor Hugo, intitulée: _Lui!_ il me pria de la lui

réciter. Son agitation et son étonnement en écoutant ces beaux vers, ne

peuvent se rendre; à cette strophe:

Qu'il est grand là surtout, quand, puissance brisée,

Des porte-clefs anglais misérable risée,

Au sacre du malheur il retrempe ses droits,

Tient au bruit de ses pas deux mondes en haleine,

Et mourant de l'exil, gêné dans Sainte-Hélène,

Manque d'air dans la cage où l'exposent les rois.

N'y tenant plus, il m'arrêta; il sanglotait.

La tragédie lyrique religieuse de la _Mort d'Adam_ n'eut qu'un petit

nombre de représentations à l'Opéra. Malgré les beautés nombreuses et de

l'ordre le plus élevé qui donnent tant de prix à cette partition, le

défaut d'action du drame et la triste monotonie du sujet étaient des

obstacles contre lesquels tous les efforts de la musique devaient

nécessairement venir se briser.

Je crois pourtant que Lesueur mettait la conception musicale de _la Mort

d'Adam_ au-dessus de ses autres ouvrages; en se plaçant à son point de

vue biblique et religieux, cette préférence se conçoit parfaitement.

Sous le rapport dramatique, d'ailleurs, la composition du caractère de

Caïn est des plus grandes et des plus énergiques que l'on connaisse. Ce

rôle contient un air où le désespoir, le remords, la terreur et la rage

du meurtrier d'Abel sont peints d'une manière sublime. Un tel morceau,

bien mis en scène, exécuté par une voix mordante et timbrée, ferait

frémir; et, pour ce morceau, comme pour certaines scènes des _Bardes_,

il faudrait répéter le mot de Napoléon: _C'est inaccessible_.

_Alexandre à Babylone_, grand opéra en trois actes, dernière production

de Lesueur, n'a pas été représenté. Nous n'en connaissons que deux ou

trois chœurs d'une splendeur tout orientale, que l'auteur parodia sur

des paroles latines, et qu'il fit entendre, en 1828, à Notre-Dame, pour

la cérémonie de l'ouverture des Chambres. Ses compositions religieuses,

messes, oratorios, motets, prières, sont en très grand nombre. Nous

avons déjà entretenu nos lecteurs de _Noémi_, et de _Ruth et Booz_,

admirables pastorales hébraïques, où les mœurs patriarcales revivent et

s'expriment avec des accents d'une naïveté, d'une grâce et d'un

pittoresque achevés. On a publié dans ces dernières années les oratorios

de _Rachel_, de _Debora_, les trois parties de celui qui fut exécuté à

Reims pour le sacre de Charles X, un _Te Deum_ et plusieurs messes d'une

grande étendue. La plupart de ces belles partitions sont généralement

connues et appréciées.

Un seul ouvrage de Lesueur, l'_Histoire universelle de la musique_ ne

l'est point encore. Il y a travaillé trente ans; les recherches de toute

espèce auxquelles il a dû se livrer pour bien connaître ce qu'était

l'art musical chez les anciens Grecs, chez les Hébreux et les Égyptiens,

effrayent l'imagination. Le résultat de tant de travaux accomplis avec

la sagacité d'un esprit supérieur ne saurait manquer d'offrir le plus

vif intérêt aux savants et aux artistes. Bien des préjugés tomberont si

ce livre paraît; beaucoup d'opinions généralement admises, et consacrées

comme des vérités, seront ruinées par leur base. Telle est, par exemple,

celle qui refuse à l'antiquité la connaissance et l'usage de l'harmonie.

Ce n'est point ici le lieu d'exposer les raisons dont le savant maître

se sert pour combattre le système admis dans toute l'Europe sur cette

question, je me contenterai d'un fait: on connaissait avant lui la

notation des Grecs, personne ne songera donc à lui contester la

possibilité de transcrire dans nos signes modernes des fragments de leur

musique. Or, c'est par ces fragments eux-mêmes, dont il a rassemblé une

grande quantité, qu'il prouve sans réplique l'emploi des accords dans la

musique antique. J'ai chanté avec lui, sur son manuscrit, une ode de

Sapho d'un beau style mélodique et à _deux parties_; j'y ai vu, en

outre, divers morceaux pour des voix accompagnées de plusieurs

instruments, dont les accords ne se composaient guère que de

_consonances_, il est vrai, et de quelques rares _suspensions

dissonantes_, mais dont l'enchaînement formait cependant une _harmonie_

très pure et assez riche. Je ne vois pas trop ce qu'on pourrait répondre

à cela.

Lesueur, dont le caractère était d'une candeur et d'une bonté parfaites,

eut cependant des ennemis acharnés. Méhul fut le plus ardent de tous.

Témoin de la popularité de _la Caverne_, il voulut la détruire en

composant une partition sur le même sujet et sous le même titre; _la

Caverne_ de Méhul tomba. Plus tard, obsédé par le succès des _Bardes_,

il eut de nouveau recours au moyen qui lui avait si mal réussi la

première fois; il écrivit _Uthal_, dont l'idée est à peu près la même

que celle traitée par Lesueur. Cette partition renferme

incontestablement de grandes beautés; mais pour lui donner une couleur

plus sombre, Méhul crut devoir n'employer, au lieu et place des violons,

que des altos, dont le timbre est en effet terne et mélancolique; et

Grétry, en entendant cet orchestre ainsi dépourvu de tons aigus,

s'écria: «Je donnerais deux louis pour entendre une chanterelle!» Le mot

circula, et _Uthal_, que le public goûtait peu d'ailleurs, disparut

bientôt de l'affiche. De là une haine implacable que Lesueur n'avait

méritée ni provoquée en aucune façon. Il parlait peu des tracasseries

que cette jalousie aveugle lui avait suscitées, mais jamais il ne manqua

l'occasion d'exprimer tout ce que les grandes œuvres de son ennemi lui

inspiraient d'estime, d'admiration; il prisait fort _Euphrosine_ et

_Stratonice_.

Il regardait Mozart comme le premier des musiciens, et trouvait Gluck

plus grand que la musique. Il avait peu de sympathie pour Weber, qu'il

accueillit cependant avec un très vif empressement, quand il vint le

voir, lors de son passage à Paris en 1826.

Pour Beethoven, il le redoutait comme l'ante-christ de l'art. Son équité

et son grand sens musical et poétique le mettaient dans l'impossibilité

de méconnaître un tel génie; mais il entrevoyait de ce côté le

scintillement crépusculaire de certaines idées qu'il ne voulait pas

admettre, et, malgré lui, il s'attristait de la puissance qu'il leur

voyait acquérir. L'ayant instamment prié de venir avec moi, au

Conservatoire, entendre la symphonie en _ut_ mineur, il y consentit. Ce

chef-d'œuvre dont il n'avait aucune idée lui fit éprouver une commotion

terrible dont il tremblait encore une heure après. Néanmoins, quelques

mois plus tard, il regrettait la tendance de la nouvelle génération à

suivre la trace du géant de la symphonie. Son style à lui ne se

rapproche, je l'ai déjà dit, d'aucun autre, si ce n'est au dire de

Paisiello, de celui des anciens maîtres Logroscino et Hasse (dit le

Saxon); je trouve aussi, sous certains rapports, des affinités assez

marquées entre sa manière et celle de Sacchini.

Mais dans l'ensemble de ses productions, dans son sentiment harmonique

et mélodique, et dans la direction toute spéciale de ses idées, Lesueur

fut incontestablement un maître original autant qu'ingénieux et savant.

Il chérissait ses élèves; il leur prodiguait ses leçons, ses avis

affectueux, les aidant de tous ses moyens, ne comptant avec eux ni le

temps ni l'argent. Aussi la faveur d'être admis dans sa classe

était-elle fort recherchée. Le nombre des jeunes compositeurs qui en

sont sortis pour aller à Rome, après avoir obtenu le grand prix de

l'Institut, est considérable. Parmi les lauréats des dix ou douze

premières années seulement, nous pouvons citer MM. Le Bourgeois (mort à

Rome), Ermel, Pâris, Guiraud, Elwart, Prévost, Thomas, Boisselot,

Bezozzi et l'auteur de cette esquisse.

Les musiciens et la musique · 第 5 / 18 段