cheveux bruns; beaux yeux veloutés et brillants. Dans les yeux, dans la
bouche (qui est toute nature, tout éloquence et tout amour), une
conciliation infinie, quelque chose à la fois d’attrayant et de ferme,
beaucoup d’adresse et de prudence.
Ce caractère si fort, avec ce courage de lionne, semble faible en un
point. Soit système, soit excès d’amour, elle dépend de tous les
caprices de ses enfants, les endure et leur obéit jusqu’à extinction de
ses forces.
Très ferme en tout le reste. Le plus rare des courages, elle l’a eu,
elle l’a. Personne ne porte avec plus de grâce la pauvreté
démocratique. Personne ne sait mieux l’adoucir pour les siens.
Admirable au jour du danger, elle ne l’est pas moins dans les longues
épreuves de l’exil, dans ses tristesses et ses privations. Mais près
d’elle, qui les sentirait? Admirable mystère de la solidarité moderne!
c’est près d’une étrangère, d’une fille adoptive de la Roumanie, que
l’exilé roumain sent le mieux la patrie présente, son vivant génie, son
foyer.
Revenons.
L’obstacle pour communiquer, c’était la quarantaine, sévère en ce pays.
Tout ce qui a touché la rive turque est repoussé de l’autre rive. Un
agent la suivait exprès pour empêcher la communication. A une halte,
séparée par une grille du pont qui menait aux bateaux, arrêtée par un
officier autrichien qui gardait le pont, elle lui tend Liby:—«Quoi!
monsieur, songez donc que cette enfant veut embrasser son père! Il y a
si longtemps qu’elle ne l’a vu!» L’officier détourna la tête et ne
résista plus:—«Madame, faites du moins que je ne vous voie pas.»
Elle gagnait ainsi tout le monde. Les règlements fléchissaient ainsi
devant elle. Le lendemain, à midi, elle obtint qu’ils déjeuneraient
ensemble. Un cavalier cependant arrivait en grande hâte, un officier
turc envoyé par le gouverneur de la dernière forteresse où ils étaient
entrés. Ordre de rebrousser chemin, de revenir au fort.
Tout le village était là cependant, qui regardait les prisonniers, un
village de paysans valaques, que Mme Rosetti avait mis déjà dans les
intérêts de leurs infortunés compatriotes.—Ceux-ci, encouragés par la
sympathie visible des paysans, déclarent qu’ils ne retourneront
pas.—L’officier turc, en comptant ses soldats, sent bien qu’il ne peut
entreprendre de lutter contre tout un village; il va chercher de
nouveaux ordres.—Les prisonniers, sans perdre de temps, jettent leurs
habits sur leurs bras, et se mettent à marcher, du pas dont vont des
hommes qui courent après leur liberté. Les Turcs, ne pouvant mieux,
s’efforcent de les suivre. Ce n’était pas sans peine: ils allaient à
pied aussi vite que Mme Rosetti en voiture. Elle avait pris du vin en
route, et leur en donnait à chaque halte. Les Turcs aussi, quoique
inquiets d’un voyage qui semblait une fuite, se consolaient en buvant
tout le long de la route; ils étaient, après tout, sur la rive
chrétienne et se sentaient plus libres des prescriptions de Mahomet.
Le soir, on arriva ainsi à Sfenitza. Mme Rosetti, qui était en avant,
avait fait préparer un grand repas, force vin et café, liqueurs. Les
Turcs, déjà troublés par ce qu’ils ont bu tout le jour, viennent
enterrer là tout ce qui leur reste de raison. Ils fument, ils tombent
de sommeil. L’un d’eux, n’y pouvant résister, eut soin de dire aux
prisonniers: «Songez bien à ne pas partir sans m’avoir éveillé.»
Dans cette quiétude profonde, les Turcs sont troublés tout à coup.
Entrent le maire et le curé, une foule d’habitants du village qu’amène
Mme Rosetti.—«Où sont vos passeports? leur dit le maire. En
avez-vous? Comment osez-vous bien venir en armes sur les terres de Sa
Majesté l’empereur?» Les pauvres Turcs ne savent que répondre. Les
rôles sont changés: ce sont eux qui sont prisonniers. Ils négocient
pour qu’on les laisse libres.
VII
LA FUITE A TRAVERS TROIS PEUPLES EN ARMES
ARRIVÉE A VIENNE
Il était minuit, et cinq chariots attendaient à la porte. Mme
Rosetti, son ami, le Hongrois, assistaient à l’explication. Mais déjà
les prisonniers, montés en chariots, couraient joyeusement la campagne.
Elle couvrit ainsi la retraite, et ne tarda pas à les rejoindre.
Vingt heures de suite, pour leur premier trajet, ils roulèrent dans ces
rudes chariots de troncs d’arbres. Bien souvent il fallait descendre.
La route suit le bord du Danube; elle surplombe à chaque instant
l’abîme, rien de plus dangereux. La pauvre femme allait toujours,
chargée de son enfant; elle ne connaissait, ne voulait que les bras de
sa mère. Les forces lui manquaient. Son mari ne pouvait l’aider qu’en
la soutenant quelque peu par derrière, et lui soulevant les bras.
Au village où ils descendirent, une seule cabane restait, une misérable
hutte, seul débris qu’avait épargné la lutte des Hongrois et des
Serbes. C’était la partie la plus dangereuse du voyage qui leur restait
à faire. La guerre la plus sauvage, une guerre implacable de races,
désolait ces contrées. Chaque parti, acharné, allait à la chasse de
l’autre. On tuait sans pitié tous ceux qui ne pouvaient prouver
sur-le-champ qu’ils étaient du même parti. Nos fugitifs avaient tout à
craindre; ni les Slaves ni les Hongrois n’étaient pour eux; les
Valaques mêmes, parfois, se montrèrent ennemis, les croyant des
boyards, des grands seigneurs qui fuyaient Bucharest; ils se figuraient
voir en eux les tyrans chassés de la Valachie.
Guerre affreuse! guerre déplorable! fruit horrible de l’aveuglement,
des mensonges perfides qu’avaient semés les Russes!... Leurs intérêts,
à tous ces peuples, étaient généralement les mêmes, et ils se croyaient
ennemis!... Les Hongrois, mêmes, s’ils perdaient une partie de leur
domination, gagnaient, ce qui vaut bien plus, la consolidation
définitive des libertés hongroises et l’abaissement de l’Autriche.
Dans les trois camps, hongrois, slave et valaque, nous avions des
amis... J’y songe avec horreur! Tels qui étaient les miens, mes élèves
et presque mes fils, pouvaient, dans ces rencontres aveugles, en tuer
d’autres non moins amis pour moi. Aux camps hongrois, aux camps
valaques ou slaves, les écoles de Paris étaient représentées! De
quelque côté qu’on tuât, Paris devait pleurer, et le deuil était pour
la France.
Tout le long de la route passaient des gens armés. La nuit, d’horribles
cris en toutes langues. Des morts dans les fossés. Des villages déserts
et des maisons à demi brûlées. De moment en moment, des objets de
pillage, non enlevés, mais sabrés en menus morceaux, et comme
déchiquetés avec fureur, de sorte que personne ne pût en profiter.
Dans le Banat, de temps à autre, des piquets de cavalerie arrêtaient la
petite caravane. Elle fut ainsi, une fois, arrêtée et menée dans un
camp serbe, au moment même où l’on voyait en face, sur de hautes
collines, un fort parti de cavaliers hongrois qui semblaient tout près
de descendre. Le combat ne pouvait tarder.
«Qu’on me mène, dit-elle, devant le général.—Madame, il dîne.»—A
force d’instances, elle est introduite dans la tente, seule devant tous
ces officiers.—«Général, nous ne pouvons rester ici, au moment où l’on
va se battre.»
Le général fait introduire son mari, ses amis, les reçoit poliment,
leur offre le café. L’un d’eux, oubliant le danger, entamait avec le
chef serbe une conversation politique. Mme Rosetti, inquiète des
lenteurs, peut-être calculées, de ce chef, se saisit des passeports
qu’elle aperçoit sur une table, prend la plume, la lui met en main:
«Signez, général», lui dit-elle. Il signe. Elle les distribue.
Au dernier, qui était celui de Mme Rosetti, et qui portait aussi son
nom de famille (Grant): «Une Anglaise!» s’écrie-t-il. Il ne pouvait le
croire. Et, en effet, elle est bien peu Anglaise. Tout en elle
semblerait plutôt d’une femme du Midi.
Ils purent donc continuer leur voyage; ils allaient, à travers la
guerre, à travers mille dangers. Les insurgés pouvaient les égorger. Le
gouvernement autrichien pouvait les arrêter. N’était-il pas averti par
les Turcs ou les Russes de leur évasion? A Panchova, près de Semlin,
Mme Rosetti se hasarda d’aller à cette ville et d’y prendre des
informations. Là, le consul anglais et d’autres personnes obligeantes
lui dirent qu’ils avaient tout à craindre, que le consul russe ne
manquerait pas de les faire arrêter. Sans retard ils se séparèrent;
leur grand nombre les trahissait. La plupart, ils prirent place sur le
bateau à vapeur qui remonte la Save. Toutes sortes de gens étaient sur
ce bateau, de races, de langues, de partis, tous armés jusqu’aux dents,
disputant sans pouvoir s’entendre sur les affaires du temps. A chaque
instant, on tirait les poignards; d’autres, par jeu, tiraient des coups
de pistolet.
Le plus singulier du voyage, c’est que sur le chemin les proscrits,
tout à leurs idées, n’étaient pas tellement occupés du danger qu’ils ne
fissent de la propagande. Au camp serbe dont on a parlé, ils
expliquaient au chef combien les Serbes, les Slaves en général, avaient
travaillé contre eux-mêmes, en relevant l’empire d’Autriche, combien
ils s’étaient placés dans une fausse position. Ce dernier mot fut senti
à merveille, répété plusieurs fois. «Fausse, très fausse, en effet»,
disaient-ils. Du reste, ces idées étaient déjà au cœur des Serbes. Et
la première chose qui frappa les Valaques, en entrant dans les murs
désirés d’Agram, où ils croyaient trouver enfin quelque sécurité, ce
fut l’arrestation de plusieurs officiers croates ou serbes que les
Autrichiens faisaient au moment même. Ceux-ci en étaient déjà à mettre
aux fers leurs défenseurs.
Plus lugubre encore fut leur entrée à Vienne. C’était le lendemain du
bombardement. L’Autriche, victorieuse par la discorde insensée des
trois peuples, venait, sur ces débris, ces ruines inégales et
branlantes, de rétablir pour quelque temps le trône de sa caducité.
VIII
CE QU’EST DEVENUE LA ROUMANIE.—INVASIONS PÉRIODIQUES DE LA RUSSIE
Nos fugitifs sont du moins en sûreté. Ils traversent l’Allemagne émue,
frémissante, en deuil. Ils commencent à respirer. Non, disons plutôt à
gémir. L’exil s’ouvre amer, infini, avec ses perspectives obscures,
comme ces longues nuits d’hiver qui enveloppent le jour et n’ont pas de
matin. C’était en effet l’entrée de l’hiver (novembre 1848).
«Voici la France pourtant, voici la flèche de Strasbourg. Voici encore
le drapeau qui fut l’espoir des nations. Hélas! pourquoi est-il si
pâle? Hier, teint du sang de la vigne, du brillant azur du ciel, on le
voyait de six cents lieues. Aujourd’hui il a les teintes maladives de
l’automne. L’orage a lavé ses couleurs? Ou bien, France, seraient-ce
tes larmes sur le monde qui a cru en toi?»
Telles les pensées des exilés.
Plus exilé peut-être encore celui qui reste fixé au sol de son pays.
L’Occident, dans son égoïsme, a ignoré les calamités qui enveloppaient
l’Orient. Les _sauterelles_ dévorantes s’étaient abattues sur les
champs de la Moldavie, de la Valachie. C’est de ce nom que les Roumains
désignent les armées russes; armées affamées, mendiantes; où elles
passent, rien ne reste. La spéculation cruelle des chefs sur la
nourriture des soldats suffirait pour faire de ceux-ci d’épouvantables
pillards, insatiables et voleurs même après qu’ils sont repus. Une
armée de cent mille hommes vole au moins pour trois cent mille. Des
corps semblent organisés spécialement pour le vol: le Cosaque, jadis
brigand héroïque, brigand poète aux champs de l’Ukraine, est devenu
sous les Russes un avide soldat de police, de douanes, contrebandier
lui-même, brocanteur, marchand de dépouilles. Sur son laid petit
cheval, d’intelligence avec lui, ses longues jambes pendantes jusqu’à
terre, vous le rencontrez partout, son ballot en croupe, piquant de la
lance la vache du pauvre paysan. A qui se plaindre? A qui pleurer?
L’officier est philanthrope; il lit Lamartine ou Byron; mais que
voulez-vous, mon pauvre homme? sachez que telle est justement
l’institution de l’armée russe. Comment empêcherions-nous le Cosaque
d’être Cosaque, le vautour d’être vautour?
Telle est l’œuvre de l’Angleterre, telle est sa protection. C’est elle
qui, décourageant le mouvement national de la Roumanie, la reliant à la
Turquie incapable de la couvrir, l’ouvre en réalité aux Russes. C’est
elle qui, par les lueurs fausses d’un patronage impuissant, tient ces
contrées infortunées sous la fatalité d’un renouvellement éternel des
captivités barbares.
Ce que les Tartares faisaient par l’instinct de la barbarie, la Russie
le fait par un machiavélisme calculé. Tous les vingt ans, elle inonde
le pays et le pousse au désespoir; elle veut lui rendre désirable le
suicide de sa nationalité. Ses agents ont beau jeu pour dire:
«Réfugions-nous au grand empire; devenons une province russe.»
Bonne occasion d’ailleurs de refaire l’armée et de la nourrir. Ses
squelettes déguenillés viennent dans cette terre promise mettre de la
chair sur leurs os.
Le pays serait trop riche, malgré la dureté excessive et l’énormité des
tributs. Le paysan, de ses jeûnes, de ses souffrances volontaires, des
privations de sa famille, améliore la terre à la longue, élève quelques
bestiaux. On se hâte d’y mettre ordre. Dès que le pays refleurit un
peu, descendent les affamés du Nord.
Ceux-ci procèdent à la spoliation totale, au complet déménagement.
Alors la cabane se vide de tout ce qui peut s’emporter; alors l’étable
est démeublée; alors tout grain disparaît, même celui des semences. Et
le désespoir devient tel qu’en 1832, sans l’action du gouvernement et
les injonctions les plus fortes, la population (diminuée d’un quart en
trois ans!) ne voulait plus labourer. Le pays eût été rendu à l’état de
steppes tartares et cosaques; il allait redevenir une grande prairie
déserte.
Le pillard s’éloigne alors à regret, mais calcule qu’on va remettre le
rustre au travail et lui préparer, pour un temps prochain, une
fructueuse invasion.
Le fisc le veut, et le boyard le veut, le bâton est levé; il retombe
donc au travail, le malheureux, ruiné, le dos mal cicatrisé des coups
qu’il a reçus des Russes, trop souvent gardant, en sa famille outragée,
une blessure moins guérissable! les voilà tous au sillon. La femme
noyée de larmes, malade, et qui sait? enceinte, remplace le bœuf de
labour, tire avec l’homme à la charrue; le soir, couchés sur la terre
froide, dans la hutte dépouillée, et soupant d’écorces d’arbres.
Que raconté-je? Le passé? Non, le présent même de juillet 1853. Cette
grande _exécution_ de la Roumanie, périodiquement saccagée, recommence
en ce moment.
Populations charitables qui venez de verser sur le sort des nègres tant
de larmes d’attendrissement, âmes sensibles, lectrices émues du bon
_Oncle Tom_, n’avez-vous donc gardé aucune larme pour les blancs?
Savez-vous bien qu’en Russie, en Roumanie, en général dans l’orient de
l’Europe, il y a soixante millions d’hommes plus malheureux que les
noirs?
Ce qui est sûr, c’est que ces blancs, infiniment plus développés,
sentent d’autant mieux leur misère. La pièce la plus originale, la plus
forte, la plus curieuse que la mémorable année 1848 ait donnée au
monde, c’est l’enquête débattue entre les propriétaires valaques et les
paysans. Aucun acte plus solennel, aucun qui ait pénétré plus avant
dans les questions suprêmes auxquelles la société est suspendue. Ces
paysans du Danube se montrèrent bien autrement forts de raison,
d’éloquence même, que celui de la poésie. J’ose dire qu’en nul pays
peut-être on n’eût trouvé à ce degré, chez les habitants des campagnes,
cette noble sève primitive, cette vigueur de bon sens antique et en
même temps la logique droite, perçante et sans réplique, que les
modernes se figurent leur appartenir en propre.
Mais ce qui est au-dessus, ce qui tirera des larmes à tous ceux qui ont
un cœur, c’est la modération et la douceur de ces infortunés Valaques.
Ils ne demandèrent que la moitié de ce qui, en 1790, avait été accordé
au paysan de Moldavie, pays où la terre a infiniment plus de valeur.
UN BOYARD.—Cette terre, avec quoi la payeras-tu?
LE PAYSAN.—Voyez-vous cette main noire et dure? Eh bien, c’est elle
qui fait la richesse... L’argent ne vient pas du ciel.
AUTRE PAYSAN.—De l’argent? oh! il n’en manque pas; il y en a pour vous
en donner. L’État paye, le trésor paye. Qu’est-ce que le trésor? c’est
nous puisque nous le remplissons.
«Si le trésor ne peut payer, dit un autre, nous travaillerons. A tant
de travaux perdus nous ajouterons encore. De nos bras, comme d’une
source, jailliront l’or et l’argent. Nous vous payerons votre sol; nous
vendrions, s’il le fallait, jusqu’aux cendres sacrées du foyer.»
Ils disaient encore aux boyards: «Ne croyez pas qu’avec nous l’État
manque jamais de forces: nous sommes là pour lui en donner; nous ne le
laisserions pas rougir devant les nations étrangères!»
Nobles et grandes paroles! et qui semblent bien modérées, quand on
songe qu’à ce moment, maîtres de tout en réalité, ils demandaient à
peine la concession élémentaire de l’Assemblée constituante de 89 en sa
fameuse nuit du 4 août.
Que ferons-nous pour ces hommes, si dignes de notre intérêt? Que fera
l’Occident?
Rien.
Ce que veulent les gouvernements, je l’ignore; quant aux peuples, je le
sais.
Ce qu’ils veulent, c’est le confortable, le confortable: idée variable,
indéfiniment élastique, qu’on va étendant toujours, et dont la
poursuite remplit une vie soucieuse.
Ne leur demandez rien de plus, leur égoïsme sensible permet aux
malheurs lointains d’arriver à leur oreille, de se faire écouter; c’est
tout, ils s’en tirent avec quelques larmes. Et cet exercice modéré de
la sensibilité est une jouissance encore: «Ils jouissent de leurs
larmes», mot juste et fin du bon Homère.
«Si vous n’espérez rien de plus, pourquoi donc écrivez-vous?»
Pour moi, pour mon propre cœur.
Pour expiation de ce que dut faire la France de 1848, et de ce qu’elle
n’a pas fait.
J’écris pour ceux qui errent, qui souffrent et attendent, pour ces
ombres que je vois là-bas dans la mélancolie de Paris et dans les
brouillards de Londres. Je leur envoie ce message vivifiant de la
patrie.
Dans les lettres d’un des illustres exilés roumains d’Angleterre
(lettres fortes, touchantes, religieuses, dignes de l’immortalité),
j’ai lu qu’au temps des Soliman, une fille de la Valachie, enlevée,
vendue au sérail, devint maîtresse de son maître, sultane; elle n’en
était pas moins souffrante, malade, et se mourait d’ennui. Les médecins
avaient beau chercher; nul remède à ce mal profond. La seule chose qui
parfois relevât la fleur languissante, c’était l’eau de son ruisseau
natal. Le sultan, par ses messagers, faisait venir l’eau précieuse.
L’exilée y buvait la vie, la patrie, la force d’espérer.
APPENDICE
-------
I
LANGUE ET LITTÉRATURE
La langue moldo-valaque est une langue toute latine, qui mérite, autant
et plus que notre roman du Moyen-âge, le nom que portait celui-ci:
_lingua romana rustica_.
C’est très probablement, avec peu de changements, un de ces anciens
dialectes italiens des campagnes qu’on parlait sous l’Empire, et dont
on a retrouvé quelques mots dans les inscriptions de l’Italie. Les
colons de Trajan, établis en Dacie, ont emprunté très peu aux langues
barbares qui les environnaient. Ils ont gardé leur charmante langue
virgilienne avec d’autant plus de fidélité, qu’elle répondait
parfaitement à leurs habitudes agricoles et pastorales.
Si le grand poète paysan du temps d’Auguste, l’homme timide, candide et
rougissant, la _vierge aux longs cheveux_, si Virgile eût été maître de
son sort et de sa langue, je crois qu’il n’aurait pas écrit dans la
langue souveraine de Rome le chant où il a mis son cœur, les _Animaux
malades_, du troisième livre des _Géorgiques_, il l’eût écrit dans la
langue vaincue, celle des pauvres dépossédés par les proscriptions,
celle des exilés, dans l’un des humbles dialectes qu’on parlait à
Mantoue, aux Alpes, et plus tard au delà des Alpes, dans les lointaines
colonies de Dacie.
Et pourquoi eût-il préféré ces langues de campagne? parce qu’elles ne
sont pas entendues de l’homme seul, mais de toute la nature. Les
_Animaux malades_ auraient entendu le chant de Virgile et senti sa
tendresse, dans le valaque ou l’italien.
Je veux dire l’italien comme il dut être alors. Car cette langue s’est
_urbanisée_; elle est devenue langue de cité et de places publiques.
L’italien de Dacie, l’italien exilé, est resté, lui, une langue des
champs, pour ainsi dire, commune au pasteur et à son troupeau. Le
Valaque, courbé de fatigue, le cœur plein de chagrins, les confie du
matin au soir à ses camarades de labour, à ses grands bœufs
mélancoliques, et il en est parfaitement compris. Que dis-je? la plus
sauvage, la plus indocile créature, le buffle, l’œil perdu dans les
poils, n’en est pas moins sensible, quand l’homme aux tresses noires
l’admoneste, le nomme de son nom, fait appel à son émulation, à ses
sentiments d’honneur et d’amitié.
Ce peuple, si cruellement traité par l’homme, a réfugié son cœur dans
la nature. Il l’aime toute, et sans choisir. Tout ce qui vit autour de
lui, lui est cher et sacré. Et ce n’est pas seulement l’hirondelle du
toit, la cigogne fidèle; le serpent même est bien reçu; il devient
aisément un hôte de la maison; on ne lui refuse pas le lait des vaches;
il partage avec les enfants. En revanche, il les aime, il aime ses
hôtes, les flatte, les remercie à sa manière.
Un de nos amis, s’arrêtant chez une paysanne de Transylvanie, la trouva
toute en larmes. Elle venait de perdre son fils, âgé de trois ans.
«Nous avions remarqué, dit-elle, que tous les jours l’enfant prenait le
pain de son déjeuner et s’absentait une bonne heure. Un jour, je le
suivis et je vis, dans un buisson, à côté de l’enfant, un grand serpent
qui prenait sur ses genoux le pain qu’il avait apporté. Le lendemain,
j’y conduis mon mari, qui, s’effrayant de voir ce serpent étranger, non
domestique et malfaisant peut-être, le tue d’un coup de hache. L’enfant
arrive, et voit son ami mort. Désespéré, il retourne au logis en
pleurant, criant: _Pouiu!_ (c’est un mot de tendresse qu’on donne à
tout ce qu’on aime, mot à mot, cher petit oiseau). _Pouiu!_ répétait-il
sans cesse. Et rien ne put le consoler. Après cinq jours de larmes, il
est mort en criant: _Pouiu!_»
Cette sensibilité facile, étendue à toute la nature, avec laquelle naît
le Valaque, a donné à sa langue un charme tout particulier. Je ne crois
pas qu’elle ait la splendeur et le retentissant de l’italienne. C’est
bien sa sœur, mais une sœur attendrie par le malheur et la souffrance.
Tout comme elle, peut-être encore plus, elle a une foule de jolis
diminutifs, affectueux et caressants, amoureux, enfantins. Mais ce
qu’elle a de plus, ce semble, c’est qu’une larme lui tremble dans la
voix, et sa parole est un soupir.
La fleur charmante que nous nommons très prosaïquement le muguet, c’est
_lacrimiore_ en valaque, nom touchant et délicieux.
* * * * *
Dès l’ouverture du livre d’Alexandri, on est pris à la tête, au cœur,
d’un étrange parfum, tout plein d’ivresse et de vertige.
On ne sait pourquoi, mais on pleure.
Mélancolie très douce, pourtant mélancolie légère... Le nuage n’est pas
si épais, qu’un peu d’azur ne soit là-bas.
Voici un chant délicieux de Rosetti, universellement chanté dans les
villes, qui a aussi ce caractère. Je le tire de la _Transylvanie_ de De
Gerando, où l’on trouvera aussi les vrais Valaques dans d’excellentes
gravures.
Tu me disais un jour que jusqu’à la mort
Tu me conserverais tout ton amour...
Mais tu m’as oublié, tu as tout oublié.
Ainsi va le monde, ce n’est pas ta faute.
_Tu mi diceai odate: Ah! al meu inubite,
Partea mea din ceriuri tie o voiu da._
Tu me disais un jour: «O mon bien-aimé!
Je veux te donner ma part de ciel.»
_Toate sont uitate_,
Tout est oublié.
_Toate sont perdute_,
Tout est perdu.
_Asfel este veacul, nu e vina ta._
Ainsi va le siècle, ce n’est pas ta faute.
_Scii quand versai lacremi_[13]...
Tu sais quelles larmes tu versais, quand, à mes yeux,
Tu disais: «O mon chéri! je ne t’oublierai pas.»
Tu m’as oublié, je suis mort pour toi.
Le temps brise tout, ce n’est pas ta faute.
_Te stringeam in brate_[14]...
Je te serrais dans mes bras, et ta lèvre
Versait sur ma bouche une rosée céleste.
Mais bientôt elle a laissé échapper un venin...
_Asfel ti este secsul..._
Ainsi est fait ton sexe, ce n’est pas ta faute.