l’accouchée, dans son lit, entendait d’étranges bruits, des clameurs et
des sifflements, des décharges lointaines, sans savoir si c’était
l’orage ou la révolution. Tout à coup les fenêtres s’ouvrent à grand
bruit; les vitres se brisent, les rideaux volent. La mère, saisie,
serre son enfant. Une trombe avait rasé la ville, le grand souffle de
Dieu! les âmes des ancêtres? ou celle de la patrie nouvelle? La
Roumanie naissait dans les tempêtes.
Un matin, une dame, une amie véritable, trop instruite de la vérité,
entre et dit: «Rosetti devrait bien se cacher.» Un bruit d’armes,
d’éperons, se fait bientôt entendre. Un ami entre, pâle: «Rosetti est
arrêté!» A ce coup, elle ne fit paraître aucune émotion; elle serra,
croisa ses deux mains sous sa couverture. On lui apporte à boire; elle
boit lentement. Ceux qui l’observaient n’aperçurent nul trouble, nul
signe de crainte.
Elle se contint ainsi tant qu’elle eut des témoins suspects. Le soir,
deux serviteurs entrèrent, vieilles gens attachés dès longtemps à la
maison des Rosetti: un Albanais, une vieille nourrice. Ils regardèrent,
avec des yeux pleins de larmes, le portrait de la mère de Rosetti,
morte naguère; l’accouchée avait mis ce portrait au pied de son lit,
pour la voir pendant ses douleurs et s’encourager de cette vue.—«Ah!
que Dieu a bien fait, disaient-ils, de prendre avec lui notre bonne
dame, avant qu’elle ait vu de telles choses!» A ces paroles touchantes,
Mme Rosetti ne put plus résister... son cœur s’ouvrit; des larmes
abondantes lui vinrent, la soulagèrent, après ce grand effort.
La révolution eut lieu, on le sait, par le bon cœur du peuple, qui ne
put laisser dans les fers ceux qui s’étaient risqués pour lui. Il força
les prisons. Voilà Rosetti libre; il revenait chez lui, rassurer,
consoler sa femme. Un homme tout défait l’arrête dans la rue; c’est le
gendre du prince: «Sauvez le prince, dit-il, le peuple menace sa vie.»
Rosetti, au fond du palais, le trouve pâle et tremblant, prêt à faire,
à dire, à signer tout ce qu’on lui présente. Il signe, et de grand
cœur, l’acte des libertés du peuple. Il prend pour ses ministres les
hommes de la révolution.
Mais la peur succède à la peur. Le consul de Russie lui montre les
armées du tzar qui vont fondre sur lui. Il veut fuir, il abdique. «Les
portes sont ouvertes, dit Rosetti, c’est moi qui vous sauverai.» Le
jour même, en effet, à travers un peuple frémissant, Rosetti l’emmenait
en voiture. Le soir encore, il fit partir le ministre détesté du
prince, plus haï que son maître. Mais, cette fois, le peuple était
furieux; on ne pouvait le payer de paroles: «Qui l’a sauvé? Qui l’a
sauvé?» C’était le cri général qui courait partout: «Trahison!» Rosetti
paraît au balcon et dit froidement: «Qui l’a sauvé?... C’est moi!» Il y
eut un moment de silence. Puis, un tonnerre d’applaudissements s’éleva
de la place; le peuple fut reconnaissant de trouver en son chef sa
pensée véritable, sa meilleure volonté, obscurcie un moment par la
vengeance et la fureur.
Il avait bien gagné cette fois de revoir sa famille, l’enfant, la jeune
mère, cette femme courageuse, adorée. Il traversa les rues, pleines
d’une population attendrie, sous une pluie de bénédictions et de
fleurs. Les fleurs sont rares à Bucharest. Chacun n’en a que ce qu’il
cultive à sa fenêtre. Une femme, transportée, réunit son jardin en une
seule couronne aux trois couleurs françaises et l’offrit à Rosetti.
«Tiens, dit-il en la déposant sur le lit de sa femme; toi aussi tu l’as
méritée.»
IV
LA TRAHISON
La voilà née, cette révolution brillante et pure! Mais combien en
péril! L’ennemi de toutes parts... Les Turcs, les Russes, les
Autrichiens, ne vont-ils pas s’abattre sur ce pays infortuné, sans
défense naturelle, sans forteresse, tant de fois ouvert à l’ennemi!...
Où est la France? Ah! la France est bien loin... Elle-même se cherche,
après les jours affreux de Juin, et elle ne peut plus se trouver.
Pendant que la révolution valaque regarde d’où viendra l’ennemi, elle
l’a en elle-même. Une réaction militaire se fait dans Bucharest, sur le
faux bruit de l’arrivée des Russes. Le gouvernement, entre ces deux
périls, se retire aux montagnes, seules forteresses où l’on puisse
tenir. Heureusement le peuple ne l’entend pas ainsi. Perdre en un jour
toutes ses espérances, ses lois nouvelles et les hommes qu’il aime!...
Sans chef, il prend les armes; d’un rapide effort il renverse la
réaction russe et les amis de l’étranger. C’était le 12 juillet; Mme
Rosetti, qui n’avait pu suivre son mari, qui écoutait, dans une extrême
anxiété, les bruits terribles qui remplissaient la ville, entend avec
transport les cris vainqueurs du peuple. Elle fait venir une voiture,
ne marchant pas encore; elle prend Liby dans ses bras et se lance dans
cet océan d’hommes armés. Une foule compacte ne permettait pas
d’arriver au palais. Un des plus jeunes chefs, Bratiano le jeune,
haranguait au balcon. La voiture est saluée, entourée, assiégée,
presque écrasée, Mme Rosetti se fait donner des ciseaux, et découpe,
pour toute la foule, la précieuse écharpe bleue, or et rouge, que son
mari porta aux premiers jours de la révolution, qu’elle avait serrée
jusque-là et réservée pour ses enfants.
Moment sublime d’héroïque fraternité, d’une joie grave et non sans
ombre!... On voyait l’avenir. L’ennemi arrivait tout à l’heure. Cette
femme qui apportait son enfant, elle-même, à la patrie, elle eût voulu
donner des armes, et elle n’avait qu’un drapeau à donner, un drapeau
coupé entre tous; elle en distribuait les fragments, comme on jette des
fleurs aux martyrs.
* * * * *
Un spectacle inouï s’offrait aux regards. Ce n’était pas seulement
Bucharest et la ville, mais les campagnes tout entières avaient
avidement saisi la délivrance. La liberté y fut non seulement adoptée,
mais comprise. Les adresses innombrables, les discours, les
observations que les paysans transmirent au gouvernement, et que
peut-être on publiera un jour, témoignent de la vive intelligence de ce
peuple longtemps dédaigné, de sa naïve sagesse. Un fonds admirable de
vie subsistait sous l’oppression, cachée par l’excès des misères. Tout
cela s’éveille un matin. Le pays tout entier se met en mouvement. Des
lieux les plus sauvages apparaissent des foules. On eût dit que les
pierres, tout à coup debout, animées, s’étaient changées en hommes. Un
déluge vivant descendait au midi vers Bucharest et le Danube.
La Russie, très bien informée, ne jugea point à propos de hasarder ses
troupes. Un peuple en ces moments, fût-il sans armes, est une force
énorme, une puissance illimitée, comme celle de la nature; toute armée
se briserait contre. On employa la trahison.
Et d’abord, on cacha la main de la Russie. Nulle part l’uniforme
détesté n’apparut. Les Cosaques, la lance en arrêt, restèrent à la
frontière. On fit entrer les Turcs. L’armée turque vint, mais en amie;
elle avança, négociant, demandant qu’on effaçât telle chose de la
constitution, qu’on ajoutât telle autre. Dans cette armée, près de ses
chefs, et pour les surveiller, se trouvait le vrai chef qui menait
tout, le général russe Duhamel, le tyran naguère de la Valachie.
La plaine de Bucharest offrait un spectacle extraordinaire. D’un côté,
l’armée turque, suspendue sur la ville comme un nuage sombre, qui ne
laisse pas voir ce qui est dans ses flancs. Est-ce la grêle, ou la
pluie fécondante? D’autre part, cent cinquante mille Valaques
couvraient la plaine, grand peuple, qui venait, plein de confiance,
s’entendre avec ses magistrats et baiser les pieds de la Liberté. Sa
statue colossale ornait la grande place. Ils voyaient les Turcs de bon
œil, comme amis, comme défenseurs. Ces amis, en effet, veulent voir de
plus près les chefs du peuple, Rosetti et les autres, aviser avec eux
sur ce qui est à faire: on les prie de venir au camp. Ils y vont, et la
réception fraternelle qu’ils y trouvent, c’est de se voir enveloppés
d’un triple rang de baïonnettes. Le Russe, assis près du pacha, leur
indiquait assez qu’ils étaient tombés dans la toile de l’horrible
araignée du Nord.
A ce moment, Mme Rosetti, sa Liby dans les bras, avec les dames de la
ville, était au milieu de la plaine; elle distribuait du pain aux
paysans. Ce peuple immense, qui campait là, souffrait beaucoup et du
défaut de vivres et du froid des nuits, bivouaquant sous le ciel dans
cette saison déjà froide aux plaines du Danube (25 septembre).
N’importe, ils restaient là, avec une patience admirable. Leur instinct
leur disait qu’ils devaient, à tout prix, veiller, défendre peut-être
leurs libertés naissantes.
Un violent tumulte s’élève, la foule tourbillonne, plusieurs arrachent
leurs bonnets, leurs cheveux. Trahison! Ils voyaient au loin de toutes
parts les escadrons des Turcs qui marchaient sur la ville, pour entrer
par toutes ses portes. Elle aussi, elle veut rentrer, donner l’alarme;
un cavalier turc l’en empêche, arrête ses chevaux; elle montre Liby; le
Turc lâche les rênes. Elle rentre, elle crie, elle appelle ses femmes;
déposant son enfant chez elle à la garde de Dieu, elle veut courir
seule au Palais du gouvernement. Les Turcs étaient déjà partout; des
scènes hideuses de pillage se voyaient à chaque maison. Un ami la
rencontre, l’arrête: «Où courez-vous? Les membres du gouvernement qui
restaient ont eux-mêmes empêché le peuple de combattre...» Malgré cette
défense, le corps des pompiers de Bucharest refusa de se rendre; une
heure entière, cent cinquante hommes tinrent contre douze mille; ils
tuèrent une foule de Turcs, et, périssant eux-mêmes, sanctifièrent leur
jeune drapeau de leur sang.
La position de ces misérables pillards n’était nullement sûre dans
Bucharest. Il y avait toujours là, à la porte, un grand peuple indigné
et sombre, qui ne s’en allait pas. Le lendemain de l’invasion, un homme
colossal entre chez Mme Rosetti, malgré ses domestiques. Ce géant,
les bras nus, ceint de l’écharpe des Valaques, s’était signalé dans le
combat. «Madame, lui disait-il, laissez-nous faire; nous avons enterré
des armes et des drapeaux; nous sommes deux mille hommes bien résolus;
nous tomberons sur le camp; nous les délivrerons.» Mais elle recevait
en même temps, par le consul anglais, la parole du commandant turc, qui
affirmait que, sous trois jours, ils seraient délivrés.
Au troisième, on ne peut les délivrer encore. Mais demain, à midi, ils
partiront pour la frontière hongroise avec des passeports et une
escorte pour qu’ils n’aient rien à craindre des surprises des Russes.
Le matin, bien avant midi, elle retourne au camp... Plus de camp, plus
de tentes; tout a disparu par enchantement; la place est vide et la
plaine déserte. Une sentinelle turque était là seule, et sans rien
dire, de la pointe de sa baïonnette derrière l’épaule, montra le chemin
de Turquie, le midi et non l’est. Ce fut un trait de lumière; elle
comprit, malgré tous ses amis, malgré les assurances renouvelées du
consul anglais, qu’on ne les menait pas à la frontière hongroise, mais
bien vers le Danube, que la Russie défendait aux Turcs de tenir leur
parole, et les constituait geôliers de ses ennemis.
Tout le jour, elle achève à la hâte la vente de ce qu’elle a de
précieux, reçoit des dons, des pleurs de ses amies. Elle quitte, pour
toujours, cette maison aimée, ce cher foyer de la famille, qui fut
celui des libertés d’un peuple. Elle s’en va, le soir, n’emportant rien
que ses habits, un manteau pour couvrir son enfant; de longtemps elle
ne devait, dans la poursuite de ses chers prisonniers, habiter sous un
toit. Liby, si jeune, pour maison, pour berceau, n’eut que le manteau
de sa mère.
V
MADAME ROSETTI POURSUIT ET REJOINT LES PRISONNIERS
Un seul homme l’accompagnait, et c’était un danger de plus. Elle
emmenait, déguisé, avec elle, un proscrit qu’on cherchait partout,
celui en qui on redoutait l’esprit le plus rare chez ces races, la fixe
volonté; celui qui, dans sa tête sombre, sous sa forêt de cheveux
noirs, couve, toujours silencieux, la résolution immuable,
l’inextinguible flamme, témoin vivant des origines romaines de ce
peuple.—C’était l’aîné des Bratiano.
Il la quitte bientôt, sentant combien sa tête, si connue et si
cruellement poursuivie, aurait aggravé son péril.
Donc seule, la nuit entière, sous une violente pluie, elle alla,
navigua à travers les steppes inondés et sans route. Les cataractes du
ciel s’étaient ouvertes; le sauvage Danube, soulevé en nuées, retombait
en torrents. La nature semblait faire la guerre à cette pauvre femme
errante, à l’enfant innocent.—En réalité, elle les servait.—Cette
pluie protégeait le voyage; on ne rencontrait personne; on n’eût pas
soupçonné l’invasion de deux armées barbares; les plus barbares, les
Russes, étaient entrés!
L’émotion, le froid, la fatigue, avaient tari son sein. Liby criait;
ses cris navraient sa mère. On change de chevaux à une misérable
cabane; une paysanne en sort: «Eh! madame, donnez-moi l’enfant, il
prendra de mon lait.» Douce consolation! de trouver au désert, dans
cette nuit glacée où le ciel semblait impitoyable, l’aimable
hospitalité, la chaleur du cœur maternel!
Au matin, elle voit enfin le fleuve immense, et au delà la rive, une
petite ville turque. Son cœur ne l’avait pas trompée. Un bateau de
guerre était à l’ancre, au milieu du Danube, et contenait les
prisonniers[10]. Un homme était sur le rivage; elle s’adresse à lui;
c’était, par grand bonheur, le médecin du chef turc de la ville. Par
lui, elle demande à partager la captivité de son mari. Demande refusée
heureusement: enfermée avec eux, elle n’aurait guère pu les servir.
Elle les verra seulement. Une barque était là, avec sept Turcs, qui
pouvaient mener au bateau. Trompée par les Turcs tant de fois, elle
avait sujet d’hésiter. N’était-ce pas un leurre, une cruelle dérision?
Ces Turcs, barbares et corrompus, respecteraient-ils la jeune femme qui
venait seule à eux? Loin du rivage et de l’autorité, ne se feraient-ils
pas un jeu du plus cruel des attentats? Elle ne s’arrêta à nulle de ses
idées; elle mit Liby sur sa poitrine; armée d’elle et cuirassée d’elle,
forte de son enfant, elle se mit hardiment dans la barque, et elle n’y
trouva que respect.
Elle est enfin sur le ponton, elle voit ses amis; elle met son enfant
dans les bras de son père; elle donne à tous les proscrits des
nouvelles des leurs, une ligne à chacun, des messages d’affection. Rien
n’était plus misérable que leur situation: nourris de quelques oignons
secs et de biscuits de mer, couchant sur les boulets, mal abrités de
l’air, presque sans vêtements (ils étaient tels que la trahison les
avait trouvés au camp des Turcs); plusieurs ont gardé des douleurs, des
maux de poitrine, dont rien n’a pu jusqu’ici les guérir[11].
On les menait vers Orsova, première ville de l’empire d’Autriche, où
les Turcs assuraient qu’ils seraient délivrés. Mme Rosetti les
devance. Elle les y attend. Mais quelle longue attente! Cette traversée
de trente-six heures, ils la firent en trois semaines. Remorqués contre
le courant par des hommes à pied, ils avançaient à peine. Parfois on
s’arrêtait tout un jour au milieu du fleuve. Ce retard étonnant ne
s’explique que par une chose.—La Porte négociait à Pétersbourg;
peut-être alléguait-elle la parole donnée; on attendait des ordres, ce
que déciderait la clémence connue de la Russie.
Dans ce retard si long, Mme Rosetti se consumait d’impatience,
formant mille vains projets, les yeux attachés tristement sur ce grand
fleuve indifférent, qui roulait et roulait toujours sans lui rien
apporter de ce qu’elle brûlait de savoir. Elle eut pourtant une
consolation: un ami dévoué vint la rejoindre, un Hongrois, mais Roumain
de cœur, un héros d’amitié. Rosenthal, artiste distingué, avait
improvisé à Bucharest la Liberté qu’adora tout un peuple. Fugitive dans
son plus touchant symbole, dans Liby et sa mère, la Liberté trouva en
Rosenthal un compagnon fidèle.
Puisse ce souvenir fonder l’alliance nouvelle entre les deux grands
peuples qui pour un moment se sont méconnus! Ce cher trésor de la
patrie roumaine eut pour défenseur un Hongrois.
Un jour, assis sur une pierre, le fleuve sous les yeux: «Que
ferez-vous? dit Rosenthal à son amie rêveuse.—Je les suivrai partout,
et je partagerai leur sort.—Mais quoi! un tel voyage pour une faible
femme qui allaite un enfant, à travers ces pays barbares, ces routes
dangereuses!» Il énuméra les raisons par lesquelles on pouvait
combattre son projet, et la trouva inébranlable. «Je pensais comme
vous, dit-il, mais j’ai voulu vous éprouver. Et moi aussi je vous
suivrai partout.»
Rare, touchante fidélité d’une amitié si pure! Ce frère et cette sœur,
unis de cœur, dans un tel dévouement, qui les séparera dans
l’avenir[12]?
Ils n’attendent plus. Ils partent, louent une petite barque, se lancent
sur le grand fleuve. Ils rencontrent bientôt un bateau à vapeur. Le
capitaine illyrien leur témoigne un vif intérêt, il a rencontré les
prisonniers la veille, il les a vus passer près de Vidin. Demain,
probablement, ils quitteront les pontons pour franchir la Porte-de-Fer,
ce dangereux passage du Danube; ils passeront à Sem, et sans doute on
pourra les voir. Mme Rosetti obtient sur le bateau quelques habits
valaques; elle se déguise en paysanne pour approcher plus aisément.
Sous ce costume, qui garantissait mieux des froids brouillards
d’octobre dont le fleuve se couvre au matin, glacée, mais non de cœur,
serrant son enfant dans ses bras, elle fuit la rive turque, les yeux
fixés sur une forteresse qui la domine au loin. Quoique à grande
distance, elle voit, elle distingue les prisonniers qu’on fait monter
au fort.
Les forteresses turques sont misérables, et leurs garnisons encore
plus. Ce sont de vieux logis croulants et délabrés qu’habitent des
fantômes. Leurs tristes gardiens semblent les spectres d’un empire en
ruine. «Ces forteresses, disait-elle, je les aurais prises moi seule.»
Elle rôdait autour, sans perdre de temps, s’enquérait, s’ingéniait.
Enfin, elle fait si bien, qu’elle obtient de les voir. Elle monte. Ils
étaient avertis, ils attendaient; tous étaient aux créneaux. Sa seule
apparition semblait avoir changé leur fortune; ils se croyaient libres
déjà, et criaient: «Vive la République!»
Depuis longtemps sans communication, sans journaux, sans nouvelles,
dans leur misérable prison flottante, ils avaient gardé leur espoir,
leur sérénité même. Tout leur semblait parler de délivrance. Vrais
enfants de la France, ils n’avaient pas le moindre doute qu’elle ne
vînt à leur secours, ne traversât l’Europe, le monde, s’il l’eût fallu,
pour les délivrer.
Combien plus de soleil virent-ils, d’azur au ciel, quand parmi eux
s’assit cet ange d’espérance!
La scène était touchante, et personne n’y eût résisté. Le flegme des
Turcs n’y tint pas. Ils se mirent tous de la partie, et la joie fut
commune. L’un d’eux pleurait. La sombre forteresse humide où l’herbe
croît au milieu des chambres, avait pris comme un air de fête pour
recevoir une telle femme, et elle s’illuminait de son regard.
«Comment vous faisiez-vous entendre de ces Turcs, de tant de
populations qu’il vous a fallu traverser?» A cette question que lui
font ses amis, elle répond toujours: «Je n’en sais rien; je parlais la
langue que Dieu m’inspirait, et ils me comprenaient toujours.»
Qu’elle avait bien raison de dire qu’à elle seule elle aurait pris ces
forts! Celui-ci déjà s’était rendu, et elle y était maîtresse. Les
Turcs lui offraient leur repas, la servaient, allant chercher du lait
pour son enfant. Ces vieux soldats farouches, les voilà changés en
nourrices; ils s’emparent de l’enfant, le bercent, et Liby s’endort
dans leurs bras.
-----
Note 10:
Ce bateau, arche sainte du naufrage d’un peuple, contenait son
gouvernement, sa littérature (en partie), son âme et sa pensée,
espérons-le, son avenir!.... des politiques, des historiens, des
professeurs, des magistrats, des poètes, des économistes, etc.:
Aristra, Balcesco, Boliac, Balitiniano, Jean Bratiano, trois Golesco,
Gradistiano, Jonesco, Ipatesco, Inagovono, Rosetti, Voinosco, Zane.
Note 11:
L’un d’eux et des plus regrettables, M. Blacesco, n’a plus fait que
languir. Nous l’avons perdu. C’était un érudit de premier ordre, et
pourtant un esprit pratique, très net, très lumineux. Il eût été le
grand historien de son pays, et sans nul doute un de ses chefs les
plus sages. Je ne connais rien de meilleur jusqu’ici sur ce sujet,
rien de plus instructif, que sa brochure intitulée: _Question
économique des principautés danubiennes_. Ce petit livre fut écrit en
1850, et dans l’hypothèse où le pays ne pourrait s’affranchir qu’avec
l’aide de la Porte. La question est montrée de profil, mais avec une
rare netteté.
Note 12:
L’infortuné a sauvé ses amis, mais pour tomber plus tard lui-même
dans les mains de l’Autriche. Il s’est tué, ou on l’a tué. Ce
Hongrois, ce Valaque... ah! disons aussi ce Français, est un deuil
commun pour trois peuples. Un excellent tableau reste de lui, d’une
jeunesse, d’un charme incroyables; il représente la Roumanie dans le
champ de la Liberté, où cent mille hommes entouraient la tribune.
VI
L’ÉVASION (OCTOBRE 1848)
La France, si malade en elle-même, était vivante au fond de ce fort
turc; elle rayonnait sur le Danube dans le cœur de ces étrangers. Son
secours attendu faisait leur joie. Les vents leur en parlaient. Et si
un souffle de l’ouest venait jusqu’aux créneaux, ils allaient voir si
ce n’était pas un bruit de nos armées en marche.
Leur confiance baissa malheureusement, quand un de ces Turcs, devenu
leur ami, dit à l’oreille de Mme Rosetti ce seul mot: _Bosnia_. Ils
comprirent que la longue hésitation de la Porte était finie, qu’elle
allait obéir aux Russes, enfermer les captifs dans un fort de Bosnie et
les leur garder là.
Il faut donc se hâter, trouver dès demain, s’il se peut, un moyen
d’évasion. Ils conviennent que le lendemain, en passant devant Orsova,
ville valaque de l’empire d’Autriche, au moment où les barques
approchent du rivage, ils sauteront à terre, invoqueront le secours de
la population valaque. Mme Rosetti les devance à Orsova, et elle
apprend que la tentative échouerait. Le gouverneur autrichien de la
ville est dévoué aux Russes; loin de favoriser l’évasion, il y mettrait
obstacle; ressaisis, leur captivité n’en serait que plus dure et plus
difficile à briser.
Comment les avertir? Mme Rosetti y parvint.
Avec une présence d’esprit admirable, quand elle les vit tous sur les
ponts de leurs barques, déjà prêts à sauter, elle tend sa petite
_Liberté_ à son père et leur dit: «Ne la prenez pas avant que je ne
vous la donne.» Ils comprirent et ne descendirent pas.
Ce n’était pas dans une ville comme Orsova, et sous l’œil des
autorités, qu’une tentative pouvait réussir. Il fallait plutôt un
village, une population simple et bonne de paysans valaques qu’on pût
intéresser au sort de leurs compatriotes, animer, ameuter contre les
Turcs. Mme Rosetti eut ce bonheur d’obtenir qu’ils feraient le voyage
sur bateaux autrichiens, et seraient ainsi remorqués le long de la rive
autrichienne, dont presque tous les villages sont valaques. Elle
suivait par terre dans les rudes chariots du pays, qui ne sont autre
chose que de simples troncs d’arbres, mal agencés ensemble. Souvent
elle descendait, suivait à pied les bords très hauts et escarpés,
portant Liby, faisant des signes aux prisonniers et leur jetant des
fleurs. Ils la voyaient d’en bas, leur chère libératrice, marcher vive
et gracieuse, dans son costume de jeune femme valaque; un simple fichu
sur la tête retenait ses cheveux. Belle, brunie au soleil, sous cet
habit de paysanne, sans autre éclat que celui de ses yeux étincelants
d’esprit de bonté, et elle leur fit souvent l’effet d’un ange de Dieu,
et ils n’étaient pas loin de lui faire des prières.
Je m’aperçois ici que je n’ai rien dit de la figure de Mme Rosetti,
de sa race, de sa naissance. Parfaitement Valaque de cœur, de volonté,
de langue, fille d’un capitaine écossais, mais Française du côté
maternel, elle est née à Guernesey. Nous la revendiquons comme
Française et peut-être Bretonne d’origine. Elle a été élevée en France,
plusieurs années en Provence, et vous la croiriez Provençale. Elle a
épousé en 1847 Rosetti, le charmant poète, dont les chansons sont
nationales dans la Roumanie.