_Cinste si virtute amor si credinza,

Eri am giurai mie..._

Honneur, vertu, amour et foi,

Tu me jurais hier...: aujourd’hui au premier venu.

Tu ne sais pas aimer, tu ne connais pas le repentir.

Ainsi est fait ton sexe, ce n’est pas ta faute.

L’or, la vanité, ont banni l’amour de ton cœur.

_Si ti vedui credinza che in aer sburra._

Et j’ai vu ta foi s’envoler.

Ta blessure est guérie, tes désirs sont éteints.

Ainsi est fait ton sexe, ce n’est pas ta faute.

Pourtant, malgré ton infidélité,

_Inima mea_

Mon âme (mon cœur).

Battra chaque fois que je te verrai.

Tu es pour moi un ange, un être divin.

Ainsi est l’Amour, ce n’est pas ma faute.

Je ne crois pas qu’il y ait sur terre une langue plus propre à l’amour

que cette langue rustique,—langue de forêts et de déserts, d’amour et

d’amitié au fond des solitudes,—la langue qu’aux clairières des

Karpathes une mère seule avec la biche, comme Geneviève de Brabant,

parlerait à son nourrisson, au faon, son frère de lait.

Quand je me suis enquis de cette littérature, et que j’ai regardé

quelle part y avait l’amour, j’ai vu que cette part n’était rien moins

que le tout.

Et cela se comprend, la Roumanie, toute italienne, si loin de son

berceau, isolée et murée entre je ne sais combien de grands États

barbares, est entrée le moins qu’elle a pu en communication avec cette

effroyable Babel; elle n’a parlé qu’à elle-même, à son cœur et de son

cœur même.

Cette pauvre petite Italie solitaire, qui avait joué encore un grand

rôle aux quinzième et seizième siècles, en battant vaillamment les

Turcs, depuis, écrasée de toutes parts, semble alors ne vouloir plus

rien voir, ni rien savoir, oublier tout, se cacher tout en soi. Le

malheur de chaque jour étouffe tout sentiment public. En revanche, les

sentiments privés, l’amour, l’amour de la famille, emplissent l’âme, la

charment, la consolent. Elle n’a plus rien à dire au monde; elle ne

parle qu’à l’objet aimé.

L’amour a été la profonde liberté de ce peuple. Il l’a conservé jeune à

travers tant d’événements. Amour, nature, c’est tout. Rien de plus

attendrissant. La vieille Europe savante n’a aucune défense contre le

charme inattendu de cette jeune fleur, qui vient lui dire: «Oh! que tu

as souffert! Oh! que tu es vieillie!... Moi, qui souffris bien plus,

j’ai plié, j’ai cédé; et me voilà sans ride...»

Ce qui touche infiniment dans l’homme adolescent où la nature est tout

encore, c’est le premier rayon, l’aube de la conscience lorsqu’elle

vient à poindre. De même en cette jeune âme du peuple, rien ne m’a plus

intéressé que les traditions, les chants où cet enfant qui semble ne

savoir qu’aimer, cueillir les fleurs, soupirer et gémir, du fond des

soupirs enfantins, tout à coup se réveille, parle une parole d’homme,

et laisse échapper les oracles de la destinée.

Au premier rang de ces rares et attendrissantes révélations de

lui-même, qui ont apparu à ce peuple (plus à son cœur qu’à son esprit),

mettons le chant de Mariora Floriora, qui termine les _Doinas_ de M.

Alexandri, chant moderne de forme, mais fondé sur une tradition antique.

«Dites-nous-le, ce chant...» Je m’en garderai bien. Achetez les

_Doinas_. Lisez-les dans la charmante traduction de Voïnesco. Au

dernier chant, l’âme fond tout entière; langueur et pourtant vivacité,

inexprimable morbidesse!... Ce chant se meurt d’amour... Et sous cette

forme, vraie, sincère, de tendresse et de passion, un grand mystère

national est transparent, une pensée profonde... Le mot de la sibylle

sur ce peuple, d’une sibylle enfantine, amoureuse.

Il m’échappa, ce cri, ce vers du grand Rückert: «Bouche d’enfant!

bouche d’enfant!... et plus sage que Salomon!...» (_O Kindermund!

Kindermund!..._)

Tout le chant pourrait se traduire par ce mot: _Elle mourut, de quoi?

d’avoir aimé l’étranger_.

Oui, cette sensibilité facile d’un peuple qui si longtemps a subi,

enduré ses tyrans, c’est le mystère même de sa longue mort.

Tout cela caché, perdu, enfoui sous une immense ondée des plus

charmantes fleurs, d’une forme si amoureuse et si naïve qu’on est tenté

de croire que le grand poète n’a pas su un moment ce qu’il disait

lui-même.

Comment vous dire ce qu’est cette Mariora Floriora? C’est la fée des

montagnes moldaves, le doux génie de la contrée. Les fleurs, ses sœurs,

les rivières, les montagnes, lui font une cour assidue, et travaillent

toutes à la parer... Et cependant son petit cœur lui dit qu’il lui

manque quelque chose encore.

Un beau cavalier descend des montagnes; son coursier sauvage porte au

front une étoile d’argent. Le cavalier la prie d’amour, et le jeune

cœur bat bien fort. Mais une rivale surgit, une souriante jeune fille,

avec une belle chemise brodée aux épaules et des papillons d’or aux

cheveux. Son sein est un jardin de fleurs, et parmi, se trouvent de

petits bouquets de cerises et de fraises parfumées. Elle offre

innocemment ces fruits... Et c’est la défaite de la Floriora, elle

succombe à la jalousie. Elle arrête la main du cavalier qui allait

prendre les fruits, et elle lui donne à la place «son propre jardin».

Ils sont heureux, ils disparaissent. La nuit complaisante survient. Les

étoiles malicieuses cherchent en vain Floriora.

Au jour, elle fait venir un char, un coursier rapide, «si rapide que

son ombre ne peut le suivre.» Assise avec son amant, elle glisse,

brillante et triomphante, sur les longues plaines qui suivent les

Karpathes.

«Mais quand les montagnes la virent assise à côté de l’étranger, elles

desséchèrent les feuilles de leurs forêts, troublèrent le cristal de

leurs sources, étouffèrent la voix de leurs oiseaux.

«Et lorsque les fleurs aperçurent leur jeune reine à côté de

l’étranger, elles penchèrent tristement leurs fronts, elles se

couvrirent de larmes, elles tremblèrent, comme avant l’orage, et

dépérirent en un clin d’œil.». . . . . . . . . . . .

Dès lors Floriora devient languissante elle-même. Elle pleure. Elle

écoute en vain son amant chanter ses doinas. Rien ne peut rassurer son

cœur... Bientôt apparaît au ciel un noir orage: «Le voilà!

s’écrie-t-elle, le voilà! le génie de mort qui va m’enlever... Dieu

l’envoie... Depuis que je t’aime, les montagnes ont pleuré; les fleurs

des plaines sont allées au ciel se plaindre de mon abandon.»

-----

Note 13:

Ces mots sont littéralement italiens: _sai quando versavi lagrime_.

Note 14:

En italien: _ti sringeva in braccia_... ou plus correctement _fra le

braccia_.

II

LE BORDER ET LE COMBAT DES RACES

Le grand combat des races et des langues est à la frontière

transylvaine et moldo-valaque. C’est à cette contrée que nous pouvons

rapporter, sans nul doute, les deux chants populaires qui suivent.

Le premier, et probablement le moins ancien, est une bravade, un de ces

défis de bravoure comme on en trouve en toute lutte analogue,

spécialement dans les ballades du _Border_ anglo-écossais. Mais

indépendamment de la lutte de races, il y a celle de l’autorité et du

bandit. Le Hongrois Janoch, ancien brigand, avec sa table de pierre à

lettres d’or, a bien l’air d’être l’homme de l’autorité, un magistrat

militaire qui s’est mis en campagne contre le bandit moldave. Ce qui

peint tout à fait la nation, c’est que celui-ci ne bat les Hongrois

qu’après leur avoir joué un petit air de flûte. On croirait lire le

Persan Kourouglou, si bien traduit par Mme Sand.

Quant à la _Petite Brebis_, c’est un chant du caractère le plus

antique, une chose sainte et touchante à fendre le cœur. Rien de plus

naïf et rien de plus grand. C’est là qu’on sent bien profondément ce

dont nous parlions tout à l’heure, cette aimable fraternité de l’homme

avec toute la création.

Il y a aussi, il faut le dire, et c’est malheureusement le trait

national, une résignation trop facile. L’homme ne se dispute pas à la

mort; il ne lui fait pas mauvaise mine; il accueille, il épouse

aisément «cette reine, la fiancée du monde», et consomme, sans

murmurer, le mariage. Hier sorti de la nature, il semble aujourd’hui

trouver doux de rentrer déjà dans son sein.

La traduction qui suit est mot à mot, et d’une extrême littéralité:

MIHU LE JEUNE

A la colline Barbat

Sur un chemin raboteux

Mihu le jouvenceau,

Fier comme un paon,

Un paon des bois,

Brave brigand,

Chemine en chantant,

Les forêts délectant

De sa flûte d’or

Qui chante bellement.

Il chemine, ce brave,

Sur un petit murgo (cheval bai)

A travers la nuit,

A travers la forêt Hertzi.

Épais est le feuillage,

Sombre la nuit,

Le sentier rocailleux.

Comme il montait,

Murgo marchait,

La pierre étincelait,

La nuit brillait,

Brillait comme le jour.

Mihu marchant, marchant toujours.

Sa trace disparaît

Sur feuilles tombées

Aux sentiers perdus,

Mon brave à moi,

Les feuilles battant,

Les vieilles forêts éveillant,

A Murgo parlant:

«Ii! Murgo, ii!

Marche tout droit.

Pourquoi quitter le sentier?

Est-ce le frein qui te gêne,

La selle qui te serre,

Que tu portes si lourdement

Mon corps si léger?

—Le frein ne me gêne,

La selle ne me serre.

Mais ce qui me gêne,

Mais ce qui me serre,

C’est qu’il y a tout près

Quarante et cinq, cinquante moins cinq,

Valeureux brigands,

Braves Levantins

Qui ont quitté leurs parents

Dès l’âge le plus tendre.

Ils banquettent là-haut

Au sommet du rocher

Sous d’épais sapins,

De petits noisetiers.

A une table de pierre

Fendue en quatre,

Liée par des fils de fer,

Avec des lettres sculptées,

Des lettres de livre

Et toutes dorées.

A table est assis,

Prêt à faire de toi sa proie,

Janoch le Hongrois,

Ancien brigand,

A la barbe hérissée,

Longue jusqu’à sa taille

Couverte de sa ceinture.

Et, grand Dieu! il a

Épées étincelantes,

Carabines à balles forcées

Et cœur d’acier.

Et il a de plus,

Sur le sommet du rocher,

De braves Levantins

Éloignés de leurs parents

Dès l’âge le plus tendre.

Tous braves Hongrois,

Jeunes gens adroits,

Jeunes gens nerveux,

Des braves à la nuque forte,

Des braves sans salaire,

Avec de grands casques

Aux longues queues

Flottantes sur les dos!

Ils entendront nos pas,

Devant toi surgiront,

Sur toi bondiront,

Et malheur à toi!

Malheur à moi!

—Ii! Murgo, ii!

Reprends ton chemin,

Car Mihu est brave!

Ne crains pas avec lui;

Murgo, fie-toi

A ces bras énormes,

Énormes et nerveux,

A cette large poitrine,

Large et bien couverte,

A cette chère dague

A la lame acérée.»

Murgo, comme la pensée,

Laisse la colline

Et reprend le chemin.

Regarde dans la forêt, regarde

Janoch soudainement,

Pendant qu’il buvait

Et se réjouissait,

S’arrête pétrifié,

Son front s’assombrit,

Car, de temps en temps,

Il entend résonnant,

Les forêts enchantant,

Une fière chanson...

Chanson de brave,

Et la voix d’une flûte,

D’une flûte en os,

Qui chante bellement!

Et voilà, voilà

Que Janoch soudain

Tressaille et bondit,

Et crie d’une voix grande:

«Vous tous, mes braves,

Arrêtez! écoutez!

Saisissez vos armes,

Car j’entends

Une voix de flûte

Contre les feuilles résonnant

Les forêts enchantant!

Hâtez-vous, dépêchez,

Partez à l’instant

Et barrez-lui le chemin

Au pont de Hartop,

A la vallée du peuplier,

Au sentier étroit,

Au chemin brisé,

A la petite fontaine

Qui coule doucement.

S’il se trouve brave,

Ne lui faites mal!

Mais si c’est un étourdi,

Par les femmes ensorcelé

Donnez-lui un soufflet

Et laissez-le aller!»

Les Hongrois se précipitent

Et lui barrent le chemin!

Mais dès qu’il les aperçoit

Mihu de leur dire:

«Vous, bravez, écoutez!

Celui qui vous envoie

A perdu vos têtes.»

Et, sans presque achever,

Il s’élance sur eux,

Et d’un seul mouvement

Il les abat tous,

Et reprend son chemin

A travers la verte forêt.

Quand Murgo marchait,

La pierre étincelait,

La nuit brillait,

Brillait comme le jour!

Il va droit à Janoch,

Qui dit en le voyant:

«Vous tous, mes braves,

Tirez vos carabines,

Frappez de vos lances!

—Laissez vos carabines,

Laissez vos lances,

Car je suis Mihu.

Et je veux vous chanter

Une fière chanson,

Chanson de brave,

De ma flûte en os

Qui chante bellement.»

Et les Hongrois,

Neveux de Janoch,

Sont pétrifiés,

Dans leur pensée absorbés.

Et voilà, voilà

Que Mihu soudain

Commence sur-le-champ

A dire avec feu,

Commence doucement

A dire avec amour

Une chanson plaintive

D’une telle beauté,

Que les monts résonnent,

Les aigles se rassemblent,

Les pins se balancent,

Les feuilles chuchotent,

Les étoiles étincellent,

S’arrêtent dans leur course.

* * * *

Et tous les Hongrois

Écoutent avec tendresse,

Et Janoch soudain

D’adoucir sa voix,

De parler à Mihu;

Il l’invite à sa table.

«Viens, Mihu, viens,

Viens, brave des braves,

Mettons-nous au festin,

Donnons-nous à la joie,

Et puis ensemble

Nous lutterons nous deux!

Ils s’assemblent tous,

Se mettent à table,

Se régalent et se réjouissent,

Et crient joyeusement,

Éveillant la vieille forêt!

Mais le banquet terminé,

De bonne chère nourris,

De bons vins réjouis,

Mihu le Moldave

Et Janoch le Hongrois

Vont de côté,

Et la lutte commence!

Les Hongrois,

Neveux de Janoch,

Regardent et admirent

Comme ils se retournent,

Comme ils se secouent,

Comme ils se renversent,

Comme deux braves

Rejetons des dragons.

Et voilà, voilà

Que Mihu, tout d’un coup,

S’arrête sur place,

Saisit son Hongrois,

Le soulève,

Le rejette,

Le met à genoux,

Plie sa tête!

Et les Hongrois,

Neveux de Janoch,

Restent pétrifiés,

De terreur saisis!

Mihu les éveille

Et leur parle ainsi:

«Vous, braves!

Qui d’entre vous

Pourra soulever

Ma massue

Lourde comme elle est

Et ma carabine

Lourde comme elle est,

Mes armes pesantes?

Que celui-là vienne,

En fraternité avec moi,

Faire le métier de brave

A l’ombre des forêts.»

Les Hongrois accourent,

Se baissent,

Mais ils essayent en vain,

Car pas un ne peut

Soulever sur son dos

Les armes amassées

Et gisant à terre.

«Allez donc, enfants!

Quittez les forêts,

Prenez la charrue,

La bêche et la pelle...»

* * * *

Et, parlant ainsi,

Mihu le brave,

De son petit doigt,

Soulève ses armes,

Sur Murgo s’élance,

Et, tout joyeux, se remet en marche;

Et derrière lui,

La forêt bouillonne

Et résonne

D’une fière chanson,

Chanson de brave,

D’une voix de flûte,

Douce à l’ouïe,

D’une flûte en os,

Qui chante bellement.

LA PETITE BREBIS

Sur la pente d’une montagne,

La bouche du paradis[15],

Cheminent et descendent la vallée

Trois troupeaux de petits moutons,

Avec trois petits pasteurs.

L’un est Moldave,

L’autre est Hongrois,

L’autre est un Sicule de Vrantcha.

Et le Hongrois

Et le Sicule

Parlèrent entre eux,

Tinrent conseil

Pour assassiner le Moldave

Au coucher du soleil;

Car il est plus riche,

Il a des brebis nombreuses,

Nombreuses et cornues,

Des chevaux domptés,

Des chiens vigoureux.

Mais petite brebis,

A la laine soyeuse,

Depuis trois jours

Ne ferme plus la bouche,

Et l’herbe ne lui plaît plus.

—Gentille brebis,

Gentille, riche en toison,

Depuis trois jours

Tu ne fermes plus la bouche;

Est-ce l’herbe qui te déplaît?

Ou bien es-tu malade,

Ma gentille petite brebis?

—Mon cher berger,

Mène ton troupeau

Près du noir bosquet

Où il y a de l’herbe pour nous,

De l’ombre pour vous.

Maître! maître!

Appelle aussi un chien,

Le plus brave,

Le plus vigoureux,

Car, au coucher du soleil,

Veulent te tuer

Le Hongrois et le Sicule.

—Petite brebis de Birza,

Si tu es une fée,

Et si je dois mourir

Dans ces pâturages,

Dis au Hongrois,

Dis au Sicule

De m’enterrer

Ici tout près,

Au pré des brebis,

Pour être toujours avec vous

Derrière la bergerie,

Pour entendre encore

La voix de mes chiens.

Dis-leur ces choses;

Toi, tu placeras à ma tête

Petite flûte de hêtre

Qui joue si doucement,

Petite flûte en os

Qui joue si tristement,

Petite flûte de sureau

Qui joue avec flamme.

Le vent s’enflera,

Par elles passera,

Et les brebis s’assembleront

Et me pleureront.

Avec larmes de sang!

Toi, ne leur parle pas

D’assassinat, à elles; —

Dis-leur simplement

Que je me suis marié

A une fière reine,

La fiancée du monde.

Dis-leur qu’à ma noce

Une étoile a filé;

Le soleil et la lune

Ont tenu ma couronne.

J’ai eu pour témoins

Les pins et les chênes,

Pour prêtres les grandes montagnes,

Pour musiciens les oiseaux,

Des milliers d’oiseaux,

Et pour flambeaux les étoiles.

Mais si tu rencontres

Ma pauvre vieille mère

A la ceinture de laine,

Les yeux pleins de larmes,

Parcourant les champs,

Demandant à tous,

Et à tous disant:

«Qui de vous a connu,

Qui de vous a vu

Un fier jeune berger,

Qui eût passé par un anneau,

Le teint comme crème,

La petite moustache

Comme épi de blé,

Les cheveux

Plume de corbeau,

Et ses petits yeux

Comme la mûre des champs?...»

Toi, chère petite brebis,

Aie pitié d’elle;

Dis-lui simplement

Que je me suis marié

A une fille de roi,

A la porte du paradis!

Mais à cette bonne mère,

Ne lui dis pas, chère brebis,

Qu’à ma noce une étoile a filé,

Que j’ai eu pour témoins

Les pins et les chênes,

Pour prêtres les grandes montagnes,

Pour musiciens les oiseaux,

Des milliers d’oiseaux,

Et pour flambeaux les étoiles.»

* * * *

Le reste n’a pu être retrouvé.

-----

Note 15:

C’est-à-dire l’entrée de l’heureuse patrie moldave, sur la frontière

de Transylvanie.

III

DE L’HISTOIRE DE LA ROUMANIE ET DE SA DESTINÉE

Un illustre Roumain écrivait à un ami Français ces remarquables paroles:

«Que de jours, de nuits sans sommeil, j’ai passés en lisant ces chants

populaires où l’histoire de notre patrie est écrite pour nous, mais

pleurant des larmes amères de ce que le monde est privé de sa plus

belle page!... Je puis le dire sans modestie comme sans amour-propre,

l’histoire de la Roumanie contient dix-huit siècles de miracles autant

que de souffrances.

«Supposons un moment que la France ait vécu cinq siècles constamment au

moment sublime de vos Fédérations, cinq siècles sur le champ de

Jemmapes, et huit siècles sur Waterloo, et tout cela sans historien, de

sorte que le monde ignore jusqu’à l’existence de votre patrie... Oh! ne

faisons pas cette supposition, votre cœur en souffrirait trop.»

Je crois pourtant qu’un véritable historien, un pénétrant critique,

recueillant de toutes parts dans les annales des peuples voisins les

faits historiques de la Roumanie, pourra retrouver son passé et

reconstituer son histoire.

Ce monument peut-être existe. On nous assure que l’éminent et à jamais

regrettable Balcesco a laissé un grand ouvrage sur l’histoire de son

pays.—Puisse-t-il paraître bientôt!

Il y a, dit-on, profité de plus d’un document inconnu, miraculeusement

retrouvé.

En 1846, il eut le bonheur de découvrir, dans un monastère de

Karpathes, un poème historique de grande valeur. _Cantarea Roumaniâ_,

chant de la Roumanie.—C’était toute l’histoire en quelques pages, et

tirée de l’âme du peuple.

Impossible de découvrir l’auteur et l’époque. Il croit que c’est un

moine nourri dans la solitude de la Bible et des psaumes.—Car souvent

il y a eu dans les monastères et les grottes des Karpathes des moines

qui ont exprimé dans une poésie biblique les souffrances du peuple, et

ont cherché à voir dans l’avenir. Le plus connu est le Père Spiridion.

Les moines de basse classe et les prêtres roumains, tant dans les

principautés que dans la Transylvanie, ne se sont jamais séparés du

peuple, ni par le genre de vie ni par le cœur. De là vient uniquement

leur influence sur le peuple.

Le caractère de l’écriture et certaines expressions lui font croire que

ce poème a été composé dans une de ces années où il y eut un grand

mouvement populaire, comme en 1830. Les révolutions françaises,

polonaises, les mouvements de l’Italie, retentirent jusque dans les

solitudes des Karpathes et ouvrirent le cœur de l’ermite, qui regarda

sa patrie et sa vie gémissante sous la domination russe. Il repassa

chacun des jours de l’ancien temps, et, écoutant les bruits du monde,

il montra à sa patrie les signes de l’affranchissement.

On a trop oublié le rôle éminemment guerrier qu’a joué autrefois la

Roumanie.

C’est-elle pourtant qui, avec la Hongrie et la Pologne, soutint

l’atroce combat de cinq siècles entiers qui ferma l’Europe aux Tartares

d’abord, puis aux Ottomans.

Le sauveur de la chrétienté, Jean Huniade, fut-il Hongrois ou Roumain?

C’est une question controversée entre les deux peuples.

Je lis dans la brochure nouvelle de M. Armand Lévy cette page

éloquente: «Quarante églises semées sur le sol moldave témoignent

encore des quarante victoires d’Étienne-le-Grand sur les Turcs... Si

l’Évangile en cette nation trouva son boulevard, et si des milliers de

Roumains ont témoigné pour la foi à Nicopolis comme à Varna, au temps

nouveau la Révolution chaque fois y trouva son écho: et quand, il y a

près de soixante ans, elle nous demandait de la reconnaître comme

république, et quand naguère elle se levait toute confiante dans les

sympathies et les promesses de la France de Février. Et les martyrs

n’ont pas manqué à la cause nationale depuis Cantacuzène, dépouillé et

proscrit: Brazoiano et Balaceano mis à mort, les Vacaresco exilés en

Chypre, tous victimes des Phanariotes; plus tard, l’hospodar Ghika,

décapité pour avoir protesté contre la prise, de la Bukovine par

l’Autriche, en 1777, et Vladimiresco, qui, en 1821, renversa les

princes étrangers du Phanar, fut pris dans un piège de conférences, et

assassiné de la main des aides de camp d’Ypsilanti; jusqu’aux Deux

cents de Bucharest qui défendirent l’entrée de la cité, héros de la

dernière heure; jusqu’aux libérateurs proscrits de 1848, témoins et

reproches vivants de la patrie au milieu des nations étrangères.»

Ce peuple, malgré tant de misères, malgré l’écrasement où le tient la

Russie, ressuscitera-t-il? Nous n’en faisons nul doute.

Pourquoi?

Il a ce qu’ont très peu de peuples, _une idée simple_ et forte _de son

passé, de son avenir_.

_De son passé._—Il se croit Romain. Il porte l’aigle romaine. Il se

sent parent de Trajan.

_De son avenir._—Il ne flotte nullement sur l’idée de la Révolution.

Ses apôtres de 1848, dans leur extrême péril, sous le pied du colosse

déjà levé, n’ont pas eu, comme nous, le loisir de sophistiquer. Ils ont

dit à leur peuple: «La Révolution, c’est la liberté _et la terre_, la

possession de la terre.» Les seules propriétés nationales qui font le

tiers du pays auraient suffi pour doter toute la population agricole

(Balcesco, page 53).

Avec ce simple mot, si la France eût voulu leur vendre des armes (ce

qu’elle refusa obstinément), ils levaient toute la population contre la

Russie. Un petit peuple qui se lève _tout entier_ est plus nombreux que

la plus grande armée du monde.

La résistance héroïque des pompiers de Bucharest prouve assez ce que ce

peuple eût pu faire. Les régiments valaques de la Transylvanie comptent

parmi les meilleurs de l’empire d’Autriche.

Des deux partis qui divisaient la révolution, le parti turc s’est

trompé, à coup sûr; l’expérience a bien prouvé que la Turquie et

l’Angleterre ne pouvaient donner aucune protection.

Le parti qu’on nommait français, l’avenir le nommera le vrai parti

roumain. Quoiqu’il espérât quelque appui de la France, c’est dans la

Roumanie même qu’il mettait toute sa force, dans une révolution

profonde, profondément fondée. _Le paysan propriétaire_ eût fait des

efforts incroyables. La Russie, très embarrassée, n’eût jamais passé en

Hongrie.

Un grand poète, un philologue illustre, et qui, sous mille rapports, a

bien mérité de son pays, M. Héliade, a eu le tort très grave de ne pas

reconnaître franchement que son parti s’était trompé, le tort plus

grave d’insinuer que ses adversaires (les meilleurs patriotes de

l’Europe!) étaient des amis de la Russie qui la servaient par une

fausse exagération! Les Rosetti, les Golesco, les Bratiano, agents

russes!!!

Le jour s’est fait. On comprend aujourd’hui que non seulement ils ne se

trompèrent pas dans l’intérêt de leur pays, mais que leur révolution

radicale et territoriale, qui armait tout un peuple d’au moins trois

cent mille combattants, eût doublé la guerre de Hongrie et recréé

contre la barbarie la vieille barrière du Danube, qui garda si

longtemps l’Europe.

Les grandes et nobles paroles des paysans que j’ai citées se trouvent

dans la précieuse brochure de M. Balcesco.

Un heureux hasard me permet d’y ajouter la traduction suivante des

procès-verbaux de deux séances de la commission mixte des propriétaires

et des paysans. Jamais plus graves questions n’ont été discutées avec

plus de simplicité et de grandeur.

PREMIÈRE SÉANCE.—10 AOUT 1848.

Légendes démocratiques du Nord · 第 17 / 18 段