propagande ecclésiastique qui pousse la Russie chez tous les peuples
barbares. C’est une sorte d’invasion religieuse.
Tout cela se fait presque à l’insu de l’Europe. On en parle infiniment
peu. La Russie n’aime pas qu’on dise rien d’elle, même en bien. Ses
agents, travaillant les principaux organes de la presse européenne,
négocient sa discrétion.
Laissez cette sainte Russie marcher sous la terre. Dieu saura, dans son
jour, la manifester pour l’édification du monde.
Ce qui est déjà pour les âmes pieuses d’une grande consolation, c’est
de voir qu’aujourd’hui tous les honnêtes gens, de Moscou à Rome,
Jésuites et Cosaques, se sont rapprochés.
Les catholiques mal appris, qui, si longtemps, malgré le pape, ont
défendu la Pologne, aboyé à la Russie, sont venus à résipiscence, et ne
soufflent plus.
Il y a eu pourtant un moment où cette muette Russie, qui aime tant le
silence, l’a rompu elle-même. Le cœur lui a échappé; un cri de
victoire, étouffé bientôt, lui est sorti de la bouche.
C’est après l’affaire de Hongrie, après le siège de Rome, lorsque la
Révolution apparut blessée à mort de sa propre main, que l’empereur
lança un manifeste sur le ton de la Croisade: «La Russie remplira sa
_sainte mission_...»
Quelle _mission_? Cela n’était pas bien spécifié encore. Celle de faire
triompher le pape? Au siège de Rome, en effet, près des délégués
pontificaux, en tête du corps diplomatique, siégeait l’envoyé de Russie.
Mais la joie était trop profonde, trop forte la passion, pour s’en
tenir aux mots obscurs. L’empereur a laissé éclater son mépris pour
Rome, désormais noyée dans le sang. Il a cru, non sans raison, qu’elle
ne se relèverait pas d’un tel triomphe. Au moment où il venait d’aider
si puissamment à son rétablissement temporel, il a fait proclamer sa
déchéance spirituelle.
La forme a été bizarre, indirecte, mais fort claire, très authentique.
Nulle parole en ce pays, sur des matières si graves, qui ne soit
autorisée. Et la parole, ici, a été portée par un agent même de la
diplomatie russe, un homme de l’empereur.
Il y a toujours autour de lui des hommes jeunes, impatients, inspirés
de la violente école de M. de Maistre, qui, malgré les vieux
diplomates, brûlent de parler et d’éclater. Ils ont visiblement profité
d’un accès d’orgueil du maître pour se faire autoriser à une démarche
inouïe, contraire à la ligne de réserve, de silence et de ruse que suit
toujours la Russie.
Une lettre du 13 octobre 1849, _datée de Saint-Pétersbourg_, signée:
_Un diplomate russe_, paraît dans une revue. L’auteur est l’envoyé de
l’empereur en Bavière. Le titre: _La papauté et la question romaine, au
point de vue de Saint-Pétersbourg_.
La forme, mystique et dévote, n’en rappelle pas moins souvent, par des
traits humains, demi-ironiques, le rude maître dont l’auteur a suivi
l’inspiration. Sans le vouloir, ni sans s’en apercevoir peut-être, il
prend par moments une voix dure, amère et haute, comme serait celle du
puissant seigneur dont il est le secrétaire.
L’article est plein de mépris pour la France et l’Occident, de pitié
pour Rome, d’une méprisante pitié. «Rome, qui fut la racine de
l’Occident, était encore sa dernière force. Elle succombe. La question
romaine est démontrée insoluble, Rome était inconciliable avec Rome, le
pape et l’État romain ne pouvant plus se reconnaître l’un l’autre. Le
pape est puni de Dieu _pour avoir dévié de l’unité catholique_, pour
avoir absorbé le centre chrétien dans _l’égoïsme papal_ et romain.»
Mais si c’est là une fin, voici un commencement. Nous aurions tort
d’être effrayés. Le monde ne mourra pas encore. Elle existe, cette
unité catholique qui peut tout sauver; elle est dans l’Église grecque.
Celle-ci attend que la dépositaire des destinées chrétiennes de
l’Occident, Rome malade et vieillie lui _restitue ce dépôt sacré_.
Il n’est pas difficile de tirer la conclusion. Rome, condamnée _par son
égoïsme_, va réunir la papauté latine à celle du pape de Moscou,
apparemment moins égoïste. Et comme ce pape militaire unit les deux
glaives, temporel et spirituel, comme il peut lancer, pour apôtres,
huit cent mille Russes et Cosaques, l’ordre sera bientôt rétabli dans
le monde social et dans celui de la conscience.
Huit cent mille! c’est beaucoup sans doute. Mais, quand on
n’exagérerait point, cela ne dispense pas d’obéir à la logique.
Contre qui cette croisade? contre l’_individualisme démocratique_,
dit-on. Mais qu’est-ce, le tzar lui-même et le gouvernement russe?
c’est l’_individualisme_.
Et il y a cette différence, c’est que, si le _moi républicain_ c’est un
moi inquiet, remuant, plein d’agitation, cette inquiétude est féconde,
cette agitation produit. Elle suscite incessamment la scintillation de
la vie. La démocratie d’Athènes, la démocratie de Florence, furent la
gloire du genre humain.
Le tzarisme aussi est un _moi individuel_; mais que produit-il? Qui ne
voit que la Russie est par lui éteinte, inféconde, comme morte? Son
repos n’est pas un repos: c’est le rêve d’un homme enterré vivant. Ah!
pour parler du bonheur seul, et sans rien dire de la gloire, combien
lui vaudrait mieux toute l’agitation de la liberté!
Prodigieuse entreprise! Vous ne pouvez pas seulement organiser chez
vous le monde de l’ordre civil, le monde inférieur! Et vous prétendez
au monde supérieur de la religion! Ennemis de la Loi, vous voulez
monter plus haut que la Loi, vous attentez au monde de la Grâce!...
Impuissants aux œuvres de l’homme, alors vous vous dites Dieu.
Vous vous donnez pour Église! Mais vous ne savez pas seulement ce que
c’est qu’une Église.
Oh! une Église de Dieu, qui me donnerait de la voir! Le Moyen-âge en
eut l’image infidèle, et le monde moderne y va lentement. Tout au moins
la grande et prochaine Révolution qui arrive nous permettra
certainement d’en poser la première pierre, qui est la Justice.
Une Église, _c’est un esprit_,—un esprit d’amour fraternel.
Une Église, _c’est une communion_ dans cet esprit—une communion vraie
et profonde, dans une parfaite intelligence.
Une Église, _c’est une civilisation_ qui rayonne de cette intelligence
et de cet amour.
Pas un seul de ces trois traits d’une véritable Église ne peut
s’appliquer à vous. _Où est l’esprit?_ Vide et nul. _Et la communion
d’esprit?_ Fausse; vous défendez d’instruire le peuple. _Et la
civilisation?..._ On ne peut trouver sur le globe aucune stérilité
pareille à celle de l’Église grecque, dans cette période de mille ans.
Mais ce qui vous interdit plus fortement ce nom d’Église, c’est
l’effusion du sang, la dépense terrible, insensée, que vous faites de
la vie humaine. Le fer, le feu, le bâton n’y ont pas suffi; vous y
employez les climats, les éléments, les puissances meurtrières de la
nature.
Comment toucher à l’autel avec des mains pleines de sang!
L’empereur a été à Rome en 1846; il a été bien reçu du pape; il a été à
Saint-Pierre, il a fait sa prière au tombeau des saints.
Qu’eût fait saint Ambroise? n’eût-il pas été debout, à la porte, pour
arrêter l’empereur? N’aurait-il pas dit: «Avant d’entrer dans le
temple, daigne Votre Majesté nous montrer ses mains.»
«On se souvient dit l’auteur russe que je citais tout à l’heure, on se
souvient de l’émotion qui accueillit à Saint-Pierre l’apparition de
_l’empereur orthodoxe revenu à Rome après plusieurs siècles d’absence.
Émotion légitime! L’empereur prosterné n’était pas seul_», etc.
Non, certes, il n’était pas seul. Et il y avait autour de lui une bien
grande compagnie. Il y avait les martyrs de Russie à droite, et ceux de
Pologne à gauche. Les âmes de quelques cent mille hommes, ce jour-là,
remplissaient l’église; tant de milliers qui moururent de misère en
Sibérie, tant de milliers battus à mort, un peuple d’ombres
infortunées, d’enfants surtout, polonais, juifs, si cruellement enlevés
à leurs mères, qui ont eu la Mort pour mère et nourrice, et dont on
trouve les jeunes os sur toutes les routes... Ah! ceux-là étaient tous
aussi, ce jour, à Saint-Pierre, et leurs voix montaient jusqu’à Dieu!
Le pape n’a pas vu, n’a pas entendu ces âmes. Et dès lors il est jugé.
Il s’est tu. La France ne se taira pas. Elle parlera à sa place.
Gardienne de la Nouvelle Église, elle arrêtera à l’entrée cet infernal
Messie, qui arrive au nom de Dieu.
Meurtrier de l’œuvre de Dieu, de sa création vivante, que venez-vous
faire ici?
Un monde commence, un monde d’humanité et de justice.
La France se tient au seuil, et vous n’irez pas plus loin. Elle dit
pontificalement: «Vous n’entrerez pas.»
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PRINCIPAUTÉS DANUBIENNES
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MADAME ROSETTI
(1848)
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A LIBY (LIBERTATE)
NÉE LE 18 JUIN 1848, LE JOUR OÙ ÉCLATA
LA RÉVOLUTION VALAQUE
Ton innocence, chère enfant, garda ta mère dans les plus grands
dangers, quand elle-même sauva les forts et les vaillants, les sauveurs
de ton peuple. Ta vue désarma les barbares. Sans toi, les libérateurs
de la Roumanie étaient perdus, ensevelis aux déserts de la mort, aux
glaces russes, d’où l’on ne revient pas.
Puisse ta jeune patrie, née d’hier comme toi, innocente comme toi, la
dernière née des nations _et l’orpheline, l’enfant trouvée_ (ainsi
l’appelle un de ses fils); puisse la Roumanie, à travers tant d’orages,
aborder avec toi au bon port de la Providence!
I
LE DANUBE
Il y a déjà longtemps que ce vieux roi des fleuves de l’Europe, roi
captif, roi barbare, aux tragiques aventures, s’est posé devant moi
comme un sombre problème, qui peut-être est celui du monde.
La première fois que nous nous rencontrâmes, j’eus une triste intuition
de lui et de sa destinée.
Je descendais les hauteurs de la forêt Noire et j’entrais dans la
Souabe. «Voulez-vous voir, me dit-on, la source du Danube?» On me mène
au petit jardin d’un ex-prince allemand. On me montre un petit bassin,
misérable baquet de pierre. «Regardez au fond... le voilà.»
J’avais beau regarder. A peine un faible mouvement indiquait le point
d’où commence à sourdre cette grande puissance, ce géant des fleuves
qui, par sept cents lieues de cours, va porter une mer d’eau douce au
sein de la mer Noire.
«Triste origine! me dis-je. Pauvre fleuve! sujet à ta source d’une
principauté sans sujets, tu t’en vas de captivité en captivité,
d’obstacle en obstacle, de tyran en tyran. Durement barré sur ta route
et forcé de monter au nord, tordu vers le midi à Bude, tordu vers
l’ouest à Belgrade, tu mords ta rive de Servie, et tu n’en es pas moins
brisé, rebrisé aux Portes de Fer. Affranchi du pont de Trajan, que te
sert qu’il soit détruit? tu vas finir honteusement aux douanes du
Cosaque. Là, tu expires, et tes maîtres ont stipulé, chose impie! qu’à
tes fertiles embouchures, plus fécondes que le Nil, le pays _serait à
jamais désert_!
«Tes trois peuples sont trois prisonniers. On leur a fermé les deux
portes par où ce grand monde intérieur pouvait respirer, l’Adriatique
et la mer Noire.
«Ils te disent barbare, sauvage. Ce sont eux qui t’ont fait tel. Rien
d’inhumain dans ton génie. Un caractère de mansuétude résignée, virile,
frappe dans les images des captifs danubiens qu’on voit au Musée du
Louvre. Et les bustes gigantesques des hommes de Dacie que conserve le
Vatican, majestueusement chevelus comme les monts des Karpathes, ont la
douceur du noble cerf qui erre aux grandes forêts. Ton génie est bien
plus encore dans les graves mélodies qui se mêlent au bruit de tes
flots et suivent ton cours. L’âpre douceur des chants du pasteur serbe,
le rythme monotone du batelier, le refrain du Roumain et du raïa
bulgare, tout se fond dans une vaste plainte, qui est comme ton soupir,
ô fleuve de la captivité!
«Qui a souffert, si ce n’est toi? qui a porté le grand combat du monde,
le choc alternatif du nord et du midi, guerres de races, guerres de
nations et guerres de religions? Que de carnages et de supplices!»
Mais l’éternel supplice, c’est la fluctuation et l’incertitude du sort,
c’est la misère et l’avanie. Quand le patient raïa a desséché,
fertilisé, on vient lui prendre sa terre; il recommence à côté. On a vu
en une fois trente mille familles bulgares émigrer de la rive turque et
passer en Valachie, de la misère à la misère. Ils fuyaient l’avanie
fantasque; mais qu’est la Valachie? l’avanie permanente.
Par une dérision singulière des lois que nous croyons imposer à
l’histoire, le temps, qui améliore, dit-on, partout, ici a toujours
empiré. Avant-garde jadis du grand empire romain et bien-aimée colonie
de Trajan, puis petit royaume barbare, belliqueux, héroïque, et l’une
des barrières de l’Europe, la Roumanie désarme et perd son institution
militaire quand l’Europe a formé la sienne. Elle en est au seizième
siècle à disputer la liberté civile; le servage y commence quand
l’Occident ne connaît plus de serfs. Une constitution libérale lui
vient, pour comble de misère, la liberté, pour payer double impôt.
Dernier bienfait qui extermine, l’amitié de la Russie.
II
LA ROUMANIE
Peuples de l’Occident qui, depuis si longtemps, loin de la barbarie,
cultivez les arts de la paix, gardez toujours un reconnaissant souvenir
pour les nations orientales qui, placées aux frontières de l’Europe,
vous ont couverts et préservés du déluge tartare, des armées des Turcs
et des Russes; n’oubliez pas tout ce que vous devez à la Hongrie, à la
Pologne, à l’infortunée Roumanie.
Ces peuples ont souvent arrêté les Barbares, souvent les ont lassés.
Même vaincus, ils vous servaient encore, usant la rage des ennemis de
Dieu à force de souffrir.
Comment appellerai-je la Roumanie, les Valaques et Moldaves? la _nation
sacrifiée_. La Hongrie, la Pologne, ont eu du moins la gloire de leurs
souffrances, leur nom a retenti par toute la terre. Les peuples du bas
Danube ont à peine obtenu l’intérêt de l’Europe.
Huit millions d’hommes de même langue, de même race, une des grandes
nations du monde, passaient inaperçus! Pourquoi? C’est le fond même de
leur misère; battus d’une mer orageuse de cent peuples divers,
changeant toujours de maîtres, ils lassaient l’attention, ils
troublaient le regard de leur apparente mobilité. Le vertige venait à
considérer leur histoire, comme le voyageur qui, assis au bord du
Danube, contemplant son cours orageux, voudrait fixer des yeux, saisir,
compter la vague qui toujours va montant sur la vague, puis las,
découragé, détournerait les yeux, plaignant son travail inutile.
Le flot varie sans cesse, le fond ne varie pas. La Roumanie, de Trajan
jusqu’à nous, se reste fidèle à elle-même, fixe en son génie primitif.
Peuple né pour souffrir, la nature l’a doué de deux choses qui font
durer: la patience, l’élasticité, qui font que, toujours courbée,
toujours elle se relève. Ne la comparez pas aux monuments romains, aux
voies éternelles qui sillonnent son territoire. C’est plutôt la
résistance, la forte et souple résistance des digues de fascines où
l’Océan se brise; il aurait emporté des digues de granit.
Le fond de cette résistance n’est point la sombre acceptation du mal,
le triste fanatisme de l’autre rive du Danube, cette mort du cœur qui a
stérilisé le monde musulman: non, c’est un principe vivant, l’amour
obstiné du passé, le tendre attachement à cette infortunée patrie,
qu’on aime plus, plus elle est malheureuse. Le Roumain ne la quitte
jamais que pour y revenir. Il garde, invariable, tout ce qui lui vient
de ses pères, l’habit, les mœurs, la langue, et son grand nom surtout:
_Romains!_ Noblesse bien prouvée. Leur langue est toute latine[9]. Le
laborieux génie des patientes légions qui ont couvert le monde de leurs
travaux revit dans cette grande colonie de l’Empire. Le colon italien a
épousé la fille et la sœur du Danube; mais c’est le premier élément qui
domine dans ce mélange. Si le Valaque n’a pas l’élan, la _furia_
hongroise, il a la fixité, l’opiniâtreté des légions antiques. C’est un
proverbe roumain (digne de Rome): «Donnez, jusqu’à la mort!—_Dâ, pe
moarte._»
Les souffrances inouïes de ce peuple, les durs et brusques changements
surtout qui ont troublé sa destinée, n’ont guère permis à sa poésie de
prendre l’essor. Pour art, il a eu ses soupirs, des mélodies touchantes
et d’un charme mélancolique. Comme tout peuple d’origine italienne, il
est sensible à la couleur. Les églises, surtout chez les Valaques
transylvains, sont toutes peintes de la main des peintres paysans.
Leurs lits sont peints; leurs selles et le joug de leurs buffles le
sont également. Le coffre que la femme apporte au mariage, l’élégante
tunique qu’elle brode elle-même, offrent dans leurs ornements peints la
plus frappante ressemblance avec les plus anciennes mosaïques romaines.
Leurs danses sont romaines aussi, et leurs jeux ceux de l’Antiquité.
C’est un peuple élégant, d’élocution facile, et qui parle à merveille.
Nulle différence d’idiome du paysan au lettré; à vrai dire, c’est comme
en Italie, il n’y a pas de peuple, ou, si l’on veut qu’il y en ait,
l’élégance et la distinction se trouvent surtout dans les campagnes. Un
de mes amis, né Français, Hongrois de cœur, nullement suspect de
partialité pour les Valaques, trouvait chez eux (dans la Transylvanie)
je ne sais quoi des bergers de Virgile.
Leurs mœurs sont très faciles et trop peut-être. Cela est vrai, du
moins, des villes, spécialement des capitales, mélange d’étrangers
corrompus. Il n’y a pas de meilleur peuple, à cela près, ni plus
aimable, ne se plaignant jamais, remerciant toujours, quoi qu’on fasse
pour eux. La douceur, la tendresse du cœur valaque, se révèlent en leur
langue, pleine de diminutifs gracieux, caressants. Elles sont plus
sensibles encore dans leurs actes et leur vie habituelle. Il se commet
infiniment peu de crimes en Roumanie, et la peine de mort a pu y être
abolie depuis longtemps. Jamais, tant qu’elle fut appliquée, on ne
pouvait trouver de bourreau dans le peuple; on appelait des étrangers.
Leur aimable hospitalité accueille, cherche, prévient l’inconnu. Dans
plusieurs des contrées valaques, ils ont la touchante coutume de
déposer au bord des routes des vases remplis d’eau pour le voyageur qui
pourrait passer. Entrez dans cette cabane. Une belle femme qui filait
vient au-devant de vous, elle vous salue gracieusement dans son
charmant langage antique. Elle quitte tout, s’empresse, vous reçoit
comme aurait fait une fille, une sœur au frère bien-aimé de retour.
Elle court à la fontaine, et, selon les anciens usages, vous offre _apa
n’inceputa_, l’eau pure à laquelle nulle main n’a touché. Vos mains
lavées, elle jette dessus cette toile brillante de paillettes d’or
qu’elle fit pour son mariage, pour en parer le cou de celui qu’elle
aimait. Elle offre tout ce qu’elle a, sa meilleure crème, ses fruits
réservés pour un fils absent; l’étranger est bien plus: c’est l’envoyé
de Dieu.
«Ah! si mon mari était là, il vous mettrait dans votre route; il serait
votre guide. Il est bien loin dans la montagne.—Pourquoi si
loin?—Hélas! je ne l’aurais pas dit... Le propriétaire est bien dur;
nous ne pouvons payer, si nous ne menons nos bestiaux paître au loin,
parmi les rochers, dans les terrains sans maîtres... Et, par-dessus, le
Cosaque est venu, il a volé nos foins; la pauvre vache, l’hiver, vivait
d’écorce d’arbres... Ils ont tué nos bœufs; pour labourer, il a fallu
nous atteler nous-mêmes.»
Trop douloureuse histoire, tant de fois renouvelée! fatalité
pesante!... Le maître a pu changer, mais la misère jamais. Jadis
d’innombrables troupeaux, des millions de moutons, de bœufs, passaient
en tribut le Danube. Ils restent aujourd’hui dans le pays, mais pour le
maître seul. Qu’y a gagné le paysan? L’ordre est entré dans
l’administration, le fisc a mieux compté... mieux pressuré le
laboureur. Un affreux proverbe valaque était celui-ci: pour le
cultivateur qui n’a pu payer, le fisc mettait au registre: «_Nous
l’avons passé au piment_.» Le malheureux, mis dans la cheminée
au-dessus d’un réchaud allumé et couvert de piment, y restait vingt
minutes. Devenu violet, hérissé, presque mort, on le tirait de là, on
le prononçait insolvable, ou, pour dire comme le percepteur: _Secoué,
tondu ras et tordu à sec_.
Telle est l’effroyable barbarie avec laquelle on a si longtemps traité
le peuple le plus patient et le plus doux du monde.
Hommes de toute nation, de toute opinion, lisez la belle et noble
proclamation de la révolution de Valachie en 1848; voyez la modération
incroyable, la clémence dont elle fit preuve, les ménagements qu’elle
garda pour tous; vos yeux, nous en sommes sûrs, n’iront pas jusqu’au
bout sans s’obscurcir de larmes.
Et cette révolution si douce fut fortement fondée. Elle est au cœur du
peuple maintenant et n’en sortira plus. Elle a sa racine en ceci que,
non seulement la liberté lui fut donnée, mais la propriété: _la terre
au paysan_, une pièce de terre suffisante pour sa famille. Dans une
contrée, inculte encore en grande partie, on peut donner à tous sans
ôter à personne.
Ces immenses prairies désertes qui surprennent le voyageur de leur
incroyable richesse, de la variété d’un prodigieux tapis de fleurs,
sont le seul pays en Europe qui rappelle la grandeur des sites
américains. Des migrations nombreuses pourraient s’y faire, sans passer
l’Océan; des peuples viendraient s’y asseoir, et il y aurait place
encore. L’homme seul, la barbarie des guerres, le cruel calcul des
tyrans, ont pu y créer le désert, y rendre inutile, sans la décourager
pourtant, la maternelle bonté de la nature.
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Note 9:
Ce sont visiblement les frères de l’Italie et de la France. Une
conformité qui étonne, c’est que plusieurs des mois valaques ont des
noms analogues à ceux de notre calendrier républicain. Mai s’appelle,
chez eux, _floréal_; octobre _brumarchi_ ou le petit brumaire;
novembre, _brumaru_ ou le grand brumaire.
III
LA RÉVOLUTION VALAQUE EN 1848
C’était le 18 juin 1848. Mme Rosetti était dans les douleurs d’un
premier enfantement. Son mari, au pied de son lit, attendait, plein
d’anxiété, d’impatience; il regardait sa montre. Sa femme savait
pourquoi: à six heures devait se faire le premier pas de la révolution.
Rosetti devait accompagner deux amis qui partaient pour soulever le
pays. La patrie l’appelait. Il était retenu par les cris de sa femme.
Non moins inquiète du retard, elle voulait puissamment qu’il fût libre.
Il le fut. L’enfant était né! «Dieu merci!... Embrasse-le, et pars!»
telles furent ses premières paroles; elle sourit de bonheur, quoique le
premier baiser qu’elle reçut comme mère fût un baiser d’adieu.
Fixée au lit, dans ce moment de trouble, immobile et ne pouvant rien,
elle souffrait beaucoup et se taisait. Elle n’était pas seule, et ne
pouvait pas même suivre son mari en esprit. Sa chambre était ouverte,
les visites arrivaient; de compatissantes amies venaient curieusement,
regardaient, observaient. Cette chambre, cet appartement, c’était, on
ne l’ignorait pas, le vrai foyer du mouvement, c’était la France à
Bucharest, et la France de Février. Les actes de Paris, ses brûlantes
paroles, avaient eu leur écho dans le salon de Rosetti. Cette naissance
même et ce berceau effrayaient comme augure: l’enfant, cette Liby qui
semblait innocente, fallait-il s’y fier? N’était-ce pas la révolution?
La tyrannie avait un œil ouvert sur Mme Rosetti, un espion dans sa
chambre, qui ne la quittait pas. Dans ces moments d’un premier
accouchement, où la jeune femme aurait besoin des soins et des bras
maternels, une étrangère la soignait, mais pour la dénoncer. Pas un
mouvement, pas un soupir, qui ne fût noté: une femme s’échappait par
moments et courait dire à la princesse ce qu’elle avait vu ou soupçonné.
La révolution éclata à Bucharest le 23 juin, la veille même du jour où
celle de Paris périt étouffée dans le sang, périt, et non pas seule!
Les libertés renaissantes de toutes les nations de l’Europe en reçurent
l’affreux contre-coup!