Toutes les rigueurs de ce système ont porté sur la seconde classe,

celle des nobles paysans, classe essentiellement militaire, et qui

forme, plus que les bourgeois des villes, le vrai Tiers-État de

Pologne. D’abord on les a abaissés au rang des paysans soi-disant

libres de la Russie (_odnodwortzi_); puis on a trouvé moyen de leur

faire payer quatre fois pour une le tribut du sang. Tous les autres

sujets de l’empire ne subissent le recrutement que tous les deux ans,

et eux tous les ans. Les autres donnent cinq hommes sur mille, et eux

ils en donnent dix. Ainsi, leur charge est quadruplée. Cette classe

infortunée, environ d’un million d’âmes, ne résistera pas à la

continuité de cette saignée horrible. On m’assure cependant que cette

année (1851) l’empereur trouve la chose trop lente, et qu’on avise aux

moyens de les transporter en masse dans les solitudes du midi de la

Russie.

Ce qui restait à la Pologne, le statut de 1832, a été brisé par

l’empereur même. Il a, dans les années suivantes, entrepris une

transformation totale du pays. A la division polonaise des palatinats

il a substitué la division russe des gouvernements, la monnaie russe à

la monnaie polonaise, la division russe des poids et mesures à la

division décimale et métrique que suivaient les Polonais, le vieux

calendrier Julien au calendrier moderne du bon sens et de la science.

Il a essayé, enfin, d’effacer la langue polonaise! la supprimant dans

les administrations, destituant les fonctionnaires qui ne savaient pas

le russe, imposant la langue russe dans les écoles polonaises,

défendant à la jeunesse de parler sa propre langue! Quelques étudiants

de Wilna se réunissaient en cachette pour parler entre eux polonais.

Surpris, enlevés, liés à la queue des chevaux cosaques, les voilà

soldats pour la vie!

C’est là, je l’avoue, ce qui me paraît l’entreprise la plus énorme, la

plus monstrueusement barbare et la plus dénaturée. La langue, notre

chère langue maternelle, à chacun de nous, celle dont chaque mot,

chaque son, rappelle l’accent de la patrie, nous rend toutes les

émotions de notre vie, notre berceau, nos amours. Ah! l’arracher de nos

cœurs, c’est nous arracher de nous-mêmes. Il me semble que, pour les

personnes que nous avons aimées, perdues, l’intonation des mots

habituels n’est pas ce qui nous reste le moins enfoncé dans le

souvenir, plus que les traits du visage, plus que le geste et le

mouvement; ce que j’ai le plus gardé de mon père, avec qui j’ai vécu

quarante-huit ans de ma vie, c’est sa voix... Je tressaille quand je

crois encore qu’il est là, qu’il me parle et me dit: «Mon fils!»

Oui, tout le cœur est dans la langue; la famille y est, l’amour, le

pays. Chacune des grandes nations a mis le meilleur d’elle-même dans sa

parole et son verbe. L’héroïque langue polonaise, toute vibrante

d’intonations fortes, fait sentir à celui même qui ne sait pas le sens

des mots la majesté de l’ancienne République, et reproduit au cœur ému

toute la gloire de son histoire. On y entend rouler la voix mâle des

héros.

Le russe sonne agréablement, c’est une langue douce, flatteuse; il

tient des langues mélodieuses du Midi. L’imposer à la Pologne, c’est

changer en un point bien grave le caractère national, c’est l’affaiblir

et l’énerver.

Je croirais volontiers, au reste, qu’en cette défense barbare ce qu’on

voulait le plus, c’était d’outrager la Pologne, d’attrister son âme

jusqu’à la mort, de la percer au cœur même, au point le plus vulnérable

où elle pouvait souffrir.

C’est à ce temps que l’empereur faisait retentir l’Europe du discours

insultant, furieux, qu’il avait lancé à la face des magistrats de

Varsovie. Il ne négligeait rien pour mériter le nom d’homme

impitoyable. La princesse Sangusko étant venue pour prier pour son

jeune mari, qui partait pour la Sibérie, l’empereur se fit donner la

sentence, et de sa main ajouta: «A pied.»

Ce terrorisme théâtral est un moyen de la Russie. On l’a vu par

l’horreur de Kronstadt, étalée en spectacle au lieu le plus fréquenté,

par-devant l’Europe. On ne l’a vu que de trop cette année, le 20

juillet 1851, quand le bruit s’étant répandu qu’il y aurait quelques

grâces, quatre prisonniers, en réponse, furent sur-le-champ exécutés.

Parfois le gouvernement russe a paru prendre plaisir à donner pour tels

de ses actes des apologies ironiques. Par exemple, en 1842, il a fait

dire à Rome, et peut-être dans d’autres cours, que, s’il avait pris les

biens de l’Église polonaise, c’était, _pour les mieux administrer dans

l’intérêt de l’Église_; et que, quant aux enlèvements d’enfants dont on

avait tant parlé, il ne les avait enlevés _que par charité_.

C’est toujours _par charité_ qu’on enlève encore les enfants des juifs.

Outre les grandes razzias que l’État en fait, les Cosaques en volent

sans cesse, en font commerce et marchandise, les vendent à juste prix.

La _charité_ impériale tient toujours sous le coup d’une profonde

terreur les mères polonaises. Elles en craignent de nouveaux coups.

Ce fut au mois de mars 1832, au moment de la plus violente fureur de

l’empereur, lorsqu’il ordonnait la transplantation de tant de familles,

c’est alors qu’il fit _saisir_ (c’est le mot dont se sert le conseil

d’administration) les enfants mâles, vagabonds, orphelins, _et

pauvres_, de sept ans à seize. L’ordre vint directement par l’aide de

camp Tolstoï.

Paskevitch, dans son règlement, s’exprime différemment; avec deux

lettres il change tout, changement qu’il n’aurait pas fait sans

l’autorisation de l’empereur: il dit OU non pas _et_; il dit orphelins

OU pauvres; différence bien cruelle, puisque dès lors on pouvait

enlever des enfants _non orphelins_ qui auraient des parents pauvres.

Le gouvernement de Varsovie, affichant cet ordre barbare, ajouta, pour

adoucir et diminuer la fermentation publique, ces mots étrangers au

texte: les enfants _privés d’asile_.

En réalité, on n’en enleva pas moins, en général, _les enfants de

parents pauvres_, et malgré les violentes et terribles réclamations de

leurs parents.

La scène fut effroyable. Après plusieurs convois d’enfants enlevés de

nuit, le 17 mai 1832, on en fit partir un de jour. Les mères couraient

après les charrettes en se déchirant le sein; plusieurs se jetèrent

sous les roues; on les écarta à force de coups. Le 18, on enleva encore

une foule de petits enfants qui travaillaient ou vendaient dans les

rues. Le 19, on vida des écoles paroissiales. Ces pauvres petits,

enlevés ainsi, mouraient comme des mouches sur tout le chemin. Quand

ils étaient trop faibles pour continuer, on les laissait sur la route.

Les gens du pays trouvaient là le corps de ces innocents avec leur pain

à côté, qu’ils n’avaient pas eu la force de toucher.

IX

DU TZAR COMME PAPE ET COMME DIEU. PERSÉCUTIONS RELIGIEUSES

Un personnage du théâtre antique, dans le violent bonheur d’un premier

transport d’amour, s’écrie: «Je suis devenu Dieu!»

La mort est comme l’amour; elle enivre. La joie sauvage que donnent les

grandes destructions porte à l’âme un même vertige. Celui qui croit

détruire un monde n’envie rien au Créateur. Il dit: «Je suis devenu

Dieu!»

Plus que Dieu.—Dieu crée lentement dans la douceur infinie de la

maternité divine, avec les ménagements de la nature.—Le destructeur,

au contraire, est fier de détruire brusquement. Ce qui lui plaît dans

la mort, c’est le changement à vue. Sa joie serait de détruire d’un mot

ce qui a coûté tant d’années; de pouvoir dire d’un monde humain: «J’ai

passé, il n’était plus.»

C’est au milieu de la grande destruction de la Pologne que le chef de

la Russie a commencé à prendre au sérieux son titre de _Vicaire de

Dieu_ et d’_Émanation divine_, qui est dans son catéchisme. Chef et

juge de ses prêtres (aux termes de leur serment), il a commencé à agir

comme pape russe dans la persécution des catholiques et l’extermination

des juifs. Ses images byzantines, distribuées à profusion, l’ont

proposé, sous l’auréole de saint Nicolas, à l’adoration du Danube et

des populations grecques de l’empire turc.

Mais que ferait ce nouveau Dieu? Il ne le savait pas lui-même.

Prescripteur des nobles en Pologne, il a été en Russie, un moment,

révolutionnaire, appelant les nobles à l’émancipation des serfs, qu’ils

ne peuvent accomplir qu’au prix d’une loi agraire. S’il eût suivi cette

pente, il devenait une sorte de Messie des serfs, un Messie barbare,

terrible à l’Europe.

Il n’a osé. Et, se tournant tout à coup de l’autre côté, se portant

pour pape et général de la contre-révolution, il a fait déclarer, après

le siège de Rome (octobre 1849), que l’Église latine, déchue et finie,

n’avait plus qu’à se réunir à l’_Église catholique_, universelle de

Moscou.

Cet étrange père spirituel, qui convertit par le fer, qui bénit avec le

knout, combattu entre deux principes, et d’autant plus violent, a

donné, dans une courte période de vingt années, des signes étonnants,

inouïs, de sa prétention d’être Dieu. Ni les empereurs-pontifes de

l’ancienne Rome, quand ils se dressaient des autels, ni les

pontifes-rois de la nouvelle Rome, quand ils divisèrent le globe ou

défendirent à la terre de tourner, n’ont porté plus haut leur orgueil.

Il a défendu au temps d’être le temps, démenti les mathématiques et

l’astronomie, imposé le vieux calendrier, abandonné du reste du monde.

Il a défendu à la valeur d’être la valeur, ordonnant que trois roubles

désormais en vaudraient cinq. Il a défendu à la raison d’être la

raison, et, quand il s’est trouvé un sage en Russie, on l’a enfermé

chez les fous.

Ce qui l’a encouragé dans ses prodigieuses excentricités, il faut le

dire, c’est de se voir seul en ce monde, toute force morale se

trouvant, dans cette période, affaiblie ou ajournée.

Le pontificat du passé, Rome s’était avilie, le pape n’osant plus agir

que comme petit prince italien.

Le pontificat du présent, la France s’était oubliée dans son anglomanie

industrielle et sous sa royauté bourgeoise.

Rome, toutefois, il faut l’avouer, n’a pas péri uniquement par la

faiblesse personnelle des papes, mais par une conséquence logique des

doctrines catholiques. Ces doctrines ne sont autre chose que

l’obéissance. Rome l’a constamment enseignée. Non seulement en 1831,

quand la Pologne mourante lui tendait la main, elle l’a envoyée au

tzar; mais, en 1832, elle a flétri la révolution polonaise, enjoint aux

Polonais d’obéir à leur bourreau.

Rome, en échange de cette lettre, croyait obtenir du tzar qu’il

recevrait un nonce à Saint-Pétersbourg. Loin de là, il commença

brusquement la guerre au pape (1833), ordonna la conversion subite des

Grecs-Uniates, sujets de l’Église latine. Le procédé était simple. On

entourait le village, on knoutait le prêtre et on l’enlevait. Le pope,

le fouet à la main, passant en revue sur la place son troupeau

tremblant, menaçait, battait. On enfermait les obstinés dans des étuves

pleines de la fumée du bois vert. La Grâce opérait sur-le-champ au

moyen de l’asphyxie. Tous alors se trouvant d’accord, on les consignait

dans l’église, et, le bâton haut, on leur fourrait l’eucharistie dans

la bouche.

La plus terrible de ces dragonnades se passa hors de la Pologne, dans

les colonies militaires, dans les solitudes de la Russie où elles sont

établies. Les récalcitrants y furent mis, et sous le prétexte de

discipline militaire, écrasés de coups, n’ayant pas même la consolation

du martyre religieux, tués, non comme catholiques, mais comme des

soldats rebelles.

Cependant, en grand triomphe on proclama la conversion. Miracle

visible. Le clergé, pleurant de joie, demande sa réunion à l’Église de

Moscou. L’empereur daigne l’accorder. Son journal officiel, dans un

article édifiant, chante un hosannah pieux: «Heureuse réunion!

s’écrie-t-il, et qui n’a point coûté de larmes! On n’y a employé que la

douceur, la persuasion!»

A cela que disait le pape? Si fier contre la Prusse dans les affaires

de Cologne, il restait humble et tremblant devant la Russie. Il

gémissait à huis clos, dans un consistoire secret. Mais, en public, il

accueillait le jeune fils de l’empereur. A peine, en 1842, quand le

tzar prend les églises et les biens ecclésiastiques, à peine le pape

hasarde-t-il, toujours en consistoire secret, une plainte respectueuse,

et encore, dans cette plainte, il flétrit de nouveau la révolution

polonaise, et l’appelle _rébellion_.

Aux timides paroles du pape, qui circulaient dans l’Europe,

spécialement par les journaux semi-officiels du gouvernement français,

l’empereur avait répondu d’avance par des actes, à la façon barbare,

d’une manière aussi cruelle qu’habile. Pour prouver son christianisme,

établir qu’il était un ferme et rude chrétien, il lançait son ukase

exterminateur contre les juifs.

Telle est la logique féroce qui pourtant frappa les esprits dans ces

sauvages contrées. «Comment douter que l’empereur ne soit croyant et

pieux, quand on le voit crucifier ceux qui crucifièrent le Christ?»

Il établit ainsi la gloire de sa piété, à bon marché, _in anima vili_,

dans la personne de ceux que personne ne défendait, que personne ne

plaignait. Les Allemands, qui, dans mainte ville, poursuivaient les

juifs à coups de pierres, conçurent dès lors beaucoup d’estime pour

l’empereur de Russie.

L’ukase paraît un matin. L’empereur vient de découvrir (ce qu’on savait

de tout temps) que les juifs de Pologne, exclus de toute industrie,

vivent de brocantage et de contrebande. Ordre de les transporter

sur-le-champ au fond de la Russie. Il n’y eut jamais une telle

désolation depuis la ruine de Jérusalem. Nul délai. Les Cosaques

arrivent. Voilà leurs effets dans la rue... «Allons, en avant!

détalez... Il faut partir, l’ordre est tel... Pas un jour, pas une

heure...» Vieillards, femmes, petits enfants, ils partent, ils se

traînent. Le soldat presse derrière et pique au besoin. Ils tombent

épuisés, affamés. On les laisse sans secours crever là, comme des

chiens. La femme défaille et se meurt; le mari doit continuer.

Est-ce assez? non. Les survivants, dans leurs nouvelles demeures,

voient commencer pour eux une horrible persécution, la _conscription

des enfants_! On les enlève, à six ans, faibles et tendres encore, pour

le service militaire ou pour la marine. Mais la race juive, de longue

date étrangère au service militaire, y est absolument impropre. Tous

ces enfants meurent. Le juif ne vit pas soldat.

L’empereur a bien calculé. Cette cruelle exécution a été fort

populaire. Les paysans russes et polonais détestent les juifs. Ils ne

réfléchissent pas que si cette race infortunée fait des métiers odieux,

on ne lui en laisse pas d’autres. Le génie qu’ont montré aux derniers

temps tant de juifs de diverses contrées, la beauté orientale de leur

race, leurs femmes, les plus belles du monde, tout doit faire regretter

les moyens sauvages d’extermination qu’on emploie contre eux en Russie.

L’empereur, ici, flattait le peuple. Et il l’a flatté encore en

réduisant, d’une fois, toute la noblesse du royaume de Pologne de

cinquante mille familles à cinq mille. Peu de temps après, il lançait

son fameux ukase du 2 avril 1842, pour l’affranchissement des serfs de

Russie.

L’affranchissement nominal et la prétendue liberté des serfs de la

couronne n’avaient rien de bien tentant pour les serfs des nobles. Les

premiers, à la vérité, exercent tout métier qui leur plaît; mais

l’agent impérial les tient sous une férule plus dure que celle d’aucun

maître. La vénalité de cet agent, qu’il faut satisfaire sans cesse,

leur fait regretter le servage.

Que voulait vraiment l’empereur, en provoquant, par l’ukase de 1842,

les seigneurs à contracter avec leurs paysans, pour en faire de

prétendus libres, c’est-à-dire pour les faire passer sous le bâton

impérial?

Il voulait faire peur aux nobles.

L’affranchissement réel ne peut se faire par ceux-ci qu’en donnant aux

paysans, avec la liberté, une large part de terre. Celle-ci, mieux

cultivée, leur rendrait aisément un revenu égal à celui qu’ils auraient

perdu. Plusieurs le pensent et le disent, et pourtant n’osent rien

faire. Ils prétendent connaître au vrai la pensée de l’empereur, sa

jalousie sur cette question. Ils assurent qu’il s’irriterait d’être

obéi là-dessus, qu’il jugerait fort suspects ceux qui, prenant au

sérieux sa parole officielle, commenceraient ce grand mouvement. Un

auteur grave, Tolstoï, dit qu’en certaines provinces les paysans

supposaient que les princes et les nobles avaient au ciel d’autres

patrons que les leurs, un Dieu à part, Dieu de richesse, qui leur

prodiguait les biens. Dans la famine et l’hiver de 1845-1846, les

paysans d’Esthonie, Livonie et Courlande se convertirent en grand

nombre pour avoir quelques secours. Seulement ils supposaient

qu’embrassant la foi de l’empereur, passant au dieu de richesse, ils

acquéraient la propriété de la terre qu’ils cultivaient. L’empereur fut

obligé d’arrêter ces conversions trop rapides. Nous tenons ces détails

de personnes qui les ont recueillis sur les lieux mêmes, à Riga et

Dorpat.

L’empereur trembla de se voir à la tête d’une immense jacquerie,

communiste et religieuse.

Il recula devant l’accomplissement de ce que ses prétentions

spirituelles et son appel à l’affranchissement semblaient le conduire à

vouloir. Un pas de plus, peut-être, il devenait un Messie des serfs. On

sait par les nombreux exemples des histoires de l’Orient combien

l’étincelle fanatique gagne vite dans ces masses aveugles. Elles

auraient adoré, suivi celui qui, par le massacre, leur eût à la fois

donné la propriété et la liberté.

Donc, l’empereur recula. Il se rapprocha des nobles, qu’il avait

naguère menacés.

Et maintenant, les deux partis, tzar et noblesse, sont en face,

n’agissant pas, n’osant agir, se terrifiant l’un l’autre, comme deux

araignées en observation qui ne savent bien si elles sont amies ou

ennemies, et si l’une et l’autre, en se regardant ne songent pas à se

dévorer.

X

DU TZAR, COMME PAPE ET COMME DIEU.—ON LE PROPOSE POUR PAPE UNIVERSEL

Le paysan russe, qui voit dans son catéchisme le nom de l’empereur

imprimé en grandes lettres comme celui de Dieu, tandis que celui de

Jésus est en lettres minuscules, se fait, sans doute, une idée très

haute de la puissance impériale. Il y lit que l’empereur est une

_émanation_ de Dieu. Qu’est-ce qu’une _émanation_? S’il s’informe

auprès du pope ou de l’employé impérial (fils de pope ordinairement),

on lui dit qu’en effet l’esprit de Dieu doit être dans l’empereur,

puisque le tribunal ecclésiastique, qui tient lieu de patriarche, le

reconnaît pour chef et juge de l’Église, puisqu’il choisit les évêques.

C’est à lui directement que les fonctionnaires civils et militaires de

l’empire attestent chaque année, par certificats, qu’ils ont rempli

exactement leurs devoirs religieux.

Grande est la surprise de ce paysan, s’il va à Saint-Pétersbourg, à

Moscou, et qu’il y voie l’empereur. Quoi! c’est là une _émanation_?

Quoi! ce personnage religieux dont dépendent les évêques est un

officier avec l’uniforme serré et la tenue raide de tout autre

militaire russe?

Selon une tradition, peut-être peu fondée en fait, mais très digne

d’attention, comme toute tradition populaire, un soldat voyant

l’empereur pour la première fois et devant prêter serment, aurait

refusé de le faire, ne pouvant croire, disait-il, que ce militaire pût

être vraiment l’empereur.

Le Russe a naturellement une idée noble, douce et sainte du pouvoir

souverain. Il suppose que celui qui tient ici-bas la place du Père du

monde est un père aussi (_batouska_). Et ce nom de père qu’il adresse à

l’empereur, contient pour lui l’idée de pontife et de juge.

Le tzarisme moderne, modelé par Pierre-le-Grand et ses successeurs sur

le despotisme prussien, avec toute son escorte de soldats et de

bureaucrates, ne répond aucunement à l’idée patriarcale que le Russe a

au fond du cœur.

L’empereur lui-même croit-il y répondre? A-t-il la sécurité que

donnerait cette conviction? J’en doute. A quelque époque que je remonte

jusqu’à Pierre-le-Grand, les voyageurs sont unanimes pour représenter

le tzar, quel qu’il sort, comme un prince moins majestueux qu’on ne

l’attendrait d’un tel souverain, un homme agité, inquiet. Ce caractère

se retrouve dans l’empereur actuel, dont la taille haute et magnifique

serait naturellement majestueuse. Il se donne trop de mouvement. A

l’église même, dans une occasion solennelle, au mariage de son fils, M.

de Custine remarquait cette agitation.

S’il se sentait fermement assis sur sa base légitime, l’idée russe,

s’il se rendait le témoignage de répondre à la pensée d’un peuple de

tant de millions d’hommes, certes il ne serait pas agité. Cette grande

âme nationale, quand elle est dans une poitrine, elle lui donne une

assiette solide et profonde, un puissant équilibre de paix.

L’autorité est paisible, quand elle se sent en communion avec les

hommes, dans la grande société du peuple et de Dieu. Elle est trouble

ici, parce qu’elle est seule, profondément seule, parce que, dans ce

grand silence de l’empire, elle n’entend que sa propre voix, sans être

avertie, rassurée par la voix du bon sens public. Elle sait qu’elle est

une force; est-elle bien sûre d’être un droit?

Il n’y a point de droit en Russie. La loi y est impossible. Les

soixante volumes de lois que l’empereur a fait compiler sont une vaste

dérision.

Tout le droit y repose sur cette base, qui l’empêche d’être un droit:

_Le bien est ce qui est conforme à la volonté de son maître_. Le mal

est _ce qui est contraire à cette même volonté_.

L’édifice porte sur le vide. La morale n’étant pas dans les fondements,

la législation s’élève, sans soutien, comme dans l’air. Nulle à la

base, elle est nulle et impossible jusqu’au sommet. Qui le porte, ce

code impossible? L’arbitraire. Et c’est lui seul qui s’exécute au nom

du code.

Mais ce n’est pas l’arbitraire du maître seulement qui joue sous ce jeu

des lois, c’est l’arbitraire de tous les maîtres inférieurs (les agents

du souverain), intermédiaires infidèles qui trompent à leur profit la

tyrannie supérieure, exploitent et rendent dépendante cette fière

puissance. Elle menace, elle ordonne, et le plus souvent, sans le

savoir ou le sachant, elle obéit à ses agents, les derniers des hommes.

De sorte qu’en regardant bien le singulier édifice de violences et de

ruses décoré du nom de lois, au sommet même de cette pyramide de

servage, nous apercevons un serf.

Serf de ses agents, de ses ministres, de ses juges, serf de leur

infidélité, la sentant à chaque instant.

Là est le martyre de l’empereur.

Il ne faut pas s’étonner si, dans sa défiance et dans son inquiétude,

il trouble à chaque instant l’ordre qu’il a fait, enlevant les affaires

à leurs juges naturels, les faisant arriver d’abord aux tribunaux

supérieurs. Mais ces juges, si haut placés, ne sont pas plus sûrs que

les autres. L’empereur sent sous ses pieds tout un remuement

d’intrigues, il s’indigne. Il appelle la cause à lui-même. Il jugera

seul. A-t-il le temps, la science, les études nécessaires? Il faut

pourtant qu’il décide, il faut qu’il croie à sa sagesse, ou plutôt à

son instinct, à l’inspiration d’en haut, qu’il sente en lui le

Saint-Esprit.

Ainsi, cette vaste comédie de lois et de tribunaux, tout cet effort

pour organiser un monde de justice, restent chose vaine. Tout est parti

de l’arbitraire de l’empereur, tout revient à l’inspiration de

l’empereur. Qu’il le veuille ou non il faut qu’il soit pape.

Terrible punition d’un orgueil si grand. Tandis que, dans un monde de

nature et de justice, tout va descendant par sa pente, et la justice,

découlant comme un fleuve salutaire, vivifie le corps social,—ici,

tout va remontant, tout revient contre la nature frapper au sommet, à

une faible tête humaine, où, dit-on, résident la sagesse et l’esprit de

Dieu.

Les agents du pouvoir central se trouvent trop bien de cette situation

monstrueuse pour ne pas désirer sans cesse que l’empereur laisse tout

revenir à lui, qu’il suspende la justice et tranche tout par sa papauté.

La tendance d’un tel État est visiblement de devenir de moins en moins

un État, de plus en plus une religion. Tout est religieux en Russie.

Rien n’est légal, rien n’est juste. Tout est ou veut être saint.

L’administration intérieure est sainte. Les popes sont des employés,

des commis religieux. Les commis sont fils de popes.

Légendes démocratiques du Nord · 第 13 / 18 段