L’empereur cherchait la voie droite, mais il avait en lui une cause

intime de déviation. Il aimait la justice, mais l’aimait d’un cœur

cruel; il l’aimait dans un orgueil personnel, comme chose à lui, comme

justice du tzar, non comme justice de Dieu.

Une pierre s’est trouvée sur sa route,—il a déraillé pour

toujours.—Où va-t-il? On ne le sait.

Cette pierre est la Pologne.

Pierre fatale, indestructible, qu’on broie et rebroie en vain. Elle

reste toujours la même.

L’enquête du 14 décembre avait dévoilé une chose qui devait étonner,

toucher l’empereur, désarmer son cœur à jamais, c’était la magnanimité

que les Polonais déployèrent dans leurs rapports secrets avec les

conjurés russes.—Ceux-ci se montrèrent Romains, et les Polonais

chevaliers. Pestel croyait, comme Brutus, qu’il faut tuer le tyran pour

tuer la tyrannie. Les Polonais réclamèrent. Ils se montrèrent plus

cléments pour leur ennemi que les Russes pour leur maître. Cet injuste

usurpateur, ce souverain parjure, qui se jouait de la constitution

qu’il avait donnée lui-même, ils insistèrent pour le sauver. Le bon et

généreux colonel Krzyzanowski, cœur honnête, humain et tendre, dit au

républicain russe _qu’il n’avait pas ouï dire que jamais les Polonais

eussent tué leurs rois_.

C’est ce même colonel que Mme Félinska vit mourant en Sibérie.

Pour apprécier la magnanimité des Polonais, il faut savoir que non

seulement leurs lois étaient violées, leurs assemblées illusoires;

qu’on venait de leur ôter la publicité des débats, etc., etc.; mais que

l’empereur les livrait personnellement au caprice, à la férocité de

Constantin. Il faut savoir que celui-ci, cruel et malicieux,

tigre-singe, mettait son bonheur dans les vexations les plus fantasques

et dans les supplices. Chose épouvantable à dire, il avait aux cachots

des Carmes, pour jouet, un prisonnier, l’infortuné Lukasinski, sur

lequel il épuisa tout ce que l’imagination humaine a conçu jamais de

souffrances. La faim, les chaînes, les tortures, l’horrible emploi de

la soif pendant des semaines (point d’eau, et des harengs secs pour

tout aliment), la bastonnade redonnée chaque fois qu’il était guéri...

Et tout cela avec mesure. Constantin craignait surtout qu’il n’échappât

par la mort.

L’homme de fer et d’airain qui suffit à tant de supplices était un

brave officier de l’ancienne armée. Il avait recueilli les dernières

paroles, le souffle de Dombrowski. Ce chef et créateur des fameuses

légions polonaises, mourant en 1818, témoigna quelque regret de ce que

ses héroïques compagnons avaient donné tant de sang à des causes

étrangères, si peu à la Pologne même. De cette grave parole sortit

toute une génération nouvelle, un nouveau monde de héros, d’intrépides

conspirateurs. Le premier fut Lukasinski.

Le tyran sentait en cet homme quelque chose de terrible, l’âme de la

Pologne elle-même; en lui, il tâchait de saisir cette grande âme

invisible de la nation. Ne pouvant vaincre son silence, on voulut du

moins le déshonorer; on supposa qu’il avait dénoncé ses complices. S’il

en eût été ainsi, il n’eût pas trouvé une barbarie croissante dans son

furieux geôlier. Constantin, en 1830, quand les Polonais eurent la

générosité insensée de le laisser échapper, n’emporta nul autre trésor

que son prisonnier; ni or, ni argent, ne valait pour sa férocité autant

que son jouet vivant; lié à l’affût d’un canon qu’on tirait au grand

galop, un homme, une ombre, suivait à la course le pauvre Lukasinski...

Retournons à l’affaire de décembre 1825. Les accusés polonais, le bon

colonel et autres, devaient être jugés en Pologne par la haute cour ou

le sénat. Ce corps, plein de partisans dévoués à la Russie, semblait

devoir condamner à l’aveugle. L’empereur n’en faisait aucun doute. Mais

la force de l’opinion était telle en ce moment, qu’elle emporta le

sénat. Il déclara les accusés coupables de non-révélation pour le

complot russe, mais _innocents pour la Pologne_; il ne les condamna

qu’à des peines légères. Le président écrivit hardiment au tzar: «Ils

ne se sont associés que pour le maintien de leur nationalité; ils

partent du traité de Vienne, qui l’a reconnue. La haute cour n’a rien

vu là de criminel ni de punissable.» Acte intrépide! Qu’on songe que ce

n’est pas ici la grande Pologne ancienne de vingt millions d’hommes qui

parle; c’est l’imperceptible Pologne telle qu’Alexandre l’a faite,

réduite, pour ainsi dire, à la banlieue de Varsovie.

L’ours blanc grinça des dents.—Et quand je dis l’ours, je dis la

Russie. Cette absolution indigna, révolta la plupart des Russes. Ils

trouvèrent la Pologne ingrate; mieux traitée que la Russie, ayant un

semblant de constitution, ne devait-elle pas se tenir heureuse? Ils lui

reprochaient, en l’exagérant, sa prospérité matérielle, fruit naturel

de la paix, et qu’ils croyaient l’œuvre du tzar; les embellissements de

Varsovie (faits avec l’argent polonais), la création, surtout, de ces

banques territoriales, qui donnent aux Polonais une si agréable

facilité de se ruiner.

Et quand l’empereur vit cette irritation de la Russie, et qu’il avait

son peuple avec lui, sa fureur ne se contint plus. Il ne se souvint

plus des lois, ni de son rôle de législateur, de Justinien russe. Il se

montra franchement, selon sa nature, un Tartare. Il ne permit pas même

que l’arrêt fût public. Constantin voulait simplement une commission

militaire pour fusiller les condamnés. On les enleva en Sibérie, avec

un outrageant mépris du tribunal polonais et de la Pologne.

Cependant on commençait à dire à l’empereur que ce petit pays n’avait

droit à rien de plus que toute autre province russe. C’était une

anomalie qu’il fallait ramener à la règle, faire rentrer dans la

centralisation générale de l’empire. Les souverains, admirateurs de

Napoléon (surtout de ses fautes), n’estiment rien plus en lui que cet

effort de centralisation qui lui fit administrer par les mêmes lois des

peuples de dix langues et de mœurs contraires, la préfecture de

Hambourg et celle de Rome. L’esprit légiste et bureaucrate qui régnait

à Pétersbourg poussait l’empereur à ces deux choses, la centralisation

injuste, la codification grossière. Il se jeta dans une œuvre insensée,

immense, où il mourra à la peine: l’assimilation complète de la Pologne

à la Russie, l’absorption, l’anéantissement de la nationalité polonaise.

Les errements à suivre étaient tout tracés. Catherine, qui était athée,

avait pris pour point de départ contre la Pologne la question

religieuse. C’est le meilleur moyen d’attaque, la plus forte prise.

D’abord, on s’appuie sur la dévotion ignorante et le fanatisme russe;

puis on touche à la Pologne sur un point où elle n’a pas les sympathies

de l’Europe. Celle-ci se hâte de croire, en ce cas, qu’il s’agit d’_une

affaire de prêtres_, et elle se confirme dans son indifférence et dans

son repos.

Ce qui a nui le plus à la Pologne, ce sont ses défenseurs papistes, qui

la montraient justement liée à ce qui meurt et doit mourir. L’Italie

vaincra et vivra, parce qu’elle a quitté le prêtre, et qu’elle marche

avec l’Europe. L’Irlande va s’enfonçant, parce qu’elle reste avec le

prêtre, c’est-à-dire hors de l’Europe; elle a mis sa vie en ce qui est

mort. La Pologne n’est pas morte; vivante, elle est dans le sépulcre,

et elle n’en sortira pas tant qu’elle ne comprendra pas sa

contradiction intérieure, qui neutralise sa force et l’isole du monde

vivant. Peuple d’esprit héroïque et d’un libre esprit, elle se croit

catholique; elle l’est, non de nature, mais de volonté, contre la

Russie. Le catholicisme est justement la négation de l’individualité

héroïque, qui est le fonds des Polonais.

Le pape et _La Quotidienne_ leur ont dit plus de dix fois et avec

raison: «Si vous êtes catholiques, obéissez, soumettez-vous, portez le

joug de la Russie.»

M. de Montalembert, dans sa défense juvénile et chaleureuse de la

Pologne (1833), a dit un mot bien étourdi, que l’empereur Nicolas eût

payé fort cher. Il rapproche la gloire polonaise de _celle de la

Vendée_. Assimilation inexacte autant qu’imprudente. La Vendée, c’est

la guerre civile. La Vendée, c’est le Français frappant la France par

derrière, pendant que toute l’Europe vient l’attaquer par devant. Rien

de semblable dans la lutte légitime, loyale, héroïque, de l’infortunée

Pologne contre l’étranger, contre la Russie.

Celle-ci, sous Alexandre, le père de la Sainte-Alliance, ous

l’influence de Mme de Krudener, de M. de Maistre, avait vu dans le

haut clergé polonais l’un des meilleurs instruments de l’obscurantisme.

Les évêchés furent multipliés bien au delà de ce que comportait une si

faible population, et rétribués énormément. Chaque évêque touchait par

an soixante mille florins polonais, un cent huit mille, et le primat

cent vingt mille. Quant au clergé inférieur, on le flattait en fermant

les yeux sur sa prétention de ne point reconnaître les tribunaux

ordinaires.

Autant l’esprit d’indépendance politique et de nationalité était

réprimé durement, autant on ménageait l’indépendance ecclésiastique. On

laissait le clergé régler ses affaires lui-même, de concert avec Rome.

Bien plus, on lui avait livré le ministère des cultes et de

l’instruction publique, où siégeait l’archevêque primat, avec deux

évêques. La maison même de Constantin était un centre de bigotisme. Sa

femme était le soutien de la congrégation de l’_Agneau de Dieu_.

L’abrutissement de la Pologne semblait l’œuvre commune où s’entendaient

parfaitement la tyrannie militaire et l’obscurantisme religieux.

Dans la grande affaire du jugement de la haute cour, la Russie comptait

sur la voix des huit évêques qui y siégeaient. Ils auraient pu alléguer

leur caractère pour se dispenser de juger. Ils jugèrent, et, suivant le

torrent de l’opinion publique, déclarèrent comme les autres juges que

les accusés _n’étaient pas coupables en ce qui touchait la Pologne_.

L’empereur prit cette absolution pour un outrage personnel. Il commença

la guerre contre l’Église polonaise.

Le premier acte, sage, du reste, fut une organisation générale de

l’instruction publique combinée pour ôter au clergé catholique toute

influence sur l’éducation. Le second acte, plus directement agressif,

fut la création d’un collège ou tribunal ecclésiastique, pour régler

les affaires des Grecs-Uniates (c’est-à-dire, unis à Rome), collège

analogue à celui qui gouverne, sous l’empereur, l’Église grecque de

Russie. C’était un peuple de trois millions d’âmes, jusque-là soumis au

pape, que le tzar réunissait au pontificat moscovite.

Il voulait aller plus avant, empêcher le clergé polonais de

correspondre avec le pape autrement que par l’intermédiaire du

gouvernement. C’est ce qui jeta ce clergé dans la révolution de 1830.

Chose bizarre! notre révolution de Juillet, faite surtout contre les

prêtres et le bigotisme du roi, se trouva, dans ses imitatrices, la

Belgique et la Pologne, une révolution de prêtres!

C’est ce qui contribua plus qu’aucune chose à perdre celle de Pologne,

premièrement, en lui donnant un général ridicule, un homme du

_Sacré-Cœur_ ou de l’_Agneau de Dieu_, homme suspect, inepte ou

perfide, qui ne ménageait que la Russie et ne faisait la guerre qu’aux

Polonais patriotes.

La révolution polonaise, dans cette triste direction, s’excusant d’être

une révolution, devenant une croisade, se tournait tout naturellement

du côté de Rome. Elle attendait du pape un secours moral; elle

supposait qu’une bulle armerait le peuple, entraînerait les masses

agricoles, soulèverait la terre elle-même. Il faut lire la réponse

pitoyable de Rome, et comme elle se retire honteusement derrière les

_puissances du premier ordre, qui fixeront le sort de la Pologne, à la

satisfaction commune des parties_!

_Satisfaction!_ Il n’y eut jamais de mot plus cruellement dérisoire!

C’était le moment où l’empereur, la voyant abandonnée de Rome et de la

France, prenait la résolution—de l’opprimer? non—_de la supprimer_,

de la faire disparaître de la face de la terre.

Voici le plus grand des crimes qu’on ait tentés sur la terre. Qu’on se

garde de chercher aucun terme de comparaison.

On a entrepris _non seulement de tuer la Pologne_, ses lois, sa

religion, sa langue, sa littérature, sa civilisation nationale,—mais

de _tuer les Polonais_, de les anéantir comme race, de briser le nerf

de la population, en sorte que, si elle subsiste comme troupeau de

créatures humaines, elle ait disparu comme population polonaise, comme

vitalité et comme énergie.

Moi-même, jusqu’ici, je n’avais pas voulu le croire. Je m’étais

toujours obstiné à prendre ce mot: _tuer la Pologne_, pour une pure

hyperbole, une exagération de rhétorique. Cependant, il faut se rendre.

J’ai sous les yeux la série (incomplète encore) des ukases impériaux,

qui, d’année en année, suivent imperturbablement le plan d’une

destruction systématique.

Comment se fait-il que les Polonais n’aient pas entrepris ce simple

travail, de réunir, d’imprimer le texte trop significatif de ces

effroyables lois, d’élever à leur ennemi ce grand monument funèbre qui

l’aurait mieux caractérisé que toute déclamation? Un conquérant tartare

se plut à élever à sa gloire une pyramide de cent mille têtes de morts

dans la plaine de Bagdad. Combien plus magnifique le monument que nous

proposons, construit de milliers de lois meurtrières! Quel superbe

trophée de la Mort!

Ne comparez rien à ceci.

L’ancienne Rome crut avoir détruit le nom juif. Et elle ne fit que le

disperser par toute la terre. L’expulsion des juifs d’Espagne n’a pas

amené leur destruction.

La Convention, dans un moment de péril et de fureur, poussée par toute

l’Europe, attaquée par derrière par l’insurrection vendéenne, jura

l’extermination de la Vendée. La Vendée a subsisté, et c’est un des

pays les mieux peuplés de la France.

L’entreprise de Louis XIV pour convertir ou détruire les protestants

présente plus d’analogie avec la destruction polonaise. Nous y

trouvons, comme en Russie, un code immense de lois combinées pour la

proscription. Pourtant la différence est grande. Il n’y a pas là les

razzias tartares qu’on a faites sur la Pologne, les transplantations

meurtrières de races et de familles. Aussi non seulement les

protestants émigrés ont subsisté en Europe, mais ils ont duré et fleuri

en France, dans tous les métiers d’argent: ils en prêtent aujourd’hui

aux fils de leurs persécuteurs.

Non, rien ne ressemble à ceci, rien. Ni les lois, ni l’épée, n’auraient

pu accomplir l’opération gigantesque d’une destruction si terrible.

Deux exemples seulement pouvaient mettre sur la voie des moyens plus

efficaces pour arriver à ce but.

En Irlande, on a vu un peuple qui par l’excès des misères, sans perdre

sensiblement sa population, dégénérait, se fondait, s’effaçait

entièrement. Des hommes restaient encore, la race n’existait plus.

En France, aux dernières années de Napoléon, toute la population active

étant enlevée régulièrement par la guerre, on a vu la taille baisser.

Encore quelques années d’un tel système, et la race aurait changé. Un

peuple qui n’est plus renouvelé que par les infirmes, les rachitiques,

les malades, doit peu à peu s’affaisser. Comme nombre, il peut rester

le même; comme force, comme efficacité, il a bientôt disparu.

Voilà des exemples, voilà des leçons. En réunissant ces moyens, nous

pouvons faire quelque chose dans ce grand art de la mort. Mettons

ensemble la misère de l’Irlande, le recrutement de Napoléon, le fameux

code des suspects pris aux lois de la Terreur ou à celles de Louis XIV;

joignons à tous ces moyens occidentaux le grand moyen oriental, les

brusques transplantations d’hommes sous des climats ennemis, il y aura

bien du malheur si le _polonisme_ résiste à ces moyens combinés.

Le _polonisme_, mot nouveau, qui désigne moins une race qu’un esprit.

La Pologne n’est plus un peuple dans la pensée des destructeurs, c’est

une idée, c’est une âme mauvaise, c’est une perversion de

l’intelligence, quelque chose comme une hérésie.

Cela caractérise la lutte et en dit le résultat. Oui, la Pologne est un

esprit, et elle n’a contre elle qu’un corps. La force barbare et

cruelle qui la tient dans ses tenailles peut tout, sauf devenir un

esprit. Elle reste brutalité, matière, et le devient de plus en plus.

Pour l’absorption d’une âme, il faudrait qu’elle fût une âme, et cela

lui est interdit.

Maintenant il faut écarter toute poésie, dire positivement, platement,

la plate réalité, dire bassement les choses basses.

Quelle est la véritable puissance qui poursuit la destruction de la

Pologne? L’empereur seul? Plût au ciel! Un individu se lasse. La

Russie? Nullement: aujourd’hui elle ne ressent guère que de la pitié.

Non, cette puissance de mort n’est ni un homme, ni un peuple; c’est la

boue organisée qu’on appelle administration: c’est la masse

d’intrigants, de parvenus étrangers, insectes des marais du Nord, qui

grouillent autour de l’empereur.

_La Pologne est une affaire._ Voilà le secret.

Des milliers d’hommes, bureaucrates, gens de police, et fonctionnaires

de toute sorte, militaires, demi-militaires (comme il y en a tant en

Russie), tout cela est engagé _dans l’affaire_, ou par des places

lucratives, ou par les confiscations. L’empereur est bon, et il sait

récompenser ses serviteurs. L’un d’eux, Adam de Wurtemberg, s’est fait

donner par son maître la maison de sa mère vivante. Il a mis sa mère à

la porte. Il a fait cribler de boulets la maison de sa grand’mère,

octogénaire malade, qu’on ne pouvait transporter.

La proie augmente la faim, les mangeurs se multiplient quand l’appât

abonde. La mort et la destruction, ces forces qu’on croirait négatives,

se sont trouvées créatrices; elles ont eu une exécrable fécondité,

elles ont fait une génération de reptiles et de vers rongeurs. Et la

Russie, maintenant est enveloppée de cette vermine. On lui donne

incessamment de la Pologne à dévorer.

Courez donc, vers affamés, intrigants de toute race, courez à cette

curée! Le fils du pope, qui saura lire, écrire, verbaliser, aura

place dans la police. Le jeune homme, petit noble, corrompu dès les

écoles, avide, ambitieux, prêt à tout, saura bien se faire une case

dans les monstrueux bâtiments des administrations centrales de

Saint-Pétersbourg. S’il est bas, sans cœur, il montera vite.

L’avancement est très rapide. Plusieurs des hauts fonctionnaires de

l’empire n’ont pas trente ans. S’ils peuvent approcher du maître,

s’ils trouvent jour à flatter le seul côté où on le prenne, la

fureur, leur fortune est faite. A eux d’éveiller sans cesse cette

fureur au nom de sa gloire, d’entretenir dans un homme placé à cette

hauteur fatale le vertige, la fausse poésie qu’on trouve à s’imaginer

qu’on a pu détruire un peuple.

Ces gens-là ne manqueront jamais d’ukases nouveaux à proposer. La

violence de l’empereur est pour eux un fonds excellent qu’ils

exploitent; jour et nuit ils y travaillent. Ils y trouvent fortune,

honneurs, positions éminentes, avancement subit et brusque qui franchit

tous les degrés.

Reportons-nous au moment de la première fureur de l’empereur, quand il

tint la Pologne vaincue dans sa main. Une Pologne réduite à trois

millions d’hommes avait osé lever l’épée sur une Russie de cinquante.

Ces insolents Polonais, un Dembinski, par exemple, avaient si peu

respecté la puissance impériale, qu’avec quelques poignées d’hommes ils

se promenaient en long, en large, à travers les armées russes, sans

qu’on pût les arrêter.

Maintenant il la tenait dans la main, cette Pologne; il la regardait de

l’œil dont regarde l’ours, mangeur de miel, dans les forêts du Nord,

quand il tient empoignée une abeille au creux de sa patte velue. Lui

tirera-t-il une aile ou bien l’autre, ou un des membres? Il ne veut pas

l’étouffer, mais qu’elle expire lentement.

La première opération fut d’assommer les prisonniers qui ne voulaient

pas se faire Russes. Nous avons dit la boucherie de Kronstadt: à chaque

homme, _huit mille coups_! Comme on meurt vers quatre mille, on avait

l’attention de guérir les patients, pour rendre l’exécution possible:

elle se faisait en plusieurs fois.

Ceux qui se laissaient faire Russes, on les menait au Caucase, on les

plaçait aux avant-postes. Les Tcherkesses, excellents tireurs, en

avaient fait bientôt justice.

L’empereur fut quelque peu dérangé dans ces jouissances par les

faibles, froides et lâches représentations des gouvernements anglais et

français. Il savait parfaitement que l’Angleterre, traînant son boulet

industriel (boulet d’or, mais non moins pesant), ne voulait et ne

pouvait rien; encore moins Louis-Philippe, humble devant Nicolas et roi

à genoux. Grimace des deux côtés. Une grimace répondit. Il dit qu’il

donnait aux vaincus une constitution nouvelle. Cet acte n’était rien de

plus que l’anéantissement de la Pologne. Ceux qui réclamaient pour elle

se tinrent satisfaits.

Dans le statut de février 1832, la Pologne devient une simple division

de l’empire russe. La couronne polonaise ne se prend plus qu’à Moscou.

Plus de liberté individuelle ni de liberté de la presse. Plus de diète.

Des juges révocables à volonté. Toutes les places accessibles aux

Russes. Plus de responsabilité des ministres. Plus d’armée spécialement

polonaise. La confiscation rétablie. L’exil hors de la Pologne,

c’est-à-dire en Sibérie, etc., etc.

Quel que fût cet acte étrange, l’empereur semble avoir été indigné de

conserver une ombre de constitution. Les états provinciaux qu’il

substituait à la diète lui semblaient une énorme, une intolérable

concession. En l’accordant à l’Europe, il voulut braver l’Europe. Et,

un mois après, en mars, il fit commencer l’exécution des deux mesures

effroyables, la transplantation des familles et les enlèvements

d’enfants.

Dans un seul gouvernement, celui de Podolie, ordre de transplanter cinq

mille familles (vingt-cinq ou trente mille âmes) d’insurgés _amnistiés_

ou de personnes _suspectes;_ ordre de les transplanter _sur la ligne du

Caucase, sur les terres incultes_ et fiévreuses, à deux pas de l’ennemi.

La réponse du gouverneur de Podolie est intéressante.—Il y a, dit-il,

trois classes de nobles: les _nobles propriétaires_, les _nobles

domestiques_, _laboureurs et ouvriers_,—enfin les _nobles des villes_,

_bourgeois_, _avocats_, etc. Il est bien essentiel de ne pas s’en tenir

à la première, mais de prendre dans les deux autres, «de dépeupler le

pays de ces gens-là».

Cet appel d’exécrable flatterie à la férocité impériale est

parfaitement entendu. Dans sa lettre du 6-18 avril 1832, le ministre de

l’intérieur répond que Sa Majesté a sanctionné ces règlements,

_ajoutant de sa main_: «Ils serviront non seulement pour la Podolie,

mais _pour tous les gouvernements occidentaux_. On n’enverra que les

gens capables de travailler; leurs familles pourront être envoyées plus

tard.»

Ainsi ils s’en iront seuls, séparés des leurs; la femme et les enfants

restent pour mourir de faim en Pologne, et l’homme va mourir au Caucase.

Enfin, l’empereur ajoute que les nobles de la seconde classe, non

propriétaires, seront mis à part, _enrôlés parmi les Cosaques_, sans

rapport avec les colonies de leurs compatriotes.

Ce règlement épouvantable n’a pas été transitoire; il servit et sert de

base à des mesures fixes qui font frémir l’humanité.

A la conscription française, qui prenait les hommes au sort, on a

substitué l’horreur du recrutement russe, où l’homme est choisi,

désigné au caprice du maître et des agents publics. Qu’on juge si les

hommes suspects d’énergie, de _polonisme_, sont épargnés dans cette

opération clairvoyante et partiale. Ils s’en vont ainsi au Caucase, et,

selon l’aveu de Paskevitch _ils n’en reviennent jamais_. La Russie a

trouvé là comme un horrible cautère par où elle fait écouler le

meilleur sang de la Pologne, sa virilité et sa force. Elle la tient

faible, malade toujours, comme après la saignée.

Légendes démocratiques du Nord · 第 12 / 18 段