où l’âme consciencieuse du soldat russe était laissée par ses chefs.
Les uns, partisans de Nicolas, ne daignèrent pas l’instruire du
changement de situation. Les autres, les conjurés, ne pouvant lui faire
comprendre leurs idées de liberté, lui faisaient croire que Constantin,
auquel il venait de prêter serment, était le vrai tzar, qu’il était en
marche, et qu’il punirait ceux qui passaient à Nicolas. Pleins de
scrupules et de craintes, ces pauvres gens restèrent la plupart
inertes, immobiles. Quelques-uns ne furent entraînés que par un
mouvement de bon cœur et d’humanité, lorsqu’ils entendirent des
décharges et qu’on leur dit qu’on massacrait leurs camarades.
L’empereur avait rempli le palais, la citadelle, de troupes, isolées de
toute communication. Pour mieux s’assurer de celles du palais, il leur
mit dans les mains son fils, un bel enfant de huit ans. Ils le reçurent
avec larmes, et, quoiqu’ils appartinssent aux troupes finlandaises, qui
étaient dans l’insurrection, ils devinrent inébranlables dans leur
fidélité.
Les conjurés n’entraînèrent que le régiment de Finlande, troupe
étrangère à la Russie, et qui la sert malgré elle, le régiment de
Moscou, le corps des marins de la garde, et les grenadiers de la garde,
ces derniers encore à grand’peine, après un court mais violent combat,
où les Bestouchef sabrèrent les officiers de Nicolas et enlevèrent le
drapeau.
Ils vinrent le planter sur la place immense, disons mieux, dans la
plaine de Saint-Isaac, et prirent poste derrière la statue de
Pierre-le-Grand. Il y avait un bon nombre de conjurés non militaires,
armés jusqu’aux dents, des curieux plus nombreux et beaucoup de peuple,
mais tout cela comme perdu dans cet énorme champ de Mars. Ils
cherchèrent les deux colonels, chefs militaires de l’insurrection,
Troubetzkoï et Boulatof. Ni l’un ni l’autre ne parurent. Boulatof resta
tout le jour dans l’escorte même de l’empereur, près de sa personne,
soit qu’il fût indécis encore, soit, comme il s’en est vanté, qu’il fût
là pour le tuer, dès qu’il le verrait faiblir. Pour Troubetzkoï,
éperdu, il laissa tout, et le commandement de l’insurrection, et le
soin de ses papiers qui allaient perdre tant d’hommes; il se sauva chez
une femme, sa belle-mère, puis chez l’ambassadeur d’Autriche, enfin
chez l’empereur même, au milieu de son état-major, comme un lièvre
effaré qui se cache au milieu des chiens.
Chef civil de l’insurrection, Ryleïeff se montra plus ferme que les
deux chefs militaires. Il vint sur la place, les chercha inutilement.
Le petit nombre des troupes insurgées donnait peu d’espoir.
Quelques-uns lui conseillèrent d’improviser une armée, d’adjoindre à
l’insurrection une masse de petit peuple qui se trouvait là. Il
suffisait de lui livrer les boutiques d’eau-de-vie. Il les eut à peine
forcées, qu’elle eut bientôt procédé au pillage général, au massacre de
la police qui le bat horriblement et qu’il hait à la mort. Ce désordre
aurait produit une immense diversion, Nicolas étant obligé d’employer
une partie de ses troupes à massacrer ces massacreurs. Mais Ryleïeff
refusa d’employer ce moyen affreux. Dès lors il était facile de prévoir
l’événement. L’insurrection, resserrée contre le palais du Sénat, au
bout d’une place immense, devait être infailliblement balayée par la
mitraille, sabrée par la cavalerie. Ryleïeff quitta la place; il ne
chercha pas d’asile, il retourna à sa maison et y attendit la mort.
L’empereur, pâle et défait, dit un témoin oculaire, ne montra pas moins
beaucoup de courage. A la tête des gardes à cheval, il avança dans la
plaine, et rencontra des détachements qui rejoignaient les insurgés.
«Bonjour, mes enfants!» dit-il selon l’usage des tzars. «Hourra!
Constantin!» fut toute leur réponse. On s’accorde à dire qu’il parut
très ferme et ne se déconcerta point. Que dit-il? C’est ce qu’on ne
sait pas d’une manière positive. Deux versions sont données, l’une par
M. Schnitzler, qui était présent, l’autre par M. de Custine, à qui
l’empereur même a conté la chose. La plus vraisemblable des deux, c’est
qu’il aurait dit d’une voix retentissante: «Conversion à droite!...
Marche!» Le soldat, automatiquement, aurait obéi.
Le jour, très court en décembre, s’écoula ainsi, sans que les insurgés
vissent venir leurs deux colonels. Leur nombre diminua. Le régiment de
Moscou se convertit et les quitta. Ceux qui restaient étaient très
fermes. Sans s’inquiéter de l’artillerie qu’on avait amenée à
l’empereur, et qui allait les foudroyer, ils repoussèrent toute parole
de conciliation, criant: «Vive Constantin! vive la Constitution!» Ce
dernier mot, loin d’encourager les leurs, comme ils le croyaient,
jetait plutôt le soldat dans l’incertitude: «Qu’est-ce que cette
_Constitoutzia_? disait-il. Est-ce la femme de l’empereur?»
Le gouverneur de Pétersbourg, le brave Miloradovitch, qui avait détaché
quelques insurgés avec de belles paroles, pour les enfermer dans la
citadelle, osa approcher, comptant sur le vieil attachement des
soldats. «Traître, dirent les conjurés, tu n’es pas ici aux coulisses
du théâtre. (Il courait fort les actrices.) Qu’as-tu fait de nos
camarades?» Obolenski porta un coup de baïonnette au poitrail de son
cheval, et Kakhofski l’abattit d’un coup de pistolet. Ce dernier, fort
exalté, et qui s’était fait fort de tuer l’empereur, se croyait très
affermi; mais, ayant encore tiré et tué le colonel Sturler, son cœur
réclama. «Encore un sur ma conscience!» s’écria-t-il, et il jeta loin
de lui son pistolet.
L’impression des marins fut la même, lorsqu’un des leurs ajustait le
grand-duc Michel. Soit respect, soit débonnaireté, ils lui rabattirent
le bras, firent manquer le coup.
Cependant, en grande pompe, la croix à la main, s’avançaient les
métropolitains de Pétersbourg et de Kiew envoyés par l’empereur. On put
voir combien le Russe, avec toute sa dévotion extérieure, est peu
impressionné par les objets de son culte dans les grandes
circonstances; combien il fait peu de cas de ses prêtres, il est vrai,
peu édifiants. Ceux-ci furent reçus des soldats avec des huées, et leur
voix fut couverte d’un roulement de tambour.
C’est ce que l’on attendait. Ayant mis Dieu de son côté, l’empereur,
retiré au palais, fit commencer le combat. Ses troupes avaient vaincu
d’avance. Il leur suffisait de laisser agir l’artillerie. Le grand-duc
Michel, craignant que les artilleurs ne se fissent scrupule de tirer
sur leurs pauvres compatriotes, commença le feu lui-même et tira le
premier coup. Tirée de près, la mitraille fit un affreux abatis de
corps, de membres déchirés. On tira environ dix fois, et alors ceux qui
restaient se dispersèrent, poursuivis par les cavaliers, dont un
détachement vint les couper par derrière. On ne sait ce qui périt; des
trous faits dans la glace épaisse dont la Néva est couverte reçurent à
l’instant les cadavres.
Les conjurés du Midi n’eurent pas meilleur sort. L’un des Bestouchef et
les frères Mouravieff, intrépides et enthousiastes, ne s’étonnèrent pas
de l’inertie où restaient la plupart de leurs associés. Ils
s’adressèrent aux soldats, leur firent lire dans une église, par le
prêtre même, un catéchisme républicain que Bestouchef avait fait de
textes tirés de la Bible. On y disait que les hommes sont égaux et que
l’esclavage est un crime contre Dieu. Ces maximes agirent peu sur eux;
on ne les entraîna que par le nom de Constantin. Les partisans de
Nicolas, plus nombreux, ayant de plus l’artillerie impériale, les
battirent; mais leurs vaillants chefs se tuèrent ou se firent tuer:
Bestouchef et Mouravieff ne furent pris que blessés grièvement.
Pestel, arrêté à Moscou, ne montra nulle émotion. Averti par un ami, il
ne lui avait dit qu’un mot: «Sauvez-seulement mon Code russe.» Ce
livre, enfoui dans la terre, y fut pris, livré à la commission, qui
essaye dans son enquête de le rendre ridicule. On assure pourtant que
les auteurs du Code de Nicolas ont été obligés d’adopter plusieurs des
vues de Pestel. Ce qui est sûr, c’est que, dans la partie politique,
son livre contenait des idées sages et humaines. Un relâchement
raisonnable du cercle horrible de fer où étouffe la Russie, un
gouvernement naturel et doux, analogue à la confédération américaine;
la réparation de la grande injustice, si fatale à l’empire russe, le
rétablissement intégral de la Pologne; de grandes libertés accordées
aux juifs, dont ou eût soulagé la Pologne en leur donnant les moyens de
faire un État en Orient.
Voilà donc Pestel, Ryleïeff, l’aimable et vaillant Alexandre
Bestouchef, ces Mouravieff intrépides, le génie, la vertu, le courage,
le vrai cœur de la Russie, dans les cachots de Pétersbourg. Il n’y
manquait que Pouchkine, le grand poète national. Il était un des
conjurés. Éloigné de la capitale, il venait combattre, mourir avec eux.
Sur la route, il rencontre un lièvre, son cocher arrête; cette
rencontre, pour tout Russe, est un mauvais signe. Pouchkine le fait
continuer. Il rencontre une vieille femme; nouvelle halte: le cocher ne
voulait plus avancer.
Enfin, rencontrant un prêtre (ce qui est pour eux le plus mauvais
signe), le cocher quitte son siège, se jette à genoux, communique à son
maître sa terreur superstitieuse. Le poète retourna, fut sauvé, réservé
à de plus grands malheurs, à une fin tragique.
Le manifeste menaçant et terrible que l’empereur publia le lendemain
avait été écrit, dit-on, par l’homme de la vieille impératrice,
l’historien des Iwans, le patriarche de l’école de la Terreur, le vieux
Karamzine.
Son élève et continuateur Bloudof fut secrétaire de l’enquête. Elle fut
faite par une commission où l’empereur siégea lui-même dans la personne
de son _alter ego_, son frère, le grand-duc Michel. Celui-ci, dur et
farouche soldat, se peint d’un seul trait; un des conjurés confessant
hardiment sa foi politique: «On devrait, dit le grand-duc, lui fermer
la bouche à coups de baïonnette.»
Les résultats obtenus par cette procédure secrète pendant cinq mois
d’interrogatoires, où tous les moyens d’intimidation et de corruption
furent sans nul doute employés, ont été imprimés par le gouvernement,
distribués par toute l’Europe. Il va sans dire que les conjurés sont là
tous des lâches et des imbéciles. Le juge accusateur leur prodigue à
chaque instant des épithètes outrageantes. Sûr de n’être pas démenti,
il attribue à la plupart d’entre eux les plus tristes palinodies. Sans
doute plusieurs, surtout des conjurés militaires, Russes de la vieille
roche, habitués dès l’enfance à diviniser l’empereur, revinrent
sincèrement à ce culte, et virent dans l’événement du 14 décembre le
jugement de Dieu; mais pour le grand nombre des autres, n’a-t-on pas
droit de supposer que des juges si partiaux n’ont voulu que les
flétrir? Ce qui le fait croire, c’est que cette enquête si
laborieusement travaillée contient des faits avoués faux par tous les
partis, de fausses dates par exemple. Elle suppose qu’au principe des
associations, en 1817, lorsque Alexandre était tellement aimé encore,
consulté des conjurés mêmes, qui lui soumettaient leur plan, ils
pensaient à tuer l’empereur et la famille impériale!
Quand on songe que pendant tant d’années, parmi tant de personnes, il
n’y eut pas un seul traître, quand on, songe à l’intrépidité connue des
chefs, à leur mort simple et sublime, comment croire qu’ils aient à
plaisir dénoncé, livré leurs amis?
L’histoire gardera sa page la plus noire pour y écrire le nom des juges
qui, non contents d’immoler ces grandes victimes, ont essayé, dans un
pamphlet décoré du nom d’enquête, de les déshonorer et d’assassiner
leur mémoire! Que dis-je? de les atteindre en un point qui touche
souvent les grands cœurs plus que la gloire même, en ce qui fut la vie
de la vie pour ces hommes héroïques et bons, je veux dire dans l’amitié!
Qu’on lise l’éloge enthousiaste que Ryleïeff, dans son poème, fait de
celui qu’il promettait à la patrie comme un héros, de son jeune ami,
Alexandre Bestouchef, on sentira la profondeur de tendresse qui fut
dans cette grande âme.
Eh! qu’aurait gagné Ryleïeff à dénoncer ses amis, lui qui, dès le
commencement, réclama la mort pour lui seul, déclarant _que le 14
décembre était son œuvre et qu’il en était l’auteur_.
Les sentiments forts et calmes qu’eut Ryleïeff au jugement sont
exprimés déjà dans son poème. Par une sorte de seconde vue, le héros
avait vu son sort, et d’avance il avait chanté le chant du trépas. «Ce
qui parut à nos rêves un décret du ciel n’était pas encore décrété.
Patience! Que le colosse accumule encore ses forces, qu’il défaille à
vouloir étreindre la moitié de l’univers. Laissons-le, gonflé
d’orgueil, parader aux rayons du soleil... Patience! La colère du ciel
ne l’en mettra pas moins en poudre... _Dieu, c’est la rémunération
elle-même!_ Il ne permet pas que le péché, une fois semé, ne produise
sa moisson.»
Cependant l’enquête, poursuivie dans les cinq mois, révélait aux yeux
effrayés le nombre infini des coupables. L’empereur n’avait pas eu la
moindre idée de son danger. Il crut, au 14 décembre, qu’il s’agissait
de quelques hommes dévoués à Constantin, et voilà qu’on lui révélait
l’immensité d’une mine terrible qui avait pénétré partout sous la
terre. Nulle famille importante qui n’eût un de ses membres dans la
conspiration. A vrai dire, c’était la Russie elle-même, du moins la
Russie pensante, qui abjurait le tzarisme, et voulait se transformer.
Ce trône où Nicolas montait, quelle était maintenant sa base? Ne
portait-il pas en l’air? Uniquement sur le vague respect des serfs, sur
leur espoir de trouver tôt ou tard une protection dans ce dieu inconnu,
lointain, qui ne protège jamais. Sous Paul, qui avait pourtant un vif
instinct de justice, les serfs qui vinrent se plaindre à lui s’en
trouvèrent fort mal; il trouva la chose si dangereuse, qu’il fit
avertir leurs maîtres, et renvoya aux châtiments ces infortunés.
Pendant les cinq mois que dura l’enquête, on dit par toute la Russie
que l’empereur Nicolas allait prononcer l’émancipation des serfs. Ils
le crurent si bien qu’ils ne payaient plus. Raffermi, il rétablit
l’ordre ancien et fit payer à main armée.
Que devinrent les régiments qui avaient pris part à l’insurrection?
Leur sort est resté un problème. Tel bataillon fut envoyé au Caucase,
tel en Sibérie. Beaucoup croient en Russie que la majeure partie des
régiments de Finlande a été enfouie dans les cachots de Kronstadt,
humides et sans jour, sous la mer. Ce que doit être une telle
habitation, dans l’horreur du climat russe, on doit le comprendre. Ces
infortunés, s’il en reste, entendent depuis trente années la Baltique
rouler sur leurs têtes, enviant la vague libre et la liberté des
naufrages. La pensée, la douleur peut-être, espérons-le, doivent
s’éteindre dans une telle situation.
Dans les familles connues, on punit très peu de personnes, cent vingt
hommes en tout. On voulut dissimuler l’étendue immense du mal. On
trembla que ces bandes innombrables de coupables ne se crussent connues
pour telles et ne fussent précipitées dans l’action par le désespoir.
L’empereur en fit venir un grand nombre auprès de lui, les écoutant
volontiers, voulant les croire innocents, les renvoyant comme tels.
Vains efforts, il n’y avait plus de sûreté ni de confiance! La terreur,
lancée du trône, était retournée au trône. Elle y reste, et l’empereur,
né sévère, est devenu, sous cette impression de défiance universelle,
de plus en plus dur et implacable. L’impossibilité de savoir ses vrais
ennemis a aigri, ulcéré, ensauvagé son cœur. La Russie étant sa base,
il a dû détourner, autant qu’il le pouvait, des Russes cette fureur de
punir qui est devenue sa nature. Tout est coupable: c’est la Pologne,
ce sont les juifs, ce sont les Grecs catholiques, c’est la Révolution,
l’Europe... Ainsi, du 14 décembre jusqu’à nous, va continuant, toujours
plus violent, plus terrible, ce 93 russe, qui dure depuis trente années.
Ce qui lui fit le plus d’impression, ce fut son entrevue avec Nicolas
Bestouchef. Nous tirons ce sujet d’un livre très russe, très partial
pour l’empereur. Il fut saisi de l’intrépidité de ce conjuré, de sa
franchise, de la netteté avec laquelle il exposa tous les abus de
l’empire. Il le regarda fixement et lui dit: Si j’étais sûr d’avoir en
vous désormais un serviteur fidèle, _je pourrais_ vous pardonner.—Eh!
sire, répondit Bestouchef, voilà justement de quoi nous nous plaignons,
_que l’empereur puisse tout_. Laissez la justice suivre son cours, et
que le sort de vos sujets ne dépende plus que des lois!»
Cinq des condamnés du 14 décembre furent condamnés à être écartelés:
Pestel, Ryleïeff, Mouravieff-Apostol, Michel Bestouchef et Kakhofski.
L’empereur les gracia, en ayant soin, toutefois, que la peine
inférieure, substituée à l’écartèlement, fût plus infamante. Ils durent
être pendus, supplice inouï en Russie.
Tous les cinq se montrèrent fermes.
Plusieurs ne voulurent point de prêtres, se croyant suffisamment épurés
par le martyre qu’ils enduraient pour la patrie.
Pestel déclara que, plus que jamais, il était fixe dans la foi
consignée dans son _Droit russe_.
Le 25 juillet 1825, à deux heures du matin, on éleva, sur le rempart de
la forteresse, l’instrument du supplice, une haute et large potence, où
cinq corps tinssent de front. Sous ce climat, on le sait, il n’y a pas
de nuit réelle en juillet; le crépuscule joint l’aurore. On distinguait
tout. Les troupes arrivaient, peu de spectateurs; on avait laissé
ignorer le moment de l’exécution. Toute la Russie dormait pendant qu’on
mourait pour elle.
A trois heures on amena les condamnés à qui on laissait la vie; on les
dégrada, on brûla devant eux leur uniforme. En capote de forçats, ils
partirent pour la Sibérie.
Enfin parurent les cinq condamnés à mort avec de grands capuchons qui
ne laissaient pas voir leurs traits et cachaient leurs yeux.
Quand ils eurent monté les escabeaux et qu’on leur eut passé la corde
au cou, la plate-forme où ils étaient s’enfonça sous leurs pieds. Deux
furent étranglés. Pour les trois autres, la corde glissant sur les
capuchons, les malheureux tombèrent pêle-mêle, avec la trappe et les
escabeaux, dans le trou béant sous la potence. Le pendu manqué doit
avoir sa grâce, selon mainte loi du Moyen-âge. Mais qui eût osé
surseoir à l’exécution? L’empereur, absent de Pétersbourg, était aux
jardins de Tzarsko-Zélo. On les releva meurtris, on rétablit le gibet.
Ryleïeff, en remontant d’un pas ferme, prononça avec douceur un
reproche à la destinée: «Il était dit que rien ne me réussirait, pas
même la mort.» Un moment, il n’existait plus.
Ce grand homme avait, dit-on, lui-même souhaité mourir, sentant qu’à sa
noble action se mêlait une ombre. Quelle? il l’exprima lui-même: «J’ai
agi sans l’aveu du peuple russe.»
Faute du temps, et non de l’homme. Ce peuple, en pleine nuit barbare,
pauvre mineur, simple enfant, ne pouvait ni s’expliquer ses propres
instincts, ni voir sa pensée, ni la formuler. Nul moyen de le consulter.
Est-ce à dire que cette nuit devait être perpétuelle? qu’on devait
éterniser cette incapacité en la respectant? qu’ayant un peuple encore
muet, on ne devait rien faire pour lui délier la langue, lui faire dire
le premier mot.
Le scrupule de Ryleïeff est naturel, on le sent. Se trouvant seul
l’intelligence, la pensée et le cerveau de ce corps énorme de cinquante
millions d’hommes qui ne pensaient pas encore, il fut lui-même frappé
de sa responsabilité, et demanda un moment à Dieu si véritablement,
lui, simple homme, pauvre individu, il était la pensée du peuple.
Scrupule respectable à jamais, qui ne tombe guère dans la tête des
faiseurs de révolutions, et qui doit nous faire honorer la candeur de
l’âme russe. Mais, en réalité, c’est trop.
Non, grand homme, n’en doutez pas. Vous avez été, ce jour-là, la
conscience de la Russie, sa conscience prophétique. Ce qu’elle pensera,
à mesure qu’elle se met à penser, fut dans le génie de Pestel et dans
le cœur de Ryleïeff. L’âme de la Russie, non telle qu’elle est dans ce
point d’abjection misérable, mais tout entière en tous ses âges,
surtout les âges à venir, elle était en vous; vous eûtes droit d’agir
et de parler pour elle; pourquoi? Vous étiez elle-même.
Mais quel service votre mort lui a rendu, à cette âme! Elle était
jusque-là flottante en tout un peuple et ne pouvait rien. Arrêtée,
concentrée en vous, vous la lui rendez puissante, efficace, sous la
seule forme où son enfance lui permette de la saisir,—sous forme
d’hommes et de martyrs,—incarnée dans votre vie, glorifiée dans votre
mort. En sorte qu’au lieu des ombres douteuses qu’elle eut dans les
saints du passé, elle a en vous son saint des saints. Elle n’eût pas
compris vos discours, mais elle comprend bien vos reliques. Vous lui
avez donné de quoi mettre à jamais sur son autel.
VIII
DE L’EXTERMINATION DE LA POLOGNE
Au moment où l’empereur, remis des impressions du 14 décembre,
rattachait les serfs à la glèbe et brisait leurs espérances, ils lui
donnèrent une preuve de leur courageux dévouement au bien, confirmant
ce que les conjurés lui avaient dit des abus de l’empire, et les
révélant, à leur grand péril. Dans une revue que faisait l’empereur,
quatre paysans se présentent et demandent à lui parler. On les
repousse; on leur dit d’expliquer ce qu’ils ont à dire; ils ne veulent
parler qu’à lui. Admis, ils se jettent à genoux, et l’un dit: «Père, on
te vole... Tu n’as qu’à aller à Kronstadt, tu verras, en plein bazar,
qu’on vend dans les boutiques les agrès de tes vaisseaux, les effets de
ta marine.» L’empereur envoie trois cents hommes; on cerne le bazar, on
trouve les vols. Une enquête sévère commence. Peu après, chantiers,
bazar, tout périt dans un incendie, et l’enquête en même temps.
L’empereur put apprécier les hommes du 14 décembre quand ces naïves
voix du peuple appuyaient ainsi leurs révélations. Ils lui avaient
rendu un véritable service dans leurs derniers entretiens, celui de lui
montrer la Russie comme elle est, comme une grande plaie saignante. Ils
lui avaient enseigné, à ce jeune militaire, né dur, ironique, le
respect du peuple russe, un peuple où se trouvaient des hommes si
fanatiques de loi et de justice, qu’en présence même de la mort ils ne
voulaient pas de grâce arbitraire, et disaient: «Laissez faire aux
lois.»
Pestel voulait un dictateur qui réorganisât, épurât l’administration.
Et l’idée du peuple russe ne s’éloignait pas de cela. Il désirait un
_juste juge_, terrible aux méchants. Et il eût fallu que ce juge se
multipliât dans tout l’empire. Ce n’était pas de lois seulement,
c’était d’hommes qu’avait besoin la Russie. Il eût fallu, entre le père
et les enfants, choisir des juges honnêtes, les rétribuer
convenablement, pour qu’ils n’eussent pas à se vendre, faire des
exemples sérieux aux premières prévarications, frapper peu, mais
frapper fort, rétablir la probité dans les tribunaux et
l’administration, élever le niveau moral de la nation, l’aider à se
dégager d’une corruption envieillie, la rendre peu à peu digne de
s’administrer. Le premier point de cela, c’était qu’il y eût au sommet,
non un homme de génie, mais un grand courage, un grand cœur, qui, par
son exemple même, relevât le caractère russe, l’affermît, l’initiât au
bien,—un héroïque _éducateur de la conscience nationale_.
L’empereur ne fut point cela. Mal entouré et plein de défiances
légitimes, il essayait d’abord de tout faire lui-même, et il succombait
à la peine. C’était moins des actes que des hommes qu’il eût fallu
faire choisir et créer des agents.
Comme la plupart des hommes de cette époque, comme plusieurs des
conjurés même, il croyait fortement à l’efficacité des lois. L’un
d’eux, M. Tourgueneff, dans son estimable livre, semble croire que la
Russie serait sauvée si elle adoptait telle loi anglaise ou française.
L’empereur croyait de même que l’ordre serait dans l’empire lorsqu’on
aurait compilé le digeste des lois russes. Il confia ce travail immense
au légiste Speranski. En cela, il a servi l’érudition plus que la
législation. Dans ce chaos infini d’ukases contradictoires, le juge
choisit ce qu’il veut, et l’arbitraire est le même.
Une organisation sévère du pouvoir judiciaire devait passer avant tout.
Ce que demandait le peuple, c’était partout le _juste juge_. Il fallait
lui donner une haute et sévère éducation de justice.
Hélas! la fatalité, la passion, l’ont poussé, ce peuple, dans la voie
contraire, une éducation d’injustice,—lui faisant embrasser contre un
peuple frère le plus dépravant des métiers, celui de bourreau.