«Le curé, bon vieillard de quatre-vingts ans, exilé comme les autres,

vint en habits sacerdotaux, avec ses chantres; six enfants des îles

voisines qu’il avait formés, et qui chantaient très bien, de la manière

la plus touchante. J’allumai à la fois toutes mes bougies. Leurs voix

tendres nous allaient au cœur. J’ai toujours eu le don des larmes; mais

cette fois j’éclatai en sanglots, ou, pour mieux dire, en cris sauvages.

«Nous nous assîmes ensuite autour de ma table de pierre, et tout le

monde continua de pleurer. Je préparai du punch polonais. Chacun pensa

à sa patrie, pleura. Nul n’espérait de revenir.»

«Vous, vous êtes heureux,» disaient-ils à Kopec. «Vous partez dans

trois ans.» Le vaisseau, en effet, ne devait repartir qu’après être

resté trois ans dans ces parages.

Combien d’histoires touchantes pourrait dire le désert s’il savait

raconter! Il est muet, autant que ténébreux. Le ciel, la terre et le

pouvoir semblent d’accord pour étouffer, éteindre toutes les voix

humaines. Cet océan de plaines glacées est plus discret encore que

l’Océan des eaux sur les naufrages qu’il recouvre. A ce vaste sépulcre,

la Russie, fatale comme la mort, a confié le soin d’absorber l’héroïsme

des trop brillantes nations dont elle était environnée. Ne rendant pas

de prisonniers de guerre, les faisant disparaître, elle a épuisé la

Suède. Les compagnons de Charles XII, transformés par elle en maçons

misérables, dorment au pied des bastions de Tobolsk, péniblement bâtis

par eux. La Suède s’est écoulée là. Et la Pologne y vient. La lugubre

procession ne s’arrête pas; un peuple entier marche au désert, au

tombeau.

Ainsi, pendant que multipliée, impersonnelle, indifférente, multiplie

la Grande-Russie serve, féconde comme l’herbe des steppes, et non moins

monotone,—la vigoureuse personnalité des peuples héroïques, où tout

cœur fut une flamme, disparaît, s’amortit, entre sous la terre. La

Sibérie couvre, enfouit son trésor.

Chose touchante! ce qu’on n’a pu cacher, ce qui a éclaté au jour, ce ne

sont pas les vaillantes résistances, ce sont les dévouements de la

nature, de la famille. Les héros ne sont plus; mais le père, le mari,

l’amant reste, et la nature subsiste, les miracles du cœur, les

victoires de l’amour sur la férocité humaine.

Tout le monde a lu dans Custine l’histoire attendrissante de la

princesse Troubetzkoï, qui a tout quitté pour suivre son époux, un

homme infortuné, mais peu intéressant, qui eut le grand malheur de

laisser périr ses amis, de s’excuser et de survivre. Prince, était-il

aimé? Rien l’indique. Condamné, il le fut. En Russie ils n’avaient pas

d’enfants; en Sibérie ils en ont cinq. Cette femme admirable, par son

amour inattendu, a donné au proscrit bien plus que la vengeance

impériale n’avait pu lui ôter.

Consignons ici une histoire plus admirable et moins connue, très

certaine, attestée par une bouche très pure, héroïque, qui ne peut

mentir. En 1825, un jeune Russe (appelons-le Iwan) fut envoyé en

Sibérie. Il aimait et était aimé. Une Française, jeune institutrice

dans sa famille, avait de lui promesse de mariage. La famille qui ne

l’ignorait pas, et craignant cette union, avait éloigné la jeune fille.

A peine eut-elle appris que son amant perdu, ruiné, misérable,

abandonné de tout, s’en allait à la chaîne, elle attesta sa promesse de

mariage. Elle alla bravement à Saint-Pétersbourg, droit à l’empereur.

Il la crut folle, essaya de la ramener, lui dit de ne pas persister à

devenir la femme d’un forçat. Hélas! il était si facile que ce forçat

ne le fût plus... La grâce qu’on lui accorda ne fut autre que de le

suivre, de souffrir avec lui, de mourir avec lui... La pauvre

Française, en effet, fut victime de son dévouement; sa faible poitrine

ne tint pas contre ce climat terrible; au bout d’un an elle mourut. Son

mari ne survécut pas; soit misère, soit douleur, il l’accompagna au

tombeau.

Ils laissaient un enfant, malheureux orphelin, dégradé, ruiné en

naissant. Les biens du père avaient passé à un fils naturel du

grand-père. Celui-ci (rien n’est plus honorable pour le caractère

russe) refusa de profiter de l’atrocité de la loi et rendit tout à

l’orphelin.

Un danger de la Sibérie, et le plus grand, c’est de mourir avant sa

mort. La variété infinie des destinées que l’on y trouve, l’arbitraire

absolu qui règne là sur tous, rend trop aisé d’éteindre, d’annuler les

âmes les plus fortes. La Russie n’a pas besoin de bâtir, comme

l’Autriche, de savantes prisons où le condamné est forcé de prendre des

métiers serviles, des arts de femme, de futiles occupations qui

énervent l’esprit. Elle se fie au climat trop fort pour l’homme, et qui

le brise. Elle se fie à la brutalité du caprice militaire, où tout

condamné énergique trouve comme une meule qui le broie à chaque heure.

Le dur soldat, renouvelé sans cesse, use le condamné dans ce

frottement. Celui-ci baisse peu à peu, il s’affaisse, il perd toute

faculté de résistance. L’esprit vient au secours et se montre ingénieux

pour lui prouver à lui-même qu’il aurait tort de s’obstiner à ce

martyre obscur. Il lui justifie ses tyrans, détruit en lui l’idée du

bien, du mal, le jette dans la plus grande indifférence, lui pervertit

le sens, lui fait croire que le mal est le bien.

Voilà ce que la liberté a toujours craint pour ses enfants, non la

mort, une mort noble et sainte. Voilà ce que craignait l’Europe, quand

elle a su que les héros de novembre 1831, condamnés à mort, étaient

graciés, réservés pour la Sibérie. Nous lisons dans le beau recueil des

_Polonais_ de 1830 (par M. Straszewicz), à la fin de chaque légende:

«Ils vivent, ils sont en Sibérie, voilà tout ce qu’on sait; quel est

leur état de cœur? on l’ignore malheureusement.»

Eh bien! nous le savons, grâce à Dieu! Nous sommes rassurés,—leur âme

n’est point morte. Ils l’ont gardée entière, et donné leur corps au

destin.—Les uns morts, les autres mourants, ils sont tous restés

immuables dans la foi et dans l’espérance.

Un exilé venu de Sibérie (M. Piotrowski), nous a instruits de leur

martyre.

Pierre Wysocki, le jeune homme héroïque qui frappa le coup de novembre,

entraîna l’école militaire à la délivrance de Varsovie, a souffert le

premier. Vers 1833, arrivé en Sibérie, il osa entreprendre de revenir à

main armée. On voulut le briser: on lui donna quinze cents coups. On

n’en peut infliger davantage sans donner la mort. Par un raffinement

barbare, on voulut qu’il vécût, qu’il fût appliqué aux plus durs

travaux des forçats. Long martyre! Mais une telle âme est forte en la

patrie, en Dieu!

En 1837, a péri l’illustre poète Sierocinski avec trois de ses

compagnons. En 1831, jugé et condamné, malgré son âge, malgré son

caractère (il était prêtre), on l’avait fait soldat. Mis à cheval et la

lance à la main, l’infortuné menait la rude vie des Cosaques de la

frontière, qui font en Sibérie la chasse aux Tartares, aux

contrebandiers. Les autorités de la Sibérie, plus sages que celles de

Saint-Pétersbourg pensèrent qu’il serait plus utile comme instituteur

dans une école militaire. Là, cet homme faible et délicat, mais d’une

âme énergique, conçut le plus hardi projet, celui d’imiter et de

surpasser l’audace de Beniowski, de faire en toute la Sibérie ce qu’il

fit pour le Kamschatka, de soulever les condamnés et la Sibérie même.

Ce pays, gouverné municipalement, eût gagné sans nul doute à s’isoler

du grand empire qui ne colonise le Sud qu’en faisant du Nord un désert.

Ces vieilles tribus du Nord, jadis heureuses dans leur vie nomade et

pastorale, ne pouvant plus promener leurs troupeaux de rennes, ne

vivent que de chasse, ou plutôt elles meurent et disparaissent comme

les sauvages de l’Amérique.

Une association immense se forma. Le projet était arrêté, si l’on ne

pouvait résister, de se faire un passage les armes à la main et d’aller

jusqu’en Bucharie, peut-être jusqu’aux Indes. Trois conjurés trahirent.

De 1834 l’instruction du procès se fit, à Saint-Pétersbourg, jusqu’en

1837; Sierocinski, immuable, gardait tout le calme de l’âme, et faisait

en prison des vers.

Enfin, l’horrible sentence arrive de Saint-Pétersbourg. Plusieurs

Polonais et un Russe devaient recevoir sept mille coups! _sans merci,

sans grâce d’un seul!_ les autres, trois mille, ce qui suffit pour

mourir.—On avait envoyé exprès le général Gatafiejew pour surveiller

l’exécution. Sa férocité indigna les Russes. Au point du jour, deux

bataillons complets, chacun de mille hommes, pour compter plus aisément

les coups, s’alignèrent hors de la ville. Gatafiejew se plaça au centre

de l’opération. Les baguettes étaient des bâtons, et les soldats furent

rapprochés, pour mieux appuyer les coups.

«Il faisait très froid (mars en Sibérie!). On dépouilla Sierocinski. On

l’attacha au canon d’un fusil dont la baïonnette était tournée contre

sa poitrine, ce qui est l’usage. Après quoi deux soldats font la

conduite entre les rangs au condamné, pour que la marche ne soit

ralentie, ni précipitée. Alors le médecin du bataillon s’approcha du

patient pour le ranimer avec des gouttes fortifiantes, car sa faible

constitution avait été épuisée par trois ans de prison, et il semblait

plutôt une ombre qu’un homme; mais il avait conservé sa force d’âme et

sa volonté.

«Il détourna la tête quand le médecin lui présenta les gouttes, et

répondit: «Buvez notre sang et le mien, je n’ai nul besoin de vos

gouttes.» Quand on donna le signal, il dit à haute voix le psaume

_Miserere_. Gatafiejew s’écria trois fois avec rage: «Frappez plus

fort, plus fort, plus fort.» Les coups étaient si furieux, qu’ayant

passé une seule fois dans les rangs, à l’autre bout du bataillon, après

mille coups de bâton, il tomba sur la neige inondé de sang et

s’évanouit.»

«On voulut le remettre debout, mais il ne pouvait plus se tenir sur ses

jambes. Un échafaud monté sur un traîneau était déjà prêt. Sierocinski

y fut placé à genoux; on lui lia les mains derrière le dos et on

l’inclina en avant. Dans cette position on l’attacha sur l’échafaud, de

manière que tout mouvement fût impossible. Ainsi attaché, on commença à

le traîner dans les rangs. Gatafiejew criait toujours: «Plus fort! plus

fort! plus fort!...» Au commencement Sierocinski poussait encore des

gémissements arrachés par la douleur, qui, se ralentissant et

s’affaiblissant toujours, cessèrent enfin tout à fait.

«Il respirait encore ayant reçu quatre mille coups; il expira alors; on

compta les trois mille qui restaient sur son cadavre ou plutôt sur un

squelette. Tous les condamnés, lui surtout, furent si accablés de

coups, que, selon l’expression des témoins, Polonais et Russes avec qui

j’en ai parlé, la chair s’enlevait en parcelles à chaque coup; on ne

voyait plus que des os brisés. Ce carnage inouï jusqu’alors répandit

une indignation générale parmi les Polonais et même les Russes.

«Deux des condamnés qui étaient morts sur la place et ceux qui

respiraient encore dans d’atroces souffrances furent portés à

l’hôpital, et aussitôt après les Polonais et un Russe furent enterrés

dans un seul et même tombeau. On permit aux Polonais de placer une

croix sur le tombeau de ces martyrs, et jusqu’aujourd’hui (en 1846)

cette grande croix de bois noir s’élève dans le steppe, solitaire,

étendant ses bras au-dessus de la tombe des victimes en signe de

protection, et comme pour implorer la miséricorde de Dieu.»

VII

DU TERRORISME CROISSANT DE LA RUSSIE.—MARTYRE DE PESTEL ET DE RYLEÏEFF

Il y a juste cent ans que la Russie a aboli la peine de mort. Nos

philosophes en pleurèrent de joie. Aujourd’hui encore, un écrivain

russe, M. de Tolstoï, en triomphe. Heureuse, humaine Russie, qui seule

a su respecter sur la terre l’œuvre vivante de Dieu, tandis que la Mort

trône encore dans les législations impies du barbare Occident!

On ne tue pas,—on exile. Seulement il peut arriver que l’homme trop

délicat, envoyé trop près du pôle, meure de froid et de misère. Que

faire à cela?

On ne tue pas,—on dégrade. Seulement il peut arriver comme à la

dégradation récente d’un M. Paulof. Le bourreau, en lui brisant l’épée

sur la tête, appuya par mégarde, et lui enfonça le crâne.

On ne tue pas,—on bat de verges. Le knout a été aboli. _N’épargne la

verge à ton fils._ Il peut arriver seulement que les verges soient des

bâtons.

La sentence des sept mille coups dont nous avons parlé plus haut

contenait cette dérision, que, _si les patients survivaient_, ils

travailleraient aux mines _jusqu’à la fin de leur vie_. Or on meurt

généralement à trois mille ou quatre mille coups.

Cette terrible hypocrisie, qu’on sent partout dans la Russie, n’est pas

le fait de l’homme seul. Elle résulte principalement de l’insoluble

problème qui est au fond de l’empire russe: _Gouverner par les mêmes

lois les nations les plus barbares et les plus civilisées_. Cet empire

est constitué par cela seul en affreux Janus, qui grimace la douceur en

regardant l’Occident, tandis que vers l’Orient il montre sa face vraie,

celle de la barbarie mongole.

Les populations sauvages de la Sibérie ont seules peut-être une

intuition vraie de ce gouvernement. Elles ne comprennent pas l’empereur

comme un homme, mais comme un monstre à deux têtes, le double griffon,

l’aigle-tigre qu’elles voient sur les armes de Russie.

Là est le vrai mystère de la férocité russe. Dans cette dualité

inconciliable, elle trouve son impuissance. Elle fait de furieux

obstacles pour la vaincre, et tous les obstacles, elle les traite de

révolte. Mais c’est elle, dans cet injuste effort, qui est en révolte

contre la nature.

Quand cette dualité rencontre un homme violent et sincère, comme Pierre

III ou Paul Ier, elle apparaît ce qu’elle est, une fureur, une folie.

Folie, moins de l’individu que de la situation. Pierre-le-Grand, malgré

son génie, n’apparaît pas moins comme un fou dans un grand nombre de

ses actes. Russe et barbare de nature, Européen de volonté, c’est

contradiction vivante.

Catherine partie du point contraire, une Allemande devenue Russe,

esprit très sec, très net, très froid, n’en offre pas moins dans ses

actes la contradiction la plus forte. Philosophe, elle défend la

tolérance en Pologne, et elle organise contre les Polonais la

Saint-Barthélemy de l’Ukraine. Elle fait massacrer les révolutionnaires

à Praga, et fait élever son petit-fils par un Suisse révolutionnaire.

Alexandre, élevé ainsi, Allemand par sa mère et doux de nature, est

celui de tous dont le peuple russe a le plus souffert. Dans sa sauvage

entreprise des colonies militaires, conduite par son barbare favori,

Arascheïeff, il atteignit la Russie au cœur, dans la famille, au foyer.

Ainsi, quel que soit le caractère individuel des tzars, ce terrible

gouvernement va sévissant davantage, du moins plus profondément.

Alexandre, qui n’avait pas la cruelle sécheresse de Catherine, a plus

cruellement atteint la Russie. Mais qu’est-ce que tout cela en présence

du tzar qui règne aujourd’hui (1851)?

Personne n’a appliqué la mort sur une si grande échelle, non sur des

individus, mais sur des peuples entiers. Les chiffres officiels que

donnent les Russes eux-mêmes font reculer d’étonnement. D’énormes

destructions d’hommes, que l’épée n’aurait jamais faites, ont été

opérées avec l’aide de la nature, je veux dire par les transplantations

rapides de populations entières sous des climats meurtriers.

Spectacle sauvage, unique, d’une si vaste action de la mort! Triste

destinée de ce globe! La mort violente est-elle donc tellement dans les

nécessités de la vie! Il y avait peu d’années que la grande destruction

des guerres napoléoniennes s’était arrêtée, lorsqu’ont commencé ces

migrations meurtrières plus funestes que des batailles, et qui, en

pleine paix, ont éteint des générations entières.

L’empereur, dans son enfance, ne donna nul signe particulier de

férocité, nul d’excentricité barbare, comme son frère Constantin. Son

biographe, Schnitzler, remarque seulement qu’il avait une disposition

ironique, et se plaisait à contrefaire les courtisans du palais. Il fut

élevé spécialement, sous l’autorité de sa mère, par une vieille femme

de cour, la comtesse de Lieven, qui ne dut pas lui montrer les

meilleurs côtés de la nature humaine.

Une influence était très forte sur les princesses de la famille

impériale, celle d’un savant respectable, profondément Russe, honnête

et désintéressé, l’historien Karamzine. Elles lui avaient donné un

logement dans les jardins de Tzarsko-Zélo. Ce bon homme, nourri dans

l’Antiquité, qui avait vécu de longues années dans la familiarité des

anciens tzars, n’aimait rien, n’admirait rien (après les Iwans) que la

Terreur et Robespierre. Il avait été à Paris en 93, et il en avait

rapporté une grande satisfaction. Quand il apprit le 9 thermidor, il

fondit en larmes. Tout son travail, auprès d’Alexandre, de concert avec

les princesses, c’était de l’arrêter dans ses velléités libérales.

A cette influence, vint s’en joindre une autre, forte sur la société

russe, celle de M. de Maistre. Grâce à ce grand écrivain, la Russie

apprit, comme de la bouche de la France, que le despotisme dont elle

s’excusait était justement l’idéal des sociétés humaines. Quoique

Alexandre eût un moment éloigné M. de Maistre, son influence alla

grandissant, et les _Soirées de Saint-Pétersbourg_ (1822) la portèrent

au comble. Sa thèse paradoxale de l’éloge du bourreau, _de ce miracle

vivant_ trop méconnu jusque-là, fit une grande impression. Nicolas

avait vingt-six ans. Ce livre dut fortifier en lui la tradition de

Karamzine.

Contre ces étranges doctrines de l’arbitraire absolu, une force sacrée

qui ne meurt jamais, la Loi, la Justice réclamait pourtant. Les essais

législatifs de Catherine furent repris par Alexandre. Il chercha dans

ses dangers un affermissement dans les lois. Speranski, en 1808, se mit

à compiler le droit russe. Mais des hommes, jeunes, énergiques, ne s’en

tinrent pas à compiler: ils voulurent que ce droit devînt chose

vivante, et qu’il eût une âme. Un jeune homme entrevit l’idée de faire

un véritable code russe, dans l’idée de la liberté.

Pestel, c’était son nom, était un homme de génie, pratique, point du

tout utopiste. Il ne se faisait pas une Russie imaginaire. Il la

prenait comme elle est, communiste, et la laissait telle. Il supposait

qu’en fortifiant la commune, en l’affranchissant, en lui faisant

appliquer son principe (la terre au travail), on avait l’élément

primitif, la molécule originaire de la République; qu’en montant à

l’arrondissement (la commune des communes), à la province, au centre

enfin, on pouvait de l’élément russe arriver au gouvernement

républicain plus aisément qu’au tsarisme tartare ou à l’impérialisme

allemand.

Ce jeune homme, alors officier, et qui mourut colonel, fit la campagne

de France, et y montra un sentiment exalté d’humanité et de justice.

Arrivant à Bar-sur-Aube, et voyant des Bavarois maltraiter les

habitants, il ne s’informa pas si ces Allemands étaient alliés des

Russes, il fondit sur eux avec ses soldats.

Alexandre, à cette époque, avait donné au monde le spectacle curieux

d’un tzar libéral. Les amis de Pestel y furent pris. Ce fut à Alexandre

même qu’ils confièrent peu après leurs plans d’amélioration. Ils

arrivaient un peu tard; Alexandre appartenait à la mystique Mme de

Krudener; ce n’était plus un empereur, c’était un saint. Il avait

dépouillé le vieil homme, et, en même temps, tout souvenir des

promesses et des espérances qu’il avait données dans le danger. Il les

écouta volontiers, s’émut, pleura, et leur dit que, pour ces choses si

belles, la société n’était pas mûre.

Voyant qu’il ajournait tout à la céleste Jérusalem, ils parurent

dissoudre l’association et la resserrèrent secrètement. Neuf ans

durant, ils l’étendirent. Elle était tellement dans l’esprit et les

nécessités du temps, qu’elle découvrit trois sociétés semblables qui ne

se connaissaient pas. L’une, _les Chevaliers_ (redresseurs d’abus),

était russe. Une autre (l’_Indépendance_) était polonaise. Une

troisième embrassait la Russie, la Pologne, tous les pays slaves, sous

le nom de _Slaves-Unis_.

Elles se rapprochèrent, s’entendirent. Deux points seulement divisaient

la grande société russe, l’affranchissement de la Pologne et la liberté

des serfs. Il est juste de dire que les fondateurs de la société

n’hésitaient point là-dessus. Ils avaient supprimé tout châtiment

corporel parmi leurs serfs. Ils voulaient affranchir le paysan, et le

rendre propriétaire, c’est-à-dire qu’ils risquaient leur vie pour le

succès d’une idée qui, réalisée, leur eût tout d’abord coûté leur

fortune.

Ces fondateurs, d’immortelle mémoire, furent, pour la branche

méridionale de l’association, Pestel, devenu colonel, et les

Mouravieff, officiers aussi; pour le Nord, c’était Ryleïeff, les

Bestouchef, le prince Obolenski et quelques autres.

Quelque source que l’on consulte, il reste constant par tous les

témoignages que Ryleïeff est un des plus grands caractères que présente

l’histoire. Militaire, puis employé à la Compagnie américaine établie à

Pétersbourg, il n’avait pas dédaigné d’accepter la place non rétribuée

de secrétaire du tribunal criminel; acte d’excellent citoyen, dans un

pays de vénalité, où il était important que cette place ne tombât point

dans des mains indignes. Ryleïeff était un poète; on lit toujours avec

larmes son poème prophétique où il se personnifie sous le nom de

Mazeppa; victime liée par le dévouement au coursier fougueux, terrible,

d’une révolution barbare qui devait l’emporter aux steppes de

l’inconnu, le faire mourir dans le désert.

Le premier, dans ce poème, le premier des Russes, Ryleïeff écrivit ce

mot, peu intelligible, à la Russie d’alors, mais grand, saint, pour

l’avenir... «Je suis, avant tout, citoyen.»

C’était un homme doux, humain, autant qu’héroïque. Quelque effort que

fasse l’enquête pour donner un autre aspect à son caractère, il est

constant que, voyant un des conjurés décidé à tuer l’empereur

Alexandre, il le pria au moins d’attendre, le conjura à genoux, et, le

voyant inébranlable, lui dit: «Je te tuerai plutôt.»

Avec de si dignes chefs, le malheur des conjurés fut de ne pas se

serrer davantage autour d’eux, de suivre d’autres influences et de trop

étendre l’association.

Les chefs d’une autre société qu’ils avaient admis dans la leur, Michel

Orloff et quelques autres, demandèrent, obtinrent qu’au-dessus de

Ryleïeff dont la situation était peu élevée, au-dessus de Pestel qu’on

jugeait trop fin et ambitieux, on nommât un dictateur. On prit un homme

de haut rang, d’une famille qui avait disputé le trône aux Romanoff.

C’était un prince Troubetzkoï, doux, faible, incertain, l’homme, en un

mot, le plus propre à faire manquer une telle entreprise. Ceux qui le

firent nommer ne voulaient, par la révolution, établir qu’une

oligarchie de grands seigneurs, et craignaient par-dessus tout un chef

énergique.

Nous n’oublierons jamais l’étonnement de l’Europe en 1825, quand on lut

dans les journaux que ni Constantin, ni son frère, ne voulaient être

empereurs. Ils restaient l’un devant l’autre, en présence de cette

sanglante couronne et de ce trône de feu, sans vouloir y toucher du

doigt. En ce pays de fratricide, chacun d’eux, prié par l’autre,

semblait regarder cette invitation comme un appel à la mort. En

réalité, ils étaient sincères. Constantin, roi de Pologne, mari d’une

Polonaise, avait dès 1822 cédé aux larmes de sa femme et donné son

désistement d’avance. Nicolas, qui ne pouvait pas ignorer cet acte,

n’en fait pas moins proclamer son frère, lui fait prêter serment. Puis

le nouveau désistement de Constantin arrive, il persiste; le Sénat

proclame Nicolas. Cela à huis clos, à deux heures de nuit. Nulle

explication pour le peuple ni pour l’armée. On dispose d’elle comme

d’un troupeau; elle a juré, et l’on va lui faire jurer le contraire.

Légendes démocratiques du Nord · 第 10 / 18 段