vint en habits sacerdotaux, avec ses chantres; six enfants des îles
voisines qu’il avait formés, et qui chantaient très bien, de la manière
la plus touchante. J’allumai à la fois toutes mes bougies. Leurs voix
tendres nous allaient au cœur. J’ai toujours eu le don des larmes; mais
cette fois j’éclatai en sanglots, ou, pour mieux dire, en cris sauvages.
«Nous nous assîmes ensuite autour de ma table de pierre, et tout le
monde continua de pleurer. Je préparai du punch polonais. Chacun pensa
à sa patrie, pleura. Nul n’espérait de revenir.»
«Vous, vous êtes heureux,» disaient-ils à Kopec. «Vous partez dans
trois ans.» Le vaisseau, en effet, ne devait repartir qu’après être
resté trois ans dans ces parages.
Combien d’histoires touchantes pourrait dire le désert s’il savait
raconter! Il est muet, autant que ténébreux. Le ciel, la terre et le
pouvoir semblent d’accord pour étouffer, éteindre toutes les voix
humaines. Cet océan de plaines glacées est plus discret encore que
l’Océan des eaux sur les naufrages qu’il recouvre. A ce vaste sépulcre,
la Russie, fatale comme la mort, a confié le soin d’absorber l’héroïsme
des trop brillantes nations dont elle était environnée. Ne rendant pas
de prisonniers de guerre, les faisant disparaître, elle a épuisé la
Suède. Les compagnons de Charles XII, transformés par elle en maçons
misérables, dorment au pied des bastions de Tobolsk, péniblement bâtis
par eux. La Suède s’est écoulée là. Et la Pologne y vient. La lugubre
procession ne s’arrête pas; un peuple entier marche au désert, au
tombeau.
Ainsi, pendant que multipliée, impersonnelle, indifférente, multiplie
la Grande-Russie serve, féconde comme l’herbe des steppes, et non moins
monotone,—la vigoureuse personnalité des peuples héroïques, où tout
cœur fut une flamme, disparaît, s’amortit, entre sous la terre. La
Sibérie couvre, enfouit son trésor.
Chose touchante! ce qu’on n’a pu cacher, ce qui a éclaté au jour, ce ne
sont pas les vaillantes résistances, ce sont les dévouements de la
nature, de la famille. Les héros ne sont plus; mais le père, le mari,
l’amant reste, et la nature subsiste, les miracles du cœur, les
victoires de l’amour sur la férocité humaine.
Tout le monde a lu dans Custine l’histoire attendrissante de la
princesse Troubetzkoï, qui a tout quitté pour suivre son époux, un
homme infortuné, mais peu intéressant, qui eut le grand malheur de
laisser périr ses amis, de s’excuser et de survivre. Prince, était-il
aimé? Rien l’indique. Condamné, il le fut. En Russie ils n’avaient pas
d’enfants; en Sibérie ils en ont cinq. Cette femme admirable, par son
amour inattendu, a donné au proscrit bien plus que la vengeance
impériale n’avait pu lui ôter.
Consignons ici une histoire plus admirable et moins connue, très
certaine, attestée par une bouche très pure, héroïque, qui ne peut
mentir. En 1825, un jeune Russe (appelons-le Iwan) fut envoyé en
Sibérie. Il aimait et était aimé. Une Française, jeune institutrice
dans sa famille, avait de lui promesse de mariage. La famille qui ne
l’ignorait pas, et craignant cette union, avait éloigné la jeune fille.
A peine eut-elle appris que son amant perdu, ruiné, misérable,
abandonné de tout, s’en allait à la chaîne, elle attesta sa promesse de
mariage. Elle alla bravement à Saint-Pétersbourg, droit à l’empereur.
Il la crut folle, essaya de la ramener, lui dit de ne pas persister à
devenir la femme d’un forçat. Hélas! il était si facile que ce forçat
ne le fût plus... La grâce qu’on lui accorda ne fut autre que de le
suivre, de souffrir avec lui, de mourir avec lui... La pauvre
Française, en effet, fut victime de son dévouement; sa faible poitrine
ne tint pas contre ce climat terrible; au bout d’un an elle mourut. Son
mari ne survécut pas; soit misère, soit douleur, il l’accompagna au
tombeau.
Ils laissaient un enfant, malheureux orphelin, dégradé, ruiné en
naissant. Les biens du père avaient passé à un fils naturel du
grand-père. Celui-ci (rien n’est plus honorable pour le caractère
russe) refusa de profiter de l’atrocité de la loi et rendit tout à
l’orphelin.
Un danger de la Sibérie, et le plus grand, c’est de mourir avant sa
mort. La variété infinie des destinées que l’on y trouve, l’arbitraire
absolu qui règne là sur tous, rend trop aisé d’éteindre, d’annuler les
âmes les plus fortes. La Russie n’a pas besoin de bâtir, comme
l’Autriche, de savantes prisons où le condamné est forcé de prendre des
métiers serviles, des arts de femme, de futiles occupations qui
énervent l’esprit. Elle se fie au climat trop fort pour l’homme, et qui
le brise. Elle se fie à la brutalité du caprice militaire, où tout
condamné énergique trouve comme une meule qui le broie à chaque heure.
Le dur soldat, renouvelé sans cesse, use le condamné dans ce
frottement. Celui-ci baisse peu à peu, il s’affaisse, il perd toute
faculté de résistance. L’esprit vient au secours et se montre ingénieux
pour lui prouver à lui-même qu’il aurait tort de s’obstiner à ce
martyre obscur. Il lui justifie ses tyrans, détruit en lui l’idée du
bien, du mal, le jette dans la plus grande indifférence, lui pervertit
le sens, lui fait croire que le mal est le bien.
Voilà ce que la liberté a toujours craint pour ses enfants, non la
mort, une mort noble et sainte. Voilà ce que craignait l’Europe, quand
elle a su que les héros de novembre 1831, condamnés à mort, étaient
graciés, réservés pour la Sibérie. Nous lisons dans le beau recueil des
_Polonais_ de 1830 (par M. Straszewicz), à la fin de chaque légende:
«Ils vivent, ils sont en Sibérie, voilà tout ce qu’on sait; quel est
leur état de cœur? on l’ignore malheureusement.»
Eh bien! nous le savons, grâce à Dieu! Nous sommes rassurés,—leur âme
n’est point morte. Ils l’ont gardée entière, et donné leur corps au
destin.—Les uns morts, les autres mourants, ils sont tous restés
immuables dans la foi et dans l’espérance.
Un exilé venu de Sibérie (M. Piotrowski), nous a instruits de leur
martyre.
Pierre Wysocki, le jeune homme héroïque qui frappa le coup de novembre,
entraîna l’école militaire à la délivrance de Varsovie, a souffert le
premier. Vers 1833, arrivé en Sibérie, il osa entreprendre de revenir à
main armée. On voulut le briser: on lui donna quinze cents coups. On
n’en peut infliger davantage sans donner la mort. Par un raffinement
barbare, on voulut qu’il vécût, qu’il fût appliqué aux plus durs
travaux des forçats. Long martyre! Mais une telle âme est forte en la
patrie, en Dieu!
En 1837, a péri l’illustre poète Sierocinski avec trois de ses
compagnons. En 1831, jugé et condamné, malgré son âge, malgré son
caractère (il était prêtre), on l’avait fait soldat. Mis à cheval et la
lance à la main, l’infortuné menait la rude vie des Cosaques de la
frontière, qui font en Sibérie la chasse aux Tartares, aux
contrebandiers. Les autorités de la Sibérie, plus sages que celles de
Saint-Pétersbourg pensèrent qu’il serait plus utile comme instituteur
dans une école militaire. Là, cet homme faible et délicat, mais d’une
âme énergique, conçut le plus hardi projet, celui d’imiter et de
surpasser l’audace de Beniowski, de faire en toute la Sibérie ce qu’il
fit pour le Kamschatka, de soulever les condamnés et la Sibérie même.
Ce pays, gouverné municipalement, eût gagné sans nul doute à s’isoler
du grand empire qui ne colonise le Sud qu’en faisant du Nord un désert.
Ces vieilles tribus du Nord, jadis heureuses dans leur vie nomade et
pastorale, ne pouvant plus promener leurs troupeaux de rennes, ne
vivent que de chasse, ou plutôt elles meurent et disparaissent comme
les sauvages de l’Amérique.
Une association immense se forma. Le projet était arrêté, si l’on ne
pouvait résister, de se faire un passage les armes à la main et d’aller
jusqu’en Bucharie, peut-être jusqu’aux Indes. Trois conjurés trahirent.
De 1834 l’instruction du procès se fit, à Saint-Pétersbourg, jusqu’en
1837; Sierocinski, immuable, gardait tout le calme de l’âme, et faisait
en prison des vers.
Enfin, l’horrible sentence arrive de Saint-Pétersbourg. Plusieurs
Polonais et un Russe devaient recevoir sept mille coups! _sans merci,
sans grâce d’un seul!_ les autres, trois mille, ce qui suffit pour
mourir.—On avait envoyé exprès le général Gatafiejew pour surveiller
l’exécution. Sa férocité indigna les Russes. Au point du jour, deux
bataillons complets, chacun de mille hommes, pour compter plus aisément
les coups, s’alignèrent hors de la ville. Gatafiejew se plaça au centre
de l’opération. Les baguettes étaient des bâtons, et les soldats furent
rapprochés, pour mieux appuyer les coups.
«Il faisait très froid (mars en Sibérie!). On dépouilla Sierocinski. On
l’attacha au canon d’un fusil dont la baïonnette était tournée contre
sa poitrine, ce qui est l’usage. Après quoi deux soldats font la
conduite entre les rangs au condamné, pour que la marche ne soit
ralentie, ni précipitée. Alors le médecin du bataillon s’approcha du
patient pour le ranimer avec des gouttes fortifiantes, car sa faible
constitution avait été épuisée par trois ans de prison, et il semblait
plutôt une ombre qu’un homme; mais il avait conservé sa force d’âme et
sa volonté.
«Il détourna la tête quand le médecin lui présenta les gouttes, et
répondit: «Buvez notre sang et le mien, je n’ai nul besoin de vos
gouttes.» Quand on donna le signal, il dit à haute voix le psaume
_Miserere_. Gatafiejew s’écria trois fois avec rage: «Frappez plus
fort, plus fort, plus fort.» Les coups étaient si furieux, qu’ayant
passé une seule fois dans les rangs, à l’autre bout du bataillon, après
mille coups de bâton, il tomba sur la neige inondé de sang et
s’évanouit.»
«On voulut le remettre debout, mais il ne pouvait plus se tenir sur ses
jambes. Un échafaud monté sur un traîneau était déjà prêt. Sierocinski
y fut placé à genoux; on lui lia les mains derrière le dos et on
l’inclina en avant. Dans cette position on l’attacha sur l’échafaud, de
manière que tout mouvement fût impossible. Ainsi attaché, on commença à
le traîner dans les rangs. Gatafiejew criait toujours: «Plus fort! plus
fort! plus fort!...» Au commencement Sierocinski poussait encore des
gémissements arrachés par la douleur, qui, se ralentissant et
s’affaiblissant toujours, cessèrent enfin tout à fait.
«Il respirait encore ayant reçu quatre mille coups; il expira alors; on
compta les trois mille qui restaient sur son cadavre ou plutôt sur un
squelette. Tous les condamnés, lui surtout, furent si accablés de
coups, que, selon l’expression des témoins, Polonais et Russes avec qui
j’en ai parlé, la chair s’enlevait en parcelles à chaque coup; on ne
voyait plus que des os brisés. Ce carnage inouï jusqu’alors répandit
une indignation générale parmi les Polonais et même les Russes.
«Deux des condamnés qui étaient morts sur la place et ceux qui
respiraient encore dans d’atroces souffrances furent portés à
l’hôpital, et aussitôt après les Polonais et un Russe furent enterrés
dans un seul et même tombeau. On permit aux Polonais de placer une
croix sur le tombeau de ces martyrs, et jusqu’aujourd’hui (en 1846)
cette grande croix de bois noir s’élève dans le steppe, solitaire,
étendant ses bras au-dessus de la tombe des victimes en signe de
protection, et comme pour implorer la miséricorde de Dieu.»
VII
DU TERRORISME CROISSANT DE LA RUSSIE.—MARTYRE DE PESTEL ET DE RYLEÏEFF
Il y a juste cent ans que la Russie a aboli la peine de mort. Nos
philosophes en pleurèrent de joie. Aujourd’hui encore, un écrivain
russe, M. de Tolstoï, en triomphe. Heureuse, humaine Russie, qui seule
a su respecter sur la terre l’œuvre vivante de Dieu, tandis que la Mort
trône encore dans les législations impies du barbare Occident!
On ne tue pas,—on exile. Seulement il peut arriver que l’homme trop
délicat, envoyé trop près du pôle, meure de froid et de misère. Que
faire à cela?
On ne tue pas,—on dégrade. Seulement il peut arriver comme à la
dégradation récente d’un M. Paulof. Le bourreau, en lui brisant l’épée
sur la tête, appuya par mégarde, et lui enfonça le crâne.
On ne tue pas,—on bat de verges. Le knout a été aboli. _N’épargne la
verge à ton fils._ Il peut arriver seulement que les verges soient des
bâtons.
La sentence des sept mille coups dont nous avons parlé plus haut
contenait cette dérision, que, _si les patients survivaient_, ils
travailleraient aux mines _jusqu’à la fin de leur vie_. Or on meurt
généralement à trois mille ou quatre mille coups.
Cette terrible hypocrisie, qu’on sent partout dans la Russie, n’est pas
le fait de l’homme seul. Elle résulte principalement de l’insoluble
problème qui est au fond de l’empire russe: _Gouverner par les mêmes
lois les nations les plus barbares et les plus civilisées_. Cet empire
est constitué par cela seul en affreux Janus, qui grimace la douceur en
regardant l’Occident, tandis que vers l’Orient il montre sa face vraie,
celle de la barbarie mongole.
Les populations sauvages de la Sibérie ont seules peut-être une
intuition vraie de ce gouvernement. Elles ne comprennent pas l’empereur
comme un homme, mais comme un monstre à deux têtes, le double griffon,
l’aigle-tigre qu’elles voient sur les armes de Russie.
Là est le vrai mystère de la férocité russe. Dans cette dualité
inconciliable, elle trouve son impuissance. Elle fait de furieux
obstacles pour la vaincre, et tous les obstacles, elle les traite de
révolte. Mais c’est elle, dans cet injuste effort, qui est en révolte
contre la nature.
Quand cette dualité rencontre un homme violent et sincère, comme Pierre
III ou Paul Ier, elle apparaît ce qu’elle est, une fureur, une folie.
Folie, moins de l’individu que de la situation. Pierre-le-Grand, malgré
son génie, n’apparaît pas moins comme un fou dans un grand nombre de
ses actes. Russe et barbare de nature, Européen de volonté, c’est
contradiction vivante.
Catherine partie du point contraire, une Allemande devenue Russe,
esprit très sec, très net, très froid, n’en offre pas moins dans ses
actes la contradiction la plus forte. Philosophe, elle défend la
tolérance en Pologne, et elle organise contre les Polonais la
Saint-Barthélemy de l’Ukraine. Elle fait massacrer les révolutionnaires
à Praga, et fait élever son petit-fils par un Suisse révolutionnaire.
Alexandre, élevé ainsi, Allemand par sa mère et doux de nature, est
celui de tous dont le peuple russe a le plus souffert. Dans sa sauvage
entreprise des colonies militaires, conduite par son barbare favori,
Arascheïeff, il atteignit la Russie au cœur, dans la famille, au foyer.
Ainsi, quel que soit le caractère individuel des tzars, ce terrible
gouvernement va sévissant davantage, du moins plus profondément.
Alexandre, qui n’avait pas la cruelle sécheresse de Catherine, a plus
cruellement atteint la Russie. Mais qu’est-ce que tout cela en présence
du tzar qui règne aujourd’hui (1851)?
Personne n’a appliqué la mort sur une si grande échelle, non sur des
individus, mais sur des peuples entiers. Les chiffres officiels que
donnent les Russes eux-mêmes font reculer d’étonnement. D’énormes
destructions d’hommes, que l’épée n’aurait jamais faites, ont été
opérées avec l’aide de la nature, je veux dire par les transplantations
rapides de populations entières sous des climats meurtriers.
Spectacle sauvage, unique, d’une si vaste action de la mort! Triste
destinée de ce globe! La mort violente est-elle donc tellement dans les
nécessités de la vie! Il y avait peu d’années que la grande destruction
des guerres napoléoniennes s’était arrêtée, lorsqu’ont commencé ces
migrations meurtrières plus funestes que des batailles, et qui, en
pleine paix, ont éteint des générations entières.
L’empereur, dans son enfance, ne donna nul signe particulier de
férocité, nul d’excentricité barbare, comme son frère Constantin. Son
biographe, Schnitzler, remarque seulement qu’il avait une disposition
ironique, et se plaisait à contrefaire les courtisans du palais. Il fut
élevé spécialement, sous l’autorité de sa mère, par une vieille femme
de cour, la comtesse de Lieven, qui ne dut pas lui montrer les
meilleurs côtés de la nature humaine.
Une influence était très forte sur les princesses de la famille
impériale, celle d’un savant respectable, profondément Russe, honnête
et désintéressé, l’historien Karamzine. Elles lui avaient donné un
logement dans les jardins de Tzarsko-Zélo. Ce bon homme, nourri dans
l’Antiquité, qui avait vécu de longues années dans la familiarité des
anciens tzars, n’aimait rien, n’admirait rien (après les Iwans) que la
Terreur et Robespierre. Il avait été à Paris en 93, et il en avait
rapporté une grande satisfaction. Quand il apprit le 9 thermidor, il
fondit en larmes. Tout son travail, auprès d’Alexandre, de concert avec
les princesses, c’était de l’arrêter dans ses velléités libérales.
A cette influence, vint s’en joindre une autre, forte sur la société
russe, celle de M. de Maistre. Grâce à ce grand écrivain, la Russie
apprit, comme de la bouche de la France, que le despotisme dont elle
s’excusait était justement l’idéal des sociétés humaines. Quoique
Alexandre eût un moment éloigné M. de Maistre, son influence alla
grandissant, et les _Soirées de Saint-Pétersbourg_ (1822) la portèrent
au comble. Sa thèse paradoxale de l’éloge du bourreau, _de ce miracle
vivant_ trop méconnu jusque-là, fit une grande impression. Nicolas
avait vingt-six ans. Ce livre dut fortifier en lui la tradition de
Karamzine.
Contre ces étranges doctrines de l’arbitraire absolu, une force sacrée
qui ne meurt jamais, la Loi, la Justice réclamait pourtant. Les essais
législatifs de Catherine furent repris par Alexandre. Il chercha dans
ses dangers un affermissement dans les lois. Speranski, en 1808, se mit
à compiler le droit russe. Mais des hommes, jeunes, énergiques, ne s’en
tinrent pas à compiler: ils voulurent que ce droit devînt chose
vivante, et qu’il eût une âme. Un jeune homme entrevit l’idée de faire
un véritable code russe, dans l’idée de la liberté.
Pestel, c’était son nom, était un homme de génie, pratique, point du
tout utopiste. Il ne se faisait pas une Russie imaginaire. Il la
prenait comme elle est, communiste, et la laissait telle. Il supposait
qu’en fortifiant la commune, en l’affranchissant, en lui faisant
appliquer son principe (la terre au travail), on avait l’élément
primitif, la molécule originaire de la République; qu’en montant à
l’arrondissement (la commune des communes), à la province, au centre
enfin, on pouvait de l’élément russe arriver au gouvernement
républicain plus aisément qu’au tsarisme tartare ou à l’impérialisme
allemand.
Ce jeune homme, alors officier, et qui mourut colonel, fit la campagne
de France, et y montra un sentiment exalté d’humanité et de justice.
Arrivant à Bar-sur-Aube, et voyant des Bavarois maltraiter les
habitants, il ne s’informa pas si ces Allemands étaient alliés des
Russes, il fondit sur eux avec ses soldats.
Alexandre, à cette époque, avait donné au monde le spectacle curieux
d’un tzar libéral. Les amis de Pestel y furent pris. Ce fut à Alexandre
même qu’ils confièrent peu après leurs plans d’amélioration. Ils
arrivaient un peu tard; Alexandre appartenait à la mystique Mme de
Krudener; ce n’était plus un empereur, c’était un saint. Il avait
dépouillé le vieil homme, et, en même temps, tout souvenir des
promesses et des espérances qu’il avait données dans le danger. Il les
écouta volontiers, s’émut, pleura, et leur dit que, pour ces choses si
belles, la société n’était pas mûre.
Voyant qu’il ajournait tout à la céleste Jérusalem, ils parurent
dissoudre l’association et la resserrèrent secrètement. Neuf ans
durant, ils l’étendirent. Elle était tellement dans l’esprit et les
nécessités du temps, qu’elle découvrit trois sociétés semblables qui ne
se connaissaient pas. L’une, _les Chevaliers_ (redresseurs d’abus),
était russe. Une autre (l’_Indépendance_) était polonaise. Une
troisième embrassait la Russie, la Pologne, tous les pays slaves, sous
le nom de _Slaves-Unis_.
Elles se rapprochèrent, s’entendirent. Deux points seulement divisaient
la grande société russe, l’affranchissement de la Pologne et la liberté
des serfs. Il est juste de dire que les fondateurs de la société
n’hésitaient point là-dessus. Ils avaient supprimé tout châtiment
corporel parmi leurs serfs. Ils voulaient affranchir le paysan, et le
rendre propriétaire, c’est-à-dire qu’ils risquaient leur vie pour le
succès d’une idée qui, réalisée, leur eût tout d’abord coûté leur
fortune.
Ces fondateurs, d’immortelle mémoire, furent, pour la branche
méridionale de l’association, Pestel, devenu colonel, et les
Mouravieff, officiers aussi; pour le Nord, c’était Ryleïeff, les
Bestouchef, le prince Obolenski et quelques autres.
Quelque source que l’on consulte, il reste constant par tous les
témoignages que Ryleïeff est un des plus grands caractères que présente
l’histoire. Militaire, puis employé à la Compagnie américaine établie à
Pétersbourg, il n’avait pas dédaigné d’accepter la place non rétribuée
de secrétaire du tribunal criminel; acte d’excellent citoyen, dans un
pays de vénalité, où il était important que cette place ne tombât point
dans des mains indignes. Ryleïeff était un poète; on lit toujours avec
larmes son poème prophétique où il se personnifie sous le nom de
Mazeppa; victime liée par le dévouement au coursier fougueux, terrible,
d’une révolution barbare qui devait l’emporter aux steppes de
l’inconnu, le faire mourir dans le désert.
Le premier, dans ce poème, le premier des Russes, Ryleïeff écrivit ce
mot, peu intelligible, à la Russie d’alors, mais grand, saint, pour
l’avenir... «Je suis, avant tout, citoyen.»
C’était un homme doux, humain, autant qu’héroïque. Quelque effort que
fasse l’enquête pour donner un autre aspect à son caractère, il est
constant que, voyant un des conjurés décidé à tuer l’empereur
Alexandre, il le pria au moins d’attendre, le conjura à genoux, et, le
voyant inébranlable, lui dit: «Je te tuerai plutôt.»
Avec de si dignes chefs, le malheur des conjurés fut de ne pas se
serrer davantage autour d’eux, de suivre d’autres influences et de trop
étendre l’association.
Les chefs d’une autre société qu’ils avaient admis dans la leur, Michel
Orloff et quelques autres, demandèrent, obtinrent qu’au-dessus de
Ryleïeff dont la situation était peu élevée, au-dessus de Pestel qu’on
jugeait trop fin et ambitieux, on nommât un dictateur. On prit un homme
de haut rang, d’une famille qui avait disputé le trône aux Romanoff.
C’était un prince Troubetzkoï, doux, faible, incertain, l’homme, en un
mot, le plus propre à faire manquer une telle entreprise. Ceux qui le
firent nommer ne voulaient, par la révolution, établir qu’une
oligarchie de grands seigneurs, et craignaient par-dessus tout un chef
énergique.
Nous n’oublierons jamais l’étonnement de l’Europe en 1825, quand on lut
dans les journaux que ni Constantin, ni son frère, ne voulaient être
empereurs. Ils restaient l’un devant l’autre, en présence de cette
sanglante couronne et de ce trône de feu, sans vouloir y toucher du
doigt. En ce pays de fratricide, chacun d’eux, prié par l’autre,
semblait regarder cette invitation comme un appel à la mort. En
réalité, ils étaient sincères. Constantin, roi de Pologne, mari d’une
Polonaise, avait dès 1822 cédé aux larmes de sa femme et donné son
désistement d’avance. Nicolas, qui ne pouvait pas ignorer cet acte,
n’en fait pas moins proclamer son frère, lui fait prêter serment. Puis
le nouveau désistement de Constantin arrive, il persiste; le Sénat
proclame Nicolas. Cela à huis clos, à deux heures de nuit. Nulle
explication pour le peuple ni pour l’armée. On dispose d’elle comme
d’un troupeau; elle a juré, et l’on va lui faire jurer le contraire.