Constantin. Pour un gant qui n’était pas d’une blancheur absolue, il
faisait donner cinq cents coups de bâton. Les soldats, terrifiés,
économisaient sous main pour acheter des gants eux-mêmes; ceux qu’on
fournissait, dès le second blanchissage, les auraient fait bâtonner.
«Je n’aime pas la guerre, disait Constantin, elle gâte le soldat et
elle salit les habits.» Et quelqu’un disant, pour excuser près de lui
un officier: «C’est du moins un homme qui a beaucoup de courage.—Du
courage? Que m’importe? Je n’aime pas le courage.»
Il révélait là, dans sa brutalité naïve, la vraie pensée de l’autorité.
Elle ne se soucie nullement du courage ni de l’énergie. L’héroïsme,
même à son profit, lui serait suspect. Ce serait mal faire sa cour que
d’être un héros. Il faut être un bon sujet, médiocre et humble, aller
derrière, attendre l’ordre.
Si ce gouvernement si dur était du moins en proportion régulier et
ferme, le mal serait bien moins grand. Pour le malheur du soldat, il y
a, dans l’administration, infiniment de hasard, d’irrégularité, d’abus;
tout cela connu du pouvoir, qui n’y met aucun remède. Comment ce
pouvoir, très fort, ferme-t-il les yeux sur les profits monstrueux
qu’on fait sur les vivres, sur la vie même des hommes? Comment n’a-t-il
pas osé faire encore cette réforme simple, élémentaire, admise depuis
longtemps partout, de séparer l’administration du commandement, d’ôter
aux colonels la distribution lucrative des subsistances? Quelle serait
l’indignation de nos officiers si on leur imposait des fonctions qui
risqueraient de les enrichir!
Voilà donc ce pauvre soldat, battu, mal nourri, mal vêtu, qu’on amène à
l’entrée des gorges du Caucase. Ses habitudes de jeunesse, qui furent
de s’enfermer l’hiver (pendant un hiver si long), contrastent
cruellement avec ces bivouacs de montagnes, ces violentes alternatives
de chaud et de froid, de brûlant soleil, d’ouragans de grêle. Les
logements, mal établis, souvent même n’existent pas; ils sont en projet
sur la carte où l’empereur suit les opérations. Il ordonne, il y a
vingt-cinq ans, de construire un fort, donne l’argent tous les ans,
fait pousser ardemment l’ouvrage. Le général Woronzoff, qui croyait,
comme l’empereur, que le fort existait, y envoie un bataillon; on
cherche longtemps: point de fort. A la longue, on trouve pourtant un
poteau qui désignait son futur emplacement. Le bataillon coucha dans
les neiges de la montagne.
Je ne dirai rien du Caucase, ni de cette race guerrière supérieure non
seulement aux Russes, mais à toutes les races du monde. Les Tcherkesses
ont, comme on sait, fourni à l’Égypte ses mamelucks qui la
gouvernèrent, et des chefs à bien d’autres pays de l’Orient. Regardez
les fort bonnes gravures qu’on en voit ici. Ce sont visiblement des
rois. Par leurs armes toutes royales, leurs lames héréditaires, leurs
fusils de platine qui ne manquent jamais leur coup, leurs merveilleux
chevaux qu’on mène à la voix, sans brides ni mors, ils sont aux Russes
ce qu’est l’aigle au mouton. Souvent ils ne daignent pas tuer l’homme,
ils l’emportent au galop de leur cheval, que rien ne saurait atteindre.
Le Cosaque lui-même, très guerrier, mais baroquement monté, et faisant
des _affaires_, est un être ridicule devant ces rois de la montagne.
Il ne faut pas s’étonner de l’ennui et du dégoût que donne aux
officiers russes une guerre où l’on reçoit toujours des coups sans en
rendre. Ils ne sont guère moins malheureux que leurs infortunés
soldats. Nobles et riches, habitués dès l’enfance aux jouissances, ils
ont été de bonne heure enfermés dans une école militaire où l’on
n’apprend rien. Rien de plus triste, de plus lugubre à lire dans le
livre d’un officier, que le vide désolant, la désespérante inactivité
où l’on tenait sous Constantin (les choses ont-elles changé?) les
élèves de l’école militaire de Varsovie. Nulle instruction, nul livre,
nul amusement permis, sauf les filles, tant qu’ils voulaient: méthode
excellente pour énerver les corps, abaisser les âmes, faire de bons
serviteurs et de _bons sujets_. On les trouvait exemplaires; déjà on se
félicitait de les voir devenus dociles. Ces jeunes gens, qu’on croyait
démoralisés, un matin, au nombre de deux cents, par une audace
incroyable, marchent contre une armée russe qui croyait garder
Varsovie, rallient le peuple et s’en emparent.
Quel est l’état moral du militaire en Russie? Comment se déciderait-il
dans un grand conflit avec l’Europe? On ne peut nullement le prévoir;
quels que soient les sentiments des officiers ou des soldats, ils
portent un joug de terreur difficile à secouer.
Cette race, entre toutes celles du monde, est la plus facile à
_terroriser_.
Entendons-nous bien sur ce mot, sur le phénomène de la _terreur_. Il ne
s’agit point de la peur, et je ne dis point que les Russes soient
lâches. La terreur est un phénomène d’imagination tout à part. C’est
l’état d’un individu fasciné par une force qu’il juge irrésistible,
comme celles de la nature. Tel est brave contre les hommes, qui ne
l’est plus contre ces puissances mystérieuses. Eh bien, au Russe le
plus brave, l’autorité apparaît comme une irrésistible fatalité
naturelle. Faible individu, il se courbe sous l’idée confuse qu’il a de
ce monstrueux empire; il le porte, il en sent le poids dans le
commandement de ses moindres chefs. Et ce n’est pas une obéissance
extérieure: il mêle à son fatalisme un sentiment religieux, il obéit
dévotement.
Une remarque a été faite par un excellent juge, qui, froidement, en
amateur, observait les choses. Le Russe et le Français, également
braves au péril, offrent cette différence: le Russe enfonce son shako
jusqu’aux yeux et avance sans regarder; le Français avance et regarde.
Les Russes ne mettent en ligne que de vieux soldats. On peut croire que
ceux qui survivent, qui vieillissent dans une discipline si dure, sont
des hommes d’une résistance peu commune, des soldats très fermes. On ne
doit pas leur en opposer d’autres. En face d’un tel ennemi, toute armée
européenne doit se fortifier toujours par les réengagements.
L’armée russe, jadis fanatique, l’est-elle aujourd’hui? Nullement.
Est-elle au moins enthousiaste? Et de qui le serait-elle? Tenue trente
années l’arme au bras, en présence de l’Europe, excédée, refroidie de
cette parade éternelle, elle croit moins à ce Dieu de la guerre qui a
toujours préféré les moyens de la diplomatie.
Rien n’a plus énervé cette armée que l’esprit d’excessive défiance que
la police inquiète y a introduit. Tous épient et observent tout. Chaque
officier craint d’être dénoncé par son voisin, et trop souvent le
devance. Le soldat voit parfaitement ce triste état moral des chefs; il
garde le respect, non l’estime. L’obéissance intérieure en est ébranlée.
Personne ne connaît bien le soldat russe. Sous cette tenue d’automate,
sous ce visage de bois, il conserve un jugement parfois très critique.
Il est infiniment rare qu’il le laisse pénétrer. Citons une précieuse
révélation en ce genre. Notez qu’il s’agit de l’époque fanatique des
soldats de Souwarow. Dans le récit qu’on va lire, très naturel,
évidemment exact et véridique, on ne voit rien de cela, mais une ironie
légère, une tendance fort touchante à la compassion, le vague espoir de
sortir enfin du service, et ce qui ne quitte jamais le Russe, l’amour
du pays, de la famille.
C’était à la mort de Catherine. Voici l’entretien des soldats que
Niemcewicz entendit de sa prison: «Enfin nous aurons un tzar!» disait
l’un. A quoi l’autre répondait: «Il y a longtemps que cela n’est
arrivé. Notre vieille _matuszka_ (petite maman) s’est, je crois,
suffisamment divertie.»—«Plus que suffisamment, dit l’autre, chacun
son tour. J’espère que maintenant nos pauvres prisonniers
sortiront.»—«Il y aura de grands changements, disait un troisième. On
dit que tous ceux qui ont servi trente ans auront la liberté de
retourner chez eux.»—«Dieu le veuille!» dirent-ils tous avec un
profond soupir.
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Note 8:
Le duc de Raguse n’a pas vu cela. Et il a vu une infinité de choses
incroyables: par exemple, qu’une famille de colons, nouvellement
établie en Russie, en deux générations, _a centuplé sa fortune_! Oh!
le bon pays! Tout est sur ce ton. Ce que les Russes n’ont pas osé
dire eux-mêmes, ils l’ont dit par leur flatteur gagé. La seule chose
où la vérité n’a pas pu être tuée tout à fait, c’est la comparaison
instructive des colonies russes avec celles du Danube. Dans
celles-ci, l’ingénieux créateur (le prince Eugène, au dix-septième
siècle) a trouvé sur la frontière turque la famille armée et la bande
armée; il a respecté la famille et constitué la bande en régiment. Il
a aidé la famille et ne lui a rien ôté; ce ménagement va à ce point,
que le colon-soldat est toujours, comme autrefois, habillé par la
famille, et l’État paye l’habillement. En Russie, au contraire, les
colonies militaires, vastes établissements de cavalerie, n’ont été
créées, comme tout ce qui s’y fait, qu’au prix des plus terribles
violences. La famille a été pliée, brisée, barbarement violée;
l’habitant immolé au soldat comme le soldat au cheval. Les hommes ont
été sacrifiés aux choses avec le plus terrible mépris de la
personnalité humaine.
V
SIBÉRIE
On a parlé souvent des martyrs de Sibérie. Mais pourquoi les isoler? La
ligne de séparation serait toute fictive. Sauf une aggravation de
froid, la Sibérie est partout en Russie, elle commence à la Vistule.
On parle de condamnés. Mais tout Russe est un condamné.
Dans un pays où la loi, n’étant qu’une dérision, ne peut juger
sérieusement, tous sont condamnés, nul ne l’est. Il n’y a point à
distinguer entre souffrance et supplice.
Le supplice général n’est point tel mal matériel, c’est le brisement du
cœur, c’est l’anxiété morale d’une âme brisée d’avance par
l’éventualité d’un infini de malheurs. Dans ce monde si dur, où tout
semble avoir la fixe rigidité des glaces, rien n’est fixe; en réalité
tout est plein de chance et de doute.
_Tous sont condamnés_, disons-nous. Le serf l’est moins encore pour son
servage et sa misère, que parce qu’il n’est pas sûr de sa misère même.
Demain tout peut changer pour lui; il peut être enlevé pour l’armée ou
les fabriques, sa femme donnée à un autre, sa famille dispersée.
_Le soldat est un condamné_, non seulement parce qu’un matin, enlevé à
sa maison, il a été livré à la bastonnade perpétuelle qu’on nomme
service militaire, mais encore parce qu’il ignore le temps de sa
libération. Trente ans jadis, aujourd’hui vingt: voilà la loi. Mais
qu’est-ce que la loi en Russie?
_L’officier est un condamné._ Malgré lui il est entré dans une école
militaire. Malgré lui il suit la voie rude et monotone d’une éternité
d’exercices, de parades, de mutations d’une garnison à l’autre. Triste
moine de la guerre, tandis que sa fortune l’appelait aux jouissances du
monde! Mais, s’il ne sert, qu’adviendra-t-il? sa famille, dès lors, est
suspecte, elle peut être ruinée, dégradée, et lui-même _il est perdu_.
_Perdu?_ Que signifie ce mot _Tué_? Mais c’est apparemment quelque
chose de plus que tué, puisque l’officier fait la guerre, se fait tuer
s’il le faut; _autrement_, dit-il, _il serait perdu_.
Le serf qu’on saisit pour l’armée, dit: «Je suis perdu!» Il est au fond
du malheur, et ne peut guère descendre. L’officier peut descendre
encore. Il a quelque chose à craindre, et qu’il craint plus que la
mort, c’est la Sibérie.
On n’a pris que le corps du serf en le faisant soldat; on se soucie peu
de son cœur. Mais, pour l’officier, c’est l’âme qu’on veut; le problème
du gouvernement russe, c’était de savoir comment il se saisirait de
l’âme d’un homme qu’une vie insupportable rend indifférent à la mort.
Cette âme, on l’a de bonne heure amortie dans les écoles qui
n’enseignent que le vide, peu, très peu de matériel, et rien de moral;
de sorte que l’ennui profond la jettent aux plaisirs énervants qui
l’amortissent encore. Mais cette double opération ne réussit pas
toujours à éteindre une âme forte. Ce qu’elle pourrait garder de
l’homme, il faut le contenir, le dompter par une terreur morale.
Quelle? Celle d’un supplice inconnu.
L’inquisition catholique, outre les cachots, les tortures, avait, pour
continuer le supplice matériel, un supplice moral, l’enfer éternel,
l’infini du temps. La Russie a son enfer, l’infini du lieu, l’horreur
du désert, du vide.
Un infini de distance. Tel qui fait le voyage à pied, sous ses lourdes
chaînes, part jeune et arrive vieux. Un homme de vingt-cinq ans, plein
de vie, de sève, est parti de la Pologne. Une ombre, trois ans après,
vient tomber au Kamschatka.
Un infini de souffrances résulte du climat même, impitoyable climat;
quelques degrés de plus du côté de la mer de glace suffisent pour y
donner la mort.
Si le Russe, même chez lui, enfermé six mois au pôle, dans une étuve
brûlante, trompe à peine la fureur du Nord, qu’est-ce en cette seconde
Russie, où le froid brûle, où l’acier rompt comme du verre, où les
chiens qui tirent les traîneaux périraient s’ils n’avaient le ventre et
les jambes garnies de fourrures.
Arriver là sans ressource, sans abri, ce serait la délivrance; on
mourrait. Il ne faut pas qu’on meure vite. Établi dans un petit fort,
au milieu du désert glacé, piochant ou traînant la brouette, nourri de
lait aigre, de poisson gâté, deux ans, trois ans, quelquefois plus,
vous mourrez lentement sous les coups.
Pour ceux même qui ne sont pas condamnés à ce sort affreux, qui ont une
demi-liberté, une vie matérielle presque tolérable, l’effet moral n’est
guère moins terrible. Si la Sibérie n’est pour eux un infini de
souffrances, c’en est un d’oubli, où ils se sentent disparaître, mourir
pour le monde des hommes, pour la famille et l’amitié. Perdre son nom,
s’appeler _numéro dix_, _numéro vingt_, et si la famille dure,
engendrer des enfants sans nom, une race misérable qui se perpétuera
dans le malheur éternel! barbare image du dogme barbare du péché
originel; l’homme perdu perd ses enfants; damné, il les damne, et, par
un _crescendo_ atroce, il se trouve que les enfants d’un homme condamné
pour vingt ans aux mines seront mineurs quarante ans, cinquante,
jusqu’à la mort, leurs enfants encore après eux et toute leur postérité.
La Sibérie entraîne la dégradation non seulement pour les personnes,
mais pour les choses qui y sont déportées. Une cloche y fut déportée
pour avoir sonné le tocsin dans une révolte. Des canons y furent
déportés et reçurent le knout à Tobolsk. La dégradation est fort
sérieuse pour les personnes, dans un pays où elle implique la
bastonnade à volonté.
Les déportés n’eussent-ils à craindre que le changement complet de
leurs habitudes, le passage d’une molle vie asiatique à une vie de
travailleurs, cela suffirait pour que la Sibérie fût l’horreur des
Russes. Leur mollesse supporte à peine la vie que les gens aisés mènent
dans l’occident de l’Europe. Une dame russe m’avouait ne pouvoir rester
ici; une infinité de douceurs orientales lui manquaient; les services
de nos domestiques lui semblaient trop rudes, leurs voix dures et
fières; elle ne supportait pas les froissements naturels d’un monde
d’égalité. Il lui fallait les flatteries de ses femmes, leurs
complaisances, des faiblesses de nourrice, une vie d’étuves et de
bains, la tiède atmosphère de la maison russe. Que serait-elle devenue,
cette pauvre femme, si, au lieu du voyage de Paris, qu’elle trouvait si
dur, elle eût fait celui de Tobolsk?
C’est une tradition en Russie que Catherine (ou peut-être une des
impératrices qui l’ont précédée), pour briser l’orgueil de certaines
grandes dames, leur envoyait parfois l’ordre de se faire flageller
elles-mêmes par leurs gens dans leur palais. Le chef de la chancellerie
secrète intimait l’ordre avec respect, surveillait l’exécution. La
triste opération finie, la patiente se rajustait et remerciait, se
tenant heureuse d’en être quitte à ce prix et d’éviter la Sibérie.
Qu’on juge en effet l’horreur d’une pauvre femme craintive qui, tirée
de son palais, de son luxe voluptueux, de son été éternel, peut être
jetée la nuit, pour rouler quinze cents lieues, dans un coffre doublé
de fer!... Ou bien encore, forcée, elle qui n’a jamais marché, de faire
à pied, sous le fouet, cet effroyable voyage, mendiante, recevant sur
sa route quelque misérable aumône de la charité des serfs!...
De quelque manière qu’elle aille, c’est en vérité, pour une femme, un
affreux supplice de s’en aller seule, laissant son mari, ses enfants,
tout ce qu’elle aimait, seule dans la nuit, dans le Nord et l’hiver,
dans l’horreur de l’inconnu. Passer d’Europe en Sibérie, c’est comme
tomber dans le vide. Désert d’hommes et désert d’idées. Vaste néant,
sans histoire, sans traditions, sans religion (nulle autre que la
sorcellerie). Un vide si complet, si parfait, que les religions même
qui y sont entrées, le mahométisme tartare, par exemple, y perdent
leurs dogmes, leurs légendes, leur auréole, deviennent pâles, effacées,
nulles, comme l’invisible soleil de la Sibérie.
Peu résistent à cette puissance désolante de négation. Perdus dans ce
vaste rien, ils se font à son image et deviennent aussi un néant.
Dans un voyage publié en 1850 à Wilna, sous la censure russe, Mlle
Ève Felinska décrit l’état déplorable où elle vit, à Tobolsk, un
colonel polonais. Impliqué dans l’affaire de 1825, il avait été
condamné par le sénat à trois ans d’emprisonnement, seulement pour
_non-révélation_. L’empereur ne fit aucune attention à ce jugement; il
le fit déporter au nord de la Sibérie, au soixante-treizième degré,
d’où, _par grâce_, on le laissa revenir à Tobolsk. Cet infortuné, qui
avait été le plus bel homme de l’armée, n’était plus reconnaissable.
«Ne pouvant se soutenir, il était assis au fond d’un fauteuil à bras.
Ses cheveux (blanchis déjà), rares, mais peignés avec soin, lui
tombaient sur les épaules et descendaient jusqu’aux coudes. Son visage
était très pâle et bouffi, son regard éteint. L’émotion faisait
trembler ses yeux et ses lèvres. On voyait qu’il voulait parler et
qu’il ne le pouvait pas. Il nous fit signe de la main de nous
rapprocher, afin qu’il pût nous saluer. Son esprit jouissait alors d’un
moment de lucidité, mais l’émotion lui rendait difficile de se servir
de sa langue, à moitié paralysée. Sachant que nous allions à Berezowa,
où il avait habité, il nous engagea à loger chez son hôtesse. Toute
cette conversation se faisait avec une grande peine; il fallait plutôt
deviner ce qu’il voulait dire. Mais bientôt on vit qu’il avait épuisé
l’usage de ses facultés, car son imagination s’étant reportée sans
doute sur les rives du Tage et de la Seine, qu’il avait tant connues,
il nous dit que nous trouverions à Berezowa des melons, du raisin et
autres fruits méridionaux. Nous abrégeâmes notre visite, le cœur serré,
tandis qu’il cherchait à nous retenir du geste, et tâchait de dire:
_Encore!!!_»
VI
SIBÉRIE.—LES SUPPLICES
«Ici la nuit est sombre comme l’hiver. Elle est triste, mais grandiose.
Quand elle est éclairée de l’aurore boréale, le ciel bleu foncé,
presque noir, présente mille étoiles filantes et paraît en feu. Ce feu
n’échauffe pas, n’éclaire pas. Ces astres sont mélancoliques; on les
prendrait pour les regards d’esprits condamnés à fixer éternellement
cette scène du malheur...
«Des colonnes de feu, des formes bizarres, terribles, majestueuses, se
choquent de tous les points du ciel; vous diriez de la braise ardente,
parfois des flots de sang... Est-ce que la nature, comme l’homme,
aurait des visions? Cette nature du Nord, malheureuse, endormie, semble
songer des rêves d’exilés.»
C’est un des traits du grand tableau que le bon général Kopec,
compagnon de Kosciuszko, nous a tracés de la Sibérie orientale, où il
était relégué, à la pointe du Kamschatka. Rien de plus touchant que les
mémoires de cet homme simple. Rien de plus différent de ceux de son
prédécesseur dans les mêmes contrées, le Polonais Beniowski. Celui-ci,
indomptable, remuant, hardi joueur et plus hardi soldat, en un moment
s’approprie le désert et devient roi de son exil. Il refait sa fortune,
il retrouve une femme, persécute ses persécuteurs, bat ses gardiens, et
au lieu de se tenir captif au Kamschatka, il l’emmène, l’embarque avec
lui. Kopec s’adresse à Dieu; il est frappé au cœur, trop blessé pour
tenter de telles aventures. Sans études ni instruction, mais élevé par
son malheur, il met dans son simple récit la mélancolie tendre et
pieuse de l’âme lithuanienne. C’est une révolution morale que signale
ce livre. La Pologne est changée, elle a le don des larmes.
«Je me promenais au bord de la mer, et quand le temps était à l’orage,
je voyais toutes sortes d’animaux étranges, des baleines, des lions et
chiens marins. Parfois il me venait des pierres; c’étaient des ours qui
les lançaient pour me blesser et m’attaquer ensuite. Cette mer est très
houleuse en automne; elle brise si fort que le Kamschatka en tremble
jusqu’aux fondements. Les jours sont gris et les nuits noires. Quand la
tempête vient, et que l’Océan gronde, les grandes bandes de chiens qui
vivent de poissons (ils sont là peut-être vingt mille) hurlent à
l’Océan, et d’innombrables ours répondent par des grondements
sinistres. Pendant ce temps, les volcans tonnent et vomissent des
flammes et des cendres. Ah! quel spectacle d’enfer! et quelle est la
situation d’un honnête homme au milieu du conflit de ces méchants
éléments!»
Kopec se plaint de la nature, très peu des hommes. Il avait été traité
cependant avec une grande barbarie. Blessé, malade, sans égard à ses
plaies qui se rouvraient au froid, il avait été traîné jour et nuit
dans un coffre doublé de fer en dedans. N’en pouvant plus, il demandait
quelque repos à l’officier qui le menait. «J’ai l’ordre d’aller sans
m’arrêter, dit-il, j’amènerai au moins votre corps. Vous êtes libre de
mourir en route.»
Ce qui était bien triste encore pour lui, c’était de rencontrer
d’immenses convois de pauvres Polonais qu’on emmenait en Sibérie,
tondus, marqués au front et le nez arraché. Le chemin, en avançant,
n’était plus indiqué que par des ossements d’ours, de chevaux ou
d’hommes, quelques tombes d’exilés qui étaient morts dans le désert et
attendaient leurs successeurs.
A un relais, il vit une femme distinguée qui était servante. «Qui
êtes-vous? dit-il.—Jadis, femme d’un colonel, aujourd’hui d’un
forgeron, et elle s’éloigna sans dire qui elle était.»
Kopec était perdu, Sibérien pour toujours, sans un hasard heureux.
D’autres généraux, qu’on chercha pour les faire revenir, ne purent
jamais se retrouver.
«Un jour, sur les débris d’un vaisseau naufragé, je regardais
tristement la mer remplie de monstres. Tout à coup j’aperçois un homme
beau, jeune, majestueux et d’un costume étrange; je fus saisi de cette
apparition. «De quelle nation êtes-vous? me dit-il.—De la nation
malheureuse.—Ah! tu es Polonais... Je suis marchand... je retourne en
Russie... Écris aux tiens... Je sais ce que je risque... N’importe! va,
écris.» Il brava le danger, se chargea de la lettre et la porta
fidèlement.»
Les mois et les années s’écoulent. Un jour l’hôte de Kopec entre tout
pâle dans sa chambre: «On a vu en mer un vaisseau.—Ah! tant mieux! dit
le Polonais.—Tant pis, dit l’hôte. Le commandant d’ici va nous accuser
de complots, comme il le fait parfois; il prendra nos biens et nos
vies. Il sait qu’il faut trois ans pour qu’une plainte arrive.»
Le vaisseau apportait la grâce de Kopec, sa délivrance. Il n’y voulait
pas croire. Quand il eut lu lui-même, il s’évanouit. Pour se remettre,
il alla à la mer. «Le temps était à l’orage; les monstres venaient, par
troupes, se rouler vers les côtes. Je croyais reconnaître des hommes,
des visages connus, des scènes de notre vie nationale, des processions,
des moines qui portaient la croix à ma rencontre. Je m’élançai... Mais
on me retint.
«De retour, j’eus peine à rentrer dans ma chambre. Tous venaient me
féliciter. Les femmes m’apportaient des présents, des choses bonnes et
rares, du rhum, du sucre, des bougies (chose, de toutes, la plus
précieuse au pays des nuits éternelles).