éducation distinguée, meilleure parfois que celle de leur maître, sont
les plus malheureux de tous. Ils restent serfs; un caprice brutal peut
à chaque instant les faire retomber dans la plus dure abjection du
servage. Un jeune serf que son maître avait envoyé en Italie et qui
était devenu un excellent violon, souffrit tant à son retour, que, de
désespoir, il maudit son art et se coupa un doigt pour se rendre
incapable de tenir son instrument. Une scène encore plus tragique fut
donnée par la barbarie de la maîtresse du cruel Arascheïeff, le favori
d’Alexandre. Cette femme, non moins barbare, avait élevé, comme
demoiselle de compagnie, une fille distinguée et charmante. Un jour,
dans je ne sais quel accès de fureur, elle la fait saisir et fouetter.
La sœur de la victime (qu’on dise encore que les serfs sont
insensibles) poignarda la grande dame. Toute la maison passa par des
tortures effroyables et fut envoyée en Sibérie.
Un petit nombre de faits tragiques éclatent ainsi et saisissent
l’attention. La plupart sont étouffés. Il est impossible de savoir tout
ce que cette sombre Russie, ce vaste empire du silence, contient de
douleur. Nous savons quelques catastrophes. Nous ignorons ce qui serait
plus important, plus instructif, la série des souffrances par
lesquelles passe le serf, l’ensemble d’une destinée.
J’ai eu le rare avantage de connaître la vie complète d’une serve très
intéressante et très vertueuse, qui, enlevée cruellement à sa famille,
par le caprice d’une grande dame, puis abandonnée par elle, a été ici
domestique de dames respectables qui m’honorent de leur amitié. Cette
pure et sainte personne ne lit guère, je crois; si pourtant le hasard
voulait que ces lignes tombassent sous ses yeux, qu’elle m’excuse de
révéler, avec la barbarie de son pays, le mystère de son âme infiniment
douce, sans fiel ni souvenir du mal, tendre et respectueuse pour ceux
qui l’ont fait souffrir.
III
HISTOIRE DE CATYA, SERVE RUSSE
Je n’ai pas besoin de dire que, dans cette histoire, très simple en
elle-même, j’ai soigneusement évité le moindre ornement d’imagination.
Il n’est aucune circonstance que je n’aie connue par moi-même, ou par
des personnes très sûres; leur nom seul, que je donnerai, sera pour le
public la meilleure des garanties.
Tout le monde a vu Catya, sans la connaître, dans les tableaux où elle
a servi de modèle. M. Paulin Guérin a placé sa belle tête dans
plusieurs tableaux d’histoire. Le charmant peintre de femmes, M.
Belloc, l’a peinte en sainte Cécile pour un curé de Paris, et a saisi
parfaitement la douceur de son regard.
Sa précoce beauté la perdit. Elle était dans sa famille, au fond de la
Russie, fort au delà de Moscou. C’était une famille serve, mais de gens
aisés: son grand-père, qui l’aimait infiniment, faisait le commerce de
fourrures. L’enfant, âgée de quatre ans, jouait sur le bord du lac,
tout près de la route, lorsque des voitures passèrent, les voitures
d’une grande dame, la femme du gouverneur de..., qui voyageait avec ses
enfants et toute sa maison. Elle remarqua la gentillesse de Catya, et
comme ses enfants étaient à peu près du même âge, elle eut la fantaisie
de l’avoir et de la leur donner pour jouet. Sans autre cérémonie, sans
consulter la famille, ni le maître à qui elle appartenait, elle la prit
comme un chat qu’on trouverait sur la route; elle la mit dans sa
voiture et poursuivit son chemin.
La famille, fort inquiète, apprit enfin l’événement. La dame s’était
arrêtée dans une ville voisine. Le pauvre grand-père en larmes y court,
offre une rançon, sa fortune entière, si l’on veut, pour qu’on lui
rende son enfant. Il fut rudement repoussé, et battu peut-être. La dame
lui rit au nez et partit, emmenant sa proie.
On sait quel est le sort des enfants des classes inférieures qu’on
élève avec ceux des grands. Ceux-ci, gâtés et flattés dans leurs
caprices égoïstes, font, de ces jouets vivants, de pauvres
souffre-douleurs. Si les parents, d’autre part, ont quelque exemple à
faire, une leçon sévère à donner, ils la donnent de préférence sur le
dos du petit étranger. On sait l’histoire du jeune prince auquel on
avait donné un page pour camarade; il était de règle que, si le prince
manquait, le page serait fouetté.
A mesure qu’elle grandit, sa maîtresse l’employa à son service
personnel comme une petite femme de chambre. Son sort semblait devoir
s’améliorer. Ce fut le contraire. Ces dames, maîtresses d’esclaves,
sont elles-mêmes de grands enfants, aussi fantasques que les petits,
plus violents et plus tyranniques. Catya, déjà grandelette, jolie fille
d’environ dix ans, commençait à être remarquée des hommes, qui ne
manquaient pas sans doute d’en faire compliment à sa maîtresse.
Celle-ci l’aimait d’autant moins. Elle ne perdait pas une occasion de
la traiter durement. Si, par exemple, elle était un peu longue à
chausser madame, celle-ci, d’un coup de pied, la jetait face contre
terre.
Elle couchait, comme un chien, sur une natte à la porte. Malheur à elle
quand, la nuit, on l’y entendait pleurer. Quoique enlevée de si bonne
heure, elle avait emporté une trop vive image de la maison paternelle,
du village, des forêts, du lac, de ses petits camarades, de ce bon
temps de douceur et de liberté, des caresses du pauvre grand-père, dans
les bras duquel elle s’était si souvent endormie! Ce souvenir l’a
suivie toujours, aussi présent que jamais au bout de quarante années.
Passé lointain et obscur, mais si doux! il a été pour elle toute la
réalité de ce monde, et le reste de la vie un songe qu’elle a
tristement traversé.
Elle avait à peu près douze ans lorsque sa maîtresse vint en France et
l’y amena, en 1815. La dame, venue avec son mari, le laissa retourner
avec l’armée russe et resta ici. Retenue par quelque caprice de passion
ou de religion, dominée peut-être par quelque convertisseur (comme plus
d’une dame russe au temps d’Alexandre), elle s’obstina de rester à
Paris et ne voulut plus entendre parler de la Russie. Son mari, las
d’écrire en vain, de prier et d’ordonner, cessa de lui rien envoyer,
imaginant sans doute la ramener par la famine. Mais elle persévéra,
s’établit dans un couvent de Paris pour une pension minime, renvoya
tous ses domestiques. La petite Catya ne fut point exceptée. Sa
maîtresse la chassa durement et brusquement, tout comme elle l’avait
prise. Elle l’envoya perdre, à la lettre. Des environs du Panthéon, où
la maîtresse demeurait, elle fut conduite au Marais, rue du Chaume, à
la nuit tombante, et laissée sous une porte.
Il faisait déjà obscur, il pleuvait. Une dame qui passe entend pleurer
un enfant, approche. Grande est sa surprise de voir cette fille, déjà
grande et belle comme un ange, qui ne sait que pleurer et ne parle pas.
A peine savait-elle deux mots de français. Dieu avait eu pitié d’elle.
La dame était Mme Leroy, sœur de M. Belloc. La voilà, fort attendrie,
qui prend Catya avec elle, s’indigne de la dureté, de la barbare
indélicatesse qui peut abandonner aux hasards de la nuit d’une grande
ville, une infortunée de cet âge, qu’expose encore plus sa beauté. Elle
la prend chez elle, en a soin, l’élève, lui apprend notre langue, la
gouverne avec une douceur qu’elle n’avait jamais rencontrée depuis la
maison paternelle.
Mme Leroy, quittant Paris plus tard, la remit aux mains les plus
chères, à celles de deux dames entre toutes aimées, honorées, vénérées.
Pourquoi ne les nommerais-je pas et ne rappellerais-je pas ici un de
mes meilleurs souvenirs, celui d’une si aimable et sainte maison? Ces
dames étaient l’énergique, la spirituelle Mme de Montgolfier, alors
octogénaire, femme de l’inventeur des ballons, et sa très digne fille,
grand écrivain, qui n’a écrit que pour le bien, non pour le bruit, et
n’a signé presque jamais. Qu’on pense si celle-ci, d’un cœur si
chaleureux, si tendre, fut bonne pour Catya. La jeune fille avait grand
besoin de ménagement, et aurait eu besoin d’être servie elle-même. Elle
avait beaucoup grandi et était très faible. Le moindre poids à
soulever, un escalier à monter la mettait hors d’haleine. On supposait
qu’elle pouvait avoir un anévrisme au cœur.
Tombée en si bonnes mains, et comme l’enfant de ces dames, leur bijou,
il n’était pourtant pas difficile de voir que ses souvenirs de famille
la suivaient toujours, que rien ne les lui ôterait, qu’elle était
toujours en Russie, toujours au bord du lac natal où on l’avait
enlevée. A peine, en réalité, était-elle sortie de sa patrie. Son
esprit s’était médiocrement étendu (quoiqu’elle parlât le français avec
une remarquable élégance); son cœur s’était développé, et trop sans
doute, mais uniquement au profit des souvenirs d’enfance. Ils ne lui
revenaient point qu’elle ne se mît à pleurer.
Ces dames, la bonté même, de concert avec leur amie, Mme Belloc,
résolurent de faire toutes les démarches pour lui faire retrouver sa
famille. Elles trouvèrent de l’obligeance dans l’ambassade russe, mais
on ne put rien découvrir. Les indications que Catya pouvait donner
étaient vagues et confuses.
C’était vers 1823. Je la vis alors une fois chez ces dames. C’est la
seule fois que je l’ai vue. Je me rappelle très bien l’impression
qu’éprouvèrent les étrangers qui étaient au salon quand elle y entra.
Il y eut d’abord un mouvement d’admiration, bientôt contenu, puis une
sorte d’attendrissement. Elle était fort grande, visiblement faible; de
ses jeunes bras, élégants, mais un peu grêles pour une fille de vingt
ans, elle portait, un peu penchée en avant, un plateau chargé de tasses
de thé. Elle semblait plier sous ce léger poids, comme un peuplier au
souffle du vent. Elle souriait de sa faiblesse et semblait s’en excuser.
On était tenté de s’excuser d’être servi par elle. Son élégance, son
langage, sa beauté, plus remarquable par les lignes que par la
fraîcheur, donnait justement l’idée d’une princesse russe qui se serait
déguisée. Mais la pureté de ses yeux, avec leur caractère de bonté et
de tendresse, était d’un charme tout autre et qu’on ne rencontre guère
dans les classes aristocratiques.
Cette expression de bonté, de douceur, de docilité, n’encourageait que
trop les hardiesses impertinentes, et c’était pour la pauvre fille un
embarras continuel. Les hommes jeunes et légers, les heureux du monde,
contristaient de leurs poursuites indiscrètes ce cœur si brisé. Elle
était tendre, mais d’âme pure (sans en avoir le mérite), froide comme
les glaces du pôle. Sous ce rapport, il semblait qu’elle fût restée à
l’âge où on l’avait enlevée.
Elle aimait à être seule. D’elle-même, et sans influence
ecclésiastique, elle allait beaucoup à l’église. Elle serait devenue
très mystique si elle eût eu un peu plus de culture. Ce fut très
probablement pour avoir plus de solitude, de libre rêverie, et la
prière à ses heures, qu’elle quitta le service, voulut avoir sa chambre
et se mit à coudre. Situation difficile à Paris, où les femmes gagnent
si peu. De temps à autre, manquant d’ouvrage, elle rentrait en service.
Mais, dès qu’elle le pouvait, elle retournait à son désert, qui, sur
les toits de Paris, lui permettait de rêver toujours au désert natal et
à sa famille.
Ses protectrices, qui ne l’ont jamais perdue de vue, lui ont conseillé
souvent de se marier. Les prétendants ne manquaient pas. Elle a ajourné
toujours, soit que, comme les cœurs mélancoliques, elle craigne de se
consoler, soit que les hommes honnêtes et bons, mais un peu rudes
peut-être, qui auraient recherché sa main, aient effarouché sa
délicatesse et peu répondu à ses vagues instincts de poésie. Bien ou
mal mise, elle a toujours l’air d’une dame et d’une grande dame, pleine
de noblesse et de douceur. Rien de fier, rien de servile. Une seule
chose rappelle son passé, c’est qu’en visitant ces dames, qu’elle aime
beaucoup, elle leur baise humblement les mains à l’orientale.
L’âge vient. La belle Catya doit avoir environ quarante-sept ans. Elle
s’est mise en dernier lieu dans la société d’une vénérable personne
qui, à quatre-vingts ans, vit encore de son travail. Mme Paul, pauvre
ouvrière, qui de plus a le malheur d’être contrefaite et naine, partage
son logement avec elle. Je ne sais comment elles font, mais, dans leur
grande pauvreté, elles trouvent encore moyen de faire du bien à leurs
pauvres voisines.
Le cœur de Catya fut mis, il y a peu d’années, à une remarquable
épreuve. Elle rencontra dans la rue une dame âgée qu’elle crut
reconnaître, mais mal mise, traînant un vieux châle, un vieux chapeau.
Étrange renversement des choses! c’était son ancienne maîtresse,
devenue plus pauvre qu’elle. Catya approche, la salue, lui baise la
main; l’autre, étonnée et confuse, laisse échapper d’une âme trop
pleine quelques mots de son malheur, de son extrême misère. «Ah!
madame, s’écria-t-elle, se refaisant serve par l’excès de son bon cœur,
vous êtes toujours ma maîtresse, et ce que j’ai est à vous.» Ce jour
même, elle sortait de service et se trouvait en argent. Elle courut à
son grenier, qui était tout proche, et, revenant vite, remit ses
épargnes entre les mains de la dame, qui ne sut que fondre en larmes.
Nos lecteurs s’étonneront que, dans un ouvrage si court, où nous
n’énumérons les souffrances de la Russie que pour arriver aux martyres
qui en sont le couronnement, nous nous soyons arrêté si longtemps sur
la vie de cette fille.
Nous répondons que la connaissance complète d’une seule destinée nous a
plus initié au mystère de l’âme russe qu’aucun récit, aucun livre,
aucune communication.
_La Russie est un supplice_, cela n’est que trop visible. Maintenant,
jusqu’où l’âme russe en est-elle atteinte? c’est là une vraie question.
Ces infortunés opposent aux coups, aux outrages, une apparente
insensibilité. On sait très rarement leur langue. Et, la sût-on, dans
leur défiance si légitime pour les classes qui les tyrannisent, ils se
garderaient bien de livrer leur cœur. Leur existence est si incertaine,
leurs plus chers liens si peu garantis, qu’ils craignent horriblement
de déplaire, et quiconque les visite leur trouve le sourire sur les
lèvres. Ils ont peur de paraître malheureux, et demandent presque
pardon du mal qu’on leur fait. Comment saisirai-je le vrai sens, l’idée
secrète d’un monde sans voix? A peine en devinerai-je quelque chose
dans les mélodies profondément tristes que cet homme, qui semblait gai,
fait entendre quand il est seul, quand il laboure, quand, le matin, il
s’enfonce aux grandes forêts.
Catya fut pour moi l’intuition d’un monde. Sa simple vue et son
histoire m’expliquèrent mille choses que j’avais lues sans les
comprendre.
En l’apercevant une fois, et cette fois fut la seule, un seul mot
m’échappa: _Cœur brisé_.
C’est le vrai nom de l’âme russe.
Nous ne généralisons pas ici à la légère. Nous avons bien des fois
étudié la question.
Il n’est guère d’années où nous n’y ayons donné une attention nouvelle.
Et depuis plus de vingt-cinq ans qu’elle nous apparut ainsi, cette
solution, qui a subi en nous bien des épreuves variées, elle nous
apparaît la même.
Nous sentîmes, ce jour, la Russie, le vrai fonds moral de ce peuple, un
tel _brisement du cœur_ que nul ne peut s’y comparer.
L’âme polonaise est malheureuse, et elle n’est pas brisée; au
contraire, elle est ravivée du sentiment de son martyre.
Les servitudes orientales ne donnent non plus aucune idée de ce
brisement. Rien de plus absurde que de rapprocher, comme on fait, la
Russie de l’Orient. Les pays d’Asie, même les plus tyranniquement
gouvernés, y participent bien plus des libertés de la nature.
L’Asie est généralement détendue et vague, même en ce qu’elle a de
barbare; la Russie, tendue jusqu’à rompre, est savamment, cruellement
organisée pour la douleur.
Ce qu’elle a d’atroce est ceci que, la seule chose à quoi tienne le
Russe, l’unique idée qu’il ait en tête, l’unique amour qu’il ait au
cœur,—tout semble combiné pour le briser à chaque instant.
Chose unique, nous le répétons, hors laquelle l’âme russe est un vide,
un blanc absolu où les meilleurs yeux ne sauraient rien lire.
Quelle chose? est-ce l’idée politique, l’État? Nullement.
L’_État_ n’est pas pour le Russe; il ne connaît que la commune, ou,
s’il entrevoit l’État, c’est comme un rêve lointain, poétique.
La _religion_ est tout extérieure pour lui; il est dévot à telle image,
en y rattachant peu d’idées, nul dogme précis. Rien de plus bizarre que
les sens divers qu’il donne au christianisme; il l’ignore parfaitement.
La _propriété_, cette idée si chère aux Occidentaux et qui les occupe
tant, est nulle dans l’idée du Russe. Faites-le propriétaire, il
retourne immédiatement à son communisme.
L’idée russe, la seule idée russe est le seul sentiment russe, _c’est
la famille_, rien de plus.
Tout le reste, la commune même, vaut pour lui, comme famille, ce que la
cruelle politique a surajouté à sa primitive existence. Le _maître_ et
le maître des maîtres, il ne les a compris qu’au point de vue de la
famille, traduisant ces mots par d’autres si doux, le _petit père_, le
père des pères, etc.
Le paradis de l’âme russe, c’est cette étuve, où, huit mois durant,
tissant un habit grossier, s’amusant à charpenter pour le besoin de la
famille, il vit sous son énorme poêle, pendant que l’aigre vent du
nord, soufflant d’Archangel, passe sur la petite maison, sans trouver
le moindre jour entre les arbres serrés, étoupés de mousse, qui ferme
si bien le nid.
Et l’enfer de l’âme russe, c’est le brisement de la famille. Le
seigneur peut le faire d’un mot. Voilà pourquoi le pauvre homme a l’âme
basse devant lui. Il appartient _jusqu’aux entrailles_. Qu’on lui
prenne sa femme ou sa fille, rien à dire; qu’on enlève son petit
enfant, il faut qu’il le trouve bon.
Enfin qu’on l’enlève lui-même; qu’un matin, saisi, tondu et mis à la
chaîne, on le fasse marcher aux mines, aux fabriques, à l’armée, rien à
dire encore. Sa femme éplorée est obligée d’entrer au lit d’un autre
homme. Elle aussi, elle est une propriété, et il ne faut pas que cette
propriété chôme; il faut que, comme la terre, elle produise chaque
année, qu’elle donne de nouveaux serfs et conçoive dans le désespoir.
IV
LE MINOTAURE.—DE L’ARMÉE COMME SUPPLICE
Une chose en dit sur l’armée russe plus que toutes les paroles. C’est
la rareté des hommes en Russie. Les femmes sont visiblement plus
nombreuses, et, ce qui le constate mieux, ce sont les unions
disproportionnées qu’on leur impose: on fait souvent épouser un enfant
de douze ans à une femme de vingt-cinq ans ou trente ans plutôt que de
la laisser veuve.
Ce petit nombre de mâles n’est point le fait de la nature, mais celui
du gouvernement; il résulte de la dépense d’hommes excessive qu’on fait
pour l’armée. Il n’y pas en Russie cette foule de métiers fatigants ou
malsains, qui, chez nous, emportent tant de travailleurs. Le serf russe
fatigue peu; il travaille légèrement, lentement, jamais avec l’ardeur
dévorante de nos hommes d’Occident.
Quelle armée est-ce donc, celle qui peut, en temps de paix (le Caucase
est chose secondaire), éclaircir d’une manière si visible une
population de soixante millions d’hommes? A quelque chiffre monstrueux
qu’on veuille porter cette armée, on ne pourrait le comprendre si l’on
ne savait de quelle manière inhumaine elle est recrutée, dressée et
nourrie. Elle doit tirer du peuple trois fois plus d’hommes qu’elle ne
compte de soldats. Que devient le reste? Peu, très peu, rentrent au
foyer, _pas un homme sur une centaine_; c’est le mot de Paskevitch
lui-même, que j’ai déjà cité. On ne voit nulle part en Russie ces vieux
soldats amputés, si nombreux en d’autres pays. Tous guérissent; ils ont
le médecin qui guérit toujours: la Mort.
Quand le duc de Raguse, dans son livre plus que russe, suppute, pour
nous effrayer, que le soldat russe coûte à l’empereur deux ou trois
fois moins que les nôtres, il oublie dans ce calcul que pour obtenir un
soldat russe formé et durable, il a fallu préalablement qu’il en mourût
deux ou trois. Il néglige, comme chose minime, au-dessous de lui sans
doute, de tenir compte d’une si épouvantable consommation de chair
humaine[8].
Cette mortalité atroce a trois causes principales: 1º Le Russe,
physiquement (de race, de vie, d’éducation), est le moins préparé des
hommes au service militaire; 2º il sert malgré lui; il se meurt
d’ennui, de nostalgie; jamais il ne se console de son pays, de sa
famille; 3º on n’emploie nul ménagement pour l’habituer et lui faire
accepter son sort; il est brusquement transporté d’une vie à une autre
toute contraire.
Une observation mérite peut-être l’attention des physiologistes, c’est
que cette race semble, en comparaison des autres de l’Europe, peu
formée, peu mûre, enfantine. Les têtes sont souvent jolies, jamais
fortes; point de cerveaux capables et profonds. Vous rencontrez en
grand nombre de jolis vieillards, à joues rosées, qui semblent jeunes
sous leur barbe blanche, et point du tout vénérables.
Chez les Russes, comme chez les enfants, la vie moins organisée,
faiblement centralisée, produit sans cesse des vies excentriques, je
veux dire des insectes: la vermine les dévore.
Il semble qu’ils aient le sang froid ou qu’ils aient de l’eau dans le
sang. Ils boivent impunément des quantités d’eau-de-vie qui brûleraient
des hommes d’un tempérament plus ardent, d’un sang plus riche et
généreux.
Il y a, dans nos races occidentales, qui ont traversé tant de choses,
un caractère de solidité vigoureuse inconnue à la Russie. Le Russe est
à nous ce qu’est à l’orme, au chêne formé par les siècles, le svelte
peuplier, grande herbe poussée sur-le-champ, rapide et molle
improvisation de la nature. Dans tel homme d’Angleterre, de race rouge
et nourrie de viande, de parents qui toujours ont battu le fer, et qui,
de forgerons, ont monté à la mécanique, il y a, dans cet homme seul, la
substance de cinquante Russes. Le sobre paysan français, plein de
vigueur et de sens, qui passe les hivers en plein champ, pendant que le
Russe s’énerve dans son étuve de huit mois, supporterait bien mieux que
lui les bivouacs du Caucase. Ce paysan est, en sept ans (1851), un
soldat aussi formé que le Russe en vingt, et il a de plus un coup
d’œil, une vive et forte manière de voir et d’agir, de se décider, que
le Russe n’a jamais. Celui-ci, même devenu brave, a très peu
d’initiative.
Observez, au même jour, deux villages, en France, en Russie, au jour du
départ. Le conscrit français attache des rubans à son chapeau, et
quoique souvent il pleurerait volontiers de quitter sa famille, il boit
et tâche d’être gai. Le Russe se roule par terre et arrache sa barbe.
Désigné par le seigneur, le plus souvent par punition, il eût pu être
envoyé colon en Sibérie; il est plus malheureux encore, on le fait
soldat. Chose terrible pour un homme souvent marié, père de famille,
qui a trente ans ou davantage. Car jusqu’à quarante ans le paysan peut
être pris, et reste dans la plus triste anxiété sur son sort.
L’enlèvement annuel des soldats par tout l’empire a tout le caractère
d’une battue générale de pauvres animaux sauvages, poussés sur un point
par les chiens. Autour de la chaîne qui les tient ensemble, rasés et
tondus, caracole le Cosaque, véritable chien de garde de cet infortuné
troupeau. Celui-ci, le seul dans l’empire dont les libertés soient
quelque peu respectées, naît soldat, et, loin de payer tribut, reçoit
l’argent de l’empereur. Mangeur de chair, actif et âpre, il regarde en
pitié ces paysans russes faiblement nourris. Son petit cheval, laid,
mal bâti, mais rapide, infatigable, appartient au cavalier. Le Cosaque,
vrai factotum de la Russie, l’exploite à merveille. Pêcheur, chasseur,
marchand, brocanteur et douanier, il fait la guerre à la contrebande,
mais par jalousie de métier et pour pouvoir faire seul la fraude.
Qui peut dire l’épouvantable quantité de coups de bâton qui sont jugés
nécessaires pour faire un bon soldat russe? Ceux qui ont vu au bain des
Russes de tout état, mais principalement les soldats, les vieux
grenadiers de la garde, étaient stupéfaits de leur voir le dos couturé,
cruellement historié de cicatrices. Ces braves gens, qui n’avaient de
blessures que par devant, portaient derrière les stigmates affreux de
la discipline, et vieux soldats, vénérables après cent batailles, pour
la moindre bagatelle étaient flagellés.
Non, barbares, ce n’est point là une éducation militaire. La discipline
russe, comme l’ont dit souvent vos propres officiers, est un affreux
monachisme des casernes, une dure règle de cloître, où les fautes les
plus légères, et qui ne sont pas des fautes, sont punies si
cruellement, qu’on ne trouve plus de châtiment pour les fautes réelles.