Qui plus que vous déteste, exècre le gouvernement barbare de ces

Allemands bâtards qui écrasent la Russie? La plupart d’entre vous,

messieurs, si on leur ouvrait le cœur, qu’y trouverait-on, sinon la

révolution, la foi du 14 décembre, l’impérissable étincelle de Pestel

et de Ryleïeff? Désolante fatalité, d’aller à travers l’Europe

combattant ou condamnant les complices de vos pensées, les martyrs de

votre foi, ceux dont vous enviez la mort!

Vous admiriez ces Hongrois que brisa en 1849 l’intervention russe. Les

supplices qui suivirent, les outrages exécrables qu’ont subis des

femmes héroïques vous les ressentez comme nous.

Vous admiriez ces héros de la Révolution polonaise qui, en 1837, du

fond de la Sibérie, par un coup d’incroyable audace, entreprirent

d’armer le désert; vous étiez plus morts qu’eux le jour où ils

tombèrent sous le bâton, sous les coups de vos soldats en larmes et

désespérés.

Quel poignard dut percer vos cœurs lorsqu’en 1847, du gibet, Wisniowski

cria cette grande parole: «Aimez-vous et pardonnez.»

Ceux d’entre vous qui servaient en 1831 ont, auront toujours aux yeux

et au cœur une désolante image, de quoi gémir à jamais et se réveiller

dans leurs nuits. Ils se souviennent de Kronstadt, du solennel martyre

de l’armée polonaise, dans ce port si fréquenté, sous les yeux indignés

de tous les marins du monde. Plusieurs centaines de braves prisonniers

de guerre, et par capitulation, refusèrent d’abjurer la patrie et de se

faire Russes. Battus, guéris, rebattus quand leurs blessures se

fermaient, ils persévérèrent, invincibles, jusqu’à ce que les

charrettes les emportassent en lambeaux, chairs informes, hideuses, où

rien ne rappelait plus l’homme.

Quels sont vos sentiments secrets dans ces terribles épreuves? Nous ne

les ignorons pas.—Qu’il me soit permis de dire un fait:

Dans une guerre très récente, un de vos jeunes officiers, arrivant dans

une ville du pays envahi, se trouva logé chez une grande dame qui,

pleine de ressentiment contre les Russes et la Russie, le fit recevoir

par ses gens et refusa de le voir. A grand’peine il réussit à pénétrer

jusqu’à elle, et d’abord parla très haut. Elle, immuable, héroïque,

répondit comme eût répondu la Patrie même à l’ennemi... Le cœur du

jeune homme n’y tint pas, et, saisi d’admiration: «Madame, dit-il en se

jetant à ses pieds et versant des larmes, nous sommes plus malheureux

que vous;... et moi-même, que vous voyez, j’ai tous les miens en

Sibérie.»

Ainsi donc, vous avancez, muets, pâles, l’arme au bras, pour exécuter

malgré vous l’arrêt d’une fatalité ennemie. Vous avancez, tête basse,

sans regarder derrière vous ni devant vous. Derrière est la Sibérie,

peuplée de noblesse russe, le Caucase ou l’abattoir où l’on vous fait

massacrer. Et vous n’en allez pas moins.—Derrière est la révolution, à

laquelle vous sympathisez, la France et les idées françaises qui sont

votre substance même. Et vous n’en allez pas moins.

Ayez pitié de vous-mêmes... Et que risquez-vous enfin, sinon de mourir?

Mais ne mourez-vous pas déjà? Cette vie, n’est-ce pas une mort?

Plusieurs, dans cette situation désolante, essayent de se tromper

eux-mêmes. Ils s’efforcent d’être ambitieux pour la grandeur de la

Russie.

Distinguons, messieurs, distinguons. Ce mot a deux sens bien divers,

l’empire et la nation. Or, l’empire n’a pas fait un pas, je me charge

de le prouver, qui n’ait été un pas aussi dans l’anéantissement de

votre génie national, l’effacement de l’esprit slave qui était en vous.

La seule bonne définition du terrible gouvernement que vous subissez,

c’est: _la mort de la Russie_.

D’autres, sans chercher à se tromper, ferment les yeux, se livrent à la

fatalité; ils s’asseoient en plein scepticisme, se posent sur l’abîme

même: «Qui sait où est la raison? disent-ils. Nous sommes corrompus,

c’est vrai. L’Occident ne l’est pas moins... Jouissons, et puis

mourons.»

Oui, l’Occident est corrompu, mais dans les couches supérieures, les

seules que vous connaissez, bien plus que dans celles d’en bas. La

France a de plus cela, que, plus ou moins corrompue, elle garde

toujours une puissante virtualité de régénération morale par la force

des idées. La France vit de l’esprit, et elle y trouve d’inépuisables

ravivements, des retours et des renaissances. Ses abattements sont

grands. Le monde crie alors: «Elle est morte.» On le criait à Rosbach.

Et c’est justement de là, qu’éveillée d’une faible étincelle, elle

reprit force et chaleur, ranima ceux qui la croyaient éteinte, et,

transfigurée par l’esprit, devint le soleil du monde.

Cette force de régénération, elle est dans l’idée, qui se renouvelle.

Que serait-ce si un peuple qui perdrait son idée antique était sevré de

toute autre, isolé, tenu hors des communications vitales, si l’on

empêchait l’air d’arriver jusqu’à lui?

C’est le cas du peuple russe.

Sa vie était dans la commune, petite association patriarcale qui divise

la terre à ses membres, et leur en répartit la culture alternative.

Puissant lien entre les hommes. Maintenant l’homme est déraciné de la

terre et de la commune. Possesseur jadis de cette terre, serf, depuis

deux siècles attaché à elle, il se consolait en la croyant attachée à

lui.—Voilà qu’il n’en est plus qu’une dépendance mobile, un meuble

qu’on vend aux mines, aux fabriques.

Chose touchante, et qui arrache les larmes! Cette population vouée au

servage avait fait un effort de cœur pour l’assimiler aux sentiments de

la nature; le serf appelait le maître son _père_. Il était l’enfant du

seigneur, et le seigneur fils du tzar. Tout ce monde était suspendu à

l’idée de _paternité_. Là fut la foi russe et tout le cœur russe... Et

vous l’avez brisé, ce cœur!

Livrant le serf à vos agents, qui le réduisent au désespoir, il vous a

fallu appeler au secours contre ses révoltes la police impériale,

solliciter son extension dans tout l’empire, faire venir dans chaque

village l’homme pâle et malveillant qui menace le paysan et qui dénonce

le maître. Jadis, très dépendants sans doute dans vos rapports avec le

tzar, vous aviez du moins ce bonheur que ces rapports étaient rares;

maîtres chez vous, dès que l’hiver rompait les communications, la

tyrannie cessait pour vous. Huit mois par an, vous étiez rois. A

l’automne, vous fermiez la porte, et nul ne venait vous troubler.

Maintenant, partout sur vos terres, vous rencontrez l’homme sinistre,

l’œil trouble et louche, par où le tzar vous voit de Saint-Pétersbourg.

Un de mes amis, se trouvant dans un palais russe, au centre de la

Russie, loin des routes, assistait à un grand dîner que la dame de la

maison donnait à la nombreuse noblesse du voisinage. La salle du

banquet avait vue sur un grand parc, dont la principale allée

aboutissait en face de la croisée du milieu et de la place que la dame

occupait à table. Tout à coup elle se tait, devient immobile, ses yeux

se fixent... puis voilà qu’elle pâlit; elle est livide, tremblante...

Ses dents claquent... Elle est près de s’évanouir. Un personnage

militaire entre dans la salle; c’était le général de la gendarmerie

impériale qu’elle avait vu dans l’allée. Elle se croyait perdue. Il la

rassure heureusement. Un accident survenu dans ses équipages l’avait

arrêté, et il s’était détourné pour lui faire une visite.

Voilà comme vous vivez. Serrés entre deux terreurs, craignant d’en bas

les révoltés, d’en haut l’écrasante idole qui chaque jour pèse

davantage, vous vous réfugiez sous elle. Vous fuyez, où? malheureux! A

l’autel sanglant de Moloch.

Ce qu’il dévore, ce dieu terrible, ce ne sont pas seulement des

individus; ce sont les facultés, les puissances, les vitalités de la

Russie.

De 1812 à 1825, vous essayâtes l’activité publique. La doucereuse

paternité d’Alexandre se fit la confidente de votre philanthropie. Le

coup du 14 décembre effraya, serra les cœurs, les refoula dans

l’égoïsme. L’activité littéraire continua encore, au défaut de

l’activité publique; même dans cette sphère innocente, l’âme russe fut

poursuivie, la poésie tuée avec les poètes... Lermontoff? tué.

Griboiédoff? tué. Pouchkine? tué. Et de quelle tragique mort[7]!

Peu après 1840, finit votre littérature. Grand silence. Vous ne parlez

plus. Croyez-vous qu’on vous tienne quittes? Non, une carrière nouvelle

de persécutions s’est ouverte, plus profonde, plus terrible. Ce

despotisme, jusqu’ici extérieur, matériel, il veut pénétrer les âmes,

et s’inquiète de la foi.

«Vous obéissez, c’est bien. Comme Pologne et comme Russie, vous êtes

brisée, c’est bien... Il manque pourtant quelque chose, sans quoi je ne

veux pas du reste; c’est que vous me reconnaissiez comme règle de la

raison, comme arbitre de la foi, que vous honoriez en moi l’union des

deux puissances hors desquelles il n’y a rien. Si toutes deux sont en

moi, je suis complet, je suis Dieu.»

Ainsi dit Nabuchodonosor, il l’a fait proclamer par un de ses serfs

(janvier 1850); il a déclaré que Rome était finie, l’Église latine

réunie à l’Église grecque, seule catholique, universelle, que le tzar

était le seul pontife du monde.

Le grand-duc Michel l’avait dit, il y a vingt ans, en visitant

Saint-Pierre de Rome, au moment où le pape officiait: «Cela est beau,

cela est grand; mais combien cela sera plus beau quand nous officierons

ici!»

L’empereur a fait plus que de dire. Dès 1833, il a agi comme pape, par

la persécution atroce des Uniates (des Grecs réunis aux Latins). La

Pologne, écrasée politiquement, a fourni encore les victimes à cette

terrible exécution religieuse.

Que reste-t-il au nouveau Dieu, sinon de sévir contre la Russie, contre

les sectaires innombrables qui s’y cachent jusqu’ici sous la protection

des seigneurs? Ces infortunés déjà fournissent, année moyenne, cinq

cents condamnés à la Sibérie.

Ainsi va cette puissance de mort, brisant, dévorant. Si elle n’avait

rien à mettre dans ses mâchoires meurtrières, elle se mangerait

elle-même.—Vie politique? dévorée. Vie littéraire? dévorée. Elle en

veut maintenant à la vie religieuse, en Russie et en Europe. Elle

avance, gueule béante. Pourquoi la révolution lui est-elle intolérable?

L’organe du tzar l’a dit avec beaucoup de franchise: _parce que la

révolution française est une religion_.

La France ni la révolution ne sont point inquiètes et ne craignent

rien.—Qui doit craindre?—Vous surtout, messieurs. La machine par

laquelle cette puissance agit sur le monde, elle prend son point

d’appui en vous, elle pèse sur vous et vous écrase. Elle ne fait rien

au dehors, sans qu’elle ne le fasse au dedans.

Ce n’est pas un homme seulement, notez-le, c’est une machine. La mort

d’un individu (quoique sa violence personnelle ajoute à la pression),

sa mort, dis-je, ne suffira pas à relâcher la mécanique si

prodigieusement tendue.

Qui peut la desserrer, messieurs? Vous, plus que personne. Le tzar même

ne peut rien sans vous.

S’il a tendu la machine par la violence naturelle au pouvoir suprême,

par l’emploi des étrangers, ignorants de l’esprit russe,—vous aussi

vous l’avez tendue en aggravant le sort du serf, en rendant partout

nécessaire, pour contenir les révoltés, l’intervention de la puissance

impériale. Vous avez donné au trône du tzar ce poids nouveau,

effroyable, sous lequel craque la Russie.

Votre situation est forte encore, votre puissance énorme pour le bien

et pour le mal. Ce peuple, entre le tzar et vous, vous préférerait.

Affranchi, il est livré à une pire servitude, celle des bureaucrates

vendus, sans cœur ni honneur. Ce qu’il demande, c’est que, vous

associant au véritable élément russe, la commune, vous la protégiez et

contre le gouvernement et contre vos agents mêmes. La commune, sous

votre abri, s’essayera à la liberté. Écoutez les anciens, les

vieillards, respectez les coutumes; faites taire votre intendant devant

le starost et les patriarches du lieu. Écartez les gens d’affaires.

Rendez les redevances modérées, raisonnables; que l’_obrok_ (redevance

fixe), malheureusement moins répandu de nos jours dans la

Grande-Russie, devienne universel, remplace les corvées variables, et

soit librement consenti.

Le gouvernement local étant ainsi desserré, le gouvernement central

sera pour vous un protecteur moins nécessaire. Il vous sentira fort de

l’amour des vôtres, et il vous ménagera. Tout ira s’adoucissant par un

mouvement gradué, comme sont ceux de la nature.

La Russie, pour sa grandeur, n’a pas besoin de rester un monde dénaturé.

«_Revenez à la nature._»

Quand une fois on en sort, une énormité rend nécessaire, indispensable,

telle autre, non moins monstrueuse.

Pour ne donner qu’un exemple, votre cancer, la Pologne, demande le

Caucase pour écoulement. Et le cancer du Caucase demande sans cesse le

sang russe, le sang polonais.

«_Revenez à la nature._»

Détendez la rigueur atroce de votre police en la rendant inutile. Elle

le sera si le serf vous bénit.

Détendez la rigueur barbare de votre institution militaire. La forme y

a détruit le fonds. Elle n’en serait que plus guerrière, si elle

n’était tombée sous la pédantesque brutalité de la discipline allemande.

La Russie est conquérante, elle doit l’être, selon la nature, et sa

conquête est au Midi.

Consultez le moindre Russe; il n’y en a pas un qui se soucie de

l’Ouest. Ce qu’il rêve, c’est le soleil. C’est un peuple méridional de

race et d’esprit, qui se trouve malheureusement exilé au Nord.

Laissez-le, ce peuple grelottant, venir se chauffer au Midi, descendre

aux féconds steppes qui, bien cultivés un jour, vaudront mieux que la

Pologne et seront une Italie. La vraie pente de la Russie est vers la

mer Noire. Les hommes, comme les fleuves, y descendent d’eux-mêmes; et

toutes les fois qu’ils se rapprochent de ce paradis de Crimée, ils

croient retrouver la patrie.

Revenant à votre mission légitime et naturelle, la conquête du désert

méridional, vous terminerez sans regret une lutte dénaturée. Vous ferez

réparation à votre sœur, la Pologne. Vous l’aiderez à se dégager de

l’Allemagne, et la referez de vos mains. Elle vous réconciliera avec

Dieu et avec l’Europe, et vous rentrerez bénis dans la fraternité

humaine.

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Note 7:

Voy. _Des Idées révolutionnaires en Russie_, par Iscander,

1851.—J’ai déjà signalé à l’attention ce livre héroïque d’un grand

patriote russe.

II

Un libre penseur de la Frise, officier sorti de la garde russe, qui

nous a donné un livre piquant sur la tyrannie militaire qu’il avait vue

et subie, M. Harro-Harring, a pris cette épigraphe: _Aussi_ (je l’ai

osé), 1832.

Peu d’années auparavant, un Allemand, le lieutenant Mœrtens, sorti

aussi du service russe, auteur d’un petit volume sur les affaires

étrangères de la Russie, s’était retiré à Dresde. Qui ne l’eût cru en

sûreté au milieu de cette capitale, sous les yeux de l’Allemagne? Il a

disparu, cependant, sans laisser trace, et personne n’a pu dire ce

qu’il était devenu (1829).

On accuse le gouvernement russe, et il n’en est pas fâché: il spécule

sur la terreur.

Au moment où l’on apprit la révolution de Juillet, deux ingénieurs

français, très connus, très distingués, MM. L... et Cl..., étaient dans

un salon de Moscou. Le premier se tut; le second parla, loua la

révolution. Arrêté le même soir, il partait pour la Sibérie, si notre

ambassadeur n’eût été averti à temps et ne l’eût vivement réclamé.

Nul passeport ne doit rassurer l’étranger. Kotzebue avait un passeport

prussien fort en règle lorsqu’il fut enlevé à Saint-Pétersbourg et mené

d’une traite tout droit à Tobolsk. On avait voulu lui faire peur, et

l’événement prouva qu’on avait parfaitement réussi. Il se convertit

sans réserve, devint sincèrement bon Russe; si bien que l’empereur,

charmé de lui au retour, le fit directeur des théâtres de la capitale.

On sait que depuis cette époque sa plume, vendue à la Russie, trahit,

calomnia l’Allemagne.

Notre ami, M. Pernet, directeur de la _Revue indépendante_, avait aussi

un passeport lorsqu’il fut traîtreusement arrêté. On le laissa

librement voyager jusqu’à Moscou. Là, loin des yeux de l’Europe, loin

de l’ambassade française, on le saisit sans prétexte. Aucun des Russes

qu’il connaît n’ose réclamer pour lui. On le jette dans un bas cachot,

au niveau du fond des fossés, de sorte qu’à travers ses grilles il eût

toute la journée la vue et le bruit désolant des barbares exécutions

que l’on y faisait. On lui amenait là, sous les yeux, des serfs, que

l’obligeante police impériale se charge de bâtonner pour leurs maîtres.

Ces cris, ces plaintes douloureuses, ces coups de bâton sonnant sur les

os, les furieuses clameurs des bourreaux enragés à leur office, tout

cela lui composait un spectacle d’enfer qui lui brisait le cœur,

absorbait horriblement ses yeux, ses oreilles, et peu à peu son

cerveau. Attaché à cette grille sans pouvoir s’en séparer, en deux

jours il se sentait déjà devenir comme hébété; sa pensée lui

échappait... Mais que fut-ce donc encore quand on amena, demi-nues,

deux jeunes filles de vingt ans, que leur maîtresse, une mégère,

faisait cruellement flageller? C’étaient deux pauvres ouvrières en

modes qui, ne se croyant pas serves, avaient reçu leurs amants en

l’absence de la maîtresse. Elle les fit déchirer de verges. Elles

criaient grâce et se tordaient... A voir ces corps de femmes en sang et

les nerfs à nu, notre compatriote était près de défaillir. Enfin, on ne

s’arrêta que quand une des jeunes filles tomba et qu’on vit qu’elle

allait mourir... Pernet se mourait lui-même.

Tout ceci, était-ce un hasard? Il faut ne pas connaître la Russie pour

le croire. On voulait briser le Français, lui donner une forte et

durable impression de terreur. L’étranger, en effet, a sujet de

réfléchir quand il voit que du libre au serf la distance est si petite,

que le moindre homme de police arrête le libre et le fait battre. Ces

modistes n’étaient point serves; elles étaient probablement Françaises;

les modistes le sont toutes.

Deux Allemands, sortant de Russie et mettant le pied sur un bâtiment

anglais, se jettent dans les bras l’un de l’autre: «Ah! mon ami!

s’écrie l’un d’eux, nous pouvons donc respirer!»

Je ne sais si tous ceux qui partent de Russie peuvent ainsi se

féliciter. La plupart y laissent une partie considérable d’eux-mêmes.

Ceux qui y ont vécu quelque temps n’en parlent guère qu’avec beaucoup

de prudence, soit qu’ils gardent un reste de terreur qui ne les quitte

jamais, soit qu’ils se soient assimilés à cet étrange pays, _russifiés_

pour ainsi dire. Ils ne nient point ce qu’il y a en Russie d’odieux ou

de dénaturé: ils l’avouent, mais sans le blâmer. Ainsi, leur sens

moral, affaibli et énervé, n’est plus celui des autres hommes. Ils sont

devenus incapables d’un jugement ferme et sérieux.

La Russie, outre ses terreurs, a une puissance d’énervation

considérable. Cette vie d’étuves et de bains chauds, ces maisons

chauffées nuit et jour, les molles habitudes des pays d’esclaves, tout

relâche la fibre morale. Le cœur, blessé d’abord des côtés barbares de

l’esclavage, apprend à se taire; les côtés sensuels prévalent. Tel qui

fut révolté d’abord excuse ensuite, et finit en lui-même par trouver

cela très doux.

Un écrivain qui a passé vingt ans en Russie décrit le saisissement

qu’il eut au premier jour où il entendit battre des femmes. Leurs

voix navrantes et déchirantes arrivaient à son oreille avec toute

espèce de plaintes enfantines, d’une naïveté douloureuse, tous les

mots caressants par lesquels la victime espère adoucir le bourreau.

La fille: «Grâce! pitié! pas aujourd’hui! je suis malade!

épargnez-moi!»—La femme: «Grâce! je suis enceinte!... Ah! mon ami!

doucement!... Vous allez tuer deux personnes!» Enfin, tout ce que la

douleur et la peur peuvent inspirer de touchant. Il fondit en larmes.

La princesse, maîtresse de la maison, qui le surprit dans cet état et

qui ne pouvait le comprendre, lui dit: «Ce qui vous trouble tant,

c’est vous qui en êtes la cause. Vous avez dit aimer les fraises;

j’ai envoyé ces filles au bois, et elles se sont oubliées à danser

dans le village.» C’était par bonté, par suite d’une attention pour

l’étranger, qu’elle faisait fustiger ses quatre-vingts domestiques.

Les femmes sont, en Russie, beaucoup plus nombreuses que les hommes;

l’armée fait une horrible consommation de ceux-ci. Elles travaillent

peu aux champs, peu à la maison. Une domesticité oisive, avilie, est le

lot d’une infinité de femmes. Une dame russe me disait: «Sur une petite

terre de cent cinquante paysans, que je ne visite jamais, j’ai

_quarante femmes de chambre_ qui ne font exactement rien.» Elles sont

comptées pour si peu, que les banques n’avancent d’argent que pour des

serfs mâles; les femelles sont par-dessus le marché.

L’avilissement des femmes, toujours à discrétion, est une des choses

qui mettent très bas la Russie. La famille russe est moins garantie que

celle du nègre. Du maître aux serves, la couleur est la même, et les

mélanges se font sans qu’une nuance accusatrice révèle la vraie

paternité. De là, des effets hideux qu’on voit beaucoup moins dans nos

colonies. Le maître fait servir ses frères, abuse de ses sœurs, souvent

de ses filles. Et quand nous disons le maître, il faut entendre par là

moins le seigneur que le vrai maître, l’intendant, l’agent brutal qui,

dans une terre éloignée, sans contrôle ni surveillance, sans respect

humain, violente à son plaisir cette population infortunée.

Quoi qu’on se plaise à dire sur l’insensibilité des serfs, nous n’en

croyons pas moins que cette profanation continuelle de la famille est

l’un des martyres de l’âme russe. Nul homme n’est si dégradé qu’il ne

souffre de doute amer, ne sachant pas si les enfants qu’il embrasse

sont à lui. Il n’y a nulle race, nul pays, d’ailleurs, où la

paternité soit plus tendre. Sous l’outrage ils baissent la tête. Mais

comment s’en étonner? les révoltes sont isolées, sans espoir

d’affranchissement; ils n’en viennent là qu’en acceptant la certitude

de mourir sous le bâton. L’homme naît prisonnier en Russie, captif

par la nature même avant de l’être par l’homme. Les villages, à

grandes distances, communiquent peu, séparés par les forêts, les

marais, et la plus grande partie de l’année, par d’infranchissables

fondrières. Là ils sont nés, là ils meurent sous la main de fer du

destin. Mais ils n’en ont pas moins un cœur, et ce cœur est d’autant

plus attendri pour la famille, que tout le reste est si dur! et le

pouvoir, et le ciel.

On frémit de songer avec quelle facilité barbare on brise ces chers

liens. Ce qui nous semble révolter le plus la nature, les enlèvements

d’enfants, sont ordinaires en Russie. Personne ne s’en étonne.

L’empereur en donne l’exemple. Il a pratiqué et pratique

d’épouvantables razzias d’enfants. Après la révolution, c’étaient des

enfants polonais qu’on enlevait sous prétexte de les élever dans le

rite grec. Les mères poursuivaient les voitures et se faisaient écraser

aux pieds des chevaux. Plus tard, et aujourd’hui encore, il enlève les

enfants des juifs à six ans, pour les préparer, dit-on, à la vie

militaire. Les pauvres petits durement menés, qui, pour bonnes et

nourrices, n’ont que les Cosaques, meurent tout le long du chemin.

N’importe, les conducteurs n’en amènent pas moins le nombre indiqué;

ils suppléent les morts en volant les enfants des paysans russes.

Les seigneurs prennent les enfants, non seulement pour le plaisir, mais

parfois par spéculation. Citons celui qui, dans ses terres, formait des

petits danseurs qu’il exposait aux théâtres de Moscou et qu’il vendait

à grand prix aux seigneurs qui font jouer l’opéra dans leurs châteaux.

Légendes démocratiques du Nord · 第 7 / 18 段