Allemands bâtards qui écrasent la Russie? La plupart d’entre vous,
messieurs, si on leur ouvrait le cœur, qu’y trouverait-on, sinon la
révolution, la foi du 14 décembre, l’impérissable étincelle de Pestel
et de Ryleïeff? Désolante fatalité, d’aller à travers l’Europe
combattant ou condamnant les complices de vos pensées, les martyrs de
votre foi, ceux dont vous enviez la mort!
Vous admiriez ces Hongrois que brisa en 1849 l’intervention russe. Les
supplices qui suivirent, les outrages exécrables qu’ont subis des
femmes héroïques vous les ressentez comme nous.
Vous admiriez ces héros de la Révolution polonaise qui, en 1837, du
fond de la Sibérie, par un coup d’incroyable audace, entreprirent
d’armer le désert; vous étiez plus morts qu’eux le jour où ils
tombèrent sous le bâton, sous les coups de vos soldats en larmes et
désespérés.
Quel poignard dut percer vos cœurs lorsqu’en 1847, du gibet, Wisniowski
cria cette grande parole: «Aimez-vous et pardonnez.»
Ceux d’entre vous qui servaient en 1831 ont, auront toujours aux yeux
et au cœur une désolante image, de quoi gémir à jamais et se réveiller
dans leurs nuits. Ils se souviennent de Kronstadt, du solennel martyre
de l’armée polonaise, dans ce port si fréquenté, sous les yeux indignés
de tous les marins du monde. Plusieurs centaines de braves prisonniers
de guerre, et par capitulation, refusèrent d’abjurer la patrie et de se
faire Russes. Battus, guéris, rebattus quand leurs blessures se
fermaient, ils persévérèrent, invincibles, jusqu’à ce que les
charrettes les emportassent en lambeaux, chairs informes, hideuses, où
rien ne rappelait plus l’homme.
Quels sont vos sentiments secrets dans ces terribles épreuves? Nous ne
les ignorons pas.—Qu’il me soit permis de dire un fait:
Dans une guerre très récente, un de vos jeunes officiers, arrivant dans
une ville du pays envahi, se trouva logé chez une grande dame qui,
pleine de ressentiment contre les Russes et la Russie, le fit recevoir
par ses gens et refusa de le voir. A grand’peine il réussit à pénétrer
jusqu’à elle, et d’abord parla très haut. Elle, immuable, héroïque,
répondit comme eût répondu la Patrie même à l’ennemi... Le cœur du
jeune homme n’y tint pas, et, saisi d’admiration: «Madame, dit-il en se
jetant à ses pieds et versant des larmes, nous sommes plus malheureux
que vous;... et moi-même, que vous voyez, j’ai tous les miens en
Sibérie.»
Ainsi donc, vous avancez, muets, pâles, l’arme au bras, pour exécuter
malgré vous l’arrêt d’une fatalité ennemie. Vous avancez, tête basse,
sans regarder derrière vous ni devant vous. Derrière est la Sibérie,
peuplée de noblesse russe, le Caucase ou l’abattoir où l’on vous fait
massacrer. Et vous n’en allez pas moins.—Derrière est la révolution, à
laquelle vous sympathisez, la France et les idées françaises qui sont
votre substance même. Et vous n’en allez pas moins.
Ayez pitié de vous-mêmes... Et que risquez-vous enfin, sinon de mourir?
Mais ne mourez-vous pas déjà? Cette vie, n’est-ce pas une mort?
Plusieurs, dans cette situation désolante, essayent de se tromper
eux-mêmes. Ils s’efforcent d’être ambitieux pour la grandeur de la
Russie.
Distinguons, messieurs, distinguons. Ce mot a deux sens bien divers,
l’empire et la nation. Or, l’empire n’a pas fait un pas, je me charge
de le prouver, qui n’ait été un pas aussi dans l’anéantissement de
votre génie national, l’effacement de l’esprit slave qui était en vous.
La seule bonne définition du terrible gouvernement que vous subissez,
c’est: _la mort de la Russie_.
D’autres, sans chercher à se tromper, ferment les yeux, se livrent à la
fatalité; ils s’asseoient en plein scepticisme, se posent sur l’abîme
même: «Qui sait où est la raison? disent-ils. Nous sommes corrompus,
c’est vrai. L’Occident ne l’est pas moins... Jouissons, et puis
mourons.»
Oui, l’Occident est corrompu, mais dans les couches supérieures, les
seules que vous connaissez, bien plus que dans celles d’en bas. La
France a de plus cela, que, plus ou moins corrompue, elle garde
toujours une puissante virtualité de régénération morale par la force
des idées. La France vit de l’esprit, et elle y trouve d’inépuisables
ravivements, des retours et des renaissances. Ses abattements sont
grands. Le monde crie alors: «Elle est morte.» On le criait à Rosbach.
Et c’est justement de là, qu’éveillée d’une faible étincelle, elle
reprit force et chaleur, ranima ceux qui la croyaient éteinte, et,
transfigurée par l’esprit, devint le soleil du monde.
Cette force de régénération, elle est dans l’idée, qui se renouvelle.
Que serait-ce si un peuple qui perdrait son idée antique était sevré de
toute autre, isolé, tenu hors des communications vitales, si l’on
empêchait l’air d’arriver jusqu’à lui?
C’est le cas du peuple russe.
Sa vie était dans la commune, petite association patriarcale qui divise
la terre à ses membres, et leur en répartit la culture alternative.
Puissant lien entre les hommes. Maintenant l’homme est déraciné de la
terre et de la commune. Possesseur jadis de cette terre, serf, depuis
deux siècles attaché à elle, il se consolait en la croyant attachée à
lui.—Voilà qu’il n’en est plus qu’une dépendance mobile, un meuble
qu’on vend aux mines, aux fabriques.
Chose touchante, et qui arrache les larmes! Cette population vouée au
servage avait fait un effort de cœur pour l’assimiler aux sentiments de
la nature; le serf appelait le maître son _père_. Il était l’enfant du
seigneur, et le seigneur fils du tzar. Tout ce monde était suspendu à
l’idée de _paternité_. Là fut la foi russe et tout le cœur russe... Et
vous l’avez brisé, ce cœur!
Livrant le serf à vos agents, qui le réduisent au désespoir, il vous a
fallu appeler au secours contre ses révoltes la police impériale,
solliciter son extension dans tout l’empire, faire venir dans chaque
village l’homme pâle et malveillant qui menace le paysan et qui dénonce
le maître. Jadis, très dépendants sans doute dans vos rapports avec le
tzar, vous aviez du moins ce bonheur que ces rapports étaient rares;
maîtres chez vous, dès que l’hiver rompait les communications, la
tyrannie cessait pour vous. Huit mois par an, vous étiez rois. A
l’automne, vous fermiez la porte, et nul ne venait vous troubler.
Maintenant, partout sur vos terres, vous rencontrez l’homme sinistre,
l’œil trouble et louche, par où le tzar vous voit de Saint-Pétersbourg.
Un de mes amis, se trouvant dans un palais russe, au centre de la
Russie, loin des routes, assistait à un grand dîner que la dame de la
maison donnait à la nombreuse noblesse du voisinage. La salle du
banquet avait vue sur un grand parc, dont la principale allée
aboutissait en face de la croisée du milieu et de la place que la dame
occupait à table. Tout à coup elle se tait, devient immobile, ses yeux
se fixent... puis voilà qu’elle pâlit; elle est livide, tremblante...
Ses dents claquent... Elle est près de s’évanouir. Un personnage
militaire entre dans la salle; c’était le général de la gendarmerie
impériale qu’elle avait vu dans l’allée. Elle se croyait perdue. Il la
rassure heureusement. Un accident survenu dans ses équipages l’avait
arrêté, et il s’était détourné pour lui faire une visite.
Voilà comme vous vivez. Serrés entre deux terreurs, craignant d’en bas
les révoltés, d’en haut l’écrasante idole qui chaque jour pèse
davantage, vous vous réfugiez sous elle. Vous fuyez, où? malheureux! A
l’autel sanglant de Moloch.
Ce qu’il dévore, ce dieu terrible, ce ne sont pas seulement des
individus; ce sont les facultés, les puissances, les vitalités de la
Russie.
De 1812 à 1825, vous essayâtes l’activité publique. La doucereuse
paternité d’Alexandre se fit la confidente de votre philanthropie. Le
coup du 14 décembre effraya, serra les cœurs, les refoula dans
l’égoïsme. L’activité littéraire continua encore, au défaut de
l’activité publique; même dans cette sphère innocente, l’âme russe fut
poursuivie, la poésie tuée avec les poètes... Lermontoff? tué.
Griboiédoff? tué. Pouchkine? tué. Et de quelle tragique mort[7]!
Peu après 1840, finit votre littérature. Grand silence. Vous ne parlez
plus. Croyez-vous qu’on vous tienne quittes? Non, une carrière nouvelle
de persécutions s’est ouverte, plus profonde, plus terrible. Ce
despotisme, jusqu’ici extérieur, matériel, il veut pénétrer les âmes,
et s’inquiète de la foi.
«Vous obéissez, c’est bien. Comme Pologne et comme Russie, vous êtes
brisée, c’est bien... Il manque pourtant quelque chose, sans quoi je ne
veux pas du reste; c’est que vous me reconnaissiez comme règle de la
raison, comme arbitre de la foi, que vous honoriez en moi l’union des
deux puissances hors desquelles il n’y a rien. Si toutes deux sont en
moi, je suis complet, je suis Dieu.»
Ainsi dit Nabuchodonosor, il l’a fait proclamer par un de ses serfs
(janvier 1850); il a déclaré que Rome était finie, l’Église latine
réunie à l’Église grecque, seule catholique, universelle, que le tzar
était le seul pontife du monde.
Le grand-duc Michel l’avait dit, il y a vingt ans, en visitant
Saint-Pierre de Rome, au moment où le pape officiait: «Cela est beau,
cela est grand; mais combien cela sera plus beau quand nous officierons
ici!»
L’empereur a fait plus que de dire. Dès 1833, il a agi comme pape, par
la persécution atroce des Uniates (des Grecs réunis aux Latins). La
Pologne, écrasée politiquement, a fourni encore les victimes à cette
terrible exécution religieuse.
Que reste-t-il au nouveau Dieu, sinon de sévir contre la Russie, contre
les sectaires innombrables qui s’y cachent jusqu’ici sous la protection
des seigneurs? Ces infortunés déjà fournissent, année moyenne, cinq
cents condamnés à la Sibérie.
Ainsi va cette puissance de mort, brisant, dévorant. Si elle n’avait
rien à mettre dans ses mâchoires meurtrières, elle se mangerait
elle-même.—Vie politique? dévorée. Vie littéraire? dévorée. Elle en
veut maintenant à la vie religieuse, en Russie et en Europe. Elle
avance, gueule béante. Pourquoi la révolution lui est-elle intolérable?
L’organe du tzar l’a dit avec beaucoup de franchise: _parce que la
révolution française est une religion_.
La France ni la révolution ne sont point inquiètes et ne craignent
rien.—Qui doit craindre?—Vous surtout, messieurs. La machine par
laquelle cette puissance agit sur le monde, elle prend son point
d’appui en vous, elle pèse sur vous et vous écrase. Elle ne fait rien
au dehors, sans qu’elle ne le fasse au dedans.
Ce n’est pas un homme seulement, notez-le, c’est une machine. La mort
d’un individu (quoique sa violence personnelle ajoute à la pression),
sa mort, dis-je, ne suffira pas à relâcher la mécanique si
prodigieusement tendue.
Qui peut la desserrer, messieurs? Vous, plus que personne. Le tzar même
ne peut rien sans vous.
S’il a tendu la machine par la violence naturelle au pouvoir suprême,
par l’emploi des étrangers, ignorants de l’esprit russe,—vous aussi
vous l’avez tendue en aggravant le sort du serf, en rendant partout
nécessaire, pour contenir les révoltés, l’intervention de la puissance
impériale. Vous avez donné au trône du tzar ce poids nouveau,
effroyable, sous lequel craque la Russie.
Votre situation est forte encore, votre puissance énorme pour le bien
et pour le mal. Ce peuple, entre le tzar et vous, vous préférerait.
Affranchi, il est livré à une pire servitude, celle des bureaucrates
vendus, sans cœur ni honneur. Ce qu’il demande, c’est que, vous
associant au véritable élément russe, la commune, vous la protégiez et
contre le gouvernement et contre vos agents mêmes. La commune, sous
votre abri, s’essayera à la liberté. Écoutez les anciens, les
vieillards, respectez les coutumes; faites taire votre intendant devant
le starost et les patriarches du lieu. Écartez les gens d’affaires.
Rendez les redevances modérées, raisonnables; que l’_obrok_ (redevance
fixe), malheureusement moins répandu de nos jours dans la
Grande-Russie, devienne universel, remplace les corvées variables, et
soit librement consenti.
Le gouvernement local étant ainsi desserré, le gouvernement central
sera pour vous un protecteur moins nécessaire. Il vous sentira fort de
l’amour des vôtres, et il vous ménagera. Tout ira s’adoucissant par un
mouvement gradué, comme sont ceux de la nature.
La Russie, pour sa grandeur, n’a pas besoin de rester un monde dénaturé.
«_Revenez à la nature._»
Quand une fois on en sort, une énormité rend nécessaire, indispensable,
telle autre, non moins monstrueuse.
Pour ne donner qu’un exemple, votre cancer, la Pologne, demande le
Caucase pour écoulement. Et le cancer du Caucase demande sans cesse le
sang russe, le sang polonais.
«_Revenez à la nature._»
Détendez la rigueur atroce de votre police en la rendant inutile. Elle
le sera si le serf vous bénit.
Détendez la rigueur barbare de votre institution militaire. La forme y
a détruit le fonds. Elle n’en serait que plus guerrière, si elle
n’était tombée sous la pédantesque brutalité de la discipline allemande.
La Russie est conquérante, elle doit l’être, selon la nature, et sa
conquête est au Midi.
Consultez le moindre Russe; il n’y en a pas un qui se soucie de
l’Ouest. Ce qu’il rêve, c’est le soleil. C’est un peuple méridional de
race et d’esprit, qui se trouve malheureusement exilé au Nord.
Laissez-le, ce peuple grelottant, venir se chauffer au Midi, descendre
aux féconds steppes qui, bien cultivés un jour, vaudront mieux que la
Pologne et seront une Italie. La vraie pente de la Russie est vers la
mer Noire. Les hommes, comme les fleuves, y descendent d’eux-mêmes; et
toutes les fois qu’ils se rapprochent de ce paradis de Crimée, ils
croient retrouver la patrie.
Revenant à votre mission légitime et naturelle, la conquête du désert
méridional, vous terminerez sans regret une lutte dénaturée. Vous ferez
réparation à votre sœur, la Pologne. Vous l’aiderez à se dégager de
l’Allemagne, et la referez de vos mains. Elle vous réconciliera avec
Dieu et avec l’Europe, et vous rentrerez bénis dans la fraternité
humaine.
-----
Note 7:
Voy. _Des Idées révolutionnaires en Russie_, par Iscander,
1851.—J’ai déjà signalé à l’attention ce livre héroïque d’un grand
patriote russe.
II
Un libre penseur de la Frise, officier sorti de la garde russe, qui
nous a donné un livre piquant sur la tyrannie militaire qu’il avait vue
et subie, M. Harro-Harring, a pris cette épigraphe: _Aussi_ (je l’ai
osé), 1832.
Peu d’années auparavant, un Allemand, le lieutenant Mœrtens, sorti
aussi du service russe, auteur d’un petit volume sur les affaires
étrangères de la Russie, s’était retiré à Dresde. Qui ne l’eût cru en
sûreté au milieu de cette capitale, sous les yeux de l’Allemagne? Il a
disparu, cependant, sans laisser trace, et personne n’a pu dire ce
qu’il était devenu (1829).
On accuse le gouvernement russe, et il n’en est pas fâché: il spécule
sur la terreur.
Au moment où l’on apprit la révolution de Juillet, deux ingénieurs
français, très connus, très distingués, MM. L... et Cl..., étaient dans
un salon de Moscou. Le premier se tut; le second parla, loua la
révolution. Arrêté le même soir, il partait pour la Sibérie, si notre
ambassadeur n’eût été averti à temps et ne l’eût vivement réclamé.
Nul passeport ne doit rassurer l’étranger. Kotzebue avait un passeport
prussien fort en règle lorsqu’il fut enlevé à Saint-Pétersbourg et mené
d’une traite tout droit à Tobolsk. On avait voulu lui faire peur, et
l’événement prouva qu’on avait parfaitement réussi. Il se convertit
sans réserve, devint sincèrement bon Russe; si bien que l’empereur,
charmé de lui au retour, le fit directeur des théâtres de la capitale.
On sait que depuis cette époque sa plume, vendue à la Russie, trahit,
calomnia l’Allemagne.
Notre ami, M. Pernet, directeur de la _Revue indépendante_, avait aussi
un passeport lorsqu’il fut traîtreusement arrêté. On le laissa
librement voyager jusqu’à Moscou. Là, loin des yeux de l’Europe, loin
de l’ambassade française, on le saisit sans prétexte. Aucun des Russes
qu’il connaît n’ose réclamer pour lui. On le jette dans un bas cachot,
au niveau du fond des fossés, de sorte qu’à travers ses grilles il eût
toute la journée la vue et le bruit désolant des barbares exécutions
que l’on y faisait. On lui amenait là, sous les yeux, des serfs, que
l’obligeante police impériale se charge de bâtonner pour leurs maîtres.
Ces cris, ces plaintes douloureuses, ces coups de bâton sonnant sur les
os, les furieuses clameurs des bourreaux enragés à leur office, tout
cela lui composait un spectacle d’enfer qui lui brisait le cœur,
absorbait horriblement ses yeux, ses oreilles, et peu à peu son
cerveau. Attaché à cette grille sans pouvoir s’en séparer, en deux
jours il se sentait déjà devenir comme hébété; sa pensée lui
échappait... Mais que fut-ce donc encore quand on amena, demi-nues,
deux jeunes filles de vingt ans, que leur maîtresse, une mégère,
faisait cruellement flageller? C’étaient deux pauvres ouvrières en
modes qui, ne se croyant pas serves, avaient reçu leurs amants en
l’absence de la maîtresse. Elle les fit déchirer de verges. Elles
criaient grâce et se tordaient... A voir ces corps de femmes en sang et
les nerfs à nu, notre compatriote était près de défaillir. Enfin, on ne
s’arrêta que quand une des jeunes filles tomba et qu’on vit qu’elle
allait mourir... Pernet se mourait lui-même.
Tout ceci, était-ce un hasard? Il faut ne pas connaître la Russie pour
le croire. On voulait briser le Français, lui donner une forte et
durable impression de terreur. L’étranger, en effet, a sujet de
réfléchir quand il voit que du libre au serf la distance est si petite,
que le moindre homme de police arrête le libre et le fait battre. Ces
modistes n’étaient point serves; elles étaient probablement Françaises;
les modistes le sont toutes.
Deux Allemands, sortant de Russie et mettant le pied sur un bâtiment
anglais, se jettent dans les bras l’un de l’autre: «Ah! mon ami!
s’écrie l’un d’eux, nous pouvons donc respirer!»
Je ne sais si tous ceux qui partent de Russie peuvent ainsi se
féliciter. La plupart y laissent une partie considérable d’eux-mêmes.
Ceux qui y ont vécu quelque temps n’en parlent guère qu’avec beaucoup
de prudence, soit qu’ils gardent un reste de terreur qui ne les quitte
jamais, soit qu’ils se soient assimilés à cet étrange pays, _russifiés_
pour ainsi dire. Ils ne nient point ce qu’il y a en Russie d’odieux ou
de dénaturé: ils l’avouent, mais sans le blâmer. Ainsi, leur sens
moral, affaibli et énervé, n’est plus celui des autres hommes. Ils sont
devenus incapables d’un jugement ferme et sérieux.
La Russie, outre ses terreurs, a une puissance d’énervation
considérable. Cette vie d’étuves et de bains chauds, ces maisons
chauffées nuit et jour, les molles habitudes des pays d’esclaves, tout
relâche la fibre morale. Le cœur, blessé d’abord des côtés barbares de
l’esclavage, apprend à se taire; les côtés sensuels prévalent. Tel qui
fut révolté d’abord excuse ensuite, et finit en lui-même par trouver
cela très doux.
Un écrivain qui a passé vingt ans en Russie décrit le saisissement
qu’il eut au premier jour où il entendit battre des femmes. Leurs
voix navrantes et déchirantes arrivaient à son oreille avec toute
espèce de plaintes enfantines, d’une naïveté douloureuse, tous les
mots caressants par lesquels la victime espère adoucir le bourreau.
La fille: «Grâce! pitié! pas aujourd’hui! je suis malade!
épargnez-moi!»—La femme: «Grâce! je suis enceinte!... Ah! mon ami!
doucement!... Vous allez tuer deux personnes!» Enfin, tout ce que la
douleur et la peur peuvent inspirer de touchant. Il fondit en larmes.
La princesse, maîtresse de la maison, qui le surprit dans cet état et
qui ne pouvait le comprendre, lui dit: «Ce qui vous trouble tant,
c’est vous qui en êtes la cause. Vous avez dit aimer les fraises;
j’ai envoyé ces filles au bois, et elles se sont oubliées à danser
dans le village.» C’était par bonté, par suite d’une attention pour
l’étranger, qu’elle faisait fustiger ses quatre-vingts domestiques.
Les femmes sont, en Russie, beaucoup plus nombreuses que les hommes;
l’armée fait une horrible consommation de ceux-ci. Elles travaillent
peu aux champs, peu à la maison. Une domesticité oisive, avilie, est le
lot d’une infinité de femmes. Une dame russe me disait: «Sur une petite
terre de cent cinquante paysans, que je ne visite jamais, j’ai
_quarante femmes de chambre_ qui ne font exactement rien.» Elles sont
comptées pour si peu, que les banques n’avancent d’argent que pour des
serfs mâles; les femelles sont par-dessus le marché.
L’avilissement des femmes, toujours à discrétion, est une des choses
qui mettent très bas la Russie. La famille russe est moins garantie que
celle du nègre. Du maître aux serves, la couleur est la même, et les
mélanges se font sans qu’une nuance accusatrice révèle la vraie
paternité. De là, des effets hideux qu’on voit beaucoup moins dans nos
colonies. Le maître fait servir ses frères, abuse de ses sœurs, souvent
de ses filles. Et quand nous disons le maître, il faut entendre par là
moins le seigneur que le vrai maître, l’intendant, l’agent brutal qui,
dans une terre éloignée, sans contrôle ni surveillance, sans respect
humain, violente à son plaisir cette population infortunée.
Quoi qu’on se plaise à dire sur l’insensibilité des serfs, nous n’en
croyons pas moins que cette profanation continuelle de la famille est
l’un des martyres de l’âme russe. Nul homme n’est si dégradé qu’il ne
souffre de doute amer, ne sachant pas si les enfants qu’il embrasse
sont à lui. Il n’y a nulle race, nul pays, d’ailleurs, où la
paternité soit plus tendre. Sous l’outrage ils baissent la tête. Mais
comment s’en étonner? les révoltes sont isolées, sans espoir
d’affranchissement; ils n’en viennent là qu’en acceptant la certitude
de mourir sous le bâton. L’homme naît prisonnier en Russie, captif
par la nature même avant de l’être par l’homme. Les villages, à
grandes distances, communiquent peu, séparés par les forêts, les
marais, et la plus grande partie de l’année, par d’infranchissables
fondrières. Là ils sont nés, là ils meurent sous la main de fer du
destin. Mais ils n’en ont pas moins un cœur, et ce cœur est d’autant
plus attendri pour la famille, que tout le reste est si dur! et le
pouvoir, et le ciel.
On frémit de songer avec quelle facilité barbare on brise ces chers
liens. Ce qui nous semble révolter le plus la nature, les enlèvements
d’enfants, sont ordinaires en Russie. Personne ne s’en étonne.
L’empereur en donne l’exemple. Il a pratiqué et pratique
d’épouvantables razzias d’enfants. Après la révolution, c’étaient des
enfants polonais qu’on enlevait sous prétexte de les élever dans le
rite grec. Les mères poursuivaient les voitures et se faisaient écraser
aux pieds des chevaux. Plus tard, et aujourd’hui encore, il enlève les
enfants des juifs à six ans, pour les préparer, dit-on, à la vie
militaire. Les pauvres petits durement menés, qui, pour bonnes et
nourrices, n’ont que les Cosaques, meurent tout le long du chemin.
N’importe, les conducteurs n’en amènent pas moins le nombre indiqué;
ils suppléent les morts en volant les enfants des paysans russes.
Les seigneurs prennent les enfants, non seulement pour le plaisir, mais
parfois par spéculation. Citons celui qui, dans ses terres, formait des
petits danseurs qu’il exposait aux théâtres de Moscou et qu’il vendait
à grand prix aux seigneurs qui font jouer l’opéra dans leurs châteaux.