n’essayant plus de résister et laissant tomber son arme inutile, aurait
désespéré de tout, et laissé échapper ce mot: _Finis Poloniæ_.
C’était parole de mourant, parole vraie, disait-on, de ces mots qui
s’arrachent quand l’homme, dégagé de tout, n’écoute plus que la vérité.
Le héros de la Pologne, celui dont le cœur fut la Pologne elle-même
avouait qu’elle était finie, l’abandonnait au destin, la léguait à son
vainqueur.
Kosciuszko resta deux ans aux prisons des Russes, puis longtemps en
Amérique, et ignora tout. La tradition mensongère eut le temps de se
répandre et de s’affermir. En 1803, elle fut reproduite encore dans une
histoire par M. de Ségur, l’ancien courtisan de Catherine, l’aimable
poète qui fit l’épitaphe de son chien. Alors seulement Kosciuszko
réclama avec force, avec indignation, contre ce mensonge.
Comment, en effet, supposer que ce grand homme, qui était la modestie
même, aurait dit cette parole orgueilleuse que, «lui mort, tout était
mort, et la Pologne finie!»
Un tel mot, indigne dans la bouche de tout Polonais, eût été, dans
celle de l’homme à qui la Pologne avait remis ses destinées, un crime,
une trahison.
Cette réclamation, si juste, passa presque inaperçue ou fut étouffée.
Toute la littérature (qui n’est que copie, routine et redites) répète
encore invariablement le mot d’invention russe: _Finis Poloniæ_.
Voici en réalité comment les choses se passèrent. Kosciuszko avait reçu
plus de coups qu’il n’en faut pour tuer un homme; le dernier l’assomma,
il ne souffla mot. Il resta vingt-quatre heures sans connaissance, sans
pouls et sans parole. Les Cosaques l’environnaient et se désespéraient
de l’avoir tué. Ils savaient parfaitement des paysans polonais que
c’était le père du peuple. On ne parlait que de sa simplicité héroïque
et de son amour des pauvres. Tous les Russes commençaient à le regarder
comme un saint.
Catherine, humaine ou inhumaine, au gré de sa politique, ordonna deux
choses: à Souwarow de donner aux Polonais une leçon sanglante, et il en
résulta le massacre de Varsovie, où dix mille hommes, femmes et enfants
furent égorgés pêle-mêle; mais en même temps elle ordonna à Fersen
d’avoir les plus grands égards pour Kosciuszko. La sensible Catherine,
le fit venir tout près d’elle, pour le mieux soigner; on ne tarissait
pas en éloges de son humanité; on appelait Kosciuszko le favori de
l’impératrice. Tout le monde y était trompé, au point que certains
Polonais s’adressèrent à Kosciuszko pour qu’il obtînt leur liberté!...
Quoi qu’il en fût de cette bienveillance apparente ou réelle, il ne se
rétablissait point. Le sang qu’il perdait toujours le tenait dans une
extrême faiblesse; une de ses jambes avait perdu le mouvement, et ses
facultés intellectuelles étaient comme paralysées. Il a dit jusqu’à la
mort qu’il regrettait d’avoir été si mal soigné des chirurgiens russes.
Faut-il croire qu’il n’y eût aucun homme habile dans ce grand empire?
ou bien que les gens habiles, ne sachant trop la pensée réelle de leur
maîtresse, n’osèrent guérir Kosciuszko?
Au bout de plus de deux ans de captivité, Kosciuszko, toujours
saignant, la tête entourée de bandages, voit entrer tout à coup une
espèce de Tartare, petit, fort laid et sans nez.
C’était le nouvel empereur, Paul Ier. Sa mère, l’auguste Catherine,
avait rendu son âme au diable. «Vous êtes libre, lui dit Paul; si vous
ne l’êtes dès longtemps, c’est que je ne l’étais pas moi-même.»
Kosciuszko ne disait rien; il restait muet de saisissement; il semblait
rêver et cherchait à ramener péniblement ses idées. Enfin, revenant à
lui-même: «Et mes amis seront-ils libres?» demanda-t-il à l’empereur.
Celui-ci n’était guère moins saisi à regarder Kosciuszko. Pauvre
paralytique, malade, et singulièrement affaibli d’esprit, très nerveux,
facile aux larmes, plein de défiance, de croyances enfantines, se
croyant entouré d’espions, il aurait brisé les cœurs les plus durs. En
l’examinant attentivement, on voyait qu’il était blessé, mais plus que
le corps, au plus profond de son être moral.
En voyant ce triste débris, le tzar lui-même et son fils Alexandre
sentaient venir les larmes. Alexandre pleurait sans parler.
Ce pauvre Tartare, Paul, qu’ils ont étranglé comme son père, était un
peu fou, comme lui; mais il avait le cœur honnête. Il avait été fort
contraire au partage de la Pologne. «Maintenant, comment la rendre,
disait-il, cette Pologne? La Prusse et l’Autriche voudront-elles aussi
rendre leur part?... Là est la difficulté!»
Ces bonnes dispositions de Paul furent singulièrement atténuées dès le
lendemain par les traîtres polonais qui, ayant livré leur pays aux
Russes, étaient indignés de voir Paul honorer Kosciuszko. On ne lui
rendit la liberté qu’à condition de recevoir de l’empereur un don
considérable de terres. A ce prix, il lui fut permis de passer en
Amérique. L’impératrice, femme de Paul, belle et politique personne,
fut très caressante pour lui au départ; elle voulut lui dire adieu; on
amena le paralytique à travers les appartements, dans la même chaise
roulante qui avait servi à Catherine; la jeune impératrice le pria de
lui envoyer des graines de l’Amérique, et lui donna une superbe machine
à tourner: c’était le seul amusement de Kosciuszko dans son immobilité.
Son premier soin, en mettant le pied sur le sol américain, fut de
remercier l’empereur et de lui rendre les terres qu’il tenait de lui.
Les États-Unis, reconnaissants pour leur ancien défenseur, lui payèrent
pour solde et indemnité de ses services une somme de cent cinquante
mille francs. Il en consacra la moitié à affranchir les paysans des
corvées dans une petite terre de Pologne qu’avait sa famille, l’autre à
une fondation pour le rachat des nègres et l’éducation des jeunes
filles de couleur.
Rien ne prouve mieux l’originalité réelle du caractère de Kosciuszko
que la vive impression qu’il faisait sur le peuple, les simples, les
barbares, tandis que les beaux esprits, les littérateurs de métier, ne
pouvaient rien trouver en lui. Nodier, qui le vit à Paris, le trouva
ennuyeux; il l’appelle «un Tartare maussade». Au contraire, en
Amérique, les sauvages l’avaient accueilli avec la plus vive
admiration; ces races si malheureuses, mais véritablement héroïques, ne
se trompent point sur les héros. Le chef des Creecks s’était voué à
lui, à la vie et à la mort; au seul nom de Catherine, au récit de ses
machinations, il brandissait sa hache dans la plus terrible fureur. Il
s’écriait: «Elle ne sait pas, cette femme, ce que mon ami peut encore
faire!»
Kosciuszko, si bien traité en Amérique, était trop loin de la Pologne.
Il vint s’établir en France, à Fontainebleau, dans une solitude
profonde, chez un Suisse, son intime ami. Il y reçut les plus grandes
consolations qu’il pût avoir en ce monde; de là il suivit des yeux un
merveilleux phénomène, la renaissance militaire de la Pologne, le
sublime démenti que nos légions polonaises donnèrent au mensonge des
Russes: _Finis Poloniæ_. Ces légions, mêlées aux nôtres, firent
retentir toute l’Europe de leur chant national: «La Pologne n’est pas
morte; en nous, elle vit encore.»
La jeune république de Rome, qui devait en grande partie sa délivrance
aux légions polonaises, leur offrit en reconnaissance le sabre de
Sobieski, qu’elle gardait dans ses sanctuaires; le général des légions,
l’illustre Dombrowski, l’offrit en leur nom à Kosciuszko.
Cette arme, appendue aux murs de l’humble maison du grand homme, devait
y rester inactive. Kosciuszko ne voulait servir ni Alexandre ni
Napoléon. Il savait trop que les deux maîtres du monde ne feraient rien
pour la Pologne.
Kosciuszko, dans sa simplicité apparente, jugeait parfaitement
Napoléon. Il disait aux officiers polonais qui venaient le visiter
qu’ils devaient espérer _dans la France, mais non dans l’Empereur_.
Quel pouvait être, en effet, le libérateur de la Pologne dans sa
situation terrible? un puissant émancipateur, un hardi révolutionnaire.
L’indépendance nationale n’y sera fondée jamais que sur une révolution
radicale et profonde. L’attendre de celui qui venait de détruire la
révolution française, c’eût été chose insensée.
Lorsque Napoléon, vainqueur de la Prusse, se trouva devant la Pologne,
aux portes de cet immense et redoutable monde du Nord, il lui aurait
été utile de tirer Kosciuszko de sa retraite. En réalité, il ne savait
pas bien lui-même ce qu’il voulait. Kosciuszko était le drapeau
national de la Pologne; on ne pouvait les séparer, car c’était la même
chose. Napoléon voulait montrer ce drapeau, mais nullement garantir
cette nationalité.
Déjà il avait eu l’idée singulière de mettre Kosciuszko dans cette
collection de fossiles qu’on appelait le sénat. A quoi le héros indigné
répondit assez brusquement: «Au sénat? Et qu’y ferai-je?»
En 1806, nouvelle tentative. Il lui envoie, qui? Fouché. Le choix seul
d’un tel agent était une chose indigne. Envoyer cet homme de police, de
trahison et de sang dans cette pure et sainte maison!... Eh! comment
laver la place où il aurait mis les pieds?
Ceux qui ont souvenir de la violente et terrible police de Bonaparte,
savent l’impression sinistre que l’entrée de cette police jetait dans
une maison. C’est sur cela apparemment que l’on comptait. On croyait
terrifier, non Kosciuszko, mais la famille Zeltner, au sein de laquelle
il vivait, famille étrangère et d’autant plus exposée aux vexations. On
comptait sur l’ascendant que cette famille effrayée aurait sur son
hôte. Il n’en fut pas moins ferme.
«Je ne me mêlerai pas de vos entreprises sur la Pologne, dit-il, si
vous ne lui assurez un gouvernement national, une constitution libérale
et ses anciennes limites.—Et si l’on vous y conduit de force? dit
brutalement l’homme de police.—Alors je déclarerai que je ne suis pas
libre.—Nous nous passerons bien de vous.»
On sut en effet s’en passer. Dans une proclamation menteuse du 3
novembre 1806, l’Empereur faisait dire aux Polonais: «Bientôt
Kosciuszko, appelé par Napoléon-le-Grand, vous parlera par ses ordres.»
Entouré par la police des Fouché et des Savary, Kosciuszko, dans
l’isolement où on le tenait, ignora longtemps l’abus que l’on faisait
de son nom. L’eût-il su, par quel journal, par quelle voie de publicité
aurait-il pu faire connaître son démenti dans cette Europe muette?
Napoléon, on le sait, ne fit rien pour la Pologne, rien pour ses
libertés intérieures ni extérieures. La loi française, prenant le
paysan polonais pour un fermier, le déclarait libre, c’est-à-dire libre
de partir en quittant la terre qui le faisait vivre. Elle ne comprit
pas le lien antique qui constitue au paysan une sorte de co-possession.
S’il est attaché à la terre, la terre aussi lui est attachée. Cette loi
fut, par ignorance, très partiale pour le noble, lui reconnaissant des
droits sans devoirs, le considérant comme propriétaire sans conditions.
Enfin tombe Napoléon, et la France est punie des fautes de l’Empereur.
L’invasion barbare inonde nos campagnes. Les Cosaques se répandent
partout. Les voilà à Fontainebleau. On montre encore dans la forêt la
caverne où se réfugiaient les femmes tremblantes.—Ces désastres
brisaient le cœur de Kosciuszko, il ne put les supporter. Il va sans
armes au-devant des pillards, ils les trouve qui s’amusaient à brûler
les malheureuses chaumières d’un village inoffensif. Il fond sur eux
hardiment, et, saisissant sur plusieurs l’uniforme polonais:
«Malheureux! quand je commandais de vrais Polonais, pas un ne pensait
au pillage!...—Et qui donc es-tu, toi qui parles? disaient-ils, le
sabre levé.—Le général Kosciuszko.»—Voilà des hommes terrassés... Ils
se mettent à éteindre l’incendie qu’ils ont allumé. Les Russes viennent
de toutes parts en pèlerinage à la maison de Kosciuszko, en tête
l’hetman des Cosaques, le vieux Platow, qui ne se rappela jamais cette
entrevue sans que ses yeux fussent humectés de larmes.
On sait l’état tout mystique où se trouvait l’empereur Alexandre après
sa miraculeuse délivrance de Moscou et son improbable victoire sur
celui qui avait apparu ici-bas comme la victoire elle-même. Il croyait
devoir tout à Dieu. La première idée de la Sainte-Alliance fut
véritablement sincère. Mais cette alliance ne pouvait être vraiment
_sainte_, à moins d’expier, de rendre le bien mal acquis. Là était la
difficulté. Quelle serait l’année _normale_ à laquelle on reviendrait?
Si c’était 89, on retrouvait là, il est vrai, la vieille monarchie
française, mais aussi on retrouvait, on devait recomposer la république
de Pologne. Si c’était 94, il n’y avait point de Pologne; mais alors il
fallait refaire une grande France républicaine, qui embrassait les
Pays-Bas, la Hollande, la Savoie et Gênes. On finit par y renoncer. On
fit une Sainte-Alliance sans aucune base morale. L’Europe légitime et
monarchique se constitua en plein vol, chacun gardant ce qu’il avait
pris et sa mauvaise conscience.
Alexandre conservait encore une velléité d’être juste. Quand il vit
Kosciuszko: «Que voulez-vous?» lui dit-il.—Kosciuszko, sans parler,
trouvant une carte sur la table, mit le doigt sur le Dnieper,
l’ancienne frontière de Pologne.—«Eh bien! il en sera ainsi.»
On a douté de cette réponse; mais Kosciuszko lui-même, dans une lettre
au prince Adam Czartorysky (13 juin 1815), affirme qu’Alexandre lui
fit, à lui et aux autres Polonais, la promesse d’étendre la Pologne
jusqu’au Dnieper et à la Dwina.
L’exaltation religieuse d’Alexandre, à cette époque, rend la chose tout
à fait croyable. Il voulait restituer. Un jour, dans une réunion
nombreuse de dames russes, il saisit un crucifix qui pendait à la
muraille, et jura que de la Pologne il ne garderait pas seulement
l’espace qu’il indiquait: c’était le creux de sa main. Les dames, dans
leur étrange patriotisme, se mirent à pleurer.
Elles ne savaient pas que c’est justement la Pologne possédée
injustement qui empêche et empêchera toute amélioration en Russie.
Kosciuszko demandait que les paysans fussent graduellement affranchis
dans l’espace de dix ans, et qu’on leur garantît leurs terres.
Alexandre fermait l’oreille. Un tel changement en Pologne eût entraîné
en Russie une immense révolution.
Kosciuszko ne tarda pas à voir que l’Empereur ne ferait rien de ce
qu’il avait promis. L’aspect des troupes _alliées_ qui mangeaient la
France lui était intolérable. Il passa en Suisse. C’est de là qu’il
écrit (dans sa lettre à Czartorysky) ces nobles et tristes paroles:
«L’Empereur a ressuscité le nom de Pologne; mais le nom n’est pas
assez... Je me suis offert en sacrifice pour ma patrie, mais non pour
la voir restreinte à ce petit territoire qu’on décore avec emphase du
nom de Pologne.»
Ses derniers jours se passèrent dans une grande mélancolie. Il ne
pouvait, il ne voulait point revoir sa patrie telle qu’on l’avait
faite. Non marié, sans famille que celle de son hôte, il arrivait au
terme de l’âge, et se voyait bientôt mourir sur la terre étrangère.
Quelqu’un lui ayant dit un jour les vers français si connus:
De ta tige détachée,
Pauvre feuille desséchée,
Où vas-tu?—Je n’en sais rien...
il fut atteint profondément, et s’empressa de les écrire. Il y
retrouvait son image, à lui, pauvre vieux exilé, l’image aussi de sa
patrie, ballottée aux vents du Nord parmi tant d’événements...
Il ne voyait plus guère que deux sortes de personnes, les pauvres et
les enfants. Ceux-ci avaient sur lui une influence singulière, une
petite fille surtout, celle de son hôte Zeltner, dont il faisait
l’éducation.
Sa charité était infatigable. Presque tous les jours, il partait à
cheval pour porter des secours aux pauvres, du vin aux malades. Il
causait volontiers avec eux de leurs affaires, y prenait intérêt, et
leur montrait des égards dont ils étaient encore plus reconnaissants
que de ses secours. Il ne parlait jamais au plus pauvre mendiant sans
l’obliger d’abord de remettre son chapeau.
Son hôte, lui ayant un jour emprunté le petit cheval noir qu’il montait
ordinairement, fut tout surpris de voir que ce compagnon des courses
solitaires de Kosciuszko s’arrêtait de lui-même toutes les fois qu’il
voyait un homme pauvrement vêtu, trahissant ainsi le bon cœur, la
charité de son maître.
Un but ordinaire de ses promenades était l’ermitage de Sainte-Véréna,
peu éloigné de Soleure. Il s’asseyait là, au pied d’un bloc de granit
entouré d’arbres, qu’on y a mis en l’honneur d’un bon Suisse des temps
passés, qui, pour arrêter une guerre fratricide entre les Suisses, se
jeta devant un canon. Kosciuszko aimait à reposer à l’ombre de ce
monument de l’humanité. Il y restait parfois un demi-jour tout entier,
jusqu’au coucher du soleil, absorbé dans la contemplation de cette vue
immense qui embrasse le Jura et les Alpes, et pouvant à peine
s’arracher à sa rêverie religieuse.
Il était bien près de sa fin, lorsqu’il lui vint un doux message. Il
était resté toute sa vie en correspondance avec celle qui eut son
premier amour, et qui était devenue la femme d’un prince polonais. Le
mari respectait ce saint et pur attachement. Il mourut, et sa veuve
écrivit en Suisse à Kosciuszko, alors âgé de soixante et onze ans,
qu’elle lui appartenait, elle et sa fortune, qu’elle était libre enfin,
et venait le rejoindre. Elle le retrouva, mais mort. Il n’eut pas la
consolation de voir dans son dernier jour cette femme aimée si
constamment.
Il mourut, en 1817, dans les bras de la famille Zeltner, emportant les
regrets attendris de toutes les nations. Toutes pleurèrent cette
personne innocente et sainte, autant qu’héroïque.
Ses cendres furent réclamées par la Pologne, conduites en grande pompe
à la cathédrale de Cracovie, enterrées près de celles de Sobieski. Mais
ce monument n’était pas assez populaire. On travailla trois années pour
lui en élever un plus digne de lui: monument gigantesque, grand comme
l’amour du peuple, vraie montagne bâtie de sa main, et du plus pur des
matériaux:—de marbre? non, ni de granit; mais de la terre de la
patrie, de la terre qu’il avait aimée.
XIII
CE QU’EST DEVENUE LA POLOGNE APRÈS KOSCIUSZKO
ON N’A PU DÉTRUIRE LA POLOGNE
Un voyageur fatigué demande l’hospitalité. «Quel est votre pays?»
dit-on. Il répond: «Je suis Polonais.» Au dernier siècle, il aurait dit
ou tâché de faire entendre qu’il était _noble_ polonais. Cela est
inutile aujourd’hui; tous les Polonais sont nobles, dans la pensée de
l’Europe.
Telle a été la gloire de l’émigration polonaise, de ses _légions_, de
ses héros, de ses martyrs, que la Pologne entière en est restée noble.
La Russie a, sans le savoir, conféré à toute la nation l’ordre de
chevalerie.
Trouvez-moi, si vous pouvez, un homme de Lithuanie, un homme de
Galicie, qui s’aviserait de dire: «Je suis Russe ou Autrichien», quand
il peut dire: «Je suis du pays de Bem et de Dembinski!»
Et cette conviction de supériorité n’est pas seulement dans l’âme des
classes élevées. Elle passe tous les jours dans celle des paysans. Le
dernier des Polonais, enchaîné, traîné pour devenir soldat de la
Russie, éreinté de coups, épuisé de faim, lorsqu’il tombe sur la route
et se relève piqué par la lance du Cosaque, sent qu’il est martyr de la
cause polonaise: il s’honore, se juge l’égal de tous ceux qui souffrent
pour elle. A l’armée, s’il y arrive, il se trouve côte à côte des plus
grands et des plus nobles de son pays, qu’on fait servir comme soldats
et qu’on met au premier rang, au feu des tireurs du Caucase. Ainsi se
forme entre Polonais, par le bienfait de la Russie, un lien très fort
que peut-être ils n’auraient jamais eu sans elle, et qu’on pourrait
appeler la fraternité de la douleur et l’égalité du martyre.
La nationalité polonaise, languissante à d’autres époques, est devenue,
grâce à Dieu, prodigieusement forte et vivace. On a pu le voir
récemment dans le duché de Posen. En Galicie même, le paysan qui,
corrompu par l’Allemand, a tué son maître polonais, ne veut nullement
être Allemand, et se fâcherait si on lui en donnait le nom.
Si la Russie eût eu l’intention de raviver et fortifier la nationalité
polonaise, elle aurait fait précisément ce qu’elle a fait pour la
détruire. Avec de bons traitements, les provinces lithuaniennes, plus
anciennement réunies, se seraient peut-être, à la longue, ralliées à
leurs nouveaux maîtres. Mais la Russie semble avoir pris soin de leur
enfoncer au cœur, pour n’en être arrachés jamais, le sentiment et le
regret de la Pologne. Par l’énormité de l’impôt, par les logements de
soldats, par l’atrocité du recrutement et du service militaire, elle a
si bien fait qu’on n’y parle jamais du bon temps de la République que
les larmes aux yeux. Tout village, chaque année, en deuil et dans le
désespoir, voit enlever ses enfants qui disparaissent à jamais. Le
vice-roi lui-même, Paskevitch, en faisant partir le contingent annuel
qu’il doit pour une de ses terres, disait: «Vous voyez bien ces cent
hommes qu’on va mener à l’armée; tous périront dans le Caucase; ce sera
beaucoup s’il en revient un.»
L’unité de la Pologne s’est fortifiée de deux manières. Identique de
situation, de douleurs et de regrets, les deux moitiés du royaume
(Pologne et Lithuanie) le sont encore par ce fonds commun de traditions
militaires, de nobles et glorieux souvenirs, de fraternité héroïque,
que leur a donnée l’histoire des derniers temps. Le nœud s’est resserré
entre elles, et elles vivent d’un même cœur.
La Pologne, au reste, fut toujours, quoi qu’on ait dit, un État
homogène, naturel, très légitimement construit, à peu près comme la
France. En l’une comme en l’autre (comme en tout corps bien organisé),
la dualité harmonique est un moyen d’unité. Entre ces deux moitiés
(Pologne et Lithuanie), il y a moins de différence qu’entre la France
du midi et la France du Nord; on n’y voit pas la dissemblance extrême
qui sépare le Provençal du Flamand.
Les États qui l’ont partagée sont, au contraire, hétérogènes et tout
artificiels; la Prusse est une mosaïque, l’Autriche une caricature, la
Russie est un monstre.
Construite sur le patron d’une épouvantable araignée, elle est
monstrueuse en ceci, surtout, que les pattes ne tiennent en rien au
corps. Sans la compression énorme qui retient le tout ensemble, elle
s’en irait de tous côtés. Le corps, ce sont les trente millions de
vrais Moscovites; les pattes (Sibérie, Lithuanie, Finlande, etc.) ont
horreur du corps, et voudraient se détacher. Les Cosaques n’y tiennent
qu’à cause des avantages matériels qu’ils trouvent dans cet immense
empire, dont ils sont une sorte de factotum militaire; du reste, ils
méprisent les Russes. Les seuls qui tiennent fortement à la Russie dans
ces dépendances excentriques, ce sont les Allemands de Livonie et de
Courlande, qui ont dans l’empire les cinq sixièmes des emplois, qui en
réalité gouvernent, qui sont toute la bureaucratie, et peu à peu la
noblesse; ils la recrutent en nombre énorme, les commis devenant nobles
après quelque temps de service.
La Russie ne compte pour rien en Russie. Il n’y a pas de nation, il y a
un bureau et un fouet; le bureau, c’est l’Allemand; le fouet, c’est le
Cosaque.
C’est ce qui rendit le partage si facile: la Russie était un
gouvernement, avec ou sans nation, et la Pologne une nation sans
gouvernement.
Celle-ci était restée à peu près au point des États du seizième siècle,
avant la centralisation. Elle avait beaucoup de vie, mais dispersée sur
son territoire. Cette vie n’étant pas centralisée, en tuant ce qu’elle
avait de central, on n’a rien tué du tout.
Les puissances le savent bien. Leur œuvre leur semble à elles-mêmes si
artificielle, si peu solide, que, pour en prévenir la ruine, dans
laquelle elles périraient, elles se sont ménagé un remède épouvantable:
elles ont dans chaque partie soigneusement cultivé un germe de guerre
sociale; de sorte que le jour où la Pologne essayerait de tirer l’épée,
on puisse à vingt endroits lui enfoncer le poignard.
Il est curieux d’observer les moyens qu’a employés le machiavélisme des
trois puissances, leurs arts divers et spéciaux pour fomenter la haine;
mécanique ingénieuse, telle qu’aucun autre spectacle ne dut jamais plus
réjouir l’enfer. Mais non, l’enfer est ici-bas.