Ici, on força le seigneur de rester seigneur malgré lui. Là, on le fit

fonctionnaire, lui imposant des fonctions détestées du peuple.

La Prusse a graduellement émancipé le paysan, elle l’a fait participer

à la propriété, mais en obligeant le seigneur de garder la plus

dangereuse, la plus odieuse de ses prérogatives féodales, la _justice

patrimoniale_, l’hérédité de la justice, le rivant sur ce siège de juge

dont il eût voulu descendre.

L’Autriche, en Galicie, a diminué les corvées, mais en forçant les

nobles d’exercer pour elle la tyrannie autrichienne, d’être ses

_percepteurs_ et ses _recruteurs_, de lever les impôts, de choisir les

hommes pour le service militaire... Vives réclamations des nobles: on

n’y fait nulle attention.

De 1843 à 1846, ils prient et supplient l’Autriche de leur permettre de

changer la condition du paysan, d’abolir toute corvée, de faire part au

cultivateur, en sorte qu’il ait sa terre à lui. Le gouvernement leur

fait les réponses les plus gracieuses; il ajourne, gagne du temps, et

sous main, organise contre eux le massacre de 1846. Au lieu d’avantages

possibles et lointains, il donne de l’argent comptant, tant pour chaque

tête de noble. Ceux qui ont cru voir dans cette Saint-Barthélemy un

mouvement populaire se détromperont en apprenant qu’on n’a égorgé de

nobles que les patriotes, pas un aristocrate.

Le jeu de la Russie ne pouvait être le même. Ayant tellement à craindre

chez elle les révoltes de serfs, elle s’est bornée jusqu’ici à deux

choses: d’une part, elle a empêché toute amélioration proposée par les

propriétaires polonais; de l’autre, elle a saisi toute occasion de

faire croire au paysan qu’elle voudrait l’émanciper, le protéger, le

faire propriétaire.

En cela, comme en tout, il n’y a jamais eu un homme plus variable, plus

faux que l’empereur Alexandre. Quand Napoléon l’effrayait et qu’il

jugeait à propos de flatter la Pologne, il avait demandé à quelques

philanthropes polonais des projets de constitution: «Surtout, leur

disait-il, adoucissons le sort du pauvre paysan.» Ces plans donnés, il

les jetait au feu.—Plus fort, en 1818, il fit voir le vrai Russe. La

noblesse de Lithuanie, réunie à Wilna, ayant formulé le vœu d’émanciper

les paysans, Alexandre, par un ukase, défendit «de songer à cet

affranchissement». Ceux qui avaient parlé en ce sens furent persécutés.

Peu après un nouvel ukase défendit la création des écoles mutuelles que

les propriétaires fondaient pour les paysans, et ferma même les écoles

supérieures aux jeunes gens qui ne pouvaient faire preuve de noblesse.

Le premier acte des libérateurs de la Pologne, en 1831 (spécialement

dans la Podolie), avant de prendre les armes, fut de les sanctifier par

la déclaration que les paysans étaient leurs égaux et leurs frères.

Rien n’était plus aisé que de les faire propriétaires, dans un pays qui

n’est nullement serré comme l’Angleterre ou la France, qui a une

infinité de terres vagues, un pays ou le domaine de la couronne fait,

dans certains palatinats, la moitié de la terre. C’était le plan du

ministre des finances, l’illustre Biernatski. Les propriétaires

délaissés d’une partie des cultivateurs à qui l’ont eût donné des

terres du domaine, auraient retenu les autres à tout prix, en leur

faisant les plus avantageuses conditions. On sait avec quelle rapidité

marchèrent les événements, et comment ces nobles projets furent

étouffés dans le sang avec la Pologne elle-même.

Toute amélioration a été repoussée par ces gouvernements. On l’a vu

pour l’Autriche. En 1844, les représentants de Posen voulaient fonder

une caisse d’amortissement pour le rachat des corvées de leurs paysans.

La Prusse s’y opposa.

Il n’est pas jusqu’aux sociétés de tempérance, instituées pour relever

les paysans de leur dégradation morale, qui n’aient été entravées de

mille manières par l’Autriche et la Russie. Un ukase russe a interdit

de prêcher contre l’ivrognerie.

C’est dans les cabarets des juifs que l’Autriche a brassé la

contre-insurrection où les paysans ivres ont égorgé les libérateurs du

pays, qui, à ce moment même, proclamaient l’émancipation des serfs et

leur donnaient des terres.

En face de cette propagande hideuse que font l’Autriche et la Russie au

sein de la Pologne, et qui, grâce à Dieu, n’a réussi que sur un point,

par des circonstances tout exceptionnelles, il faudrait en montrer une

autre.

Je parle de l’action étrange, mystérieuse, que la Pologne, sans le

savoir ni le vouloir, par le fait seul de ses souffrances et de son

héroïsme, exerce sur la Russie. La vengeance qu’elle tire de son

ennemie, c’est de la démoraliser, d’y développer une force inouïe de

dissolution. Sans parler, sans agir, il semble qu’elle ait troublé son

cœur, dévoyé son esprit, l’ait affaibli et égaré. La facilité étonnante

avec laquelle la Pologne a magnétisé la Russie tient à un bien triste

mystère qu’il nous faut expliquer, au vide immense que la Russie avait

en elle, à la destruction intérieure qu’elle a subie, surtout depuis un

siècle. La douleur polonaise, traversant l’âme russe, n’y a rencontré

que néant.

XIV

COMMENT ON DÉTRUIT LA RUSSIE

L’historien de la Russie, Karamzine, s’arrête à l’entrée du siècle de

Pierre-le-Grand, au seuil de la période brillante et funeste où la

Russie va grandir comme empire, baisser comme race et nation, achetant

l’éclat extérieur par la perte de sa vitalité native.

On sait que ce vrai Russe, dans les mémoires confidentiels qu’il

adressait à l’empereur Alexandre pour combattre ses velléités

libérales, ses pensées d’émancipation, ne niait pas que la Russie n’eût

pu, à d’autres époques, être amenée à la liberté. Mais, disait-il,

l’immense extension qu’a prise parmi les Russes l’usage des spiritueux,

le succès effrayant qu’a eu partout dans l’empire l’établissement de la

ferme impériale des eaux-de-vie, sont loin de le préparer à

l’émancipation.

L’observation de Karamzine est juste. Seulement il s’arrête à un signe

extérieur; il fallait entrer plus avant, chercher ce que veut dire ce

signe. Si le Russe se plonge, se perd dans l’eau-de-vie, s’il achète un

moment d’oubli au prix d’une dégradation durable et d’un abaissement

progressif de la race elle-même, c’est qu’il a achevé de perdre ce qui,

jadis, eût soutenu son âme.

Les Russes distingués que je connais, généreux, spirituels, sont

tellement cultivés, ils ont tant vécu de la vie et des livres de

l’Occident, qu’ils paraissent avoir très peu le sentiment de leur

peuple. Ce sont des Français, et brillants, mais nullement des Russes.

Je ne vois pas en eux la profondeur naïve qu’il faudrait posséder pour

suivre et bien comprendre la décadence et la mort morale de cette

population infortunée.

En trois siècles, les plus brillants du monde, où l’invention a tout au

moins doublé le patrimoine scientifique du genre humain, seule, la

Russie n’a rien donné. Elle est restée muette dans ce grand concert des

nations.

Triste signe, quoi qu’on dise. On cite les Romains, «qui ne savaient

que combattre et gouverner». On se trompe. Les Romains ont couvert le

monde de monuments utiles; ils l’ont doté de ce vaste système de lois

que nous suivons encore. Ils vivent par leurs œuvres. Mais que la

Russie disparaisse, quel monument restera d’elle? C’est une tente

dressée aujourd’hui au milieu du désert, qui peut se replier demain.

Est-ce la faute du peuple russe, s’il est resté stérile? Non, sans

doute. Et quel autre aurait été fécond en souffrant ce qu’il a souffert?

Nulle part il n’y a plus d’esprit que dans la haute société russe. Le

peuple, c’est bien plus, il a une variété de facultés, une souplesse

d’action, un esprit de ressources, un génie multiforme, qui étonne et

charme parfois. Comment a-t-il gardé encore ces dons heureux, à travers

les épouvantables épreuves qu’il a subies? C’est ce qu’on ne peut

s’expliquer.

C’était, nous l’avons dit, un peuple tout méridional de race et de

génie, aimable plus que fort, peu moral, médiocrement solide, mais

doux, docile, aimant facilement.

La réputation très peu méritée de force et de résistance qu’il a dans

l’opinion européenne tient de ce qu’on juge le Russe uniquement par le

soldat russe, oubliant que la Russie a toujours opposé de vieux soldats

à nos jeunes troupes, et qu’on met vingt années à former ces soldats.

On ne leur donne cette fixité automatique qu’en les tenant toute la vie

sous le drapeau, disons mieux, sous le bâton. Voilà comme on fixe le

Russe; on fait le soldat, on tue l’homme. Par cette affreuse

discipline, on a une machine, plus d’âme; le Russe a disparu.

Ce peuple, en deux cents ans, a subi trois opérations atroces dont la

moindre pourrait amener l’extermination du génie d’un peuple.

Vers 1600, à l’époque où le servage disparaît dans l’Europe, il

commence en Russie. Ce peuple, le plus mobile de tous, est incorporé à

la terre, enraciné à la glèbe. Et le siècle n’est pas écoulé, qu’à

cette fixité du serf agricole s’ajoutent toutes les misères et les

abjections du servage.

Vers 1700, au moment où les nationalités modernes se distinguent et se

déterminent avec tant d’originalité et de vigueur, Pierre-le-Grand (ou

Pierre le copiste?) déclare la guerre à la nationalité de sa patrie; il

défend aux Russes d’être Russes, les tond, en fait des Allemands. Une

effroyable invasion d’intrigants étrangers s’empare de la Russie. Ils

n’en sont pas sortis: ils règnent. Ils ont remplacé la noblesse. Hommes

de cour et favoris, bureaucrates et seigneurs, d’une double tyrannie

impériale et seigneuriale, ils ont écrasé, aplati l’âme russe. Ils

n’ont pu la germaniser; ils l’ont anéantie.

Voilà la seconde opération. La troisième, que j’expliquerai tout à

l’heure, la plus cruelle des trois peut-être, est celle qui s’accomplit

en ce moment dans la propriété et dans les conditions du servage. Ici

encore et plus que jamais, on verra la Russie marcher, pour la

troisième fois, au rebours de l’Europe. Sous son immobilité apparente,

elle va à reculons dans la barbarie, affreux progrès contre nature; le

servage n’est plus assez barbare, elle retourne à l’esclavage

antique[2].

Le plus étrange dans ces tristes nouveautés si contraires à l’esprit

européen, c’est que la Russie se figure imiter l’Europe. Et d’abord

l’Allemagne. Le profond génie allemand dans ses trois idéalités,

philosophie, musique, poésie, est justement ce qu’on copie le moins.

L’Allemand, non idéaliste, est une triste nature d’homme. C’est

celui-là que la Russie adopte. Le commis et le caporal, l’écritoire et

le bâton, voilà ce qu’elle a pris de l’Allemagne.

Le servage s’est cruellement appesanti, devenant pédantesque et

systématique comme l’intendant allemand qui maintenant régit les

terres. Le maître russe, léger, variable et fantasque lui-même, passait

aux serfs plus d’une fantaisie. L’Allemand ne passe rien. Sous sa

discipline ennuyeuse est mort d’abattement le pauvre génie slave, avec

sa mobilité indépendante, ses douces mélodies, sa légère existence,

libre comme l’oiseau des bois.

Ce chant mélancolique d’un homme qui paraît vif et gai, c’était l’âme

même du Slave. Lui fini, tout finit. Sombre empire du silence, à peine

y entend-on, aux profondes forêts, quelques notes anciennes qu’on dit à

demi voix. La langue sèche, la parole tarit dans cet empire. Voyez la

nation des Cosaques, nation poète jadis, elle est devenue muette du

jour où elle tomba aux mains glacées de la Russie.

On put croire deux fois que ce peuple, réveillé, raffermi, prendrait

l’essor, rentrerait dans la vie, se classerait parmi les nations.

Souwarow, un vrai Russe, un fou rusé, bouffon, dévot, suscita l’âme

russe lui donna un moment d’élan. Napoléon et 1812, le danger de la

sainte Moscou, le tzar appelant _ses enfants_, tirant les reliques du

sanctuaire et les faisant porter devant l’armée, ce fut un puissant

ébranlement populaire. L’impression fut forte aussi d’aller en France,

de voir Paris, le Moscou de l’Ouest, d’apprendre que la Russie n’est

pas toute la terre. Un rêve en est resté et une transmission de récits.

Rien n’indique pourtant qu’il en soit sorti des légendes. L’âme russe

est trop malade et souffre trop pour se jouer ainsi aux fleurs de

poésie. Elle est plutôt tournée à la négation.

Une chose grave, qui les a frappés, c’est d’apprendre à la longue que

leur tzar a brûlé Moscou. Longtemps, dans leur respect, dans leur

sentiment filial, ils ont nié absolument que _leur père_ eût fait une

telle chose.—Ce sont les Français,—disaient-ils. La lumière s’est

faite, à la fin, malgré toutes les dénégations. Non seulement le

dernier empereur a brûlé la ville sainte, mais celui-ci la démolit, et

sans nécessité, en pleine paix. Il défait, refait le Kremlin, avec une

barbare indifférence pour les vieilles religions du peuple russe. Il a

vendu, en pleine place, à l’encan, les meubles vénérables des anciens

tzars (pour les refaire à neuf), le siège des Iwans, de Dimitri Donski.

Ces tzars de race allemande révèlent à chaque instant leur profonde

ignorance du peuple qu’ils gouvernent et de ce qu’il a de meilleur.

Exemples:

Nicolas ignorait quelle force le serment a chez le Russe, et qu’ayant

une fois fait le serment il se sent fortement lié, et ne peut s’en

croire libre qu’autant qu’on l’en délie régulièrement, légitimement. Il

exigea à son avènement, sans délai ni explication, l’obéissance

immédiate des troupes qui venaient de faire serment à Constantin. De là

cette terrible et si légitime révolte, dont les conjurés profitèrent.

Alexandre ignorait le fonds de la vie russe, la famille. Autrement ce

prince, nullement cruel, n’eût pas fait la tentative barbare de ses

colonies militaires. Il lui parut tout naturel d’introduire un hôte

inconnu, un soldat, dans la chaumière étroite du paysan, de faire

coucher un soldat entre sa femme et sa fille. Pour marier les soldats

répartis dans la commune, on n’était pas embarrassé. Toutes les filles

du village d’un côté, de l’autre les soldats, tiraient des numéros

ensemble. Le numéro 1 des soldats épousait le numéro 1 des filles.

C’était tout l’arrangement. Il y eut des révoltes effroyables. Les

Cosaques montrèrent une indomptable opposition à ces brutalités. Le

bâton, le knout, n’y firent rien. Ils se laissaient mettre en morceaux,

mais n’obéissaient pas.

Ce qui n’est pas moins remarquable et fait un honneur infini au cœur

des Russes, c’est l’impression qu’ils ont reçue des infortunes de la

Pologne. Nous l’avons vu déjà au moment où Kosciuszko fut relevé du

champ de bataille. Mais c’est surtout dans les _Mémoires_ de son

compagnon Niemcewicz qu’il faut lire les commencements de cette

réaction morale. Les soldats russes qui le gardaient n’avaient de

confident que leur prisonnier polonais. La nuit, non sans péril, ils

venaient près de lui, soupirer et gémir, lui dire leurs vœux, lui

demander si l’on n’abrégerait jamais le service militaire, et s’ils

reverraient leurs pauvres maisons.

Voilà comment la Pologne pénètre, envahit l’âme russe. Un seul Polonais

prisonnier dans une citadelle, un seul incorporé dans un régiment,

ébranle et trouble tout. Il n’a pourtant rien dit, cet homme. Qu’a-t-il

fait? Rien. Il a gémi la nuit. Et dès lors l’ébranlement moral a

commencé, il va, il gagne. L’on songe, l’on raisonne.—C’est un homme

pourtant, ce prisonnier, il souffre, il n’a pas l’air coupable.—Du

jour où le soldat s’est dit cela et mis à réfléchir, dès ce jour, je le

dis, son cœur est en révolte.

Sur quoi fut bâti cet empire? Sur la foi, sur une foi brutale, barbare,

aveugle, sans pitié, même pour soi, qui entraînait l’anéantissement de

l’esprit et de la personne. Quand ce boyard empalé par Iwan criait

pendant deux jours de son effroyable agonie: «Mon Dieu, sauvez le

tzar!» alors, sans doute, l’empire russe était ferme.

Par quoi chancelle-t-il? Je le dis, par le doute. Il est entré en lui.

Et ce qui honore la nature humaine, c’est que la pitié y a fait autant

que le reste.

Tout le monde connaît, au moins par les gravures, le sanctuaire de la

Russie, le Kremlin, ces massives et bizarres constructions, ces

palais monstres, où respire le génie mongol, et qu’on serait tenté

d’appeler une pétrification de la Terreur. Ces monstres du monde des

fées vivaient, ce semble, et sont devenus pierres en voyant

Iwan-le-Terrible. En vain Napoléon y a porté la main, en vain

l’effroyable incendie enveloppa le Kremlin de ses flammes. Il était

resté ferme... De nos jours, il faiblit, sa base de granit chancelle,

et par moments la sublime flèche paraît ivre, elle branle...

Pourquoi? ah! pour bien peu de chose. Un souffle dans ses fondations,

une plainte aux caveaux de ses églises, un sourd gémissement aux

tombes impériales... Tout le monde l’a entendu, hors un seul... Cette

chose faible et forte qui fait trembler les tours, qu’est-ce donc?...

Un soupir.

Soupir sacré de la nature contre un monde dénaturé, gémissement mêlé

des douleurs de deux nations!... Il ne s’est pas enfermé là; il a

monté, grossi comme une trombe... Il ne s’est pas perdu aux forêts, aux

marais; il s’en est emparé, et les forêts se sont mises à gémir, les

eaux à sangloter, les sapins à pleurer!

Prenez garde, cet homme insouciant, léger et mélancolique à la fois,

qui chantait au travail sa chanson monotone, il a assez chanté, il

songe, et il est entré en pensée. Il pensera désormais et toujours.

Et toute sa pensée, je vais vous la dire d’un seul mot, qui la résume

toute, et le grand changement qui se fait depuis trente années dans sa

condition: _Né serf, il meurt esclave_.

Serf, il avait pied et racine en la terre; il était arbre, résigné

comme l’arbre; il végétait misérable et paisible. L’imprudente tyrannie

de ses maîtres l’a déraciné.

Les seigneurs, détachant des parties de leurs biens pour vente ou pour

partage, ont cru ne couper que la terre, et ils ont coupé l’homme. Il

vivait moins en lui qu’en la commune; ils ont brisé cet ensemble vivant

où s’harmonisait, dans un communisme immémorial, toute la vie du paysan

russe. La terre passant de main en main dans le cercle de la commune,

comme la coupe circule au banquet, c’était le fonds moral du Slave.

Ce n’est pas tout. La commune brisée et la terre divisée, ils lui ont

raccourci sa part de cette terre. «Si ta famille est trop nombreuse,

va, va chercher ton pain, charpentier, jardinier, batelier du Volga;

va, et rapporte-nous l’argent.»

Cela est dur, injuste. S’il était serf, c’était serf de la terre, non

serf mobile, mais serf dans la famille, dans la commune, entouré des

consolations, des adoucissements du travail commun; n’importe, il se

résigne, il va.—Il revient fidèle, il rapporte... Mais alors, ce n’est

pas assez; ils ont bâti d’immenses maisons, l’horreur des Russes,

d’affreux bagnes, qu’ils appellent des fabriques, des manufactures, où

les hommes vendus viennent travailler et mourir sous le fouet. Vendus?

non, je me trompe, l’empereur philanthrope a défendu qu’on vende; on

loue un homme pour quatre-vingt-dix ans!

Pauvre race, douce, faible, toute dominée par les sentiments naturels,

qui avait vu l’État dans la famille, et dans le maître un père!...

C’était un spectacle risible et touchant, quand un nouveau seigneur

arrivait au village; ils pleuraient tous de joie: «Petit père!»

criaient-ils, ils se jetaient à genoux, lui racontaient leurs maux,

toutes les affaires de leurs familles; plusieurs à haute voix se

confessaient à lui.

Le père des pères, le tzar! qu’était-ce donc, grand Dieu? ils

confondaient dans leurs prières le _tzar du monde et le tzar du ciel_.

Ce sentiment filial, si fort dans l’âme russe, à quelles terribles

épreuves n’a-t-il pas été mis? Est-il père, ce seigneur avide qui vend

ses hommes? Est-il père, ce tzar qui protège si peu, qu’on aime mieux

être serf que libre?

Ce monde qui perd peu à peu son idée, sa base antique, _la paternité_,

ne s’asseoit pas encore sur la base nouvelle, _la loi_, le gouvernement

de l’homme par lui-même.

O désert, ô vide, ô néant! Plus de père. Pas encore la loi.

Moins désolés, ces grands plateaux tartares où la terre nue, salée,

stérile, n’a rien de la nature que l’aigre sifflement du vent de

Sibérie.

Le gouvernement russe produit en ce moment une chose terrible. En

maintenant une séparation absolue et comme un cordon sanitaire entre

les populations russes et le reste du monde, il n’empêche nullement ces

populations de perdre leur ancienne idée morale, et il les empêche de

recevoir l’idée occidentale, qui les replacerait sur une base nouvelle.

Il les tient vides et nulles moralement, sans défense contre les

suggestions du mauvais esprit et la tentation du désert.

Quand on dit qu’un de nous, Occidentaux, est douteur, sceptique, cela

n’est jamais vrai absolument. Tel peut être douteur en histoire, qui

est ferme croyant en chimie, en physique. Tout homme ici a foi en

quelque chose; l’âme n’est jamais vide. Mais là, dans ce monde tout

ignorant, barbare, qu’on maintient vide d’esprit, et qui le devient de

tradition, si cet état durait, si l’homme descendait la pente du doute,

rien ne l’y arrêterait, rien n’y ferait contrepoids ou balance; nous

aurions l’effroyable spectacle d’une démagogie sans idée, sans principe

ni sentiment; un peuple qui marcherait vers l’Occident, d’un mouvement

aveugle, ayant perdu son âme, sa volonté, et frappant au hasard,

automate terrible; comme un corps mort galvanisé, qui frappe et peut

tuer encore.

Qui sauvera la Russie de cette infernale perdition, et l’Europe de la

nécessité d’exterminer ce géant ivre et fou?

C’est surtout la pauvre Pologne.

Ce que la Russie a de meilleur en ce moment, ce qui la rattache à

l’humanité et à Dieu, c’est le mouvement de cœur que la Pologne a

suscité en elle.

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Note 2:

On affirme hardiment que, dans ce terrible accroissement de misère,

la population augmente rapidement. Mais qui peut dire avec certitude

ce qui en est? Qui connaît la Russie?—M. de Falloux a dit à la

tribune, avec une remarquable intrépidité d’ignorance: _La Russie, en

1789, avait trente-trois millions d’âmes_ (qu’en sait-il?), _et

aujourd’hui elle en a soixante-dix millions!_ (Qu’en sait-il?)—En

réalité, que veulent les Russes et les amis des Russes en lançant au

hasard ces chiffres romanesques? terroriser l’Europe.—Nul doute que

le communisme russe, par son imprévoyance, ne soit propre à augmenter

la population; mais cette même imprévoyance, meurtrière sous un tel

climat, la décime cruellement, surtout pour les premières années;

l’immense majorité des enfants ne naissent que pour mourir.—Comment

la Russie aurait-elle une vraie statistique? Toute statistique est

née d’hier. La France, le seul État qui pourrait en avoir une, étant

le mieux centralisé, n’a pu, même en 1826, faire un dénombrement

sérieux. (Voir là-dessus le très judicieux M. Villermé.)

Le dernier observateur et le plus sérieux qui ait visité la Russie,

M. Haxthaüsen, malgré tout son respect pour le gouvernement russe,

avoue qu’il n’y a aucun fonds à faire sur les documents statistiques

qu’il publie. Il établit, par plusieurs bonnes raisons, qu’on ne peut

connaître la population des villes, qui est très mobile. Pour la

Russie des campagnes, elle est si peu connue encore, qu’il y a dans

les forêts des villages dont la police ne sait pas même les noms: ce

sont surtout les dissidents qui fuient les persécutions religieuses.

La population flottante est immense; beaucoup changent de pays pour

changer de condition. Ceux qui reçoivent sur leurs terres des serfs

fugitifs, et les acquièrent ainsi, ont soin, pour les cacher, de les

mettre sous le nom de quelque serf mort. De là ces prodigieuses

longévités qu’on ne voit qu’en Russie. Tel y vit deux ou trois vies

d’homme, cent cinquante ans et plus.

La population augmente-t-elle? Lentement, si l’on juge de l’empire

par certains gouvernements mieux connus, par exemple celui de

Charkow, qui avait, en 1780, 800,000 âmes, et, en 1838, 1,150,000

âmes. (Voir l’ouvrage spécial et estimé de Passek, sur le

gouvernement de Charkow.)

Légendes démocratiques du Nord · 第 5 / 18 段