tellement changés, il fallait un changement d’institutions profond,
radical. Par des réformes de détail, extérieures, superficielles, on
avertissait l’ennemi, on amenait, on provoquait l’orage, et l’on ne
créait aucune force qui pût résister. Une insurrection de la Pologne
devant et malgré la Russie, une émancipation du nain sous le pied du
géant prêt à l’écraser, c’étaient des choses impossibles, si l’on
n’évoquait en cette Pologne une puissance toute nouvelle, la nation
elle-même.
Un million de nobles gouvernaient quinze à dix-sept millions de serfs.
La bourgeoisie, peu nombreuse, était renfermée dans les villes,
lesquelles comptaient pour très peu dans ce grand pays agricole.
Les Polonais, naturellement généreux, et la plupart imbus des idées de
la philosophie du siècle, auraient voulu changer cet état de choses. La
difficulté de l’affranchissement était celle-ci: c’est que, dans un
pays sans industrie on ne pouvait se contenter de dire au serf: «Tu es
libre!» on ne pouvait l’émanciper sans lui créer des moyens de vivre.
En lui donnant la liberté, il fallait lui donner la terre.
Plusieurs disciples de Rousseau, grands seigneurs, riches abbés,
avaient fait dans leurs domaines de vastes essais d’affranchissement.
Non contents de libérer le paysan, ils lui distribuaient de la terre,
lui bâtissaient même des habitations. Ces exemples auraient pu être
imités aisément par les grands propriétaires, mais plus difficilement
par la grande masse des nobles, qui, ayant peu de paysans, peu de
terre, auraient fait un tel sacrifice, non pas sur leur superflu, mais
sur ce qu’ils appelaient leur nécessaire, sur ce qui constituait la vie
même du noble; ils n’auraient affranchi le paysan qu’en se rapprochant
eux-mêmes de la condition du paysan.
Donc la réforme sociale impliquait dans la nation une réforme morale
plus difficile encore, le sacrifice non du luxe seulement, mais de
certaines habitudes d’élégance chevaleresque qui, dans les idées du
pays, étaient la noblesse même.
Là était la difficulté. Et c’est pour cela que, au moment où la Pologne
ne pouvait être sauvée que par une révolution sociale, elle se contenta
d’une réforme politique.
Il faut avouer aussi que le souverain qui se constituait alors le
protecteur de la Pologne, le roi de Prusse, n’aurait pas permis une
réforme plus radicale. Il autorisait la révolution, à condition qu’elle
serait nulle et impuissante.
La nouvelle constitution (3 mai 91) abolissait l’ancien droit
anarchique où la résistance d’un seul homme arrêtait une assemblée.
Elle admettait les bourgeois aux droits politiques. Elle mettait les
paysans sous la protection de la loi. Elle rendait la royauté
héréditaire.
Cette faute en entraîna d’autres. On donna l’armée au neveu du roi, un
jeune homme sans expérience, et on lui subordonna Kosciuszko. Celui-ci,
avec quatre mille hommes, vainquit vingt mille Russes. Mais la perfidie
de l’Autriche, qui recueillit les Russes battus; la perfidie de la
Prusse, qui abandonna la Pologne, encouragée et compromise par elle,
portèrent le coup mortel à ce malheureux pays. Le roi se déshonora,
pour éviter le partage, en accédant à la ligue formée, sous l’influence
russe, _pour les anciennes libertés_. Et alors l’ambassadeur russe,
terrifiant l’Assemblée, enlevant ses membres les plus courageux pour la
Sibérie, enfermant et affamant pendant trois jours le roi et la diète,
prit la main du roi demi-mort et lui fit signer le second partage
(1793).
Dans l’acte qui le déclara, on annonçait que, en mémoire de cette belle
victoire des anciennes lois de la Pologne, on leur érigerait un temple
bâti de roc, sous l’égide de la sage Catherine, un temple à la liberté!
Tout l’hiver, les Russes mangeaient la Pologne. Les logements
militaires écrasaient le paysan. Ce n’était partout que pillage,
pauvres gens battus, des larmes et des cris. L’ambassadeur russe
Igelström, en quartier à Varsovie, apprenait aux Polonais ce qu’avaient
été les Huns du temps d’Attila. Il faisait piller les uns, arrêter les
autres, se moquait de tous. Les ambassadeurs russes qui se succédaient
en Pologne avaient, la plupart, une chose intolérable: ils étaient
facétieux. Celui qui enleva quatre membres de la diète trouva plaisant
d’ajouter: qu’il n’entendait point gêner la liberté des opinions.
Les Russes sentaient bien d’instinct qu’une insurrection couvait. Ils
ne pouvaient rien saisir, accusaient au hasard, criaient au
jacobinisme. Ils supposaient une influence active de la France, et ils
se trompaient. Quelques jacobins vinrent à Varsovie, mais n’eurent que
peu d’action. Un Français apporta tout imprimé un pamphlet vif et
hardi: _Nil desperandum_ (rien à désespérer encore). Plus tard, la
révolution ayant éclaté, on envoya en Turquie et aussi en France. Mais
la France elle-même était au bord de l’abîme. Le comité de salut public
ne promit rien et dit seulement qu’il ferait ce qu’il pourrait.
La révolution polonaise de 1794 fut tout originale. Elle eut deux
éléments populaires: les ouvriers de Varsovie, soulevés, guidés au
combat par le cordonnier Kilinski, et les paysans appelés sur les
champs de bataille par Kosciuszko.
Nous ne pouvons refuser un mot à cet ouvrier héroïque, qui fut, en
réalité, le chef de la vaillante bourgeoisie de Varsovie. Il exerçait
dans la ville une influence extraordinaire. Il avait coutume de dire:
«J’ai six mille cordonniers à moi, six mille tailleurs et autant de
selliers.» Un des ambassadeurs russes, le violent prince Repnin, devant
qui tout tremblait de terreur, fait venir un jour Kilinski, et
s’indigne de voir un homme calme, qui a l’air de ne rien craindre.
«Mais, bourgeois, tu ne sais donc pas devant qui tu parles?» Alors,
ouvrant son manteau et montrant ses décorations, ses cordons et ses
crachats: «Regarde, malheureux, et tremble!—Des étoiles? dit le
cordonnier; j’en vois bien d’autres au ciel, monseigneur, et ne tremble
pas.»
C’était un homme simple et pieux autant qu’intrépide. On ne pouvait lui
reprocher qu’une chose: marié et père de famille, il gardait un cœur
trop facile; ses mœurs n’étaient pas exemplaires. En récompense, le
fond de son caractère était d’une extrême bonté. Dans les _Mémoires_
qu’il a écrits, il ne blâme, n’accuse personne; c’est le seul auteur
polonais qui ait cette modération. Il semble qu’il ait regret au sang
qu’il lui faut répandre. Il évite le mot _tuer_. Il dira, par exemple,
qu’il lui a fallu _apaiser_ un officier russe; puis _tranquilliser_ un
Cosaque, et mettre un autre _en repos_.
Kilinski et les autres patriotes de Varsovie étaient dans la plus vive
impatience d’éclater. Un événement précipita la crise. On licenciait
l’armée. Le 12 mars, un vieil officier, brave et respectable,
Madalinski, déclara qu’il n’obéirait point. Il n’avait que sept cents
cavaliers; avec ce petit corps, il traversa hardiment toute la Pologne,
culbuta les Prussiens qui s’opposaient à son passage, se jeta dans
Cracovie.
L’heure était sonnée. Kosciuszko, alors sorti de Pologne, revient à
l’instant; il parvint à Cracovie dans la nuit du 24 mars 1794. Toute la
ville était levée, toute la population l’attendait avec des torches, et
le conduisit en triomphe. Fête sublime d’enthousiasme, et toutefois
d’un effet lugubre! Les vives lumières, fortement contrastées par les
ombres, semblaient dire l’éclatante gloire de cette révolution si
courte, si tôt replongée dans la nuit... Le peuple pleurait
d’enthousiasme, de tendresse pour cet homme, entre tous, héroïque et
bon. On criait: «Vive le sauveur!» Ce cri revenait troublé par les
profonds échos des vieilles églises où sont enterrés les rois de
Pologne; les Sobieski et les Jagellons répondaient de leurs tombeaux.
Kosciuszko fut nommé dictateur. Ses premiers actes furent simples et
grands. 1º La levée générale de toute la jeunesse polonaise, sans
distinction de classe, de dix-huit à vingt-sept ans. 2º Une
proclamation touchante, qui devait aller au fond des cœurs, même des
plus égoïstes.
Dix jours s’écoulent à peine. Les Russes viennent livrer bataille aux
Polonais (4 avril 1794). Ils avaient six mille hommes, Kosciuszko trois
mille et douze cents chevaux. Sur ce petit nombre il n’y avait guère de
soldats proprement dits. Les cavaliers étaient les nobles du voisinage.
Les fantassins (sauf quelques troupes régulières) étaient de simples
paysans armés de leurs faux; la plupart n’avaient jamais entendu des
armes à feu. Ces pauvres gens furent bien surpris de voir le dictateur
de la Pologne prendre sa place au milieu d’eux, et non dans la
cavalerie. Il avait leur costume même, une redingote de toile grise qui
ne se distinguait que par quelques brandebourgs noirs.
Ces paysans, mêlés avec quelques troupes réglées, formaient la colonne
du centre, conduite par Kosciuszko. Étonnés du bruit d’abord, ils ne le
suivirent pas moins, et, d’un irrésistible élan, sans savoir ce qu’ils
faisaient, dans leur ignorance héroïque, renversèrent les Russes. La
bataille fut gagnée, si bien qu’il leur resta dans les mains douze
pièces de canon. L’affaire fut décidée si vite, qu’ils n’eurent pas le
temps de perdre du monde; ils n’eurent que cent trente morts et deux
cents blessés.
Les vainqueurs, si peu habitués à vaincre, surent à peine qu’ils
avaient vaincu. Nombre de brillants cavaliers coururent bride abattue
jusqu’à Cracovie, annonçant la perte de la bataille et la mort de
Kosciuszko.
Dès le soir de la bataille, et pendant toute la guerre, Kosciuszko
mangea au milieu des paysans, et, comme eux, avec une frugalité
extraordinaire, se refusant toute chose que la foule n’aurait pu avoir.
C’était pour les grands seigneurs, dans ce pays d’aristocratie, un
étonnement continuel de voir en Kosciuszko l’humble et respectable
image du véritable chef du peuple, s’assimilant à ce peuple, le plus
infortuné du monde, et le représentant dans la pauvreté. Oginski,
l’auteur des _Mémoires_, mangeant un jour près de lui, lui voyait boire
un petit vin à vil prix, et lui conseillait l’excellent bourgogne
qu’Oginski buvait lui-même: «Je n’ai pas le moyen de boire du vin à ce
prix», répondit le dictateur.
Cette simplicité de vie était une chose tellement nouvelle et inouïe,
qu’elle semblait généralement plus bizarre que touchante. Plusieurs la
trouvaient ridicule. Beaucoup ne voulaient y voir qu’une comédie
politique, une manière de flatter le peuple; mais le peuple, les
paysans même, ne sentaient pas tout d’abord ce qu’il y avait en cela de
véritable grandeur.
Kosciuszko, étranger à toute adresse politique, n’avait suivi en ceci
que le mouvement de sa grande âme: il lui semblait odieux, au milieu
d’une foule si pauvre, de se présenter en roi de théâtre, de faire de
pompeux banquets quand ils avaient à peine du pain. Tout son cœur était
dans le peuple; comment sa vie eût-elle été étrangère à la sienne? Plus
la crise approchait et le jour de mourir ensemble, plus il semblait
naturel de vivre ensemble aussi du même pain, à la même table; chaque
repas était comme une communion entre le chef et le peuple, une
préparation à bien mourir.
XI
RÉSISTANCE HÉROÏQUE DE KOSCIUSZKO.—IL SUCCOMBE (1794)
Les villes, Varsovie, Wilna, s’affranchissaient par des combats
héroïques; mais les villes comptent pour peu en Pologne. Le sort de la
révolution tenait à la part qu’y prendraient les propriétaires nobles
établis dans les campagnes.
Ils semblaient comme enchaînés par une double terreur.
D’une part, l’armée russe entrait, armée barbare qui venait de faire la
guerre de Turquie, et d’y mériter une réputation exécrable par le
massacre immense d’Ismaïlow, la plus grande destruction d’hommes qui
eût été faite depuis des siècles dans une ville prise d’assaut. Les
Russes, très nombreux, tenaient la campagne, brûlaient les villages,
pillaient et ravageaient tout.
L’autre terreur qui semblait paralyser la Pologne lui venait de la
France même, des récits épouvantables, horriblement exagérés, que les
émigrés faisaient partout de notre révolution. La noblesse polonaise,
effrayée par ces récits, ne savait ce qu’elle devait craindre le plus
de ses paysans ou des Russes. Elle eut le tort grave de méconnaître
l’extrême douceur qui distinguait, entre toutes les populations, le
paysan de Pologne. Elle n’eut pas foi au peuple. C’est pourquoi elle a
péri.
Il faut dire qu’autour des nobles il y avait tout un monde de gens
intéressés à entraver la révolution, un monde d’économes, d’intendants,
de gens d’affaires, qui sentaient bien qu’elle entraînait
l’émancipation de la classe agricole, et changeait de fond en comble
l’ordre de choses qui favorisait leurs rapines. Sous le prétexte des
travaux agricoles, ils déclarèrent que la levée en masse était
impossible, et retinrent les paysans. Kosciuszko, s’étant borné à
demander seulement un homme sur cinq familles, n’en fut pas mieux obéi.
On persécuta les familles des paysans qui partaient. Plusieurs,
craignant également la révolution et les Russes, avaient pris ce moyen
terme de présenter leurs paysans à la revue du matin, mais de les faire
sauver le soir.
Dans sa déclaration du 7 mai 1794, Kosciuszko se jette dans les bras du
peuple. Dans cet acte remarquable, _le paysan est déclaré libre de
quitter la terre_ qu’il cultive pour aller où bon lui semble, et _le
propriétaire non libre de lui ôter cette terre_, s’il remplit les
conditions fixées par la loi. Aux termes de ces conditions nouvelles,
le travail dû par le paysan au propriétaire est diminué d’un tiers, et,
en certains cas, de moitié. Les propriétaires qui demanderaient
davantage sont menacés des tribunaux.
Cet acte, qui défend au propriétaire d’ôter au paysan la terre qu’il
cultive, paraissait sanctionner, par l’autorité de la loi, l’opinion
qu’ont généralement les serfs slaves (Polonais et Russes), qui se
regardent comme les antiques et légitimes propriétaires du sol. Les
serfs russes disent souvent: «Nos corps sont aux maîtres, mais la terre
est à nous.»
L’acte de Kosciuszko était en cela bien plus populaire que la loi
française ne l’a été plus tard dans le grand-duché de Varsovie. Elle
n’a eu aucun égard pour ce lien antique entre le paysan et la terre.
Elle lui permet d’aller où il veut, mais en abandonnant le sol où
depuis des siècles il a mis sa sueur et trouvé sa vie: cette loi
d’émancipation n’est, dans la réalité, qu’une autorisation d’errer, de
mendier, de mourir de faim.
A cette noble et humaine propagande de Kosciuszko, les Russes
opposèrent un machiavélisme diabolique. Ils firent écrire par l’indigne
roi de Pologne un manifeste aux seigneurs, où il les effrayait des
conséquences de cette révolution _jacobine_. Et, en même temps, les
Russes, employant un moyen plus que terroriste, couraient la campagne
en criant aux paysans polonais: «Pillez avec nous.»
Les ravages dépassaient tout ce qu’on peut imaginer. Les armées russes,
suivies d’un nombre immense de chariots, enlevaient tout, à la lettre,
les objets même sans valeur et les plus insignifiants. Un prisonnier
polonais vit avec étonnement qu’un général russe, qui avait amené avec
lui sa famille dans cette guerre à coup sûr, emportait, avec des
magasins énormes de dépouilles de toute sorte, jusqu’à des fourgons
remplis de jouets d’enfants, dont on amusait son fils.
Il ne faut pas oublier que cette invasion de la Pologne était, pour les
courtisans des trois cours co-partageantes, ce qu’on appelle _une
affaire_, comme le fut, pour les courtisans de Louis XIV, la Révocation
de l’Édit de Nantes.
Les favoris de Catherine, de l’empereur et du roi de Prusse demandaient
d’avance telles terres polonaises, et se les faisaient assigner. Ce
dernier prince, qui eut la plus petite part au partage, donna à ses
courtisans pour quatre-vingts millions de biens dans le duché de Posen.
Qu’on juge du brocantage qui se fit à Saint-Pétersbourg, entre les
amants de Catherine et ceux qui, par eux sous leur nom, _faisaient des
affaires_. Le palais, l’alcôve, le lit de la vieille, étaient un
marché, une bourse.
Les Russes ne se présentèrent jamais devant l’armée polonaise sans être
au moins quatre contre un; ajoutez que c’étaient des soldats formés,
aguerris, contre de simples paysans. Jamais Kosciuszko, dans toutes ses
divisions, n’eut, au total, plus de trente-trois mille hommes. Eût-il
vaincu les Russes avec ce faible nombre, la Prusse et l’Autriche
étaient là derrière pour les soutenir et les relever.
En 92, l’Autriche avait arrêté la victoire de Kosciuszko; en 94, ce fut
la Prusse qui vint la lui arracher. Le 6 juin, Kosciuszko, poursuivant
les Russes, les atteint sur les confins du palatinat de Cracovie; il
rompt leur cavalerie, il entame leur infanterie, il prend plusieurs de
leurs canons... Au milieu de la victoire, on aperçoit à l’horizon une
armée de vingt-quatre mille Prussiens, conduits par le roi en personne.
On ordonne la retraite, qui allait être une déroute, si Kosciuszko ne
l’eût couverte par plusieurs charges vigoureuses qui arrêtèrent
l’ennemi; il eut deux chevaux tués sous lui, et faillit dix fois périr.
Ce revers était dû à la trahison des éclaireurs de Kosciuszko, qui lui
laissèrent ignorer l’approche des Prussiens. La trahison livra aux
Russes la ville de Cracovie. Le dictateur de Pologne, dans un tel
péril, avait certainement droit d’organiser une justice rapide et
sévère qui fit trembler sous le glaive les amis de l’ennemi.
Le temps lui manqua, la fermeté peut-être. Le peuple fit, dans sa
fureur, ce que l’autorité n’avait pas fait dans sa justice. Le 9 mai,
ceux de Varsovie dressèrent trois potences et pendirent trois traîtres,
entre autres le principal agent de Catherine, le tyran de la Pologne,
l’évêque Kossasowski.
Le 25 juin, à la nouvelle de la prise de Cracovie, un millier d’hommes
environ se portent de nouveau aux prisons; on en tire sept prisonniers,
dont plusieurs, malheureusement, moins coupables de trahison que de
faiblesse, étaient loin de mériter la mort. L’aveugle fureur du peuple
les confondit, et ils périrent tous.
Le coup fut terrible pour Kosciuszko. «J’aimerais mieux, disait-il,
avoir perdu deux batailles.» Cette révolution jusque-là si pure, elle
était souillée! Ce drapeau, près de périr, il allait tomber dans le
sang!...
L’effet politique d’un tel acte était d’ailleurs déplorable. C’était le
moment où l’on accusait Kosciuszko, Kollontay et Potocki de vouloir
organiser un grand massacre de nobles. Pouvait-on espérer que ceux-ci,
ainsi alarmés, enverraient leurs paysans?
Kosciuszko, pour périr, voulut périr juste. Son pouvoir de dictateur,
que, du reste, il laissait trop aisément contester, il le fit valoir
ici. Il ordonna de punir les meurtriers, et fut obéi. Le peuple de
Varsovie eut hâte de se laver lui-même; mais, comme dans une situation
malheureuse tout devient malheur, cette punition eut l’effet d’enhardir
les amis de l’étranger.
Poussé par les forces énormes des Russes et des Prussiens, très peu
secouru des siens, il reculait sur Varsovie. Ses ennemis ont avoué
l’admirable génie militaire qu’il montra dans cette retraite,
spécialement son habileté à couvrir la capitale. Le roi de Prusse la
menaçait, et devait donner l’assaut le 1er septembre, lorsqu’une
nouvelle vint rassurer Varsovie. D’une part, la Pologne prussienne
s’était soulevée; d’autre part, la Lithuanie armait contre les Russes.
Russes et Prussiens s’éloignèrent.
Court répit, fatal. Varsovie était réservée à tomber sous un ennemi
plus barbare que l’Allemand. La fanatique armée de Souwarow arrivait
avec des ordres de mort. Souwarow a toujours déclaré que c’était sur
l’ordre exprès de sa gracieuse souveraine qu’il avait exécuté le
massacre de Varsovie, comme auparavant celui d’Ismaïlow.
Cette armée marchait en deux divisions: celle de Fersen, celle de
Souwarow. Kosciuszko, affaibli par des détachements qu’on l’avait forcé
de faire, n’avait en tout que sept mille hommes. Il fit observer
Souwarow avec deux mille hommes, et lui-même, avec quatre mille, essaya
de battre Fersen.
Tout le monde voyait très bien qu’il s’agissait de périr, d’honorer le
dernier jour par un glorieux coup d’épée. Kosciuszko fit une revue, et
dit: «Parte qui voudra!» Il n’y eut pas un homme qui voulût
l’abandonner.
Instruit dans la nuit du 4 au 5 octobre que le général russe Fersen
avait passé la Vistule à la faveur d’un grand brouillard, et n’était
plus qu’à vingt lieues, il résolut de l’atteindre avant sa jonction
avec Souwarow. Il ne communiqua le secret de son départ qu’au grand
chancelier Kollontay et au jeune Niemcewicz, qui devait l’accompagner.
Niemcewicz savait si bien qu’il allait à la mort, qu’il ôta de son
doigt sa bague et la remit à Potocki: «Gardez-la-moi jusqu’au retour»,
lui dit-il en souriant.
Dans ses intéressants _Mémoires_, il fait une triste peinture du pays
qu’il traversa dans cette course pour joindre l’ennemi. Les haltes
étaient dans des palais où toutes choses, papiers, tableaux, meubles,
jonchaient le sol, hachés par le sabre des Cosaques. Quelques vieux
portraits d’ancêtres pendaient aux murailles, mais découpés, mutilés,
comme la Pologne elle-même; les pillards s’étaient amusés à crever les
yeux de ces vénérables palatins. Le hasard voulut que le premier de ces
palais dévastés où s’arrêta Kosciuszko fût précisément celui de la
princesse L... C’était maintenant le nom de celle qu’il avait tant
aimée!
Il avait quatre mille hommes, Fersen quatorze mille; mais la
supériorité de celui-ci était bien plus grande encore, comme
artillerie. Les Polonais, qui n’avaient que vingt petites pièces, ne
pouvaient pas faire grand’chose contre soixante canons russes du plus
fort calibre. Fersen, à vrai dire, eût pu se dispenser de combattre. De
la plaine où il avait établi ses batteries, il rasait tout à son aise
la position de Kosciuszko. Ajoutez que les Polonais, ayant peu de
munitions, ne purent même continuer le feu. La disproportion des moyens
de toute sorte était telle entre les deux armées, que Fersen ne daigna
même pas monter à cheval; il resta sans épée, dans son habit de peluche
rouge, l’habit le plus bourgeois du monde.
La plus grande difficulté pour les Russes, ce fut d’avancer et faire
avancer le canon dans les terrains marécageux où il enfonçait. Mais
enfin leur cercle immense resserra, enveloppa de trois côtés la petite
armée. L’infanterie polonaise, jeune milice, levée d’hier, eut là une
fin sublime. Éclaircie par les boulets, emportée par la mitraille, ce
qui en restait soutint, immobile, l’attaque de l’arme blanche, le choc
et l’affreuse approche des quatorze mille baïonnettes. Un témoin
oculaire qui, le lendemain, les vit, déjà dépouillés, couvrir de leurs
grands corps blancs la place où ils combattirent, le sol de leur pauvre
patrie si bravement défendue par eux, en eut le cœur déchiré, et garda
la plus poignante, la plus ineffaçable impression de douleur.
Kosciuszko, essayant de sauver au moins la cavalerie, avait eu
plusieurs chevaux tués sous lui; il finit par monter un mauvais cheval,
qui glissa et le fit tomber au bord d’un marais. Il se relevait quand
une nuée de Cosaques s’abattit sur lui. Ils n’eurent garde de
reconnaître le dictateur de Pologne dans cet homme mal vêtu. Ils lui
portaient des coups de lance, en lui criant: «Rendez-vous!» Mais il ne
répondait pas. L’un d’eux alors, approchant et le prenant par derrière,
lui déchargea un furieux coup de sabre, qui lui fendit la tête et le
cou jusqu’aux épaules. Sous cette épouvantable blessure, il tomba, et
ils le crurent mort.
XII
CAPTIVITÉ, EXIL, VIEILLESSE ET MORT DE KOSCIUSZKO (1794-1817)
La Russie de ce temps-là, comme celle d’aujourd’hui, avait une fabrique
d’histoires et de nouvelles fausses, de faits controuvés. Nos émigrés,
qui affluaient alors chez elle, aidaient à l’œuvre de mensonge et
mentaient avec esprit. On répandit dans les gazettes, bien plus, on mit
en chansons, en complaintes, une fiction que la crédulité publique
adopta docilement. Elle fut d’autant mieux reçue qu’elle était
pathétique, touchante; elle arrachait les larmes.