Qu’il nous suffise ici de montrer ce qu’elle a de faux, dans son

attribut le moins faux, le moins contestable, la force et la puissance:

d’expliquer que cette puissance elle-même, si roide, si dure, et qui

paraît si forte, est très faible en réalité.

Deux choses naturelles ont amené cette chose dénaturée, ce monstre de

gouvernement. L’instabilité désolante que les invasions éternelles des

cavaliers tartares mettaient dans l’existence des Russes, leur a fait

désirer la stabilité, le repos sous un maître. Mais, d’autre part, la

mobilité intrinsèque de la race russe, sa fluidité excessive, rendaient

ce repos difficile. Incertaine comme l’eau, elle ne put être retenue

que par le procédé dont use la nature pour fixer l’eau, par la

constriction, le resserrement dur, brusque, violent, qui, aux premières

nuits d’hiver, met l’eau en glace, le fluide en cristal aussi dur que

le fer.

Telle est l’image de la violente opération qui créa l’État russe. Tel

est son idéal, tel devrait être ce gouvernement, un dur repos, une

fixité forte, achetée aux dépens des meilleures manifestations de la

vie.

Il n’est point tel. Pour continuer la comparaison, il est de ces glaces

mal prises, qui contiennent au dedans des vides, des flaques d’eau,

restées mobiles, qui trompent à tout moment. Sa fixité est très peu

fixe, sa solidité incertaine.

L’âme russe, nous l’avons dit, n’a rien de ce qui, même dans

l’esclavage, est nécessaire à la stabilité. C’est un élément plus

qu’une humanité. Serrez, c’est presque en vain; elle coule, elle

échappe. Avec quoi serrez-vous? avec une administration, sans doute;

mais cette administration n’est pas plus morale que ceux qu’elle

prétend régler. Le fonctionnaire n’a pas plus que le sujet la suite, le

sérieux, la sûreté de caractère, les sentiments d’honneur, qui peuvent

seuls rendre efficace l’action d’un gouvernement. Il est, comme tout

autre, léger, fripon, avide. Si tous les sujets sont voleurs, les juges

sont à vendre. Si le noble et le serf sont corrompus, l’employé l’est

au moins autant. L’empereur sait parfaitement qu’on le vend, qu’on le

vole, que le plus sûr de ses fonctionnaires ne tiendrait pas contre une

centaine de roubles.

Ce pouvoir immense, terrible, qu’il transmet aux agents de ses

volontés, que devient-il en route? A chaque degré, il y a corruption,

vénalité, et, par suite, incertitude absolue dans les résultats.

Si l’empereur était toujours trompé, si sa volonté restait toujours

impuissante, il prendrait ses mesures et s’arrangerait là-dessus. Il

n’en est pas ainsi. Le grand défaut de la machine, c’est qu’elle est

incertaine, capricieuse dans son action. Parfois les volontés les plus

absolues de l’autocrate n’aboutissent à rien. Parfois un mot qui lui

échappe par hasard a des effets immenses, et les plus désastreux.

Un exemple: Catherine, envoyant en Sibérie plusieurs Français pris en

Pologne, avait très fortement recommandé (pour ménager l’opinion)

qu’ils fussent bien traités. Elle le dit et le répéta, ordonna, menaça.

Jamais elle ne fut obéie.

Autre exemple contraire: Nicolas dit un jour à des paysans du Volga

qu’il serait charmé que dans l’avenir tout paysan pût être libre. Ce

mot tombe comme une étincelle; une révolte immense et le massacre des

maîtres en résultent; il y faut une armée et des torrents de sang.

Voilà comme tout flotte. L’empereur est parfois infiniment trop obéi,

contre sa volonté; parfois il ne l’est pas du tout. Souvent il est

trompé, volé, avec une audace incroyable. Par exemple, à sa barbe, à

ses yeux, on vole, on vend en détail un vaisseau de ligne, et jusqu’à

des canons de bronze. Il le voit, il le sait, il menace, il frappe

parfois. Et les choses n’en vont pas moins leur train. Chaque jour lui

montre durement, et comme avec dérision, que cette autorité énorme est

illusoire, cette puissance impuissante. Chaque jour, plus indigné, il

se débat, s’agite, fait quelque essai nouveau et encore impuissant...

Contraste humiliant! Un Dieu sur terre, trompé, volé, moqué si

outrageusement! Rien de plus propre à rendre fou!

Résumons. Le Russe est mensonge. Il l’est dans la commune, fausse

commune. Il l’est dans le seigneur, dans le prêtre et le tzar.

_Crescendo_ de mensonges, de faux semblants, d’illusions!

Qu’est-ce donc que ce peuple? Humanité? Nature, élément qui commence et

non organisé? Est-ce du sable et de la poussière, comme celle qui,

trois mois durant, volatilise et soulève à la fois tout le sol russe?

Est-ce de l’eau, comme celle qui, le reste du temps, eau, glace ou

boue, fait un vaste marécage de la triste contrée?

Non. Le sable, en comparaison, est solide, et l’eau n’est pas trompeuse.

VIII

POLITIQUE MENSONGÈRE DE LA RUSSIE.—COMMENT ELLE A DISSOUS LA POLOGNE

La Russie, en sa nature, en sa vie propre, étant le mensonge même, sa

politique extérieure et son arme contre l’Europe sont nécessairement le

mensonge.

Seulement, il y a ici une remarquable différence: autant la Russie,

comme race, est mobile, fluide, incertaine, autant, comme politique et

diplomatie, elle est fixe, persévérante. Ce gouvernement, étranger en

grande partie, souvent tout allemand, ou suivant la tradition du

machiavélisme allemand, avec un mélange de ruse grecque et byzantine,

varie peu, se recrute d’un personnel à peu près identique. Ministres,

diplomates, observateurs, espions de divers rangs et des deux sexes, le

tout forme un même corps, une sorte de jésuitisme politique.

Deux puissances ont seules connu la mécanique du mensonge, et l’ont

pratiquée en grand: les Jésuites proprement dits, et ce jésuitisme

russe.

Le temps moderne, supérieur en toute chose, armé d’une foule de moyens

et d’arts nouveaux inconnus à l’Antiquité, offre ici deux œuvres

incomparables de mensonges systématiques, deux iliades de fraudes,

telles qu’aucun âge antérieur n’eût pu même les concevoir.—La

première, accomplie par les Jésuites vers le temps d’Henri IV, fut leur

patient travail d’éducation pour refaire un monde de fanatisme et de

meurtre, et recommencer en grand la Saint-Barthélemy sous le nom de

Guerre de Trente-Ans. L’autre travail, plus moderne, qui dure depuis

bien près d’un siècle, c’est la persévérante intrigue par laquelle le

jésuitisme russe (j’appelle ainsi cette ténébreuse diplomatie) parvint

à dissoudre au dedans la Pologne, à l’envelopper au dehors comme d’un

réseau de ténèbres, travaillant toute l’Europe contre, elle, acquérant

par flatterie ou par argent les organes dominants de l’opinion, créant

une opinion factice, une opinion apparente qui rendait les choses

secrètes, enfin, peu à peu enhardie, mêlant aux moyens de ruse une

fascination de terreur.

Ce travail a été très long, et il faut beaucoup de temps pour

l’étudier. Mais, vraiment, il en vaut la peine. Ceux qui auront la

patience de le suivre dans Rulhières, Oginski, Chodsko, Lelewel et

autres écrivains, assisteront à une cruelle, mais très curieuse

expérience politique et physiologique, celle de voir comment l’animal à

sang froid, fixant incessamment de son terne regard l’animal à sang

chaud, comme un affreux boa sur un noble cheval, l’attacha, le lia de

sa fascination, jusqu’à ce qu’il pût le sucer, affaibli, abattu.

Cela commence doucement. C’est un regard d’intérêt d’abord, une

attention de bon voisinage, l’inquiétude fraternelle que donnent à la

Russie les dissensions de la Pologne.

Et elle aime tant cette Pologne, qu’elle ne peut souffrir qu’aucun

Polonais soit opprimé par les autres. Philosophe, enthousiaste de la

tolérance, elle s’intéresse particulièrement aux dissidents; elle vient

au secours de la liberté religieuse (qui n’est pas opprimée).

_C’est le premier moyen de dissolution, la première opération de la

Russie sur la Pologne._

Catherine, à ce moment même, venait de prendre les biens des monastères

russes. Elle n’était pas sans inquiétude. Elle imagina de lancer la

Russie dans une guerre religieuse, de faire croire aux paysans qu’il

s’agissait de défendre leurs frères du rit grec persécutés en Pologne

par les hommes du rit latin. La guerre prit un caractère de barbarie

effroyable. Sous l’impulsion de cette femme athée, qui prêchait la

croisade, on vit des populations, des villages entiers torturés, brûlés

vifs, au nom de la tolérance.

Tout cela uniquement par amitié pour la Pologne, pour la protection des

Polonais dissidents. Ce n’est pas tout, l’impératrice ne protège pas

moins les Polonais fidèles à leurs anciennes lois barbares, à leur

vieille anarchie.

_C’est le second moyen de dissolution._

Admiratrice de l’antique constitution de la Pologne, elle ne souffrira

pas que le pays se transforme ni que le gouvernement y prenne aucune

force.

Dans ce second travail, la Russie s’attache surtout à créer une Pologne

contre la Pologne, comme un médecin perfide qui, se chargeant de guérir

un malade malgré lui, saurait habilement, dans ce corps vivant,

susciter d’autres corps vivants, y faire naître des vers...

Il y eut là des scènes d’un comique exécrable. Ces Polonais, amis des

Russes, donnèrent les plus étranges scènes de patriotisme. On en vit un

à genoux dans la diète, au milieu de la salle, tenant près de lui son

fils de six ans, et, le poignard à la main, criant qu’il allait le tuer

si l’on changeait les vieilles lois, qu’il voulait rester libre ou tuer

son enfant.

Voilà la seconde opération de la Russie. La troisième, plus hardie,

n’est plus seulement politique, mais sociale. Dès 1794, au temps de

Kosciuszko, la Russie n’entre en Pologne _que pour assurer le bien-être

des innocents habitants des campagnes_. Elle pousse le cri de

Spartacus, l’appel aux guerres serviles; c’est le premier essai du

système appliqué par l’Autriche en 1846, dans les massacres de Galicie.

_Troisième moyen de dissolution._

Ce n’est pas l’épée des Russes qui a vaincu la Pologne; c’est leur

langue qui a opéré la dissolution. Ils ont vaincu par trois mensonges.

Que serait-ce si nous pouvions montrer ici tous les arts par lesquels

la Russie, en même temps, travaillait le monde contre la Pologne,

profitant spécialement de la grande passion du dix-huitième siècle pour

la liberté religieuse, mettant ainsi le doute dans la pensée

européenne, jetant dans l’Occident un premier germe de dissolution!

Une définition profonde, admirable, a été donnée de la Russie, de cette

force dissolvante, de ce froid poison qu’elle fait circuler peu à peu,

qui détend le nerf de la vie, démoralise ses futures victimes, les

livre sans défense:

«La Russie, c’est le choléra.»

IX

ENFANCE ET JEUNESSE DE KOSCIUSZKO (1746-1776)

Le héros de la Pologne n’est pas proprement Polonais; il appartient à

cette mystérieuse Lithuanie qui, dans le labyrinthe immense de ses bois

et de ses marais, semble une première défense de l’Europe opposée à la

Russie. Plusieurs des dons brillants de la Pologne manquent à la

Lithuanie; elle en a d’autres plus graves. Les Polonais, relativement,

semblent les fils du soleil; les Lithuaniens, ceux de l’ombre. Chez eux

commence le grand Nord et les forêts sans limites. Leurs chants très

doux ont toute la mélancolie de ce climat. L’âme lithuanienne est

rêveuse, mystique, pleine du sentiment de l’infini et du monde à venir.

Le père de Kosciuszko était un musicien passionné, infatigable; il

donnait à la musique tout le temps dont il pouvait disposer. C’était un

de ces petits gentilshommes, innombrables en ce pays, qui n’ont rien

que leur épée, et vivent dans la domesticité des grands, ou de

l’exploitation rurale de quelque noble domaine. Client des princes

Czartorysky, il avait servi dans un régiment d’artillerie pendant

trente années de paix. Retiré, il cultivait un domaine du comte

Flemming, beau-père d’un Czartorysky.

Cette famille, qui avait entrepris la tâche difficile de réformer la

nation en présence de l’ennemi, et pour ainsi dire sous la main des

Russes, cherchait de tous côtés des hommes. Elle n’avait jamais perdu

de vue les Kosciuszko; c’est elle qui fit placer le jeune Thadée

Kosciuszko, né en 1746, à l’école des cadets, que le roi

Stanislas-Auguste venait de fonder à Varsovie.

Kosciuszko y arrivait déjà préparé. Enfant, il était plein d’ardeur,

avide d’apprendre, d’agir; il semblait que l’action, toujours ajournée

pour le père dans la longue période oisive où s’était écoulée sa vie,

s’était comme accumulée, et qu’elle éclatait dans son fils. Affamé

d’études dans son désert, il profita des leçons d’un vieil oncle qui

avait beaucoup voyagé et qui venait quelques mois par an à la ferme de

son père. Il apprit de lui un peu de dessin, de mathématiques, de

langue française. En même temps, il lisait tout seul les _Hommes

illustres_ de Plutarque, il en faisait des extraits, il s’assimilait le

génie héroïque de l’Antiquité.

L’enfant sauvage et studieux, dans sa solitude, avait quelque chose de

violent, de fougueux, d’indompté. Ce qui le ramenait à la douceur, lui

mettait le mors et la bride, si l’on peut ainsi parler, c’était son

amour de la famille, spécialement les égards et la protection

chevaleresque qu’il sentait devoir à ses sœurs, deux petites filles

très jeunes. De là peut-être la noble et pure tendresse qu’il eut

généralement pour la femme, et la prédilection singulière pour les

enfants qu’il montra toute sa vie.

Il arriva aux écoles dans un moment triste et dramatique, au moment où

la Pologne accepta un roi de la main des Russes. Le vrai roi fut dès

lors l’ambassadeur de Russie, le féroce Repnin. On vit celui-ci, sans

honte ni pudeur, sans pitié d’un peuple si fier, enlever du milieu de

la diète les membres opposants et les envoyer en Russie (1767). Nul

doute que ces spectacles n’aient puissamment remué le cœur du jeune

Kosciuszko, doublé ses efforts; il avait hâte de servir sa patrie

humiliée. Il prolongeait ses études bien avant dans la nuit, se

plongeait les pieds dans l’eau froide pour combattre le sommeil. Dure

épreuve dans un tel climat. Chaque soir, il avertissait le veilleur

qui, toute la nuit, entretenait les feux et chauffait les bâtiments de

l’école. Un cordon lié à son bras et circulant dans les corridors le

tirait du lit à trois heures.

Chaque année on désignait, sur un examen, quatre élèves voyageurs qui

devaient se perfectionner dans les principaux instituts militaires de

l’Europe. Kosciuszko fut de ce nombre. Il fut envoyé à l’académie

militaire de Versailles, puis à Brest, pour étudier la fortification et

la tactique navales. Enfin il passa quelque temps à Paris.

C’était vers 1770, ou à peu près. Jamais, pour les lettres et les arts,

la France ne fut plus brillante. La grande période philosophique,

ouverte par l’_Esprit des lois_, continuée par l’_Émile_, se fermait

glorieusement avec la défense de Sirven et de Calas. Par Voltaire et

Rousseau, la France avait en quelque sorte le pontificat de l’humanité.

Un doux esprit de bienveillance, de philanthropie et de liberté

semblait d’ici se répandre en Europe.

L’âme du jeune Polonais s’abreuva profondément à cette coupe, et se

pénétra de l’amour des hommes. Il resta le fils de ce temps, le fils de

la France d’alors. Les temps terribles qui suivirent, les plus extrêmes

nécessités, ses périls, ceux de la patrie, ne purent le faire dévier de

la ligne tracée par la philosophie française: humanité et tolérance. Il

y resta fidèle aux dépens de la victoire et de la vie.

Il était à Paris au moment du premier partage, quand la Pologne, qui

essayait de se réformer elle-même et de prendre une vie meilleure, en

fut punie par ses voisins et disséquée vivante. Kosciuszko revint, âgé

de vingt-six ans, et reçut en arrivant une inutile épée de capitaine

d’artillerie, et des canons pour n’en rien faire. Il n’y avait pas,

cependant, à chercher bien loin l’ennemi; il était au cœur de la

Pologne. Notre jeune officier se consumait dans ce déplorable repos,

voyait très peu le monde. Un jour (en 1776), tout le corps des

officiers est invité à un grand bal pour la fête du roi. Kosciuszko s’y

rend par devoir. Son cœur y est saisi; une jeune fille s’en empare.

Elle l’a gardé jusqu’à la mort.

Sosnowska, c’était son nom, était malheureusement placée, par la

naissance et par la fortune, très loin de Kosciuszko. C’était la fille

de l’hetman de Lithuanie, Joseph Sosnowski, orgueilleux et puissant

seigneur, un de ces vieux Polonais rois sur leurs terres, implacables

pour quiconque aurait osé lever les yeux sur leur auguste famille, tels

que le vieux palatin qui lia Mazeppa sur un cheval indompté.

Ce fut justement cet orgueil qui ouvrit la porte à Kosciuszko. Envoyé

avec le corps où il servait, il habita avec son colonel le château du

maréchal. Celui-ci n’imagina pas qu’un jeune homme tellement inférieur

se méconnût au point d’aimer sa fille. On le laissa la voir sans cesse,

lui parler, lui donner des leçons; il enseigna le français, puis

l’amour. Les femmes polonaises, dans un pays si agité, mêlées au

mouvement de bonne heure, et du moins entendant toujours parler des

grandes affaires du pays, ont un tact remarquable pour apprécier les

hommes. Elles les jugent parce qu’elles les font, usant glorieusement

de leur empire pour exiger des choses héroïques.

Jamais amour ne fut moins aveugle ni mieux mérité. Ce n’était point un

mérite possible, futur, qu’elle aimait; c’était déjà un homme accompli.

A trente ans, il était dans la plénitude de ses dons et de ses vertus.

Il apparut à Sosnowska ce qu’il était en effet, un héros.

Il n’avait pu rien faire encore, et l’apparence physique n’était point

en sa faveur. A en juger par les portraits, il avait le menton

saillant, ainsi que les pommettes des joues. Le nez, fortement

retroussé, donnait à sa figure quelque chose, non de vulgaire, comme il

arrive, mais d’étrange plutôt, de bizarre et de romanesque,

d’audacieux, d’aventureux. Nez, menton, bouche, sourcils, tout semblait

pointer en avant, comme l’élan du cavalier qui charge; mais en même

temps les plans très fermes, très arrêtés, très fins, rappelaient la

précision de l’artilleur qui ne charge point au hasard, mais qui vise

et atteint le but.

Ses yeux étaient très vifs, hardis et doux: là surtout, on entrevoyait

l’excellence du cœur de ce grand homme de guerre. Les anciens héros de

la Pologne étaient des saints. Les Turcs, qui ont éprouvé tant de fois

l’esprit guerrier de cette race, n’en avaient pas moins remarqué son

extrême douceur, sa tendance à tous les amours. Ils appelaient les

Slaves les _colombes_. Cette disposition à aimer éclatait dans toute la

personne de Kosciuszko. Nul homme n’a tant aimé la femme, et de la plus

pure tendresse. Il aimait singulièrement les enfants, qui tous venaient

à lui. Surtout il aimait les pauvres. Il lui était impossible d’en voir

sans leur donner; il leur parlait avec égard, avec les plus délicats

ménagements de l’égalité.

Dès son enfance, il avait montré ces dispositions charitables. Le

douloureux spectacle de l’infortuné paysan de Pologne, deux fois ruiné,

et par son maître, et par les logements militaires, les passages

continuels de soldats étrangers qui le mangent et le battent, avait

blessé profondément son cœur. La pitié, une pitié douloureuse pour les

maux de l’humanité, semblait avoir brisé en lui quelques nerfs du cœur,

et produit peut-être les seuls défauts qu’on ait pu saisir dans une

nature si parfaite.

Ces qualités, ces défauts même faisaient un ensemble adorable, auquel

peu de cœurs auraient résisté. Sosnowska en fut si touchée, que, ne

doutant pas qu’on ne vît son amant comme elle le voyait, l’égal des

rois, elle dit tout à sa mère. Kosciuszko, de son côté, alla se jeter

aux pieds du père et les inonda de larmes. Cette confiance réussit mal.

Le père la reçut avec tant de mépris, qu’il ne daigna pas même éloigner

Kosciuszko: il lui défendit de parler à sa fille, de la regarder.

Celle-ci, exaltée dans sa passion, absolue et audacieuse comme une

Polonaise, déclara à Kosciuszko qu’elle voulait être enlevée.

Résolution violente! Ce n’était pas seulement quitter sa famille,

c’était abandonner une grande fortune, une vie quasi royale, pour

suivre un officier obscur, qui même perdrait son grade et probablement

sa patrie, poursuivi qu’il allait être par la haine acharnée d’une si

grande famille. C’était suivre la misère, l’exil.

Le père sut tout. Mais, par une singularité étrange, qui montre que la

vengeance lui était plus chère encore que l’honneur de sa famille, il

laissa sortir les amants. Ce ne fut qu’à quelque distance du château

qu’une bande d’hommes armés les entoura. Kosciuszko devait périr; il

fit face à toute la troupe, l’étonna de son audace, et en fut quitte

pour une grave blessure.

Évanoui plusieurs heures, il s’éveille... Elle a disparu; il ne reste

rien d’elle, qu’un mouchoir qu’elle a laissé. Il le serre, le met dans

son sein; il l’a porté toujours, dans toutes ses batailles, et jusqu’à

la fin de sa vie.

X

KOSCIUSZKO EN AMÉRIQUE.—DICTATEUR EN POLOGNE (1777-1794)

Kosciuszko, à trente ans, se trouvait avoir tout perdu, sa maîtresse et

sa patrie; la première, mariée, malgré elle, à un homme qu’elle

n’aimait pas; la seconde, humiliée, violée chaque jour au caprice des

agents russes. Spectacle ignoble. Les vrais Polonais ne le pouvaient

supporter. L’illustre Pulawski, le chef des dernières résistances, alla

se faire tuer en Amérique. Kosciuszko partit, et bien d’autres moins

connus.

Voilà le commencement des glorieuses émigrations polonaises. La

Providence, dès lors, sembla vouloir chaque jour déraciner la Pologne,

et la tirer d’elle-même pour la grandir et la glorifier. Elle l’enleva

à ses querelles, intérieures à l’étroite atmosphère où elle étouffait,

la répandit dans l’univers. Partout où il y eut de la guerre et de la

gloire, partout où la liberté livra ses combats, il y eut du sang

polonais. On le retrouve, ce sang, comme un ferment d’héroïsme, dans

les fondements vénérés des républiques des deux mondes.

Un Polonais a dit là-dessus une chose ingénieuse et sublime: «Le peuple

de Copernik, le peuple qui dans l’astronomie eut l’intrépidité

scientifique de lancer pour la première fois la terre dans l’espace,

devait mobiliser la patrie, la lancer par toute la terre.»

C’était une belle occasion pour un Polonais que cette guerre

d’Amérique. Un grand souffle de jeunesse, un poétique élan de

révolution, animaient ces volontaires de toute nation, qui étaient

accourus là. Tous étaient très purs encore, beaux de désintéressement

et d’innocence. Les La Fayette, les Lameth, les Miranda, les Barras,

étaient bien loin de deviner le rôle qu’ils joueraient un jour. Libres

encore d’ambition, ils ne voulaient rien pour eux-mêmes, tout pour la

liberté du monde!

Kosciuszko fut accueilli par les Français comme un compatriote et un

camarade d’école. La Fayette, admirateur de son bouillant courage, ne

perdit pas une occasion pour le faire remarquer de Washington.

Ingénieur, colonel, enfin général de brigade, Kosciuszko montra, avec

l’intrépidité polonaise, une fermeté plus nécessaire encore pour

retenir et diriger les milices américaines. Ces soldats agriculteurs

voulaient retourner à leurs champs; Kosciuszko dit seulement: «Partez

si vous voulez; je reste.» Pas un d’eux n’osa partir.

Il eut plus d’une belle aventure: des blessures d’abord; puis le

bonheur de sauver des prisonniers que les Américains voulaient

massacrer. Il se constitua aussi le patron et le protecteur d’un

orphelin de neuf ans dont le père, brave soldat, venait de périr, et il

parvint à faire adopter l’enfant par la République elle-même.

L’Amérique était fondée. La Pologne périssait. Au retour de Kosciuszko,

elle touchait à sa crise suprême. Elle faisait un dernier effort pour

se transformer sous les yeux, sous la pression terrible des tyrans qui

voulaient sa mort. Dans une opération si difficile, qui aurait demandé

une complète unité d’action, elle n’agissait pas avec des forces

entières; liée par ses ennemis, elle l’était par elle-même, par le

préjugé national, favorable aux anciennes institutions sous lesquelles

la Pologne a acquis jadis tant de gloire. Les philosophes eux-mêmes

(Rousseau, par exemple, dont ils demandèrent les conseils) leur

disaient de peu changer.

Légendes démocratiques du Nord · 第 2 / 18 段