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ŒUVRES COMPLÈTES DE J. MICHELET
LÉGENDES
DÉMOCRATIQUES
DU NORD
ÉDITION DÉFINITIVE, REVUE ET CORRIGÉE
PARIS
ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR
26, RUE RACINE, PRÈS L'ODÉON
Tous droits réservés.
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LÉGENDES
DÉMOCRATIQUES
DU NORD
POLOGNE ET RUSSIE
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KOSCIUSZKO
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I
A LA POLOGNE
La France offre à la Pologne, en gage d’une amitié plus forte que le
destin, le portrait religieusement fidèle d’un homme cher à toutes
deux, d’un des hommes les meilleurs qui aient honoré la nature humaine.
D’autres furent aussi vaillants, d’autres plus grands peut-être ou plus
exempts de faiblesses. Kosciuszko fut, entre tous, _éminemment bon_.
C’est le dernier des chevaliers,—c’est le premier des citoyens (dans
l’Orient de l’Europe). Le drapeau si haut porté de l’ancienne
chevalerie polonaise, sa générosité sans bornes ni mesure, et par delà
la raison; un cœur net comme l’acier! et avec cela une âme tendre, trop
tendre parfois et crédule; une douceur, une facilité d’enfant,—voilà
tout Kosciuszko.—Un héros, un saint, un simple.
Plusieurs, et des Polonais même, dans leur austérité républicaine, d’un
point de vue tout romain, ont jugé sévèrement ce héros du cœur et de la
nature. Ils n’ont pas trouvé en lui le grand homme et le politique que
demandait la situation terrible où la destinée le plaça. Appelé à la
défense d’une cause désespérée, à la lutte la plus inégale, il accepta,
crut au miracle, et, comme un chevalier, un saint, embrassa
magnanimement les deux chances, victoire ou martyre. Mais, quant aux
moyens violents qui pouvaient donner la victoire, il ne fallait pas lui
demander d’y avoir recours. Il ne prit pas l’âme de bronze qu’exigeait
un tel péril. Il ne se souvint pas, disent-ils, qu’il était dictateur
de Pologne, qu’il devait forcer la Pologne à se sauver elle-même,
terrifier la trahison, l’égoïsme, l’aristocratie. Il se donna, ce fut
tout, demanda trop peu aux autres, se contentant de mourir, les
laissant à leurs remords et s’enveloppant de sa sainteté.
Noble tort d’un cœur trop humain!... Ah! nous aurions plus d’un
reproche à faire à Kosciuszko, pour la douceur et la tendresse. Il
était confiant, crédule, se laissait prendre aisément aux paroles des
femmes et des rois. Un peu chimérique, peut-être d’une âme poétique et
romanesque, amoureux toute sa vie (mais de la même personne), il
suffisait d’un enfant pour le conduire, et lui-même il mourut enfant.
Ces défauts sont-ils ceux d’un homme ou ceux de la nation? Nous les
retrouvons bien des fois dans les héros de son histoire. Il ne faut pas
trop s’étonner si le grand citoyen moderne n’en est pas moins de leur
famille; s’il eût été autre, il n’eût pas représenté d’une manière si
complète toute l’âme de son noble pays. Je ne sais si ce sont des
taches, mais il fallait qu’elles fussent en ce caractère. Nous
l’aimons, même à cause d’elles, y reconnaissant l’antique Pologne... Et
nous t’embrassons d’autant plus, pauvre vieux drapeau!
Est-il sûr que Kosciuszko aurait sauvé la Pologne avec plus de rigueur
civique? J’en doute; mais ce dont je suis sûr, c’est que la bonté
extraordinaire, si grande, qui fut en lui, a eu des effets immenses,
infiniment favorables à l’avenir de sa patrie. D’une part, elle lui a
gagné le cœur de toutes les nations; beaucoup sont restées convaincues
que l’absolue bonté humaine s’est trouvée dans un Polonais.—D’autre
part, en cette haute excellence morale, les classes diverses de la
Pologne, si malheureusement séparées, ont trouvé un idéal commun et
leur nouveau point d’union. Les nobles ont salué en lui le chevalier de
la croisade, et les paysans, y trouvant le bon cœur et le bon sens, le
dévouement du pauvre peuple, ont ressenti qu’il était leur, qu’il fut
la Pologne elle-même.
Le jour où cet homme de foi, menant ses bandes novices contre l’armée
russe, aguerrie, victorieuse, laissa là toutes les routines et
l’orgueil antique, laissa la noble cavalerie, mit pied à terre et prit
rang parmi les faucheurs polonais, ce jour-là une grande chose fut
faite pour la Pologne et pour le monde. La Pologne n’était jusque-là
qu’une noblesse héroïque; dès lors ce fut une nation, une grande
nation, et indestructible. L’impérissable étincelle de la vitalité
nationale, enfouie si longtemps, éclata; elle rentra au cœur du peuple,
et elle y reste avec le souvenir de Kosciuszko, dévoué, résigné et
simple. Il ne sut, dit-on, que mourir, mais en cela même encore il fit
une grande chose: il éveilla un sentiment inconnu au cœur des Russes.
Barbares pour la Pologne même, ils commencèrent à se troubler quand ils
la virent blessée, taillée en pièces sur le champ de bataille, dans la
personne de Kosciuszko. L’être défiant entre tous, le paysan russe et
le soldat russe, qu’on écrase, mais qu’on n’émeut pas, fut sans défense
contre l’impression morale de cette grande victime; il se sentit
injuste... On vit de vrais miracles: les pierres pleurèrent, et les
glaces du pôle, les Cosaques, pleurèrent, se souvenant trop tard,
hélas! de leur origine polonaise. Leur chef Platow, arrivé en 1815 à
Fontainebleau, vit le pauvre exilé, l’ombre infortunée de la Pologne
qui se traînait encore, et versa des larmes amères; le vieux pillard,
l’homme du meurtre, se retrouva homme. Jusqu’à sa mort, il suffisait
qu’il entendît le nom fatal, pour que les larmes, malgré lui, lui
remplissent les yeux.
Ah! il y a un Dieu au monde, la justice n’est pas un vain mot... C’est
par ce jour et par cet homme que le remords du fratricide commença pour
la Russie... Pleurez, Russes; pleurez, Cosaques; mais surtout pleurez
sur vous-mêmes, malheureux instruments d’un crime si fatal aux deux
pays!
Jeunes Slaves du Danube, que je vois avec bonheur monter au rang des
nations, enfants héroïques qui jadis avez abrité le monde contre les
Barbares, c’est à vous aussi que je donne ce portrait du meilleur des
Slaves, du bon, du grand, de l’infortuné Kosciuszko.
La générosité, la douceur magnanime des véritables Slaves, ces dons du
ciel qu’on trouve en leurs tribus primitives, elles ont éclaté avec un
charme attendrissant dans cet homme. En lui, nous honorons le génie de
cette grande race; nous saluons son apparition d’un salut fraternel.
Jeunes Slaves, que vous souhaiterai-je? que demandera à Dieu pour vous
la vieille France qui vous regarde et vous voit grandir avec joie?—La
vaillance? Non, la vôtre est connue par toute la terre. Vous
souhaiterai-je la muse et les chants? Les vôtres sont célèbres chez
nous. Souvent, dans mes sécheresses, je me suis moi-même abreuvé aux
sources de la Servie.
Je vous souhaite, amis, davantage. Aux glorieux commencements de votre
fortune nouvelle, j’ajoute un vœu, un don, une bénédiction. Je vous
doue au berceau, autant qu’il est en moi, y mettant une chose sainte
qui sortit du cœur de Dieu même:
L’héroïque bonté de la Pologne antique.
II
ON NE TUE PAS UNE NATION
Nous l’avons dit ailleurs. L’Europe n’est point un assemblage fortuit,
une simple juxtaposition de peuples, c’est un grand instrument
harmonique, une lyre, dont chaque nationalité est une corde et
représente un ton. Il n’y a rien là d’arbitraire; chacune est
nécessaire en elle-même, nécessaire par rapport aux autres. En ôter une
seule, c’est altérer tout l’ensemble, rendre impossible, dissonante ou
muette, cette gamme des nations.
Il n’y a que des fous furieux, des enfants destructeurs, qui puissent
oser mettre la main sur l’instrument sacré, œuvre du temps, de Dieu, de
la nécessité des choses, attenter à ces cordes vives, concevoir la
pensée impie d’en détruire une, de briser à jamais la sublime harmonie
calculée par la Providence.
Ces tentatives abominables furent toujours impuissantes. Les nations
dont on croyait supprimer l’existence, ont refleuri, toujours vivantes,
indestructibles. Un despote a pu dire, dans un accès de colère puérile:
«Je supprime la Suisse.» M. Pitt a dit de la France: «Elle sera un
blanc sur la carte.» L’Europe entière, les rois avec les papes,
profitant du mortel sommeil où semblait plongée l’Italie, ont cru la
démembrer, la couper en morceaux; chacun mordit sa part; ils dirent:
«Elle a péri.» Non, barbares, elle ressuscite; elle sort vivante,
entière, de vos morsures. Elle sort rajeunie du chaudron de Médée; elle
n’y a laissé que sa vieillesse: la voici jeune, forte, armée, héroïque
et terrible. La reconnaissez-vous?
Savez-vous bien, meurtriers imbéciles, pourquoi nulle de ces grandes
nations ne peut périr, pourquoi elles sont indestructibles, sinon
invulnérables?
Ce n’est pas seulement parce que chacune d’elles, dans son glorieux
passé, dans les services immenses rendus au genre humain, a sa raison
morale d’exister, sa légitimité et son droit devant Dieu; mais c’est
aussi, c’est surtout parce que _l’Europe entière n’étant qu’une
personne, chacune de ces nations est une faculté_, une puissance, une
activité de cette personne; en sorte que, s’il était possible de
supposer un moment qu’on tue une nation, il arriverait à l’Europe,
comme à l’être vivant dont on détruit un poumon, dont on retranche un
côté du cerveau: il vit encore cet être, mais d’une manière souffrante
et tout étrange qui accuse sa mutilation. Il ne respire qu’à peine,
devient paralytique ou fou; ou bien encore, ce qu’on peut observer, son
équilibre étant rompu, il agit comme un automate, non comme une
personne; toute son action se fait d’un seul côté, aveugle, ridicule et
bizarre.
Supposez un moment que nous apprenions ici un matin que _notre
éternelle ennemie_, l’Angleterre, a passé sous les flots, ou bien
encore que, la Baltique ayant changé de lit, il n’y a plus
d’Allemagne... Quels seraient? grand Dieu! les résultats de ces
terribles événements! On ne peut même l’imaginer. L’économie humaine en
serait bouleversée, le monde irait comme ivre; toute la grande machine,
brisée et détraquée, n’aurait que de faux mouvements.
Supposez encore un moment que les vœux impies de nos traîtres (des
écrivains cosaques) ont été exaucés, que l’armée du tzar est ici, que
la liberté a été tuée, que la France a fini dans le sang... Horreur! la
mère des nations, celle qui les allaita du lait de la liberté, de la
Révolution, celle qui vivifiait le monde de sa lumière, de sa
vitalité... La France éteinte: hypothèse effroyable!... La vie, la
chaleur baisse à l’instant par tout le globe; tout pâlit, tout se
refroidit; la planète entre dans la voie des astres finis qui errent
encore au ciel, solitaires, inutiles, promenant mélancoliquement un
reste d’existence, une vie morte, pour ainsi parler, qui seulement dit
qu’ils ont vécu.
L’ignorance, la préoccupation excessive de ce qui est près de nous, la
profonde attention qu’on donne à des objets minimes, en négligeant
toute grande chose, ont seules empêché, jusqu’ici, d’observer les
conséquences effroyables qu’a eues le meurtre de la Pologne, la
suppression de la France du Nord.
On en a caché une partie à force de mensonges. C’est un fait
prodigieux, et pour humilier à jamais l’esprit humain que le monde des
lumières et de la civilisation ait pu, depuis un demi-siècle, se
laisser tromper là-dessus.
Exemple mémorable de ce que peuvent les arts de la pensée, la
littérature et la presse, habilement séduites et corrompues, pour
éteindre la lumière même, enténébrer le jour, si bien que le monde
aveugle en vienne à ne plus voir le soleil à midi.
En ces profondes ténèbres qu’ils avaient faites, les meurtriers sont
venus et ils ont bravement juré sur le corps de la victime: «Il n’y pas
eu de Pologne: elle n’existait pas... Nous n’avons tué que le néant.»
Puis, voyant la stupéfaction de l’Europe, son silence, et que plusieurs
semblaient les croire, ils ont ajouté froidement: Du reste,
existât-elle, elle a mérité de périr... S’il y a eu une Pologne,
c’était une puissance du Moyen-âge, un état rétrograde, voué (c’est là
ce qui nous blesse) aux institutions aristocratiques.
«Moi, dit la Prusse, je suis la civilisation.
—Et moi, dit la Russie (ou du moins ses amis le disent pour elle),
moi, je suis une puissance amie du progrès, sous forme absolutiste, une
puissance révolutionnaire.»
Il n’est pas de mensonges hardis par lesquels les amis des Russes
n’aient insulté, depuis vingt ans surtout, au bon sens de l’Europe.
On ne peut plus parler de l’histoire ni de la politique du Nord, sans
replacer préalablement la lumière dans ces questions. Nous n’aurions pu
conter la vie de Kosciuszko, sans expliquer avant tout la position et
la vie réelle de la Pologne et de la Russie.
Un mot donc, un seul mot aux menteurs patentés, aux calomniateurs
gagés, qui ont perverti le sens du public et créé ces ténèbres, mot
simple, mot vengeur, qui sera clair, du moins... S’ils ont éteint le
jour, qu’ils soient éclairés de la foudre.
La foudre, c’est la vérité.
Et la vérité est ceci... Nous nous fions à Dieu et au bon sens, et nous
ne doutons pas que tout cœur droit, à la fin de ces pages, ne dise:
«C’est la vérité!»
Nous l’avons cherchée avidement, longuement, laborieusement, avec une
ferveur véritablement religieuse. Nulle lecture, nulle étude ne nous a
coûté pour l’atteindre. Les résultats de nos patientes enquêtes ont
répondu à ceux que donnaient la logique et la méditation. Et
maintenant, affermi par ce consciencieux travail, nous levons la main
et nous jurons ceci:
«La Pologne que vous voyez en lambeaux et sanglante, muette, sans pouls
ni souffle, _elle vit... Et elle vit de plus en plus_; toute sa vie,
retirée de ses membres, portée à la tête et au cœur, n’en est que plus
puissante.»
«Ce n’est pas tout. _Elle vit seule dans le Nord_, et nulle autre. La
Russie ne _vit pas_.»
Nous n’avons pas à voir si quelques hommes de talent, s’exerçant dans
la langue russe, comme dans une langue savante, ont amusé l’Europe de
la pâle représentation d’une prétendue littérature russe... Toute cette
littérature, sauf quelques rares efforts généreux, bientôt étouffés,
est une œuvre, d’imitation.
L’affreuse mécanique de la bureaucratie soi-disant russe, qui est toute
allemande, l’institution, militaire, non moins artificielle, de ce
gouvernement, tout cela ne m’impose point.
Je dis, j’affirme, je jure et je prouverai _que la Russie n’est pas_.
Monstrueux crime du gouvernement russe! vaste crime, meurtre immense de
cinquante millions d’hommes! Il n’a fait que diviser la Pologne en lui
donnant une vie plus forte, mais, en réalité, _il a supprimé la Russie_.
Sous lui, par lui; elle a descendu la pente d’un effroyable néant
moral, elle a marché tout au rebours du monde, reculé dans la barbarie.
Elle subit dans ce montent une opération atroce, que nul martyre de
peuple ne présente dans l’histoire: nous l’expliquerons tout à l’heure.
_Du servage_, elle retourne _à l’esclavage_ antique.
L’esprit russe, faussé par la torture d’une inquisition vile et basse
(qui n’a pas, comme celle d’Espagne, l’excuse au moins d’un dogme),
l’esprit russe descend dans la dégradation, dans l’asphyxie morale. Il
était doux, croyant, docile. Il croit de moins en moins; sa loi était
dans l’idée de famille, dans la paternité. Cette idée lui échappe.
Phénomène terrible pour le monde, mais surtout pour la Russie
elle-même. L’idée russe a faibli en elle, et elle n’a pas pris l’idée
de l’Europe; elle a perdu son rêve, qui était une _autorité
paternelle_, et elle ignore la _loi_, cette mère des nations.
Que serait-ce si elle n’avait encore, pour la tirer de ce néant où elle
descend, une sœur qui comprend les deux autorités (la paternité et la
loi): cette sœur, l’aîné des Slaves, dans laquelle est leur vie la plus
intense; cette sœur dont le génie a grandi, s’est approfondi sous la
verge de la Providence et dans l’épreuve du destin?
Sans elle, sans cette infortunée Pologne qu’on croit morte, la Russie
n’aurait aucune chance de résurrection.
Elle pourrait troubler l’Europe, l’ensanglanter encore, mais cela ne
l’empêcherait pas de s’enfoncer elle-même dans le néant et dans le
rien, dans les profondeurs des boues d’une dissolution définitive.
Au reste, la Russie le sent. Malgré son atroce gouvernement, malgré le
maître fou[1] qui l’enfonce aux abîmes, elle sent bien que tout son
espoir est dans cette pauvre Pologne. Elle le sent; elle se souvient de
la fraternité. Ce souvenir et ce sentiment sont à elle, Russie, sa
légitimité, et c’est pourquoi Dieu la sauvera.
Vivez Pologne, vivez! Le monde vous en prie, toutes les nations; nul
n’en n’a plus besoin que l’infortuné peuple russe. Le salut de ce
peuple et sa rénovation sont pour vous une glorieuse raison d’être.
Plus il descend, ce peuple, plus votre droit de vivre augmente, plus
vous devenez sacrée, nécessaire et fatale.
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Note 1:
Lorsque ces pages furent écrites, et tout ce volume, la Russie était
gouvernée par Nicolas Ier. Nicolas qui continuait d’écraser la
Pologne, qui étouffait le mouvement hongrois (1849) et peuplait la
Sibérie de tous ceux qui aspiraient à la liberté.
Aujourd’hui, Alexandre II lui a succédé. Sous son règne, la Russie
est entrée dans la voie des réformes; elle a vu s’accomplir, par la
volonté impériale, l’affranchissement des serfs, pas gigantesque dont
les conséquences transformeront fatalement, à une heure donnée,
l’empire des tzars.
III
CAUSES RÉELLES DE LA RUINE DE LA POLOGNE
Jamais, depuis Œdipe, depuis l’atroce énigme du Sphinx, jamais la
destinée n’a jeté aux nations un plus cruel problème, ni plus
mystérieux que la ruine de la Pologne.
Contraste étrange! c’est justement la nation _humaine_ entre toutes qui
a été mise hors l’humanité.
La nation généreuse, hospitalière, la nation _donnante_, si je puis
dire, celle pour qui la liberté sans bornes fut un besoin du cœur,
c’est celle-là qui a été livrée en proie et dépouillée... Elle mendie
son pain par toute la terre.
Le peuple chevalier qui, au prix de son sang, si souvent contre les
Tartares et si souvent contre les Turcs, nous a tous défendus... c’est
celui dont personne n’a pris la défense à son dernier jour!
Le dix-huitième siècle, qui a vu sa ruine, avait été pour la Pologne
une époque de singulière douceur dans les mœurs. Les étrangers qui la
visitaient alors nous disent qu’en ce pays, où il n’y avait ni police
ni gendarmes, on pouvait parcourir les immenses forêts en toute
sécurité, les mains pleines d’or. Presque aucun procès criminel. Les
rôles de plusieurs tribunaux établissent que, durant trente années, on
n’eut à y juger que des bohémiens ou des juifs, aucun Polonais; pas un
noble, pas un paysan accusé de meurtre ou de vol.
«Les Polonais avaient des serfs», dit-on. Et les Russes n’en avaient
pas, sans doute? et les Allemands n’en avaient pas? Le servage allemand
était très dur, même en notre siècle. Un de mes amis a vu encore dans
un État allemand une fille serve dans une loge à chien, avec une chaîne
de fer. Nous-mêmes, Français, qui parlons tant, avec toutes nos belles
lois, nous n’en avons pas moins des nègres, sans parler des nègres
blancs de l’esclavage industriel, qui souvent vaut bien le servage.
Le serf, sous la république de Pologne, payait dix fois moins
qu’aujourd’hui. Ajoutez qu’il était exempt du plus terrible impôt
qu’exige la Russie. La noblesse portait seule les armes. On ne voyait
pas ces longues files de jeunes paysans polonais, la chaîne au cou, qui
marchent, piqués par le Cosaque, pour servir l’ennemi de la Pologne,
dans le Caucase, en Sibérie, jusqu’aux frontières de Chine. Il en meurt
la moitié en route; on en prend d’autres, toujours d’autres, qui ne
reviennent jamais. La Pologne n’enfante que pour saouler le Minotaure.
Quel a été, en réalité, le péché de la Pologne? cet esprit romanesque,
cet esprit de grandeur (fausse ou vraie) qui a fait des héros, mais qui
convenait moins aux citoyens d’une république. Chaque homme était un
roi et tenait cour, les portes ouvertes à tous, les tables toujours
mises; on priait l’étranger d’entrer, on le comblait de dons. Et ce
n’était pas seulement orgueil et faste, c’était aussi une aimable
facilité de cœur, une bonté naturelle qui les jetait dans cet excès de
libéralité. Tout objet que vous regardiez, que vous paraissiez trouver
agréable dans la maison de votre hôte, on vous disait: «Il est à vous.»
Et il aurait paru bas, ignoble, anti-polonais, qu’il en fût autrement:
cela était tellement établi dans les mœurs, qu’on disait aux enfants,
lorsqu’on les menait en visite: «Prends bien garde de ne pas nommer, de
ne louer aucun objet que tu verras. Ce serait indiscret, le maître le
donnerait à l’instant.»
Cette libéralité prodigue et la fausse grandeur, la fastueuse vie du
chevalier qui vit de gloire et jette l’or, elles eurent un double
effet, et très fatal. D’abord, ils regardèrent au-dessous d’eux de
s’occuper de leurs affaires, les laissèrent à des intendants qui
pressuraient les serfs. Les plus généreux des hommes, les plus humains,
les moins avides, se trouvèrent, par ces funestes intermédiaires, être,
à leur insu, des maîtres très durs.
Cet éloignement des affaires fut cause aussi qu’ils laissèrent prendre
un grand ascendant aux prêtres romains, aux jésuites.—La Pologne, au
seizième siècle, était le pays le plus tolérant de la terre, l’asile de
la liberté religieuse; tous les libres penseurs venaient s’y réfugier.
Les jésuites arrivent; le clergé polonais suit leur impulsion, devient
persécuteur. Il entreprend la tâche insensée de convertir les
populations du rit grec, les belliqueux Cosaques. Ceux-ci, Polonais
d’origine, sauvages, indépendants, comme le fier coursier de l’Ukraine,
tournent bride, s’en vont du côté russe. La république de Pologne donna
ce jour-là à son ennemi l’épée qui devait lui percer le cœur.
IV
SUBLIME GÉNÉROSITÉ DE LA POLOGNE
L’Europe oublieuse, distraite, semble ne plus savoir le suprême danger
qu’elle courut aux derniers temps du Moyen-âge et qui l’en préserva.
L’invasion des Turcs, bien autrement sérieuse que celle des Tartares en
Europe, n’était point un déluge d’un jour, qui inonde, ravage et
s’écoule. Ces barbares, nullement barbares à la guerre, se présentaient
en masses fortes, solides; parmi des nuées de cavalerie s’avançaient
leurs redoutables janissaires, la première infanterie du monde. Leur
victoire était très probable: victoire hideuse, qui n’eût été nullement
celle du mahométisme. Ce monstre d’empire turc, création tout
artificielle, très peu mahométane, ne venait point à nous comme une
religion, ou comme une race. C’était, on le sait, de vastes razzias
d’enfants de toute race qui recrutaient l’armée, le peuple appelé turc,
empire immonde, effroyable Sodome, sanguinaire Antéchrist. L’Europe
frissonnait aux récits des tortures que les vaincus avaient à attendre,
empalés ou sciés en deux.
La Pologne se mit devant l’Europe avec la Hongrie et les Slaves, les
Roumains du Danube; elle sauva l’humanité.
Pendant que l’Europe oisive jasait, disputait sur la Grâce, se perdait
en subtilités, ces gardiens héroïques la couvraient de leurs lances.
Pour que les femmes de France et d’Allemagne filassent tranquillement
leur quenouille et les hommes leur théologie, il fallait que le
Polonais, le Hongrois, toute leur vie en sentinelle, à deux pas des
Barbares, veillassent, le sabre en main. Malheur s’ils s’endormaient!
leur corps restait au poste, leur tête s’en allait au camp turc.
Tout homme qui naissait alors en ces pays savait parfaitement qu’il ne
mourrait pas dans son lit; qu’il devait sa vie au martyre. Grande
situation! de se savoir toujours si près d’arriver devant Dieu! Cela
tenait les cœurs très hauts, très libres aussi.—Quoi de plus libre que
la mort? Vivants, ils lui appartenaient et ne relevaient que d’elle. On
ne gouvernait de tels hommes que par leur propre volonté.
Rien de plus grand que cette république de Pologne. La volonté y
faisait tout. C’était comme l’empire des esprits. Ni le roi ni les
juges n’ayant de force suffisante pour assurer l’exécution des
jugements, il fallait que le condamné se livrât de lui-même, qu’il
apportât sa tête.
L’idéal polonais, placé si haut, imposait à la République d’immenses
difficultés; la loi y exigeait des citoyens un effort continuel; pour
état naturel, ordinaire, elle exigeait d’eux le sublime. Elle les
supposait toujours généreux, du moins voulant l’être. Dans le progrès
de son histoire, la Pologne semblait marcher vers un gouvernement qui
ne s’est pas vu encore en ce monde, un gouvernement de _spontanéité_,
de _bonne volonté_.
Quel qu’ait été plus tard l’affaissement national, l’orgueil de la
noblesse et son esprit d’exclusion, de caste, qui fut un démenti à la
générosité antique, il est resté de cet état sublime des premiers temps
une tendance chevaleresque, une étonnante disposition au sacrifice,
dont nulle nation peut-être n’a donné les mêmes exemples.
Quoi qu’il en coûte à un Français de l’avouer, nous devons dire, pour
être juste, que les gouvernements de la France ont tous usé et abusé de
l’amitié de la Pologne, de l’héroïque fidélité des Polonais. Ils l’ont
mise aux plus rudes épreuves sans en trouver jamais le fond.
Il est indigne que, dans tant de traités, et sous la République même, à
Bâle, à Campo-Formio, à Lunéville, la Pologne ne soit pas même
mentionnée. Elle versait alors son sang pour nous, à flots; elle
créait, sous Dombrowski, ces vaillantes légions polonaises qui partout
nous ont secondés, égalant, dépassant parfois les plus vaillants des
nôtres.
Le cœur saigne à dire la terrible dépense que Napoléon fit du sang des
Polonais. Leur docilité, leur dévouement, leur enthousiasme obstiné
pour celui en qui ils voyaient le drapeau de la France, saisissent
d’étonnement, arrachent les larmes. Dans les plus tristes entreprises,
les plus étrangères à leur cause, il les prodigue sans scrupule; il les
embarque pour Saint-Domingue, jette ces hommes du Nord aux climats de
feu, emploie au rétablissement de l’esclavage ces soldats de la
liberté. Dans la plus injuste des guerres, celle d’Espagne, encore les
Polonais. Les Français s’y rebutent, se lassent: les Polonais ne sont
pas las encore.
Quelle récompense? La voici: trois fois de suite, en 1807, en 1809, en
1812, Napoléon a empêché la restauration de leur nationalité, qui se
faisait d’elle-même.
Vous supposez sans doute que les Polonais, si maltraités, lui ont gardé
rancune, qu’ils ont un souvenir amer d’une adoration si mal reconnue,
qu’ils en veulent à ce dieu ingrat?... C’est précisément le contraire.
Tout au rebours des autres hommes, leur attachement a augmenté par les
mauvais traitements. La chute de Napoléon (qui détacha de lui tant
d’hommes) lui rallia encore le cœur des Polonais. Sainte-Hélène porta
leur fanatisme au comble. La mort, enfin, le mit sur un autel.
Vainqueur, c’était pour eux un grand homme; vaincu et captif, un héros;
mort, ils en ont fait un messie.
Magnanimes instincts de générosité et de grandeur, héroïques élans du
cœur pour aimer qui nous fit souffrir!
Nous avons eu sous les yeux un miracle en ce genre, un fait inouï,
prodigieux... et la sueur me vient d’y penser... Le Collège de France a
été témoin de cette chose; sa chaire en reste sainte.
Je parle du jour où nous vîmes, où nous entendîmes le grand poète de la
Pologne, son illustre représentant par le génie et le cœur, consommer,
par-devant la France, l’immolation des plus justes haines, et prononcer
sur la Russie des paroles fraternelles.
Les Russes qui étaient là furent foudroyés. Ils attachaient les yeux à
la terre.
Pour nous autres Français, ébranlés jusqu’au fond de l’âme, à peine
osions-nous regarder l’infortuné auditoire polonais, assis près de nous
sur ces bancs. Quelle douleur, quelle misère manquait dans cette foule?
Ah! pas une. Le mal du monde était là au complet. Exilés, proscrits,
condamnés, vieillards brisés par l’âge, ruines vivantes des vieux
temps, des batailles; pauvres femmes âgées sous les habits du peuple,
princesses hier, ouvrières aujourd’hui; tout perdu, rang, fortune, le
sang, la vie; leurs maris, leurs enfants, enterrés aux champs de
bataille, aux mines de Sibérie! Leur vue perçait le cœur!... Quelle
force fallait-il, quel sacrifice énorme et quel déchirement pour leur
parler ainsi, arracher d’eux l’oubli et la clémence, leur ôter ce qui
leur restait, et leur dernier trésor, la haine... Ah! pour risquer
ainsi de les blesser encore, une seule chose pouvait enhardir: être de
tous le plus blessé.
Cela était écrit et devait arriver. Il n’y a pas à discuter, ni rien à
dire ou pour ou contre. Il était écrit et voulu que la Pologne,
s’arrachant la Pologne du cœur, perdant la terre de vue, repoussant
l’infini des douleurs, des haines et des souvenirs, emporterait, dans
son vol au ciel, jusqu’à la Russie elle-même.
C’est le mystère de l’aigle blanc qui laisse pleuvoir son sang, et
sauve l’aigle noir.
V
GÉNIE PROPHÉTIQUE ET POÉTIQUE DE LA POLOGNE
SA LÉGENDE RÉCENTE
Il y a peu d’années, plusieurs villages de Lithuanie ont témoigné
authentiquement et, par-devant les magistrats, affirmé par serment,
qu’ils avaient vu distinctement au ciel une grande armée qui parlait de
l’Ouest et qui allait au Nord.
C’est le privilège des grandes douleurs, le don que le ciel fait à ceux
qui souffrent trop dans le présent, d’anticiper ainsi le temps.
Cette grandeur de cœur, cette magnanimité dont nous parlions, cette
douceur pour ses ennemis, méritent bien aussi que, de ces hauts sommets
de la nature morale, le regard porte au loin et qu’on voie d’avance les
réparations de l’avenir.
Ah! dons du ciel, jamais vous ne fûtes plus nécessaires! jamais vous ne
vîntes consoler de plus grandes douleurs!... Faites-leur voir déjà le
monde juste et bon que nous aurons un jour.
Cette puissance, plusieurs l’assurent, est dans un homme. Je le crois
sans peine, et dans mille! N’y eut-il pas, dans les captivités des
Juifs, dans nos Cévennes et ailleurs, des peuples _voyants_?
Belle justice de Dieu! Ce peuple martelé, scié, en deux, comme fut
Isaïe, a pris dans son supplice des ailes prophétiques. Il ne marche
plus, mais il vole. Les seuls poèmes sublimes qui aient apparu aux
derniers temps sont ces deux cris de la Pologne, la _Comédie infernale_
et la _Vision de la nuit de Noël_: voix profonde d’un homme qui
gémissait sur le vieux monde, et qui, à son insu, tout à coup s’est
trouvé prophète.
Ceux qui ont vu encore la funèbre gravure qui représentait Napoléon
dans son linceul, couronné de lauriers, mais ayant sous les yeux la
carte où la Pologne manque, et s’excusant à Dieu; ceux-là, dis-je,
savent à quelle hauteur d’intuition est l’âme polonaise et combien
confidente des jugements de l’éternité.
Nul doute que, dans les profondeurs de ce peuple infortuné qui ne peut
même gémir, il y ait bien d’autres intuitions sublimes de prophétie et
de poésie. Ils les tiennent muettes, en eux, pour leur consolation,
_pour le remède de l’âme_.
La révélation la plus forte de la Pologne en ces derniers temps, sa
poésie vivante, son poème humain fut l’homme étrange qui seul, de nos
jours, en pleine lumière, hier même, en 1849, est devenu une légende.
Nous l’avons connu ici, cet homme terrible, cet homme-fée qui sans arme
chassait des escadrons, les blessait du regard, celui sur qui
mollissaient les balles, celui devant qui reculaient les boulets
effrayés; nous l’avons connu,—le général Bem.
Ici, il nous parut un homme doux et bon, rien de plus. Il s’occupait
infatigablement de méthodes qu’il devait un jour appliquer à
l’enseignement des pauvres paysans polonais. La guerre lui était
naturelle; il l’avait dans le sang, et il n’en donnait aucun signe. Sa
figure, très peu militaire, était triste. Pour être gai, il lui fallait
la guerre, des combats, et terribles.
Là, au milieu des balles, il devenait aimable, d’une bonhomie joviale.
La pluie de fer, de feu, était son élément; alors il avait l’air de
nager dans les roses. Avec cela, humain et doux. Le péril n’éveillait
en lui ni haine ni colère; tout au contraire, une gaieté charmante.
Personne n’a moins haï ceux qu’il tuait. Aussi est-il resté cher à
tous, aux Slaves comme aux Hongrois, comme aux Polonais. Ils le
chantent avec les leurs, et se vantent de ce que, lui aussi, il fut
Slave; ils montrent avec orgueil les coups dont il les honora.
Cette légende est fondée au cœur des peuples, elle va florissant chaque
jour, s’enrichissant de branches nouvelles et de jeunes fleurs. Naguère
encore, quand les volontaires de Silésie, que leur cœur poussait au
Midi, s’en allaient malgré eux au Nord sous le bâton des Prussiens:
«Vous avez beau faire, disaient-ils, Bem aura raison de vous tous. Il
vit et il vivra. Les cloches depuis mille ans ne font que l’annoncer.
Écoutez-les; n’entendez-vous pas qu’elles disent: _Bem! Bem! Bem!_...
Elles sonnent, et sonneront son nom éternellement.»
VI
LA RUSSIE ÉTAIT INCONNUE JUSQU’EN 1847
ELLE EST ENTIÈREMENT COMMUNISTE
Une chose peut sembler étrange à dire, c’est que, jusqu’en 1847, la
Russie, la vraie Russie, la Russie populaire, n’était guère plus connue
que l’Amérique avant Christophe Colomb.
J’avais lu tout ce qu’on a publié d’important en Europe sur la Russie.
Je n’en étais pas plus instruit. Je sentais bien confusément que, dans
cette foule d’ouvrages généralement légers sous forme sérieuse, on
avait donné l’extérieur, le costume et non l’homme.
Un observateur pénétrant, délicat, doué d’un tact de femme, M. de
Custine, avait peint la haute société russe, et parfois même avec
bonheur saisi au passage le profil du peuple.
Mickiewicz avait posé de haut les traits généraux de la vie slave, et,
descendant dans le détail, jeté de profondes, d’admirables lueurs sur
le vrai caractère du gouvernement russe. Il eût été plus loin; on ne le
permit pas. On fit briser sa chaire.
Du reste, la tendance de Mickiewicz, dans son sublime effort pour
amnistier la Russie, pour réconcilier les frères ennemis, Russes et
Polonais, dans l’idée de l’origine commune, ne lui permettait guère
d’insister sur ce qui est spécial aux Russes, sur ce qui les
différencie des autres Slaves et les met au-dessous, sur la misérable
décadence et l’avilissement où l’esprit slave est tombé dans ce grand
empire.
En 1843, un savant agronome, M. Haxthaüsen, visite la Russie pour
étudier les procédés de l’agriculture. Il ne cherchait que la terre et
les choses de la terre, et il a trouvé l’homme.
Il a découvert la Russie. Sa patiente enquête nous a plus éclairés que
tous les livres antérieurs mis ensemble.
Le témoignage de l’excellent observateur est d’autant moins suspect,
qu’il peut être considéré comme celui même de la Russie, une déposition
qu’elle fait sur elle-même. Recommandé par l’empereur, il a été conduit
par les autorités, par les grands propriétaires, qui n’auraient pas
manqué de lui cacher la vérité, s’il eût voulu connaître le
gouvernement russe, mais qui se faisaient un plaisir de lui faire
connaître en détail toute la vie inférieure de la Russie, le serf et le
village, la condition de la culture et du cultivateur.
L’Allemand, ainsi mené, va lentement de commune en commune, regarde,
observe, interroge, autant qu’il peut; et, quel que soit son respect un
peu servile pour le gouvernement, sa déférence respectueuse pour les
grands personnages qui le conduisent sur leurs terres, il n’en conserve
pas moins une remarquable liberté de jugement.
Quelle conclusion supposez-vous à cette enquête ainsi conduite par les
intéressés? la plus inattendue; et elle fait beaucoup d’honneur à M.
Haxthaüsen.
Il ne la résume pas sous forme générale, mais il constate à chaque
instant _que la culture et le cultivateur sont misérables, qu’ils
produisent très peu, que l’homme imprévoyant et sans vue d’avenir est
peu capable d’amélioration_.
La population augmente, dit-on, rapidement. La production n’augmente
pas; l’activité est nulle. Contraste étrange: la vie se multiplie, et
elle semble frappée de langueur et de mort.
Un mot explique tout, et ce mot contient la Russie.
La vie russe, c’est le communisme.
Forme unique, exclusive de cette société, à peu près sans exception.
Sous l’autorité du seigneur, la commune distribue la terre, la partage
à ses membres, ici tous les dix ans, là la sixième année, la quatrième
ou la troisième, même en certains lieux tous les ans.
Au temps ordinaire du partage, la famille qui se trouve réduite par la
mort reçoit moins de terre, la famille augmentée en reçoit davantage.
Elle est tellement intéressée à ne pas diminuer de nombre que, si un
vieillard meurt, le vieux père, par exemple, la famille adopte un
vieillard, se fait un père pour remplacer le mort.
La force de la Russie (analogue sous quelques rapports à celle des
États-Unis d’Amérique), c’est qu’elle a dans son sein une sorte de loi
agraire, je veux dire une distribution perpétuelle de terre à tous les
survenants. On ne trouve pas beaucoup d’étrangers qui veuillent en
profiter, au risque de devenir serfs. Mais les enfants viennent à
l’aveugle en foule, en nombre énorme. Tout enfant qui ouvre les yeux a
sa part toute prête, qu’il recevra de la commune; c’est comme une prime
pour naître, l’encouragement le plus efficace à la génération.
Monstrueuse force de vie, de multiplication! épouvantable pour le
monde, si cette force n’était balancée! Mais l’action de la mort n’est
pas moins monstrueuse; elle a ses deux ministres, tous deux expéditifs:
un atroce climat, un gouvernement plus atroce.
Ajoutez que dans ce communisme même qui encourage tellement à naître et
à vivre, il y a, en récompense, une force de mort, d’improductivité,
d’oisiveté, de stérilité. L’homme, non responsable, se reposant sur la
commune, reste comme endormi dans l’imprévoyance enfantine; d’une
charrue légère, il écorche légèrement un sol ingrat; il chante,
insouciant, son chant doux, monotone; la terre produira peu;
qu’importe? il se fera assigner un lot de terre de plus, sa femme est
là: il aura un enfant.
De là un résultat très imprévu: le communisme ici fortifie la famille.
La femme est fort aimée; elle a la vie très douce. Elle est en réalité
la source de l’aisance; son sein fécond est pour l’homme une source de
biens. L’enfant est bienvenu. On chante à sa naissance; il apporte la
prospérité. Il meurt bientôt, c’est vrai le plus souvent; mais sa
féconde mère ne perd pas un moment pour le remplacer vite, et maintenir
son lot dans la famille.
Vie _toute naturelle_, dans le sens inférieur, profondément matérielle,
qui attache singulièrement l’homme en le tenant très bas.—Peu de
travail, nulle prévoyance, nul souci d’avenir.—La femme et la commune,
voilà ce qui protège l’homme. Plus la femme est féconde, plus la
commune donne. L’amour physique et l’eau-de-vie, la génération
incessante d’enfants qui meurent et qu’on refait sans cesse, voilà la
vie du serf.
Ils ont horreur de la propriété. Ceux qu’on a faits propriétaires
retournent vite au communisme. Ils craignent les mauvaises chances, le
travail, la responsabilité. Propriétaire, on se ruine; communiste, on
ne peut se ruiner, n’ayant rien, à vrai dire. L’un d’eux, à qui on
voulait donner une terre en propriété, disait: «Mais si je bois ma
terre?»
Il y a, en vérité, quelque chose d’étrange à confondre, sous ce même
mot de communisme, des choses si différentes, à rapprocher ce
communisme d’indolence et de somnolence des communautés héroïques qui
ont été pour l’Europe la défense contre les barbares, l’avant-garde de
la liberté.—Les Serbes, les Monténégrins, ces populations voisines des
Turcs, dans leur lutte inégale contre ce grand empire, menacés à toute
heure d’être enlevés captifs, traînés à la queue des chevaux, ont
cherché, au milieu de ces extrêmes périls, l’unité et la force dans une
sorte de communisme. Moissons communes, tables souvent communes,
l’unité fraternelle dans la vie, dans la mort: une telle communauté, on
l’a bien vu par leurs combats et par leurs chants, n’a nullement énervé
leurs bras ni leur esprit.
Il y a loin de là au communisme instinctif, naturel, paresseux, qui est
l’état invariable de tant de tribus animales, avant que la vie
individuelle et l’organisme propre se soient vigoureusement déclarés.
Tels les mollusques au fond des mers; tels, nombre de sauvages des îles
du Sud; tel, dans un degré supérieur, l’insouciant paysan russe. Il
dort sur la commune comme l’enfant au sein de la mère. Il y trouve un
adoucissement au servage, triste adoucissement, qui, favorisant
l’indolence, le confirme et le perpétue.
Dans la profonde misère du serf russe et son impuissance
d’amélioration, un seul côté adoucit le tableau, y semble mettre un
rayon de bonheur: c’est l’excellence de la famille, c’est la femme et
l’enfant. Mais là même se retrouvent une misère plus grande et le fond
de l’abjection. L’enfant naît, est aimé, mais on le soigne peu. Il
meurt pour faire place à un autre qu’on aime également, qu’on regrette
aussi peu. C’est l’eau de la rivière. La femme est une source d’où
s’écoulent des générations, pour se perdre au fond de la terre. L’homme
n’y prend pas garde. La femme, l’enfant, sont-ils à lui? La vie hideuse
du servage implique un triste communisme que nous avons laissé dans
l’ombre. Celui qui n’a pas même son corps, n’a ni sa femme, ni sa
fille. Toute génération est pour lui incertaine. Dans la réalité, la
famille n’est pas.
VII
TOUT, DANS LA RUSSIE, EST ILLUSION ET MENSONGE
Le communisme russe n’est nullement une institution, c’est une
condition naturelle qui tient à la race, au climat, à l’homme, à la
nature.
L’homme, en Russie, n’est point l’homme du Nord. Il n’en a ni l’énergie
farouche, ni la gravité forte. Les Russes sont des Méridionaux; on le
voit au premier coup d’œil, à leur allure leste et légère, à leur
mobilité. La pression violente des invasions tartares les a rejetés du
Midi dans ce marais immense qu’on appelle la Russie septentrionale.
Cette affreuse Russie est très peuplée. Celle du Midi, riche et
féconde, reste une prairie solitaire.
Huit mois par an de boue profonde, et toute communication impossible;
le reste du temps, des glaces, et les voyages pénibles et dangereux, si
ce n’est par traîneaux. La désolante uniformité d’un tel climat, la
solitude que crée l’absence de communications, tout donne à l’homme un
besoin extraordinaire de mouvement. Sans la main de fer qui les tient
attachés au sol, tous, nobles et serfs, les Russes fuiraient; ils
iraient, viendraient, voyageraient. Ils n’ont rien autre chose en tête.
Laboureurs malgré eux, et non moins ennemis de la vie militaire, ils
sont nés voyageurs, colporteurs, brocanteurs, charpentiers, nomades
aussi; cochers surtout, c’est là qu’ils brillent.
Ne pouvant suivre cet instinct de mouvement, l’agriculteur au moins
trouve plaisir à changer et s’agiter sur place. La distribution
continuelle des terres, leur passage d’une main à l’autre, font une
sorte de voyage intérieur pour toute la commune. La terre ennuyeuse,
immobile, est comme mobilisée, diversifiée par ce fréquent échange.
On a dit, en parlant des Slaves en général, ce qui, tout au moins, est
vrai des Russes: «Nul passé, nul avenir; le présent seul est tout.»
Mobiles habitants de l’océan des boues du Nord, où la nature
incessamment compose et décompose, résout, dissout, ils semblent tenir
de l’eau. «Faux comme l’eau», a dit Shakespeare.—Leurs yeux longs,
mais très peu ouverts, ne rappellent pas bien ceux de l’homme. Les
Grecs appelaient les Russes: _Yeux de lézards_, et Mickiewicz a dit,
mieux encore, que les vrais Russes avaient des _yeux d’insectes_,
brillants, mais sans regard humain.
On devine, à les voir, la sensible lacune qui se trouve en cette race.
Ce ne sont pas des hommes encore.
Nous voulons dire qu’il leur manque l’attribut essentiel de l’homme: la
faculté morale, le sens du bien et du mal. Ce sens et cette idée, c’est
la base du monde. Un homme qui ne l’a pas flotte encore au hasard,
comme un chaos moral qui attend la création.
Nous ne nions pas que les Russes n’aient pas beaucoup de qualités
aimables. Ils sont doux et faciles, bons compagnons, tendres parents,
humains et charitables. Seulement, la sincérité, la moralité, leur
manquent entièrement.
Ils mentent innocemment, volent innocemment, mentent, volent toujours.
Chose étrange! la faculté admirative, très développée chez eux, leur
permet de sentir le poétique, le grand, le sublime peut-être. Mais le
vrai et le juste n’ont aucun sens pour eux. Parlez-en, ils restent
muets, ils sourient, ils ne savent ce que vous voulez dire.
La justice n’est pas seulement la garantie de toute société, elle en
fait la réalité, le fonds et la substance. Une société où elle est
ignorée est une société apparente, sans réalité, fausse et vide.
Du plus haut au plus bas, la Russie trompe et ment: c’est une
fantasmagorie, un mirage, c’est l’empire de l’illusion.
Partons du bas, de l’élément qui semble encore le plus solide, du trait
original et populaire de la Russie.
La famille n’est pas la famille. La femme est-elle à l’homme? Non, au
maître d’abord. De qui est l’enfant? Qui le sait?
La commune n’est pas la commune. Petite république patriarcale, au
premier coup d’œil, qui donne l’idée de liberté. Regardez mieux, ce
sont de misérables serfs qui seulement répartissent entre eux le
fardeau du servage. Par simple vente et par achat, on la brise à
volonté, cette république. Nulle garantie pour la commune, pas plus que
pour l’individu.
Montons plus haut, jusqu’au seigneur. Là, le contraste de l’idéal et du
réel devient plus dur encore, et le mensonge est plus frappant. Ce
seigneur est un père, dans l’idée primitive; il rend paternellement la
justice, assisté du starost, ou ancien du village. Ce père, dans la
réalité, est un maître terrible, plus tzar dans son village que
l’empereur dans Pétersbourg. Il bat à volonté; à volonté, il prend
votre fille ou vous-même, vous fait soldat, vous fait mineur de
Sibérie, vous jette, pour mourir loin des vôtres, aux nouvelles
fabriques, vrais bagnes qui sans cesse achètent des serfs et les
dévorent.
L’état des libres est pire, et personne n’a intérêt d’être libre. Un
Russe de mes amis a fait de vains efforts pour y amener ses serfs. Ils
aiment mieux le hasard du servage: c’est comme une loterie; parfois on
tombe à un bon maître. Mais les soi-disant libres sous l’administration
n’ont point de ces hasards. Elle est le pire des maîtres.
Cette administration, dans l’empire du mensonge, est tout ce qu’il y a
de plus mensonger. Elle se prétend russe et elle est allemande; les
cinq sixièmes des employés sont des Allemands de Courlande et de
Livonie: race insolente et pédantesque, dans un parfait contraste avec
le Russe, ne connaissant en rien sa vie, ses mœurs, ni son génie, le
menant tout à contre-sens, brutalisant, faussant les côtés aimables,
originaux, de cette population douce et légère.
Dans ce peuple de fonctionnaires, on ne peut sans dégoût envisager ce
qui s’appelle Église, et qui n’est qu’une partie de l’administration.
Nulle instruction spirituelle, nulle consolation donnée au peuple.
L’enseignement religieux expressément défendu. Les premiers qui
prêchèrent furent envoyés en Sibérie. Le prêtre est un commis, rien de
plus; et, comme le commis, il a les grades militaires. L’archevêque de
Moscou a le titre de général en chef, celui de Kasan, de lieutenant
général. Église toute matérielle et l’antipode de l’esprit.
Le pape de la Russie est le collège ecclésiastique, lequel juge les
causes spirituelles; mais lui-même il fait ce serment: «_Le tzar est
notre juge_.» De sorte qu’en réalité le vrai pape est le tzar.
Un auteur important en cette matière, Tolstoï, le dit expressément:
«L’empereur est le chef né de la religion.»
Dans le tsar est le faux du faux, le mensonge suprême qui couronne tous
les mensonges.
Providence visible, père des pères, protecteur des serfs!... Nous
expliquerons ailleurs, dans son développement diabolique, cette
effroyable paternité.