XIV.

La confidence que m'avait faite Pauline me rendait sa position plus

sacrée encore. Je sentis dès lors toute l'étendue que devait acquérir

ce dévoûment dont mon amour pour elle me faisait un bonheur; mais en

même temps je compris quelle indélicatesse il y aurait de ma part à lui

parler de cet amour autrement que par des soins plus empressés et des

attentions plus respectueuses. Le plan convenu entre nous fut adopté;

elle passa pour ma sœur et m'appela son frère: cependant j'obtins

d'elle, en lui faisant comprendre la possibilité d'être reconnue par

quelque personne qui l'aurait rencontrée dans les salons de Paris,

qu'elle renonçât à l'idée de donner des leçons de langue et de musique.

Quant à moi, j'écrivis à ma mère et à ma sœur que je comptais rester

pendant un an ou deux en Angleterre. Pauline éleva encore quelques

difficultés lorsque je lui fis part de cette décision; mais elle vit

qu'il y avait pour moi un tel bonheur à l'accomplir, qu'elle n'eut plus

le courage de m'en parler, et que cette résolution prit entre nous

force de chose convenue.

Pauline avait hésité longtemps pour décider si elle révélerait ou ne

révélerait pas son secret à sa mère, et si, morte pour tout le monde,

elle serait vivante pour celle à qui elle devait la vie: moi-même

je l'avais pressée de prendre ce parti, faiblement il est vrai: car

il m'enlevait, à moi, cette position de protecteur qui me rendait

si heureux à défaut d'un autre titre; mais Pauline, après y avoir

réfléchi, avait repoussé, à mon grand étonnement, cette consolation,

et quelques instances que je lui eusse faites pour connaître le motif

de son refus, elle avait refusé de me le révéler, prétendant qu'il

m'affligerait.

Cependant nos journées passaient ainsi, pour elle dans une mélancolie

qui semblait parfois n'être point sans charmes, pour moi dans

l'espérance, sinon dans le bonheur; car je la voyais de jour en jour

se rapprocher de moi par tous les petits contacts du cœur, et, sans

s'en apercevoir elle-même, elle me donnait des preuves lentes mais

visibles du changement qui s'opérait en elle: si nous travaillions

l'un et l'autre, elle à quelque ouvrage de broderie, moi à un dessin

ou à une aquarelle, il m'arrivait souvent, en levant les yeux vers

elle, de trouver les siens fixés sur moi: si nous sortions ensemble,

l'appui qu'elle me demandait d'abord était celui d'une étrangère à un

étranger; puis, au bout de quelque temps, soit faiblesse, soit abandon,

je la sentais peser mollement à mon bras; si je sortais seul, presque

toujours, en tournant le coin de la rue Saint-James, je l'apercevais

de loin à la fenêtre, regardant du côté où elle savait que je devais

venir: tous ces signes, qui pouvaient simplement être ceux d'une

familiarité plus grande, et d'une reconnaissance plus continuelle,

m'apparaissaient à moi comme des révélations d'une félicité à venir; je

lui savais gré de chacun d'eux, et je l'en remerciais intérieurement,

car je craignais, si je le faisais tout haut, de lui faire apercevoir à

elle-même que son cœur prenait peu à peu l'habitude d'une amitié plus

que fraternelle.

J'avais fait usage de mes lettres de recommandation, et, tout isolés

que nous vivions, nous recevions parfois quelque visite: car nous

devions fuir à la fois et le tumulte du monde et l'affectation de la

solitude. Parmi nos connaissances les plus habituelles était un jeune

médecin qui avait acquis, depuis trois ou quatre ans, à Londres, une

grande réputation pour ses études profondes de certaines maladies

organiques: chaque fois qu'il venait nous voir, il regardait Pauline

avec une attention sérieuse, qui, après son départ, me laissait

toujours quelques inquiétudes; en effet, ces belles et fraîches

couleurs de la jeunesse dont j'avais vu son teint autrefois si

riche, et dont j'avais d'abord attribué l'absence à la douleur et

à la fatigue, n'avaient point reparu depuis la nuit où je l'avais

trouvée mourante dans ce caveau, ou, si quelque teinte revenait

colorer momentanément ses joues, c'était pour leur donner, tant

qu'elle y demeurait, un aspect fébrile plus inquiétant que la pâleur

elle-même. Il arrivait aussi parfois que tout-à-coup, sans cause

comme sans régularité, elle éprouvait des spasmes qui la conduisaient

à des évanouissemens, et que, pendant les jours qui suivaient ces

accidens, une mélancolie plus profonde s'emparait d'elle. Enfin ils se

renouvelèrent avec une telle fréquence et une gravité si visiblement

croissante, qu'un jour que le docteur Sercey était venu nous faire

une de ses visites habituelles, je l'arrachai aux préoccupations

qu'éveillait toujours en lui la vue de Pauline, et lui prenant le bras,

je descendis avec lui dans le jardin.

Nous fîmes plusieurs fois sans parler le tour de la petite pelouse;

puis enfin nous vînmes nous asseoir sur le banc où Pauline m'avait

raconté cette terrible histoire. Là, nous restâmes un moment pensifs;

enfin j'allais rompre le silence, lorsque le docteur me prévint:

--Vous êtes inquiet sur la santé de votre sœur? me dit-il.

--Je l'avoue, répondis-je, et vous-même m'avez laissé apercevoir des

craintes qui augmentent les miennes.

--Et vous avez raison, continua le docteur, elle est menacée d'une

maladie chronique de l'estomac. A-t-elle éprouvé quelque accident qui

ait pu altérer cet organe?

--Elle a été empoisonnée...

Le docteur réfléchit un instant.

--Oui, c'est bien cela, me dit-il, je ne m'étais point trompé: je vous

prescrirai un régime qu'elle suivra avec une grande exactitude. Quant

au côté moral du traitement, il dépend de vous; procurez à votre sœur

le plus de distraction possible. Peut-être est-elle prise de la maladie

du pays, et un voyage en France lui ferait-il du bien.

--Elle ne veut pas y retourner.

--Eh bien! une course en Écosse, en Irlande, en Italie, partout où elle

voudra; mais je crois la chose nécessaire.

Je serrai la main du docteur, et nous rentrâmes. Quant à l'ordonnance,

il devait me l'envoyer à moi-même. Je comptais, pour ne pas inquiéter

Pauline, substituer sans rien dire le régime qui lui serait prescrit à

notre manière de vivre ordinaire; mais cette précaution fut inutile; à

peine le docteur nous eût-il quittés, que Pauline me prit la main.

--Il vous a tout avoué, n'est-ce pas? me dit-elle. Je fis semblant de

ne pas comprendre, elle sourit tristement.--Eh bien! continua-t-elle,

voilà pourquoi je n'ai pas voulu écrire à ma mère: à quoi bon lui

rendre son enfant pour qu'un an ou deux après, la mort vienne la lui

reprendre? C'est bien assez de pleurer une fois ceux qu'on aime.

--Mais, lui dis-je, vous vous abusez étrangement sur votre état: c'est

une indisposition, et voilà tout.

--Oh! c'est plus sérieux que cela, répondit Pauline avec son même

sourire doux et triste, et je sens que le poison a laissé des traces

de son passage et que je suis atteinte gravement; mais écoutez-moi,

je ne me refuse pas à espérer. Je ne demande pas mieux que de vivre:

sauvez-moi une seconde fois, Alfred. Que voulez-vous que je fasse?

--Que vous suiviez les prescriptions du docteur: elles sont faciles; un

régime simple mais continu, de la distraction, des voyages.

--Où voulez-vous que nous allions? je suis prête à partir.

--Choisissez vous-même le pays qui vous est le plus sympathique.

--L'Ecosse, si vous voulez, puisque la moitié de la route est faite.

--L'Ecosse, soit.

Je fis aussitôt mes préparatifs de départ, et trois jours après nous

quittâmes Londres. Nous nous arrêtâmes un instant sur les bords de la

Twed pour la saluer de cette belle imprécation que Schiller met dans la

bouche de Marie Stuart:

«La nature jeta les Anglais et les Ecossais sur une planche étendue

au milieu de l'Océan: elle la sépara en deux parties inégales, et

voua ses habitans au combat éternel de sa possession. Le lit étroit

de la Twed sépare seul les esprits irrités, et bien souvent le sang

des deux peuples se mêla à ses eaux: la main sur la garde de leur

épée, depuis mille ans ils se regardent et se menacent debout sur

chaque rive: jamais ennemi n'opprima l'Angleterre, que l'Ecossais

n'ait marché avec lui; jamais guerre civile n'embrasa les villes

de l'Ecosse, sans qu'un Anglais n'ait approché une torche de ses

murailles, et cela durera ainsi, et la haine sera implacable et

éternelle jusqu'au jour où un même parlement unira les deux ennemies

comme deux sœurs, et où un seul sceptre s'étendra sur l'île tout

entière.»

Nous entrâmes en Ecosse.

Nous visitâmes, Walter Scott à la main, toute cette terre poétique

que, pareil à un magicien qui évoque des fantômes, il a repeuplée de

ses antiques habitans, auxquels il a mêlé les originales et gracieuses

créations de sa fantaisie: nous retrouvâmes les sentiers escarpés

que suivait, sur son bon cheval Gustave, le prudent Dalgetty. Nous

côtoyâmes le lac sur lequel glissait, la nuit, comme une vapeur, la

Dame blanche d'Avenel. Nous allâmes nous asseoir sur les ruines du

château de Lochleven, à l'heure même où la reine d'Ecosse s'en était

échappée, et nous cherchâmes sur les bords de la Tay le champ clos où

Torquil du Chêne vit tomber ses sept fils sous l'épée de l'armurier

Smith, sans proférer d'autre plainte que ces mots, qu'il répéta sept

fois: _Encore un pour Eachar_!...

Cette excursion sera éternellement pour moi un rêve de bonheur dont

jamais n'approcheront les réalités de l'avenir: Pauline avait une de

ces organisations impressionnables comme il en faut aux artistes, et

sans laquelle un voyage n'est qu'un simple changement de localités,

une accélération dans le mouvement habituel de la vie, un moyen

de distraire son esprit par la vue même des objets qui devraient

l'occuper: pas un souvenir historique ne lui échappait; pas une poésie

de la nature, soit qu'elle se manifestât à nous dans la vapeur du

matin ou le crépuscule du soir, n'était perdue pour elle. Quant à moi,

j'étais sous l'empire d'un charme; jamais un seul mot des événemens

accomplis n'avait été prononcé entre nous depuis l'heure où elle me les

avait racontés; pour moi, le passé disparaissait parfois comme s'il

n'avait jamais existé. Le présent seul qui nous réunissait était tout à

mes yeux: jeté sur une terre étrangère, où je n'avais que Pauline, où

Pauline n'avait que moi, les liens qui nous unissaient se resserraient

chaque jour davantage par l'isolement; chaque jour je sentais que je

faisais un pas dans son cœur, chaque jour un serrement de main, chaque

jour un sourire, son bras appuyé sur mon bras, sa tête posée sur mon

épaule, était un nouveau droit qu'elle me donnait sans s'en douter pour

le lendemain; et plus elle s'abandonnait ainsi, plus, tout en aspirant

chaque émanation naïve de son âme, plus je me gardais de lui parler

d'amour, de peur qu'elle ne s'aperçût que depuis longtemps nous avions

dépassé les limites de l'amitié.

Quant à la santé de Pauline, les prévisions du docteur s'étaient

réalisées en partie; cette activité que le changement des lieux et les

souvenirs qu'ils rappelaient entretenaient dans son esprit, détournait

sa pensée des souvenirs tristes qui l'oppressaient aussitôt qu'aucun

objet important ne venait l'en distraire. Elle-même commençait presque

à oublier, et à mesure que les abîmes du passé se perdaient dans

l'ombre, les sommets de l'avenir se coloraient d'un jour nouveau. Sa

vie, qu'elle avait crue bornée aux limites d'un tombeau, commençait

à reculer ses horizons moins sombres, et un air de plus en plus

respirable venait se mêler à l'atmosphère étouffante au milieu de

laquelle elle s'était sentie précipitée.

Nous passâmes l'été tout entier en Écosse; puis nous revînmes à

Londres: nous y retrouvâmes notre petite maison de Piccadilly, et

ce charme que l'esprit le plus enclin aux voyages éprouve dans les

premiers momens d'un retour. Je ne sais ce qui se passait dans le cœur

de Pauline, mais je sais que, quant à moi, je n'avais jamais été si

heureux.

Quant au sentiment qui nous unissait, il était pur comme la fraternité:

je n'avais pas, depuis un an, redit à Pauline que je l'aimais, depuis

un an Pauline ne m'avait point fait le moindre aveu, et cependant

nous lisions dans le cœur l'un de l'autre comme dans un livre ouvert,

et nous n'avions plus rien à nous apprendre. Désirais-je plus que

je n'avais obtenu?... Je ne sais; il y avait tant de charme dans ma

position, que j'aurais peut-être craint qu'un bonheur plus grand ne

la précipitât vers quelque dénoûment fatal et inconnu. Si je n'étais

pas amant, j'étais plus qu'un ami, plus qu'un frère; j'étais l'arbre

auquel, pauvre lierre, elle s'abritait, j'étais le fleuve qui emportait

sa barque à mon courant, j'étais le soleil d'où lui venait la lumière;

tout ce qui existait d'elle existait par moi, et probablement le jour

n'était pas loin où ce qui existait par moi existerait aussi pour moi.

Nous en étions là de notre vie nouvelle, lorsqu'un jour je reçus une

lettre de ma mère. Elle m'annonçait qu'il se présentait pour ma sœur

un parti non-seulement convenable, mais avantageux: le comte Horace de

Beuzeval, qui joignait à sa propre fortune vingt-cinq mille livres de

rente qu'il avait héritées de sa première femme, mademoiselle Pauline

de Meulien, demandait Gabrielle en mariage!...

Heureusement j'étais seul lorsque j'ouvris cette lettre, car ma

stupéfaction m'eût trahi: cette nouvelle que je recevais n'était-elle

pas bien étrange en effet, et quelque nouveau mystère de la Providence

ne se cachait-il pas dans cette bizarre prédestination qui conduisait

le comte Horace en face du seul homme dont il fût connu? Quelque empire

que je fusse parvenu à prendre sur moi-même, Pauline ne s'en aperçut

pas moins, en rentrant, qu'il m'était arrivé, pendant son absence,

quelque chose d'extraordinaire; au reste, je n'eus pas de peine à

lui donner le change, et, dès que je lui eus dit que des affaires de

famille me forçaient de faire un voyage en France, elle attribua tout

naturellement au chagrin de nous séparer l'abattement dans lequel elle

me retrouvait. Elle-même pâlit et fut forcée de s'asseoir: c'était la

première fois que nous nous éloignions l'un de l'autre depuis près d'un

an que je l'avais sauvée; puis il y a, entre cœurs qui s'aiment, au

moment d'une séparation, quoique en apparence courte et sans danger, de

ces pressentimens intimes qui nous la font inquiétante et douloureuse,

quelque chose que la raison dise pour nous rassurer.

Je n'avais pas une minute à perdre; j'avais donc décidé que je

partirais le lendemain. Je montai chez moi pour faire quelques

préparatifs indispensables. Pauline descendit au jardin, où j'allai la

rejoindre aussitôt que ces apprêts furent terminés.

Je la vis assise sur le banc où elle m'avait raconté sa vie. Depuis

ce temps, je l'ai dit, comme si elle eût été réellement endormie dans

les bras de la mort, ainsi qu'on le croyait, aucun écho de la France

n'était venu la réveiller, mais peut être approchait-elle du terme de

cette tranquillité, et l'avenir pour elle allait-il douloureusement se

rattacher à ce passé que tous mes efforts avaient eu pour but de lui

faire oublier. Je la trouvai triste et rêveuse; je vins m'asseoir à son

côté; ses premiers mots m'apprirent la cause de sa préoccupation.

--Ainsi vous partez? me dit-elle.

--Il le faut, Pauline, répondis-je d'une voix que je cherchais à

rendre calme, vous savez mieux que personne qu'il y a des événemens qui

disposent de nous, et qui nous enlèvent aux lieux que nous voudrions ne

pas quitter d'une heure, comme le vent fait d'une feuille. Le bonheur

de ma mère, de ma sœur, le mien même, dont je ne vous parlerais pas

s'il était le seul compromis, dépendent de ma promptitude à faire ce

voyage.

--Allez donc, reprit Pauline tristement; allez, puisqu'il le faut; mais

n'oubliez pas que vous avez en Angleterre aussi une sœur qui n'a pas de

mère, dont le seul bonheur dépend désormais de vous, et qui voudrait

pouvoir quelque chose pour le vôtre!...

--Oh! Pauline! m'écriai-je en la pressant dans mes bras, dites-moi,

doutez-vous un instant de mon amour? croyez-vous que je ne m'éloigne

pas le cœur brisé? croyez-vous que le moment le plus heureux de ma vie

ne sera pas celui où je rentrerai dans cette petite maison qui nous

dérobe au monde tout entier?... Vivre avec vous de cette vie de frère

et de sœur, avec l'espoir seulement de jours plus heureux encore,

croyez-vous que ce n'était pas pour moi un bonheur plus grand que je

n'avais jamais osé l'espérer?..... oh! dites-moi, le croyez-vous?...

--Oui, je le crois, me répondit Pauline; car il y aurait de

l'ingratitude à en douter. Votre amour a été pour moi si délicat et si

élevé, que je puis en parler sans rougir, comme je parlerais d'une de

vos vertus... Quant à ce bonheur plus grand que vous espérez, Alfred,

je ne le comprends pas!... Notre bonheur, j'en suis certaine, tient à

la pureté même de nos relations; et plus ma position est étrange et

sans pareille peut-être, plus je suis déliée de mes devoirs envers la

société, plus, pour moi-même, je dois être sévère à les accomplir...

--Oh! oui... oui, lui dis-je, je vous comprends, et Dieu me punisse si

j'essayais jamais de détacher une fleur de votre couronne de martyre

pour y mettre en place un remords! mais enfin il peut arriver tels

événemens qui vous fassent libre... La vie même adoptée par le comte,

pardon si je reviens sur ce sujet, l'expose plus que tout autre...

--Oh! oui... oui, je le sais... Aussi, croyez-le bien, je n'ouvre

jamais un journal sans frémir... L'idée que je puis voir le nom que

j'ai porté figurer dans quelque procès sanglant, l'homme que j'ai

appelé mon mari menacé d'une mort infâme... Eh bien!... que parlez-vous

de bonheur dans ce cas-là, en supposant que je lui survécusse?...

--Oh! d'abord... et avant tout, Pauline, vous n'en seriez pas moins

la plus pure comme la plus adorée des femmes..... N'a-t-il pas pris

soin de vous mettre à l'abri de lui-même, si bien qu'aucune tache de

sa boue ni de son sang ne peut vous atteindre?... Mais je ne voulais

point parler de cela, Pauline! Dans une attaque nocturne, dans un duel

même, le comte peut trouver la mort... Oh! c'est affreux, je le sais,

de n'avoir d'autre espérance de bonheur que celle qui doit couler de la

blessure ou sortir de la bouche d'un homme avec son sang et son dernier

soupir!... Mais enfin, pour vous-même... une telle fin ne serait-elle

pas un bienfait du hasard... un oubli de la Providence?

--Eh bien?... dit en m'interrogeant Pauline.

--Eh bien! alors, Pauline, l'homme, qui, sans conditions, s'est fait

votre ami, votre protecteur, votre frère, n'aurait-il pas droit à un

autre titre?

--Mais cet homme a-t-il bien réfléchi à l'engagement qu'il prendrait en

le sollicitant?

--Sans doute, et il y voit bien des promesses de bonheur sans y

découvrir une cause d'effroi...

--A-t-il pensé que je suis exilée de France, que la mort du comte ne

viendra pas rompre mon ban, et que les devoirs que je me suis imposés

envers sa vie, je me les imposerai envers sa mémoire?...

--Pauline, lui dis-je, j'ai songé à tout... L'année que nous venons

de passer ensemble a été l'année la plus heureuse de ma vie. Je vous

l'ai dit, je n'ai aucun lien réel qui m'attache sur un point du monde

plutôt que sur un autre... Le pays où vous serez sera ma patrie!

--Eh bien! me dit Pauline avec un si doux accent que mieux qu'une

promesse il renfermait toutes les espérances,--revenez avec ces

sentimens, laissons faire à l'avenir, et confions-nous en Dieu.

Je tombai à ses pieds et je baisai ses genoux.

La même nuit je quittai Londres; vers midi, j'arrivai au Havre; je

pris aussitôt une voiture de poste et je partis; à une heure du matin

j'étais chez ma mère.

Elle était en soirée avec Gabrielle. Je m'informai dans quelle maison:

c'était chez lord G., ambassadeur d'Angleterre. Je demandai si ces

dames étaient seules, on me répondit que le comte Horace était venu les

prendre; je fis une toilette rapide, je me jetai dans un cabriolet de

place, et je me fis conduire à l'ambassade.

Lorsque j'arrivai, beaucoup de personnes s'étaient déjà retirées;

les salons commençaient à s'éclaircir; mais cependant il y restait

encore assez de monde pour que j'y pénétrasse sans être remarqué.

Bientôt j'aperçus ma mère assise et ma sœur dansant, l'une avec toute

sa sérénité d'âme habituelle, l'autre avec une joie d'enfant. Je

restai à la porte, je n'étais pas venu pour faire une reconnaissance

au milieu d'un bal; d'ailleurs je cherchais encore une troisième

personne, je présumais qu'elle ne devait pas être éloignée. En effet,

mon investigation ne fut pas longue: le comte Horace était appuyé au

lambris de la porte en face de laquelle je me trouvais moi-même.

Je le reconnus au premier abord: c'était bien l'homme que m'avait

dépeint Pauline, c'était bien l'inconnu que j'avais entrevu aux rayons

de la lune dans l'abbaye de Grand-Pré; je retrouvai tout ce que je

cherchais en lui, sa figure pâle et calme, ses cheveux blonds qui lui

donnaient cet air de première jeunesse, ses yeux noirs qui imprimaient

à sa physionomie un caractère si étrange, enfin ce pli du front que

depuis un an, à défaut de remords, les soucis avaient dû faire plus

large et plus profond.

La contredanse finie, Gabrielle alla se rasseoir près de sa mère.

Aussitôt je priai un domestique de dire à madame de Nerval et à sa

fille que quelqu'un les attendait dans la salle des pelisses et des

manteaux. Ma mère et ma sœur jetèrent un cri de surprise et de joie en

m'apercevant. Nous étions seuls, je pus les embrasser. Ma mère n'osait

en croire ses yeux qui me voyaient et ses mains qui me serraient contre

son cœur. J'avais fait une telle diligence, qu'à peine pensait-elle

que sa lettre m'était arrivée. En effet, la veille, à pareille heure,

j'étais encore à Londres.

Ni ma mère ni ma sœur ne pensaient à rentrer dans les salons de danse;

elles demandèrent leurs manteaux, s'enveloppèrent dans leurs pelisses

et donnèrent l'ordre au domestique de faire avancer la voiture.

Gabrielle dit alors quelques mots à l'oreille de ma mère:

--C'est juste! s'écria celle ci;--et le comte Horace...

--Demain je lui ferai une visite et vous excuserai près de lui,

répondis-je.

--Le voilà, dit Gabrielle.

En effet, le comte avait remarqué que ces dames quittaient le salon; au

bout de quelques minutes, ne les voyant pas reparaître, il s'était mis

à leur recherche, et il venait de les retrouver prêtes à partir.

J'avoue qu'il me passa un frissonnement par tout le corps en voyant cet

homme s'avancer vers nous. Ma mère sentit mon bras se crisper sous le

sien, elle vit mes regards se croiser avec ceux du comte, et, avec cet

instinct maternel qui devine tous les dangers, avant que ni l'un ni

l'autre de nous deux eût ouvert la bouche:

--Pardon, dit-elle au comte, c'est mon fils que nous n'avions pas vu

depuis près d'un an, et qui arrive de Londres.

--Le comte s'inclina.

--Serai-je le seul, dit-il d'une voix douce, à m'affliger de ce

retour, madame, et me privera-t-il du bonheur de vous reconduire?

--C'est probable, monsieur, répondis-je me contenant à peine; car, là

où je suis, ma mère et ma sœur n'ont pas besoin d'autre cavalier.

--Mais c'est le comte Horace! me dit ma mère en se retournant vivement

vers moi.

--Je connais monsieur, répondis-je avec un accent dans lequel j'avais

essayé de mettre toutes les insultes.

Je sentis ma mère et ma sœur trembler à leur tour: le comte Horace

devint affreusement pâle; cependant aucun autre signe que cette pâleur

ne trahit son émotion. Il vit les craintes de ma mère, et avec un

goût et une convenance qui me donnaient la mesure de ce que j'aurais

peut-être dû faire moi-même, il s'inclina et sortit. Ma mère le suivit

des yeux avec anxiété; puis, lorsqu'il eut disparu:

--Partons! partons! dit-elle en m'entraînant vers le perron.

Nous descendîmes l'escalier, nous montâmes en voiture, et nous

rentrâmes à la maison sans avoir échangé une parole.

Pauline et Pascal Bruno · 第 30 / 59 题