XV.

Cependant, on peut le comprendre facilement, nos cœurs étaient pleins

de pensées différentes: aussi ma mère, à peine rentrée, fit-elle signe

à Gabrielle de se retirer dans sa chambre. La pauvre enfant vint me

présenter son front, comme elle avait l'habitude de le faire autrefois:

mais à peine eut-elle senti mes lèvres la toucher et mes bras la serrer

sur ma poitrine, qu'elle fondit en larmes. Alors ma vue, en s'abaissant

sur elle, pénétra jusqu'à son cœur, et j'en eus pitié.

--Chère petite sœur, lui dis-je, il ne faut pas m'en vouloir des choses

qui sont plus fortes que moi. C'est Dieu qui fait les événemens, et

les événemens commandent aux hommes. Depuis que mon père est mort, je

réponds de toi à toi-même; c'est à moi de veiller sur ta vie et de la

faire heureuse.

--Oh! oui, oui, tu es le maître, me dit Gabrielle; ce que tu

ordonneras, je le ferai, sois tranquille. Mais je ne puis m'empêcher

de craindre sans savoir ce que je crains, et de pleurer sans savoir

pourquoi je pleure.

--Rassure-toi, lui dis-je, le plus grand de tes dangers est passé

maintenant, grâce au ciel, qui veillait sur toi. Remonte dans ta

chambre, prie comme une jeune âme doit prier: la prière dissipe les

craintes et sèche les pleurs. Va.

Gabrielle m'embrassa et sortit. Ma mère la suivit des yeux avec

anxiété; puis, lorsque la porte fut refermée:

--Que signifie tout cela? me dit-elle.

--Cela signifie, ma mère, lui répondis-je d'un ton respectueux mais

ferme, que ce mariage dont vous m'avez parlé est impossible, et que

Gabrielle ne peut épouser le comte Horace.

--C'est que je suis presque engagée, dit ma mère.

--Je vous dégagerai, je m'en charge.

--Mais enfin, me diras-tu pourquoi, sans raison aucune?...

--Me croyez-vous donc assez insensé, interrompis-je, pour briser des

choses aussi sacrées que la parole, si je n'avais pas de motifs de le

faire?

--Mais tu me les diras, je pense?

--Impossible, impossible, ma mère; je suis lié par un serment.

--Je sais qu'on dit bien des choses contre Horace; mais on n'a rien pu

prouver encore. Croirais-tu à toutes ces calomnies?

--Je crois mes yeux, ma mère, j'ai vu!...

--Oh!...

--Écoutez. Vous savez si je vous aime et si j'aime ma sœur; vous savez

si, lorsqu'il s'agit de votre bonheur à toutes deux, je suis capable

de prendre légèrement une résolution immuable; vous savez enfin si,

dans une circonstance aussi suprême, je suis homme à vous effrayer par

un mensonge; eh bien! ma mère, je vous le dis, je vous le jure, si ce

mariage s'était fait, si je n'étais pas venu à temps, si mon père, en

mon absence, n'était pas sorti de la tombe pour se placer entre sa

fille et cet homme, si Gabrielle s'appelait à cette heure madame Horace

de Beuzeval, il ne me resterait qu'une chose à faire, et je la ferais,

croyez-moi: ce serait de vous enlever, vous et votre fille, de fuir la

France avec vous pour n'y rentrer jamais, et d'aller demander à quelque

terre étrangère l'oubli et l'obscurité, au lieu de l'infamie qui nous

attendrait dans notre patrie.

--Mais ne peux-tu pas me dire?...

--Je ne puis rien dire... j'ai fait serment... Si je pouvais parler, je

n'aurais qu'à prononcer une parole, et ma sœur serait sauvée.

--Quelque danger la menace-t-il donc?

--Non, pas tant que je serai vivant du moins.

--Mon Dieu! mon Dieu! dit ma mère, tu m'épouvantes!

Je vis que je m'étais laissé emporter malgré moi.

--Écoutez, continuai-je: peut-être tout cela est-il moins grave que je

ne le crains. Rien n'était arrêté positivement entre vous et le comte,

rien n'était encore connu dans le monde; quelque bruit vague, quelques

suppositions, n'est-ce pas, et rien de plus?

--C'était ce soir seulement la seconde fois que le comte nous

accompagnait.

--Eh bien! ma mère, prenez le premier prétexte venu pour ne pas

recevoir; fermez votre porte à tout le monde, au comte comme aux

autres. Je me charge de lui faire comprendre que ses visites seraient

inutiles.

--Alfred, dit ma mère effrayée, de la prudence surtout, des ménagemens,

des procédés. Le comte n'est pas un homme que l'on congédie ainsi sans

lui donner une raison plausible.

--Soyez tranquille, ma mère, j'y mettrai toutes les convenances

nécessaires. Quant à une raison plausible, je lui en donnerai une.

--Agis comme tu voudras: tu es le chef de la famille, Alfred, et je

ne ferai rien contre ta volonté; mais, au nom du ciel, mesure chacune

des paroles que tu diras au comte, et, si tu refuses, adoucis le

refus autant que tu pourras. Ma mère me vit prendre une bougie pour

me retirer.--Oui, tu as raison, continua-t-elle: je ne pense pas à ta

fatigue. Rentre chez toi, il sera temps de penser demain à tout cela.

J'allai à elle et l'embrassai: elle me retint la main.--Tu me promets,

n'est-ce pas, de ménager la fierté du comte?

--Je vous le promets, ma mère; et je l'embrassai une seconde fois et me

retirai.

Ma mère avait raison, je tombais de fatigue. Je me couchai et dormis

tout d'une traite jusqu'au lendemain dix heures du matin.

Je trouvai en me réveillant une lettre du comte: je m'y attendais.

Cependant je n'aurais pas cru qu'il eût gardé tant de calme et de

mesure: c'était un modèle de courtoisie et de convenances. La voici:

«Monsieur,

»Quelque désir que j'eusse de vous faire promptement parvenir cette

lettre, je n'ai voulu vous l'adresser ni par un domestique ni par

un ami. Ce mode d'envoi, qui est cependant généralement adopté

en pareille circonstance, eût pu éveiller des inquiétudes parmi

les personnes qui vous sont chères, et que vous me permettez, je

l'espère, de regarder encore, malgré ce qui s'est passé hier chez

lord G., comme ne m'étant ni étrangères ni indifférentes.

»Cependant, monsieur, vous comprendrez facilement que les quelques

mots échangés entre nous demandent une explication. Serez-vous

assez bon pour m'indiquer l'heure et le lieu où vous pourrez me la

donner? La nature de l'affaire exige, je crois, qu'elle soit secrète

et qu'elle n'ait d'autres témoins que les personnes intéressées;

cependant, si vous le désirez, je conduirai deux amis.

»Je crois vous avoir donné la preuve hier que je vous regardais déjà

comme un frère, croyez qu'il m'en coûterait beaucoup pour renoncer à

ce titre, et qu'il me faudrait faire violence à toutes mes espérances

et à tous mes sentimens pour vous traiter jamais en adversaire et en

ennemi.

»Comte HORACE.»

Je répondis aussitôt:

«Monsieur le comte,

»Vous ne vous étiez pas trompé, j'attendais votre lettre, et je vous

remercie bien sincèrement des précautions que vous avez prises pour

me la faire parvenir. Cependant, comme ces précautions seraient

inutiles vis-à-vis de vous, et qu'il est important que vous receviez

promptement ma réponse, permettez que je vous l'envoie par mon

domestique.

»Ainsi que vous l'avez pensé, une explication est nécessaire entre

nous; elle aura lieu, si vous le voulez bien, aujourd'hui même.

Je sortirai à cheval et me promènerai de midi à une heure au bois

de Boulogne, allée de la Muette. Je n'ai pas besoin de vous dire,

monsieur le comte, que je serai enchanté de vous y rencontrer. Quant

aux témoins, mon avis, parfaitement d'accord avec le vôtre, est

qu'ils sont inutiles à cette première entrevue.

»Il ne me reste plus, monsieur, pour avoir répondu en tout point

à votre lettre, qu'à vous parler de mes sentimens pour vous. Je

désirerais bien sincèrement que ceux que je vous ai voués pussent

m'être inspirés par mon cœur; malheureusement, ils me sont dictés par

ma conscience.

»Alfred DE NERVAL.»

Cette lettre écrite et envoyée, je descendis près de ma mère: elle

s'était effectivement informée si personne n'était venu de la part du

comte Horace, et sur la réponse que lui avaient faite les domestiques,

je la trouvai plus tranquille. Quant à Gabrielle, elle avait demandé et

obtenu la permission de rester dans sa chambre. A la fin du déjeuner

on m'amena le cheval que j'avais demandé. Mes instructions avaient

été suivies, la selle était garnie de fontes: j'y plaçai d'excellens

pistolets de duel tout chargés; je n'avais pas oublié qu'on m'avait

prévenu que le comte Horace ne sortait jamais sans armes.

J'étais au rendez-vous à onze heures un quart, tant mon impatience

était grande. Je parcourus l'allée dans toute sa longueur; en me

retournant, j'aperçus un cavalier à l'autre extrémité: c'était le

comte Horace. A peine chacun de nous eut-il reconnu l'autre, qu'il mit

son cheval au galop; nous nous rencontrâmes au milieu de l'allée. Je

remarquai que, comme moi, il avait des fontes à la selle de son cheval.

--Vous voyez, me dit le comte Horace en me saluant avec courtoisie et

le sourire sur les lèvres, que mon désir de vous rencontrer était égal

au vôtre, car tous deux nous avons devancé l'heure.

--J'ai fait cent lieues en un jour et une nuit pour avoir cet honneur,

monsieur le comte, lui répondis-je en m'inclinant à mon tour; vous

voyez que je ne suis point en reste.

--Je présume que les motifs qui vous ont ramené avec tant

d'empressement ne sont point des secrets que je ne puisse entendre; et,

quoique mon désir de vous connaître et de vous serrer la main m'eût

facilement déterminé à faire une pareille course en moins de temps

encore, s'il eût été possible, je n'ai pas la fatuité de croire que ce

soit une pareille raison qui vous ait fait quitter l'Angleterre.

--Et vous croyez juste, monsieur le comte. Des intérêts plus puissans,

des intérêts de famille, dans lesquels notre honneur était sur le point

d'être compromis, ont été la cause de mon départ de Londres et de mon

arrivée à Paris.

--Les termes dont vous vous servez, reprit le comte en s'inclinant

de nouveau, et avec un sourire dont l'expression devenait de plus en

plus amère, me font espérer que ce retour n'a point eu pour cause la

lettre que vous a adressée madame de Nerval, et dans laquelle elle vous

faisait part d'un projet d'union entre mademoiselle Gabrielle et moi.

--Vous vous trompez, monsieur, répondis-je en m'inclinant à mon tour;

car je suis venu uniquement pour m'opposer à ce mariage, qui ne peut se

faire.

Le comte pâlit et ses lèvres se serrèrent; mais presque aussitôt il

reprit son calme habituel.

--J'espère, me dit-il, que vous apprécierez le sentiment qui m'ordonne

d'écouter avec sang-froid les réponses étranges que vous me faites. Ce

sang-froid, monsieur, est une preuve du désir que j'attache à votre

alliance; et ce désir est tel que j'aurai l'indiscrétion de pousser

l'investigation jusqu'au bout. Me ferez-vous l'honneur de me dire,

monsieur, quelles sont les causes qui peuvent me valoir de votre part

cette aveugle antipathie, que vous exprimez si franchement? Marchons,

si vous voulez, l'un à côté de l'autre, et nous continuerons de causer.

Je mis mon cheval au pas du sien, et nous suivîmes l'allée avec

l'apparence de deux amis qui se promènent.

--Je vous écoute, monsieur, reprit le comte.

--D'abord, permettez-moi, répondis-je, monsieur le comte, de rectifier

votre jugement sur l'opinion que j'ai de vous: ce n'est point une

antipathie aveugle, c'est un mépris raisonné.

Le comte se dressa sur ses étriers comme un homme arrivé au bout de sa

patience; puis il passa la main sur son front, et, d'une voix où il

était difficile de distinguer la moindre altération:

--De pareils sentimens sont assez dangereux, monsieur, pour qu'on ne

les adopte et surtout qu'on ne les manifeste qu'après une connaissance

parfaite de l'homme qui les a inspirés.

--Et qui vous dit que je ne vous connais pas parfaitement, monsieur?

répondis-je en le regardant en face.

--Cependant, si ma mémoire ne m'abuse, reprit le comte, je vous ai

rencontré hier pour la première fois.

--Et cependant le hasard, ou plutôt la Providence, nous avait déjà

rapprochés; il est vrai que c'était la nuit, et que vous ne m'avez pas

vu.

--Aidez mes souvenirs, dit le comte; je suis fort gauche aux énigmes.

--J'étais dans les ruines de l'abbaye de Grand-Pré pendant la nuit du

27 au 28 septembre.

Le comte tressaillit et porta la main à ses fontes: je fis le même

mouvement; il s'en aperçut.

--Eh bien? reprit-il en se remettant aussitôt.

--Eh bien! je vous ai vu sortir du souterrain, je vous ai vu enfouir

une clef.

--Et quelle détermination avez-vous prise à la suite de toutes ces

découvertes?

--Celle de ne pas vous laisser assassiner mademoiselle Gabrielle de

Nerval comme vous avez tenté d'assassiner mademoiselle Pauline de

Meulien.

--Pauline n'est point morte! s'écria le comte arrêtant son cheval et

oubliant, pour cette fois seulement, ce sang-froid infernal qui ne

l'avait pas quitté d'une minute.

--Non, monsieur, Pauline n'est point morte, répondis-je en m'arrêtant

à mon tour; Pauline vit, malgré la lettre que vous lui avez écrite,

malgré le poison que vous lui avez versé, malgré les trois portes que

vous avez fermées sur elle, et que j'ai rouvertes, moi, avec cette clef

que je vous avais vu enfouir. Comprenez-vous maintenant?

--Parfaitement, monsieur, reprit le comte la main cachée dans une de

ses fontes; mais ce que je ne comprends pas, c'est que, possédant ces

secrets et ces preuves, vous ne m'ayez pas tout bonnement dénoncé.

--C'est que j'ai fait un serment sacré, monsieur, et que je suis obligé

de vous tuer en duel comme si vous étiez un honnête homme. Ainsi

laissez là vos pistolets, car, en m'assassinant, vous pourriez gâter

votre affaire.

--Vous avez raison, répondit le comte en boutonnant ses fontes et en

remettant son cheval au pas. Quand nous battons-nous?

--Demain matin, si vous le voulez, repris-je en lâchant la bride du

mien.

--Parfaitement. Où cela?

--A Versailles, si le lieu vous plaît.

--Très bien. A neuf heures je vous attendrai à la pièce d'eau des

Suisses avec mes témoins.

--Messieurs Max et Henri, n'est-ce pas?...

--Avez-vous quelque chose contre eux?

--J'ai que je veux bien me battre avec un assassin, mais que je ne

veux pas qu'il prenne pour seconds ses deux complices. Cela se passera

autrement, si vous le permettez.

--Faites vos conditions, monsieur, dit le comte en se mordant les

lèvres jusqu'au sang.

--Comme il faut que notre rencontre reste un secret pour tout le

monde, quelque résultat qu'elle puisse avoir, nous choisirons chacun

nos témoins parmi les officiers de la garnison de Versailles, pour qui

nous resterons inconnus; ils ignoreront la cause du duel, et ils y

assisteront seulement pour prévenir l'accusation de meurtre. Cela vous

convient-il?

--A merveille, monsieur. Maintenant, vos armes?

--Maintenant, monsieur, comme nous pourrions nous faire avec l'épée

quelque pauvre et mesquine égratignure, qui nous empêcherait peut-être

de continuer le combat, le pistolet me paraît préférable. Apportez

votre boîte, j'apporterai la mienne.

--Mais, répondit le comte, nous avons tous deux nos armes, toutes nos

conditions sont arrêtées: pourquoi remettre à demain une affaire que

nous pourrions terminer aujourd'hui même?

--Parce que j'ai quelques dispositions à prendre pour lesquelles ce

délai m'est nécessaire. Il me semble que je me conduis à votre égard

de manière à obtenir cette concession. Quant à la crainte qui vous

préoccupe, soyez parfaitement tranquille, monsieur, je vous répète que

j'ai fait un serment.

--Cela suffit, monsieur, répondit le comte en s'inclinant: à demain,

neuf heures.

--A demain, neuf heures.

Nous nous saluâmes une dernière fois, et nous nous éloignâmes au galop,

gagnant chacun une extrémité de la route.

En effet, le délai que j'avais demandé au comte n'était point plus long

qu'il ne me le fallait pour mettre ordre à mes affaires; aussi, à peine

rentré chez moi, je m'enfermai dans ma chambre.

Je ne me dissimulai pas que les chances du combat où j'étais engagé

étaient hasardeuses; je connaissais le sang-froid et l'adresse du

comte, je pouvais donc être tué; en ce cas-là j'avais à assurer la

position de Pauline.

Quoique dans tout ce que je viens de te raconter je n'aie pas une

fois prononcé son nom, continua Alfred, je n'ai pas besoin de te dire

que son souvenir ne s'était pas éloigné un instant de ma pensée. Les

sentimens qui s'étaient réveillés en moi lorsque j'avais revu ma

sœur et ma mère s'étaient placés près du sien, mais sans lui porter

atteinte; et je sentis combien je l'aimais, au sentiment douloureux

qui me saisit lorsque, prenant la plume, je pensai que je lui écrivais

pour la dernière fois peut-être. La lettre achevée, j'y joignis un

contrat de rentes de 10,000 francs, et je mis le tout sous enveloppe, à

l'adresse du docteur Sercey, Grosvenor-Square, à Londres.

Le reste de la journée et une partie de la nuit se passèrent en

préparatifs de ce genre; je me couchai à deux heures du matin en

recommandant à mon domestique de me réveiller à six.

Il fut exact à la consigne donnée: c'était un homme sur lequel je

savais pouvoir compter, un de ces vieux serviteurs comme on en trouve

dans les drames allemands, que les pères lèguent à leurs fils et que

j'avais hérité de mon père. Je le chargeai de la lettre adressée au

docteur, avec ordre de la porter lui-même à Londres, si j'étais tué.

Deux cents louis que je lui laissai étaient destinés, en ce cas, à

le défrayer de son voyage; dans le cas contraire, il les garderait à

titre de gratification. Je lui montrai, en outre, le tiroir où étaient

renfermés, pour lui être remis si la chance m'était fatale, les

derniers adieux que j'adressais à ma mère; il devait, de plus, me tenir

une voiture de poste prête jusqu'à cinq heures du soir, et si, à cinq

heures je n'étais pas revenu, partir pour Versailles et s'informer de

moi. Ces précautions prises, je montai à cheval; à neuf heures moins

un quart j'étais au rendez-vous avec mes deux témoins: c'étaient,

comme la chose avait été arrêtée, deux officiers de hussards qui

m'étaient totalement inconnus, et qui cependant n'avaient point hésité

à me rendre le service que je demandais d'eux. Il leur avait suffi de

savoir que c'était une affaire dans laquelle l'honneur d'une famille

recommandable était compromis, pour qu'ils acceptassent sans faire une

seule question. Il n'y a que les Français pour être tout à la fois, et

selon les circonstances, les plus bavards ou les plus discrets de tous

les hommes.

Nous attendions depuis cinq minutes à peine, lorsque le comte arriva

avec ses seconds; nous nous mîmes en quête d'un endroit convenable,

et nous ne tardâmes pas à le trouver, grâce à nos témoins, habitués à

découvrir ce genre de localité. Arrivés sur le terrain, nous fîmes part

à ces messieurs de nos conditions, et nous les priâmes d'examiner les

armes; c'était, de la part du comte, des pistolets de Lepage, et de ma

part, à moi, des pistolets de Devismes, les uns et les autres à double

détente et du même calibre, comme sont, au reste, presque tous les

pistolets de duel.

Le comte alors ne démentit point sa réputation de bravoure et de

courtoisie; il voulut me céder tous les avantages, mais je refusai. Il

fut donc décidé que le sort réglerait les places et l'ordre dans lequel

nous ferions feu; quant à la distance, elle fut fixée à vingt pas; les

limites étaient marquées pour chacun de nous par un second pistolet

tout chargé, afin que nous pussions continuer le combat dans les mêmes

conditions, si ni l'une ni l'autre des deux premières balles n'était

mortelle.

Le sort favorisa le comte deux fois de suite: il eut d'abord le choix

des places, puis la priorité: il alla aussitôt se placer en face du

soleil, adoptant de son plein gré la position la plus désavantageuse:

je lui en fis la remarque, mais il s'inclina, en répondant que, puisque

le hasard l'avait fait maître d'opter, il désirait garder le côté qu'il

avait choisi: j'allai prendre la mienne à la distance convenue.

Les témoins chargeaient nos armes, j'eus donc le temps d'examiner le

comte, et, je dois le dire, il garda constamment l'attitude froide

et calme d'un homme parfaitement brave: pas un geste, pas un mot ne

lui échappa qui ne fût dans les convenances. Bientôt les témoins

se rapprochèrent de nous, nous présentèrent à chacun un pistolet,

placèrent l'autre à nos pieds, et s'éloignèrent. Alors le comte me

renouvela une seconde fois l'invitation de tirer le premier: une

seconde fois je refusai. Nous nous inclinâmes chacun vers nos témoins

pour les saluer; puis je m'apprêtai à essuyer le feu, m'effaçant autant

que possible, et me couvrant le bas de la figure avec la crosse de mon

pistolet, dont le canon retombait sur ma poitrine dans le vide formé

entre l'avant-bras et l'épaule. J'avais à peine pris cette précaution,

que les témoins nous saluèrent à leur tour, et que le plus vieux donna

le signal en disant: «Allez, messieurs.» Au même instant je vis briller

la flamme, j'entendis le coup du pistolet du comte, et je sentis une

double commotion à la poitrine et au bras: la balle avait rencontré

le canon du pistolet, et, en déviant, m'avait traversé les chairs de

l'épaule. Le comte parut étonné de ne pas me voir tomber.

--Vous êtes blessé? me dit-il en faisant un pas en avant.

--Ce n'est rien, répondis-je en prenant mon pistolet de la main gauche.

A mon tour, monsieur. Le comte jeta le pistolet déchargé, reprit

l'autre et se remit en place.

Je visai lentement et froidement, puis je fis feu. Je crus d'abord que

je ne l'avais pas touché, car il resta immobile, et je lui vis lever

le second pistolet; mais, avant que le canon n'arrivât à ma hauteur,

un tremblement convulsif s'empara de lui; il laissa échapper l'arme,

voulut parler, rendit une gorgée de sang et tomba raide mort: la balle

lui avait traversé la poitrine.

Les témoins s'approchèrent d'abord du comte, puis revinrent à moi. Il y

avait parmi eux un chirurgien-major: je le priai de donner ses soins à

mon adversaire, que je croyais plus blessé que moi.

--C'est inutile, me répondit-il en secouant la tête, il n'a plus besoin

des soins de personne.

--Ai-je fait en homme d'honneur, messieurs? leur demandai-je.

Ils s'inclinèrent en signe d'adhésion.

--Alors, docteur, ayez la bonté, dis-je en défaisant mon habit, de me

mettre la moindre chose sur cette égratignure, afin d'arrêter le sang,

car il faut que je parte à l'instant même.

--A propos, me dit le plus vieux des officiers, comme le chirurgien

achevait de me panser, où faudra-t-il faire porter le corps de _votre

ami_?

--Rue de Bourbon, nº 16, répondis-je en souriant malgré moi de la

naïveté de ce brave homme, à l'hôtel de monsieur de Beuzeval.

A ces mots, je sautai sur mon cheval, qu'un hussard tenait en main avec

celui du comte, et, remerciant une dernière fois ces messieurs de leur

bonne et loyale assistance, je les saluai de la main et je repris au

galop la route de Paris.

Il était temps que j'arrivasse; ma mère était au désespoir: ne me

voyant pas descendre à l'heure du déjeuner, elle était montée dans ma

chambre, et dans un des tiroirs de mon secrétaire elle avait trouvé la

lettre qui lui était adressée.

Je la lui arrachai des mains et la jetai au feu avec celle qui était

destinée à Pauline, puis je l'embrassai comme on embrasse une mère

qu'on a manqué de ne plus revoir et que l'on va quitter sans savoir

quand on la reverra.

Pauline et Pascal Bruno · 第 31 / 59 题