Cependant, on peut le comprendre facilement, nos cœurs étaient pleins
de pensées différentes: aussi ma mère, à peine rentrée, fit-elle signe
à Gabrielle de se retirer dans sa chambre. La pauvre enfant vint me
présenter son front, comme elle avait l'habitude de le faire autrefois:
mais à peine eut-elle senti mes lèvres la toucher et mes bras la serrer
sur ma poitrine, qu'elle fondit en larmes. Alors ma vue, en s'abaissant
sur elle, pénétra jusqu'à son cœur, et j'en eus pitié.
--Chère petite sœur, lui dis-je, il ne faut pas m'en vouloir des choses
qui sont plus fortes que moi. C'est Dieu qui fait les événemens, et
les événemens commandent aux hommes. Depuis que mon père est mort, je
réponds de toi à toi-même; c'est à moi de veiller sur ta vie et de la
faire heureuse.
--Oh! oui, oui, tu es le maître, me dit Gabrielle; ce que tu
ordonneras, je le ferai, sois tranquille. Mais je ne puis m'empêcher
de craindre sans savoir ce que je crains, et de pleurer sans savoir
pourquoi je pleure.
--Rassure-toi, lui dis-je, le plus grand de tes dangers est passé
maintenant, grâce au ciel, qui veillait sur toi. Remonte dans ta
chambre, prie comme une jeune âme doit prier: la prière dissipe les
craintes et sèche les pleurs. Va.
Gabrielle m'embrassa et sortit. Ma mère la suivit des yeux avec
anxiété; puis, lorsque la porte fut refermée:
--Que signifie tout cela? me dit-elle.
--Cela signifie, ma mère, lui répondis-je d'un ton respectueux mais
ferme, que ce mariage dont vous m'avez parlé est impossible, et que
Gabrielle ne peut épouser le comte Horace.
--C'est que je suis presque engagée, dit ma mère.
--Je vous dégagerai, je m'en charge.
--Mais enfin, me diras-tu pourquoi, sans raison aucune?...
--Me croyez-vous donc assez insensé, interrompis-je, pour briser des
choses aussi sacrées que la parole, si je n'avais pas de motifs de le
faire?
--Mais tu me les diras, je pense?
--Impossible, impossible, ma mère; je suis lié par un serment.
--Je sais qu'on dit bien des choses contre Horace; mais on n'a rien pu
prouver encore. Croirais-tu à toutes ces calomnies?
--Je crois mes yeux, ma mère, j'ai vu!...
--Oh!...
--Écoutez. Vous savez si je vous aime et si j'aime ma sœur; vous savez
si, lorsqu'il s'agit de votre bonheur à toutes deux, je suis capable
de prendre légèrement une résolution immuable; vous savez enfin si,
dans une circonstance aussi suprême, je suis homme à vous effrayer par
un mensonge; eh bien! ma mère, je vous le dis, je vous le jure, si ce
mariage s'était fait, si je n'étais pas venu à temps, si mon père, en
mon absence, n'était pas sorti de la tombe pour se placer entre sa
fille et cet homme, si Gabrielle s'appelait à cette heure madame Horace
de Beuzeval, il ne me resterait qu'une chose à faire, et je la ferais,
croyez-moi: ce serait de vous enlever, vous et votre fille, de fuir la
France avec vous pour n'y rentrer jamais, et d'aller demander à quelque
terre étrangère l'oubli et l'obscurité, au lieu de l'infamie qui nous
attendrait dans notre patrie.
--Mais ne peux-tu pas me dire?...
--Je ne puis rien dire... j'ai fait serment... Si je pouvais parler, je
n'aurais qu'à prononcer une parole, et ma sœur serait sauvée.
--Quelque danger la menace-t-il donc?
--Non, pas tant que je serai vivant du moins.
--Mon Dieu! mon Dieu! dit ma mère, tu m'épouvantes!
Je vis que je m'étais laissé emporter malgré moi.
--Écoutez, continuai-je: peut-être tout cela est-il moins grave que je
ne le crains. Rien n'était arrêté positivement entre vous et le comte,
rien n'était encore connu dans le monde; quelque bruit vague, quelques
suppositions, n'est-ce pas, et rien de plus?
--C'était ce soir seulement la seconde fois que le comte nous
accompagnait.
--Eh bien! ma mère, prenez le premier prétexte venu pour ne pas
recevoir; fermez votre porte à tout le monde, au comte comme aux
autres. Je me charge de lui faire comprendre que ses visites seraient
inutiles.
--Alfred, dit ma mère effrayée, de la prudence surtout, des ménagemens,
des procédés. Le comte n'est pas un homme que l'on congédie ainsi sans
lui donner une raison plausible.
--Soyez tranquille, ma mère, j'y mettrai toutes les convenances
nécessaires. Quant à une raison plausible, je lui en donnerai une.
--Agis comme tu voudras: tu es le chef de la famille, Alfred, et je
ne ferai rien contre ta volonté; mais, au nom du ciel, mesure chacune
des paroles que tu diras au comte, et, si tu refuses, adoucis le
refus autant que tu pourras. Ma mère me vit prendre une bougie pour
me retirer.--Oui, tu as raison, continua-t-elle: je ne pense pas à ta
fatigue. Rentre chez toi, il sera temps de penser demain à tout cela.
J'allai à elle et l'embrassai: elle me retint la main.--Tu me promets,
n'est-ce pas, de ménager la fierté du comte?
--Je vous le promets, ma mère; et je l'embrassai une seconde fois et me
retirai.
Ma mère avait raison, je tombais de fatigue. Je me couchai et dormis
tout d'une traite jusqu'au lendemain dix heures du matin.
Je trouvai en me réveillant une lettre du comte: je m'y attendais.
Cependant je n'aurais pas cru qu'il eût gardé tant de calme et de
mesure: c'était un modèle de courtoisie et de convenances. La voici:
«Monsieur,
»Quelque désir que j'eusse de vous faire promptement parvenir cette
lettre, je n'ai voulu vous l'adresser ni par un domestique ni par
un ami. Ce mode d'envoi, qui est cependant généralement adopté
en pareille circonstance, eût pu éveiller des inquiétudes parmi
les personnes qui vous sont chères, et que vous me permettez, je
l'espère, de regarder encore, malgré ce qui s'est passé hier chez
lord G., comme ne m'étant ni étrangères ni indifférentes.
»Cependant, monsieur, vous comprendrez facilement que les quelques
mots échangés entre nous demandent une explication. Serez-vous
assez bon pour m'indiquer l'heure et le lieu où vous pourrez me la
donner? La nature de l'affaire exige, je crois, qu'elle soit secrète
et qu'elle n'ait d'autres témoins que les personnes intéressées;
cependant, si vous le désirez, je conduirai deux amis.
»Je crois vous avoir donné la preuve hier que je vous regardais déjà
comme un frère, croyez qu'il m'en coûterait beaucoup pour renoncer à
ce titre, et qu'il me faudrait faire violence à toutes mes espérances
et à tous mes sentimens pour vous traiter jamais en adversaire et en
ennemi.
»Comte HORACE.»
Je répondis aussitôt:
«Monsieur le comte,
»Vous ne vous étiez pas trompé, j'attendais votre lettre, et je vous
remercie bien sincèrement des précautions que vous avez prises pour
me la faire parvenir. Cependant, comme ces précautions seraient
inutiles vis-à-vis de vous, et qu'il est important que vous receviez
promptement ma réponse, permettez que je vous l'envoie par mon
domestique.
»Ainsi que vous l'avez pensé, une explication est nécessaire entre
nous; elle aura lieu, si vous le voulez bien, aujourd'hui même.
Je sortirai à cheval et me promènerai de midi à une heure au bois
de Boulogne, allée de la Muette. Je n'ai pas besoin de vous dire,
monsieur le comte, que je serai enchanté de vous y rencontrer. Quant
aux témoins, mon avis, parfaitement d'accord avec le vôtre, est
qu'ils sont inutiles à cette première entrevue.
»Il ne me reste plus, monsieur, pour avoir répondu en tout point
à votre lettre, qu'à vous parler de mes sentimens pour vous. Je
désirerais bien sincèrement que ceux que je vous ai voués pussent
m'être inspirés par mon cœur; malheureusement, ils me sont dictés par
ma conscience.
»Alfred DE NERVAL.»
Cette lettre écrite et envoyée, je descendis près de ma mère: elle
s'était effectivement informée si personne n'était venu de la part du
comte Horace, et sur la réponse que lui avaient faite les domestiques,
je la trouvai plus tranquille. Quant à Gabrielle, elle avait demandé et
obtenu la permission de rester dans sa chambre. A la fin du déjeuner
on m'amena le cheval que j'avais demandé. Mes instructions avaient
été suivies, la selle était garnie de fontes: j'y plaçai d'excellens
pistolets de duel tout chargés; je n'avais pas oublié qu'on m'avait
prévenu que le comte Horace ne sortait jamais sans armes.
J'étais au rendez-vous à onze heures un quart, tant mon impatience
était grande. Je parcourus l'allée dans toute sa longueur; en me
retournant, j'aperçus un cavalier à l'autre extrémité: c'était le
comte Horace. A peine chacun de nous eut-il reconnu l'autre, qu'il mit
son cheval au galop; nous nous rencontrâmes au milieu de l'allée. Je
remarquai que, comme moi, il avait des fontes à la selle de son cheval.
--Vous voyez, me dit le comte Horace en me saluant avec courtoisie et
le sourire sur les lèvres, que mon désir de vous rencontrer était égal
au vôtre, car tous deux nous avons devancé l'heure.
--J'ai fait cent lieues en un jour et une nuit pour avoir cet honneur,
monsieur le comte, lui répondis-je en m'inclinant à mon tour; vous
voyez que je ne suis point en reste.
--Je présume que les motifs qui vous ont ramené avec tant
d'empressement ne sont point des secrets que je ne puisse entendre; et,
quoique mon désir de vous connaître et de vous serrer la main m'eût
facilement déterminé à faire une pareille course en moins de temps
encore, s'il eût été possible, je n'ai pas la fatuité de croire que ce
soit une pareille raison qui vous ait fait quitter l'Angleterre.
--Et vous croyez juste, monsieur le comte. Des intérêts plus puissans,
des intérêts de famille, dans lesquels notre honneur était sur le point
d'être compromis, ont été la cause de mon départ de Londres et de mon
arrivée à Paris.
--Les termes dont vous vous servez, reprit le comte en s'inclinant
de nouveau, et avec un sourire dont l'expression devenait de plus en
plus amère, me font espérer que ce retour n'a point eu pour cause la
lettre que vous a adressée madame de Nerval, et dans laquelle elle vous
faisait part d'un projet d'union entre mademoiselle Gabrielle et moi.
--Vous vous trompez, monsieur, répondis-je en m'inclinant à mon tour;
car je suis venu uniquement pour m'opposer à ce mariage, qui ne peut se
faire.
Le comte pâlit et ses lèvres se serrèrent; mais presque aussitôt il
reprit son calme habituel.
--J'espère, me dit-il, que vous apprécierez le sentiment qui m'ordonne
d'écouter avec sang-froid les réponses étranges que vous me faites. Ce
sang-froid, monsieur, est une preuve du désir que j'attache à votre
alliance; et ce désir est tel que j'aurai l'indiscrétion de pousser
l'investigation jusqu'au bout. Me ferez-vous l'honneur de me dire,
monsieur, quelles sont les causes qui peuvent me valoir de votre part
cette aveugle antipathie, que vous exprimez si franchement? Marchons,
si vous voulez, l'un à côté de l'autre, et nous continuerons de causer.
Je mis mon cheval au pas du sien, et nous suivîmes l'allée avec
l'apparence de deux amis qui se promènent.
--Je vous écoute, monsieur, reprit le comte.
--D'abord, permettez-moi, répondis-je, monsieur le comte, de rectifier
votre jugement sur l'opinion que j'ai de vous: ce n'est point une
antipathie aveugle, c'est un mépris raisonné.
Le comte se dressa sur ses étriers comme un homme arrivé au bout de sa
patience; puis il passa la main sur son front, et, d'une voix où il
était difficile de distinguer la moindre altération:
--De pareils sentimens sont assez dangereux, monsieur, pour qu'on ne
les adopte et surtout qu'on ne les manifeste qu'après une connaissance
parfaite de l'homme qui les a inspirés.
--Et qui vous dit que je ne vous connais pas parfaitement, monsieur?
répondis-je en le regardant en face.
--Cependant, si ma mémoire ne m'abuse, reprit le comte, je vous ai
rencontré hier pour la première fois.
--Et cependant le hasard, ou plutôt la Providence, nous avait déjà
rapprochés; il est vrai que c'était la nuit, et que vous ne m'avez pas
vu.
--Aidez mes souvenirs, dit le comte; je suis fort gauche aux énigmes.
--J'étais dans les ruines de l'abbaye de Grand-Pré pendant la nuit du
27 au 28 septembre.
Le comte tressaillit et porta la main à ses fontes: je fis le même
mouvement; il s'en aperçut.
--Eh bien? reprit-il en se remettant aussitôt.
--Eh bien! je vous ai vu sortir du souterrain, je vous ai vu enfouir
une clef.
--Et quelle détermination avez-vous prise à la suite de toutes ces
découvertes?
--Celle de ne pas vous laisser assassiner mademoiselle Gabrielle de
Nerval comme vous avez tenté d'assassiner mademoiselle Pauline de
Meulien.
--Pauline n'est point morte! s'écria le comte arrêtant son cheval et
oubliant, pour cette fois seulement, ce sang-froid infernal qui ne
l'avait pas quitté d'une minute.
--Non, monsieur, Pauline n'est point morte, répondis-je en m'arrêtant
à mon tour; Pauline vit, malgré la lettre que vous lui avez écrite,
malgré le poison que vous lui avez versé, malgré les trois portes que
vous avez fermées sur elle, et que j'ai rouvertes, moi, avec cette clef
que je vous avais vu enfouir. Comprenez-vous maintenant?
--Parfaitement, monsieur, reprit le comte la main cachée dans une de
ses fontes; mais ce que je ne comprends pas, c'est que, possédant ces
secrets et ces preuves, vous ne m'ayez pas tout bonnement dénoncé.
--C'est que j'ai fait un serment sacré, monsieur, et que je suis obligé
de vous tuer en duel comme si vous étiez un honnête homme. Ainsi
laissez là vos pistolets, car, en m'assassinant, vous pourriez gâter
votre affaire.
--Vous avez raison, répondit le comte en boutonnant ses fontes et en
remettant son cheval au pas. Quand nous battons-nous?
--Demain matin, si vous le voulez, repris-je en lâchant la bride du
mien.
--Parfaitement. Où cela?
--A Versailles, si le lieu vous plaît.
--Très bien. A neuf heures je vous attendrai à la pièce d'eau des
Suisses avec mes témoins.
--Messieurs Max et Henri, n'est-ce pas?...
--Avez-vous quelque chose contre eux?
--J'ai que je veux bien me battre avec un assassin, mais que je ne
veux pas qu'il prenne pour seconds ses deux complices. Cela se passera
autrement, si vous le permettez.
--Faites vos conditions, monsieur, dit le comte en se mordant les
lèvres jusqu'au sang.
--Comme il faut que notre rencontre reste un secret pour tout le
monde, quelque résultat qu'elle puisse avoir, nous choisirons chacun
nos témoins parmi les officiers de la garnison de Versailles, pour qui
nous resterons inconnus; ils ignoreront la cause du duel, et ils y
assisteront seulement pour prévenir l'accusation de meurtre. Cela vous
convient-il?
--A merveille, monsieur. Maintenant, vos armes?
--Maintenant, monsieur, comme nous pourrions nous faire avec l'épée
quelque pauvre et mesquine égratignure, qui nous empêcherait peut-être
de continuer le combat, le pistolet me paraît préférable. Apportez
votre boîte, j'apporterai la mienne.
--Mais, répondit le comte, nous avons tous deux nos armes, toutes nos
conditions sont arrêtées: pourquoi remettre à demain une affaire que
nous pourrions terminer aujourd'hui même?
--Parce que j'ai quelques dispositions à prendre pour lesquelles ce
délai m'est nécessaire. Il me semble que je me conduis à votre égard
de manière à obtenir cette concession. Quant à la crainte qui vous
préoccupe, soyez parfaitement tranquille, monsieur, je vous répète que
j'ai fait un serment.
--Cela suffit, monsieur, répondit le comte en s'inclinant: à demain,
neuf heures.
--A demain, neuf heures.
Nous nous saluâmes une dernière fois, et nous nous éloignâmes au galop,
gagnant chacun une extrémité de la route.
En effet, le délai que j'avais demandé au comte n'était point plus long
qu'il ne me le fallait pour mettre ordre à mes affaires; aussi, à peine
rentré chez moi, je m'enfermai dans ma chambre.
Je ne me dissimulai pas que les chances du combat où j'étais engagé
étaient hasardeuses; je connaissais le sang-froid et l'adresse du
comte, je pouvais donc être tué; en ce cas-là j'avais à assurer la
position de Pauline.
Quoique dans tout ce que je viens de te raconter je n'aie pas une
fois prononcé son nom, continua Alfred, je n'ai pas besoin de te dire
que son souvenir ne s'était pas éloigné un instant de ma pensée. Les
sentimens qui s'étaient réveillés en moi lorsque j'avais revu ma
sœur et ma mère s'étaient placés près du sien, mais sans lui porter
atteinte; et je sentis combien je l'aimais, au sentiment douloureux
qui me saisit lorsque, prenant la plume, je pensai que je lui écrivais
pour la dernière fois peut-être. La lettre achevée, j'y joignis un
contrat de rentes de 10,000 francs, et je mis le tout sous enveloppe, à
l'adresse du docteur Sercey, Grosvenor-Square, à Londres.
Le reste de la journée et une partie de la nuit se passèrent en
préparatifs de ce genre; je me couchai à deux heures du matin en
recommandant à mon domestique de me réveiller à six.
Il fut exact à la consigne donnée: c'était un homme sur lequel je
savais pouvoir compter, un de ces vieux serviteurs comme on en trouve
dans les drames allemands, que les pères lèguent à leurs fils et que
j'avais hérité de mon père. Je le chargeai de la lettre adressée au
docteur, avec ordre de la porter lui-même à Londres, si j'étais tué.
Deux cents louis que je lui laissai étaient destinés, en ce cas, à
le défrayer de son voyage; dans le cas contraire, il les garderait à
titre de gratification. Je lui montrai, en outre, le tiroir où étaient
renfermés, pour lui être remis si la chance m'était fatale, les
derniers adieux que j'adressais à ma mère; il devait, de plus, me tenir
une voiture de poste prête jusqu'à cinq heures du soir, et si, à cinq
heures je n'étais pas revenu, partir pour Versailles et s'informer de
moi. Ces précautions prises, je montai à cheval; à neuf heures moins
un quart j'étais au rendez-vous avec mes deux témoins: c'étaient,
comme la chose avait été arrêtée, deux officiers de hussards qui
m'étaient totalement inconnus, et qui cependant n'avaient point hésité
à me rendre le service que je demandais d'eux. Il leur avait suffi de
savoir que c'était une affaire dans laquelle l'honneur d'une famille
recommandable était compromis, pour qu'ils acceptassent sans faire une
seule question. Il n'y a que les Français pour être tout à la fois, et
selon les circonstances, les plus bavards ou les plus discrets de tous
les hommes.
Nous attendions depuis cinq minutes à peine, lorsque le comte arriva
avec ses seconds; nous nous mîmes en quête d'un endroit convenable,
et nous ne tardâmes pas à le trouver, grâce à nos témoins, habitués à
découvrir ce genre de localité. Arrivés sur le terrain, nous fîmes part
à ces messieurs de nos conditions, et nous les priâmes d'examiner les
armes; c'était, de la part du comte, des pistolets de Lepage, et de ma
part, à moi, des pistolets de Devismes, les uns et les autres à double
détente et du même calibre, comme sont, au reste, presque tous les
pistolets de duel.
Le comte alors ne démentit point sa réputation de bravoure et de
courtoisie; il voulut me céder tous les avantages, mais je refusai. Il
fut donc décidé que le sort réglerait les places et l'ordre dans lequel
nous ferions feu; quant à la distance, elle fut fixée à vingt pas; les
limites étaient marquées pour chacun de nous par un second pistolet
tout chargé, afin que nous pussions continuer le combat dans les mêmes
conditions, si ni l'une ni l'autre des deux premières balles n'était
mortelle.
Le sort favorisa le comte deux fois de suite: il eut d'abord le choix
des places, puis la priorité: il alla aussitôt se placer en face du
soleil, adoptant de son plein gré la position la plus désavantageuse:
je lui en fis la remarque, mais il s'inclina, en répondant que, puisque
le hasard l'avait fait maître d'opter, il désirait garder le côté qu'il
avait choisi: j'allai prendre la mienne à la distance convenue.
Les témoins chargeaient nos armes, j'eus donc le temps d'examiner le
comte, et, je dois le dire, il garda constamment l'attitude froide
et calme d'un homme parfaitement brave: pas un geste, pas un mot ne
lui échappa qui ne fût dans les convenances. Bientôt les témoins
se rapprochèrent de nous, nous présentèrent à chacun un pistolet,
placèrent l'autre à nos pieds, et s'éloignèrent. Alors le comte me
renouvela une seconde fois l'invitation de tirer le premier: une
seconde fois je refusai. Nous nous inclinâmes chacun vers nos témoins
pour les saluer; puis je m'apprêtai à essuyer le feu, m'effaçant autant
que possible, et me couvrant le bas de la figure avec la crosse de mon
pistolet, dont le canon retombait sur ma poitrine dans le vide formé
entre l'avant-bras et l'épaule. J'avais à peine pris cette précaution,
que les témoins nous saluèrent à leur tour, et que le plus vieux donna
le signal en disant: «Allez, messieurs.» Au même instant je vis briller
la flamme, j'entendis le coup du pistolet du comte, et je sentis une
double commotion à la poitrine et au bras: la balle avait rencontré
le canon du pistolet, et, en déviant, m'avait traversé les chairs de
l'épaule. Le comte parut étonné de ne pas me voir tomber.
--Vous êtes blessé? me dit-il en faisant un pas en avant.
--Ce n'est rien, répondis-je en prenant mon pistolet de la main gauche.
A mon tour, monsieur. Le comte jeta le pistolet déchargé, reprit
l'autre et se remit en place.
Je visai lentement et froidement, puis je fis feu. Je crus d'abord que
je ne l'avais pas touché, car il resta immobile, et je lui vis lever
le second pistolet; mais, avant que le canon n'arrivât à ma hauteur,
un tremblement convulsif s'empara de lui; il laissa échapper l'arme,
voulut parler, rendit une gorgée de sang et tomba raide mort: la balle
lui avait traversé la poitrine.
Les témoins s'approchèrent d'abord du comte, puis revinrent à moi. Il y
avait parmi eux un chirurgien-major: je le priai de donner ses soins à
mon adversaire, que je croyais plus blessé que moi.
--C'est inutile, me répondit-il en secouant la tête, il n'a plus besoin
des soins de personne.
--Ai-je fait en homme d'honneur, messieurs? leur demandai-je.
Ils s'inclinèrent en signe d'adhésion.
--Alors, docteur, ayez la bonté, dis-je en défaisant mon habit, de me
mettre la moindre chose sur cette égratignure, afin d'arrêter le sang,
car il faut que je parte à l'instant même.
--A propos, me dit le plus vieux des officiers, comme le chirurgien
achevait de me panser, où faudra-t-il faire porter le corps de _votre
ami_?
--Rue de Bourbon, nº 16, répondis-je en souriant malgré moi de la
naïveté de ce brave homme, à l'hôtel de monsieur de Beuzeval.
A ces mots, je sautai sur mon cheval, qu'un hussard tenait en main avec
celui du comte, et, remerciant une dernière fois ces messieurs de leur
bonne et loyale assistance, je les saluai de la main et je repris au
galop la route de Paris.
Il était temps que j'arrivasse; ma mère était au désespoir: ne me
voyant pas descendre à l'heure du déjeuner, elle était montée dans ma
chambre, et dans un des tiroirs de mon secrétaire elle avait trouvé la
lettre qui lui était adressée.
Je la lui arrachai des mains et la jetai au feu avec celle qui était
destinée à Pauline, puis je l'embrassai comme on embrasse une mère
qu'on a manqué de ne plus revoir et que l'on va quitter sans savoir
quand on la reverra.