Je fus réveillée par le Malais, qui frappait à la porte que j'avais
fermée en dedans; je m'étais couchée tout habillée, comme je vous l'ai
dit; j'allai donc tirer les verrous, le domestique ouvrit mes volets,
et je vis rentrer dans ma chambre le jour et le soleil. Je m'élançai
vers la fenêtre.
C'était une de ces belles matinées d'automne où le ciel, avant de se
couvrir de son voile de nuages, jette un dernier sourire à la terre;
tout était si calme et si tranquille dans ce parc, que je commençai à
douter presque de moi-même. Cependant les événemens de la nuit étaient
demeurés bien vivans dans mon cœur; puis les lieux mêmes qu'embrassait
ma vue me rappelaient leurs moindres détails. Je revoyais la grille
qui s'était ouverte pour donner passage à ces trois hommes et à cette
femme, l'allée qu'ils avaient suivie, les pas dont l'empreinte était
restée sur le sable, plus visibles à l'endroit où la victime s'était
débattue, car ceux qui l'emportaient s'étaient cramponnés avec force
pour maîtriser ses mouvemens; ces pas suivaient la direction que j'ai
déjà indiquée, et disparaissaient sous l'allée de tilleuls. Je voulus
voir alors, pour renforcer encore, s'il était possible, le témoignage
de mes sens, si quelques nouvelles preuves se joindraient à celle-ci;
j'entrai dans la bibliothèque, le volet était à demi ouvert comme je
l'avais laissé, une chaise renversée au milieu de la chambre était
celle que j'avais entendue tomber; je m'approchai du panneau, et,
regardant avec une attention profonde, je vis la rainure imperceptible
sur laquelle il glissait; j'appuyai ma main sur la moulure, il céda; en
ce moment on ouvrit la porte de ma chambre; je n'eus que le temps de
repousser le panneau et de saisir un livre dans la bibliothèque.
C'était le Malais, il venait me chercher pour déjeuner, je le suivis.
En entrant dans la salle à manger je tressaillis de surprise; je
comptais y trouver Horace, et non-seulement il n'y était pas, mais
encore je ne vis qu'un couvert.--Le comte n'est-il point rentré?
m'écriai-je.
Le Malais me fit signe que non.
--Non! murmurai-je stupéfaite.
--Non, répéta-t-il encore du geste. Je tombai sur ma chaise: le comte
n'était pas rentré!... et cependant je l'avais vu, moi, il était venu
à mon lit, il avait soulevé mes rideaux une heure après que ces trois
hommes... Mais ces trois hommes.., n'étaient-ce pas le comte et ses
deux amis; Horace, Max et Henri, qui enlevaient une femme!... Eux seuls
en effet pouvaient avoir la clef du parc, entrer ainsi librement sans
être vus ni inquiétés; plus de doute, c'était cela. Voilà pourquoi le
comte n'avait pas voulu me laisser venir au château; voilà pourquoi
il m'avait reçue si froidement; voilà pourquoi il avait prétexté une
partie de chasse. L'enlèvement de cette femme était arrêté avant mon
arrivée; l'enlèvement était accompli. Le comte ne m'aimait plus, il
aimait une autre femme, et cette femme était dans le château: dans le
pavillon, sans doute!
Oui; et le comte, pour s'assurer que je n'avais rien vu, rien entendu,
que j'étais enfin sans soupçons, était remonté par l'escalier de la
bibliothèque, avait poussé la boiserie, écarté mes rideaux, et certain
que je dormais, était retourné à ses amours. Tout m'était expliqué,
clair et précis comme si je l'eusse vu. En un instant, ma jalousie
avait percé l'obscurité, abattu les murailles; rien ne me restait plus
à apprendre: je sortis, j'étouffais!
On avait déjà effacé la trace des pas; le râteau avait nivelé le sable.
Je suivis l'allée de tilleuls, je gagnai le massif de chênes, je vis
le pavillon, je tournai autour: il était clos et semblait inhabité,
comme la veille. Je rentrai au château, je montai dans ma chambre, je
me jetai dans cette bergère où la nuit précédente j'avais passé de si
cruelles heures, et je m'étonnai de mon effroi!... C'était l'ombre,
c'étaient les ténèbres, ou plutôt c'était l'absence d'une passion
violente, qui avait ainsi affaibli mon cœur!...
Je passai une partie de la journée à me promener dans ma chambre, à
ouvrir et fermer la fenêtre, attendant le soir avec autant d'impatience
que j'avais, la veille, de crainte de le voir venir. On vint m'annoncer
que le dîner était servi. Je descendis; je vis, comme le matin, un
seul couvert, et près du couvert une lettre. Je reconnus l'écriture
d'Horace, et je brisai vivement le cachet.
Il s'excusait auprès de moi de me laisser deux jours ainsi seule; mais
il n'avait pu revenir, sa parole était engagée avant mon arrivée, et
il avait dû la tenir, quoiqu'il lui en coûtât. Je froissai la lettre
entre mes mains sans l'achever, et je la jetai dans ma cheminée; puis
je m'efforçai de manger pour détourner les soupçons du Malais, et je
remontai dans ma chambre.
Ma recommandation de la veille n'avait pas été oubliée: je trouvai
grand feu; mais ce soir, ce n'était plus cela qui me préoccupait.
J'avais tout un plan à arrêter; je m'assis pour réfléchir. Quant à la
peur de la veille, elle était complétement oubliée!
Le comte Horace et ses amis étaient rentrés par la grille; car ces
hommes, c'étaient bien eux et lui. Ils avaient conduit cette femme
au pavillon; puis le comte était remonté par l'escalier dérobé pour
s'assurer si j'étais bien endormie, et si je n'avais rien vu ni
entendu. Je n'avais donc qu'à suivre l'escalier; à mon tour, je faisais
le même chemin que lui, j'allais là d'où il était venu: j'étais décidée
à suivre l'escalier.
Je regardai la pendule, elle marquait huit heures un quart; j'allai à
mes volets, ils n'étaient pas fermés. Sans doute il n'y avait rien à
voir cette nuit, puisque la précaution de la veille n'avait pas été
prise: j'ouvris la fenêtre.
La nuit était orageuse, j'entendais le tonnerre au loin, et le bruit
de la mer qui se brisait sur la plage venait jusqu'à moi. Il y avait
dans mon cœur une tempête plus terrible que celle de la nature, et mes
pensées se heurtaient dans ma tête plus sombres et plus pressées que
les vagues de l'Océan. Deux heures s'écoulèrent ainsi sans que je fisse
un mouvement, sans que mes yeux quittassent une petite statue perdue
dans un massif d'arbres: il est vrai que je ne la voyais pas.
Enfin je pensai que le moment était venu: je n'entendais plus aucun
bruit dans le château; cette même pluie qui, pendant cette même soirée
du 27 au 28 septembre, vous fit chercher un abri dans les ruines,
commençait à tomber par torrens: je laissai un instant ma tête exposée
à l'eau du ciel, puis je rentrai, refermant ma fenêtre et repoussant
mes volets.
Je sortis de ma chambre et fis quelques pas dans le corridor. Aucun
bruit ne veillait dans le château; le Malais était couché sans doute,
ou il servait son maître dans une autre partie de l'habitation. Je
rentrai chez moi et je mis les verrous; il était dix heures et demie:
on n'entendait que les plaintes de l'ouragan, dont le bruit me servait
en couvrant celui que je pourrais faire. Je pris une bougie, et je
m'avançai vers la porte de la bibliothèque: elle était fermée à clef!...
On m'y avait vue le matin, on craignait que je ne découvrisse
l'escalier: on m'en avait clos l'issue. Heureusement que le comte avait
pris la peine de m'en indiquer une autre.
Je passai derrière mon lit, je pressai la moulure mobile, la boiserie
glissa, et je me trouvai dans la bibliothèque.
J'allai droit, d'un pas ferme et sans hésiter, à la porte dérobée;
j'enlevai le volume qui cachait le bouton, je poussai le ressort, le
panneau s'ouvrit.
Je m'engageai dans l'escalier; il offrait juste passage à une personne;
je descendis trois étages. A chaque étage j'écoutai, je n'entendis rien.
Je me trouvai sous une voûte qui s'enfonçait hardiment et en droite
ligne. Je la suivis pendant cinq minutes à peu près; puis je trouvai
une troisième porte; comme la seconde, elle n'opposa aucune résistance;
elle donnait sur un autre escalier pareil à celui de la bibliothèque,
mais qui n'avait que deux étages. De celui-là on sortait par un panneau
de fer carré: en l'entr'ouvrant j'entendis des voix. J'éteignis ma
bougie, je la posai sur la dernière marche; puis je me glissai par
l'ouverture: elle était produite par le déplacement d'une plaque de
cheminée. Je la repoussai doucement, et je me trouvai dans une espèce
de laboratoire de chimiste, très faiblement éclairé, la lumière de
la chambre voisine ne pénétrant dans ce cabinet qu'au moyen d'une
ouverture ronde, placée au haut d'une porte et voilée par un petit
rideau vert. Quant aux fenêtres, elles étaient si soigneusement
fermées, que, même pendant le jour, toute clarté extérieure devait être
interceptée.
Je ne m'étais pas trompée lorsque j'avais cru entendre parler. La
conversation était bruyante dans la chambre attenante: je reconnus la
voix du comte et de ses amis. J'approchai une chaise de la porte, et je
montai sur la chaise; de cette manière j'atteignis jusqu'au carreau, et
ma vue plongea dans l'appartement.
Le comte Horace, Max et Henri étaient à table; pourtant l'orgie tirait
à sa fin. Le Malais les servait, debout derrière le comte. Chacun des
convives était vêtu d'une blouse bleue, portait un couteau de chasse
à la ceinture, et avait une paire de pistolets à portée de sa main.
Horace se leva comme pour s'en aller.
--Déjà? lui dit Max.
--Que voulez-vous que je fasse ici? répondit le comte.
--Bois! dit Henri en levant son verre.
--Le beau plaisir de boire avec vous, reprit le comte; à la troisième
bouteille vous voilà ivres comme des portefaix.
--Jouons!...
--Je ne suis pas un filou pour vous gagner votre argent quand vous
n'êtes pas en état de le défendre, dit le comte en haussant les épaules
et en se tournant à demi.
--Eh bien! alors, fais la cour à notre belle Anglaise; ton domestique a
pris ses précautions pour qu'elle ne soit pas cruelle. Sur ma parole,
voilà un gaillard qui s'y entend. Tiens, mon brave.
Max donna au Malais une poignée d'or.
--Généreux comme un voleur! dit le comte.
--Voyons, voyons, ce n'est pas répondre, repartit Max en se levant à
son tour. Veux-tu de la femme ou n'en veux-tu pas?
--Je n'en veux pas.
--Alors je la prends.
--Un instant! s'écria Henri en étendant la main; il me semble que je
suis bien quelqu'un ou quelque chose ici, et que j'ai des droits comme
un autre. Qui est-ce qui a tué le mari?
--Au fait, c'est un antécédent, dit en riant le comte.
Un gémissement se fit entendre à ce mot. Je tournai les yeux du côté où
il venait: une femme était étendue sur un lit à colonnes, les bras et
les jambes liés aux quatre supports du baldaquin. Mon attention avait
été tellement absorbée sur un seul point, que je ne l'avais pas aperçue
d'abord.
--Oui, continua Max; mais qui les a attendus au Havre? qui est accouru
ici à franc étrier pour vous avertir?
--Diable! fit le comte, voilà qui devient embarrassant, et il faudrait
être le roi Salomon en personne pour décider qui a le plus de droits,
de l'espion ou de l'assassin.
--Il faut pourtant que cela se décide, dit Max. Tu m'y as fait penser,
à cette femme, et voilà que j'en suis amoureux maintenant.
--Et moi de même, dit Henri. Ainsi, puisque tu ne t'en soucies pas,
toi, donne-la à celui de nous deux que tu voudras.
--Pour que l'autre m'aille dénoncer à la suite de quelque orgie où,
comme aujourd'hui, il ne saura plus ce qu'il fait, n'est-ce pas? Oh!
que non, messieurs. Vous êtes beaux, vous êtes jeunes, vous êtes
riches, vous avez dix minutes pour lui faire la cour. Allez, mes don
Juan.
--A la cour près, ce que tu viens de dire est une idée, répondit Henri.
Qu'elle choisisse elle-même celui qui lui conviendra le mieux.
--Allons, soit, répondit Max; mais qu'elle se dépêche. Explique-lui
cela, toi qui parles toutes les langues.
--Volontiers, dit Horace. Puis, se tournant vers la malheureuse
femme:--Milady, lui dit-il dans l'anglais le plus pur, voici deux
brigands de mes amis, tous deux de bonne famille, au reste, ce dont
on peut vous donner la preuve sur parchemin, si vous le désirez, qui,
élevés dans les principes de la secte platonique, c'est-à-dire du
partage des biens, ont commencé par manger les leurs; puis, trouvant
alors que tout était mal arrangé dans la société, ont eu la vertueuse
idée de s'embusquer sur les grandes routes où elle passe, pour corriger
ses injustices, rectifier ses erreurs et équilibrer ses inégalités.
Depuis cinq ans, à la plus grande gloire de la philosophie et de la
police, ils s'occupent religieusement de cette mission, qui leur donne
de quoi figurer de la manière la plus honorable dans les salons de
Paris, et qui les conduira, comme cela est arrivé pour moi, à quelque
bon mariage qui les dispensera de continuer de faire les Karl Moor et
les Jean Sbogar. En attendant, comme il n'y a dans ce château que ma
femme, et que je ne veux pas la leur donner, ils vous supplient bien
humblement de choisir, entre eux deux, celui qui vous conviendra le
plus; faute de quoi, ils vous prendront tous les deux. Ai-je parlé en
bon anglais, madame, et m'avez-vous compris?...
--Oh! si vous avez quelque pitié dans le cœur, s'écria la pauvre femme,
tuez-moi! tuez-moi!
--Que répond-elle? murmura Max.
--Elle répond que c'est infâme, voilà tout, dit Horace; et j'avoue que
je suis un peu de son avis.
--Alors..... dirent ensemble Max et Henri en se levant.
--Alors, faites comme vous voudrez, répondit Horace; et il se rassit,
se versa un verre de vin de Champagne et but.
--Oh! tuez-moi donc! tuez-moi donc! s'écria de nouveau la femme en
voyant les deux jeunes gens prêts à s'avancer vers elle.
En ce moment, ce qu'il était facile de prévoir arriva: Max et Henri,
échauffés par le vin, se trouvèrent face à face, et, poussés par le
même désir, se regardèrent avec colère.
--Tu ne veux donc pas me la céder? dit Max.
--Non! répondit Henri.
--Eh bien! alors, je la prendrai.
--C'est ce qu'il faudra voir.
--Henri! Henri! dit Max en grinçant des dents, je te jure sur mon
honneur que cette femme m'appartiendra!
--Et moi, je te promets sur ma vie qu'elle sera à moi; et je tiens plus
à ma vie, je crois, que tu ne tiens à ton honneur.
Alors ils firent chacun un pas en arrière, tirèrent leurs couteaux de
chasse et revinrent l'un contre l'autre.
--Mais, par grâce, par pitié, au nom du ciel, tuez-moi donc! cria pour
la troisième fois la femme couchée.
--Qu'est-ce que vous venez de dire? s'écria Horace toujours assis,
s'adressant aux deux jeunes gens d'un ton de maître.
--J'ai dit, répondit Max en portant un coup à Henri, que ce serait moi
qui aurais cette femme.
--Et moi, reprit Henri, pressant à son tour son adversaire, j'ai dit
que ce serait non pas lui, mais moi; et je maintiens ce que j'ai dit.
--Eh bien! murmura Horace, vous en avez menti tous les deux; vous ne
l'aurez ni l'un ni l'autre.
A ces mots, il prit sur la table un pistolet, le leva lentement dans
la direction du lit et fit feu: la balle passa entre les combattans et
alla frapper la femme au cœur.
A cette vue, je jetai un cri affreux et je tombai évanouie, et aussi
morte en apparence que celle qui venait d'être frappée.