Cependant peu à peu ce voile de glace que le comte semblait avoir tiré
sur son visage se fondit; il m'avait conduite dans l'appartement qu'il
me destinait: c'était une chambre entièrement meublée dans le goût
Louis XV.
--Oui, je la connais, interrompis-je, c'est celle où je suis entré. O
mon Dieu, mon Dieu, je commence à tout comprendre!...
--Là, reprit Pauline, il me demanda pardon de la manière dont il
m'avait reçue; mais la surprise que lui avait causée mon arrivée
inattendue, la crainte des privations que j'allais éprouver en passant
deux mois dans cette vieille masure, avaient été plus fortes que lui.
Cependant, puisque j'avais tout bravé, c'était bien, et il tâcherait
de me rendre le séjour du château le moins désagréable qu'il serait
possible; malheureusement il avait, pour le jour même ou le lendemain,
une partie de chasse arrêtée, et il serait peut-être obligé de me
quitter pour un ou deux jours; mais il ne contracterait plus de
nouvelles obligations de ce genre, et je lui serais un prétexte pour
les refuser. Je lui répondis qu'il était parfaitement libre et que je
n'étais pas venue pour gêner ses plaisirs, mais bien pour rassurer mon
cœur effrayé du bruit de tous ces assassinats. Le comte sourit.
J'étais fatiguée du voyage, je me couchai et je m'endormis. A deux
heures, le comte entra dans ma chambre et me demanda si je voulais
faire une promenade sur mer: la journée était superbe, j'acceptai.
Nous descendîmes dans le parc, l'Orne le traversait. Sur une des rives
de ce petit fleuve une charmante barque était amarrée; sa forme était
longue et étrange; j'en demandai la cause. Horace me dit qu'elle était
taillée sur le modèle des barques javanaises, et que ce genre de
construction augmentait de beaucoup sa vitesse. Nous y descendîmes,
Horace, Henri et moi; le Malais se mit à la rame, et nous avançâmes
rapidement, aidés par le courant. En entrant dans la mer, Horace et
Henri déroulèrent la longue voile triangulaire qui était liée autour du
mât, et, sans le secours des rames, nous marchâmes avec une rapidité
extraordinaire.
C'était la première fois que je voyais l'Océan: ce spectacle magnifique
m'absorba tellement, que je ne m'aperçus pas que nous gouvernions vers
une petite barque qui nous avait fait des signaux. Je ne fus tirée
de ma rêverie que par la voix d'Horace, qui héla un des hommes de la
barque.
--Holà! hé! monsieur le marinier, lui cria-t-il, qu'avons-nous de
nouveau au Havre?
--Ma foi, pas grand'chose, répondit une voix qui m'était connue; et à
Burcy?
--Tu le vois, un compagnon inattendu qui nous est arrivé, une ancienne
connaissance à toi: madame Horace de Beuzeval, ma femme.
--Comment! madame de Beuzeval? s'écria Max, que je reconnus alors.
--Elle-même; et si tu en doutes, cher ami, viens lui présenter tes
hommages.
La barque s'approcha; Max la montait avec deux matelots: il avait un
costume élégant de marinier, et sur l'épaule un filet qu'il s'apprêtait
à jeter à la mer. Arrivé près de nous, nous échangeâmes quelques
paroles de politesse; puis Max laissa tomber son filet, monta à bord
de notre canot, parla un instant à voix basse avec Henri, me salua et
redescendit dans son embarcation.
--Bonne pêche! lui cria Horace.
--Bon voyage! répondit Max; et la barque et le canot se séparèrent.
L'heure du dîner s'approchait, nous regagnâmes l'embouchure de la
rivière; mais le flux s'était retiré, il n'y avait plus assez d'eau
pour nous porter jusqu'au parc: nous fûmes obligés de descendre sur la
grève et de remonter par les dunes.
Là, je fis le chemin que vous-même fîtes trois ou quatre nuits après:
je me trouvai sur les galets d'abord, puis dans les grandes herbes;
enfin je gravis la montagne, j'entrai dans l'abbaye, je vis le cloître
et son petit cimetière, je suivis le corridor, et de l'autre côté d'un
massif d'arbres je me retrouvai dans le parc du château.
Le soir se passa sans aucune circonstance remarquable; Horace fut très
gai, il parla pour l'hiver prochain d'embellissemens à faire à notre
hôtel de Paris, et pour le printemps d'un voyage: il voulait emmener ma
mère et moi en Italie, et peut-être acheter à Venise un de ses vieux
palais de marbre, afin d'y aller passer les saisons du carnaval. Henri
était beaucoup moins libre d'esprit, et paraissait préoccupé et inquiet
au moindre bruit. Tous ces petits détails, auxquels je fis à peine
attention dans le moment, se représentèrent plus tard à mon esprit avec
toutes leurs causes qui m'étaient cachées alors, et que leur résultat
me fit comprendre depuis.
Nous nous retirâmes laissant Henri au salon; il avait à veiller pour
écrire, nous dit-il. On lui apporta des plumes et de l'encre: il
s'établit près du feu.
Le lendemain matin, comme nous étions à déjeuner, on entendit sonner
d'une manière particulière à la porte du parc:--Max!... dirent ensemble
Horace et Henri; en effet, celui qu'ils avaient nommé entra presque
aussitôt dans la cour au grand galop de son cheval.
--Ah! te voilà, dit en riant Horace, je suis enchanté de te revoir;
mais une autre fois ménage un peu plus mes chevaux, vois dans quel état
tu as mis ce pauvre Pluton.
--J'avais peur de ne pas arriver à temps, répondit Max; puis,
s'interrompant et se retournant de mon côté:--Madame, me dit-il,
excusez-moi de me présenter ainsi botté et éperonné devant vous; mais
Horace a oublié, et je conçois cela, que nous avons pour aujourd'hui
une partie de chasse à courre, avec des Anglais, continua-t-il, en
appuyant sur ce mot: ils sont arrivés hier soir exprès par le bateau à
vapeur; de sorte qu'il ne faut pas que nous, qui sommes tout portés,
nous nous trouvions en retard en leur manquant de parole.
--Très bien, dit Horace, nous y serons.
--Cependant, reprit Max en se retournant de mon côté, je ne sais si
maintenant nous pouvons tenir notre promesse; cette chasse est trop
fatiguante pour que madame nous accompagne.
--Oh! tranquillisez-vous, messieurs, m'empressai-je de répondre, je ne
suis pas venue ici pour être une entrave à vos plaisirs: allez, et en
votre absence je garderai la forteresse.
--Tu vois, dit Horace, Pauline est une véritable châtelaine des temps
passés. Il ne lui manque vraiment que des suivantes et des pages, car
elle n'a pas même de femme de chambre; la sienne est restée en route,
et ne sera ici que dans huit jours.
--Au reste, dit Henri, si tu veux demeurer au château, Horace, nous
t'excuserons auprès de nos insulaires: rien de plus facile.
--Non pas, reprit vivement le comte; vous oubliez que c'est moi qui
suis le plus engagé dans le pari: il faut donc que je le soutienne en
personne. Je vous l'ai dit, Pauline nous excusera.
--Parfaitement, repris-je, et, pour vous laisser toute liberté, je
remonte dans ma chambre.
--Je vous y rejoins dans un instant, me dit Horace; et, venant à moi
avec une galanterie charmante, il me conduisit jusqu'à la porte et me
baisa la main.
Je remontai chez moi; au bout de quelques instans, Horace m'y
suivit; il était déjà en costume de chasse, et venait me dire adieu.
Je redescendis avec lui jusqu'au perron, et je pris congé de ces
messieurs; ils insistèrent alors de nouveau pour que Horace restât
près de moi. Mais j'exigeai impérieusement qu'il les accompagnât: ils
partirent enfin en me promettant d'être de retour le lendemain matin.
Je restai seule au château avec le Malais: cette singulière société
eût peut-être effrayé une autre femme que moi; mais je savais que cet
homme était tout dévoué à Horace depuis le jour où il l'avait vu avec
son poignard aller attaquer la tigresse dans ses roseaux: subjugué
par cette admiration puissante que les natures primitives ont pour le
courage, il l'avait suivi de Bombay en France, et ne l'avait pas quitté
un instant depuis. J'eusse donc été parfaitement tranquille, si je
n'avais eu pour cause d'inquiétude que son air sauvage et son costume
étrange; mais j'étais au milieu d'un pays qui, depuis quelque temps,
était devenu le théâtre des accidens les plus inouïs, et quoique je
n'en eusse entendu parler ni à Horace ni à Henri qui, en leur qualité
d'hommes, méprisaient ou affectaient de mépriser un semblable danger,
ces histoires lamentables et sanglantes me revinrent à l'esprit dès que
je fus seule; cependant, comme je n'avais rien à craindre pendant le
jour, je descendis dans le parc, et je résolus d'occuper ma matinée à
visiter les environs du château que j'allais habiter pendant deux mois.
Mes pas se dirigèrent naturellement vers la partie que je connaissais
déjà: je visitai de nouveau les ruines de l'abbaye, mais cette fois
en détail. Vous les avez explorées, je n'ai pas besoin de vous les
décrire. Je sortis par le porche ruiné, et j'arrivai bientôt sur la
colline qui domine la mer.
C'était la seconde fois que je voyais ce spectacle: il n'avait donc
encore rien perdu de sa puissance; aussi restai-je deux heures assise,
immobile et les yeux fixes, à le contempler. Au bout de ce temps, je le
quittai à regret; mais je voulais visiter les autres parties du parc.
Je redescendis vers la rivière, j'en suivis quelque temps les bords;
je retrouvai amarrée à sa rive la barque sur laquelle nous avions
fait la veille notre promenade, et qui était appareillée de manière à
ce qu'on pût s'en servir au premier caprice. Elle me rappela, je ne
sais pourquoi, ce cheval toujours sellé dans l'écurie. Cette idée en
éveilla une autre: c'était celle de cette défiance éternelle qu'avait
Horace et que partageaient ses amis, ces pistolets qui ne quittaient
jamais le chevet de son lit, ces pistolets sur la table quand j'étais
arrivée. Tout en paraissant mépriser le danger, ils prenaient donc
des précautions contre lui? Mais alors, si deux hommes croyaient ne
pas pouvoir déjeuner sans armes, comment me laissaient-ils seule, moi
qui n'avais aucune défense? Tout cela était incompréhensible; mais,
par cela même, quelque effort que je fisse pour chasser ces idées
sinistres de mon esprit, elles y revenaient sans cesse. Au reste, comme
tout en songeant je marchais toujours, je me trouvai bientôt dans le
plus touffu du bois. Là, au milieu d'une véritable forêt de chênes,
s'élevait un pavillon isolé et parfaitement fermé: j'en fis le tour;
mais portes et volets étaient si habilement joints, que je ne pus,
malgré ma curiosité, rien en voir que l'extérieur. Je me promis, la
première fois que je sortirais avec Horace, de diriger la promenade
de ce côté; car j'avais déjà, si le comte ne s'y opposait pas, jeté
mon dévolu sur ce pavillon pour en faire mon cabinet de travail, sa
position le rendant parfaitement apte à cette destination.
Je rentrai au château. Après l'exploration extérieure vint la visite
intérieure: la chambre que j'occupais donnait d'un côté dans un salon,
de l'autre dans la bibliothèque; un corridor régnait d'un bout à
l'autre du bâtiment et le partageait en deux. Mon appartement était
le plus complet; le reste du château était divisé en une douzaine de
petits logemens séparés, composés d'une antichambre, d'une chambre et
d'un cabinet de toilette, le tout fort habitable, quoi que m'en eût dit
et écrit le comte.
Comme la bibliothèque me paraissait le plus sûr contre-poison à la
solitude et à l'ennui qui m'attendaient, je résolus de faire aussitôt
connaissance avec les ressources qu'elle pouvait m'offrir: elle se
composait en grande partie de romans du dix-huitième siècle, qui
annonçaient que les prédécesseurs du comte avaient un goût décidé pour
la littérature de Voltaire, de Crébillon fils et de Marivaux. Quelques
volumes plus nouveaux, et qui paraissaient achetés par le propriétaire
actuel, faisaient tache au milieu de cette collection: c'étaient
des livres de chimie, d'histoire et de voyages: parmi ces derniers,
je remarquai une belle édition anglaise de l'ouvrage de Daniel, sur
l'Inde; je résolus d'en faire le compagnon de ma nuit, pendant laquelle
j'espérais peu dormir. J'en tirai un volume de son rayon, et je le
portai dans ma chambre.
Cinq minutes après, le Malais vint m'annoncer par signes que le dîner
était servi. Je descendis et trouvai la table dressée dans cette
immense salle à manger. Je ne puis vous dire quel sentiment de crainte
et de tristesse s'empara de moi quand je me vis forcée de dîner ainsi
seule, éclairée par deux bougies dont la lumière n'atteignait pas la
profondeur de l'appartement, et permettait à l'ombre d'y donner aux
objets sur lesquels elle s'étendait les formes les plus bizarres. Ce
sentiment pénible s'augmentait encore de la présence de ce serviteur
basané, à qui je ne pouvais communiquer mes volontés que par des
signes auxquels, du reste, il obéissait avec une promptitude et une
intelligence qui donnaient encore quelque chose de plus fantastique
à ce repas étrange. Plusieurs fois j'eus envie de lui parler, quoique
je susse qu'il ne pourrait pas me comprendre; mais, comme les enfans
qui n'osent crier dans les ténèbres, j'avais peur d'entendre le son
de ma propre voix. Lorsqu'il eut servi le dessert, je lui fis signe
d'aller me faire un grand feu dans ma chambre; la flamme du foyer est
la compagnie de ceux qui n'en ont pas; d'ailleurs, je comptais ne me
coucher que le plus tard possible, car je me sentais une terreur à
laquelle je n'avais pas songé pendant la journée, et qui était venue
avec les ténèbres.
Lorsque je me trouvai seule dans cette grande salle à manger, ma
terreur s'augmenta: il me semblait voir s'agiter les rideaux blancs qui
pendaient devant les fenêtres, pareils à des linceuls; cependant ce
n'était pas la crainte des morts qui m'agitait: les moines et les abbés
dont j'avais foulé en passant les tombes dormaient de leur sommeil
béni, les uns dans leur cloître, les autres dans leurs caveaux; mais
tout ce que j'avais lu à la campagne, tout ce qu'on m'avait raconté à
Caen, me revenait à la mémoire, et je tressaillais au moindre bruit.
Le seul qu'on entendît cependant était le frémissement des feuilles,
le murmure lointain de la mer, et ce bruit monotone et mélancolique
du vent qui se brise aux angles des grands édifices et s'abat dans
les cheminées, comme une volée d'oiseaux de nuit. Je restai ainsi
immobile pendant dix minutes à peu près, n'osant regarder ni à droite
ni à gauche, lorsque j'entendis un léger bruit derrière moi; je me
retournai: c'était le Malais. Il croisa les mains sur sa poitrine et
s'inclina: c'était sa manière d'annoncer que les ordres qu'il avait
reçus étaient accomplis. Je me levai; il prit les bougies et marcha
devant moi; mon appartement, du reste, avait été parfaitement préparé
pour la nuit par ma singulière femme de chambre, qui posa les lumières
sur une table et me laissa seule.
Mon désir avait été exécuté à la lettre: un feu immense brûlait dans
la grande cheminée de marbre blanc supportée par des amours dorés;
sa lueur se répandait dans la chambre et lui donnait un aspect gai,
qui contrastait si bien avec ma terreur, qu'elle commença à se passer.
Cette chambre était tendue de damas rouge à fleurs, et ornée au plafond
et aux portes d'une foule d'arabesques et d'enroulemens plus capricieux
les uns que les autres, représentant des danses de faunes et de satyres
dont les masques grotesques riaient d'un rire d'or au foyer qu'ils
reflétaient. Je n'étais cependant pas rassurée au point de me coucher;
d'ailleurs, il était à peine huit heures du soir. Je substituai donc
simplement un peignoir à ma robe, et, comme j'avais remarqué que le
temps était beau, je voulus ouvrir ma fenêtre afin d'achever de me
rassurer par la vue calme et sereine de la nature endormie; mais, par
une précaution dont je crus pouvoir me rendre compte en l'attribuant
à ces bruits d'assassinats répandus dans les environs, les volets en
avaient été fermés en dedans. Je revins donc m'asseoir près de la
table, au coin de mon feu, m'apprêtant à lire mon voyage dans l'Inde,
lorsqu'en jetant les yeux sur le volume, je m'aperçus que j'avais
apporté le tome second au lieu du tome premier. Je me levai pour aller
le changer, lorsqu'à l'entrée de la bibliothèque ma crainte me reprit.
J'hésitai un instant; enfin je me fis honte à moi-même d'une terreur
aussi enfantine: j'ouvris hardiment la porte, et je m'avançai vers le
panneau où était le reste de l'édition.
En approchant ma bougie des autres tomes pour voir leurs numéros, mes
regards plongèrent dans le vide causé par l'absence du volume que, par
erreur, j'avais pris d'abord, et derrière la tablette je vis briller
un bouton de cuivre pareil à ceux que l'on met aux serrures, et que
cachaient aux yeux les livres rangés sur le devant du panneau. J'avais
souvent vu des portes secrètes dans les bibliothèques, et dissimulées
par de fausses reliures; rien n'était donc plus naturel qu'une porte du
même genre s'ouvrît dans celle-ci. Cependant la direction dans laquelle
elle était placée rendait la chose presque impossible: les fenêtres
de la bibliothèque étaient les dernières du bâtiment; ce bouton était
scellé au lambris en retour de la seconde fenêtre: une porte pratiquée
à cet endroit se serait donc ouverte sur le mur extérieur.
Je me reculai pour examiner, à l'aide de ma bougie, si je n'apercevais
pas quelque signe qui indiquât une ouverture; mais j'eus beau regarder,
je ne vis rien. Je portai alors la main sur le bouton, et j'essayai
de le faire tourner, mais il résista; je le poussai et je le sentis
fléchir; je le poussai plus fortement, alors une porte s'échappa avec
bruit, renvoyée vers moi par un ressort. Cette porte donnait sur un
petit escalier tournant, pratiqué dans l'épaisseur de la muraille.
Vous comprenez qu'une pareille découverte n'était point de nature à
calmer mon effroi. J'avançai ma bougie au-dessus de l'escalier, et je
le vis s'enfoncer perpendiculairement. Un instant j'eus l'intention de
m'y engager, je descendis même les deux premières marches; mais le cœur
me manqua. Je rentrai à reculons dans la bibliothèque, et je repoussai
la porte, qui se referma si hermétiquement, que même, avec la certitude
qu'elle existait, je ne pus découvrir ses jointures. Je replaçai
aussitôt le volume, de peur qu'on ne s'aperçût que j'y avais touché,
car je ne savais qui intéressait ce secret. Je pris au hasard un autre
ouvrage, je rentrai dans ma chambre, je fermai au verrou la porte qui
donnait sur la bibliothèque, et je revins m'asseoir près du feu.
Les événemens inattendus acquièrent ou perdent de leur gravité selon
les dispositions d'esprit tristes ou gaies, ou selon les circonstances
plus ou moins critiques dans lesquelles on se trouve. Certes, rien
de plus naturel qu'une porte cachée dans une bibliothèque et qu'un
escalier tournant pratiqué dans l'épaisseur d'un mur; mais si l'on
découvre cette porte et cet escalier la nuit, dans un château isolé,
qu'on habite seule et sans défense; si ce château s'élève au milieu
d'une contrée qui retentit chaque jour du bruit d'un vol ou d'un
assassinat nouveau, si toute une mystérieuse destinée vous enveloppe
depuis quelque temps, si des pressentimens sinistres vous ont, vingt
fois, fait passer, au milieu d'un bal, un frisson mortel dans le cœur,
tout alors devient, sinon réalité, du moins spectre et fantôme; et
personne n'ignore par expérience que le danger inconnu est mille fois
plus saisissant et plus terrible que le péril visible et matérialisé.
C'est alors que je regrettai bien vivement ce congé imprudent que
j'avais donné à ma femme de chambre. La terreur est une chose si peu
raisonnée qu'elle s'excite ou se calme sans motifs plausibles. L'être
le plus faible, un chien qui nous caresse, un enfant qui nous sourit,
quoique ni l'un ni l'autre ne puissent nous défendre, sont, en ce cas,
des appuis pour le cœur, sinon des armes pour le bras. Si j'avais eu
près de moi cette fille, qui ne m'avait pas quittée depuis cinq ans,
dont je connaissais le dévoûment et l'amitié, sans doute que toute
crainte eût disparu, tandis que seule comme j'étais, il me semblait que
j'étais dévouée à l'avance, et que rien ne pouvait me sauver.
Je restai ainsi deux heures immobile, la sueur de l'effroi sur le
front. J'écoutai sonner à ma pendule dix heures, puis onze heures;
et à ce bruit si naturel cependant, je me cramponnais chaque fois au
bras de mon fauteuil. Entre onze heures et onze heures et demie, il me
sembla entendre la détonation lointaine d'un coup de pistolet, je me
soulevai à demi, appuyée sur le chambranle de la cheminée; puis, tout
étant rentré dans le silence, je retombai assise et la tête renversée
sur le dossier de ma bergère. Je restai encore ainsi quelque temps les
yeux fixes et n'osant les détourner du point que je regardais, de peur
qu'ils ne rencontrassent, en se retournant, quelque cause de crainte
réelle. Tout-à-coup il me sembla, au milieu de ce silence absolu, que
la grille qui était en face du perron et qui séparait le jardin du parc
grinçait sur ses gonds. L'idée que Horace rentrait chassa à l'instant
toute ma terreur; je m'élançai à la fenêtre, oubliant que mes volets
étaient clos; je voulus ouvrir la porte du corridor; soit maladresse,
soit précaution, le Malais l'avait fermée en se retirant: j'étais
prisonnière. Je me rappelai alors que les fenêtres de la bibliothèque
donnaient comme les miennes sur le préau, je tirai le verrou, et, par
un de ces mouvemens bizarres qui font succéder le plus grand courage
à la plus grande faiblesse, j'y entrai sans lumière, car ceux qui
venaient à cette heure pouvaient n'être pas Horace et ses amis, et ma
lumière dénonçait que ma chambre était habitée. Les volets étaient
poussés seulement, j'en écartai un, et au clair de la lune j'aperçus
distinctement un homme qui venait d'ouvrir l'un des battans de la
grille et le tenait entrebâillé, tandis que deux autres, portant un
objet que je ne pouvais distinguer, franchissaient la porte que leur
compagnon referma derrière eux. Ces trois hommes ne s'avançaient pas
vers le perron, mais tournaient autour du château; cependant, comme
le chemin qu'ils suivaient les rapprochait de moi, je commençai à
reconnaître la forme du fardeau qu'ils portaient; c'était un corps
enveloppé dans un manteau. Sans doute, la vue d'une maison qui pouvait
être habitée donna quelque espoir à celui ou à celle qu'on enlevait.
Une espèce de lutte s'engagea sous ma fenêtre; dans cette lutte un bras
se dégagea, ce bras était couvert d'une manche de robe; il n'y avait
plus de doute, la victime était une femme... Mais tout ceci fut rapide
comme l'éclair; le bras, saisi vigoureusement par un des trois hommes,
rentra sous le manteau; l'objet reprit l'apparence informe d'un fardeau
quelconque; puis tout disparut à l'angle du bâtiment et dans l'ombre
d'une allée de marronniers, qui conduisait au petit pavillon fermé que
j'avais découvert la veille au milieu du massif de chênes.
Je n'avais pas pu reconnaître ces hommes; tout ce que j'en avais
distingué, c'est qu'ils étaient vêtus en paysans: mais, s'ils étaient
véritablement ce qu'ils paraissaient être, comment venaient-ils
au château? comment s'étaient-ils procuré une clef de la grille?
Était-ce un rapt? était-ce un assassinat? Je n'en savais rien. Mais
certainement c'était l'un ou l'autre: tout cela, d'ailleurs, était
si incompréhensible et si étrange, que parfois je me demandais si
je n'étais pas sous l'empire d'un rêve; au reste, on n'entendait
aucun bruit, la nuit poursuivait son cours calme et tranquille, et
moi j'étais restée debout à la fenêtre, immobile de terreur, n'osant
quitter ma place, de peur que le bruit de mes pas n'éveillât le danger,
s'il en était qui me menaçât. Tout-à-coup je me rappelai cette porte
dérobée, cet escalier mystérieux; il me sembla entendre un bruit sourd
de ce côté; je m'élançai dans ma chambre, refermai et verrouillai la
porte; puis j'allai retomber dans mon fauteuil sans remarquer que,
pendant mon absence, une des deux bougies s'était éteinte.
Cette fois ce n'était plus une crainte vague et sans cause qui
m'agitait, c'était quelque crime bien réel qui rôdait autour de moi
et dont j'avais de mes yeux distingué les agens. Il me semblait à
tout moment que j'allais voir s'ouvrir une porte cachée, ou entendre
glisser quelque panneau inaperçu, tous ces petits bruits si distincts
pendant la nuit et que cause un meuble qui craque ou un parquet qui
se disjoint, me faisaient bondir d'effroi, et j'entendais, dans le
silence, mon cœur battre à l'unisson du balancier de la pendule. A
ce moment, la flamme de ma bougie consumée atteignit le papier qui
l'entourait, une lueur momentanée se répandit par toute la chambre,
puis s'en alla décroissante; un pétillement se fit entendre pendant
quelques secondes; puis la mèche s'enfonçant dans la cavité du
flambeau, s'éteignit tout-à-coup et me laissa sans autre lumière que
celle du foyer.
Je cherchai des yeux autour de moi si j'avais du bois pour l'alimenter:
je n'en aperçus point. Je rapprochai les tisons les uns des autres,
et pour un moment le feu reprit une nouvelle ardeur; mais sa flamme
tremblante n'était point une lumière propre à me rassurer: chaque
objet était devenu mobile comme la lueur nouvelle qui l'éclairait, les
portes se balançaient, les rideaux semblaient s'agiter, de longues
ombres mouvantes passaient sur le plafond et sur les tapisseries. Je
sentais que j'étais près de me trouver mal, et je n'étais préservée de
l'évanouissement que par la terreur même; en ce moment, ce petit bruit
qui précède le tintement de la pendule se fit entendre, et minuit sonna.
Cependant je ne pouvais passer la nuit entière dans ce fauteuil; je
sentais le froid me gagner lentement. Je pris la résolution de me
coucher tout habillée, je gagnai le lit sans regarder autour de moi,
je me glissai sous la couverture, et je tirai le drap par-dessus ma
tête. Je restai une heure à peu près ainsi sans songer même à la
possibilité du sommeil. Je me rappellerai cette heure toute ma vie: une
araignée faisait sa toile dans la boiserie de l'alcôve, et j'écoutais
le travail incessant de l'ouvrière nocturne: tout-à-coup il cessa,
interrompu par un autre bruit; il me sembla entendre le petit cri
qu'avait fait, lorsque j'avais poussé le bouton de cuivre, la porte de
la bibliothèque; je sortis vivement ma tête de la couverture, et, le
cou raidi, retenant mon haleine, la main sur mon cœur pour l'empêcher
de battre, j'aspirai le silence, doutant encore; bientôt je ne doutai
plus.
Je ne m'étais pas trompée, le parquet craqua sous le poids d'un corps;
des pas s'approchèrent et heurtèrent une chaise; mais sans doute celui
qui venait craignit d'être entendu, car tout bruit cessa aussitôt, et
le silence le plus absolu lui succéda. L'araignée reprit sa toile...
Oh! tous ces détails, voyez-vous!... tous ces détails, ils sont présens
à ma mémoire comme si j'étais là encore, couchée sur ce lit et dans
l'agonie de la terreur.
J'entendis de nouveau un mouvement dans la bibliothèque, on se remit en
marche en s'approchant de la boiserie à laquelle était adossé mon lit;
une main s'appuya contre la cloison: je n'étais plus séparée de celui
qui venait ainsi que par l'épaisseur d'une planche. Je crus entendre
glisser un panneau. Je me tins immobile et comme si je dormais: le
sommeil était ma seule arme; le voleur, si c'en était un, comptant que
je ne pourrais ni le voir ni l'entendre, m'épargnerait peut-être,
jugeant ma mort inutile; mon visage tourné vers la tapisserie était
dans l'ombre, ce qui me permit de garder les yeux ouverts. Alors je
vis remuer mes rideaux, une main les écarta lentement; puis, encadrée
dans leur draperie rouge, une tête pâle s'avança; en ce moment la
dernière lueur du foyer, tremblante au fond de l'alcôve, éclaira cette
apparition. Je reconnus le comte Horace, et je fermai les yeux!...
Lorsque je les rouvris, la vision avait disparu; quoique mes rideaux
fussent encore agités, j'entendis le frôlement du panneau qui se
refermait, puis le bruit décroissant des pas, puis le cri de la porte;
enfin tout redevint tranquille et silencieux. Je ne sais combien de
temps je restai ainsi sans haleine et sans mouvement; mais vers le
commencement du jour à peu près, brisée par cette veille douloureuse,
je tombai dans un engourdissement qui ressemblait au sommeil.