CINQUANTE-UNIÈME LEÇON.

Lois fondamentales de la dynamique sociale, ou théorie générale du

progrès naturel de l'humanité.

Afin de mieux apprécier les lois fondamentales de la progression

sociale, il importe de faire ici précéder leur exposition directe par

une première explication sommaire du sens nécessaire de cette grande

évolution, ainsi que de sa vitesse propre, et de la subordination

naturelle de ses divers élémens principaux; ce qui résulte spontanément

des différentes notions déjà établies depuis le commencement de ce

volume. Or, en considérant, du point de vue scientifique le plus élevé,

l'ensemble total du développement humain, on est d'abord conduit à le

concevoir, en général, comme consistant essentiellement à faire de plus

en plus ressortir les facultés caractéristiques de l'humanité,

comparativement à celles de l'animalité, et surtout par rapport aux

facultés qui nous sont communes avec tout le règne organique, quoique

celles-ci continuent toujours à former nécessairement la base

primordiale de l'existence humaine, aussi bien que de toute autre vie

animale. C'est en ce sens philosophique que la plus éminente

civilisation doit être, au fond, jugée pleinement conforme à la nature,

puisqu'elle ne constitue réellement qu'une manifestation plus prononcée

des principales propriétés de notre espèce, qui, primitivement

dissimulées par un inévitable engourdissement, ne pouvaient devenir

suffisamment saillantes que dans un haut degré de la vie sociale, pour

laquelle leur destination exclusive ne saurait être contestée. Le

système entier de la philosophie biologique concourt à démontrer, ainsi

que je l'ai expliqué au volume précédent, que, dans l'ensemble de la

hiérarchie animale, la dignité fondamentale propre à chaque race est

surtout déterminée par la prépondérance générale de plus en plus

prononcée de la vie animale sur la vie organique, à mesure qu'on

s'approche davantage de l'organisme humain. Sous un tel aspect

philosophique, notre évolution sociale ne constitue donc réellement que

le terme le plus extrême d'une progression générale, continuée sans

interruption parmi tout le règne vivant, depuis les simples végétaux et

les moindres animaux, en passant successivement aux derniers animaux

pairs, remontant ensuite jusqu'aux oiseaux et aux mammifères, et, chez

ceux-ci, s'élevant graduellement vers les carnassiers et les singes: la

prédominance nécessaire des fonctions purement organiques devenant

partout de moins en moins marquée, et le développement des fonctions

animales proprement dites, principalement celui des fonctions

intellectuelles et morales, tendant, au contraire, de plus en plus vers

un ascendant vital, qui toutefois ne saurait jamais être pleinement

obtenu, même dans la plus haute perfection de la nature humaine. Cette

indispensable appréciation comparative détermine essentiellement la

première notion scientifique qu'il faut se former de l'ensemble du

progrès humain, ainsi rattaché à la série universelle du

perfectionnement animal, dont il réalise le plus éminent degré.

L'analyse générale de notre progression sociale démontre, en effet, avec

une irrécusable évidence, que, malgré l'invariabilité nécessaire des

diverses dispositions fondamentales de notre nature, les plus élevées

d'entre elles sont dans un état continu de développement relatif, qui

tend de plus en plus à les ériger à leur tour en puissances

prépondérantes de l'existence humaine, quoiqu'une telle inversion de

l'économie primitive ne puisse, ni même ne doive, jamais être

complétement obtenue. Tel se manifeste déjà, d'après le chapitre

précédent, le caractère essentiel de notre organisme social, quand on se

borne à l'envisager d'abord dans son état purement statique, abstraction

faite de son mouvement nécessaire. Mais ce caractère doit être

naturellement encore plus prononcé dans l'étude directe de ses

variations continues, comme le confirme aisément une première

appréciation générale de leur succession graduelle.

En développant, à un degré immense et toujours croissant, l'action de

l'homme sur le monde extérieur, la civilisation semble d'abord devoir

concentrer de plus en plus notre attention vers les soins de notre seule

existence matérielle, dont l'entretien et l'amélioration constituent, en

apparence, le principal objet de la plupart des occupations sociales.

Mais un examen plus approfondi démontre, au contraire, que ce

développement tend continuellement à faire prévaloir les plus éminentes

facultés de la nature humaine, soit par la sécurité même qu'il inspire

nécessairement à l'égard des besoins physiques, dont la considération

devient ainsi de moins en moins absorbante, soit par l'excitation

directe et continue qu'il imprime nécessairement aux fonctions

intellectuelles et même aux sentimens sociaux, dont le double essor

graduel lui est évidemment indispensable. Dans notre enfance sociale,

les instincts relatifs à la conservation matérielle sont tellement

prépondérans, que l'instinct sexuel lui-même, malgré sa grossière

énergie primitive, en est d'abord essentiellement dominé[37]: les

affections domestiques sont alors, sans aucun doute, beaucoup moins

prononcées, et les affections sociales demeurent circonscrites à une

imperceptible fraction de l'humanité, hors de laquelle tout devient

étranger et même ennemi; les diverses passions haineuses restent

certainement, après les appétits physiques, le principal mobile habituel

de l'existence humaine. Sous ces divers aspects, il est incontestable

que l'essor continu de la civilisation développe nécessairement de plus

en plus nos penchans les plus nobles et nos plus généreux sentimens,

qui, seules bases possibles des associations humaines, doivent y

recevoir spontanément une culture de plus en plus spéciale. Quant aux

facultés intellectuelles, l'imprévoyance habituelle qui, au milieu des

plus imminens besoins, caractérise la vie sauvage, constate clairement

le peu d'influence réelle qu'exerce alors la raison sur la conduite

générale de l'homme: ces facultés y sont d'ailleurs encore

essentiellement engourdies, ou du moins il n'y a d'activité prononcée

que chez les plus inférieures d'entr'elles, celles immédiatement

relatives à l'exercice des sens extérieurs; les facultés d'abstraction

et de combinaison demeurent presque entièrement inertes, sauf quelques

courts élans exceptionnels; et la curiosité grossière qu'inspire

involontairement le spectacle de la nature se contente alors pleinement

des moindres ébauches d'explication théologique; enfin, les

divertissemens, principalement distingués par une violente activité

musculaire, et s'élevant tout au plus jusqu'à la simple manifestation

d'une adresse purement physique, y sont, d'ordinaire, aussi peu

favorables au développement de l'intelligence qu'à celui de la

sociabilité. A tous ces titres, la supériorité toujours croissante de la

civilisation est certainement encore plus irrécusable que sous le

rapport moral, de manière à ne plus exiger désormais aucune

démonstration formelle. Sous quelque aspect que l'on étudie l'existence

comparative de l'homme aux divers âges successifs de la société, on

trouvera donc constamment que le résultat général de notre évolution

fondamentale ne consiste pas seulement à améliorer la condition

matérielle de l'homme, par l'extension continue de son action sur le

monde extérieur; mais aussi et surtout à développer, par un exercice de

plus en plus prépondérant, nos facultés les plus éminentes, soit en

diminuant sans cesse l'empire des appétits physiques[38], et en

stimulant davantage les divers instincts sociaux, soit en excitant

continuellement l'essor des fonctions intellectuelles, même les plus

élevées, et en augmentant spontanément l'influence habituelle de la

raison sur la conduite de l'homme. En ce sens, le développement

individuel reproduit nécessairement sous nos yeux, dans une succession

plus rapide et plus familière, dont l'ensemble est alors mieux

appréciable, quoique moins prononcé, les principales phases du

développement social. Aussi l'un et l'autre ont-ils essentiellement pour

but commun de subordonner, autant que possible, la satisfaction normale

des instincts personnels à l'exercice habituel des instincts sociaux,

et, en même temps, d'assujétir nos diverses passions quelconques aux

règles imposées par une intelligence de plus en plus prépondérante, dans

la vue d'identifier toujours davantage l'individu avec l'espèce. Sous le

point de vue anatomique, on pourrait nettement caractériser une telle

tendance, en la faisant surtout consister à déterminer par l'exercice un

ascendant de plus en plus marqué chez les différens organes de

l'appareil cérébral, à mesure qu'ils s'éloignent davantage de la région

vertébrale pour se rapprocher de la région frontale. Tel est du moins le

type idéal dont la réalisation de plus en plus parfaite caractérise

nécessairement le cours spontané de l'évolution humaine, soit dans

l'individu, soit, à un degré bien supérieur, dans l'espèce elle-même,

quoique nos efforts quelconques ne puissent jamais nous conduire

effectivement jusqu'à cette limite fondamentale. Une pareille notion

permet aisément de distinguer, en général, les parts respectives de la

nature et de l'art dans notre développement continu, qui doit être jugé

pleinement naturel, en ce qu'il tend à faire de plus en plus prévaloir

les attributs essentiels de l'humanité comparée à l'animalité, en

constituant l'empire des facultés évidemment destinées à diriger toutes

les autres; mais qui, en même temps, se présente comme éminemment

artificiel puisqu'il doit consister à obtenir, par un exercice

convenable de nos diverses facultés, un ascendant d'autant plus marqué

pour chacune d'elles qu'elle est primitivement moins énergique: d'où

résulte directement l'explication scientifique de cette lutte éternelle

et indispensable entre notre humanité et notre animalité, toujours

reconnue, depuis l'origine de la civilisation, par tous les vrais

explorateurs de l'homme, et déjà consacrée sous tant de formes diverses

avant que la philosophie positive pût en fixer le véritable caractère.

[Footnote 37: Une voracité démesurée, un goût violent pour

les divers stimulans physiques, se manifestent constamment

dans la vie sauvage, quand le dénûment qu'elle doit si

fréquemment produire n'y vient pas imposer une sobriété

involontaire, qui a trop souvent fait illusion. Il en est de

même, au fond, malgré l'état de nudité, quant à l'ardeur pour

la parure, alors indiquée surtout par un tatouage plus on

moins compliqué: elle s'y montre certainement bien plus

prononcée d'ordinaire que chez les hommes très civilisés.]

[Footnote 38: La nature humaine ne saurait, sans doute,

jamais parvenir réellement à ce raffinement de délicatesse,

déjà rêvé peut-être par quelques imaginations exaltées ou

plutôt maladives, d'étendre, en quelque sorte, aux besoins

habituels d'incrétion, ce sentiment de honte qui, dès

l'origine de la civilisation, accompagne de plus en plus la

satisfaction des divers besoins d'excrétion. Mais il n'en

demeure pas moins incontestable que l'entretien continu de

notre existence matérielle prend une importance de moins en

moins exclusive par le développement graduel de l'évolution

humaine, et occupe de moins en moins nos pensées dans

l'ensemble de la vie réelle. En un mot, les diverses

considérations purement personnelles tendent de plus en plus

à s'effacer, à tous égards, devant les considérations

directement sociales.]

La direction nécessaire de l'ensemble total de l'évolution humaine étant

ainsi suffisamment définie par cette appréciation préliminaire, nous

devons maintenant considérer cette évolution relativement à sa vitesse

fondamentale et commune, abstraction faite des différences quelconques

qui peuvent résulter, soit du climat, soit même de la race, ou de toutes

les autres causes modificatrices, dont j'ai précédemment établi que

l'influence effective devait être, autant que possible,

systématiquement écartée dans une première ébauche rationnelle de la

dynamique sociale. Or, en nous bornant, sous ce rapport, aux seules

causes universelles, il est d'abord évident que cette vitesse doit être

essentiellement déterminée d'après l'influence combinée des principales

conditions naturelles, relatives d'une part à l'organisme humain, d'une

autre part au milieu où il se développe. Mais l'invariabilité même de

ces diverses conditions fondamentales, l'impossibilité rigoureuse de

suspendre ou de restreindre leur empire, ne permettent point de mesurer

exactement leur importance respective, quoique nous ne puissions

aucunement douter que notre développement spontané ne dût être

nécessairement accéléré ou retardé par tout changement favorable ou

contraire que l'on supposerait opéré dans ces différentes influences

élémentaires, soit organiques, soit inorganiques; en imaginant, par

exemple, que notre appareil cérébral offrît une moindre infériorité

anatomique de la région frontale, ou que notre planète devînt plus

grande ou mieux habitable, etc. L'analyse sociologique ne saurait donc,

par sa nature, convenablement atteindre, à cet égard, que les conditions

générales simplement accessoires, en vertu des variations appréciables

dont elles doivent être spontanément susceptibles.

Parmi ces puissances secondaires mais continues, qui concourent à

déterminer la vitesse naturelle du développement humain, on peut d'abord

signaler, d'après Georges Leroy, l'influence permanente de l'_ennui_,

d'ailleurs fort exagérée, et même vicieusement appréciée, par cet

ingénieux philosophe. Ainsi que tout autre animal, l'homme ne saurait

être heureux sans une activité suffisamment complète de ses diverses

facultés quelconques, suivant un degré d'intensité et de persévérance

sagement proportionnel à l'activité intrinsèque de chacune d'elles:

quelle que puisse être sa situation effective, il tend sans cesse à

remplir, autant que possible, cette indispensable condition du bonheur.

La difficulté plus prononcée qu'il doit éprouver à réaliser un

développement compatible avec la supériorité spéciale de sa nature, le

rend nécessairement plus sujet que les autres animaux à cet état

remarquable de pénible langueur, qui indique à la fois l'existence

réelle des facultés et leur insuffisante activité, et qui, en effet,

deviendrait également inconciliable, soit avec une atonie radicale, d'où

ne résulterait aucune urgente tendance, soit avec une vigueur idéale,

spontanément susceptible d'un infatigable exercice. Une telle

disposition, à la fois intellectuelle et morale, que nous voyons chaque

jour exciter encore à tant d'efforts toutes les natures douées de

quelque énergie, a dû, sans doute, puissamment contribuer, dans

l'enfance de l'humanité, à accélérer notre essor spontané, par

l'inquiète agitation qu'elle inspire, soit pour l'avide recherche de

nouvelles sources d'émotions, soit pour un plus intense développement de

notre propre activité directe. Toutefois, cette influence secondaire n'a

pu devenir très prononcée que dans un état social déjà assez avancé pour

faire convenablement sentir le besoin, d'abord si faible, d'exercer à

leur tour les plus éminentes facultés de notre nature, qui en sont

nécessairement aussi les moins énergiques. Les facultés les plus

prononcées, c'est-à-dire les moins élevées, comportent un si commode

exercice, que, dans l'état normal, elles ne sauraient guère déterminer

un véritable ennui, susceptible de produire une heureuse réaction

cérébrale: les sauvages, de même que les enfans, ne s'ennuient point

habituellement, tant que leur activité physique, seule importante alors,

n'est nullement entravée; un sommeil facile et prolongé les empêche

essentiellement, à la manière des animaux, de sentir péniblement leur

torpeur intellectuelle. Ainsi, en représentant l'ennui comme le

principal mobile originaire de notre développement social, G. Leroy a

irrationnellement confondu un symptôme avec un principe, outre l'erreur

évidente qui lui faisait trop exclusivement attribuer à l'homme une

telle propriété. Mais, malgré cette fausse appréciation, il était

néanmoins indispensable ici de signaler sommairement la haute

participation nécessaire de cette influence générale pour accélérer

spontanément la vitesse propre de notre évolution sociale, déterminée

d'avance par l'ensemble des causes fondamentales.

Je dois indiquer, en second lieu, la durée ordinaire de la vie humaine

comme influant peut-être plus profondément sur cette vitesse qu'aucun

autre élément appréciable. En principe, il ne faut point se dissimuler

que notre progression sociale repose essentiellement sur la mort;

c'est-à-dire que les pas successifs de l'humanité supposent

nécessairement le renouvellement continu, suffisamment rapide, des agens

du mouvement général, qui, habituellement presque imperceptible dans le

cours de chaque vie individuelle, ne devient vraiment prononcé qu'en

passant d'une génération à la suivante. L'organisme social subit, à cet

égard, et d'une manière non moins impérieuse, la même condition

fondamentale que l'organisme individuel, où, après un temps déterminé,

les diverses parties constituantes, inévitablement devenues, par suite

même des phénomènes vitaux, radicalement impropres à concourir davantage

à sa composition, doivent être graduellement remplacées par de nouveaux

élémens. Pour apprécier convenablement une telle nécessité sociale, il

serait superflu de recourir à la supposition chimérique d'une durée

indéfinie de la vie humaine, d'où résulterait évidemment la suppression

presque totale et très prochaine du mouvement progressif. Sans aller

jusqu'à cette extrême limite, il suffirait, par exemple, d'imaginer que

la durée effective fût seulement décuplée, en concevant d'ailleurs que

ses diverses époques naturelles conservassent les mêmes proportions

respectives. Si rien n'était changé, du reste, dans la constitution

fondamentale du cerveau humain, une telle hypothèse déterminerait, ce me

semble, un ralentissement inévitable, quoique impossible à mesurer, dans

notre développement social. Car, la lutte indispensable et permanente,

qui s'établit spontanément entre l'instinct de conservation sociale,

caractère habituel de la vieillesse, et l'instinct d'innovation,

attribut ordinaire de la jeunesse, se trouverait dès-lors notablement

altérée en faveur du premier élément de cet antagonisme nécessaire. Par

l'extrême imperfection de notre nature morale, et surtout

intellectuelle, ceux mêmes qui ont le plus puissamment contribué, dans

leur virilité, aux progrès généraux de l'esprit humain ou de la société,

ne sauraient ensuite conserver trop long-temps leur juste prépondérance

sans devenir involontairement plus ou moins hostiles à des développemens

ultérieurs, auxquels ils auraient cessé de pouvoir dignement concourir.

Mais, si, d'une part, on ne saurait douter qu'une durée trop prolongée

de la vie humaine ne tendît nécessairement à retarder notre évolution

sociale, il n'est pas moins incontestable, d'une autre part, qu'une

existence trop éphémère deviendrait, à d'autres titres, un obstacle non

moins essentiel à la progression générale, en attribuant, au contraire,

un empire exagéré à l'instinct d'innovation. La résistance indispensable

que lui oppose spontanément l'opiniâtre instinct conservateur de la

vieillesse, peut seule, en effet, suffisamment obliger l'esprit

d'amélioration à subordonner convenablement ses efforts actuels à

l'ensemble des résultats antérieurs. Sans ce frein fondamental, notre

faible nature serait certainement trop disposée à se contenter le plus

souvent de tentatives ébauchées et d'aperçus incomplets, qui ne

pourraient permettre aucun développement profond et persévérant: tant

est réellement prononcé notre éloignement spontané pour la pénible

continuité de travaux qu'exige nécessairement toute convenable

maturation de nos projets quelconques. Or, il est évident que telle

serait, en effet, la suite inévitable d'une notable diminution dans la

durée effective de la vie humaine, si, par exemple, on la supposait

réduite au quart, ou peut-être même à la simple moitié, de sa valeur

actuelle. Notre évolution sociale serait donc, par sa nature, également

incompatible, quoique d'après des motifs contraires, avec un

renouvellement trop lent ou trop rapide des diverses générations

humaines; à moins de supposer, dans un changement convenable de notre

organisme cérébral, une compensation chimérique, dès-lors correspondante

à un état trop indéterminé pour que les hypothèses scientifiques

puissent utilement s'y arrêter. Toutefois, les irrationnels partisans

des causes finales s'efforceraient vainement d'appliquer une telle

considération à la justification philosophique de leur absurde

optimisme. Car, si, à cet égard, comme à tout autre, l'ordre réel se

trouve nécessairement plus ou moins conforme à la marche effective des

phénomènes, il s'en faut malheureusement de beaucoup, sous ce rapport,

encore plus évidemment que sous aucun autre, que la vraie disposition de

l'économie naturelle soit aussi favorable à sa destination essentielle

qu'il serait aisé de le concevoir. Il n'est guère possible de douter que

la brièveté excessive de la vie humaine ne constitue, au contraire, une

des principales causes secondaires de la lenteur de notre développement

social, quoique cette lenteur dépende surtout de l'extrême imperfection

de notre organisme: et, certes, aucune autre grande harmonie ne saurait

être véritablement compromise, si la durée de notre vie, toujours

comprise entre les limites nécessaires que je viens d'indiquer, se

trouvait doublée ou même triplée, malgré l'argumentation arbitraire des

vains apologistes du gouvernement providentiel. L'extrême rapidité d'une

existence individuelle, dont trente ans à peine, au milieu de nombreuses

entraves physiques et morales, peuvent être pleinement utilisés

autrement qu'en préparations à la vie ou à la mort, établit évidemment,

en tout genre, un insuffisant équilibre entre ce que l'homme peut

convenablement concevoir et ce qu'il peut réellement exécuter. Tous ceux

qui surtout se sont noblement voués au développement direct de l'esprit

humain ont toujours senti, sans doute, avec une profonde amertume,

combien le temps, même le plus sagement employé, manquait

essentiellement à l'élaboration de leurs conceptions les mieux arrêtées,

dont ils n'ont pu, d'ordinaire, réaliser que la moindre partie. Ce

serait en vain que, d'après une superficielle appréciation, on

regarderait le renouvellement plus rapide des coopérateurs successifs

comme réparant suffisamment pour l'espèce la durée trop circonscrite de

l'activité individuelle. Malgré l'importance évidente de cette

compensation nécessaire, elle est certainement, par sa nature, fort

imparfaite, soit à raison de la perte de temps qu'exige la préparation

de chaque successeur, soit surtout en ce que cette succession spontanée

est toujours nécessairement très incomplète, par l'impossibilité de se

placer directement au point de vue propre et dans la direction précise

des travaux antérieurs, impossibilité d'autant plus prononcée que les

nouveaux collaborateurs ont eux-mêmes plus de valeur réelle. La

continuité des efforts successifs ne peut être pleinement établie, entre

divers individus, qu'à l'égard d'opérations extrêmement simples, et

presque entièrement matérielles, où les diverses forces humaines peuvent

aisément s'ajouter: elle ne saurait jamais être organisée d'une manière

vraiment satisfaisante pour les travaux les plus difficiles et les plus

éminens, où rien ne saurait remplacer suffisamment la précieuse

influence d'une persévérante unité; les forces intellectuelles et

morales ne sont pas plus susceptibles de morcellement et d'addition

entre successeurs qu'entre contemporains; et, quoi qu'en puissent croire

les défenseurs systématiques de la dissémination indéfinie des efforts

individuels, une certaine concentration est constamment indispensable à

l'accomplissement des progrès humains.

Nous devons enfin signaler sommairement, parmi les causes générales qui

modifient spontanément la vitesse fondamentale de notre évolution

sociale, l'accroissement naturel de la population humaine, qui contribue

surtout à l'accélération continue de ce grand mouvement. Cet

accroissement a toujours été justement regardé comme le symptôme le

moins équivoque de l'amélioration graduelle de la condition humaine; et

rien ne saurait être sans doute plus irrécusable quand on envisage cette

augmentation dans l'ensemble de notre espèce, ou du moins entre toutes

les nations vraiment solidaires à un certain degré. Mais il ne s'agit

nullement ici d'une telle considération, trop incontestable aujourd'hui,

malgré les critiques exagérées, ou même vicieuses, de nos économistes:

elle serait d'ailleurs évidemment étrangère à notre sujet actuel. Je

dois seulement indiquer maintenant la condensation progressive de notre

espèce comme un dernier élément général concourant a régler la vitesse

effective du mouvement social. On peut d'abord aisément reconnaître que

cette influence contribue toujours beaucoup, surtout à l'origine, à

déterminer, dans l'ensemble du travail humain, une division de plus en

plus spéciale, nécessairement incompatible avec un trop petit nombre de

coopérateurs. En outre, par une propriété plus intime et moins connue,

quoique encore plus capitale, une telle condensation stimule

directement, d'une manière très puissante, au développement plus rapide

de l'évolution sociale, soit en poussant les individus à tenter de

nouveaux efforts pour s'assurer, par des moyens plus raffinés, une

existence qui autrement deviendrait ainsi plus difficile, soit aussi en

obligeant la société à réagir avec une énergie plus opiniâtre et mieux

concertée pour lutter suffisamment contre l'essor plus puissant des

divergences particulières. À l'un et à l'autre titre, on voit qu'il ne

s'agit point ici de l'augmentation absolue du nombre des individus, mais

surtout de leur concours plus intense sur un espace donné, conformément

à l'expression spéciale dont j'ai fait usage, et qui est éminemment

applicable aux grands centres de population, où, en tout temps, les

principaux progrès de l'humanité durent, en effet, recevoir constamment

leur première élaboration. En créant de nouveaux besoins et des

difficultés nouvelles, cette agglomération graduelle développe

spontanément aussi des moyens nouveaux, non-seulement quant au progrès,

mais aussi pour l'ordre même, en neutralisant de plus en plus les

diverses inégalités physiques, et donnant, au contraire, un ascendant

croissant aux forces intellectuelles et morales, nécessairement

maintenues dans leur subalternéité primitive chez toute population trop

restreinte. Telle est, en aperçu, l'influence réelle d'une semblable

condensation continue, abstraction faite d'abord de la durée effective

de sa formation. Si maintenant on l'envisage aussi relativement à cette

rapidité plus ou moins grande, il sera facile d'y découvrir une nouvelle

cause d'accélération générale du mouvement social, par la perturbation

directe que doit ainsi éprouver l'antagonisme fondamental entre

l'instinct de conservation et l'instinct d'innovation, ce dernier devant

évidemment acquérir dès-lors un surcroît notable d'énergie. En ce sens,

l'influence sociologique d'un plus prompt accroissement de population

doit être, par sa nature, essentiellement analogue à celle que nous

venons d'apprécier pour la durée de la vie humaine: car, il importe peu

que le renouvellement plus fréquent des individus tienne à la moindre

longévité des uns ou à la multiplication plus hâtive des autres. Aucun

nouvel examen n'est donc ici nécessaire pour caractériser aussi la

tendance naturelle de cette diminution graduelle dans la période du

doublement de la population à accélérer davantage l'évolution sociale,

en imprimant un nouvel essor à l'esprit d'amélioration. Toutefois, en

terminant ces courtes indications, il ne faut pas négliger de remarquer,

comme dans le cas précédent, que si cette condensation et cette rapidité

parvenaient jamais à dépasser un certain degré déterminé, elles

cesseraient nécessairement de favoriser une telle accélération, et lui

susciteraient, au contraire, spontanément de puissans obstacles. La

première pourrait être conçue assez exagérée pour présenter même

d'insurmontables difficultés au maintien convenable de l'existence

humaine, par quelques sages artifices qu'on s'efforçât d'en éluder les

conséquences; et, quant à la seconde, on pourrait, sans doute,

l'imaginer assez démesurée pour s'opposer radicalement à l'indispensable

stabilité des entreprises sociales, de manière à équivaloir à une

notable diminution de notre longévité. Mais, à vrai dire, le mouvement

effectif de la population humaine est toujours demeuré jusqu'ici, même

dans les cas les plus favorables, malgré les irrationnelles exagérations

de Malthus, fort inférieur aux limites naturelles où doivent commencer

de tels inconvéniens, dont on n'a pu réellement se former encore

empiriquement une faible idée que d'après les perturbations

exceptionnelles quelquefois occasionnées par des migrations trop

étendues et trop subites, d'ailleurs très rarement accomplies. Notre

postérité, dans un avenir trop éloigné pour devoir inspirer aujourd'hui

aucune préoccupation raisonnable, aura seule à s'inquiéter gravement de

cette double tendance spontanée, à laquelle la petitesse de notre

planète, et la limitation nécessaire de l'ensemble quelconque des

ressources humaines, devront faire ultérieurement attacher une extrême

importance, quand notre espèce, parvenue à une population totale environ

décuple du taux actuel, se trouvera partout aussi condensée qu'elle

l'est déjà en Europe occidentale. À cette inévitable époque, le

développement plus complet de la nature humaine, et la connaissance plus

exacte des lois véritables de l'évolution sociale, fourniront, sans

doute, pour résister avec succès à de telles causes de destruction, des

moyens nouveaux de divers genres, dont nous ne saurions encore nous

former aucune idée nette, sans que d'ailleurs il convienne, par suite,

d'examiner ici s'il pourra toujours y avoir, sous ce rapport, une

suffisante compensation totale.

Dans une aussi rapide appréciation des divers élémens généraux qui

concourent à modifier, par une influence plus ou moins mesurable, la

vitesse fondamentale du développement humain, je ne saurais croire avoir

suffisamment caractérisé, ni même convenablement mentionné, toutes les

causes réelles qui participent à cette détermination profondément

complexe, et dont un traité méthodique et spécial de philosophie

politique pourrait seul offrir l'analyse et la coordination. Mais, parmi

les influences secondaires, en écartant, comme je le devais, tout ce qui

concerne les perturbations quelconques, et m'attachant uniquement à

l'étude abstraite de ce sujet difficile, je crois avoir assez examiné

désormais les principales d'entre elles, soit pour l'usage ultérieur

d'une telle notion dans la suite de notre travail, soit même pour

indiquer d'avance l'extension naturelle d'une semblable opération à

toute autre cause analogue qu'on voudrait ensuite considérer. Afin

d'avoir ici entièrement préparé l'explication directe des lois

fondamentales de la dynamique sociale, il ne me reste donc plus

maintenant qu'à définir très brièvement la subordination principale que

doivent constamment présenter entre eux les divers aspects du

développement humain, comme je l'ai annoncé au début de ce chapitre.

Malgré l'inévitable solidarité qui règne sans cesse, suivant les

principes déjà établis, parmi les différens élémens de notre évolution

sociale, il faut bien aussi que, au milieu de leurs mutuelles réactions

continues, l'un de ces ordres généraux de progrès soit spontanément

prépondérant, de manière à imprimer habituellement à tous les autres une

indispensable impulsion primitive, quoique lui-même doive ultérieurement

recevoir, à son tour, de leur propre évolution, un essor nouveau. Il

suffit ici de discerner immédiatement cet élément prépondérant, dont la

considération devra diriger l'ensemble de notre exposition dynamique,

sans nous occuper d'ailleurs expressément de la subordination spéciale

des autres envers lui ou entre eux, qui se manifestera suffisamment

ensuite par l'exécution spontanée d'un tel travail. Or, ainsi réduite,

la détermination ne saurait présenter aucune grave difficulté, puisqu'il

suffit de distinguer l'élément social dont le développement pourrait le

mieux être conçu abstraction faite de celui de tous les autres, malgré

leur universelle connexité nécessaire; tandis que la notion s'en

reproduirait, au contraire, inévitablement dans la considération directe

du développement de ceux-ci. À ce caractère doublement décisif, on ne

saurait hésiter à placer en première ligne l'évolution intellectuelle,

comme principe nécessairement prépondérant de l'ensemble de l'évolution

de l'humanité. Si le point de vue intellectuel doit prédominer, ainsi

que je l'ai expliqué au chapitre précédent, dans la simple étude

statique de l'organisme social proprement dit, à plus forte raison en

doit-il être de même pour l'étude directe du mouvement général des

sociétés humaines. Quoique notre faible intelligence y ait, sans doute,

un indispensable besoin de l'éveil primitif et de la stimulation

continue qu'impriment les appétits, les passions et les sentimens, c'est

cependant sous sa direction nécessaire qu'a toujours dû s'accomplir

l'ensemble de la progression humaine. C'est seulement ainsi, et par

l'influence de plus en plus prononcée de l'intelligence sur la conduite

générale de l'homme et de la société, que la marche graduelle de notre

espèce a pu réellement acquérir ces caractères de consistante régularité

et de persévérante continuité qui la distinguent si profondément de

l'essor vague, incohérent, et stérile, des espèces animales les plus

élevées, quoique nos appétits, nos passions, et même nos sentimens

primitifs, se retrouvent essentiellement chez beaucoup d'entre elles, et

avec une énergie supérieure, au moins à plusieurs égards importans. Si

l'analyse statique de notre organisme social le montre reposant

finalement, de toute nécessité, sur un certain système d'opinions

fondamentales, comment les variations graduelles d'un tel système

pourraient-elles ne pas exercer une influence prépondérante sur les

modifications successives que doit présenter la vie continue de

l'humanité? Aussi, dans tous les temps, depuis le premier essor du génie

philosophique, on a toujours reconnu, d'une manière plus ou moins

distincte, mais constamment irrécusable, l'histoire de la société comme

étant surtout dominée par l'histoire de l'esprit humain. La raison

publique a même, depuis long-temps, profondément sanctionné cette

appréciation générale, en établissant spontanément, dans toutes les

langues civilisées, une synonymie caractéristique entre les termes

destinés à désigner, en un genre quelconque, la principale influence

directrice, et les mots consacrés à l'indication spéciale de notre

organe pensant. Ainsi, d'après l'évidente nécessité scientifique de

coordonner l'ensemble de l'analyse historique par rapport à une

évolution prépondérante, afin de prévenir la confusion et l'obscurité

que toute autre marche produirait inévitablement, soit dans

l'exposition, soit même dans la conception, d'un tel système de

développemens solidaires et simultanés, nous devons évidemment choisir

ici, ou plutôt conserver, l'histoire générale de l'esprit humain, comme

guide naturel et permanent de toute étude historique de l'humanité. Par

une suite, moins comprise, mais également rigoureuse et indispensable,

du même principe, il faudra surtout nous attacher, dans cette histoire

intellectuelle, à la considération prédominante des conceptions les plus

générales et les plus abstraites, qui exigent plus spécialement

l'exercice de nos facultés mentales les plus éminentes, dont les organes

correspondent à la partie antérieure de la région frontale. C'est donc

l'appréciation successive du système fondamental des opinions humaines

relatives à l'ensemble des phénomènes quelconques, en un mot, l'histoire

générale de la _philosophie_, quel que soit d'ailleurs son caractère

effectif, théologique, métaphysique, ou positif, qui devra

nécessairement présider à la coordination rationnelle de notre analyse

historique. Toute autre branche essentielle de l'histoire

intellectuelle, même l'histoire des beaux-arts (y compris la poésie),

malgré son extrême importance, ne pourrait, sans de graves dangers, être

artificiellement appelée à cet indispensable office: parce que les

facultés d'expression, plus intimement liées aux facultés affectives, et

dont les organes se rapprochent, en effet, davantage de la partie

moyenne du cerveau proprement dit, ont dû être, en tout temps,

subordonnés, dans l'économie réelle du mouvement social, aux facultés de

conception directe, sans excepter les époques de leur plus grande

influence réelle. Le seul inconvénient scientifique propre à un tel

choix spécial, c'est de disposer à négliger quelquefois, dans le cours

des opérations historiques, la solidarité fondamentale de toutes les

diverses parties constituantes du développement humain: mais cette

funeste tendance dériverait également de tout autre choix analogue, et

cependant un choix quelconque est strictement nécessaire. Un pareil

danger doit même être moins intense et moins imminent quand on dirige de

préférence l'ensemble de l'analyse historique d'après l'élément social

qui a réellement le plus influé sur l'évolution totale, et dont la

considération doit, en effet, plus spontanément rappeler celle de tous

les autres. Mais une telle propriété ne saurait nullement dispenser de

la stricte obligation rationnelle de se représenter, autant que

possible, par tous les moyens convenables, la notion directe et continue

de l'universelle connexité des divers aspects du développement social,

dont notre faible intelligence ne doit être que trop disposée, surtout

d'après les habitudes dispersives de nos temps de spécialité exagérée, à

perdre de vue l'indispensable unité. Le meilleur criterium que puisse

comporter, à cet égard, la nature du sujet, afin de prévenir ou de

rectifier les aberrations qui pourraient résulter d'une prépondérance

historique trop isolée, consiste à comparer fréquemment entre elles les

différentes parties essentielles de ce développement général, pour

s'assurer si les variations qu'on a cru apercevoir dans l'une

d'entr'elles correspondent en effet à des variations équivalentes dans

chacune des autres: sans une semblable vérification, les changemens

primitifs auraient été nécessairement mal appréciés, soit par

exagération, soit même par illusion. On reconnaîtra, j'espère, dans la

suite de ce chapitre, et de plus en plus dans tout le reste de notre

travail, que cette confirmation rationnelle s'applique spontanément, au

plus haut degré, à notre conception fondamentale de l'analyse

historique. Pour faire convenablement ressortir, dès l'origine, une

telle propriété, il me suffira de démontrer ici que les lois dynamiques

générales, d'abord déduites de l'observation isolée du développement

intellectuel de l'humanité, sont pleinement en harmonie avec celles que

dévoile ensuite l'examen spécial de son développement matériel: une

telle liaison naturelle entre les deux termes les plus extrêmes doit,

évidemment, indiquer d'avance, à plus forte raison, le concours analogue

de tous les divers aspects intermédiaires.

Après avoir ainsi préalablement caractérisé d'abord la direction

générale, ensuite la vitesse essentielle, et enfin l'ordre nécessaire,

de l'ensemble de l'évolution humaine, nous pouvons maintenant procéder,

sans aucun autre préambule, à l'examen direct de la conception

fondamentale de la dynamique sociale, en considérant surtout,

conformément aux explications précédentes, les lois naturelles propres à

la marche inévitable de l'esprit humain. Or, le vrai principe

scientifique d'une telle théorie me paraît entièrement consister dans la

grande loi philosophique que j'ai découverte, en 1822, sur la succession

constante et indispensable des trois états généraux primitivement

théologique, transitoirement métaphysique, et finalement positif, par

lesquels passe toujours notre intelligence, en un genre quelconque de

spéculations. C'est donc ici que doit être naturellement placée

l'appréciation immédiate de cette loi vraiment fondamentale, destinée

dès lors à servir de base continue à l'ensemble de notre analyse

historique, dont l'objet essentiel sera nécessairement d'en expliquer et

d'en développer la notion générale, par un usage graduellement plus

étendu et plus précis, dans la suite entière du passé humain. Quelle que

doive être spontanément la difficulté spéciale d'un tel examen primitif,

cependant les explications générales indiquées, à cet égard, dès le

début de ce Traité, et surtout les nombreuses applications, aussi

décisives que variées, que j'ai fait ensuite continuellement de ma loi

des trois états dans les volumes précédens et dans la première partie de

celui-ci, doivent heureusement me permettre d'abréger beaucoup ici cette

indispensable démonstration directe, sans nuire aucunement à sa clarté

propre, et sans altérer davantage son efficacité ultérieure.

Le lecteur s'étant ainsi spontanément familiarisé d'avance, par cette

longue préparation graduelle, avec l'interprétation et la destination

d'une telle loi, il serait d'abord entièrement superflu de lui en

indiquer maintenant, d'une manière spéciale, la simple vérification

effective dans les diverses parties quelconques du domaine intellectuel.

Tous ceux qui possèdent quelques connaissances réelles sur l'histoire

générale de l'esprit humain ont dû, sans doute, déjà exécuter, par

eux-mêmes, cette immédiate confirmation historique, préalablement

indiquée, d'une manière irrécusable, pour tous les bons esprits, d'après

la marche actuelle de notre développement individuel, depuis l'enfance

jusqu'à la virilité, comme je l'ai signalé au commencement du premier

volume. On peut appliquer à cette importante vérification les divers

moyens quelconques d'exploration rationnelle que nous avons reconnus,

dans la quarante-huitième leçon, devoir appartenir aux études

sociologiques, soit l'observation pure, directe ou indirecte, soit même

l'expérimentation, soit surtout chacune des nombreuses formes distinctes

de la méthode comparative: dix-sept ans de méditation continue sur ce

grand sujet, discuté sous toutes ses faces, et soumis à tous les

contrôles possibles, m'autorisent à affirmer d'avance, sans la moindre

hésitation scientifique, que toujours on verra ces différentes

explorations, partielles ou totales, convenablement opérées, converger

finalement vers l'irrésistible confirmation d'une telle proposition

historique, qui me semble maintenant aussi pleinement démontrée

qu'aucun des faits généraux actuellement admis dans les autres parties

de la philosophie naturelle. Depuis la découverte de cette loi des trois

états, tous les savans positifs, doués de quelque portée philosophique,

sont vraiment convenus de son exactitude spéciale envers leurs diverses

sciences respectives, quoique tous ne l'aient point explicitement

proclamée jusqu'ici. Les seules objections réelles que j'aie

ordinairement rencontrées ne portaient point sur le fait lui-même, mais

uniquement sur son entière universalité dans les diverses parties

quelconques du domaine intellectuel. Ce grand fait général me semble

ainsi implicitement reconnu déjà, par tous les esprits avancés, à

l'égard des différentes sciences qui sont aujourd'hui positives;

c'est-à-dire que la triple évolution intellectuelle est maintenant

admise pour tous les cas où elle a pu être essentiellement accomplie. On

ne me paraît y appliquer aucune autre restriction capitale que la

prétendue impossibilité d'étendre aussi la même notion aux spéculations

sociales. Mais cette irrationnelle limitation, qu'aucun principe ne

saurait certes justifier, ne signifie réellement, en fait, que le

non-accomplissement actuel de l'évolution totale à l'égard d'un tel

ordre de conceptions; quoique cependant la science sociale soit aussi

déjà sortie, malgré sa complication supérieure, de l'état purement

théologique, et qu'elle ait aujourd'hui pleinement atteint presque

partout l'état métaphysique proprement dit, sans s'être encore

d'ailleurs directement élevée, si ce n'est dans ce Traité, à l'état

vraiment positif. Quelque naturelle que doive sembler la situation

provisoire indiquée par cette demi-conviction empirique, une telle

disposition serait, par sa nature, essentiellement stérile, en

s'opposant à toute application générale de cette loi, dont le principal

usage philosophique doit consister précisément dans la régénération

totale des théories sociales. Toutefois, le temps seul, que rien ne

saurait entièrement suppléer, devra graduellement dissiper cette

hésitation fondamentale, sans que j'aie besoin d'ajouter ici, quant à ce

fait général, envisagé dans toute sa plénitude rationnelle, aucune

explication directe à l'irrésistible démonstration qui ressortira

spontanément, à ce sujet, de l'ensemble de ce volume. À quoi bon

s'arrêter à convaincre spécialement ceux qui, après une telle lecture,

persisteraient à soutenir dogmatiquement l'impossibilité de rendre enfin

la science sociale aussi positive que toutes les autres moins

compliquées, malgré l'évidente réalisation naissante de cette dernière

transformation philosophique?

Par ces motifs, nous ne devons donc insister ici sur aucune immédiate

vérification historique de notre triple évolution fondamentale de

l'esprit humain: chaque lecteur pourra sans peine exécuter spontanément

ce travail préliminaire, s'il ne l'a déjà suffisamment ébauché pendant

l'étude successive des volumes précédens. Mais, au contraire, il importe

beaucoup de concentrer directement une attention spéciale sur

l'explication philosophique de cette grande loi, qui, à l'état de simple

fait général, resterait nécessairement dépourvue de sa principale

efficacité scientifique. Cette généralité empirique, qui, en toute autre

science, pourrait déjà avoir une valeur suffisante, ne saurait

pleinement convenir à la nature propre de la sociologie, d'après les

principes logiques établis, à ce sujet, dans la quarante-huitième leçon.

En une telle science, nous avons reconnu la possibilité caractéristique

d'y concevoir _à priori_ toutes les relations fondamentales des

phénomènes, indépendamment de leur exploration directe, d'après les

bases indispensables fournies d'avance par la théorie biologique de

l'homme. Nous savons aussi que l'usage convenable de cette éminente

propriété peut seul procurer aux doctrines sociologiques toute l'énergie

rationnelle qui leur est nécessaire pour surmonter suffisamment les

obstacles plus prononcés que doit rencontrer leur application réelle;

outre qu'un tel contrôle doit constituer, d'ordinaire, la plus

irrécusable confirmation de l'exactitude essentielle des inductions

historiques proprement dites. Or, une telle opération ne saurait, sans

doute, à l'un ou à l'autre titre, présenter, en aucun cas, un intérêt

plus capital qu'à l'égard de la loi la plus fondamentale qui puisse être

jamais appliquée à l'ensemble de la dynamique sociale. Nous devons donc

ici soigneusement caractériser les divers motifs généraux, puisés dans

l'exacte connaissance de la nature humaine, qui ont dû rendre, d'une

part inévitable, d'une autre part indispensable, cette succession

nécessaire des phénomènes sociaux, directement envisagés quant à

l'évolution intellectuelle qui domine essentiellement leur marche

principale. Toutefois, ayant déjà suffisamment indiqué, à ce sujet, les

motifs purement logiques, d'abord dans le discours préliminaire du

premier volume, et ensuite, en beaucoup d'occasions importantes, dans

tout le cours de ce Traité, je pourrai, en y renvoyant d'avance le

lecteur, m'occuper surtout maintenant des motifs moraux et sociaux, sans

m'exposer d'ailleurs à scinder mal à propos une démonstration

philosophique dont toutes les parties sont spontanément solidaires.

L'inévitable nécessité d'une telle évolution intellectuelle a pour

premier principe élémentaire la tendance primitive de l'homme à

transporter involontairement le sentiment intime de sa propre nature à

l'universelle explication radicale de tous les phénomènes quelconques.

Quoiqu'on ait justement signalé, depuis l'essor spécial du génie

philosophique, la difficulté fondamentale de se connaître soi-même, il

ne faut point cependant attacher un sens trop absolu à cette remarque

générale, qui ne peut être relative qu'à un état déjà très avancé de la

raison humaine. L'esprit humain a dû, en effet, parvenir à un degré

notable de raffinement dans ses méditations habituelles avant de pouvoir

s'étonner de ses propres actes, en réfléchissant sur lui-même une

activité spéculative que le monde extérieur devait d'abord si

exclusivement provoquer. Si, d'une part, l'homme se regarde

nécessairement, à l'origine, comme le centre de tout, il est alors,

d'une autre part, non moins inévitablement disposé à s'ériger aussi en

type universel. Il ne saurait concevoir d'autre explication primitive à

des phénomènes quelconques que de les assimiler, autant que possible, à

ses propres actes, les seuls dont il puisse jamais croire comprendre le

mode essentiel de production, par la sensation naturelle qui les

accompagne directement. On peut donc établir, en renversant l'aphorisme

ordinaire, que l'homme, au contraire, ne connaît d'abord essentiellement

que lui-même; ainsi, toute sa philosophie primitive doit principalement

consister à transporter, plus ou moins heureusement, cette seule unité

spontanée à tous les autres sujets qui peuvent successivement attirer

son attention naissante. L'application ultérieure qu'il parvient

graduellement à instituer de l'étude du monde extérieur à celle de sa

propre nature, constitue finalement le plus irrécusable symptôme de sa

pleine maturité philosophique, aujourd'hui même trop incomplète encore,

ainsi que je l'ai suffisamment expliqué dans la quarantième leçon, où

nous avons hautement caractérisé une telle subordination comme la

première base nécessaire de la biologie positive. Mais, à l'origine, un

esprit entièrement inverse préside inévitablement à toutes les théories

humaines, où le monde est, au contraire, toujours subordonné à l'homme,

aussi bien dans l'ordre spéculatif que dans l'ordre actif. Sans doute,

notre intelligence n'aura enfin atteint à une rationnalité parfaitement

normale que d'après la conciliation fondamentale de ces deux grandes

directions philosophiques, jusqu'ici antagonistes, mais pouvant devenir

suffisamment complémentaires l'une de l'autre: j'espère démontrer, en

effet, à la fin de ce volume, que cette conciliation est désormais

possible; et son principe général constituera la conclusion la plus

essentielle de l'ensemble de ce Traité. Quoi qu'il en soit, une telle

harmonie, qui peut à peine être aujourd'hui entrevue dans la plus haute

contention du génie philosophique, ne pouvait, certes, aucunement

diriger le premier essor spontané de la raison humaine. Or, dans

l'évidente nécessité de suivre alors exclusivement l'une de ces deux

marches inverses, notre intelligence n'aurait pu, sans doute, hésiter,

quand même le choix eût été facultatif, à prendre celle qui résultait

directement du seul point de départ naturellement possible. Telle est

donc l'origine spontanée de la philosophie théologique, dont le

véritable esprit élémentaire consiste, en effet, à expliquer la nature

intime des phénomènes et leur mode essentiel de production en les

assimilant, autant que possible, aux actes produits par les volontés

humaines, d'après notre tendance primordiale à regarder tous les êtres

quelconques comme vivant d'une vie analogue à la nôtre, et d'ailleurs le

plus souvent supérieure, à cause de leur plus grande énergie habituelle:

ainsi que je l'ai indiqué, en 1825, dans le premier article de mes

_Considérations philosophiques sur les sciences et les savans_. Cet

expédient fondamental est si hautement exclusif que l'homme n'a pu

véritablement y renoncer, même dans l'état le plus avancé de son

évolution intellectuelle, qu'en cessant réellement de poursuivre ces

inaccessibles recherches, pour se restreindre désormais à la seule

détermination des simples lois des phénomènes, abstraction faite de

leurs causes proprement dites: disposition d'esprit qui suppose

évidemment une tardive maturité de la raison humaine. Lorsque, encore

aujourd'hui, momentanément soustrait à cette récente discipline

positive, le génie humain tente de franchir aussi ces inévitables

limites, il retombe involontairement de nouveau, fût-ce à l'égard des

phénomènes les moins compliqués, dans le cercle primitif des aberrations

spontanées, parce qu'il reprend nécessairement un but et un point de

départ essentiellement analogues, en attribuant la production des

phénomènes à des volontés spéciales, d'ailleurs intérieures ou plus ou

moins extérieures. Pour me borner ici à un seul exemple pleinement

décisif, auquel chacun pourra joindre aisément beaucoup de cas

équivalens, il me suffira d'indiquer, à une époque très rapprochée, en

un sujet scientifique aussi simple que possible, la mémorable aberration

philosophique de l'illustre Mallebranche relativement à l'explication

fondamentale des lois mathématiques du choc élémentaire des corps

solides. Quand un tel esprit, en un siècle aussi éclairé, n'a pu

finalement concevoir d'autre moyen réel d'expliquer une semblable

théorie qu'en recourant formellement à l'activité continue d'une

providence directe et spéciale, une pareille vérification doit, sans

doute, rendre pleinement irrécusable l'inévitable tendance de notre

intelligence vers une philosophie radicalement théologique, toutes les

fois que nous voulons pénétrer, à un titre quelconque, jusqu'à la nature

intime des phénomènes, suivant la disposition générale qui caractérise

nécessairement toutes nos spéculations primitives.

Cette irrésistible spontanéité originaire de la philosophie théologique,

constitue sa propriété la plus fondamentale, et la première source de

son long ascendant nécessaire. La destination caractéristique d'une

telle philosophie, seule apte à ouvrir à notre évolution intellectuelle

une indispensable issue primordiale, en résulte, en effet,

immédiatement. Dès le début de ce Traité, et ensuite dans toutes ses

diverses parties, nous avons suffisamment reconnu l'impossibilité

primitive, en un sujet quelconque, d'aucune théorie vraiment positive,

c'est-à-dire de toute conception rationnellement fondée sur un système

convenable d'observations préalables: puisque, indépendamment du temps

considérable qu'exige évidemment la lente accumulation de telles

observations, notre esprit ne pourrait même les entreprendre sans être

d'abord dirigé et ensuite continuellement sollicité par quelques

théories préliminaires. Chacune des branches essentielles de la

philosophie naturelle nous a successivement fourni de nouveaux motifs de

vérifier que, quoi qu'on en puisse dire, l'empirisme absolu serait

non-seulement tout-à-fait stérile, mais même radicalement impossible à

notre intelligence, qui, en aucun genre, ne saurait, évidemment, se

passer d'une doctrine quelconque, réelle ou chimérique, vague ou

précise, destinée surtout à rallier et à stimuler ses efforts spontanés,

afin d'établir une indispensable continuité spéculative, sans laquelle

l'activité mentale s'éteindrait nécessairement. Pourquoi, par exemple,

nos immenses compilations scientifiques de prétendues _observations_

météorologiques sont-elles aujourd'hui si profondément dépourvues de

toute véritable utilité, et même de toute signification sérieuse? C'est,

sans doute, en vertu de leur caractère machinalement empirique. Elles ne

sauraient acquérir une valeur réelle, et ne deviendront susceptibles

d'efficacité spéculative, que lorsqu'elles seront habituellement

dirigées par une théorie proprement dite, quelque hypothétique qu'elle

dût être d'abord. Ceux qui attendraient, au contraire, que, dans un

sujet aussi compliqué, cette théorie fût suggérée par les observations

elles-mêmes, méconnaîtraient totalement la marche nécessaire de l'esprit

humain, qui, jusque dans ses plus simples recherches, a toujours dû

faire précéder les observations scientifiques par une conception

quelconque des phénomènes correspondans. Si le lecteur réunit ici

convenablement les vérifications nombreuses et variées que tout le cours

de ce Traité nous a successivement offertes de cette indispensable

obligation intellectuelle, nous serons dispensé d'insister davantage sur

une proposition aussi incontestable. Je rappellerai seulement, d'une

manière spéciale, d'après la quarante-septième leçon, la confirmation

plus prononcée d'une telle nécessité envers les spéculations sociales,

non-seulement en vertu de leur complication supérieure, mais aussi par

cette particularité caractéristique qu'un long développement préalable

de l'esprit humain et de la société a pu seul y constituer suffisamment

les phénomènes eux-mêmes, indépendamment de toute préparation des

observateurs, et de toute accumulation des observations. Enfin, il n'est

pas inutile ici d'indiquer, en général, que les diverses vérifications

partielles de cette proposition fondamentale, dans les différens ordres

de phénomènes, doivent, par la nature du sujet, se fortifier

mutuellement, à raison de notre tendance constante à l'unité des

méthodes et à l'homogénéité des doctrines, qui nous disposerait

involontairement à étendre graduellement la philosophie théologique

d'une classe de spéculations primitives à une autre classe, quand même

chacune d'elles ne serait point isolément assujétie, par des motifs

propres et directs, à cette insurmontable obligation générale.

Tel est donc, sous le simple point de vue logique, l'indispensable

office primordial, exclusivement affecté à la philosophie théologique,

dans l'évolution fondamentale de notre intelligence, où l'essor de

l'imagination doit nécessairement, en un genre quelconque, toujours

devancer l'essor de l'observation, aussi bien pour l'espèce que pour

l'individu. A cette seule philosophie, il appartenait, en vertu de son

admirable spontanéité caractéristique, de dégager réellement l'esprit

humain du cercle radicalement vicieux où il paraissait d'abord

irrévocablement enchaîné, entre les deux nécessités opposées, également

impérieuses, d'observer préalablement pour parvenir à des conceptions

convenables, et de concevoir d'abord des théories quelconques pour

entreprendre avec efficacité des observations suivies. Ce fatal

antagonisme logique ne pouvait évidemment comporter d'autre solution

que celle naturellement procurée par l'inévitable essor primitif de la

philosophie théologique, en assimilant, autant que possible, tous les

phénomènes quelconques aux actes humains: soit directement d'après la

fiction originaire qui anime spécialement chaque corps d'une vie plus ou

moins semblable à la nôtre; soit ensuite indirectement d'après

l'hypothèse, à la fois plus durable et plus féconde, qui superpose, à

l'ensemble du monde visible, un monde habituellement invisible, peuplé

d'agens sur-humains plus ou moins généraux, dont la souveraine activité

détermine continuellement tous les phénomènes appréciables, en

modifiant, à son gré, une matière vouée sans elle à une totale inertie.

Dans ce second état surtout, mieux connu et moins éloigné de nos idées,

quoiqu'il n'ait jamais pu être primordial, la philosophie théologique

fournit les ressources les plus faciles et les plus étendues pour

satisfaire aux besoins naissans d'une intelligence alors disposée à

préférer naïvement les explications les plus illusoires: à chaque nouvel

embarras que peut offrir le spectacle de la nature, il suffit, en effet,

d'opposer ou la conception d'une volonté nouvelle chez l'agent idéal

correspondant, ou, tout au plus, la création peu coûteuse d'un agent

nouveau. Quelque vaines que doivent maintenant paraître ces puériles

spéculations, il ne faut oublier, en aucun sujet, que toujours et

partout elles ont pu seules tirer le génie humain de sa torpeur

primitive, en offrant à son activité permanente l'unique aliment

spontané qui pût exister d'abord. Outre que le choix n'était point

libre, il faut d'ailleurs noter, comme je l'ai déjà indiqué au début de

ce Traité, qu'un tel exercice se trouvait alors parfaitement adapté à la

nature générale de notre faible intelligence, que les plus sublimes

solutions obtenues sans aucune contention profonde et soutenue pouvaient

exclusivement intéresser. Il nous est possible aujourd'hui, sous

l'influence d'une éducation convenable, de nous attacher vivement à la

seule recherche des simples lois des phénomènes, abstraction faite de

leurs causes proprement dites, premières ou finales; et encore, malgré

les plus sages précautions continues, ne revient-on que trop souvent à

la curiosité enfantine qui prétend surtout à connaître l'origine et la

fin de toutes choses. Mais cette salutaire sévérité rationnelle n'est

certainement devenue praticable que depuis que la masse de nos

connaissances réelles a pu être, en chaque genre, assez considérable

pour nous faire concevoir un espoir raisonnable de découvrir finalement

ces lois naturelles, dont la poursuite effective ne pouvait, dans

l'enfance du génie humain, comporter le moindre succès. Si donc notre

intelligence ne s'était point d'abord exclusivement appliquée, par une

irrésistible prédilection instinctive, à ces recherches inaccessibles

auxquelles correspond exclusivement la philosophie théologique, elle

aurait inévitablement persévéré dans sa léthargie initiale, faute du

seul exercice qu'elle pût alors comporter. Mieux on méditera sur ce

grand sujet, et plus on reconnaîtra que la nature des questions concourt

parfaitement avec celle des méthodes pour faire doublement ressortir

l'indispensable ascendant de la philosophie théologique dans l'enfance

de la raison humaine.

A ces divers motifs purement intellectuels, viennent se joindre, non

moins spontanément, les motifs moraux et surtout sociaux qui, par

eux-mêmes, rendraient hautement incontestable une telle nécessité. Sous

le premier point de vue, la philosophie théologique est caractérisée, à

l'origine, par cette heureuse propriété de pouvoir seule alors animer

l'homme d'une confiance suffisamment énergique, en lui inspirant, au

sujet de sa position générale et de sa puissance finale, un sentiment

fondamental de suprématie universelle, qui, malgré sa chimérique

exagération, a été long-temps indispensable au développement graduel de

notre action réelle. On a souvent contemplé avec étonnement le contraste

profond, en apparence si inexplicable, qui se manifeste toujours, dans

l'enfance de l'humanité, entre la faible portée effective de nos moyens

quelconques, et la domination indéfinie que nous aspirons à exercer sur

le monde extérieur. Cette discordance apparente est parfaitement

analogue, dans l'ordre actif, à celle que nous venons d'apprécier dans

l'ordre spéculatif. Elle résulte naturellement, ainsi que celle-ci, de

la tendance initiale qui a spontanément produit la philosophie

théologique; et, par suite, elle doit plus spécialement attacher l'homme

à une telle philosophie. Car, en regardant tous les phénomènes comme

uniquement régis par des volontés surhumaines, il peut espérer de

modifier, au gré de ses désirs, l'ensemble de la nature entière; non,

sans doute, d'après ses ressources personnelles, dont la misérable

insuffisance doit être alors trop évidente, mais en vertu de l'empire

illimité qu'il attribue à ces puissances idéales, pourvu qu'il

parvienne, à l'aide des sollicitations convenables, à se concilier leur

intervention arbitraire. Si, au contraire, il pouvait d'abord concevoir

le monde strictement assujéti à des lois invariables, l'impossibilité

évidente où il se trouverait d'en modifier aucunement l'exercice aussi

bien que de les connaître, lui inspirerait, de toute nécessité, un fatal

découragement, qui l'empêcherait de sortir jamais de son apathie

primitive, autant que de sa torpeur mentale. Depuis qu'un lent et

pénible développement social, à la fois intellectuel et matériel, nous a

laborieusement conduits à exercer enfin sur la nature une action

suffisamment étendue, nous avons pu apprendre à nous passer

graduellement, pour le soulagement de nos misères, des divers secours

surnaturels, en même temps qu'une longue expérience nous a fait

amèrement sentir leur stérilité radicale. Mais, à l'origine, les

dispositions humaines devaient être nécessairement inverses, parce que

la situation générale avait un caractère essentiellement contraire. La

confiance, et par suite le courage, ne pouvaient alors nous venir que

d'en haut, grace aux illusions inévitables qui nous promettaient ainsi

une puissance presque illimitée, dont nous ne pouvions encore nullement

soupçonner l'inanité. On voit que je fais même ici, à dessein,

abstraction totale des diverses espérances relatives à la vie future,

qui n'ont pu acquérir que très tardivement une haute importance sociale,

comme l'histoire le confirme, ainsi que je l'expliquerai bientôt.

Antérieurement à cette dernière influence, la philosophie théologique

avait déjà produit essentiellement l'essor continu de notre énergie

morale, en même temps que celui de notre activité mentale, par cela seul

qu'elle nous faisait spontanément entrevoir, dans toutes nos entreprises

quelconques, la possibilité permanente d'une irrésistible assistance.

Si, même aux époques les plus avancées, on s'efforce d'apprécier, par

une analyse convenablement approfondie, l'influence réelle de l'esprit

religieux sur la conduite générale de la vie humaine, on trouvera

toujours que la puissante confiance qu'il inspire souvent résulte bien

davantage, en chaque cas, de la croyance immédiate à un secours actuel

et spécial, que de l'uniforme perspective, indirecte et lointaine,

d'aucune existence future. Tel est, ce me semble, le principal caractère

de la situation remarquable que produit spontanément, dans l'ensemble du

cerveau humain, l'important phénomène, à la fois intellectuel et moral,

de la _prière_, parvenu à sa pleine efficacité physiologique, dont les

admirables propriétés sont incontestables, au premier âge de notre

évolution fondamentale. Depuis la décroissance, dès long-temps pendante,

de l'esprit religieux, on a dû naturellement créer la notion de

_miracle_ proprement dit, pour caractériser les événemens, dès lors

exceptionnels, attribués à une spéciale intervention divine. Mais une

telle notion indique clairement que le principe général des lois

naturelles a déjà commencé à devenir très familier, et même, à divers

égards, prépondérant, puisqu'elle ne saurait avoir d'autre sens que d'en

désigner, par voie d'antagonisme, la suspension momentanée. À l'origine,

et tant que la philosophie théologique est pleinement dominante, il n'y

a point de miracles, parce que tout paraît également merveilleux, comme

le témoignent irrécusablement les naïves descriptions de la poésie

antique, où les événemens les plus vulgaires sont intimement mêlés aux

plus monstrueux prodiges, et reçoivent spontanément des explications

analogues. Minerve intervient pour ramasser le fouet d'un guerrier dans

de simples jeux militaires, aussi bien que pour le protéger contre toute

une armée. De nos jours même, quel est le vrai dévot qui n'importunera

presque autant sa divinité à raison des moindres convenances

personnelles qu'au sujet des plus grands intérêts humains? En tout

temps, le ministère sacerdotal a dû être, sans doute, beaucoup plus

activement occupé des demandes journalières de ses fidèles relativement

à la sollicitation spéciale des faveurs immédiates de la Providence,

qu'à l'égard du sort éternel de chacun d'eux. Quoi qu'il en soit

d'ailleurs, cette distinction n'affecte nullement la propriété

fondamentale que nous examinons ici dans la philosophie théologique de

pouvoir d'abord seule animer et soutenir notre courage moral, aussi bien

qu'éveiller et diriger notre activité intellectuelle. Il faut enfin

remarquer, à ce sujet, afin d'apprécier convenablement toute

l'irrésistible énergie de la tendance primitive de l'homme vers une

telle philosophie, que l'influence affective a dû puissamment fortifier

l'influence spéculative, pour nous attacher encore davantage à de

semblables conceptions; comme je l'ai déjà indiqué, à divers titres

spéciaux, dans les parties antérieures de cet ouvrage. On comprend, en

effet, d'après l'extrême faiblesse relative des organes purement

intellectuels dans l'ensemble de notre organisme cérébral, quelle haute

importance a dû avoir, à l'origine, quant à l'excitation mentale,

l'attrayante perspective morale de ce pouvoir illimité de modifier, à

notre gré, la nature entière, sous la direction de cette philosophie

théologique, par l'assistance des agens suprêmes dont elle entoure notre

existence, à laquelle l'économie fondamentale du monde est ainsi

essentiellement subordonnée. Un état très avancé du développement

scientifique a pu permettre enfin de concevoir la culture journalière

des connaissances réelles sans aucun autre motif déterminant que la

pure satisfaction directe qu'inspire l'exercice convenable de notre

activité intellectuelle, jointe au doux plaisir que procure la

découverte de la vérité: encore est-il fort douteux que cette simple

stimulation pût habituellement suffire, si elle n'était point soutenue

par les impulsions collatérales de la gloire, de l'ambition, ou de

passions moins élevées et plus énergiques, si ce n'est toutefois chez un

très petit nombre d'éminens esprits, et après qu'ils ont pu suffisamment

contracter les habitudes nécessaires. Mais toute supposition de ce

genre, serait, au contraire, profondément incompatible avec la véritable

constitution de la nature humaine, d'abord dans la torpeur initiale de

notre débile intelligence, que peuvent à peine émouvoir les plus

énergiques stimulans, et même ensuite jusqu'à l'époque, plus ou moins

tardive suivant le sujet des recherches, où l'essor préliminaire de la

science est déjà assez perfectionné pour comporter des succès

spéculatifs d'un haut intérêt propre, ce qui certainement suppose

toujours, dans les cas les plus favorables, une culture fort améliorée.

Dans l'indispensable élaboration qui doit longuement préparer un tel

état spéculatif, notre activité mentale ne saurait être convenablement

encouragée que par les énergiques déceptions de la philosophie

théologique, relativement à la prépondérance universelle de l'homme et

à son empire illimité sur le monde extérieur; comme je l'ai déjà signalé

au sujet de l'astrologie et de l'alchimie. Aujourd'hui même, où, chez

les esprits un peu avancés, cette philosophie primitive ne domine plus

essentiellement qu'à l'égard des seules spéculations sociales, on peut

encore vérifier directement, à ce sujet, une telle tendance, en y

remarquant quelle peine éprouve notre intelligence à renoncer, en ce

genre, aux chimères, parfaitement analogues, qui nous promettent aussi

de modifier à notre gré le cours total des phénomènes politiques, et

sans lesquelles il semble qu'un tel ordre de recherches ne pourrait plus

nous inspirer un suffisant intérêt scientifique. La participation

évidente de cette propriété au maintien actuel de la politique

théologico-métaphysique, peut nous donner immédiatement une faible idée

de l'influence primitive d'un pareil caractère, quand il s'étendait

pleinement à toutes les parties quelconques du système intellectuel, et

lorsque, par conséquent, l'homme ne pouvait avoir aucun moyen régulier,

même indirect, de garantir sa raison contre l'entraînement de semblables

illusions. Ainsi, pendant que, d'une part, la philosophie théologique,

intellectuellement envisagée, correspondait seule au mode spontané de

l'investigation humaine et à la nature primordiale de nos recherches,

elle seule aussi, considérée moralement, pouvait d'abord développer

notre énergie active, en faisant toujours briller, au milieu des

profondes misères de notre situation originaire, l'espoir entraînant

d'un empire absolu sur le monde extérieur, comme une digne récompense

promise à nos efforts spéculatifs.

Cours de philosophie positive. (4/6) · 第 18 / 20 题