Quant aux considérations sociales, qui, à leur tour, établissent, d'une

manière non moins décisive, cette indispensable nécessité primitive,

nous pouvons ici nous borner, malgré leur extrême importance, à les

indiquer très sommairement, puisqu'elles doivent, par leur nature, se

représenter spécialement, avec tous les développemens convenables, dans

l'ensemble des trois chapitres suivans, en examinant l'histoire générale

de l'état théologique de l'humanité; cette utile abréviation d'une

démonstration déjà si étendue aura d'autant moins d'inconvéniens que ce

dernier ordre de motifs est peut-être aujourd'hui le moins contestable

de tous. Il faut, à cet effet, apprécier convenablement, sous deux

points de vue principaux, la haute destination sociale de la philosophie

théologique, soit pour présider d'abord à l'organisation fondamentale de

la société, soit ensuite pour y permettre l'existence permanente d'une

classe spéculative. Sous le premier aspect, on doit reconnaître que la

formation de toute société réelle, susceptible de consistance et de

durée, suppose nécessairement, d'une manière continue, l'influence

prépondérante d'un certain système préalable d'opinions communes, propre

à contenir suffisamment l'impétueux essor naturel des divergences

individuelles. Une telle obligation restant même irrécusable dans l'état

social le mieux développé, où tant de causes spontanées, intérieures et

extérieures, concourent, avec tant d'énergie, à lier profondément

l'individu à la société, il serait, à plus forte raison, impossible de

s'y soustraire à l'origine, quand les familles adhèrent encore si

faiblement entr'elles par un petit nombre de relations aussi précaires

qu'incomplètes. Quelque puissance sociale qu'on attribue au concours des

intérêts, et même à la sympathie des sentimens, ce concours et cette

sympathie ne sauraient certainement suffire pour constituer la moindre

société durable, si la communauté intellectuelle, déterminée par

l'adhésion unanime à certaines notions fondamentales, ne vient point

convenablement y prévenir ou y corriger d'inévitables discordances

habituelles. Malgré la faible énergie naturelle de nos organes purement

intellectuels dans l'ensemble réel de notre économie cérébrale, nous

avons cependant reconnu, au chapitre précédent, que l'intelligence doit

nécessairement présider, non à la vie domestique, mais à la vie sociale,

et, à plus forte raison, à la vie politique. C'est seulement par elle

que peut être effectivement organisée cette réaction générale de la

société sur les individus, qui caractérise la destination fondamentale

du gouvernement, et qui exige, avant tout, un système convenable

d'opinions communes, relatives au monde et à l'humanité. On ne saurait

donc méconnaître, en principe, l'indispensable nécessité politique d'un

tel système, à une époque quelconque de l'évolution humaine, et encore

moins dans l'enfance de la société. Mais, d'un autre côté, on ne peut

nier davantage que l'esprit humain, dont la préalable activité doit

fournir cette base première de l'organisation sociale, ne soit, à son

tour, exclusivement développable que par la société elle-même, dont

l'essor est réellement inséparable de celui de l'intelligence, quoique

une abstraction scientifique, d'ailleurs partiellement utile, tende trop

souvent à faire oublier cette irrécusable connexité. Voilà donc, sous un

nouvel aspect, l'humanité, à son origine, encore enchaînée

politiquement, comme elle l'était déjà logiquement, dans un cercle

radicalement vicieux, par l'opposition totale de deux nécessités

également irrésistibles. Or, à ce second titre, aussi bien qu'au

premier, la seule issue possible résulte, alors, évidemment, de

l'admirable spontanéité qui caractérise la philosophie théologique. En

vertu de cette heureuse propriété fondamentale, une telle philosophie

était éminemment destinée à diriger exclusivement la première

organisation sociale, comme seule apte à former d'abord un système

suffisant d'opinions communes. Il importe d'observer, à cet égard, que,

le plus souvent, on conçoit très vicieusement, à mon gré, cette haute

fonction sociale de la philosophie théologique, quand on la fait surtout

résulter de la sorte de discipline spontanément produite par la

perspective de la vie future. Quelle que soit l'influence réelle de

cette dernière croyance, on lui attribue certainement, à tous égards,

une importance exagérée, surtout pour le premier âge de l'humanité, où

l'histoire nous montre la philosophie théologique, déjà investie d'une

haute prépondérance politique, avant que notre tendance spontanée à

supposer l'éternité d'existence ait pu exercer une grande action

sociale. Il est d'ailleurs incontestable que, par sa nature, une

semblable croyance n'a jamais pu fournir, à vrai dire, qu'une haute

sanction à un système préalable d'opinions communes, sans avoir pu

aucunement participer elle-même à la formation de ce système quelconque.

Or, c'est une telle formation spontanée qui, à mes yeux, constitue

directement la principale destination sociale propre à la philosophie

théologique, pour servir de première base au développement politique de

l'humanité, aussi bien qu'à son essor intellectuel et moral. Cette

philosophie est maintenant parvenue à un tel état de décomposition, que

même ses plus zélés partisans ont dû perdre essentiellement le sentiment

réel de sa tendance primitive à inspirer naturellement une certaine

communauté d'idées, tandis que, depuis quelques siècles, elle ne

contribue que trop, au contraire, à produire de profondes discordances

intellectuelles, par suite de sa désorganisation croissante. En la

jugeant néanmoins, comme toute autre institution quelconque, d'après les

temps de sa principale vigueur, et non par le spectacle de sa

décrépitude, on ne pourra plus méconnaître son aptitude fondamentale à

établir originairement, sous les conditions convenables, une suffisante

communion intellectuelle, qui constitue, sans aucun doute, surtout

alors, sa destination politique la plus capitale, en comparaison de

laquelle la police directe de la vie future n'a jamais pu avoir qu'une

importance très secondaire, malgré le préjugé inverse qui a dû régner,

avec tant d'exagération, depuis que la religion est assez effacée pour

ne plus laisser habituellement d'autre souvenir énergique que celui de

ses plus grossières impressions.

Outre cette haute attribution sociale, la prépondérance primitive de la

philosophie théologique a été politiquement indispensable au

développement intellectuel de l'humanité sous un autre aspect général,

comme pouvant seule instituer, au sein de la société, une classe

spéciale régulièrement consacrée à l'activité spéculative. Sans être,

par sa nature, aussi fondamental que le précédent, dont il constitue

d'ailleurs une suite nécessaire, ce second point de vue n'a pas, au

fond, une moindre efficacité pour l'ensemble de notre grande

démonstration sociologique, où, de plus, il offre spontanément le double

avantage d'une appréciation plus facile et d'une application plus

prolongée; car, sous ce rapport, la prééminence sociale de la

philosophie théologique a duré, pour ainsi dire, jusqu'à nos jours, chez

les peuples les plus avancés. Nous ne pouvons maintenant nous former

directement une juste idée des immenses difficultés que devait offrir,

dans l'enfance de l'humanité, le premier établissement, même

grossièrement ébauché, d'une certaine division continue entre la théorie

et la pratique, irrévocablement réalisée par l'existence permanente

d'une classe principalement spéculative. Mais notre faiblesse

intellectuelle nous dispose tellement, en tous genres, à la routine la

plus matérielle, que, même aujourd'hui, malgré le raffinement de nos

habitudes mentales, nous éprouvons une peine extrême à apprécier

suffisamment toute nouvelle opération quelconque qui n'est point

immédiatement susceptible d'un intérêt pratique. Ce terme de comparaison

peut faire comprendre, quoique très imparfaitement, combien il était

impossible, au premier âge social, d'instituer directement, chez des

populations exclusivement composées de guerriers et d'esclaves, une

corporation essentiellement dégagée des soins militaires et industriels,

et dont l'activité caractéristique fût surtout intellectuelle. En des

temps aussi grossiers, une telle classe n'eût pu être certainement ni

établie ni tolérée, si la marche nécessaire de la société ne l'avait

déjà spontanément introduite, et même antérieurement investie d'une

autorité naturelle plus ou moins respectée, d'après l'inévitable

prépondérance primordiale de la philosophie théologique. Tel est, sous

ce second aspect, l'office politique fondamental de cette philosophie

primitive, instituant ainsi une corporation spéculative, dont

l'existence sociale, loin de pouvoir comporter aucune discussion

préalable, devait, au contraire, essentiellement précéder et même

diriger l'organisation régulière de toutes les autres classes, comme

nous le prouvera bientôt l'analyse historique. Quelle que dût être la

confusion originaire des travaux intellectuels chez ces castes

sacerdotales, et malgré l'inanité nécessaire de leurs principales

recherches, il reste néanmoins incontestable que l'esprit humain leur

devra toujours la première division effective entre la théorie et la

pratique, impossible à réaliser alors d'aucune autre manière. Il serait,

sans doute, inutile d'insister ici sur l'évidente portée intellectuelle

et sociale d'une telle division, la plus importante et la plus difficile

de celles qu'a dû exiger, dans notre évolution totale, l'organisation de

l'ensemble du travail humain. Le progrès mental, destiné à diriger tous

les autres, eût été certainement arrêté, presque à sa naissance, si la

société avait pu rester exclusivement composée de familles uniquement

livrées, soit aux soins de l'existence matérielle, soit à l'entraînement

d'une brutale activité militaire. Tout notre essor spirituel supposait

d'abord l'existence spontanée d'une classe privilégiée, jouissant du

loisir physique indispensable à la culture intellectuelle, et en même

temps poussée, par sa position sociale, à développer, autant que

possible, le genre d'activité spéculative compatible avec l'état

primitif de l'humanité: double propriété de l'institution sacerdotale

naturellement établie par la philosophie théologique. Quoique, dans la

décrépitude inévitable de cette antique philosophie, la classe

théologique, par un entier renversement de sa destination originaire,

ait dû aujourd'hui, malgré le loisir qu'elle n'a point perdu, parvenir

graduellement à une sorte de léthargie mentale, cela ne doit jamais

faire oublier que tout les premiers travaux intellectuels, en un genre

quelconque, sont nécessairement émanés d'elle. Sans son établissement

spontané, toute notre activité, dès lors exclusivement pratique, se

serait bornée à un certain perfectionnement, bientôt arrêté, de quelques

simples procédés et instrumens militaires ou industriels. Les plus

éminentes facultés de notre nature restant à jamais dissimulées dans

leur engourdissement primitif, le caractère général de la société

humaine serait, en réalité, toujours demeuré très peu supérieur à celui

des sociétés de grands singes. C'est ainsi que la philosophie

théologique, après avoir nécessairement présidé à l'organisation

politique du premier âge social, y a spontanément réalisé les conditions

politiques préliminaires du développement ultérieur de l'esprit humain,

par l'institution permanente d'une classe spéculative.

Telles sont, en aperçu, d'après cet ensemble d'indications, les

principales propriétés caractéristiques, intellectuelles, morales, et

sociales, qui concourent, de la manière la plus irrésistible, à procurer

à la philosophie théologique une suprématie universelle, aussi

indispensable qu'inévitable, à l'origine de l'évolution humaine. Si j'ai

autant insisté sur cette première partie de la grande démonstration

sociologique que nous poursuivons, ce n'est pas seulement parce qu'elle

en doit être aujourd'hui la plus contestée, ou, pour mieux dire, la

seule controversable pour les esprits les plus avancés, que je dois

avoir essentiellement en vue. J'ai cru surtout devoir le faire parce

qu'un tel point de départ me semble, par la nature du sujet, contenir le

principe fondamental de la démonstration tout entière, que nous pouvons

maintenant terminer rapidement, en renvoyant d'ailleurs aux nombreuses

indications déjà signalées dans les volumes précédens et aux

développemens directs auxquels va être consacrée la suite de celui-ci.

Au point où ce Traité est actuellement parvenu, il serait très superflu

d'y prouver dogmatiquement la tendance finale de toutes les conceptions

humaines à un état purement positif. Elle a été, en fait, aussi

pleinement constatée que possible, par l'ensemble des volumes

précédents, envers toutes les sciences proprement dites, à l'égard

desquelles d'ailleurs elle a cessé aujourd'hui de pouvoir être méconnue:

et, quant aux spéculations sociales, les seules qui n'aient point encore

subi une telle transformation, tout le volume actuel est destiné à les y

assujétir aussi. Ainsi, le terme effectif de l'évolution intellectuelle

n'est pas plus susceptible de contestation que son point de départ

nécessaire. Quelque irrésistible ascendant primordial que nous venions

de reconnaître, en principe, à la philosophie théologique, en vertu de

sa spontanéité caractéristique, chacun des motifs fondamentaux qui

expliquent et justifient un tel empire intellectuel le montrent en même

temps comme nécessairement provisoire, puisqu'ils consistent toujours à

constater, à divers titres, la parfaite harmonie naturelle de cette

philosophie avec les besoins propres à l'état primitif de l'humanité, et

qui ne sauraient être les mêmes, ni par suite, comporter la même

philosophie, quand l'évolution sociale est suffisamment développée. Le

lecteur peut aisément reprendre, sous ce point de vue, toutes ces

différentes considérations principales, et partout il reconnaîtra que,

lorsqu'on en prolonge l'application générale jusqu'à un état social très

avancé, elles constatent, non moins spontanément, l'indispensable

décadence finale de la philosophie théologique, et l'urgent avénement de

la philosophie positive: c'est même en cela que consiste surtout

l'extrême délicatesse logique d'une telle argumentation, dont un esprit

sophistique pourrait si facilement abuser pour nier dogmatiquement,

d'une manière absolue, toute véritable utilité quelconque de la

philosophie théologique, à l'éternel détriment de la science historique,

dès-lors radicalement impossible. En ayant d'abord égard à la

destination intellectuelle, on trouvera constamment, en un sujet

quelconque, que l'ascendant spontané de la philosophie théologique,

après avoir exclusivement déterminé le premier éveil de notre

intelligence, et présidé même à ses progrès successifs tant qu'aucune

philosophie plus réelle n'était encore devenue suffisamment possible, a

dû nécessairement finir par tendre partout à la compression de l'esprit

humain, depuis que son antagonisme radical avec la philosophie positive

a pu commencer à se caractériser nettement. De même, dans l'ordre

moral, il est au moins aussi évident que la confiance consolante et

l'active énergie, si heureusement inspirées, au premier âge de

l'humanité, par les illusions d'une telle philosophie, ont graduellement

tendu à se changer, en dernier lieu, sous son empire trop prolongé, en

une terreur oppressive et une langueur apathique, dont les exemples ne

sont que trop communs, à partir du moment où, sa prépondérance s'étant

trouvée compromise, elle a dû retenir au lieu de pousser. La supériorité

finale de la philosophie positive est aussi indubitable à ce titre qu'au

précédent, comme l'ensemble de notre analyse historique le démontrera

spontanément: à elle seul il appartient, dans l'état viril de la raison

humaine, de développer en nous, au milieu de nos entreprises les plus

hardies, une vigueur inébranlable et une constance réfléchie,

directement tirées de notre propre nature, sans aucune assistance

extérieure, et sans aucune entrave chimérique. Enfin, sous le point de

vue social, malgré que l'ascendant réel de la philosophie théologique

ait dû, à cet égard, se prolonger davantage, il serait inutile

aujourd'hui de constater formellement que, bien loin de tendre à lier

les hommes, suivant sa destination originaire, elle contribue

essentiellement à les diviser; de même que, après avoir créé l'activité

spéculative, elle a dû aboutir à l'entraver radicalement. La propriété

de réunir, comme celles de stimuler et de diriger, appartiennent

désormais, d'une manière de plus en plus exclusive, depuis la décadence

des croyances religieuses, à l'ensemble des conceptions positives,

seules capables aujourd'hui d'établir spontanément, d'un bout du monde à

l'autre, sur des bases aussi durables qu'étendues, une véritable

communauté intellectuelle, pouvant servir de fondement solide à la plus

vaste organisation politique. A tous ces titres divers, une expérience

progressive commence à faire assez hautement pressentir la destinée

respective des deux philosophies pour que je doive maintenant insister

davantage sur une telle appréciation, qui, déjà intellectuellement

accomplie dans tout le cours de ce Traité, le sera bientôt moralement et

politiquement, à un degré tout aussi décisif, par la suite entière de ce

volume. L'analyse historique nous expliquera clairement, d'après

l'ensemble du passé social, la décadence continue de la première et

l'essor correspondant de la seconde, à partir même des premiers progrès

de la raison humaine. Quoiqu'il doive sembler d'abord paradoxal de

regarder la philosophie théologique comme étant déjà, et depuis

long-temps, en pleine décroissance intellectuelle au moment même où

elle accomplissait sa plus sublime mission politique, nous reconnaîtrons

bientôt, avec une entière évidence scientifique, que le catholicisme,

son plus noble ouvrage social, a dû être aussi son dernier effort, à

cause des germes primitifs de désorganisation qui devaient dès-lors se

développer d'une manière de plus en plus rapide. Nous pouvons donc nous

borner ici, pour notre démonstration fondamentale, à caractériser le

principe général de l'inévitable tendance élémentaire qui entraîne

finalement l'esprit humain vers une philosophie positive de plus en plus

exclusive, dans toutes les parties quelconques du système intellectuel.

D'après les lois fondamentales de la nature humaine, le développement de

l'espèce, comme celui de l'individu, après un suffisant exercice

préalable de l'ensemble de nos facultés, doit finir par attribuer

spontanément à la raison une prééminence de plus en plus caractérisée

sur l'imagination, quoique l'essor de celle-ci ait dû d'abord, de toute

nécessité, être long-temps prépondérant. C'est ainsi que, dans l'un ou

l'autre cas, les plus éminens attributs de l'humanité tendent

graduellement vers l'ascendant général auquel ils étaient destinés, dès

l'origine, malgré leur moindre énergie organique, et qui peut seul

assujétir notre économie cérébrale à une harmonie durable. Les mêmes

motifs élémentaires qui imposent une telle marche à l'organisme

individuel, la prescrivent aussi, avec une puissance bien plus

irrésistible, à l'organisme social, en vertu de sa complication

supérieure, et de sa perpétuité caractéristique. Malgré l'inévitable

ascendant primitif de la philosophie théologique, on peut maintenant

affirmer qu'une telle manière de philosopher n'a jamais été, pour notre

intelligence, qu'une sorte de pis-aller, vers lequel une prédilection

spontanée ne nous a d'abord si exclusivement entraînés que par

l'impossibilité radicale d'une meilleure philosophie. En un sujet

quelconque, quand, après une préparation convenable, la concurrence des

méthodes est devenue vraiment possible, l'homme n'a jamais hésité à

substituer de plus en plus la recherche des lois réelles des phénomènes

à celle de leurs causes primordiales, comme à la fois mieux adaptée à sa

portée effective et à ses besoins véritables, quoique l'entraînement des

habitudes antérieures, qu'aucune éducation rationnelle n'a jusqu'ici

suffisamment combattues, ait dû, sans doute, le faire souvent retomber

dans le renouvellement passager de ses premières illusions. À proprement

parler, la philosophie théologique, même dans notre première enfance,

individuelle ou sociale, n'a jamais pu être rigoureusement universelle:

c'est-à-dire que, pour tous les ordres quelconques de phénomènes, les

faits les plus simples et les plus communs ont toujours été regardés

comme essentiellement assujétis à des lois naturelles, au lieu d'être

attribués à l'arbitraire volonté des agens surnaturels. L'illustre Adam

Smith a, par exemple, très heureusement remarqué, dans ses essais

philosophiques, qu'on ne trouvait, en aucun temps, ni en aucun pays, un

dieu pour la pesanteur. Il en est ainsi, en général, même à l'égard des

sujets les plus compliqués, envers tous les phénomènes assez

élémentaires et assez familiers pour que la parfaite invariabilité de

leurs relations effectives ait toujours dû frapper spontanément

l'observateur le moins préparé. Dans l'ordre moral et social, qu'une

vaine opposition voudrait aujourd'hui systématiquement interdire à la

philosophie positive, il y a eu nécessairement, en tout temps, la pensée

des lois naturelles, relativement aux plus simples phénomènes de la vie

journalière, comme l'exige évidemment la conduite générale de notre

existence réelle, individuelle ou sociale, qui n'aurait pu jamais

comporter aucune prévoyance quelconque, si tous les phénomènes humains

avaient été rigoureusement attribués à des agens surnaturels, puisque

dès lors la prière aurait logiquement constitué la seule ressource

imaginable pour influer sur le cours habituel des actions humaines. On

doit même remarquer, à ce sujet, que c'est, au contraire, l'ébauche

spontanée des premières lois naturelles propres aux actes individuels ou

sociaux qui, fictivement transportée à tous les phénomènes du monde

extérieur, a d'abord fourni, d'après nos explications précédentes, le

vrai principe fondamental de la philosophie théologique. Ainsi, le germe

élémentaire de la philosophie positive est certainement tout aussi

primitif, au fond, que celui de la philosophie théologique elle-même,

quoiqu'il n'ait pu se développer que beaucoup plus tard. Une telle

notion importe extrêmement à la parfaite rationnalité de notre théorie

sociologique, puisque, la vie humaine ne pouvant jamais offrir aucune

véritable création quelconque, mais toujours une simple évolution

graduelle, l'essor final de l'esprit positif deviendrait

scientifiquement incompréhensible, si, dès l'origine, on n'en concevait,

à tous égards, les premiers rudimens nécessaires. Depuis cette situation

primitive, à mesure que nos observations se sont spontanément étendues

et généralisées, cet essor d'abord à peine appréciable, a constamment

suivi, sans cesser long-temps d'être subalterne, une progression très

lente mais continue, la philosophie théologique restant toujours

essentiellement réservée pour les phénomènes, de moins en moins

nombreux, dont les lois naturelles ne pouvaient encore être aucunement

connues. On peut donc regarder avec exactitude cette philosophie comme

n'ayant jamais été intellectuellement destinée, à l'égard de chaque

grand sujet permanent de nos spéculations, qu'à y entretenir

provisoirement notre activité mentale, par le seul exercice fondamental

qu'elle pût alors comporter, jusqu'à ce que l'accès en fût devenu

graduellement abordable à l'esprit positif, seul appelé, d'après sa

nature, à une rigoureuse universalité finale, à la fois logique et

politique, s'étendant à toutes les idées comme à tous les individus.

Cette tendance définitive n'a dû toutefois commencer à se caractériser

irrévocablement, avec une énergie toujours croissante, que depuis

l'époque très récente où les lois naturelles ont pu être enfin dévoilées

dans des phénomènes assez nombreux et assez variés pour que l'esprit

humain pût concevoir, en principe, l'existence nécessaire de lois

analogues envers tous les phénomènes quelconques, quelque éloignée que

dût être jamais leur découverte effective.

Quoique la fluctuation intellectuelle constitue, comme je l'ai

expliqué, la principale maladie de notre siècle, on y redoute cependant

beaucoup toute opinion vraiment décisive, faute de sentir sur quelles

bases on pourrait l'asseoir. Aussi, malgré l'irrésistible évidence de

cet entraînement graduel de l'esprit humain vers la philosophie

positive, on voudrait conserver à la philosophie théologique une

éternelle autorité, en rêvant entre elles une conciliation chimérique,

d'après une fausse appréciation de leur antagonisme fondamental. Mais

les explications variées contenues, à ce sujet, dans les trois volumes

précédens, ne peuvent certainement laisser désormais aucun doute sur

l'incompatibilité radicale des deux philosophies, soit pour la méthode

ou pour la doctrine, quand une fois leur caractère respectif est

suffisamment développé. Il est vrai que, de prime abord, on n'aperçoit

pas une inévitable antipathie entre la recherche des lois réelles des

phénomènes et celle de leurs causes essentielles: pourvu que l'étude

physique reste toujours subordonnée, en général, au dogme théologique,

son développement propre peut, en effet, s'opérer d'abord sans conduire

à aucun choc direct, l'une des deux philosophies ne paraissant alors

destinée qu'à explorer les détails, plus ou moins secondaires, d'un

ordre fondamental, dont l'autre doit seule apprécier l'ensemble.

L'essor effectif de la philosophie positive a dû même dépendre

primitivement de cette subalternité spontanée; car, s'il eût pu en être

autrement, cette philosophie étant beaucoup trop faible, à l'origine,

pour résister avec succès à une collision immédiate, son premier élan

eût été nécessairement comprimé à jamais. Mais, depuis que les

observations, perdant peu à peu leur incohérence originaire, ont tendu

graduellement vers d'importantes relations, l'opposition fondamentale

des méthodes a développé de plus en plus, entre les doctrines, une

inévitable hostilité, à l'égard d'un sujet quelconque. Avant qu'aucun

antagonisme direct soit devenu ouvertement prononcé, cette antipathie

élémentaire s'est partout dévoilée, soit par la répugnance instinctive

de l'esprit positif pour les vaines explications absolues de la

philosophie théologique, soit par l'irrésistible dédain qu'inspirait

celle-ci pour la marche circonspecte et les modestes recherches de la

nouvelle école: toutefois, l'étude des lois réelles paraissait encore

pouvoir se concilier avec celle des causes essentielles. Quand des lois

naturelles de quelque portée ont pu être enfin découvertes, cette intime

opposition continue n'a pas tardé à manifester, à tous égards, une

incompatibilité de plus en plus caractéristique, entre la prépondérance

de l'imagination et celle de la raison, entre l'esprit absolu et

l'esprit relatif, et surtout entre l'antique hypothèse de la souveraine

direction des événemens quelconques par des volontés arbitraires et la

possibilité de plus en plus irrécusable de les prévoir ou de les

modifier d'après les seules voies rationnelles d'une sagesse humaine.

Jusqu'à ce que la collision fondamentale ait pu s'étendre à toutes les

parties du système intellectuel, ce qui n'a eu lieu que de nos jours,

l'indispensable spécialité des diverses recherches scientifiques a dû

dissimuler, à ceux mêmes qui les poursuivaient avec la plus décisive

efficacité, la tendance inévitable de leur ensemble inaperçu vers une

philosophie nouvelle, finalement inconciliable avec la prépondérance

effective de la philosophie théologique. Les esprits spéciaux ont pu

croire alors, de très bonne foi, que, s'interdisant radicalement toute

enquête sur la nature intime des êtres et sur le mode essentiel de

production des phénomènes, les recherches de la physique n'étaient, au

fond, nullement opposées aux explications de la théologie. Mais cette

illusion provisoire a dû graduellement se dissiper sans retour à mesure

que l'esprit scientifique, devenu moins timide en même temps que plus

général, devait involontairement discréditer ces conceptions

théologiques, par cela seul qu'il les proclamait inaccessibles à la

raison humaine. Introduisant spontanément dans nos recherches une marche

toute nouvelle, le progrès d'un tel esprit n'a pu éviter de faire

hautement ressortir, sous le rapport purement logique, le contraste

décisif entre la scrupuleuse rationnalité des procédés appliqués au but

le plus abordable et la frivole témérité des tentatives destinées à

dévoiler les plus impénétrables mystères. Quant à la doctrine proprement

dite, l'impossibilité radicale de concilier la subordination des

phénomènes à d'invariables lois naturelles avec leur assujétissement

absolu à des volontés éminemment mobiles, a dû nécessairement devenir de

plus en plus irrécusable, comme je l'ai tant de fois expliqué, dans les

diverses parties de ce Traité, à l'égard de tous les ordres quelconques

de phénomènes. La conception provisoire d'une providence universelle,

combinée avec des lois spéciales qu'elle-même se serait imposées, ne

constitue certainement qu'une concession involontaire de l'esprit

théologique à l'esprit positif, par une sorte de compromis spontané,

qu'a dû inspirer, en temps convenable, l'évolution nécessaire de notre

intelligence, comme l'analyse historique nous l'expliquera bientôt

directement. Cette transaction générale, que le catholicisme a dû

surtout organiser, en interdisant l'usage habituel des miracles et des

prophéties, si prépondérant dans toute l'antiquité, me semble

caractériser, dans l'ordre religieux, une situation transitoire

essentiellement analogue à celle qu'indique, dans l'ordre monarchique,

l'institution de ce qu'on a nommé la royauté constitutionnelle: à l'un

et à l'autre titre, de telles notions doivent être, par leur nature,

d'irrécusables symptômes de déclin graduel. Quoi qu'il en soit, c'est

surtout dans l'application générale que doivent spontanément devenir

incontestables, pour le vulgaire, les différences radicales des diverses

philosophies quelconques, que si peu d'esprits peuvent spécialement

juger. Or, sous ce point de vue final, nous avons déjà successivement

reconnu, de la manière la plus décisive, envers tous les phénomènes

appréciables, la haute impossibilité nécessaire de concilier

suffisamment aucune philosophie théologique avec cette tendance

fondamentale à développer nos moyens rationnels, soit de prévoir les

événemens naturels, soit de les modifier par notre intervention, qui

constitue la destination la plus caractéristique de la philosophie

positive. C'est, en effet, d'après ce double attribut que cette

philosophie a dû surtout obtenir spontanément, chez tous les hommes, un

ascendant de plus exclusif. En comparant chaque jour, à l'un et à

l'autre titre, son heureuse et féconde aptitude à satisfaire de mieux

en mieux les plus urgens besoins intellectuels de l'humanité avec

l'évidente stérilité radicale des vaines conceptions de la théologie, la

raison publique, indépendamment de toute lutte directe, n'a pu

s'abstenir de condamner involontairement ces explications chimériques à

une désuétude de plus en plus complète, qui devait déterminer

graduellement leur décadence irrévocable, à mesure qu'une discussion

rationnelle ferait directement ressortir leur inanité nécessaire. Tel

est le principal aspect sous lequel a dû se manifester progressivement,

avec le plus de netteté, la tendance finale de l'homme vers une

philosophie pleinement positive, chez ceux mêmes qui sont restés le plus

fidèles à la philosophie théologique, et qui, sans en faire néanmoins un

usage plus réel dans la vie journalière, lui ont encore conservé, en

principe, une insuffisante prédilection, uniquement fondée désormais sur

sa généralité caractéristique, jusqu'à ce que, par l'inévitable

systématisation totale de l'esprit positif, elle ait aussi perdu ce

dernier attribut, seul titre légitime qui lui reste maintenant à la

suprématie sociale.

Après avoir ainsi suffisamment caractérisé, d'abord le point de départ

nécessaire, et ensuite le terme inévitable, de l'évolution

intellectuelle de l'humanité, notre grande démonstration sociologique

n'exige plus que l'appréciation générale, dès lors presque spontanée, de

l'état intermédiaire. J'ai déjà fait sentir, en beaucoup d'occasions

intéressantes, combien il importe, en principe, de n'examiner, en un

sujet quelconque, les cas essentiellement intermédiaires que sous

l'indispensable influence d'une exacte analyse préalable des deux cas

extrêmes entre lesquels ils sont surtout destinés à opérer une

transition graduelle. La question actuelle nous présente, par sa nature,

l'application la plus capitale d'un tel précepte logique: car, une fois

reconnu que l'esprit humain doit toujours partir de l'état théologique

et arriver constamment à l'état positif, on peut aisément comprendre la

nécessité, à la fois inévitable et indispensable, qui l'oblige sans

cesse à passer de l'un à l'autre à l'aide de l'état métaphysique, qui ne

saurait avoir d'autre destination fondamentale. Cela résulte

directement, comme je l'ai déjà tant indiqué dans les diverses parties

de ce Traité, de l'opposition trop radicale qui existe naturellement

entre l'esprit théologique et l'esprit positif, et du caractère bâtard

et mobile des conceptions métaphysiques, susceptibles de s'adapter

également au déclin graduel de l'un et à l'essor préalable de l'autre,

de manière à ménager, autant que possible, à notre intelligence, si

antipathique à tout changement brusque, une transition presque

imperceptible. A mesure que la théologie se retire du domaine

spéculatif, et avant que la physique puisse définitivement s'y établir,

l'occupation spontanée de la métaphysique le prépare provisoirement; en

sorte que, dans chaque cas, toute contestation de suprématie entre ces

trois philosophies peut, au fond, se réduire à une simple question

d'opportunité, jugée d'après l'examen rationnel du développement

fondamental de l'esprit humain. Cette modification métaphysique de la

philosophie théologique s'opère naturellement, en un sujet quelconque,

par la substitution graduelle de l'entité à la divinité, lorsque les

conceptions religieuses se généralisent en diminuant sans cesse le

nombre des agens surnaturels aussi bien que leur intervention active, et

surtout quand elles parviennent, sinon en réalité du moins en principe,

à une rigoureuse unité suprême. Dans ce dernier état général de la

philosophie théologique, l'action surnaturelle, perdant sa spécialité

primitive, n'a pu habituellement abandonner la direction immédiate du

phénomène sans y laisser, à sa place, une mystérieuse entité, d'abord

nécessairement émanée d'elle, mais à laquelle, par l'usage journalier,

l'esprit humain a dû rapporter, d'une manière de plus en plus exclusive,

la production particulière de chaque événement. Or, cette étrange

manière de philosopher a dû être long-temps nécessaire, soit pour

faciliter le déclin graduel de la théologie en éliminant peu à peu

l'intervention spéciale des causes surnaturelles, soit pour préparer

l'essor progressif de la physique en habituant toujours davantage à la

considération exclusive des phénomènes: à l'un et à l'autre titre, cette

situation transitoire constitue à la fois un symptôme inévitable et un

indispensable concours. Du reste, l'esprit général d'une telle

philosophie doit être essentiellement analogue, quant à la méthode et

quant à la doctrine, à celui de la philosophie théologique, dont elle ne

saurait jamais devenir qu'une pure modification principale. Elle possède

seulement, par sa nature, une moindre consistance intellectuelle, et

surtout, par suite, une puissance sociale beaucoup moins intense, de

manière à convenir infiniment mieux à une simple destination critique

qu'à aucune véritable organisation. Mais ces caractères, pleinement

adaptés à son office transitoire dans l'ensemble de l'évolution humaine,

soit individuelle, soit sociale, ne la rendent que d'autant moins

susceptible de résister profondément à l'essor graduel de l'esprit

positif. D'une part, la subtilité croissante des conceptions

métaphysiques tend ainsi à réduire de plus en plus leurs entités

caractéristiques à ne pouvoir consister qu'en de simples dénominations

abstraites des phénomènes correspondans, de manière à pousser finalement

jusqu'au ridicule le plus décisif la manifestation spontanée de

l'inanité radicale propre à de telles explications; ce qui n'eût pas

été, sans doute, autant possible envers les formes purement

théologiques. En second lieu, l'impuissance organique d'une semblable

philosophie, en vertu de son inconséquence fondamentale, doit empêcher,

sous l'aspect politique, les modifications successives qu'elle apporte

nécessairement au régime théologique de pouvoir lutter, avec la même

efficacité qu'à l'origine, contre l'essor social de l'esprit positif.

Toutefois, à l'un et à l'autre titre, la nature éminemment équivoque et

mobile de la philosophie métaphysique proprement dite, la rend

susceptible, par les innombrables modifications qu'elle peut offrir, de

mieux échapper que la philosophie théologique elle-même à une discussion

rationnelle, égarée sous de vagues et insaisissables nuances, tant que

l'esprit positif, encore imparfaitement généralisé, n'a pu directement

attaquer le seul principe actuel de leur autorité commune, en

s'attribuant enfin l'entière universalité qui leur est également propre.

Quoi qu'il en soit, on ne saurait méconnaître, en général, l'aptitude

intellectuelle de la métaphysique à soutenir provisoirement, à l'égard

d'un sujet quelconque, notre activité spéculative, jusqu'à ce qu'elle

puisse admettre une alimentation plus substantielle, tout en nous

éloignant déjà du régime purement théologique et nous préparant toujours

davantage au régime vraiment positif: cette philosophie présente

d'ailleurs nécessairement la même propriété essentielle pour diriger la

transition politique qui accompagne continuellement cette grande

transition logique. Sans faire oublier les graves dangers, intellectuels

et sociaux, qui, malheureusement, caractérisent aussi la philosophie

métaphysique, une telle appréciation explique le vrai principe général

de l'ascendant universel qu'elle a fini par acquérir provisoirement chez

les populations les plus avancées, où il suppose, de toute nécessité, le

sentiment instinctif, qui ne saurait être totalement erroné, d'un

certain office indispensable rempli par une telle philosophie dans

l'évolution fondamentale de l'humanité. L'irrésistible nécessité de

cette phase transitoire est donc maintenant aussi irrécusable qu'elle

puisse l'être avant que son analyse directe, soit spéciale, soit

générale, s'effectue spontanément dans l'ensemble de notre opération

historique.

Quoique notre grande démonstration sociologique se trouve ainsi

essentiellement terminée désormais, je crois cependant, afin de

n'omettre, autant que possible, sur un sujet aussi capital et aussi

difficile, aucune indication essentielle, devoir ici recommander

directement au lecteur la nécessité d'avoir continuellement égard à ma

théorie préliminaire de la vraie hiérarchie scientifique, dans toute

considération quelconque de cette grande loi de la triple évolution

intellectuelle, soit pour l'appliquer, soit même pour l'apprécier. Dès

le début de ce Traité (_voyez_ la 2º leçon), j'ai présenté cette

hiérarchie fondamentale comme la suite naturelle et l'indispensable

complément de ma loi des trois états: l'usage spontané que j'en ai fait

depuis successivement, envers tous les ordres de phénomènes, a dû faire

suffisamment ressortir cette intime connexité philosophique. Néanmoins,

il n'est pas inutile de la rappeler formellement ici, soit pour prévenir

les seules objections spécieuses qu'une irrationnelle érudition

scientifique pourrait inspirer contre la loi d'évolution que je viens

d'établir directement, soit pour faire acquérir aux diverses

vérifications spéciales toute leur portée logique, en les disposant

ainsi de manière à s'éclairer et à se fortifier mutuellement. Sous le

premier aspect, je puis affirmer n'avoir jamais trouvé d'argumentation

sérieuse en opposition à cette loi, depuis dix-sept ans que j'ai eu le

bonheur de la découvrir, si ce n'est celle que l'on fondait sur la

considération de la simultanéité, jusqu'ici nécessairement très commune,

des trois philosophies chez les mêmes intelligences. Or, un tel ordre

d'objections ne peut être convenablement résolu que par l'usage

rationnel de notre hiérarchie scientifique, qui, disposant les diverses

parties essentielles de la philosophie naturelle selon leur complication

et leur spécialité croissantes, conformément à l'ensemble de leurs

vraies affinités, fait aussitôt comprendre que leur essor graduel a dû

nécessairement suivre la même succession; en sorte qu'une seule phase de

l'évolution totale a pu faire provisoirement coïncider l'état

théologique de l'une d'elles avec l'état métaphysique et même avec

l'état positif d'une partie antérieure, à la fois plus simple et plus

générale, malgré la tendance continue de l'esprit humain à l'unité de

méthode. Ces anomalies apparentes étant ainsi pleinement régularisées,

la difficulté ne serait vraiment insoluble que si la simultanéité

pouvait présenter un caractère inverse; ce dont je défie qu'on puisse

indiquer un seul exemple réel, qui d'ailleurs ne saurait prouver que la

nécessité de perfectionner, ou tout au plus de rectifier, notre théorie

hiérarchique, sans qu'il en dût rejaillir aucune incertitude légitime

sur la loi d'évolution elle-même. En second lieu, les secours

réciproques qui peuvent ainsi s'établir spontanément entre les études

spéciales des divers développemens spéculatifs n'ont pas une moindre

importance sociologique. Car, il en résulte la faculté fondamentale de

suppléer heureusement, en beaucoup de cas, à l'insuffisance de

l'exploration directe. Quand une telle hiérarchie a été d'abord bien

comprise et pleinement reconnue, elle doit, en effet, souvent permettre

de déterminer d'avance, à une époque quelconque, avec une pleine

rationnalité, le caractère général d'un certain ordre de spéculations

humaines, d'après une suffisante connaissance préalable de l'état réel

de la catégorie antérieure, ou même, en sens inverse, quoique avec moins

de précision, de celui de la catégorie postérieure. Un pareil concours

spontané se rattache directement au principe logique établi dans la

quarante-huitième leçon, sur les lumières indispensables que l'étude des

harmonies peut fournir à celle des successions, par la nature des

recherches sociologiques. La suite entière de ce volume montrera

naturellement, en effet, quoique d'une manière implicite et indirecte,

mais avec une évidence toujours croissante, que cette théorie de la

hiérarchie scientifique, d'après le degré de généralité des divers

phénomènes, constitue la principale base de toute la statique sociale,

au moins en ce qui concerne l'ordre intellectuel, et même, comme

conséquence, envers l'ordre matériel, de manière à embrasser finalement

l'ensemble de l'ordre politique. Je n'ai pas besoin maintenant

d'insister davantage sur l'importance sociologique d'une théorie aussi

indispensable, sans laquelle l'histoire de l'esprit humain devrait

rester, j'ose le garantir, essentiellement inintelligible, et dont le

lecteur a déjà graduellement acquis, dans le cours successif des trois

volumes précédens, une notion exacte et familière: je devais seulement

caractériser ici, d'une manière spéciale, l'indispensable obligation de

ne jamais la négliger, soit en établissant, soit en développant la saine

philosophie historique, dont nous venons de poser enfin le premier

fondement nécessaire, par cette grande loi relative à la triple

évolution intellectuelle de l'humanité.

Afin que cette loi puisse convenablement remplir une telle destination

scientifique, il ne me reste plus actuellement, pour compléter et

confirmer cette longue et difficile démonstration, qu'à établir

sommairement, en principe, que l'ensemble du développement matériel doit

suivre inévitablement une marche, non-seulement analogue, mais même

parfaitement correspondante, à celle que nous venons de prouver d'après

le seul développement intellectuel, auquel le système entier de la

progression sociale devait être, par sa nature, profondément subordonné,

comme je l'ai expliqué dans la première partie de ce chapitre. Cette

étude supplémentaire étant aujourd'hui beaucoup mieux conçue que la

théorie principale, je n'aurai besoin, après une rapide appréciation

totale de l'évolution matérielle, que d'insister ici convenablement sur

sa co-relation, fort mal entendue jusqu'ici, avec l'évolution

intellectuelle, qui se trouvera dès-lors aussi pleinement caractérisée

dans l'ordre actif qu'elle l'est déjà dans l'ordre spéculatif, quoique

la simplicité bien plus grande de cette opération subsidiaire nous

permette heureusement de l'abréger beaucoup, sans nuire aucunement à sa

destination scientifique. Il s'agira surtout d'expliquer l'intime

connexité qui lie nécessairement les deux termes extrêmes et le terme

transitoire du développement temporel des sociétés humaines aux phases

correspondantes dont nous venons de démontrer la succession

fondamentale pour leur développement spirituel[39].

[Footnote 39: Ces qualifications politiques de _temporel_ et

_spirituel_ devant être naturellement d'un fréquent usage,

dans les six chapitres suivans, pour l'ensemble de notre

analyse historique, je dois ici directement avertir, en

général, que je leur conserverai toujours exactement la

destination régulière à laquelle la philosophie catholique

les a consacrées depuis des siècles. Outre l'indispensable

besoin, en philosophie politique, de ces deux termes

importans, qui ne peuvent être encore constamment remplacés

par des expressions plus rationnelles, il n'est pas inutile

d'ailleurs de rattacher, autant que possible, sans aucune

vaine affectation, les formules actuelles aux anciennes

habitudes, afin de mieux rappeler le sentiment fondamental de

la continuité sociale, qu'on est aujourd'hui si vicieusement

disposé à dédaigner.]

Tous les divers moyens généraux d'exploration rationnelle applicables

aux recherches politiques, ont déjà spontanément concouru à constater,

d'une manière également décisive, l'inévitable tendance primitive de

l'humanité à une vie principalement militaire, et sa destination finale,

non moins irrésistible, à une existence essentiellement industrielle.

Aussi aucune intelligence un peu avancée ne refuse-t-elle désormais de

reconnaître, plus ou moins explicitement, le décroissement continu de

l'esprit militaire et l'ascendant graduel de l'esprit industriel, comme

une double conséquence nécessaire de notre évolution progressive, qui a

été, de nos jours, assez judicieusement appréciée, à cet égard, par la

plupart de ceux qui s'occupent convenablement de philosophie politique.

En un temps d'ailleurs où se manifeste continuellement, sous des formes

de plus en plus variées, et avec une énergie toujours croissante, même

au sein des armées, la répugnance caractéristique des sociétés modernes

pour la vie guerrière; quand, par exemple, l'insuffisance totale des

vocations militaires est partout devenue de plus en plus irrécusable

d'après l'obligation de plus en plus indispensable du recrutement forcé,

rarement suivi d'une persistance volontaire; l'expérience journalière

dispenserait, sans doute, de toute démonstration directe, au sujet d'une

notion ainsi graduellement tombée dans le domaine public. Malgré

l'immense développement exceptionnel de l'activité militaire,

momentanément déterminé, au commencement de ce siècle, par l'inévitable

entraînement qui a dû succéder à d'irrésistibles circonstances anomales,

notre instinct industriel et pacifique n'a pas tardé à reprendre, d'une

manière plus rapide, le cours régulier de son développement

prépondérant, de façon à assurer réellement, sous ce rapport, le repos

fondamental du monde civilisé, quoique l'harmonie européenne doive

fréquemment sembler compromise, en conséquence du défaut provisoire de

toute organisation systématique des relations internationales; ce qui,

sans pouvoir vraiment produire la guerre, suffit toutefois pour inspirer

souvent de dangereuses inquiétudes. Il ne saurait donc être ici

nullement question de constater, par une discussion heureusement

superflue, ni le premier terme, ni surtout le dernier de la progression

sociale, relativement au caractère général de l'existence temporelle,

dont l'appréciation directe ressortira d'ailleurs, dans les six

chapitres suivans, de l'ensemble de notre analyse historique. Seulement,

une telle marche n'ayant jamais été suffisamment rattachée aux lois

essentielles de la nature humaine et aux indispensables conditions du

développement social, il nous reste à signaler, en principe, sa

participation nécessaire à l'évolution fondamentale de l'humanité.

L'invincible antipathie de l'homme primitif pour tout travail régulier,

ne lui laisse évidemment à exercer d'autre activité soutenue que celle

de la vie guerrière, la seule à laquelle il puisse alors être

essentiellement propre, et qui constitue d'ailleurs, à l'origine, le

moyen le plus simple de se procurer sa subsistance, même indépendamment

d'une trop fréquente antropophagie: la marche générale de l'individu

est, à cet égard, pleinement conforme à celle de l'espèce. Quelque

déplorable que doive sembler d'abord une telle nécessité, son

universalité caractéristique et son développement continu, en des temps

même assez avancés pour que l'existence matérielle pût reposer sur

d'autres bases, doivent faire sentir à tous les vrais philosophes que ce

régime militaire, auquel la société a été si long-temps et si

complétement assujétie, doit avoir rempli un éminent et indispensable

office, du moins provisoire, dans la progression générale de l'humanité.

Il est aisé de concevoir, en effet, quelle que soit maintenant la

prépondérance sociale de l'esprit industriel, que l'évolution matérielle

des sociétés humaines a dû, au contraire, long-temps exiger l'ascendant

exclusif de l'esprit militaire, sous le seul empire duquel l'industrie

humaine pouvait se développer convenablement. Les motifs généraux de

cette indispensable tutelle sont essentiellement analogues à ceux de la

semblable fonction provisoire accomplie par l'esprit religieux pour

préparer l'essor ultérieur de l'esprit scientifique, d'après les

explications précédentes. Car, elle tient surtout à ce que l'esprit

industriel, bien loin de pouvoir diriger d'abord la société temporelle,

y supposait, au contraire, par sa nature, l'existence préalable d'un

développement déjà considérable, qui ne pouvait donc s'être opéré que

sous l'influence nécessaire de l'esprit militaire, sans l'heureuse

spontanéité duquel les diverses familles seraient demeurées

essentiellement isolées, de manière à empêcher toute importante division

de l'ensemble du travail humain, et par suite tout progrès régulier et

continu de notre industrie. Les propriétés sociales, et surtout

politiques, de l'activité militaire, quoique ne devant exercer qu'une

prépondérance provisoire dans l'évolution fondamentale de l'humanité,

sont, à l'origine, parfaitement nettes et décisives, en un mot,

pleinement conformes à la haute fonction civilisatrice qu'elles doivent

alors remplir. Plusieurs philosophes ont déjà suffisamment reconnu, à ce

sujet, l'aptitude spontanée d'un tel mode d'existence à développer des

habitudes de régularité et de discipline, qui n'auraient pu d'abord être

autrement produites, et sans lesquelles aucun vrai régime politique ne

pouvait, évidemment, s'organiser. Nul autre but suffisamment énergique

n'aurait pu, en effet, établir une association durable et un peu étendue

entre les familles humaines que l'impérieux besoin de se réunir, d'après

une inévitable subordination quelconque, pour une expédition guerrière,

ou même pour la simple défense commune. Jamais l'objet de l'association

ne peut être plus sensible ni plus urgent, jamais les conditions

élémentaires du concours ne sauraient devenir plus irrésistibles. Tout

cet ensemble d'attributs se trouve admirablement adapté à la nature et

aux besoins des sociétés primitives, qui ne pouvaient, sans doute,

apprendre réellement l'ordre à aucune autre école qu'à celle de la

guerre, comme on peut, même aujourd'hui, s'en former une faible idée à

l'égard des individus exceptionnels que la discipline industrielle ne

peut suffisamment assouplir, et qui, sous ce rapport, nous représentent,

autant que possible, l'ancien type humain. Ainsi, malgré de vaines

rêveries poétiques sur l'institution primordiale des pouvoirs

politiques, on ne saurait douter que les premiers gouvernemens n'aient

dû être, de toute nécessité, essentiellement militaires, quand on se

borne à n'y envisager que les simples considérations temporelles, de

même que l'autorité spirituelle ne pouvait y être d'abord que purement

théologique. Cet ascendant naturel de l'esprit guerrier n'a pas été

seulement indispensable à la consolidation originaire des sociétés

politiques; il a surtout présidé à leur agrandissement continu, qui ne

pouvait s'opérer autrement sans une excessive lenteur, comme nous le

montrera clairement l'ensemble de l'analyse historique: et cependant,

une telle extension était préalablement indispensable, à un certain

degré, au développement final de l'industrie humaine. La marche

temporelle de l'humanité présente donc, par sa nature, à sa première

période, un cercle vicieux parfaitement analogue à celui que nous avons

reconnu dans la marche spirituelle, et dont la seule issue possible

résulte, en l'un et l'autre cas, de l'heureux essor spontané d'une

tendance préliminaire. À la vérité, ce régime militaire a dû avoir

partout, pour base politique indispensable, l'esclavage individuel des

producteurs, afin de permettre aux guerriers le libre et plein

développement de leur activité caractéristique. Sans cette condition

nécessaire, la grande opération sociale qui devait être accomplie, en

temps convenable, par la progression continue d'un système militaire

fortement conçu et sagement poursuivi, eût été, dans l'antiquité,

radicalement manquée, ainsi que je l'expliquerai bientôt. Quoique toute

discussion à ce sujet fût ici prématurée, j'y dois cependant indiquer,

d'une autre part, cette institution fondamentale de l'esclavage ancien

comme destinée à organiser une indispensable préparation graduelle à la

plénitude ultérieure de la vie industrielle, ainsi irrésistiblement et

exclusivement imposée, malgré notre native aversion du travail, à la

majeure partie de l'humanité, dont une laborieuse persévérance devenait

dès lors la première condition finale. En se reportant, autant que notre

pensée peut le faire, à une telle situation primitive, on ne saurait

méconnaître la nécessité correspondante de cette énergique stimulation,

en ayant convenablement égard à l'ensemble des conditions réelles du

développement humain. La juste horreur que nous inspire aujourd'hui

cette institution si long-temps universelle tient surtout à ce que nous

devons être spontanément disposés à l'apprécier d'après l'esclavage

moderne, celui de nos colonies, qui constitue, par sa nature, une

véritable monstruosité politique, l'esclavage organisé, au sein même de

l'industrie, de l'ouvrier au capitaliste, d'une manière également

dégradante pour tous deux; tandis que l'esclavage ancien, assujétissant

le producteur au militaire, tendait à développer pareillement leurs

activités opposées, de manière à déterminer finalement leur concours

spontané à une même progression sociale, comme je l'établirai

spécialement dans la cinquante-troisième leçon.

Quelque irrécusable que doive ainsi devenir l'universelle nécessité

politique, pour l'évolution primitive de l'humanité, d'un exercice

long-temps prépondérant de l'activité militaire, aussi indispensable

qu'inévitable, les principes même que je viens d'indiquer nous

expliqueront plus tard, avec non moins d'évidence, la nature

essentiellement provisoire d'une telle destination sociale, dont

l'importance a dû constamment décroître, à mesure que la vie

industrielle a pu poursuivre son développement graduel. Tandis que

l'activité industrielle présente spontanément cette admirable propriété

de pouvoir être simultanément stimulée chez tous les individus et chez

tous les peuples, sans que l'essor des uns soit inconciliable avec celui

des autres, il est clair, au contraire, que la plénitude de la vie

militaire dans une partie notable de l'humanité suppose et détermine

finalement, en tout le reste, une inévitable compression, qui constitue

même le principal office social d'un tel régime, en considérant

l'ensemble du monde civilisé. Aussi, pendant que l'époque industrielle

ne comporte d'autre terme général que celui, encore indéterminé, assigné

à l'existence progressive de notre espèce par le système des lois

naturelles, l'époque militaire a dû être, de toute nécessité,

essentiellement limitée aux temps d'un suffisant accomplissement graduel

des conditions préalables qu'elle était destinée à réaliser. Ce but

principal a été atteint lorsque la majeure partie du monde civilisé

s'est trouvée enfin réunie sous une même domination, comme l'ont opéré,

dans notre série européenne, les conquêtes progressives de Rome. Dès

lors, l'activité militaire a dû, évidemment, manquer à la fois d'objet

et d'aliment: aussi sa prépondérance est-elle, depuis ce terme

inévitable, devenue constamment décroissante, de manière à ne plus

dissimuler l'ascension graduelle de l'esprit industriel, dont

l'avénement progressif était ainsi désormais convenablement préparé,

comme je l'expliquerai bientôt, d'une manière directe, dans la partie

historique de ce volume. Mais, malgré cet enchaînement nécessaire,

l'état industriel diffère si radicalement de l'état militaire, que le

passage général de l'un à l'autre régime social ne comportait

certainement pas davantage un accomplissement immédiat que la succession

correspondante, dans l'ordre spirituel, entre l'esprit théologique et

l'esprit positif. De là résulte enfin, avec une pleine évidence,

l'indispensable intervention générale d'une situation intermédiaire,

parfaitement semblable à l'état métaphysique de l'évolution

intellectuelle, où l'humanité a pu se dégager de plus en plus de la vie

militaire et préparer toujours davantage la prépondérance finale de la

vie industrielle. Le caractère, nécessairement équivoque et flottant,

d'une telle phase sociale, où les diverses classes de légistes devaient

surtout occuper, en apparence, la scène politique, a dû d'abord

essentiellement consister, comme je l'expliquerai au cinquante-cinquième

chapitre, dans la substitution habituelle de l'organisation militaire

défensive à la première organisation offensive, et ensuite même dans

l'involontaire subordination générale, de plus en plus prononcée, de

l'esprit guerrier à l'instinct producteur. Cette phase transitoire

n'étant pas encore totalement accomplie, sa nature propre, quoique

éminemment vague, peut aujourd'hui être appréciée par intuition directe.

Telle est donc, en principe, la triple évolution temporelle que devra

successivement nous manifester, dans l'ensemble du passé, le

développement fondamental de l'humanité. Quelque sommaire que dût être

ici cette indication générale, il est, sans doute, impossible à tout

esprit philosophique de n'être point d'abord vivement frappé de

l'analogie essentielle que présente spontanément cette irrécusable

progression avec notre loi primordiale sur la succession nécessaire des

trois états principaux de l'esprit humain. Mais, outre cette évidente

similitude, il importe surtout à la grande démonstration sociologique

dont nous ébauchons ainsi le complément politique, de reconnaître

directement la connexité fondamentale des deux évolutions, en

caractérisant suffisamment l'affinité naturelle qui a dû toujours

régner, d'abord entre l'esprit théologique et l'esprit militaire,

ensuite entre l'esprit scientifique et l'esprit industriel, et, par

conséquent aussi, entre les deux fonctions transitoires des

métaphysiciens et des légistes. Un tel éclaircissement complémentaire

doit porter notre démonstration à son dernier degré de précision et de

consistance, de manière à la rendre pleinement susceptible de servir

immédiatement de base rationnelle à l'ensemble ultérieur de notre

analyse historique. Comme l'expérience universelle témoigne, sans doute,

assez hautement de l'évidente réalité de cette remarquable concordance,

il suffit essentiellement à notre but d'en exposer ici sommairement le

principe nécessaire.

La rivalité plus ou moins prononcée qui a si souvent troublé l'harmonie

générale entre le pouvoir théologique et le pouvoir militaire, a

quelquefois dissimulé, aux yeux des philosophes, leur affinité

fondamentale. Mais, en principe, il ne saurait, évidemment, exister de

rivalité véritable que parmi les divers élémens d'un même système

politique, par suite de cette émulation spontanée qui, en tout concours

humain, doit ordinairement prendre d'autant plus d'extension et

d'intensité que le but devient plus important et plus indirect, et que,

par suite, les moyens sont plus distincts et plus indépendans, sans

jamais empêcher cependant une inévitable participation, volontaire ou

instinctive, à la destination commune. Quand deux pouvoirs, toujours

également énergiques, naissent, grandissent, et déclinent simultanément,

malgré la différence de leurs natures, on peut être assuré qu'ils

appartiennent nécessairement à un régime unique, quelles que puissent

être leurs contestations habituelles: la lutte continue ne prouverait,

par elle-même, une incompatibilité radicale, que si elle avait lieu, au

contraire, entre deux élémens appelés à des fonctions analogues, et

qu'elle fît constamment coïncider l'accroissement graduel de l'un avec

la décadence continue de l'autre. Dans le cas actuel, il est surtout

évident que, en un système politique quelconque, il doit y avoir sans

cesse une profonde rivalité entre la puissance spéculative et la

puissance active, qui, par la faiblesse de notre nature, doivent être si

fréquemment disposées à méconnaître leur coordination nécessaire, et à

dédaigner les limites générales de leurs attributions réciproques.

Quelle que soit même, parmi les élémens du régime moderne,

l'irrécusable affinité sociale entre la science et l'industrie, il faut

pareillement s'attendre, de leur part, à d'inévitables conflits

ultérieurs, à mesure que leur commun ascendant politique deviendra plus

prononcé: ils sont déjà clairement annoncés, soit par l'intime

antipathie, à la fois intellectuelle et morale, qu'inspire à l'une la

subalternité naturelle des travaux de l'autre, combinée cependant avec

une inévitable supériorité de richesse, soit aussi par la répugnance

instinctive de celle-ci pour l'abstraction caractéristique des

recherches de la première, et pour le juste orgueil qui l'anime.

Ces objections préliminaires étant ainsi écartées, rien n'empêche plus

d'apercevoir d'abord, d'une manière directe, le lien fondamental qui

unit spontanément, avec tant d'énergie, la puissance théologique et la

puissance militaire, et qui, à une époque quelconque, a toujours été

vivement senti et dignement respecté par tous les hommes d'une haute

portée qui ont réellement participé à l'une ou à l'autre, malgré

l'entraînement des rivalités politiques. On conçoit, en effet, qu'aucun

régime militaire ne saurait s'établir et surtout durer qu'en reposant

préalablement sur une suffisante consécration théologique, sans

laquelle l'intime subordination qu'il exige ne pourrait être ni assez

complète ni assez prolongée. Chaque époque impose, à cet égard, par des

voies spéciales, des exigences équivalentes: à l'origine, où la

restriction et la proximité du but ne prescrivent point une soumission

d'esprit aussi absolue, le peu d'énergie ordinaire de liens sociaux

encore imparfaits ne permet point d'assurer un concours permanent,

autrement que par l'autorité religieuse dont les chefs de guerre se

trouvent alors naturellement investis; en des temps plus avancés, le but

devient tellement vaste et lointain et la participation tellement

indirecte, que, malgré les habitudes de discipline déjà profondément

contractées, la coopération continue resterait insuffisante et précaire

si elle n'était garantie par de convenables convictions théologiques,

déterminant spontanément, envers les supérieurs militaires, une

confiance aveugle et involontaire, d'ailleurs trop souvent confondue

avec une abjecte servilité, qui n'a jamais pu être qu'exceptionnelle.

Sans cette intime co-relation à l'esprit théologique, il est évident que

l'esprit militaire n'aurait jamais pu remplir la haute destination

sociale qui lui était réservée pour l'ensemble de l'évolution humaine;

aussi son principal ascendant n'a-t-il pu être pleinement réalisé que

dans l'antiquité, où les deux pouvoirs se trouvaient nécessairement

concentrés, en général, chez les mêmes chefs. Il importe d'ailleurs de

noter qu'une autorité spirituelle quelconque n'aurait pu suffisamment

convenir à la fondation et à la consolidation du gouvernement militaire,

qui exigeait spécialement, par sa nature, l'indispensable concours de la

philosophie théologique, et non d'aucune autre. Quels que soient, par

exemple, les incontestables et éminens services que, dans les temps

modernes, la philosophie naturelle a rendus à l'art de la guerre,

l'esprit scientifique, par les habitudes de discussion rationnelle qu'il

tend nécessairement à propager, n'en est pas moins naturellement

incompatible avec l'esprit militaire: on sait assez, en effet, que cet

assujétissement graduel d'un tel art aux prescriptions de la science

réelle a toujours été amèrement déploré, par les guerriers les mieux

caractérisés, comme constituant une décadence croissante du vrai régime

militaire, à l'origine successive de chaque modification principale.

L'affinité spéciale des pouvoirs temporels militaires pour les pouvoirs

spirituels théologiques est donc ici, en principe, suffisamment

expliquée. On peut d'abord croire qu'une telle coordination, est au

fond, moins indispensable, en sens inverse, à l'ascendant politique de

l'esprit théologique, puisqu'il a existé des sociétés purement

théocratiques, tandis qu'on n'en connaît aucune exclusivement militaire,

quoique les sociétés anciennes aient dû presque toujours manifester à la

fois l'une et l'autre nature, à des degrés plus ou moins également

prononcés. Mais un examen plus approfondi fera constamment apercevoir

l'efficacité nécessaire du régime militaire pour consolider et surtout

pour étendre l'autorité théologique, ainsi développée par une

continuelle application politique, comme l'instinct sacerdotal l'a

toujours radicalement senti. Nous allons d'ailleurs reconnaître que

l'esprit religieux n'est pas, à sa manière, moins antipathique que

l'esprit militaire lui-même à l'essor prépondérant de l'esprit

industriel. Ainsi, outre la mutuelle affinité radicale des deux élémens

essentiels du système politique primitif, on voit que des répugnances et

des sympathies communes, aussi bien que de semblables intérêts généraux,

se réunissent nécessairement pour établir toujours une indispensable

combinaison, non moins intime que spontanée, entre deux pouvoirs qui

partout devaient concourir, dans l'ensemble de l'évolution humaine, à

une même destination fondamentale, inévitable quoique provisoire. Il

serait inutile d'insister ici davantage sur le principe sociologique de

cette solidarité nécessaire de deux puissances politiques que l'analyse

historique nous représentera bientôt, avec tant d'évidence, constamment

appelées à se consolider et à se corriger réciproquement.

Le dualisme fondamental de la politique moderne est, par sa nature,

encore plus irrécusable que celui qui vient d'être caractérisé. Nous

sommes aujourd'hui très convenablement placés pour le mieux apprécier,

précisément parce que les deux élémens n'en sont pas encore investis de

leur ascendant politique définitif, quoique déjà leur développement

social soit suffisamment prononcé. Quand la puissance scientifique et la

puissance industrielle auront pu acquérir ultérieurement tout l'essor

politique qui leur est réservé, et que, par suite, leur rivalité

radicale se sera pareillement prononcée, la philosophie éprouvera

peut-être plus d'obstacles à leur faire reconnaître une similitude

d'origine et de destination, une conformité de principes et d'intérêts,

qui ne sauraient être gravement contestées tant qu'une lutte commune

contre l'ancien système politique doit spontanément contenir

d'inévitables divergences. Sans nous arrêter ici spécialement au

principe fondamental, déjà implicitement établi par l'ensemble de ce

Traité, et qui subordonne profondément l'une à l'autre, d'une manière

aussi directe qu'évidente, la connaissance réelle des lois de la nature

et l'action de l'homme sur le monde extérieur, il convient surtout, pour

mieux préparer notre analyse historique, de signaler maintenant

l'éminent concours nécessaire de chacune de ces deux puissances sociales

au triomphe politique de l'autre, en secondant radicalement ses efforts

propres contre son principal antagoniste. J'ai déjà indiqué ci-dessus, à

une autre intention, la secrète incompatibilité entre l'esprit

scientifique et l'esprit militaire. On ne saurait contester davantage

l'antipathie naturelle de l'esprit industriel, développé à un degré

suffisant, contre l'ascendant général de l'esprit théologique. Du point

de vue pleinement religieux, dont nos plus zélés conservateurs sont

habituellement fort éloignés aujourd'hui, la modification volontaire des

phénomènes, d'après les règles d'une sagesse purement humaine, ne doit

pas sembler, au fond, moins impie que leur immédiate prévision

rationnelle; car, l'une et l'autre supposent pareillement des lois

invariables, finalement inconciliables avec des volontés quelconques,

comme je l'ai expliqué, à tant d'égards importans, dans les diverses

parties de ce Traité. Suivant la logique, barbare mais rigoureuse, des

peuples arriérés, toute intervention active de l'homme pour améliorer à

son profit l'économie générale de la nature, doit certainement

constituer une sorte d'injurieux attentat au gouvernement providentiel.

Il n'est pas douteux, en effet, qu'une prépondérance trop absolue de

l'esprit religieux tend nécessairement, en elle-même, à engourdir

l'essor industriel de l'humanité, par le sentiment exagéré d'un stupide

optimisme, comme on peut le vérifier en tant d'occasions décisives. Si

cette désastreuse conséquence n'a pas été plus souvent et surtout plus

complétement réalisée, cela tient uniquement à la sagesse sacerdotale,

qui a su manier, avec une convenable habileté, un pouvoir aussi

dangereux, de manière à développer son heureuse influence civilisatrice,

en neutralisant, autant que possible, par une indispensable continuité

de prudens efforts, son action spontanément délétère, ainsi que je

l'expliquerai historiquement dans les trois chapitres suivans. On ne

saurait donc méconnaître, en général, la haute influence politique par

laquelle l'essor graduel de l'industrie humaine doit naturellement

seconder l'ascendant progressif de l'esprit scientifique dans son

inévitable antagonisme envers l'esprit religieux, sans compter

l'importante stimulation journalière par laquelle l'industrie et la

science s'alimentent mutuellement, quand elles sont l'une et l'autre

convenablement préparées. Le passé politique de ces deux élémens

fondamentaux du système moderne ayant dû jusqu'ici principalement

consister dans leur commune substitution graduelle à la puissance

sociale des élémens correspondans du système ancien, il faut bien que

notre attention soit surtout fixée sur l'assistance nécessaire qu'ils se

sont réciproquement fournie pour une telle opération préliminaire. Mais

ce concours critique peut aisément faire entrevoir quelle force et

quelle efficacité devront spontanément acquérir ces liens généraux,

quand ce grand dualisme politique aura pu enfin recevoir le caractère

directement organique qui lui manque essentiellement jusqu'ici, afin de

diriger convenablement la réorganisation finale des sociétés modernes,

comme je l'expliquerai spécialement dans la cinquante-septième leçon, en

résultat de notre analyse historique.

Ayant ainsi suffisamment caractérisé, pour notre objet actuel, la double

affinité politique qui unit profondément l'un à l'autre les deux élémens

principaux de chacun des deux états extrêmes propres à l'évolution

fondamentale de l'humanité, il serait inutile d'accomplir expressément

la même opération philosophique envers l'état intermédiaire. La

solidarité spontanée des deux puissances convergentes, spirituelle et

temporelle, qui constituent le régime transitoire, est d'ailleurs une

suite nécessaire de celle dont nous venons d'apprécier sommairement le

principe à l'égard du régime initial et du régime définitif. Sa réalité

est, du reste, aujourd'hui tellement irrécusable, qu'elle ne saurait

exiger ici aucune indication directe: ce n'est pas en voyant à l'oeuvre

les métaphysiciens et les légistes qu'on pourrait jamais méconnaître,

malgré d'inévitables rivalités, leur affinité fondamentale, qui ne

saurait permettre d'éteindre réellement la prépondérance politique des

uns sans dissiper à la fois l'ascendant philosophique des autres. Nous

pouvons donc regarder maintenant comme essentiellement terminée

l'indispensable explication complémentaire qu'exigeait d'abord, par sa

nature, notre loi fondamentale de l'évolution humaine, avant de pouvoir

être convenablement appliquée, d'une manière directe, à l'étude générale

de ce grand phénomène, qui sera toujours dominée, dans les leçons

suivantes, par la considération préalable de ce triple dualisme

successif, base nécessaire, à mes yeux, de la saine philosophique

historique. Il ne sera pas inutile, en terminant, de signaler la

conformité implicite d'une telle loi de succession, à la fois

intellectuelle et matérielle, ainsi que sociale et politique, avec la

coordination spontanée que l'instinct ordinaire de la raison publique a

toujours communément établie dans l'ensemble du passé social, en y

distinguant le monde ancien et le monde moderne, séparés et réunis par

le moyen-âge. Sans engager aucune vaine discussion d'époques sur un

rapprochement qui, en lui-même, ne saurait être précis, on ne peut

certainement méconnaître une véritable analogie entre cet aperçu

vulgaire et la loi sociologique que je me suis efforcé de démontrer ici,

et qui, sous ce rapport, peut être regardée comme surtout destinée à

rendre rationnelle et féconde, par une exacte conception scientifique,

une vague notion empirique, demeurée jusqu'à présent essentiellement

stérile. Bien loin de craindre qu'une telle coïncidence, d'ailleurs

évidemment spontanée, puisse aucunement diminuer le mérite philosophique

de mes travaux spéculatifs, je dois, au contraire, m'en prévaloir

directement, à titre de haute confirmation générale du système total de

mes recherches, en vertu de cet aphorisme capital de philosophie

positive, si souvent reproduit dans les diverses parties de ce Traité,

qui impose, en principe, à toutes les saines théories scientifiques,

l'indispensable obligation d'un point de départ suffisamment conforme

aux indications spontanées de la raison publique, dont la science réelle

ne saurait constituer à tous égards, qu'un simple prolongement spécial.

La suite des considérations de dynamique sociale indiquées dans ce long

et important chapitre, ayant désormais assez établi la loi fondamentale

de l'évolution humaine, et, par conséquent, les bases essentielles de la

vraie philosophie historique, dont la quarante-huitième leçon avait déjà

convenablement caractérisé l'esprit et la méthode, nous devons

maintenant appliquer directement cette grande conception sociologique à

l'appréciation effective de l'ensemble du passé humain. Tel sera le

principal objet successif des six chapitres suivans, conformément au

tableau synoptique annexé, en 1850, au premier volume de ce Traité.

Cours de philosophie positive. (4/6) · 第 19 / 20 题