Considérations préliminaires sur la statique sociale, ou théorie
générale de l'ordre spontané des sociétés humaines.
D'après les divers motifs essentiels indiqués dans l'avant-dernière
leçon, la partie spécialement dynamique de la science sociale doit
nécessairement attirer, d'une manière prépondérante et même presque
exclusive, notre attention directe et explicite: non-seulement parce que
l'intérêt plus puissant et plus immédiat qu'elle inspire naturellement,
surtout aujourd'hui, permet de mieux apprécier son vrai caractère
philosophique; mais aussi en vertu de l'aptitude spontanée des
phénomènes du mouvement à manifester, avec une plus irrésistible
évidence, les lois réelles de la solidarité fondamentale. Néanmoins, le
traité méthodique et spécial de philosophie politique, annoncé au début
de ce volume, devra ultérieurement contenir une analyse approfondie et
développée de l'ensemble des conditions quelconques d'existence
communes à toutes les sociétés humaines, et des lois d'harmonie
correspondantes, avant de procéder à l'étude propre des lois de
succession. Quoique les limites naturelles de ce volume, et la
destination plus générale du Traité dont il fait partie, doivent
essentiellement m'interdire ici cette importante opération préalable, je
crois devoir consacrer cependant la leçon actuelle à présenter
sommairement, sur ce premier aspect élémentaire de la physique sociale,
quelques considérations préliminaires, sans lesquelles la suite de notre
travail ne saurait être convenablement comprise, en les restreignant
d'ailleurs aux indications les plus indispensables, et laissant au
lecteur à compléter lui-même graduellement ces notions statiques, autant
que le comporte l'état naissant de la science, à mesure que nous
apprécierons ensuite le développement historique de l'humanité.
Malgré son inévitable rapidité actuelle, cet indispensable préambule
statique ne peut atteindre suffisamment son but rationnel qu'en étant
déjà conçu ici d'après la même marche scientifique qui devra
ultérieurement diriger, sur une plus grande échelle, une telle analyse
sociologique. Cette marche consiste surtout à examiner successivement
les trois ordres principaux de considérations sociologiques, de plus en
plus composées et spéciales, qui s'enchaînent nécessairement en un tel
sujet, en appréciant les conditions générales d'existence sociale
relatives d'abord à l'individu, ensuite à la famille, et enfin à la
société proprement dite, dont la notion, parvenue à son entière
extension scientifique, tend à embrasser la totalité de l'espèce
humaine, et principalement l'ensemble de la race blanche.
En ce qui concerne l'individu, nous pouvons préalablement écarter ici,
comme devenue aujourd'hui heureusement superflue pour tous les esprits
éclairés, toute démonstration formelle de la sociabilité fondamentale de
l'homme. La théorie cérébrale de l'illustre Gall, aura surtout rendu,
sous ce rapport, un immense service philosophique, en dissipant à
jamais, par les seules voies maintenant capables de produire une
conviction réelle et durable, les aberrations métaphysiques du siècle
dernier sur ce sujet capital, déjà empiriquement signalées d'après
l'exploration spéciale et directe de l'état sauvage. Cette théorie a
non-seulement établi scientifiquement l'irrésistible tendance sociale de
la nature humaine; elle a même détruit les fausses appréciations qui
avaient systématiquement conduit à la méconnaître; et qui consistaient
principalement, d'une part, à attribuer aux combinaisons
intellectuelles une chimérique prépondérance dans la conduite générale
de la vie humaine, pendant que, d'une autre part, on exagérait, au degré
le plus absurde, l'influence absolue des besoins sur la prétendue
création des facultés. Outre cette précieuse analyse biologique, une
simple considération de philosophie sociologique, que je crois utile
d'indiquer ici, suffirait à mettre directement en évidence la haute
irrationnalité nécessaire de l'étrange doctrine qui fait uniquement
dériver l'état social de l'utilité fondamentale que l'homme en retire
pour la satisfaction plus parfaite de ses divers besoins individuels.
Car, cette incontestable utilité, quelque influence qu'on lui suppose,
n'a pu réellement se manifester qu'après un long développement préalable
de la société dont on lui attribue ainsi la création. Un tel cercle
vicieux paraîtra d'autant plus décisif que l'on réfléchira davantage aux
vrais caractères de la première enfance de l'humanité, où les avantages
individuels de l'association sont éminemment douteux, si même on ne peut
dire, en beaucoup de cas, qu'elle augmente bien moins les ressources que
les charges, comme on ne le voit encore que trop dans les derniers rangs
des sociétés les plus avancées. Il est donc pleinement évident que
l'état social n'eût jamais existé, s'il n'avait pu résulter que d'une
conviction quelconque de son utilité individuelle, puisque cette
conviction, bien loin de pouvoir précéder l'établissement d'un tel mode
d'existence, quelque habileté qu'on supposât même à ceux auxquels on
attribue ce chimérique calcul, n'a pu, au contraire, commencer à se
développer graduellement que d'après l'accomplissement déjà très avancé
de l'évolution sociale. Ce sentiment est encore assez faiblement
enraciné, pour que, de nos jours, d'audacieux sophistes aient pu, sans
être réputés aliénés, tenter directement de l'ébranler, en niant
dogmatiquement une semblable utilité, par un déplorable abus de la
liberté nécessairement issue de notre anarchie intellectuelle. La
sociabilité essentiellement spontanée de l'espèce humaine, en vertu d'un
penchant instinctif à la vie commune, indépendamment de tout calcul
personnel, et souvent malgré les intérêts individuels les plus
énergiques, ne saurait donc être désormais aucunement contestée, en
principe, par ceux-là même qui ne prendraient point en suffisante
considération les lumières indispensables que fournit maintenant, à ce
sujet, la saine théorie biologique de notre nature intellectuelle et
morale. Je ne saurais d'ailleurs m'arrêter ici à la moindre
appréciation directe des divers caractères spécifiques, soit physiques,
soit moraux, soit intellectuels, qui, une fois l'existence sociale ainsi
spontanément établie, tendent naturellement à lui faire bientôt acquérir
plus d'étendue et de stabilité, par le développement même qu'elle
procure à l'ensemble des besoins humains. Ces différentes explications
élémentaires, d'ailleurs utilement ébauchées par la physiologie
actuelle, ne sauraient convenir qu'à un traité spécial: elles
surchargeraient évidemment un volume déjà trop étendu. En les supposant
ici suffisamment effectuées, comme le permet essentiellement l'état
présent de nos connaissances biologiques, je dois seulement avertir, en
général, qu'on y attribue d'ordinaire une importance exagérée à la
considération isolée de chaque condition propre, surtout en ce qui
concerne les caractères purement physiques, même ceux dont l'influence
sociale est la plus irrécusable, comme la nudité naturelle de l'homme,
son enfance moins protégée et plus prolongée, etc. Quelle que soit la
puissance réelle propre à chacune de ces diverses conditions, et
spécialement à cette dernière circonstance, pour fortifier et développer
notre sociabilité spontanée, c'est principalement leur ensemble total
qu'il conviendrait d'apprécier, comme seul pleinement caractéristique,
puisque la plupart de ces particularités se retrouvent d'ailleurs
séparément chez d'autres espèces sociables, sans y produire des effets
semblables. En général, toute cette partie préliminaire de la sociologie
pourra être un jour très utilement éclairée par l'analyse comparative
des différentes sociétés animales, comme je l'ai indiqué dans
l'avant-dernier chapitre.
Sans insister ici sur cette appréciation trop spéciale, il importe
seulement à mon objet principal de signaler, d'après l'ensemble d'une
telle opération, l'influence nécessaire des plus importans attributs
généraux de notre nature pour donner à la société humaine le caractère
fondamental qui lui appartient constamment, et que son développement
quelconque ne saurait jamais altérer. Il faut, à cet effet, considérer
d'abord cette énergique prépondérance des facultés affectives sur les
facultés intellectuelles, qui, moins prononcée chez l'homme qu'en aucun
autre animal, détermine cependant, avec tant d'évidence, la première
notion essentielle sur notre véritable nature, aujourd'hui si
heureusement représentée, à cet égard, par l'ensemble de la physiologie
cérébrale, ainsi que nous l'avons reconnu à la fin du volume précédent.
Quoique la continuité d'action constitue certainement, en un genre
quelconque, une indispensable condition préalable de succès réel,
l'homme cependant, comme tout autre animal, répugne spontanément à une
telle persévérance, et ne trouve d'abord un vrai plaisir dans l'exercice
de son activité propre qu'autant qu'elle est suffisamment variée: cette
diversité importe même, sous ce rapport, davantage que la modération
d'intensité, surtout dans les cas les plus ordinaires, où aucun instinct
n'est hautement prononcé. Les facultés intellectuelles étant
naturellement les moins énergiques, leur activité, pour peu qu'elle se
prolonge identiquement à un certain degré, détermine, chez la plupart
des hommes, une véritable fatigue, bientôt insupportable: aussi est-ce
principalement à leur exercice que s'applique ce _dolce far niente_,
dont tous les âges de la civilisation ont partout reproduit, sous des
formes plus ou moins naïves, l'expression universelle et
caractéristique. Néanmoins, c'est surtout de l'usage convenablement
opiniâtre de ces hautes facultés que doivent évidemment dépendre, pour
l'espèce comme pour l'individu, les modifications graduelles de
l'existence humaine pendant le cours naturel de notre évolution sociale:
en sorte que, par une déplorable coïncidence, l'homme a précisément le
plus besoin du genre d'activité auquel il est le moins propre. Les
imperfections physiques et les nécessités morales de sa condition lui
imposent, plus impérieusement qu'à aucun autre animal, l'indispensable
obligation d'employer constamment son intelligence à améliorer sa
situation primitive; aussi est-il, à cet effet, le plus intelligent de
tous les animaux, en quoi l'on doit, sans doute, reconnaître une
certaine harmonie: mais cette harmonie, comme toutes les autres
co-relations réelles, est extrêmement imparfaite; puisque l'intelligence
de l'homme est fort loin d'être spontanément assez prononcée pour que
son exercice un peu soutenu puisse être habituellement supporté sans une
irrésistible fatigue, qu'une stimulation énergique et constante peut
seule prévenir ou tempérer. Au lieu de déplorer vainement cette
insurmontable discordance, nous devons la noter comme un premier
document essentiel fourni à la sociologie par la biologie, et qui doit
radicalement influer sur le caractère général des sociétés humaines,
indépendamment de la puissance évidente que nous reconnaîtrons à une
pareille cause, dans la leçon suivante, pour concourir à la
détermination fondamentale de la vitesse ou plutôt de la lenteur de
notre évolution sociale. Il en résulte immédiatement ici que presque
tous les hommes sont, par leur nature, éminemment impropres au travail
intellectuel, et voués essentiellement à une activité matérielle: en
sorte que l'état spéculatif, de plus en plus indispensable, ne peut être
convenablement produit et surtout maintenu chez eux, que d'après une
puissante impulsion hétérogène, sans cesse entretenue par des penchans
moins élevés mais plus énergiques. Quelle que soit, à cet égard, la
haute importance des nombreuses différences individuelles, elles
consistent nécessairement en une simple inégalité de degré, comme en
tout autre cas, sans que les plus éminentes natures soient jamais
vraiment affranchies de cette commune obligation. Sous ce rapport, les
hommes peuvent être surtout classés scientifiquement suivant la noblesse
ou la spécialité croissantes des facultés affectives par lesquelles est
effectivement produite l'excitation intellectuelle. En parcourant
l'échelle générale ascendante de cet ensemble de facultés diverses,
d'après la lumineuse théorie de Gall, on voit aisément que, chez le plus
grand nombre des hommes, la tension intellectuelle n'est habituellement
entretenue, comme chez les animaux, sauf quelques rares et courts élans
de cette activité purement spéculative qui caractérise toujours le type
humain, que par la stimulation grossière mais énergique dérivée des
besoins fondamentaux de la vie organique, et des instincts les plus
universels de la vie animale, dont les organes appartiennent
essentiellement à la partie postérieure du cerveau. La nature
individuelle de l'homme devient, en général, d'autant plus éminente, que
cette indispensable excitation étrangère résulte de penchans plus
élevés, plus particuliers à notre espèce, et dont le siége anatomique
réside dans les portions de l'encéphale de plus en plus rapprochées de
la partie antéro-supérieure de la région frontale, sans que cependant
l'activité purement spontanée de cette noble région soit jamais assez
prononcée, même dans les cas les plus exceptionnels, pour n'exiger
aucune autre impulsion, au moins jusqu'à ce que l'habitude de la
méditation soit devenue convenablement prépondérante, ce qui est
d'ailleurs infiniment rare.
Pour prévenir toute fausse appréciation philosophique de cette évidente
infériorité fondamentale des facultés intellectuelles, qui, chez le
premier des animaux, subordonne nécessairement leur activité soutenue à
l'indispensable excitation prépondérante des facultés affectives les
plus vulgaires, il importe maintenant d'ajouter que l'on peut seulement
regretter, à ce sujet, le degré réel d'une telle infériorité, dont la
notion générale ne saurait d'ailleurs comporter aucune réclamation
rationnelle. L'économie sociale serait, sans doute, bien plus
satisfaisante, si, dans la nature essentielle de l'homme, cette
prépondérance des passions pouvait être moins prononcée, ce que notre
imagination peut aisément supposer. Mais si cette diminution idéale
s'étendait jusqu'à l'inversion totale d'une pareille constitution, en
concevant transporté aux facultés intellectuelles l'ascendant spontané
de nos facultés affectives, cette nouvelle disposition de notre nature,
bien loin de perfectionner réellement l'organisme social, en rendrait la
notion radicalement inintelligible: comme si (par une métaphore utile
quoique grossière), à force d'amoindrir le frottement sur nos routes, on
pouvait parvenir à l'y éteindre entièrement, ce qui, au lieu d'y
améliorer la locomotion, en rendrait le mécanisme aussitôt
contradictoire aux lois les plus fondamentales du mouvement. Car, la
prépondérance actuelle de nos facultés affectives n'est pas seulement
indispensable pour retirer continuellement notre faible intelligence de
sa léthargie native, mais aussi pour donner à son activité quelconque un
but permanent et une direction déterminée, sans lesquels elle
s'égarerait nécessairement en de vagues et incohérentes spéculations
abstraites, ainsi que je l'ai indiqué au volume précédent, à moins de
supposer à notre entendement une force tellement supérieure que nous ne
saurions en concevoir la moindre idée nette, lors même que nous
imaginerions la région frontale devenue prépondérante dans l'ensemble du
cerveau humain. Les plus mystiques efforts de l'extase théologique, pour
s'élever à la notion de purs esprits, entièrement affranchis de tous
besoins organiques, et étrangers à toutes les passions animales et
humaines, n'ont effectivement abouti, chez les plus hautes
intelligences, comme chacun peut aisément le reconnaître, qu'à la simple
représentation d'une sorte d'idiotisme transcendant, éternellement
absorbé par une contemplation essentiellement vaine et presque stupide
de la majesté divine: tant les plus utopiques rêveries sont
inévitablement subordonnées à l'empire irrésistible de la réalité,
dût-elle rester inaperçue ou méconnue. Ainsi, sous ce premier aspect
capital, l'économie élémentaire de notre organisme social est
nécessairement ce qu'elle doit être, sauf le degré qui seul pourrait
être autrement conçu, sans qu'il convienne d'ailleurs de se livrer à de
stériles regrets sur cette exhorbitante prépondérance de la vie
affective comparée à la vie intellectuelle. Il faut enfin reconnaître, à
ce sujet, que nous pouvons effectivement, entre d'étroites limites,
diminuer graduellement un tel ascendant nécessaire, ou plutôt que cette
faible rectification résulte spontanément du développement continu de la
civilisation humaine, qui, par l'exercice toujours croissant de notre
intelligence, tend de plus en plus à lui subordonner nos penchans, comme
je l'indiquerai plus spécialement au chapitre suivant, quoique, du
reste, on n'ait certes jamais à craindre, sous ce rapport, l'inversion
réelle de l'ordre fondamental.
Le second caractère essentiel auquel nous devons avoir égard pour
l'appréciation sociologique préliminaire de notre nature individuelle,
consiste en ce que, outre l'ascendant général de la vie affective sur la
vie intellectuelle, les instincts les moins élevés, les plus
spécialement égoïstes, ont, dans l'ensemble de notre organisme moral,
une irrécusable prépondérance sur les plus nobles penchans, directement
relatifs à la sociabilité. Nous sommes heureusement dispensés
aujourd'hui de discuter méthodiquement les aberrations et les sophismes
métaphysiques qui, dans le siècle dernier, s'efforçaient de réduire
dogmatiquement au seul égoïsme le système de notre nature morale, en
méconnaissant radicalement cette admirable spontanéité qui nous fait
irrésistiblement compatir aux douleurs quelconques de tous les êtres
sensibles, et surtout de nos semblables, aussi bien que participer
involontairement à leurs joies, au point d'oublier quelquefois en leur
faveur le soin continu de notre propre conservation. L'école écossaise
avait déjà utilement ébauché la réfutation de ces dangereuses
extravagances: mais la physiologie cérébrale en a surtout fait, de nos
jours, irrévocablement justice, en leur substituant à jamais une plus
fidèle représentation de la nature humaine. Quelle que soit l'importance
capitale de cette indispensable rectification, sans laquelle notre
existence morale serait nécessairement inintelligible, il faut néanmoins
reconnaître, d'après cette saine théorie biologique de l'homme, que nos
diverses affections sociales sont malheureusement très inférieures en
persévérance et en énergie à nos affections purement personnelles,
quoique le bonheur commun doive surtout dépendre de la satisfaction
continue des premières, qui seules, après nous avoir spontanément
conduits d'abord à l'état social, le maintiennent essentiellement
d'ordinaire contre la divergence fondamentale des plus puissans
instincts individuels. En appréciant convenablement la haute influence
sociologique de cette dernière grande donnée biologique, on doit d'abord
concevoir, comme envers la première, la nécessité radicale d'une telle
condition, dont le degré seul peut être raisonnablement déploré. Par des
motifs essentiellement analogues à ceux de l'explication précédente, il
est aisé de comprendre, en effet, que cette indispensable prépondérance
des instincts personnels peut seule imprimer à notre existence sociale
un caractère nettement déterminé et fermement soutenu, en assignant un
but permanent et énergique à l'emploi direct et continu de notre
activité individuelle. Car, malgré les justes plaintes auxquelles peut
donner lieu l'ascendant exagéré des intérêts privés sur les intérêts
publics, il demeure incontestable que la notion de l'intérêt général ne
saurait avoir aucun sens intelligible sans celle de l'intérêt
particulier, puisque la première ne peut évidemment résulter que de ce
que la seconde offre de commun chez les divers individus. Quelle que pût
être la puissance des affections sympathiques, dans une idéale
rectification de notre nature, nous ne saurions cependant jamais
souhaiter habituellement pour les autres que ce que nous désirons pour
nous-mêmes, sauf les cas très rares et fort secondaires où un
raffinement de délicatesse morale, essentiellement impossible sans
l'habitude de la méditation intellectuelle, peut nous faire suffisamment
apprécier, à l'égard d'autrui, des moyens de bonheur auxquels nous
n'attachons plus presque aucune importance personnelle. Si donc on
pouvait supprimer en nous la prépondérance nécessaire des instincts
personnels, on aurait radicalement détruit notre nature morale au lieu
de l'améliorer, puisque les affections sociales, dès-lors privées d'une
indispensable direction, tendraient bientôt, malgré cet hypothétique
ascendant, à dégénérer en une vague et stérile charité, inévitablement
dépourvue de toute grande efficacité pratique. Quand la morale des
peuples avancés nous a prescrit, en général, la stricte obligation
d'aimer nos semblables comme nous-mêmes[34], elle a formulé, de la
manière la plus admirable, le précepte le plus fondamental, avec ce
juste degré d'exagération qu'exige nécessairement l'indication d'un type
quelconque, au-dessous duquel la réalité ne sera jamais que trop
maintenue. Mais, dans ce sublime précepte, l'instinct personnel ne cesse
point de servir de guide et de mesure à l'instinct social, comme
l'exigeait la nature du sujet: de toute autre manière, le but du
principe eût été essentiellement manqué; car, en quoi et comment celui
qui ne s'aimerait point pourrait-il aimer autrui? Ainsi, bien loin que
la constitution de l'homme soit, à cet égard, radicalement vicieuse, on
voit, au contraire, qu'il serait impossible de concevoir nettement, à
l'ensemble des affections sociales, aucune autre destination réelle que
celle de tempérer et de modifier, à un degré plus ou moins profond, le
système des penchans personnels, dont la prépondérance habituelle est
aussi indispensable qu'inévitable, sans quoi l'existence sociale ne
saurait avoir qu'un caractère vague et indéterminé, qui repousserait
toute prévoyance régulière de la série des actions humaines. Il n'y a
donc de vraiment regrettable, sous ce rapport, comme sous le premier
point de vue ci-dessus examiné, que la trop faible intensité effective
de ce modérateur nécessaire, dont la voix est si souvent étouffée, même
chez les meilleurs naturels, où il parvient si rarement à commander
directement la conduite. En ce sens, seul admissible, on doit concevoir,
d'après un judicieux rapprochement de ces deux cas, l'instinct
sympathique et l'activité intellectuelle comme destinés surtout à
suppléer mutuellement à leur commune insuffisance sociale. On peut dire,
en effet, que si l'homme devenait plus bienveillant, cela équivaudrait
essentiellement, dans la pratique sociale, à le supposer plus
intelligent, non-seulement en vertu du meilleur emploi qu'il ferait
alors spontanément de son intelligence réelle, mais aussi en ce que
celle-ci ne serait plus autant absorbée par la discipline, indispensable
quoique imparfaite, qu'elle doit s'efforcer d'imposer constamment à
l'énergique prépondérance spontanée des penchans égoïstes. Mais la
relation n'est pas moins exacte réciproquement, bien qu'elle y doive
être moins appréciable; car, tout vrai développement intellectuel
équivaut finalement, pour la conduite générale de la vie humaine, à un
accroissement direct de la bienveillance naturelle, soit en augmentant
l'empire de l'homme sur ses passions, soit en rendant plus net et plus
vif le sentiment habituel des réactions déterminées par les divers
contacts sociaux. Si, sous le premier aspect, on doit hautement
reconnaître qu'aucune grande intelligence ne saurait se développer
convenablement sans un certain fond de bienveillance universelle, qui
peut seul procurer à son libre élan un but assez éminent et un assez
large exercice, de même, en sens inverse, il ne faut pas douter
davantage que tout noble essor intellectuel ne tende directement à
faire prévaloir les sentimens de sympathie générale, non-seulement en
écartant les impulsions égoïstes, mais encore en inspirant
habituellement, en faveur de l'ordre fondamental, une sage prédilection
spontanée, qui, malgré sa froideur ordinaire, peut aussi heureusement
concourir au maintien de la bonne harmonie sociale que des penchans plus
vifs et moins opiniâtres. Les reproches moraux qu'on a le plus justement
adressés à la culture intellectuelle, ne me paraissent, en général, même
abstraction faite de toute exagération irrationnelle, reposer
essentiellement que sur une fausse appréciation philosophique: au lieu
de convenir au développement propre de l'intelligence, ils s'appliquent
réellement, au contraire, dans la plupart des cas, à des intelligences
trop inférieures à leurs fonctions sociales, et dont la spontanéité peu
prononcée a davantage exigé la stimulation factice due aux penchans les
plus énergiques, c'est-à-dire aux moins désintéressés. On ne peut donc
plus contester la double harmonie continue qui rattache directement l'un
à l'autre les deux principaux modérateurs de la vie humaine, l'activité
intellectuelle et l'instinct social, dont l'influence fondamentale,
quoique ainsi fortifiée, reste néanmoins, de toute nécessité, toujours
plus ou moins subalterne envers l'inévitable prépondérance de
l'instinct personnel, indispensable moteur primitif de l'existence
réelle. La première destination de la morale universelle, en ce qui
concerne l'individu, consiste surtout à augmenter autant que possible
cette double influence modératrice, dont l'extension graduelle constitue
aussi le premier résultat spontané du développement général de
l'humanité, comme l'indiquera plus spécialement la leçon suivante.
[Footnote 34: A cette belle formule usuelle, le respectable
Tracy croyait devoir hautement préférer la formule
indéterminée de saint Jean: _Aimez-vous les uns les autres_.
Cette étrange prédilection n'est, à vrai dire, qu'un nouveau
témoignage involontaire de la tendance caractéristique aux
conceptions vagues et absolues, que toute philosophie
métaphysique inspire spontanément, même aux meilleurs
esprits.]
Telles sont donc, sous le premier aspect élémentaire, les deux sortes de
conditions naturelles dont la combinaison détermine essentiellement le
caractère fondamental de notre existence sociale. D'une part, l'homme ne
peut être heureux, même abstraction faite des impérieuses nécessités de
sa subsistance matérielle, que d'après un travail soutenu, plus ou moins
dirigé par l'intelligence; et cependant l'exercice intellectuel lui est
spontanément antipathique: il n'y a et ne doit y avoir de profondément
actif en lui que les facultés purement affectives, dont la prépondérance
nécessaire fixe le but et la direction de l'état social. En même temps,
dans l'économie réelle de cette vie affective, les penchans sociaux sont
les seuls éminemment propres à produire et à maintenir le bonheur privé,
puisque leur essor simultané, loin d'être contenu par aucun antagonisme
individuel, se fortifie directement, au contraire, de son extension
graduelle: et, néanmoins, l'homme est et doit être essentiellement
dominé par l'ensemble de ses instincts personnels, seuls vraiment
susceptibles d'imprimer à la vie sociale une impulsion constante et un
cours régulier. Cette double opposition nous indique déjà le véritable
germe scientifique de la lutte fondamentale, dont nous devrons bientôt
considérer le développement continu, entre l'esprit de conservation et
l'esprit d'amélioration, le premier nécessairement inspiré surtout par
les instincts purement personnels, et le second par la combinaison
spontanée de l'activité intellectuelle avec les divers instincts
sociaux[35].
[Footnote 35: On croit le plus souvent, au contraire, que
l'esprit d'innovation résulte surtout des instincts
essentiellement personnels. Mais cette illusion ne tient qu'à
la fausse appréciation des nombreuses réactions
intellectuelles et sociales que détermine nécessairement une
civilisation très développée, dans les actes même qui
paraissent les plus simples produits d'un égoïsme direct.
Sauf l'inévitable agitation périodiquement suscitée par les
premiers besoins matériels, l'homme isolé, et dont
l'intelligence n'a point été éveillée, est, de sa nature,
comme tout autre animal, éminemment conservateur. Ce sont,
d'ordinaire, les inépuisables désirs inspirés par les
rapprochemens sociaux, et l'inquiète prévoyance de notre
intelligence, qui suggèrent principalement le besoin et la
pensée des changemens graduels de la condition humaine. En
toute autre hypothèse, l'évolution sociale eût été certes
infiniment plus rapide que l'histoire ne nous l'indique, si
son essor avait pu dépendre surtout des instincts les plus
énergiques, au lieu d'avoir à lutter contre l'inertie
politique qu'ils tendent spontanément à produire dans la
plupart des cas.]
Nous devons maintenant procéder à une pareille appréciation scientifique
envers le second ordre général, signalé au début de ce chapitre, des
considérations élémentaires de statique sociale, c'est-à-dire quant à
celles qui concernent la famille proprement dite, après avoir ainsi
suffisamment examiné, pour notre objet principal, les notions
directement relatives à l'individu, et avant de passer aux explications
définitives immédiatement propres à la société générale.
Un système quelconque devant nécessairement être formé d'élémens qui lui
soient essentiellement homogènes, l'esprit scientifique ne permet point
de regarder la société humaine comme étant réellement composée
d'individus. La véritable unité sociale consiste certainement dans la
seule famille, au moins réduite au couple élémentaire qui en constitue
la base principale. Cette considération fondamentale ne doit pas
seulement être appliquée en ce sens physiologique, que les familles
deviennent des tribus, comme celles-ci des nations; en sorte que
l'ensemble de notre espèce pourrait être conçu comme le développement
graduel d'une famille primitivement unique, si les diversités locales
n'opposaient point trop d'obstacles à une telle supposition. Nous
devons ici envisager surtout cette notion élémentaire sous le point de
vue politique, en ce que la famille présente spontanément le véritable
germe nécessaire des diverses dispositions essentielles qui
caractérisent l'organisme social. Une telle conception constitue donc,
par sa nature, un intermédiaire indispensable entre l'idée de l'individu
et celle de l'espèce ou de la société. Il y aurait autant d'inconvéniens
scientifiques à vouloir le franchir dans l'ordre spéculatif, qu'il y a
de dangers réels, dans l'ordre pratique, à prétendre aborder directement
la vie sociale sans l'inévitable préparation de la vie domestique. Sous
quelque aspect qu'on l'envisage, cette transition nécessaire se
reproduit toujours, soit quant aux notions élémentaires de l'harmonie
fondamentale, soit pour l'essor spontané des sentimens sociaux. C'est
par là seulement que l'homme commence réellement à sortir de sa pure
personnalité, et qu'il apprend d'abord à vivre dans autrui, tout en
obéissant à ses instincts les plus énergiques. Aucune autre société ne
saurait être aussi intime que cette admirable combinaison primitive, où
s'opère une sorte de fusion complète de deux natures en une seule. Par
l'imperfection radicale du caractère humain, les divergences
individuelles sont habituellement trop prononcées pour comporter, en
aucun autre cas, une association aussi profonde. L'expérience ordinaire
de la vie ne confirme que trop, en effet, que les hommes ont besoin de
ne point vivre entre eux d'une manière trop familière, afin de pouvoir
supporter mutuellement les diverses infirmités fondamentales de notre
nature morale, soit intellectuelle, soit surtout affective. On sait que
les communautés religieuses elles-mêmes, malgré la haute puissance du
lien spécial qui les unissait, étaient intérieurement tourmentées par de
profondes discordances habituelles, qu'il est essentiellement impossible
d'éviter quand on veut réaliser la conciliation chimérique de deux
qualités aussi incompatibles que l'intimité et l'extension des relations
humaines. Cette parfaite intimité n'a pu même s'établir dans la simple
famille que d'après l'énergique spontanéité du but commun, combinée avec
l'institution non moins naturelle d'une indispensable subordination.
Quelques vaines notions qu'on se forme aujourd'hui de l'égalité sociale,
toute société, même la plus restreinte, suppose, par une évidente
nécessité, non-seulement des diversités, mais aussi des inégalités
quelconques: car il ne saurait y avoir de véritable société sans le
concours permanent à une opération générale, poursuivie par des moyens
distincts, convenablement subordonnés les uns aux autres. Or la plus
entière réalisation possible de ces conditions élémentaires appartient
inévitablement à la seule famille, où la nature a fait tous les frais
essentiels de l'institution. Ainsi, malgré les justes reproches qu'a pu
souvent mériter, à divers titres, une abusive prépondérance passagère de
l'esprit de famille, il n'en constituera pas moins toujours, et à tous
égards, la première base essentielle de l'esprit social, sauf les
modifications régulières qu'il doit graduellement subir par le cours
spontané de l'évolution humaine. Les graves atteintes que reçoit
directement aujourd'hui cette institution fondamentale, doivent donc
être regardées comme les plus effrayans symptômes de notre tendance
transitoire à la désorganisation sociale. Mais, de telles attaques,
suite naturelle de l'inévitable exagération de l'esprit révolutionnaire
en vertu de notre anarchie intellectuelle, ne sont surtout véritablement
dangereuses qu'à cause de l'impuissante décrépitude actuelle des
croyances sur lesquelles on fait encore exclusivement reposer les idées
de famille, comme toutes les autres notions sociales. Tant que la double
relation essentielle qui constitue la famille continuera à n'avoir
d'autres bases intellectuelles que les doctrines religieuses, elle
participera nécessairement, à un degré quelconque, au discrédit
croissant que de tels principes doivent irrévocablement éprouver dans
l'état présent du développement humain. La philosophie positive, aussi
spontanément réorganisatrice à cet égard qu'à tous les autres, peut
seule désormais, en transportant finalement l'ensemble des spéculations
sociales du domaine des vagues idéalités dans le champ des réalités
irrécusables, asseoir, sur des bases naturelles vraiment inébranlables,
l'esprit fondamental de famille, avec les modifications convenables au
caractère moderne de l'organisme social.
Par le cours spontané de l'évolution sociale, la constitution générale
de la famille humaine, bien loin d'être invariable, reçoit
progressivement, de toute nécessité, des modifications plus ou moins
profondes, dont l'ensemble me paraît offrir, à chaque grande époque du
développement, la plus exacte mesure de l'importance réelle du
changement total alors opéré dans la société correspondante. C'est
ainsi, par exemple, que la polygamie des peuples arriérés doit y
imprimer nécessairement à la famille un tout autre caractère que celui
qu'elle manifeste chez les nations assez avancées pour être déjà
parvenues à réaliser cette vie pleinement monogame vers laquelle tend
toujours notre nature. De même, la famille ancienne, dont une portion
des esclaves faisait essentiellement partie, devait, sans doute,
radicalement différer de la famille moderne, principalement réduite à la
parenté directe du couple fondamental, ou au premier degré d'affinité,
et dans laquelle d'ailleurs l'autorité du chef est beaucoup moindre.
Mais nous devons ici faire abstraction totale de ces diverses
modifications quelconques, dont l'appréciation réelle appartient
directement à la partie historique de ce volume. Il s'agit uniquement,
en ce chapitre, de considérer la famille sous l'aspect scientifique le
plus élémentaire, c'est-à-dire en ce qu'elle offre de nécessairement
commun à tous les cas sociaux, en regardant la vie domestique comme la
base constante de la vie sociale. Sous un tel point de vue, la théorie
sociologique de la famille peut être essentiellement réduite à l'examen
rationnel de deux ordres fondamentaux de relations nécessaires, savoir
la subordination des sexes, et ensuite celle des âges, dont l'une
institue la famille, tandis que l'autre la maintient. Dans l'ensemble du
règne animal, un certain degré primitif de société volontaire, au moins
temporaire, à quelques égards comparable à la société humaine, commence
inévitablement, en effet, à partir de ce point de l'échelle biologique
ascendante où cesse tout hermaphroditisme; et il y est toujours
déterminé d'abord par l'union sexuelle, et ensuite par l'éducation des
petits. Si la comparaison sociologique doit y être essentiellement
bornée aux oiseaux et surtout aux mammifères, c'est essentiellement
parce que ces deux grandes classes d'animaux supérieurs peuvent seules
offrir une suffisante réalisation de ce double caractère élémentaire,
principe nécessaire de toute coordination domestique.
On ne saurait trop respectueusement admirer cette universelle
disposition naturelle, première base nécessaire de toute société, par
laquelle, dans l'état de mariage, même très imparfait, l'instinct le
plus énergique de notre animalité, à la fois satisfait et contenu, se
trouve spontanément dirigé de manière à devenir la source primitive de
la plus douce harmonie, au lieu de troubler le monde par ses impétueux
débordemens. Les audacieux sophistes qui, de nos jours, renouvelant, en
temps trop opportun, d'antiques aberrations, ont directement tenté de
porter la hache métaphysique jusque sur ces racines élémentaires de
l'ordre social, ont été, sans doute, profondément blâmables s'ils n'ont
fait ainsi qu'obéir sciemment eux-mêmes aux ignobles passions qu'ils
s'efforçaient d'exciter chez les autres, ou déplorablement aveugles si,
au contraire, comme dans la plupart des cas, ils n'ont cédé qu'à
l'involontaire extension de la routine anarchique propre à notre
malheureuse époque. En toute hypothèse, une triste fatalité ne
permettait point d'espérer que l'institution fondamentale du mariage
échapperait seule à l'ébranlement révolutionnaire que toutes les autres
notions sociales avaient dû subir, d'après l'inévitable décadence de la
philosophie théologique qui leur servait si dangereusement de base
exclusive. Quand la philosophie positive pourra directement entreprendre
de consolider à jamais cette indispensable subordination des sexes,
principe essentiel du mariage et par suite de la famille, elle prendra
son point de départ, comme en tout autre sujet capital, dans une exacte
connaissance de la nature humaine, suivie d'une judicieuse appréciation
de l'ensemble du développement social, et de la phase générale qu'il
accomplit maintenant; ce qui devra tendre immédiatement à éliminer
irrévocablement toutes les déclamations sophistiques, inspirées par
l'ignorance ou par la dépravation, et dont le seul résultat pratique ne
saurait être que de dégrader l'homme sous prétexte de le perfectionner.
Sans doute l'institution du mariage éprouve nécessairement, comme
toutes les autres, des modifications spontanées par le cours graduel de
l'évolution humaine: le mariage moderne, tel que le catholicisme l'a
finalement constitué, diffère radicalement, à divers titres, du mariage
romain, de même que celui-ci différait notablement déjà du mariage grec,
et tous deux encore davantage du mariage égyptien ou oriental, même
depuis l'établissement de la monogamie. Que ces modifications
successives, tendant à développer sans cesse la nature essentielle de ce
lien fondamental, ne soient point aujourd'hui parvenues à leur dernier
terme; que la grande réorganisation sociale réservée à notre siècle
doive également marquer, sous un rapport aussi capital, son vrai
caractère général: cela ne saurait être aucunement contesté. Mais
l'esprit absolu de notre philosophie politique porte trop à confondre, à
ce sujet, de simples modifications spontanées avec le bouleversement
total de l'institution. Nous sommes aujourd'hui, à cet égard, malgré
notre vain étalage de la supériorité moderne, dans une situation morale
fort analogue à celle des temps principaux de la philosophie grecque, où
la tendance instinctive et inaperçue à la régénération chrétienne de la
famille et de la société, donnait déjà naissance, pendant ce long
interrègne intellectuel, à des aberrations essentiellement semblables,
ainsi que le témoigne surtout la célèbre satire d'Aristophane, où tout
le dévergondage actuel se trouve d'avance si rudement stigmatisé. En
quoi doivent principalement consister ces inévitables modifications
ultérieures du mariage moderne, c'est ce dont la physique sociale doit
aujourd'hui interdire rationnellement l'examen direct, comme éminemment
prématuré, d'après sa tendance fondamentale, expliquée dans la
quarante-huitième leçon, à procéder toujours de l'ensemble aux détails,
conformément à l'évidente nature du sujet, dont l'irrésistible autorité
scientifique ne saurait jamais être mieux prononcée qu'en un tel cas,
puisque l'étude spéciale de ces modifications quelconques doit être
nécessairement subordonnée à la conception générale, encore profondément
ignorée, du vrai système de la réorganisation sociale, sous peine
d'égarer l'imagination humaine à la dangereuse et irrationnelle
poursuite d'utopies vagues et indéfinies, uniquement susceptibles de
troubler sans but la vie réelle. Tout ce qu'on peut maintenant garantir,
à cet égard, avec une pleine certitude, c'est que, quelque profonds
qu'on puisse supposer ces changemens spontanés, dont l'analyse
historique nous indiquera d'ailleurs bientôt le véritable sens général,
ils resteront, de toute nécessité, constamment conformes à l'invariable
esprit fondamental de l'institution, qui seul constitue ici notre objet
principal. Or, cet esprit consiste toujours dans cette inévitable
subordination naturelle de la femme envers l'homme, dont tous les âges
de la civilisation reproduisent, sous des formes variées, l'ineffaçable
caractère, et que la nouvelle philosophie politique saura définitivement
préserver de toute grave tentative anarchique, en lui ôtant à jamais ce
vain caractère religieux qui ne peut plus servir aujourd'hui qu'à la
compromettre, pour la rattacher immédiatement à la base inébranlable
fournie par la connaissance réelle de l'organisme individuel et de
l'organisme social. Déjà la saine philosophie biologique, surtout
d'après l'importante théorie de Gall, commence à pouvoir faire
scientifiquement justice de ces chimériques déclamations
révolutionnaires sur la prétendue égalité des deux sexes, en démontrant
directement, soit par l'examen anatomique, soit par l'observation
physiologique, les différences radicales, à la fois physiques et
morales, qui, dans toutes les espèces animales, et surtout dans la race
humaine, séparent profondément l'un de l'autre, malgré la commune
prépondérance nécessaire du type spécifique. Rapprochant, autant que
possible, l'analyse des sexes de celle des âges, la biologie positive
tend finalement à représenter le sexe féminin, principalement chez notre
espèce, comme nécessairement constitué, comparativement à l'autre, en
une sorte d'état d'enfance continue, qui l'éloigne davantage, sous les
plus importans rapports, du type idéal de la race. Complétant, à sa
manière, cette indispensable appréciation scientifique, la sociologie
montrera d'abord l'incompatibilité radicale de toute existence sociale
avec cette chimérique égalité des sexes, en caractérisant les fonctions
spéciales et permanentes que chacun d'eux doit exclusivement remplir
dans l'économie naturelle de la famille humaine, qui les fait
spontanément concourir au but commun par des voies profondément
distinctes, sans que leur subordination nécessaire puisse aucunement
nuire à leur bonheur réel, éminemment attaché, pour l'un comme pour
l'autre, à un sage développement de sa propre nature.
Les principales considérations indiquées, dans la première partie de ce
chapitre, sur l'examen sociologique de notre constitution individuelle,
permettraient déjà d'ébaucher utilement une telle opération
philosophique; car, les deux parties essentielles de cet examen peuvent
directement établir, en principe, l'une l'infériorité fondamentale, et
l'autre la supériorité secondaire, de l'organisme féminin, envisagé sous
le point de vue social. Ayant d'abord égard à la relation générale entre
les facultés intellectuelles et les facultés affectives, nous avons, en
effet, reconnu que la prépondérance nécessaire de celles-ci, dans
l'ensemble de notre nature, est cependant moins prononcée chez l'homme
qu'en aucun autre animal; et qu'un certain degré spontané d'activité
spéculative constitue le principal attribut cérébral de l'humanité,
ainsi que la première source du caractère profondément tranché de notre
organisme social. Or, sous ce rapport, on ne peut sérieusement contester
aujourd'hui l'évidente infériorité relative de la femme, bien autrement
impropre que l'homme à l'indispensable continuité aussi bien qu'à la
haute intensité du travail mental, soit en vertu de la moindre force
intrinsèque de son intelligence, soit à raison de sa plus vive
susceptibilité morale et physique, si antipathique à toute abstraction
et à toute contention vraiment scientifiques. L'expérience la plus
décisive a toujours éminemment confirmé, à parité de rang en chaque
sexe, même dans les beaux-arts, et sous le concours des plus favorables
circonstances, cette irrécusable subalternité organique du génie
féminin, malgré les aimables caractères qui distinguent, d'ordinaire,
ses spirituelles et gracieuses compositions. Quant aux fonctions
quelconques de gouvernement, fussent-elles réduites à l'état le plus
élémentaire, et purement relatives à la conduite générale de la simple
famille, l'inaptitude radicale du sexe féminin y est encore plus
prononcée, la nature du travail y exigeant surtout une infatigable
attention à un ensemble de relations plus compliqué, dont aucune partie
ne doit être négligée, et en même temps une plus impartiale indépendance
de l'esprit envers les passions, en un mot, plus de raison. Ainsi, sous
ce premier aspect, l'invariable économie effective de la famille humaine
ne saurait jamais être réellement intervertie, à moins de supposer une
chimérique transformation de notre organisme cérébral. Les seuls
résultats possibles d'une lutte insensée contre les lois naturelles,
qui, de la part des femmes, fournirait de nouveaux témoignages
involontaires de leur propre infériorité, ne saurait être que de leur
interdire, en troublant gravement la famille et la société, le seul
genre de bonheur compatible pour elles avec l'ensemble de ces lois.
En second lieu, nous avons pareillement reconnu ci-dessus que, dans le
système réel de notre vie affective, les instincts personnels dominent
nécessairement les instincts sympathiques ou sociaux, dont l'influence
ne peut et ne doit que modifier la direction essentiellement imprimée
par la prépondérance des premiers, sans pouvoir ni devoir jamais devenir
les moteurs habituels de l'existence effective. C'est par l'examen
comparatif de cette grande relation naturelle, si importante quoique
secondaire envers la précédente, que l'on peut surtout apprécier
directement l'heureuse destination sociale éminemment réservée au sexe
féminin. Il est incontestable, en effet, quoique ce sexe participe
inévitablement, à cet égard comme à l'autre, au type commun de
l'humanité, que les femmes sont, en général, aussi supérieures aux
hommes par un plus grand essor spontané de la sympathie et de la
sociabilité, qu'elles leur sont inférieures quant à l'intelligence et à
la raison. Ainsi, leur fonction propre et essentielle, dans l'économie
fondamentale de la famille et par suite de la société, doit être
spontanément de modifier sans cesse, par une plus énergique et plus
touchante excitation immédiate de l'instinct social, la direction
générale toujours primitivement émanée, de toute nécessité, de la raison
trop froide ou trop grossière qui caractérise habituellement le sexe
prépondérant. On voit que pour cette appréciation sommaire des attributs
sociaux de chaque sexe, j'ai écarté à dessein la considération vulgaire
des différences purement matérielles sur lesquelles on fait
irrationnellement reposer une telle subordination fondamentale, qui,
d'après les indications précédentes, doit être, au contraire,
essentiellement rattachée aux plus nobles propriétés de notre nature
cérébrale. Des deux attributs généraux qui séparent l'humanité de
l'animalité, le plus essentiel et le plus prononcé démontre
irrécusablement, sous le point de vue social, la prépondérance
nécessaire et invariable du sexe mâle, tandis que l'autre caractérise
directement l'indispensable fonction modératrice à jamais dévolue à la
femme, même indépendamment des soins maternels, qui constituent
évidemment sa plus importante et sa plus douce destination spéciale,
mais sur lesquels on insiste, d'ordinaire, d'une manière trop exclusive,
qui ne fait point assez dignement comprendre la vocation sociale directe
et personnelle du sexe féminin.
Considérons maintenant, sous un semblable point de vue scientifique,
l'autre élément fondamental de la famille humaine, c'est-à-dire la
co-relation spontanée entre les enfans et les parens, qui, généralisée
ensuite dans l'ensemble de la société, y produit toujours, à un degré
quelconque, la subordination naturelle des âges. Ici, les aberrations,
d'ailleurs très graves, issues de notre anarchie intellectuelle, sont
d'un tout autre genre que dans le cas précédent. La discipline naturelle
est, sous ce second aspect élémentaire, trop irrécusable et trop
irrésistible pour que jamais elle puisse être sérieusement contestée,
malgré les atteintes indirectes et secondaires que l'esprit de famille a
dû aussi recevoir de nos jours à cet égard, par une suite inévitable du
mouvement général de décomposition sociale, et pareillement surtout en
vertu de l'irrévocable impuissance politique où est nécessairement
parvenue la philosophie théologique, sur laquelle reposait, d'une
manière si déplorablement exclusive, tout le système des notions
domestiques, comme celui des notions sociales. Quelle que soit
l'importance réelle de ces diverses altérations, nos ardens champions
des droits politiques de la femme ne se sont pas encore avisés de
construire une doctrine analogue en faveur de l'enfance, qui est loin
d'ailleurs d'inspirer la même sollicitude, faute de pouvoir aussi
vivement stimuler le zèle spontané de ses défenseurs spéciaux. C'est ce
qui permettra d'examiner ici plus sommairement ce second élément
essentiel de la théorie sociologique de la famille, sans nuire
aucunement à son indispensable appréciation philosophique. Malgré
l'entraînement de l'analogie et l'absence actuelle de toute vraie
discipline spirituelle, on ne doit guère craindre aujourd'hui que, de la
chimérique égalité des sexes, l'esprit d'aberration métaphysique puisse
réellement passer à aucune conception dogmatique de l'égalité sociale
des âges, après laquelle il ne lui resterait plus qu'à proclamer aussi,
par un dernier progrès, l'égalité universelle des races animales.
Quoique notre anarchie intellectuelle puisse fournir, pour ainsi dire, à
toutes les thèses quelconques, des argumens et des sophistes déjà
disponibles, la raison publique, quelque imparfait qu'en soit encore le
développement, impose nécessairement un certain terme à l'essor des
divagations individuelles, quand elles viennent directement choquer un
instinct vraiment fondamental.
Aucune économie naturelle ne peut mériter, sans doute, plus d'admiration
que cette heureuse subordination spontanée qui, après avoir ainsi
constitué la famille humaine, devient ensuite le type nécessaire de
toute sage coordination sociale. Tous les âges de la civilisation ont
rendu, sous des formes diverses, un hommage décisif à l'excellence de ce
type fondamental, que l'homme a même pris involontairement pour modèle
lorsqu'il a voulu rêver, dans la conception du gouvernement
providentiel, la plus parfaite direction possible de l'ensemble des
événemens. En quel autre cas social, pourrait-on trouver, au même degré,
de la part de l'inférieur, la plus respectueuse obéissance spontanément
imposée, sans le moindre avilissement, d'abord par la nécessité et
ensuite par la reconnaissance; et, chez le supérieur, l'autorité la plus
absolue unie au plus entier dévouement, trop naturel et trop doux pour
mériter proprement le nom de devoir? Il est certainement impossible que,
dans des relations plus étendues et moins intimes, l'indispensable
discipline de la société puisse jamais pleinement réaliser ces
admirables caractères de la discipline domestique: la soumission ne
saurait y être aussi complète ni aussi spontanée, la protection aussi
touchante ni aussi dévouée. Mais la vie de famille n'en demeurera pas
moins, à cet égard, l'école éternelle de la vie sociale, soit pour
l'obéissance, soit pour le commandement, qui doivent nécessairement, en
tout autre cas, se rapprocher, autant que possible, de ce modèle
élémentaire. L'avenir ne pourra, sous ce rapport, que se conformer,
comme le passé, à cette invariable obligation naturelle, avec les
modifications spontanées que le cours graduel de l'évolution sociale
devra déterminer en cette partie de la constitution domestique, aussi
bien qu'envers la précédente; modifications dont il serait d'ailleurs
prématuré, en l'un et l'autre cas, d'entreprendre aujourd'hui
l'appréciation spéciale. Néanmoins, à toutes les époques de
décomposition, de pernicieux sophistes ont directement tenté de détruire
radicalement cette admirable économie naturelle, en arguant, suivant
l'usage, de quelques inconvéniens partiels ou secondaires contre
l'ensemble de l'organisation. Leur prétendue rectification s'est
toujours réduite à intervertir entièrement la comparaison fondamentale,
et, au lieu de proposer la famille pour modèle à la société, ils ont cru
témoigner un grand génie politique en s'efforçant, au contraire, de
constituer la famille à l'image de la société, et d'une société alors
fort mal ordonnée, en vertu même de l'état exceptionnel qui permettait
l'essor de telles rêveries. Notre profonde anarchie intellectuelle offre
de trop dangereuses ressources à l'inévitable renouvellement de ces
aberrations surannées pour que la nouvelle philosophie politique doive
dédaigner, en temps opportun, de les soumettre directement à une
discussion spéciale, indépendamment de sa principale tendance spontanée
à faire prévaloir un tout autre esprit social, tendance qui peut seule
nous occuper ici. Ces folles utopies aboutiraient doublement à la ruine
radicale de toute vraie discipline domestique, soit en ôtant aux parens
la direction réelle et presque la simple connaissance de leurs enfans,
par une monstrueuse exagération de l'indispensable influence de la
société sur l'éducation de la jeunesse, soit en privant les fils de la
transmission héréditaire des ressources paternelles, essentiellement
accumulées à leur intention: détruisant ainsi tour à tour, d'une manière
spéciale, l'obéissance et le commandement. Quoique tout examen formel de
telles extravagances fût nécessairement déplacé dans ce Traité, je
devais cependant y signaler, à leur occasion propre, l'aptitude générale
de la politique positive à consolider spontanément toutes les notions
fondamentales de l'ordre social, qu'elle seule peut aujourd'hui
protéger, avec une véritable efficacité, contre les divagations
métaphysiques dont l'inévitable décadence de la philosophie théologique
a dû permettre le développement de plus en plus étendu. Avant même
aucune discussion directe, cette heureuse propriété résultera
nécessairement, surtout dans le cas actuel, de l'esprit général qui
caractérise la nouvelle philosophie politique, d'après les explications
de la quarante-huitième leçon, où nous avons reconnu sa tendance
constante à subordonner toujours la conception de l'ordre artificiel à
l'observation de l'ordre naturel, dont l'admirable économie est ici très
évidente. L'étude directe de la sociologie dynamique fournira d'ailleurs
de nombreuses et importantes occasions de reconnaître, d'après une
judicieuse analyse historique, que, dans le développement réel de
l'évolution sociale, les modifications spontanées finalement produites
par le cours graduel des événemens sont ordinairement très supérieures à
ce que les plus éminens réformateurs auraient osé concevoir d'avance: ce
qui devra faire sentir combien il importe de ne pas trop anticiper sur
la succession nécessaire des diverses parties de la réorganisation, en
voulant à la fois tout renouveler, jusque dans les moindres détails,
suivant la routine métaphysique des constitutions actuelles.
Pour compléter la sommaire appréciation sociologique de la subordination
domestique, il importe d'y remarquer aussi sa haute propriété, non moins
caractéristique, d'établir spontanément la première notion élémentaire
de la perpétuité sociale, en rattachant, de la manière la plus directe
et la plus irrésistible, l'avenir au passé. Généralisés autant que
possible, cette idée et ce sentiment, après avoir passé des pères aux
ancêtres, se transforment finalement en ce respect universel pour nos
prédécesseurs, qui doit être, à tous égards, regardé comme indispensable
à toute économie sociale. Sous des formes quelconques, il n'y a point
d'état social qui n'en doive constamment offrir d'importans témoignages.
La moindre prépondérance des traditions à mesure que l'esprit humain se
développe, sa préférence croissante de la transmission écrite à la
transmission orale, doivent, sans doute, modifier beaucoup, chez les
peuples modernes, sinon l'intensité, du moins l'expression d'une telle
disposition nécessaire. Mais, à quelque degré que puisse jamais parvenir
la progression sociale, il sera toujours d'une importance capitale que
l'homme ne se croie pas né d'hier, et que l'ensemble de ses institutions
et de ses moeurs tende constamment à lier, par un système convenable de
signes intellectuels et matériels, ses souvenirs du passé total à ses
espérances d'un avenir quelconque. Le caractère éminemment
révolutionnaire de notre temps devait, de toute nécessité, introduire, à
cet égard, plus directement qu'à tout autre, un profond ébranlement
provisoire, sans lequel l'imagination humaine aurait été trop entravée
dans son élan vers l'indispensable rénovation du système social. Mais il
n'est point douteux que l'extension indéfinie et la consécration absolue
de ce dédain passager du passé politique ne tendent gravement
aujourd'hui à altérer directement l'instinct fondamental de la
sociabilité humaine. Il serait évidemment inutile d'insister ici pour
faire ressortir, à ce sujet, l'aptitude spontanée de la nouvelle
philosophie politique à rétablir convenablement les conditions normales
de toute véritable harmonie sociale. Une philosophie qui prend
nécessairement l'histoire pour principale base scientifique, qui
représente, à tous égards, les hommes de tous les temps, aussi bien que
de tous les lieux, comme d'indispensables coopérateurs à une même
évolution fondamentale, intellectuelle ou matérielle, morale ou
politique, et qui, en un cas quelconque, s'efforce toujours de rattacher
le progrès actuel à l'ensemble des antécédens réels, doit être
certainement jugée bien plus propre aujourd'hui qu'aucune autre à
régulariser l'idée et le sentiment de la continuité sociale, sans
encourir le danger de cette servile et irrationnelle admiration du
passé, qui devait jadis, sous l'empire de la philosophie théologique,
tant entraver le développement humain. On voit aisément, par exemple,
que l'étude des sciences positives est, en ce moment, la seule partie du
système intellectuel où cette respectueuse coordination du présent au
passé, ait pu spontanément résister avec efficacité à l'entraînement
universel de la métaphysique révolutionnaire, qui, en tout autre genre,
ferait presque envisager la raison et la justice comme des créations
contemporaines.
Dans un Traité spécial de philosophie politique, il conviendrait, sans
doute, afin d'opérer une plus exacte appréciation de l'influence sociale
élémentaire propre à l'esprit de famille, de considérer aussi, d'une
manière distincte, les relations fraternelles, qui lui sont
accessoirement inhérentes. Mais, quelque douceur, ou trop souvent
quelque amertume, que ces liaisons naturelles puissent répandre sur la
vie privée, elles ont habituellement trop peu d'importance politique
pour qu'il convienne ici de nous y arrêter spécialement. Quand elles
acquièrent, à cet égard, une haute portée, elles se rattachent
nécessairement à une notable inégalité d'âge, et alors elles rentrent
essentiellement, quoiqu'à un moindre degré, dans le genre de
subordination domestique qui vient d'être considéré. Toutes les fois, en
effet, que la coordination fraternelle est assez fortement établie pour
exercer une véritable influence politique, c'est évidemment parce que
les aînés, prenant une sorte d'ascendant paternel, artificiel ou
spontané, maintiennent l'unité domestique contre les divergences
individuelles, alors trop peu contenues par de moindres sentimens
naturels. Sous ce rapport, comme sous les précédens, mais à un degré
fort inférieur, on ne saurait douter que l'état désordonné de la société
actuelle ne laisse une lacune réelle dans la constitution générale de la
famille humaine, et que par conséquent, l'absolue égalité fraternelle ne
doive être, au fond, aussi transitoire que les autres, et pareillement
destinée à se dissiper ultérieurement sous une nouvelle organisation
spontanée de la hiérarchie domestique, conformément au nouveau caractère
que le cours fondamental de l'évolution humaine devra imprimer à toutes
les parties quelconques du système social pour régulariser entre elles
une exacte homogénéité et une solidarité complète. Quoique ces
modifications secondaires doivent évidemment être encore plus
impérieusement ajournées que les dispositions principales, dont nous
avions déjà reconnu que l'examen actuel serait essentiellement
prématuré, il n'était peut-être point inutile ici, pour mieux
caractériser, à cet égard, l'esprit nécessaire de la nouvelle
philosophie politique, d'y faire distinctement pressentir que si, à ce
titre, ainsi qu'à tout autre, l'inévitable réorganisation des sociétés
modernes a dû commencer par une indispensable décomposition préliminaire
de l'ancienne discipline, elle ne saurait être finalement condamnée à se
composer réellement de simples lacunes. Si une telle considération
paraît d'abord exclusivement pratique, et par suite peu convenable au
travail purement théorique qui doit nous occuper maintenant, il faut
surtout remarquer, indépendamment de la trop grande confusion actuelle
de ces deux points de vue, que la véritable science sociale, soit pour
la juste appréciation du passé, soit pour la saine conception de
l'avenir, ne saurait échapper à l'obligation philosophique d'attacher
une indispensable importance à des élémens qui, en tout temps, ont
toujours fait une partie plus ou moins essentielle de la hiérarchie
domestique. Ne voulant construire aucune utopie, et nous proposant
seulement d'observer l'économie fondamentale des sociétés réelles, nous
devons signaler à l'analyse scientifique toutes les dispositions
quelconques dont l'invariable permanence doit nous faire suffisamment
présumer la gravité véritable.
L'ensemble des indications présentées dans cette seconde partie du
chapitre actuel, caractérise assez désormais, pour le principal objet de
ce volume, la haute portée sociale directement propre aux divers
aspects essentiels de l'ordre spontané de la famille humaine, ainsi
appréciée, non-seulement comme l'élément effectif de la société, mais
comme lui offrant aussi, à tous égards, le premier type naturel de sa
constitution radicale. Il nous reste maintenant, afin d'avoir ici,
autant que le comporte l'esprit de notre travail, sommairement ébauché
la théorie élémentaire de la statique sociale, à considérer, en
troisième et dernier lieu, sous un point de vue analogue, l'analyse
directe de la société générale, envisagée comme formée de familles et
non d'individus, et toujours examinée en ce que sa structure
fondamentale offre de nécessairement commun à tous les temps et à tous
les lieux, ainsi que nous venons de le faire successivement en ce qui
concerne l'individu et ensuite la famille.
Bien loin que la simplicité constitue la mesure principale de la
perfection réelle, le système entier des études biologiques concourt à
montrer, au contraire, que la perfection croissante de l'organisme
animal consiste surtout dans la spécialité de plus en plus prononcée des
diverses fonctions accomplies par les organes de plus en plus distincts,
et néanmoins toujours exactement solidaires, dont il devient
graduellement composé en se rapprochant davantage de l'organisme
humain, combinant ainsi de plus en plus l'unité du but avec la
diversité des moyens. Or, tel est éminemment le caractère propre de
notre organisme social, et la principale cause de sa supériorité
nécessaire sur tout organisme individuel. Nous ne pouvons, sans doute,
admirer convenablement un phénomène continuellement accompli sous nos
yeux, et auquel nous participons nous-mêmes nécessairement. Mais, en
s'isolant, autant que possible, par la pensée, du système habituel de
l'économie sociale, peut-on réellement concevoir, dans l'ensemble des
phénomènes naturels, un plus merveilleux spectacle que cette convergence
régulière et continue d'une immensité d'individus, doués chacun d'une
existence pleinement distincte et, à un certain degré, indépendante, et
néanmoins tous disposés sans cesse, malgré les différences plus ou moins
discordantes de leurs talens et surtout de leurs caractères, à concourir
spontanément, par une multitude de moyens divers, à un même
développement général, sans s'être d'ordinaire, nullement concertés, et
le plus souvent à l'insu de la plupart d'entre eux, qui ne croient obéir
qu'à leurs impulsions personnelles? Telle est, du moins, l'idéalité
scientifique du phénomène, en le dégageant abstraitement des chocs et
des incohérences journellement inséparables d'un organisme aussi
profondément compliqué, et qui, dans les temps même de plus grande
perturbation maladive, n'empêchent point l'accomplissement essentiel et
permanent des fonctions principales. Cette invariable conciliation de la
séparation des travaux avec la coopération des efforts, d'autant plus
prononcée et plus admirable que la société se complique et s'étend
davantage, constitue, en effet, le caractère fondamental des opérations
humaines, quand on s'élève du simple point de vue domestique au vrai
point de vue social. Les sociétés plus ou moins complexes qu'on peut
observer chez beaucoup d'animaux supérieurs, présentent déjà, sans
doute, en certain cas, et surtout, comme chez l'homme sauvage, pour la
chasse ou pour la guerre, une première ébauche rudimentaire d'une
coordination plus ou moins volontaire, mais à un degré trop partiel,
trop circonscrit, et d'ailleurs trop temporaire, pour être
convenablement assimilées à l'état même le plus imparfait de
l'association propre à notre espèce. Notre simple vie domestique, qui, à
tous égards, contient nécessairement le germe essentiel de la vie
sociale proprement dite, a dû toujours manifester bien davantage le
développement spontané d'une certaine spécialisation individuelle des
diverses fonctions communes, sans laquelle la famille humaine ne
pourrait suffisamment remplir sa destination caractéristique. On doit
néanmoins reconnaître que la séparation des travaux n'y saurait jamais
être directement très prononcée, soit à raison du trop petit nombre des
individus, soit surtout, par un motif plus profond et moins connu, parce
qu'une telle division tendrait bientôt à devenir antipathique à l'esprit
fondamental de la famille. Car, d'un côté, l'éducation domestique,
essentiellement fondée sur l'imitation, doit naturellement disposer les
enfans à poursuivre les opérations paternelles, au lieu d'entreprendre
de nouvelles fonctions; et, en même temps, il n'est pas douteux que
toute séparation très marquée dans les occupations habituelles des
différens membres n'y doive nécessairement altérer l'unité domestique,
objet capital de cette association élémentaire. Plus on méditera sur ce
grand sujet, mieux on sentira que la spécialisation des travaux, qui
constitue le principe élémentaire de la société générale, ne saurait
être, au fond, celui de la simple famille, quoique devant s'y trouver à
un certain degré. Malgré l'imperfection du langage, qui porte souvent à
confondre l'idée de famille dans celle de société, il est incontestable
que l'ensemble des relations domestiques ne correspond point à une
association proprement dite, mais qu'il compose une véritable _union_,
en attribuant à ce terme toute son énergie intrinsèque. A raison de sa
profonde intimité, la liaison domestique est donc d'une tout autre
nature que la liaison sociale. Son vrai caractère est essentiellement
moral, et très accessoirement intellectuel; ou, en termes anatomiques,
elle correspond bien davantage à la région moyenne du cerveau humain
qu'à la région antérieure. Fondée principalement sur l'attachement et la
reconnaissance, l'union domestique est surtout destinée à satisfaire
directement, par sa seule existence, l'ensemble de nos instincts
sympathiques, indépendamment de toute pensée de coopération active et
continue à un but quelconque, si ce n'est à celui même de sa propre
institution. Quoiqu'une coordination habituelle entre des travaux
distincts s'y doive spontanément établir à un certain degré, son
influence y est tellement secondaire que lorsque, malheureusement, elle
demeure le seul principe de liaison, l'union domestique tend
nécessairement à dégénérer en une simple association, et même le plus
souvent elle ne tarde point à se dissoudre essentiellement. Dans les
combinaisons sociales proprement dites, l'économie élémentaire présente
inévitablement un caractère inverse: le sentiment, de coopération,
jusqu'alors accessoire, devient, à son tour, prépondérant, et l'instinct
sympathique, malgré son indispensable persistance, ne peut plus former
le lien principal. Sans doute, l'homme est, en général, assez
heureusement organisé pour aimer ses coopérateurs, quelque nombreux et
quelque lointains qu'ils puissent être, ou même quelque indirecte que
soit leur participation effective. Mais un tel sentiment, dû à une
précieuse réaction de l'intelligence sur la sociabilité, ne saurait
certainement, par sa nature, avoir jamais assez d'énergie pour diriger
la vie sociale. Quand même un convenable exercice aurait pu développer
suffisamment l'ensemble de nos instincts sociaux, la médiocrité
intellectuelle de la plupart des hommes ne leur permet point de se
former, à beaucoup près, une idée assez nette de relations trop
étendues, trop détournées, et trop étrangères à leurs propres
occupations, pour qu'il en puisse résulter une vraie stimulation
sympathique, susceptible de quelque efficacité durable. C'est donc
exclusivement dans la vie domestique que l'homme doit chercher
habituellement le plein et libre essor de ses affections sociales; et
c'est peut-être à ce titre spécial qu'elle constitue le mieux une
indispensable préparation à la vie sociale proprement dite: car, la
concentration est aussi nécessaire aux sentimens que la généralisation
aux pensées. Les hommes même les plus éminens, qui parviennent à
tourner, avec une énergie réelle, le cours naturel de leurs instincts
sympathiques vers l'ensemble de l'espèce ou de la société, y sont
presque toujours poussés par les désappointemens moraux d'une vie
domestique dont la destination a été manquée faute d'un suffisant
accomplissement des conditions convenables: et quelque douce que leur
soit alors une aussi imparfaite compensation, cet amour abstrait de
l'espèce ne saurait nullement comporter cette plénitude de satisfaction
de nos dispositions affectueuses que peut seul procurer un attachement
très limité et surtout individuel. Quoi qu'il en soit, de tels cas sont
d'ailleurs trop évidemment exceptionnels pour devoir influer sur aucune
étude fondamentale de l'économie sociale. Ainsi, malgré l'indispensable
participation directe, soit primitive, soit continue, de l'instinct
sympathique à tous les cas possibles d'association humaine, il doit
rester incontestable que, lorsqu'on passe de la considération d'une
famille unique à la coordination générale des diverses familles, le
principe de la coopération finit nécessairement par prévaloir. La
philosophie métaphysique du siècle dernier, surtout dans l'école
française, a sans doute commis une erreur capitale en attribuant à ce
principe la création même de l'état social, puisqu'il est, au contraire,
évident que la coopération, bien loin d'avoir pu produire la société, en
suppose nécessairement le préalable établissement spontané. Toutefois,
la gravité d'une telle aberration me paraît éminemment tenir à une
confusion radicale entre la vie domestique et la vie sociale, trop
ordinaire aux spéculations métaphysiques. Car, en séparant
convenablement deux modes d'association aussi différens, cette
assertion, soigneusement restreinte à la combinaison la plus compliquée,
paraîtrait certainement peu choquante, malgré qu'elle y constituât
encore une irrationnelle exagération. Quoique la participation distincte
et simultanée à une opération commune n'ait aucunement pu déterminer le
rapprochement primitif des familles humaines, elle seule a pu cependant
imprimer à leur association spontanée un caractère prononcé et une
consistance durable. L'étude attentive des moindres degrés de la vie
sauvage nous montre clairement cette situation primordiale où les
diverses familles, quelquefois fortement liées pour un but temporaire,
retournent, presque comme les animaux, à leur indépendance isolée,
aussitôt que l'expédition, ordinairement de guerre ou de chasse, est
suffisamment accomplie, quoique déjà quelques opinions communes,
formulées dans un certain langage uniforme, tendent à les réunir, d'une
manière permanente, en tribus plus ou moins nombreuses. C'est donc sur
le principe de la coopération, spontanée ou concertée, d'ailleurs
toujours conçu dans son entière extension philosophique, que devra
surtout reposer désormais notre analyse scientifique pour cette ébauche
préliminaire de la dernière partie de la statique sociale, où nous
considérons directement la coordination fondamentale des familles, dont
le vrai caractère propre dépend essentiellement d'un tel principe,
quoique son établissement et son maintien n'aient pu avoir lieu sans la
participation préalable et permanente de l'instinct sympathique,
destiné, en outre, à répandre sur tous les actes de la vie sociale un
indispensable charme moral.
Un traité spécial de philosophie politique pourrait seul permettre de
développer convenablement l'étendue et la portée de ce grand principe,
auquel la société humaine doit nécessairement les plus importans
attributs qui la distinguent des autres agglomérations de familles
animales. Le judicieux Fergusson en avait dignement pressenti la valeur
scientifique, en y rattachant sa classification, d'ailleurs si
imparfaite, des animaux en sociables et politiques, ceux-ci étant
essentiellement caractérisés par la tendance à concerter les divers
efforts individuels pour accomplir une opération commune. Par leur
théorie de la division du travail, les économistes ont utilement
concouru à vulgariser une telle notion, mais en paraissant la
restreindre irrationnellement à des cas beaucoup trop subalternes, de
manière à en suggérer une idée extrêmement étroite, si l'on excepte
toutefois l'illustre Adam Smith et de nos jours Tracy, qui l'ont bien
plus philosophiquement appréciée, l'un en vertu de sa haute supériorité,
et l'autre d'après son habitude plus intime des généralités, quoique
métaphysiques. Un principe aussi évident, dont la réalisation, de plus
en plus complète, a toujours constitué une indispensable condition de
tout développement humain, devait sembler d'abord à l'abri de toute
grave atteinte, à quelque degré que notre anarchie intellectuelle pût
autoriser les divagations individuelles, d'autant plus que la nature du
sujet semblait alors plus heureusement préservée du contact des passions
humaines. Mais, après avoir vu la philosophie métaphysique nier
systématiquement, à la stupide satisfaction de tous les beaux esprits
contemporains, l'utilité fondamentale de la société elle-même, ce qui,
sans doute, doit implicitement comprendre toutes les aberrations
possibles, pourrait-on s'étonner réellement de la production d'aucun
sophisme partiel, quelque important qu'en soit l'objet, et quelque
absurde qu'en soit la pensée? Aussi, de nos jours, une sorte de
métaphysique spéciale a-t-elle été dogmatiquement formulée pour attaquer
directement l'antique maxime sociale de la répartition nécessaire des
travaux humains, et de la spécialisation correspondante des occupations
individuelles. La sage circonscription de nos opérations, et l'opiniâtre
persévérance de nos efforts, n'ont plus été regardés comme
d'indispensables conditions de nos succès quelconques: poursuivre à la
fois beaucoup d'occupations différentes, et passer à dessein de l'une à
l'autre avec toute la rapidité possible, tel est le nouveau plan de
travail universel qu'on a osé aujourd'hui recommander systématiquement à
l'humanité civilisée, comme essentiellement _attrayant_[36]. Il n'y a
peut-être point d'exemple plus propre à vérifier, d'une manière
pleinement irrécusable, combien l'absence totale de discipline
intellectuelle, en ce qui concerne les spéculations les plus difficiles,
empêche nécessairement aujourd'hui d'assigner aucun terme réel au cours
spontané des aberrations philosophiques, dont l'essor antérieur n'avait
jamais pu être aussi libre, parce que l'anarchie mentale n'avait jamais
été aussi complète. Une telle notion ayant été ainsi attaquée, quelle
maxime sociale pourrait vraiment être respectée?
[Footnote 36: Quoiqu'il ne soit nullement convenable de
s'arrêter ici à la moindre analyse spéciale de tels
sophismes, il ne faut pas cependant oublier, même en ce cas,
que l'esprit général de la saine philosophie politique doit
toujours faire accorder quelque attention à tout ce qui a pu
obtenir effectivement un certain crédit social. Car, la
judicieuse appréciation de toute semblable influence peut
ordinairement devenir l'indice plus ou moins direct d'un vrai
besoin intellectuel, dont l'illusoire satisfaction avait
permis à ces diverses aberrations de susciter momentanément
une sorte d'école nouvelle. La société ne saurait se tromper
complétement sur ses besoins réels, quoiqu'elle soit souvent
égarée sur les moyens convenables d'y satisfaire. Aussi le
lecteur aura-t-il lieu ci-après de remarquer spontanément
que, au milieu des folles conceptions dont il s'agit ici,
réside un certain pressentiment confus des vrais inconvéniens
généraux inhérens au principe de la répartition des travaux
humains, malgré que ces inconvéniens y aient été d'ailleurs
ridiculement exagérés, et surtout irrationnellement séparés
d'avantages infiniment supérieurs, suivant la nature
ordinaire des doctrines métaphysiques.]
Sans nous arrêter davantage à ces divagations caractéristiques,
procédons directement à la sommaire analyse scientifique de ce principe
fondamental de la coopération continue de toutes les familles humaines
d'après leur application spontanée à des travaux spéciaux et séparés.
Pour apprécier convenablement cette coopération et cette distribution
nécessaires, comme constituant la condition la plus essentielle de notre
vie sociale, abstraction faite de la vie domestique, il faut la
concevoir dans toute son étendue rationnelle, c'est-à-dire l'appliquer à
l'ensemble de toutes nos diverses opérations quelconques, au lieu de la
borner, comme il est trop ordinaire, à de simples usages matériels.
Alors, elle conduit immédiatement à regarder non-seulement les individus
et les classes, mais aussi, à beaucoup d'égards, les différens peuples,
comme participant à la fois, suivant un mode propre et un degré spécial
exactement déterminés, à une oeuvre immense et commune, dont
l'inévitable développement graduel lie d'ailleurs aussi les coopérateurs
actuels à la série de leurs prédécesseurs quelconques et même à la suite
de leur divers successeurs. C'est donc la répartition continue des
différens travaux humains qui constitue principalement la solidarité
sociale, et qui devient la cause élémentaire de l'étendue et de la
complication croissante de l'organisme social, ainsi susceptible d'être
conçu comme embrassant l'ensemble de notre espèce. Quoique l'homme ne
puisse guère subsister dans un état d'isolement volontaire, cependant la
famille, véritable unité sociale, peut, sans aucun doute, vivre
séparément, parce qu'elle peut réaliser en son sein l'ébauche de
division du travail indispensable à une satisfaction grossière de ses
premiers besoins, ainsi que la vie sauvage nous en offre de nombreux
exemples, quoique toujours plus ou moins exceptionnels. Mais, avec un
tel mode d'existence, il n'y a point encore de vraie société, et le
rapprochement spontané des familles est sans cesse exposé à d'imminentes
ruptures temporaires, souvent provoquées par les moindres occasions.
C'est seulement quand la répartition régulière des travaux humains a pu
devenir convenablement étendue que l'état social a pu commencer à
acquérir spontanément une consistance et une stabilité supérieures à
l'essor quelconque des divergences particulières. En aucun temps, les
sophistes qui ont le plus amèrement déclamé contre la vie sociale
n'auraient certainement jamais pu être assez conséquens à leur propre
doctrine pour donner eux-mêmes l'exemple de cette existence solitaire
qu'ils avaient tant prônée, quoique personne, sans doute, ne se fût
opposé à leur retraite: une telle logique ne serait praticable que chez
les sauvages, s'ils pouvaient avoir de tels docteurs. L'habitude de
cette coopération partielle est, en effet, éminemment propre à
développer, par voie de réaction intellectuelle, l'instinct social, en
inspirant spontanément à chaque famille un juste sentiment continu de
son étroite dépendance envers toutes les autres, et, en même temps, de
sa propre importance personnelle, chacune pouvant alors se regarder
comme remplissant, à un certain degré, une véritable fonction publique,
plus ou moins indispensable à l'économie générale, mais inséparable du
système total. Ainsi envisagée, l'organisation sociale tend de plus en
plus à reposer sur une exacte appréciation des diversités individuelles,
en répartissant les travaux humains de manière à appliquer chacun à la
destination qu'il peut le mieux remplir, non-seulement d'après sa nature
propre, le plus souvent trop peu prononcée en aucun sens, mais aussi
d'après son éducation effective, sa position actuelle, en un mot suivant
l'ensemble de ses principaux caractères quelconques; en sorte que toutes
les organisations individuelles soient finalement utilisées pour le bien
commun, sans en excepter même les plus vicieuses ou les plus
imparfaites, sauf les seuls cas de monstruosité prononcée: tel est, du
moins, le type idéal qu'on doit dès lors concevoir comme une limite
fondamentale de l'ordre réel, qui s'en rapproche nécessairement de plus
en plus, sans pouvoir néanmoins y parvenir jamais, ainsi que nous
l'expliquera bientôt l'étude directe du développement graduel de
l'humanité. C'est surtout en ce sens que l'organisme social doit
ressembler toujours davantage à l'organisme domestique, dont la
principale propriété consiste en effet dans l'admirable spontanéité de
la double subordination qui le caractérise, comme nous l'avons reconnu
ci-dessus: quoique malheureusement la complication et l'étendue si
supérieures du premier ne puissent nullement permettre de le concevoir
jamais réglé d'après un ensemble de différences naturelles aussi
hautement irrécusables, tendant à prévenir essentiellement toute grave
incertitude sur la vraie destination propre à chacun des organes, et
toute discussion dangereuse sur leur hiérarchie respective; en sorte que
la discipline sociale doit être nécessairement beaucoup plus
artificielle, et, à ce titre, plus imparfaite, que la discipline
domestique, dont la nature a fait d'avance tous les frais essentiels.
Il serait, sans doute, inutile d'insister ici davantage sur l'indication
générale des attributs fondamentaux de cette coopération distributive et
spéciale, principe nécessaire de tous les travaux humains, et dont
l'esprit de notre temps, sauf quelques aberrations exceptionnelles, est
plutôt porté à s'exagérer la puissance, ou du moins à méconnaître les
limites et les conditions. Pour en compléter suffisamment
l'indispensable appréciation sociologique, nous devons surtout examiner
maintenant l'ensemble des nécessités qu'il impose, d'après les
inconvéniens essentiels qui lui sont propres, comme je l'avais déjà
ébauché, en 1826, dans le second article de mes _Considérations sur le
pouvoir spirituel_. C'est principalement sur un tel examen que me semble
devoir reposer immédiatement la théorie élémentaire de la statique
sociale proprement dite, puisqu'on y doit trouver le véritable germe
scientifique de la co-relation nécessaire entre l'idée de société et
l'idée de gouvernement.
Quelques économistes ont déjà signalé certains inconvéniens graves d'une
division exagérée du travail matériel, mais sous un aspect beaucoup trop
subalterne, et surtout sans remonter nullement jusqu'au principe
philosophique d'une telle appréciation. Dès le début de ce Traité (voyez
la première leçon), j'ai moi-même caractérisé, dans le cas bien plus
important de l'ensemble du travail scientifique, les fâcheuses
conséquences intellectuelles de l'esprit de spécialité exclusive qui
domine aujourd'hui, et dont les volumes précédens m'ont fourni plusieurs
occasions capitales de constater l'imminent danger philosophique. Il
s'agit ici, abstraction faite de toute vérification plus ou moins
étendue, d'apprécier directement le principe général d'une telle
influence, afin de saisir convenablement la vraie destination du
système spontané de moyens essentiels d'une indispensable préservation
continue.
Toute décomposition quelconque devant nécessairement tendre à déterminer
une dispersion correspondante, la répartition fondamentale des travaux
humains ne saurait éviter de susciter, à un degré proportionnel, des
divergences individuelles, à la fois intellectuelles et morales, dont
l'influence combinée doit exiger, dans la même mesure, une discipline
permanente, propre à prévenir ou à contenir sans cesse leur essor
discordant. Si, d'une part, en effet, la séparation des fonctions
sociales permet à l'esprit de détail un heureux développement,
impossible de toute autre manière, elle tend spontanément, d'une autre
part, à étouffer l'esprit d'ensemble, ou du moins à l'entraver
profondément. Pareillement, sous le point de vue moral, en même temps
que chacun est ainsi placé sous une étroite dépendance envers la masse,
il en est naturellement détourné par le propre essor de son activité
spéciale, qui le rappelle constamment à son intérêt privé, dont il
n'aperçoit que très vaguement la vraie relation avec l'intérêt public. À
l'un et à l'autre titre, les inconvéniens essentiels de la
spécialisation augmentent nécessairement comme ses avantages
caractéristiques, sans que ce soit d'ailleurs en même rapport, pendant
le cours spontané de l'évolution sociale. La spécialité croissante des
idées habituelles et des relations journalières doit inévitablement
tendre, dans un genre quelconque, à rétrécir de plus en plus
l'intelligence, quoiqu'en l'aiguisant sans cesse en un sens unique, et à
isoler toujours davantage l'intérêt particulier d'un intérêt commun
devenu de plus en plus vague et indirect; tandis que, d'ailleurs, les
affections sociales, graduellement concentrées entre les individus de
même profession, y deviennent de plus en plus étrangères à toutes les
autres classes, faute d'une suffisante analogie de moeurs et de pensées.
C'est ainsi que le même principe qui a seul permis le développement et
l'extension de la société générale, menace, sous un autre aspect, de la
décomposer en une multitude de corporations incohérentes, qui semblent
presque ne point appartenir à la même espèce: et c'est aussi par-là que
la première cause élémentaire de l'essor graduel de l'habileté humaine
paraît destinée à produire ces esprits très capables sous un rapport
unique et monstrueusement ineptes sous tous les autres aspects, trop
communs aujourd'hui chez les peuples les plus civilisés, où ils excitent
l'admiration universelle. Si l'on a souvent justement déploré, dans
l'ordre matériel, l'ouvrier exclusivement occupé, pendant sa vie
entière, à la fabrication des manches de couteaux ou des têtes
d'épingle, la saine philosophie ne doit peut-être pas, au fond, faire
moins regretter, dans l'ordre intellectuel, l'emploi exclusif et continu
d'un cerveau humain à la résolution de quelques équations ou au
classement de quelques insectes: l'effet moral, en l'un et l'autre cas,
est malheureusement fort analogue; c'est toujours de tendre
essentiellement à inspirer une désastreuse indifférence pour le cours
général des affaires humaines, pourvu qu'il y ait sans cesse des
équations à résoudre et des épingles à fabriquer. Quoique cette sorte
d'automatisme humain ne constitue heureusement que l'extrême influence
dispersive du principe de la spécialisation, sa réalisation, déjà trop
fréquente, et d'ailleurs de plus en plus imminente, doit faire attacher
à l'appréciation d'un tel cas une véritable importance scientifique,
comme éminemment propre à caractériser la tendance générale, et à
manifester plus vivement l'indispensable nécessité de sa répression
permanente.
D'après cette sommaire indication philosophique, que le lecteur pourra
développer aisément, la destination sociale du gouvernement me paraît
surtout consister à contenir suffisamment et à prévenir autant que
possible cette fatale disposition à la dispersion fondamentale des
idées, des sentimens et des intérêts, résultat inévitable du principe
même du développement humain, et qui, si elle pouvait suivre sans
obstacle son cours naturel, finirait inévitablement par arrêter la
progression sociale, sous tous les rapports importans. Cette conception
constitue, à mes yeux, la première base positive et rationnelle de la
théorie élémentaire et abstraite du gouvernement proprement dit,
envisagé dans sa plus noble et plus entière extension scientifique,
c'est-à-dire, comme caractérisé, en général, par l'universelle réaction
nécessaire, d'abord spontanée et ensuite régularisée, de l'ensemble sur
les parties. Il est clair, en effet, que le seul moyen réel d'empêcher
une telle dispersion consiste à ériger cette indispensable réaction en
une nouvelle fonction spéciale, susceptible d'intervenir convenablement
dans l'accomplissement habituel de toutes les diverses fonctions
particulières de l'économie sociale, pour y rappeler sans cesse la
pensée de l'ensemble et le sentiment de la solidarité commune, avec
d'autant plus d'énergie que l'essor plus étendu de l'activité
individuelle doit tendre à les effacer davantage. C'est ainsi que doit
être conçue, ce me semble, l'éminente participation du gouvernement au
développement fondamental de la vie sociale, indépendamment des
grossières attributions d'ordre matériel auxquelles on veut réduire
aujourd'hui sa destination générale. Quoique n'exécutant par lui-même
aucun progrès social déterminé, il contribue nécessairement dès lors à
tous ceux que la société peut faire sous un aspect quelconque, et qui,
sans son intervention universelle et continue, deviendraient bientôt
impossibles, d'après l'oblitération graduelle des facultés humaines à la
suite d'une spécialisation déréglée. La nature même d'une telle action
indique assez qu'elle ne doit pas être simplement matérielle, mais aussi
et surtout intellectuelle et morale, de manière à montrer déjà la double
nécessité distincte de ce qu'on nomme le gouvernement temporel et le
gouvernement spirituel, dont la rationnelle subordination se présentera
bientôt à nous comme la plus haute amélioration qui ait pu jusqu'ici
être réalisée dans le système général de l'organisation sociale, sous
l'heureuse influence, aujourd'hui trop méconnue, du catholicisme
prépondérant. Enfin, l'intensité de cette fonction régulatrice, bien
loin de devoir décroître à mesure que l'évolution humaine s'accomplit,
doit, au contraire, devenir de plus en plus indispensable, pourvu
qu'elle soit convenablement conçue et exercée, puisque son principe
essentiel est inséparable de celui même du développement. C'est donc la
prédominance habituelle de l'esprit d'ensemble qui constitue
nécessairement le caractère invariable du gouvernement, sous quelque
aspect qu'on l'envisage. Puisqu'on ne saurait, sans doute, à aucun
titre, faire d'exception, à cet égard, pour le gouvernement
intellectuel, ou simplement scientifique, on peut ici concevoir
directement l'anarchique irrationnalité de cette antipathie systématique
contre toute doctrine générale quelconque, qui distingue si
déplorablement la plupart des savans actuels, aveugles prôneurs d'une
spécialisation routinière, affranchie de toute discipline philosophique,
et dont l'essor trop exclusif finirait par arrêter tout progrès réel, en
consumant les forces de notre intelligence sur des minuties de plus en
plus misérables. L'esprit d'ensemble et l'esprit de détail sont
également indispensables à l'économie sociale; ils doivent
alternativement prédominer dans le cours spontané de l'évolution
humaine, suivant la nature des principaux progrès que sa marche
fondamentale réserve successivement à chaque époque: or, l'analyse
approfondie des plus grands besoins de la société actuelle nous indique
certes déjà, avec une irrécusable évidence, que si, pendant les trois
derniers siècles, l'esprit de détail a dû être prépondérant, soit pour
opérer la décomposition finale de l'ancienne organisation, soit surtout
pour faciliter l'indispensable développement des élémens d'un ordre
nouveau, c'est maintenant à l'esprit d'ensemble qu'il appartient
exclusivement de présider à la réorganisation sociale, comme je
l'établirai directement d'après l'exacte appréciation historique des
sociétés modernes. Quoi qu'il en soit, après avoir ainsi préalablement
signalé la destination élémentaire et constante du gouvernement,
envisagé dans toute son extension philosophique, il faut maintenant
expliquer, d'un autre côté, comment une telle action tend spontanément à
se produire, indépendamment de toute combinaison systématique, suivant
le cours naturel de l'économie sociale: ce qui complétera suffisamment
notre appréciation préliminaire de la statique sociale proprement dite,
autant que peuvent le comporter les limites nécessaires et le plan
général de ce Traité.
Puisque cette universelle tendance dispersive, inhérente à la
spécialisation fondamentale des travaux humains, a dû nécessairement,
d'après les explications précédentes, exister sans cesse et même se
développer de plus en plus, il a bien fallu aussi que l'influence
proprement destinée à la neutraliser suffisamment ait été pareillement
spontanée et susceptible d'un accroissement proportionnel, afin que
l'économie sociale ait pu subsister et surtout poursuivre son essor
continu. On peut, en effet, reconnaître aisément que, considérée sous un
nouvel aspect général, cette répartition graduelle des opérations
humaines doit inévitablement établir une subordination élémentaire
toujours croissante, qui tend de plus en plus à faire naturellement
ressortir le gouvernement du sein de la société elle-même, comme le
montrerait directement l'analyse attentive de chaque subdivision un peu
prononcée qui vient à s'introduire dans un travail quelconque. Cette
indispensable subordination n'est pas seulement matérielle, comme on le
croit d'ordinaire; elle est aussi et surtout intellectuelle et morale;
c'est-à-dire qu'elle exige, outre la soumission pratique, un certain
degré correspondant de confiance réelle, soit dans la capacité, soit
dans la probité, des organes spéciaux auxquels est ainsi exclusivement
confiée désormais une fonction jusque alors universelle. Rien n'est
certainement plus sensible dans le système très développé de notre
économie sociale, où chaque jour, par une suite nécessaire de la grande
subdivision actuelle du travail humain, chacun de nous fait spontanément
reposer, à beaucoup d'égards, le maintien même de sa propre vie sur
l'aptitude et la moralité d'une foule d'agens presque inconnus, dont
l'ineptie ou la perversité pourraient gravement affecter des masses
souvent fort étendues. Une telle condition appartient nécessairement à
tous les modes quelconques de l'existence sociale: si elle est mal à
propos attribuée surtout aux sociétés industrielles, c'est uniquement
parce qu'elle y doit être ordinairement plus prononcée, à raison d'une
spécialisation plus intime; mais on la retrouve certainement tout aussi
inévitable dans les sociétés purement militaires, comme le montre
clairement, par exemple, l'analyse statique d'une armée, d'un vaisseau,
etc., ou de toute autre corporation active d'un genre quelconque.
L'exacte appréciation scientifique de cette subordination élémentaire et
spontanée en fait, ce me semble, nettement découvrir la loi principale,
qui me paraît surtout consister en ce que les diverses sortes
d'opérations particulières se placent naturellement sous la direction
continue de celles d'un degré de généralité immédiatement supérieur. On
peut aisément s'en convaincre en analysant avec soin chaque
spécialisation quelconque du travail humain, à l'instant où elle prend
un caractère nettement séparé; puisque l'opération qui se dégage ainsi
est toujours nécessairement plus particulière que la fonction antérieure
d'où elle émane, et envers laquelle son propre accomplissement continu
doit demeurer ultérieurement subordonné. Sans que ce soit ici le lieu de
développer convenablement une telle loi, destinée à constituer une des
plus importantes conclusions finales de l'ensemble de ce volume, je ne
crois pas devoir m'abstenir de signaler, dès ce moment, la nouvelle
portée philosophique qu'acquiert ainsi le principe fondamental sur
lequel j'ai fait toujours reposer, depuis le commencement de ce Traité,
la hiérarchie scientifique, et qui maintenant, passant à l'état
politique, tend finalement à fournir, par un autre ordre d'applications
de la même idée-mère, le premier germe rationnel d'une saine
classification des fonctions sociales, nécessairement conforme au
système réel des relations humaines. En continuant notre travail, et
surtout dans la cinquante-septième leçon, j'expliquerai spécialement la
vérification de cette loi sociologique à l'égard de la vie industrielle
des sociétés modernes: quant aux sociétés militaires, leur régularité
plus parfaite y rend cette confirmation tellement évidente qu'elle
n'exige aucun éclaircissement direct, quoique ce ne soit pas leur
observation qui m'ait suggéré d'abord une telle pensée, d'origine
essentiellement scientifique. Une fois admise, cette loi fait aussitôt
comprendre la liaison spontanée de cette subordination sociale
élémentaire avec la subordination politique proprement dite, base
indispensable du gouvernement, et qui se présente ainsi comme le dernier
degré nécessaire d'une hiérarchie de plus en plus étendue. Car, les
diverses fonctions particulières de l'économie sociale étant dès lors
naturellement engagées dans des relations d'une généralité croissante,
toutes doivent graduellement tendre à s'assujétir finalement à
l'universelle direction émanée de la fonction la plus générale du
système entier, directement caractérisée par l'action constante de
l'ensemble sur les parties, conformément aux explications précédentes.
D'un autre côté, les organes nécessaires de cette action régulatrice
doivent être puissamment secondés, dans leur propre développement
naturel, par une autre conséquence inévitable de la répartition
croissante des travaux humains, qui favorise éminemment l'essor
fondamental des inégalités intellectuelles et morales. Il est clair, en
effet, que cet essor doit rester presque entièrement comprimé tant que
la confuse concentration primitive des opérations quelconques, réduisant
l'homme à une vie essentiellement domestique, absorbe toute son activité
principale pour la satisfaction continue des plus simples besoins de la
seule famille. Quoique les différences individuelles vraiment tranchées
se fassent certainement sentir dans un état social quelconque, cependant
la division du travail, et le loisir qu'elle a pu procurer, ont été
surtout indispensables au développement prononcé des prééminences
intellectuelles, sur lesquelles repose nécessairement, en majeure
partie, l'ascendant politique durable. Il faut d'ailleurs noter que les
travaux intellectuels sont loin, par leur nature, de pouvoir comporter
une subdivision réelle aussi détaillée que celle des opérations
matérielles; en sorte qu'ils devraient pareillement être moins affectés
de la tendance dispersive qui en résulte nécessairement, malgré la
fâcheuse influence qu'ils ont dû en éprouver. On n'a plus besoin, sans
doute, d'expliquer aujourd'hui la propriété essentielle de la
civilisation de développer toujours davantage les inégalités morales, et
encore plus les inégalités intellectuelles. Mais il importe de
remarquer, à ce sujet, que les forces morales et intellectuelles ne
comportent point, en elles-mêmes, une véritable composition totale, à la
simple manière des forces physiques: aussi, quoique éminemment
susceptibles du concours social, qu'elles seules même peuvent
convenablement organiser, elles se prêtent beaucoup moins à la
coopération directe; d'où doit résulter une nouvelle cause très
puissante de l'inégalité plus radicale qu'elles tendent à établir entre
les hommes. Qu'il ne s'agisse que de lutter de vigueur physique, ou même
de richesse; quelle que puisse être la supériorité propre d'un individu
ou d'une famille, une coalition suffisamment nombreuse des moindres
individualités sociales en viendra aisément à bout: en sorte que, par
exemple, la plus immense fortune particulière ne saurait soutenir, à
aucun égard, une concurrence réelle avec la puissance financière d'une
nation un peu étendue, dont le trésor public n'est cependant formé que
d'une multitude de cotisations minimes. Mais, au contraire, si
l'entreprise dépend surtout d'une haute valeur intellectuelle, comme au
sujet d'une grande conception scientifique ou poétique, il n'y aura pas
de réunion d'esprits ordinaires, pour si vaste qu'on la suppose, qui
puisse aucunement lutter avec un Descartes ou un Corneille. Il en sera
certainement de même sous le rapport moral; lorsque, par exemple, la
société aura besoin d'un grand dévouement, elle ne pourra parvenir à le
composer avec la vaine accumulation de dévouemens médiocres très
multipliés. À l'un et à l'autre titre, le nombre des individus ne peut
alors influer que sur l'espoir d'y mieux trouver l'organe
essentiellement unique de la fonction proposée; une fois manifesté, il
n'y aura point de multitude qui puisse faire équilibre à sa
prépondérance fondamentale. C'est surtout à raison de cet éminent
privilége, que les forces intellectuelles et morales tendent
nécessairement de plus en plus à dominer le monde social, depuis qu'une
convenable répartition des travaux humains a suffisamment permis leur
développement propre.
Telle est donc la tendance élémentaire de toute société humaine à un
gouvernement spontané. Cette tendance nécessaire est en harmonie, dans
notre nature individuelle, avec un système correspondant de penchans
spéciaux, les uns vers le commandement, les autres vers l'obéissance.
Sous le premier aspect d'abord, il ne faut point, sans doute, regarder
la disposition trop vulgaire à commander comme le signe d'une vraie
vocation de gouvernement, qui doit être infiniment rare, à cause de
l'éminente prépondérance qu'elle exige. C'est ainsi, par exemple, que
les femmes, en général si passionnées pour la domination, sont
d'ordinaire si radicalement impropres à tout gouvernement, même
domestique, soit en vertu d'une raison moins développée, soit aussi par
la mobile irritabilité d'un caractère plus imparfait. En une foule
d'autres occasions, on peut également remarquer la tendance de l'homme à
se croire surtout destiné aux attributions qui lui conviennent le
moins, d'après l'illusion inaperçue qui fait si souvent regarder un vif
désir comme un signe de vocation réelle. Quoi qu'il en soit, sans que la
disposition à commander doive, par elle-même, indiquer aucune aptitude
au gouvernement, il faut néanmoins reconnaître qu'elle est indispensable
à son exercice, tant pour inspirer, à l'ensemble de la société, une
confiance incompatible avec notre propre irrésolution, que pour
permettre, au système personnel de nos facultés politiques, de
développer toute l'énergie convenable, afin de pouvoir surmonter les
inévitables résistances que doivent offrir les cas même les plus
favorables: ce qui, chez une heureuse organisation, érige en une qualité
réelle et importante le puéril orgueil du vulgaire. À un tel caractère
prépondérant, doit correspondre et correspond, en effet, chez la plupart
des hommes, une disposition inverse à l'obéissance, non moins prononcée
dans la nature éminemment complexe de l'organisme humain. Si les hommes
étaient spontanément aussi indisciplinables qu'on le suppose souvent
aujourd'hui, on ne saurait aucunement comprendre comment ils auraient pu
jamais être vraiment disciplinés. Il est, au contraire, évident que nous
sommes tous plus ou moins enclins à respecter involontairement chez nos
semblables une supériorité quelconque, surtout intellectuelle ou
morale, même indépendamment de tout désir personnel de la voir s'exercer
à notre avantage: et cet instinct de soumission n'est, en réalité, que
trop souvent prodigué à des apparences mensongères. Quelque désordonnée
que soit aujourd'hui, par suite de notre anarchie spirituelle, la soif
universelle du commandement, il n'est personne, sans doute, qui, dans un
secret et scrupuleux examen privé, n'ait souvent senti, plus ou moins
profondément, combien il est doux d'obéir, lorsque nous pouvons réaliser
le bonheur, de nos jours presque impossible, d'être convenablement
déchargés, par de sages et dignes guides, de la pesante responsabilité
d'une direction générale de notre conduite: un tel sentiment est
peut-être surtout éprouvé par ceux qui seraient les plus propres à mieux
commander. À l'instant même des plus violentes convulsions politiques,
quand l'économie sociale semble momentanément menacée d'une prochaine
dissolution, l'instinct des masses populaires vient encore manifester
spontanément, d'une nouvelle manière irrécusable, cette irrésistible
tendance sociale, qui, jusque dans l'accomplissement des démolitions les
plus révolutionnaires, leur inspire volontairement une scrupuleuse
obéissance envers les supériorités intellectuelles et morales dont
elles suivent spontanément la direction, et dont elles ont même souvent
sollicité immédiatement la domination temporaire, éprouvant alors, par
dessus tout, l'urgent besoin d'une autorité prépondérante. Ainsi, la
spontanéité fondamentale des diverses dispositions individuelles se
montre essentiellement en harmonie avec le cours nécessaire de
l'ensemble des relations sociales pour établir que la subordination
politique est, en général, aussi inévitable qu'indispensable; ce qui
complète ici l'ébauche élémentaire de la statique sociale proprement
dite.
La condensation et l'abstraction, peut-être excessives, des principales
conceptions indiquées dans les trois parties de ce chapitre, pourront
d'abord mettre obstacle à leur juste appréciation directe: mais l'usage
continu, quoique le plus souvent implicite, qui s'en fera naturellement
en tout le reste de ce volume, dissipera, j'espère, suffisamment cette
première incertitude, pourvu qu'on s'habitue, contrairement à nos
usages, à accorder enfin aux méditations politiques le genre de
contention intellectuelle qu'elles exigent. Dans ces trois ordres
consécutifs de considérations statiques, la vie individuelle s'est
montrée surtout caractérisée par la prépondérance nécessaire et directe
des instincts personnels, la vie domestique par l'essor continu des
instincts sympathiques, et la vie sociale par le développement spécial
des influences intellectuelles; chacun de ces trois degrés essentiels de
l'existence humaine étant d'ailleurs nécessairement destiné à préparer
le suivant, d'après le cours spontané de leur inaltérable succession. Un
tel enchaînement scientifique présente, en lui-même, ce précieux
avantage pratique de préparer, dès ce moment, la rationnelle
coordination de la morale universelle, d'abord personnelle, ensuite
domestique, et finalement sociale; la première assujétissant à une sage
discipline la conservation fondamentale de l'individu, la seconde
tendant à faire prédominer, autant que possible, la sympathie sur
l'égoïsme, et la dernière à diriger de plus en plus l'ensemble de nos
divers penchans d'après les lumineuses indications d'une raison
convenablement développée, toujours préoccupée de la considération
directe de l'économie générale, de manière à faire habituellement
concourir au but commun toutes les facultés quelconques de notre nature,
selon les lois qui leur sont propres.
Après cette indication préalable des théories élémentaires de la
sociologie statique, nous devons maintenant procéder, dans tout le reste
de notre travail, à l'étude sommaire, mais directe et continue, de la
dynamique sociale, en consacrant d'abord la leçon suivante à une
première appréciation fondamentale de l'évolution humaine, envisagée
dans son ensemble total, conformément au véritable esprit général de la
nouvelle philosophie politique, suffisamment caractérisée par
l'avant-dernier chapitre.