QUARANTE-NEUVIÈME LEÇON.

Relations nécessaires de la physique sociale avec les autres branches

fondamentales de la philosophie positive.

Avec quelque scrupuleuse exactitude que l'on s'efforçât de se diriger

constamment, dans la nouvelle philosophie politique, d'après l'esprit

général, à la fois scientifique et logique, que je viens de

caractériser, les conditions essentielles de la positivité n'y sauraient

être, en réalité, suffisamment remplies, tant que la science sociale y

serait conçue et cultivée comme entièrement isolée, sans avoir

convenablement égard aux indispensables relations indiquées par son

véritable rang encyclopédique. La subordination rationnelle de la

physique sociale envers l'ensemble des autres sciences fondamentales,

suivant la hiérarchie scientifique que j'ai établie, constitue, à mes

yeux, un principe d'une telle importance qu'il comprend, en quelque

sorte, d'une manière implicite et indirecte mais nécessaire, toutes les

diverses prescriptions philosophiques relatives au mode propre

d'institution générale de cette science nouvelle, tandis qu'il ne

pourrait, au contraire, être suppléé par aucune d'elles. On peut

maintenant assurer, sans aucune exagération, que c'est surtout le défaut

d'accomplissement réel de cette grande condition préalable, dont rien ne

saurait dispenser, qui a, de nos jours, essentiellement paralysé tous

les efforts tentés, même par les meilleurs esprits, pour traiter les

questions sociales d'une manière vraiment positive, transformation dont

la nécessité et même la possibilité ne sont plus, au fond, susceptibles

désormais d'aucune contestation directe, quoique personne n'ait

jusqu'ici convenablement saisi l'ensemble des obligations

intellectuelles qu'impose une telle rénovation. Soit qu'on envisage le

système des diverses données indispensables immédiatement fournies à la

sociologie par les différentes sciences antérieures, soit qu'on ait

égard à la considération, encore plus importante sans doute, des saines

habitudes spéculatives que peut seule y développer leur étude

préliminaire, l'appréciation journalière des essais actuels pour

constituer une vraie philosophie politique ne permet point d'hésiter à

regarder cette lacune capitale comme la principale cause de leur

avortement radical, et de la direction vicieuse que finissent par

suivre involontairement à cet égard les intelligences qui semblaient

d'abord les mieux disposées[30]. Il importe donc beaucoup d'examiner ici

directement l'ensemble de ces relations nécessaires, quoique leur

explication soit implicitement comprise dans les considérations

analogues déjà présentées à l'égard des autres sciences fondamentales,

surtout au volume précédent envers la science biologique, ce qui nous

permettra d'abréger maintenant, à un haut degré, cette indispensable

opération, sans nuire aucunement à son efficacité essentielle.

[Footnote 30: Pour mieux caractériser ici cette importante

observation, je crois devoir en indiquer, avec franchise, un

exemple remarquable et récent, qui me sembla doublement

décisif, soit parce qu'il se rapporte à un esprit présentant

d'incontestables symptômes d'une véritable force

scientifique, malgré la déplorable éducation métaphysique qui

le domine essentiellement, soit aussi parce que l'aberration

dont il s'agit résulte d'un emploi abusif de la méthode

historique proprement dite, la plus convenable néanmoins aux

saines explorations sociologiques. Dans l'importante

discussion qui eut lieu, en France, en 1831, sur l'hérédité

de la pairie, l'un des plus éminens défenseurs de cette

hérédité (M. Guizot), afin de produire son opinion sous un

aspect vraiment scientifique, s'efforça de la motiver

principalement par cette prétendue indication historique,

que, d'après l'ensemble du passé, la marche progressive de la

civilisation humaine tend nécessairement à augmenter sans

cesse l'influence sociale et politique de l'hérédité. Un tel

argument, de la part d'un tel esprit, ne saurait, sans doute,

être regardé comme un simple artifice de circonstance; il

suppose une sincère et profonde conviction personnelle, au

moins momentanée: et cependant on pourrait à peine imaginer

une observation plus radicalement et plus directement

contraire à l'universelle réalité des phénomènes sociaux. En

se rappelant que partout les diverses professions étaient,

dans l'origine, essentiellement héréditaires, que d'abord on

héritait même de l'esclavage et de la liberté, et que,

jusqu'à des temps très rapprochés, la naissance constitua

toujours la principale condition d'un pouvoir quelconque,

quand on considère, en un mot, les divers témoignages, aussi

décisifs que nombreux, qui montrent, au contraire,

l'influence sociale de l'hérédité comme constamment

décroissante à mesure que l'évolution humaine s'accomplit, il

devient presque impossible de comprendre une hallucination

aussi complète, chez un esprit aussi distingué, qui,

appliquant à son sujet le meilleur mode d'exploration

directe, a pourtant _vu_, dans des phénomènes aussi

caractérisés, l'inverse de la réalité la moins équivoque.

Cette aberration décisive me paraît singulièrement propre à

faire sentir combien l'excessive complication des

observations sociales exige, de toute nécessité, que l'esprit

s'y prépare rationnellement à _voir_, non-seulement d'après

une indispensable conception préliminaire de l'ensemble du

développement humain, mais, avant tout, par une étude

préalable et graduelle des divers systèmes d'observations

scientifiques déjà soumis à une exploration pleinement

positive envers des phénomènes plus simples.]

Cette intime subordination philosophique n'a jamais pu être plus

irrécusable et plus prononcée que dans le cas actuel, où elle est

néanmoins si profondément méconnue jusqu'ici. Elle y résulte

immédiatement, en effet, du rang incontestable que notre hiérarchie

fondamentale assigne nécessairement aux phénomènes sociaux après toutes

les autres catégories principales de phénomènes naturels, en vertu de la

complication supérieure, de la spécialité plus complète, et de la

personnalité plus directe, qui les distinguent si hautement même des

phénomènes les plus élevés de la vie individuelle. Pour concevoir, en

général, comment ces caractères irrécusables déterminent ainsi

l'étroite dépendance rationnelle de la science sociologique envers les

différentes branches antérieures de la philosophie naturelle, il suffit

de considérer d'abord que l'étude positive du développement social

suppose, de toute nécessité, la co-relation continue de ces deux notions

indispensables, l'humanité qui accomplit le phénomène, et l'ensemble

constant des influences extérieures quelconques, ou le milieu

scientifique proprement dit, qui domine cette évolution partielle et

secondaire de l'une des races animales. Sans l'usage permanent d'un tel

dualisme philosophique, aucune spéculation sociale ne saurait,

évidemment, jamais comporter une vraie positivité. Or, le premier terme

de ce dualisme fondamental subordonne directement la sociologie à

l'ensemble de la philosophie organique, qui fait seul connaître les

véritables lois de la nature humaine; et le second la lie aussi, d'une

manière non moins inévitable, au système entier de la philosophie

inorganique, duquel seul peut dériver une juste appréciation des

conditions extérieures d'existence de l'humanité. En un mot, l'une de

ces deux grandes sections de la philosophie naturelle détermine, en

sociologie, l'agent du phénomène, et l'autre le milieu où il se

développe. Comment l'étude d'une telle évolution pourrait-elle devenir

aucunement positive, tant qu'elle sera toujours poursuivie en y faisant

abstraction totale de cette double co-relation? Tel est, sous le point

de vue purement scientifique, le principe propre et direct de la

subordination nécessaire de la science sociale envers l'ensemble de la

philosophie naturelle. On voit que, sous ce rapport, nous sommes

spontanément conduits à envelopper ici, dans une commune appréciation

sommaire, les trois parties essentielles de la philosophie inorganique

proprement dite, la chimie, la physique, et l'astronomie, toutes

également relatives à l'étude du milieu social. Cette concentration

naturelle du sujet, qui permettra d'abréger beaucoup la leçon actuelle,

ne saurait d'ailleurs y altérer essentiellement la netteté des

considérations principales, pourvu que, en temps opportun, le mode de

participation philosophique propre à chacune de ces trois sciences soit

suffisamment signalé. Quant à la méthode proprement dite,

l'indispensable obligation de subordonner convenablement les études

sociales au système graduel des autres études fondamentales, résulte,

d'une manière encore plus directe et plus évidente, de la complication

supérieure qui caractérise de tels phénomènes, dont l'examen

scientifique ne saurait être utilement tenté qu'après la préparation

rationnelle résultant de l'examen préalable des autres catégories

successives de phénomènes moins compliqués. Telle est la double

appréciation philosophique à laquelle nous devons ici spécialement

procéder, dans les limites qui viennent d'être indiquées, en parcourant

en sens inverse notre série encyclopédique, afin de considérer d'abord

les relations les plus intimes et les plus directes, comme à l'égard de

tous les cas analogues traités dans les volumes précédens. Nous devrons

ensuite, pour compléter cette indispensable opération, caractériser

enfin la réaction nécessaire, soit scientifique, soit logique, que la

sociologie, une fois constituée, devra, par sa nature, exercer

ultérieurement, à son tour, sur l'ensemble des sciences antérieures,

réaction encore moins soupçonnée aujourd'hui que l'action principale

elle-même.

Relativement à la biologie, la profonde subordination philosophique de

la science sociale est tellement incontestable que personne n'oserait

plus, désormais en méconnaître directement le principe évident, parmi

ceux qui, dans l'application réelle, n'y ont essentiellement aucun

égard. Cette contradiction presque universelle entre la maxime et

l'usage ne tient pas seulement aujourd'hui à la conception radicalement

vicieuse des études sociales: elle résulte aussi du caractère

philosophique beaucoup trop imparfait que présente encore la science

biologique elle-même chez la plupart des esprits actuels, sauf un petit

nombre d'éminentes exceptions, comme je l'ai spécialement établi dans la

quarantième leçon. Il faut, sous ce dernier point de vue, attribuer

surtout cette insuffisante prépondérance actuelle de la philosophie

biologique dans l'ensemble des théories sociales, à l'imperfection plus

prononcée qui distingue la partie transcendante de la biologie, relative

à l'étude générale des phénomènes intellectuels et moraux. C'est, en

effet, par une telle partie que doit naturellement s'établir la

principale subordination directe de la sociologie envers la biologie,

dont les autres branches ne sauraient cependant y être immédiatement

négligées. Or, la physiologie cérébrale étant d'institution toute

récente, et son état scientifique naissant, encore trop vaguement

ébauché, ayant été à peine reconnu des esprits même les plus avancés

(_voyez_ la quarante-cinquième leçon), on ne saurait s'étonner que les

relations fondamentales entre la sociologie et la biologie n'aient pu

être jusqu'ici convenablement organisées. Quand on s'en occupera

directement, il y faudra distinguer sous deux aspects principaux,

également indispensables, l'un primitif, l'autre continu, la dépendance

inévitable des saines études sociales envers l'étude préalable de la

nature humaine. Sous le premier rapport, la biologie doit d'abord

fournir le point de départ nécessaire de l'ensemble des spéculations

sociales, d'après l'analyse fondamentale de la sociabilité humaine, et

des diverses conditions organiques qui déterminent son caractère propre.

Mais, en outre, les termes les plus élémentaires de la série sociale ne

pouvant comporter presque aucune exploration directe, ils doivent être

essentiellement construits en appliquant la théorie positive de la

nature humaine à l'ensemble de circonstances correspondant, en concevant

les faibles renseignemens isolés que peut immédiatement admettre cette

première ébauche de la société comme bien plutôt destinés à faciliter et

à perfectionner cette détermination rationnelle qu'à suggérer eux-mêmes

le vrai caractère d'une telle enfance de l'humanité. Quand le

développement social est devenu trop prononcé pour qu'une pareille

déduction continue à rester possible, comme je l'expliquerai ci-dessous,

alors commence, sous le second point de vue, une invariable

participation sociologique, toutefois moins directe et moins spéciale,

de la théorie biologique de l'homme, à laquelle l'évolution de

l'humanité doit, évidemment, se montrer toujours conforme. Il en

résulte, dans le système entier des études sociologiques, soit

statiques, soit dynamiques, de précieuses vérifications continues, et

quelquefois même d'heureuses indications générales, ainsi que je l'ai

déjà indiqué à la fin de la leçon précédente. Ces vérifications et ces

indications sont immédiatement fondées, avec une irrésistible

rationnalité, sur l'invariabilité nécessaire de l'organisme humain, dont

les diverses dispositions caractéristiques soit physiques, soit morales,

soit intellectuelles, doivent se retrouver essentiellement les mêmes à

tous les degrés de l'échelle sociale, et toujours identiquement

coordonnées entre elles, le développement plus ou moins étendu que

l'état social leur procure ne pouvant jamais altérer aucunement leur

nature, ni, par conséquent, créer ou détruire des facultés quelconques,

ou seulement même intervertir leur mutuelle pondération primitive. À

toute époque de l'évolution humaine, un aperçu sociologique direct ne

saurait donc être scientifiquement admis, quelque puissantes que

semblent d'ailleurs les inductions historiques sur lesquelles il repose,

s'il est contradictoire aux lois connues de la nature humaine: si, par

exemple, il suppose, chez la plupart des individus, un caractère très

prononcé de bonté ou de méchanceté; s'il représente les affections

sympathiques comme habituellement supérieures aux affections

personnelles; s'il indique une prépondérance effective et commune des

facultés intellectuelles sur les facultés affectives, etc. Dans tous les

cas semblables, qui sont, à vrai dire, bien plus multipliés déjà que ne

doit d'abord le faire présumer l'extrême imperfection actuelle de la

théorie biologique de l'homme, les propositions sociologiques

quelconques devront être aussi bien soumises, d'après ce seul contrôle,

à une indispensable rectification ultérieure, que si elles supposaient à

la vie humaine une durée exorbitante, ou si elles contredisaient, à tout

autre égard matériel, les lois physiques de l'humanité: puisque les

conditions intellectuelles et morales de l'existence humaine, quoique

plus difficiles à apprécier, et par suite beaucoup moins connues

jusqu'ici que ses conditions matérielles, ne sont certainement, au fond,

ni moins réelles, ni moins impérieuses, lorsque enfin on parvient à les

dévoiler nettement. C'est ainsi, par exemple, que, d'un tel point de vue

biologique, toutes les doctrines politiques actuelles devraient être

proclamées radicalement vicieuses, par cet unique motif scientifique

que, dans leur irrationnelle appréciation des phénomènes politiques,

soit actuels, soit antérieurs, elles conduisent toujours à admettre,

les unes chez les gouvernans, les autres chez les gouvernés, un degré

habituel de perversité ou d'imbécillité, un esprit de concert ou de

calcul, profondément incompatibles avec les notions les plus positives

sur la nature humaine, dès lors constituée, chez des classes entières,

en état permanent de monstruosité pathologique, ce ce qui est évidemment

absurde. Un exemple aussi décisif peut donner une juste idée des

précieuses ressources générales que la sociologie positive devra retirer

constamment de sa subordination fondamentale envers la biologie, surtout

quand la physiologie cérébrale, si heureusement instituée par le génie

de Gall, sera enfin convenablement cultivée.

Quelle que soit l'extrême importance réelle de telles indications,

primitives ou continues, on ne peut se dissimuler que les principaux

philosophes biologistes les ont aujourd'hui presque toujours conçues

d'une manière vicieusement exagérée, qui tendrait à faire entièrement

disparaître la sociologie comme science directe et distincte, en la

réduisant à n'être plus qu'un simple corollaire final de la science de

l'homme, abstraction faite de toute observation historique proprement

dite. Cette grande aberration philosophique fut surtout très marquée

chez l'illustre Cabanis, et Gall lui-même ne sut point s'en garantir

suffisamment. Sans être, certes, aussi profondément irrationnelle que la

tendance analogue de la plupart des physiciens et des chimistes à

traiter, à son tour, la biologie comme une simple dérivation de la

philosophie inorganique, une telle disposition intellectuelle n'est

peut-être pas moins nuisible aux progrès réels de l'esprit humain; car,

si elle pouvait prévaloir, elle empêcherait, de toute nécessité,

l'indispensable essor de la science sociale. On conçoit, en effet,

d'après les explications précédentes, que la première ébauche de la

série sociale, considérée dans ses termes originaires, doive surtout

résulter, à titre de déduction directe, de la théorie biologique de

l'homme, indépendamment d'une exploration historique alors impossible ou

trop défectueuse. Mais une telle manière de procéder deviendrait

nécessairement illusoire pour l'étude ultérieure de l'évolution sociale,

si l'on prétendait persister encore à déterminer essentiellement _à

priori_ le développement effectif, au lieu de l'étudier d'après des

observations immédiates et spéciales. Le phénomène principal de la

sociologie, celui qui établit avec la plus haute évidence son

originalité scientifique, c'est-à-dire l'influence graduelle et continue

des générations humaines les unes sur les autres, se trouverait

dès-lors essentiellement absorbé, ou du moins dissimulé au point d'être

entièrement méconnu, en vertu de l'impossibilité manifeste où serait

ainsi notre intelligence de deviner les principales phases effectives

d'une évolution aussi complexe, sans l'indispensable prépondérance

directe de l'analyse historique proprement dite. Quand même les lois

fondamentales de la nature humaine seraient un jour beaucoup mieux

connues qu'elles ne peuvent jamais l'être, notre force de déduction

serait certainement impuissante à en tirer des conséquences aussi

difficiles et aussi lointaines. Dans les premières générations humaines,

quand l'évolution sociale commence à peine à manifester quelques

caractères vagues et indécis d'une progression encore flottante et

imperceptible, cette déduction est possible à un certain degré, et

devient même indispensable, comme nous l'avons vu, au point de dominer

d'abord l'observation directe. Mais, au contraire, aussitôt que le

mouvement social est réellement établi, l'influence successive et

croissante des générations antérieures devient bientôt la principale

cause des modifications graduelles qu'il présente, et dès-lors le mode

essentiel d'exploration doit radicalement changer, afin d'être toujours

rationnellement conforme à la vraie nature des phénomènes correspondans.

L'analyse historique y devient alors, de toute nécessité, à jamais

prépondérante, et les indications purement biologiques, malgré leur

inévitable importance, n'y peuvent plus être utilement employées qu'au

simple titre d'un précieux auxiliaire général et surtout d'un

indispensable contrôle fondamental. C'est ainsi que, jusque dans la

philosophie inorganique, à l'égard de phénomènes infiniment moins

compliqués, lors même que, comme en astronomie, les lois élémentaires en

sont parfaitement connues, l'observation propre et immédiate dirige

essentiellement l'exploration, aussitôt que le cas devient assez composé

pour que la pure déduction cesse d'être praticable: ce qui doit, _à

fortiori_, rendre désormais incontestable une semblable nécessité

scientifique, à l'égard des phénomènes les plus complexes que notre

intelligence puisse explorer. Dans la simple histoire de la vie

individuelle, les biologistes ne se croient nullement dispensés de

recourir à l'analyse directe des âges, comme principal moyen

d'exploration, quoique l'état primitif de l'organisme, combiné avec la

nature propre du milieu correspondant, constitue, sans doute, la

première cause générale de la suite des variations ultérieures. Par

quelle étrange inconséquence se croiraient-ils donc affranchis d'une

telle obligation scientifique, à l'égard d'une évolution bien autrement

compliquée, à la fois plus étendue et plus prolongée, à laquelle

concourent, d'une manière de plus en plus intense et variée, les divers

individus et surtout les diverses générations? Aussi ces vaines

tentatives n'ont-elles jamais pu recevoir aucune exécution réelle, et

n'ont-elles vraiment servi qu'à mieux manifester aujourd'hui l'évidente

urgence de la régénération fondamentale des études sociales, ainsi

poursuivie par tant de voies diverses. Mais, à l'état même de simple

projet, elles sont déjà profondément nuisibles, en faisant disparaître

entièrement, ou, ce qui est équivalent au fond, en reléguant comme

subalterne, la seule classe d'observations sur laquelle puisse

véritablement reposer la science sociale, quelques secours qu'elle doive

emprunter à l'ensemble des sciences antérieures, et surtout à la

biologie elle-même. Bien loin de pouvoir enfin élever, comme on le

suppose, le système des études sociales à un état vraiment positif, il

est évident qu'une telle aberration philosophique, en faisant

directement méconnaître le développement continu de l'humanité, ou du

moins en le réduisant à une progression peu caractérisée et vaguement

définie, tend directement, en général, sauf quelques améliorations

secondaires, à prolonger l'enfance actuelle de la philosophie

politique. Le principal vice intellectuel de cette philosophie consiste

aujourd'hui, comme nous l'avons reconnu, dans cet esprit absolu qu'elle

fait présider à toutes les spéculations sociales. Or, un tel esprit est

nécessairement maintenu par la vaine théorie que nous examinons, et qui,

abstraction faite de tout état social déterminé, tend à subordonner

directement toutes les considérations sociales à la conception absolue

d'un type politique immuable, mieux défini sans doute que les types

purement théologiques ou métaphysiques, mais aussi essentiellement

contraire au génie éminemment relatif de la vraie philosophie politique.

La plupart des philosophes biologistes ont ainsi été involontairement

conduits à cette funeste aberration pratique de regarder comme inhérens

à la nature fondamentale de l'homme, et par suite comme indestructibles,

des modifications sociales réellement passagères, propres à un état

déterminé du développement humain. On peut voir, par exemple, comment

l'illustre Gall lui-même, malgré son éminente sagacité philosophique,

dédaignant mal à propos les considérations sociales, pour n'employer que

d'imparfaites notions physiologiques, d'ailleurs déplacées, a été

entraîné, au sujet de la guerre, à une sorte de déclamation

scientifique, entièrement indigne de son génie, en voulant établir

l'immobilité prétendue des tendances militaires de l'humanité, malgré

l'ensemble des témoignages historiques, qui indiquent, au contraire,

avec tant d'évidence, le décroissement graduel de l'esprit guerrier à

mesure que le développement humain s'accomplit, décroissement d'ailleurs

pleinement conforme au système mieux approfondi des lois fondamentales

de notre nature. Il serait aisé d'indiquer beaucoup d'autres cas

analogues, plus ou moins prononcés, où la vicieuse prépondérance des

considérations biologiques, et l'irrationnel dédain des notions

historiques, ont pareillement conduit à méconnaître profondément la

véritable évolution sociale, et à supposer une fixité chimérique à des

dispositions essentiellement variables. Cette influence doublement

nuisible, qui tend directement à détruire à la fois et la vraie

conception philosophique de la science sociale et sa principale

destination pratique, est surtout très marquée dans la plupart des

théories relatives à l'éducation, presque toujours considérée ainsi, à

la manière de la philosophie théologico-métaphysique, abstraction faite

de l'état co-relatif de la civilisation humaine.

L'ensemble des explications précédentes, quoique très sommaires, me

paraît ne pouvoir laisser aucun doute essentiel ni sur l'indispensable

subordination fondamentale de la sociologie envers la biologie, ni sur

la notion radicalement fausse que les physiologistes s'en forment

aujourd'hui. Au lieu de constituer un simple appendice de la biologie,

la physique sociale doit être certainement conçue comme une science

parfaitement distincte, directement fondée sur des bases qui lui sont

propres, mais profondément rattachée, soit dans son point de départ,

soit dans son développement continu, au système entier de la philosophie

biologique. J'ai dû ci-dessus examiner surtout cette relation nécessaire

sous le point de vue scientifique proprement dit, qui pouvait seul

exiger une vraie discussion générale. Quant à la méthode, l'analogie

logique des deux sciences est trop évidente pour qu'il faille ici

spécialement insister sur l'irrécusable nécessité, de la part des

sociologistes, de préparer d'abord leur intelligence par une étude

convenablement approfondie des méthodes biologiques. Malgré

l'imperfection actuelle de ces divers modes d'exploration, dont le

caractère propre est jusqu'ici trop peu prononcé, c'est là seulement que

nous pouvons préalablement apprécier le véritable esprit général qui

doit diriger toutes les études quelconques relatives aux corps vivans,

et qui doit nécessairement devenir encore plus prépondérant dans les

études sociales. C'est uniquement ainsi que l'on pourra suffisamment

rectifier les habitudes plus rigoureuses, mais trop étroites, que

l'intelligence aurait d'abord contractées par une étude trop exclusive

de la philosophie inorganique, quelle qu'en soit l'indispensable

nécessité préliminaire. Rien ne saurait surtout dispenser d'étudier à

une telle source la méthode comparative proprement dite, sur laquelle

doit principalement reposer, en sociologie comme en biologie,

l'exploration rationnelle, quoique suivant un mode très différent,

suffisamment caractérisé par la leçon précédente. Enfin, la sociologie y

devra pareillement emprunter à la biologie un principe philosophique

très précieux, destiné à y devenir extrêmement usuel, et qui y recevra

même son plus entier développement scientifique: il s'agit de cette

heureuse transformation positive du dogme des causes finales, qui

constitue l'indispensable principe des conditions d'existence,

directement apprécié au volume précédent. On sait que ce principe,

résultat nécessaire de la distinction générale entre l'état statique et

l'état dynamique, appartient surtout à l'étude des corps vivans, où

cette distinction est beaucoup plus prononcée qu'ailleurs, et à laquelle

en effet l'esprit humain est surtout redevable de cette importante

opération philosophique: c'est donc là seulement que la notion générale

en peut être aujourd'hui convenablement acquise. Mais, quelle que soit

sa haute utilité directe dans l'étude de la vie individuelle, la science

sociale doit en faire, par sa nature, une application encore plus

étendue et plus essentielle. C'est en vertu de ce principe vraiment

fondamental que, rapprochant directement l'une de l'autre les deux

acceptions philosophiques du mot _nécessaire_[31], la nouvelle

philosophie politique tendra spontanément, en ce qui concerne au moins

toutes les dispositions sociales d'une haute importance, à représenter

sans cesse comme inévitable ce qui se manifeste d'abord comme

indispensable, et réciproquement. Il faut qu'un tel esprit soit

éminemment propre à la nature des études sociales, puisqu'on s'y trouve

également amené par les voies philosophiques les plus opposées, ainsi

que l'indique surtout ce bel aphorisme politique de l'illustre de

Maistre: _Tout ce qui est nécessaire, existe_.

[Footnote 31: Je ne puis m'abstenir, à cette occasion,

d'indiquer ici sommairement la pensée générale d'un travail

entièrement neuf sur la philosophie du langage, dont

l'exécution rationnelle, qui ne saurait m'appartenir, serait

à mes yeux, d'une haute utilité permanente. Ce travail

consisterait en une opération inverse de celle qu'on exécute

habituellement à l'égard des synonymes proprement dits. Au

lieu de rapprocher ainsi les mots divers qui ont des

acceptions identiques ou fort analogues, je proposerais de

composer une sorte de dictionnaire des équivoques, où l'on

comparerait, au contraire, les différentes acceptions

fondamentales d'un terme unique. Le double sens du mot

_nécessaire_, que je viens d'indiquer, me paraît offrir un

des exemples les mieux caractérisés, soit de la nature de

cette opération nouvelle, soit de l'heureuse influence que

pourrait exercer son convenable accomplissement sur le

développement graduel et l'extension universelle du véritable

esprit philosophique. Il ne faut pas croire, en effet, que

cette confusion apparente puisse jamais être accidentelle: on

y doit toujours voir le précieux et irrécusable témoignage

d'une certaine coïncidence fondamentale, admirablement sentie

par la raison publique, entre les deux idées ainsi

rapprochées. Si l'on pouvait, en chacun des cas principaux,

remonter jusqu'à la première époque effective d'une telle

modification du langage, il en résulterait, surtout pour les

temps modernes, une source importante de nouveaux documens

historiques sur l'éducation progressive de la raison humaine.

Enfin, un tel travail, exécuté aussi comparativement entre

les diverses langues contemporaines, afin de recevoir tout

son développement rationnel, donnerait lieu, sans doute, à de

nouvelles et intéressantes remarques sur le caractère

intellectuel des différens peuples. Outre les connaissances

philologiques spéciales qu'exigerait cette opération

philosophique, elle devrait surtout être constamment dirigée,

comme tout mode quelconque d'exploration sociale, par une

conception positive de la véritable marche fondamentale de

l'esprit humain et de la société, sans quoi elle ne

contribuerait qu'à encombrer la science d'irrationnels

matériaux, déjà trop multipliés: en sorte qu'un tel travail

ne saurait guère convenir aujourd'hui à nos simples

littérateurs, ni même à nos érudits.]

Après avoir ainsi rationnellement établi l'indispensable subordination

générale de la sociologie envers l'ensemble de la philosophie

biologique, elle se trouve aussi, par cela seul, scientifiquement

rattachée d'abord, par une relation indirecte, mais spontanée et

inévitable, au système entier de la philosophie inorganique, auquel

nous savons déjà que la biologie est immédiatement liée. Telle est, en

effet, la propriété capitale de la hiérarchie positive que nous avons

organisée entre les différentes sciences fondamentales, qu'il suffirait

rigoureusement, en chaque cas, d'y avoir convenablement motivé

l'enchaînement le plus direct pour donner aussitôt le droit de

déterminer la vraie position encyclopédique, sans aucun examen spécial

des liaisons moins intimes. Mais, indépendamment de cette évidente

subordination médiate, la physique sociale se rattache aussi de la

manière la plus prononcée à l'ensemble de la philosophie inorganique par

d'importantes relations propres et immédiates, dont j'ai ci-dessus

indiqué le principe nécessaire, et qu'il s'agit maintenant de

caractériser sommairement.

En premier lieu, cette philosophie peut seule convenablement analyser le

système total des diverses conditions extérieures, chimiques, physiques

et astronomiques, sous l'empire desquelles s'accomplit l'évolution

sociale, et qui doivent surtout exercer une influence prépondérante pour

déterminer, conjointement avec les conditions organiques, sa vitesse

fondamentale. Comment pourrait-on concevoir rationnellement les

phénomènes sociaux, sans avoir d'abord exactement apprécié, sous ces

différens rapports essentiels, le milieu réel où ils se développent?

L'harmonie générale qui doit toujours exister entre l'humanité civilisée

et le théâtre de sa progression collective, dérive nécessairement du

même principe philosophique que nous avons vu constituer directement le

véritable esprit fondamental de la biologie proprement dite, quant à la

co-relation permanente, à la fois inévitable et indispensable, entre la

nature individuelle de tout être vivant et la constitution propre du

milieu correspondant. Toutes les perturbations extérieures quelconques

qui affecteraient l'existence individuelle de l'homme ne sauraient

manquer aussi d'altérer consécutivement son existence sociale; et,

réciproquement, celle-ci ne pourrait, sans doute, être gravement

troublée par des modifications du milieu qui ne dérangeraient aucunement

la première. En vertu de cette identité nécessaire, je puis donc ici,

pour accélérer notre travail, me dispenser de reproduire spécialement

l'appréciation méthodique de ces différentes conditions inorganiques de

la vie sociale, qui d'ailleurs ne sont guère susceptibles de

contestation sérieuse, aussitôt qu'on les soumet directement à un examen

scientifique, dont le développement doit être renvoyé au Traité spécial

de philosophie politique déjà ci-dessus annoncé. Le volume précédent a

suffisamment caractérisé ces diverses influences extérieures, en ce qui

concerne la vie individuelle; je dois surtout renvoyer à la quarantième

leçon, relativement aux conditions astronomiques, les plus méconnues de

toutes, et celles néanmoins dont la prépondérance est la plus prononcée.

J'ai fait voir alors que l'existence des corps vivans, et principalement

l'existence humaine, était nécessairement subordonnée à l'ensemble des

différentes données astronomiques, soit statiques, soit dynamiques, qui

caractérisent notre planète, envisagée, quant à sa rotation journalière

ou à sa circulation annuelle; et j'ai signalé, en général, le genre

d'influence biologique propre à chacune de ces conditions principales.

Or, sans reproduire, sous un nouvel aspect, cette importante

appréciation, que le lecteur transportera aisément au cas actuel, il est

évident que, par cela même, de telles considérations doivent devenir

pareillement indispensables à la conception rationnelle de l'ensemble

des phénomènes sociaux. Il en est également ainsi, d'après des motifs

analogues, pour les conditions physiques proprement dites de l'existence

individuelle, et par suite sociale, soit en ce qui concerne l'état

thermométrique, l'état barométrique et hygrométrique, ou l'état

électrique, etc., du milieu ambiant, et semblablement aussi à l'égard

des conditions essentiellement chimiques relatives à la composition de

l'atmosphère, à la nature des eaux, à celle des terrains, etc. Quelque

intéressant que dût être, sans doute, un tableau méthodique du système

très complexe des conditions inorganiques du développement social, son

inévitable étendue ne permet aucunement de l'ébaucher ici. Mais un tel

point de vue n'a besoin, ce me semble, que d'être distinctement signalé

pour atteindre suffisamment le but propre de ce chapitre, en rendant

irrécusable, d'après des aperçus spéciaux faciles à suppléer, la haute

subordination directe de la sociologie positive envers l'ensemble de la

philosophie inorganique. En renvoyant, à cet égard, aux indications

suffisantes du volume précédent, je dois seulement signaler, en général,

l'influence sociologique propre à ces diverses conditions extérieures

comme étant nécessairement encore plus prononcée que leur influence

purement biologique, quoique d'ailleurs essentiellement analogue. Cette

intensité supérieure n'est ici, du point de vue scientifique, qu'une

suite naturelle de la prépondérance toujours croissante d'un tel ordre

de conditions, à mesure que l'organisme se complique davantage, ou qu'on

y considère des phénomènes plus élevés: ce qui a lieu, au plus haut

degré possible, d'une manière directe et continue, dans l'étude

rationnelle des phénomènes sociaux, où l'on envisage immédiatement

l'organisme le plus composé, et les plus éminentes manifestations. Il

faut d'ailleurs noter, à ce sujet, comme tendant à développer plus

complétement cette inévitable prépondérance, qu'un tel organisme est, en

outre, regardé comme susceptible d'une durée en quelque sorte indéfinie,

de manière à rendre sensibles des modifications graduelles que la

brièveté de la vie individuelle ne permettrait point de manifester

suffisamment. Les conditions astronomiques éprouvent surtout, avec une

évidence plus prononcée, cet accroissement naturel d'influence, quand on

passe du cas individuel au cas social. En reprenant, sous ce rapport,

les diverses considérations indiquées dans la quarantième leçon, le

lecteur reconnaîtra facilement que les différentes perturbations

hypothétiques, soit statiques, soit dynamiques, qui ne seraient point

poussées à un assez haut degré d'intensité pour affecter gravement

l'existence individuelle, altéreraient, au contraire, profondément

l'existence sociale, qui exige un concours bien plus parfait de

circonstances favorables. Non-seulement, par exemple, il est évident que

les dimensions propres de notre planète ont plus d'importance

scientifique en sociologie qu'en biologie, puisqu'elles assignent

d'abord d'insurmontables limites générales à l'extension ultérieure de

la population humaine, ce qui doit être pris en grave considération dans

le système positif des spéculations politiques: mais il en est encore

ainsi en beaucoup d'autres cas, moins immédiatement appréciables. Parmi

les conditions dynamiques, qu'on examine, entre autres, sous ce point de

vue, le degré réel d'obliquité de l'écliptique, la stabilité essentielle

des pôles de rotation, et surtout la faible excentricité de l'orbite, on

sentira facilement que, si cet ensemble de données fondamentales était

notablement troublé, sans cependant l'être assez pour que l'existence

individuelle fût aucunement compromise, notre vie sociale ne pourrait

échapper à une profonde altération correspondante. De telles réflexions,

en vérifiant directement la dépendance nécessaire de la véritable

science du développement humain envers le système général de la

philosophie inorganique, et surtout à l'égard de la philosophie

astronomique qui en est la base indispensable, feront même comprendre

que la sociologie positive n'était point rationnellement possible sans

que cette philosophie eût été préalablement perfectionnée à un degré

beaucoup plus élevé qu'on ne doit d'abord le penser. On voit, en effet,

quant à l'astronomie, que la conception scientifique du développement

social, envisagé dans l'ensemble de sa durée quelconque, était

essentiellement impossible tant que la stabilité fondamentale de notre

constitution astronomique, soit par rapport à la rotation ou à la

translation, n'avait pas été convenablement démontrée, d'après

l'application générale de la loi de la gravitation, puisque la

continuité de cette évolution exige d'abord, entre certaines limites,

une telle stabilité. Une appréciation semblable peut avoir lieu envers

les conditions physiques et chimiques, afin d'établir que la surface de

notre planète est maintenant parvenue, à tous égards, à un état

essentiellement normal, sauf des accidens trop rares, trop partiels, et

trop imprévus pour que la sagesse humaine n'en doive pas faire

primitivement abstraction; ou que, du moins, l'écorce du globe ne

comporte plus que des variations tellement limitées et surtout tellement

graduelles qu'elles ne sauraient gravement affecter le cours naturel de

l'évolution sociale, dont la pensée serait certainement inconciliable

avec l'irruption brusque et fréquente de bouleversemens

physico-chimiques très étendus dans le théâtre de la vie humaine. Bien

loin donc que, sous ces divers aspects, la vraie philosophie politique

puisse aucunement s'isoler de la philosophie inorganique, il y aurait

beaucoup plutôt lieu de craindre que celle-ci ne fût point, à ces

derniers titres, assez avancée aujourd'hui pour fournir à la première

les notions préalables dont elle a besoin, si, suivant la marche

fondamentale déjà suffisamment motivée au chapitre précédent, on ne

devait point y procéder d'abord à la détermination la plus générale des

lois propres au développement social, en écartant sagement les questions

accessoires ou préliminaires qui seraient ou trop peu abordables ou même

trop prématurées, sauf à les reprendre ultérieurement en descendant

graduellement à une précision plus parfaite. Au premier coup d'oeil,

cette subordination nécessaire semblerait d'ailleurs exiger, dans la

philosophie inorganique, un perfectionnement radical, qu'elle ne saurait

jamais admettre, comme je l'ai démontré dans le second volume, en ce qui

concerne les lois astronomiques les plus générales, relatives à l'action

mutuelle des différens mondes. Mais, ici, l'harmonie nécessaire que nous

avons toujours constatée, à tous égards, entre le possible et

l'indispensable n'éprouve réellement aucune altération quelconque;

puisque, si ces notions cosmiques sont profondément inaccessibles, comme

on n'en saurait douter, leur inutilité effective n'est pas moins

évidente en sociologie qu'en biologie, vu l'entière indépendance,

rigoureusement constatée désormais, des phénomènes intérieurs de notre

monde, seuls susceptibles d'influence sociale, envers ces phénomènes

universels, essentiellement étrangers à l'astronomie positive. On peut

appliquer des réflexions analogues à beaucoup d'autres cas, plus usuels

quoique moins prononcés, et partout l'on reconnaîtra, en appréciant avec

exactitude la subordination fondamentale de la philosophie sociologique

relativement aux différentes branches de la philosophie inorganique, que

celle-ci, malgré son imperfection actuelle, est déjà assez avancée, sous

tous les aspects principaux, pour n'apporter aujourd'hui aucun obstacle

essentiel à la constitution rationnelle de la science sociale, pourvu

qu'on ait toujours la prudente habileté d'éliminer provisoirement des

recherches intempestives.

Afin de prévenir, autant que possible, toute interprétation vicieuse

d'une telle subordination, maintenant incontestable, il convient de

préciser davantage la notion générale de l'influence sociale propre aux

diverses conditions inorganiques, en remarquant que, par sa nature, elle

ne saurait affecter les lois caractéristiques du développement humain,

toujours essentiellement invariables, mais seulement la vitesse

effective de l'évolution totale ou de ses diverses phases principales,

du moins en se restreignant à des variations compatibles avec

l'existence du phénomène. Nous avons vu, en général, au chapitre

précédent, que toutes les causes perturbatrices quelconques ne sauraient

immédiatement agir que sur cette vitesse propre. J'ai suffisamment

démontré, dans la quarante-deuxième leçon, que les êtres vivans ne sont

point, comme on l'a tant dit, indéfiniment modifiables sous l'empire des

circonstances extérieures quelconques; que ces modifications,

circonscrites entre d'étroites limites générales, jusqu'ici d'ailleurs

peu connues, ne peuvent jamais affecter que les degrés des divers

phénomènes, sans changer aucunement leur nature; et qu'enfin, lorsque

les influences perturbatrices excèdent notablement ces limites,

l'organisme, au lieu de se modifier, est nécessairement détruit. Or, cet

important principe de philosophie biologique devant être, par sa nature,

d'autant plus applicable qu'il s'agit d'un organisme plus complexe et

d'une vie plus éminente, quoique l'être devienne alors plus modifiable,

il faut nécessairement l'étendre aussi, à plus forte raison, à l'étude

positive du développement social. La marche fondamentale de ce

développement doit donc être envisagée comme tenant à l'essence même du

phénomène, et, par suite, essentiellement identique dans toutes les

hypothèses possibles sur le milieu correspondant. Sans doute, on peut

aisément imaginer, suivant les indications précédentes, qu'une évolution

aussi délicate soit radicalement empêchée par diverses perturbations

extérieures, surtout astronomiques, qui n'iraient pas même jusqu'à

détruire directement notre espèce. Mais, tant que cette évolution

restera possible, il faudra toujours la concevoir assujétie aux mêmes

lois essentielles, et ne pouvant varier que dans sa vitesse, en

traversant, avec plus ou moins de rapidité, chacun des états

intermédiaires dont elle se compose, sans que leur succession nécessaire

ni leur tendance finale puissent jamais être réellement altérées. Une

telle altération excéderait d'ailleurs le pouvoir même des causes

biologiques; si, par exemple, on admettait quelques modifications

tranchées dans l'organisme humain, ou que l'on pensât, ce qui serait

scientifiquement équivalent, à l'hypothétique développement social d'une

autre race animale, il faudrait toujours supposer, pour l'ensemble du

développement, une marche fondamentale commune: telle est, du moins, la

condition philosophique imposée par la nature d'un tel sujet, qui ne

saurait devenir pleinement positif qu'autant qu'il pourra être ainsi

conçu; on doit donc, à plus forte raison, étendre une pareille

appréciation aux causes purement inorganiques. Du reste, une telle

disposition intellectuelle n'est, au fond, que la suite spontanée et le

complément indispensable de l'esprit général que la philosophie positive

nous a nettement manifesté, sous ce rapport, en tant d'autres occasions

antérieures, où, en poursuivant la vérification spéciale de ma

hiérarchie scientifique, nous avons constamment reconnu que si, dans

toute l'étendue de cette hiérarchie, les phénomènes moins généraux

s'accomplissent nécessairement sous l'inévitable prépondérance des

phénomènes plus généraux, cette subordination ne peut altérer, en aucune

manière, leurs lois propres, mais seulement l'étendue et la durée de

leurs manifestations réelles.

Pour compléter cet aperçu préliminaire de la relation générale entre la

philosophie sociologique et l'ensemble de la philosophie inorganique, je

dois enfin signaler, à ce sujet, une nouvelle considération directe,

d'autant plus importante ici qu'elle s'applique surtout, par sa nature,

aux connaissances physico-chimiques, qui, dans les indications

précédentes, ont pu paraître négligées comparativement aux doctrines

astronomiques. Il s'agit de l'action réelle de l'homme sur le monde

extérieur, dont le développement graduel constitue, sans doute, l'un des

principaux aspects de l'évolution sociale, et sans l'essor de laquelle

on peut même dire que l'ensemble de cette évolution n'eût pas été

possible, puisqu'elle eût été arrêtée, à sa naissance, par la

prépondérance des obstacles matériels propres à la condition humaine. En

un mot, la progression, soit politique, soit morale, soit

intellectuelle, de l'humanité, est nécessairement inséparable de sa

progression matérielle, en vertu de l'intime solidarité mutuelle qui

caractérise le cours naturel des phénomènes sociaux, d'après la leçon

précédente. Or, il est évident que l'action de l'homme sur la nature

dépend principalement de ses connaissances acquises quant aux lois

réelles des phénomènes inorganiques, quoique la philosophie biologique

n'y puisse être, sans doute, aucunement étrangère. Il faut, en outre,

reconnaître, à cet égard, que la physique proprement dite, et même

encore plus la chimie, constituent surtout la base propre du pouvoir

humain, l'astronomie, malgré sa participation capitale, ne pouvant y

concourir que par une indispensable prévoyance, au lieu d'une

modification directe du milieu ambiant. Voilà donc un nouveau motif

général, d'une irrécusable évidence, et qu'il suffit de signaler ici,

pour faire hautement ressortir l'impossibilité radicale d'une étude

rationnelle du développement social, sans la combinaison immédiate et

permanente des spéculations sociologiques avec l'ensemble des doctrines

de la philosophie inorganique.

Dans tout ce qui précède, j'ai dû m'abstenir soigneusement de considérer

aussi cette philosophie relativement à la méthode, afin de simplifier

notre appréciation, en réduisant ici l'examen aux seules notions

susceptibles d'être sérieusement contestées aujourd'hui. Au point où ce

Traité est maintenant parvenu, je n'ai plus besoin de m'arrêter

expressément à démontrer l'indispensable nécessité logique de se

préparer convenablement aux saines études sociales en apprenant à

connaître la méthode positive fondamentale dans ses applications réelles

les mieux caractérisées. Malgré son importance prépondérante, ce grand

précepte ressort tellement ici de la nature du sujet, il s'appuie

d'ailleurs si fortement déjà sur les considérations analogues établies

dans les autres sections de cet ouvrage, qu'il suffit d'énoncer

simplement une proposition philosophique à l'égard de laquelle la partie

antérieure de ce volume ne saurait laisser aucun doute direct, et que

la suite de notre travail confirmera spontanément de plus en plus. Je me

borne donc, sous ce rapport, à renvoyer le lecteur aux divers motifs

généraux exposés, dans le volume précédent, en établissant une pareille

nécessité envers la science biologique proprement dite. Le cas actuel ne

saurait comporter, à cet égard, d'autre remarque propre, si ce n'est que

ces différentes considérations acquièrent ici beaucoup plus de gravité

encore, d'après la complication bien supérieure des phénomènes, et même

indépendamment de la perturbation spéciale que les passions humaines

tendent si hautement à introduire en de telles études. Afin que

l'extension des ressources logiques soit toujours en suffisante harmonie

avec l'accroissement des difficultés scientifiques, suivant la loi

philosophique que j'ai établie à ce sujet, et qui a déjà été

spécialement vérifiée, quant aux moyens propres d'exploration directe, à

la fin du chapitre précédent, il faut réellement se féliciter de cette

subordination profonde qui lie rationnellement la sociologie à

l'ensemble de la philosophie naturelle. Convenablement appréciée, et

sagement utilisée, cette relation capitale, qui d'abord semble augmenter

la complication naturelle du sujet, constitue, au contraire, sous le

point de vue logique, la principale base de son heureuse élaboration

positive, en y introduisant spontanément une indispensable préparation

intellectuelle, dont l'esprit humain, si faible appréciateur, même

aujourd'hui, de la pure méthode, n'aurait pu directement assez sentir la

haute importance. Il convient, à cet égard, de noter spécialement

l'extension non moins spontanée d'une telle préparation à toutes les

parties antérieures de la philosophie positive, et surtout à la

philosophie inorganique. Car, c'est uniquement par cette extension

complète que la méthode positive peut être préalablement assez connue

pour devenir réellement applicable à l'étude de phénomènes aussi

éminemment compliqués, suivant un principe posé dès le début de ce

Traité, et depuis constamment vérifié; chaque branche essentielle de la

philosophie naturelle devant, comme nous l'avons si souvent constaté,

développer spécialement l'un des attributs caractéristiques de la

méthode fondamentale, qui ne peut être convenablement apprécié qu'en

l'étudiant à sa source propre. Il ne suffira donc pas aux sociologistes

de se préparer à leurs difficiles spéculations en apprenant d'abord, par

une profonde appréciation de la philosophie biologique, à développer,

dans des cas moins compliqués, l'esprit général de leurs travaux, et

les principaux moyens d'exploration qui leur conviennent, comme je l'ai

ci-dessus indiqué. Outre que la biologie ne saurait être, à son tour,

rationnellement conçue sans son indispensable subordination à l'ensemble

de la philosophie inorganique, c'est uniquement par l'étude directe de

cette philosophie que les sociologistes peuvent suffisamment connaître

les caractères les plus élémentaires de la méthode positive, d'autant

mieux appréciables que les phénomènes sont moins compliqués. C'est ainsi

seulement que l'on peut se faire une juste idée générale des attributs

essentiels de la positivité scientifique, de ce qui constitue

l'explication réelle d'un phénomène quelconque, des conditions

invariables d'une exploration vraiment rationnelle, soit par voie

d'observation pure, soit par expérimentation, et enfin du véritable

esprit qui doit toujours présider à l'institution et à l'usage des

hypothèses scientifiques quelconques: or, il est clair que, sous ces

divers aspects, la sociologie a un besoin indispensable de notions et

surtout d'habitudes préalables, qui ne sauraient être autrement

établies. Le défaut d'accomplissement réel de cette grande condition

logique constitue, à mes yeux, comme je l'ai déjà indiqué, la principale

cause intellectuelle de l'avortement radical des tentatives effectuées

jusqu'ici pour la régénération des études sociales, dont la positivité

est, à vrai dire, hautement désirée aujourd'hui, sans que les moyens

préliminaires en soient encore convenablement appréciés. Enfin, cette

préparation capitale de notre intelligence ne doit pas seulement, pour

avoir une entière efficacité, embrasser l'étude générale de toutes les

diverses parties essentielles de la philosophie naturelle: il n'importe

pas moins au succès d'une telle opération que son accomplissement

effectif soit graduellement conforme à l'ordre hiérarchique de

complication croissante que j'ai établi entre elles en commençant ce

Traité. Le respect constant d'un tel ordre tend à conduire régulièrement

notre intelligence, suivant une série de nuances presque insensibles, de

l'admirable simplicité qui caractérise les spéculations astronomiques

jusqu'à l'excessive complication propre aux spéculations sociales; et

l'on sait qu'il n'y a de dispositions vraiment efficaces et

indestructibles que celles qui sont ainsi progressivement introduites,

par degrés aussi rapprochés que possible: toute grave altération de

cette succession nécessaire, transporterait inévitablement, dans les

études sociologiques, des habitudes d'irrationnalité, qui n'y sont que

trop naturelles, surtout de nos jours. Telles sont les vraies conditions

générales, difficiles mais indispensables, de la seule éducation

scientifique préliminaire propre à développer systématiquement

l'introduction spontanée de l'esprit positif dans l'ensemble des

théories sociales.

Par une suite inévitable de cette intime subordination logique, on ne

saurait enfin méconnaître, en poursuivant jusqu'au bout les conséquences

évidentes d'un tel principe, la nécessité rigoureuse de faire, avant

tout, reposer cette éducation préalable des sociologistes vraiment

rationnels sur une convenable appréciation de la philosophie

mathématique, même abstraction faite de l'indispensable participation

directe de cette philosophie à l'élaboration fondamentale des

principales parties de la philosophie inorganique, dont la connaissance,

quoique simplement générale, ne saurait être aujourd'hui suffisamment

obtenue sans un certain recours spécial à cette base primordiale de

toute la philosophie positive. C'est là seulement que les sociologistes,

comme tous les autres esprits livrés à l'étude de la nature, pourront

d'abord développer le vrai sentiment élémentaire de l'évidence

scientifique, et contracter l'habitude fondamentale d'une argumentation

rationnelle et décisive, en un mot apprendre à satisfaire convenablement

aux conditions purement logiques de toute spéculation positive, en

étudiant la positivité universelle à sa véritable source primitive. Il

n'y a ici de particulier à la sociologie que l'évidente obligation de

fortifier d'autant plus ces dispositions préalables que la complication

supérieure des phénomènes en rend l'accomplissement spontané à la fois

plus difficile et plus indispensable. Du reste, toute idée de nombre

effectif et de loi mathématique étant déjà directement interdite en

biologie, comme je l'ai suffisamment expliqué, elle doit être, à plus

forte raison, radicalement exclue des spéculations encore plus

compliquées de la sociologie, sans qu'il soit d'ailleurs nécessaire

d'insister ici spécialement sur un tel axiome philosophique, au sujet

duquel je me borne à renvoyer le lecteur aux explications fondamentales

de la quarantième leçon.

La seule aberration de ce genre qui eût pu mériter quelque discussion

sérieuse, si l'ensemble de ce Traité ne nous en avait d'avance

radicalement dispensé, c'est la vaine prétention d'un grand nombre de

géomètres à rendre positives les études sociales d'après une

subordination chimérique à l'illusoire théorie mathématique des chances.

C'est là l'illusion propre des géomètres en philosophie politique, comme

celle des biologistes y consiste surtout, ainsi que je l'ai ci-dessus

expliqué, à vouloir ériger la sociologie en simple corollaire ou

appendice de la biologie, en y supprimant, dans l'un et l'autre cas,

l'indispensable prépondérance de l'analyse historique. Il faut néanmoins

convenir que l'aberration des géomètres est, à tous égards, infiniment

plus vicieuse et beaucoup plus nuisible que l'autre; outre que les

erreurs philosophiques quelconques sont, en général, bien autrement

tenaces chez les géomètres, directement affranchis, par la haute

abstraction de leurs travaux, de toute subordination rigoureuse à

l'étude réelle de la nature. Quelque grossière que soit évidemment une

telle illusion, elle était néanmoins essentiellement excusable, quand

l'esprit éminemment philosophique de l'illustre Jacques Bernouilli

conçut, le premier, cette pensée générale, dont la production, à une

telle époque, constituait réellement le précieux et irrécusable symptôme

du besoin déjà pressenti de rendre par-là positives, à défaut d'une

meilleure voie alors impossible à soupçonner, les principales théories

sociales; besoin prématuré pour ce temps, mais qui n'y pouvait être

éprouvé, même ainsi, que par une intelligence vraiment supérieure.

L'erreur était beaucoup moins excusable lorsque Condorcet reproduisit

ultérieurement, sous une forme plus directe et plus systématique, le

même espoir chimérique, dont l'expression, encore profondément mêlée à

son célèbre ouvrage posthume, y confirme clairement l'état flottant de

son intelligence quant à la conception fondamentale de la science

sociale, suivant les explications directes de l'avant-dernière leçon.

Mais il est vraiment impossible d'excuser chez Laplace la stérile

reproduction d'une telle aberration philosophique, alors que l'état

général de la raison humaine commençait déjà à permettre d'entrevoir le

véritable esprit fondamental de la saine philosophie politique, si bien

préparé, comme je l'ai montré, par les travaux de Montesquieu et de

Condorcet lui-même, et d'ailleurs puissamment stimulé par l'ébranlement

radical de la société. À plus forte raison ne saurait-on nullement

pallier la prolongation actuelle de cette absurde illusion parmi les

imitateurs subalternes, qui, sans rien ajouter au fond du sujet, se

bornent à répéter, dans un lourd verbiage algébrique, l'expression

surannée de ces vaines prétentions, par un abus grossier du crédit si

justement attaché désormais au véritable esprit mathématique. Bien loin

d'indiquer, comme il y a un siècle, l'instinct prématuré de

l'indispensable rénovation des études sociales, cette aberration ne

constitue aujourd'hui, à mes yeux, que l'involontaire témoignage décisif

d'une profonde impuissance philosophique, d'ailleurs combinée,

d'ordinaire, avec une sorte de manie algébrique, maintenant trop

familière au vulgaire des géomètres, et peut-être aussi quelquefois

stimulée par le désir, si commun de nos jours, de se créer, à peu de

frais, une certaine réputation, éphémère mais productive, de haute

portée politique. Serait-il possible, en effet, d'imaginer une

conception plus radicalement irrationnelle que celle qui consiste à

donner pour base philosophique, ou pour principal moyen d'élaboration

finale, à l'ensemble de la science sociale, une prétendue théorie

mathématique, où, prenant habituellement des signes pour des idées,

suivant le caractère usuel des spéculations purement métaphysiques, on

s'efforce d'assujétir au calcul la notion nécessairement sophistique de

la probabilité numérique, qui conduit directement à donner notre propre

ignorance réelle pour la mesure naturelle du degré de vraisemblance de

nos diverses opinions?[32] Aussi aucun homme sensé n'a-t-il été, dans la

pratique sociale, effectivement converti de nos jours à cette étrange

aberration, quoique sans pouvoir en démêler le sophisme fondamental.

Tandis que les vraies théories mathématiques ont fait, depuis un siècle,

de si grands et si utiles progrès, cette absurde doctrine, sauf les

occasions de calcul abstrait qu'elle a pu susciter, n'a véritablement

subi, pendant le même temps, malgré de nombreux et importans essais,

aucune amélioration essentielle, et se retrouve aujourd'hui placée dans

le même cercle d'erreurs primitives, quoique la fécondité des

conceptions constitue certainement, à l'égard d'une science quelconque,

le symptôme le moins équivoque de la réalité des spéculations.

[Footnote 32: J'ai déjà sommairement indiqué, au commencement

de 1835, dans le second volume de ce Traité, mon opinion

directe sur l'appréciation philosophique d'une telle théorie,

par une note importante de la vingt-septième leçon, où j'ai

d'ailleurs annoncé l'intention ultérieure de traiter

expressément ce sujet spécial de philosophie mathématique, si

cet ouvrage comporte une seconde édition. La justice me fait

ici un heureux devoir d'ajouter que, depuis cette époque,

l'un des plus judicieux géomètres de notre siècle (M.

Poinsot), avec cette lucide sagacité philosophique qui le

caractérise habituellement, a, sous ce rapport, utilement

entrepris, dans une mémorable discussion académique, de

prévenir le vulgaire mathématique contre une nouvelle

invasion momentanée de cette aberration surannée, alors

identiquement reproduite, avec une sorte de fracas

scientifique, par un analyste beaucoup moins rationnel.]

À quelques aberrations philosophiques qu'ait pu donner lieu jusqu'ici

une fausse appréciation des relations indispensables de la science

sociale avec les diverses sciences antérieures, les différentes

indications contenues dans ce chapitre ne peuvent maintenant laisser

aucune grave incertitude sur la subordination vraiment fondamentale, à

la fois scientifique et logique, qui fait préalablement dépendre l'étude

positive des phénomènes sociaux de l'ensemble de la philosophie

naturelle tout entière: en sorte que la position encyclopédique

assignée, dès le début de ce Traité, à la physique sociale, dans la

hiérarchie générale des sciences, se trouve désormais suffisamment

motivée d'après un examen direct. Les principales de ces relations sont

d'une telle évidence intrinsèque qu'il est presque honteux, pour l'état

présent de la raison humaine, qu'on soit forcé de démontrer formellement

aujourd'hui, soit la nécessité de ne procéder à l'étude des phénomènes

les plus compliqués qu'après s'y être convenablement préparé par l'étude

graduelle des phénomènes plus simples, soit aussi, quant à la doctrine,

l'indispensable obligation générale de connaître d'abord l'agent du

phénomène que l'on se propose d'analyser et le milieu où ce phénomène

s'accomplit. Mais la funeste prépondérance actuelle de la philosophie

métaphysique en un tel sujet y a si radicalement vicié les notions même

les plus élémentaires, que, malgré la puissance naturelle des

considérations précédentes, si spontanément fortifiées par l'ensemble de

ce Traité, je dois craindre peut-être que cette haute connexité

scientifique ne soit, au fond, la partie la moins goûtée, sinon la plus

contestée, de ma doctrine philosophique, même après que la suite de ce

volume en aura indirectement confirmé, à divers égards essentiels, la

réalité et l'importance. Cette crainte me semble d'autant plus légitime

que ce grand précepte de philosophie positive se trouve nécessairement

en opposition directe avec l'un des plus profonds caractères de nos

moeurs politiques, l'appel immédiat, si doux à la fois à notre orgueil

et à notre paresse, adressé, par la philosophie métaphysique, à toutes

les intelligences quelconques, pour traiter, sans aucune préparation

rationnelle, les diverses questions sociales, en les regardant, du moins

implicitement, comme des sujets de simple inspiration. Un tel motif

devait donc me faire attacher ici une importance toute spéciale à

l'explication sommaire de ces diverses relations indispensables, sur

lesquelles, malgré leur haute évidence propre, je n'ai point, sans

doute, trop insisté, quoique cependant toutes les notions principales me

semblent avoir été suffisamment indiquées. Pour terminer convenablement

l'opération encyclopédique qui constitue le sujet particulier de ce

chapitre, il me reste maintenant à considérer en sens inverse cette

connexité fondamentale, en appréciant, à son tour, la réaction

philosophique nécessaire de la physique sociale sur l'ensemble des

sciences antérieures, soit quant à la doctrine ou à la méthode.

Il serait, en ce moment, prématuré de considérer ici, à ce sujet,

l'inévitable influence générale que la sociologie doit ultérieurement

exercer sur le système des autres sciences fondamentales par cela seul

que, constituant le dernier élément essentiel de la philosophie

positive, cette philosophie, dès-lors irrévocablement complétée,

permettra enfin de rationaliser directement la culture, encore

essentiellement empirique, des différentes sciences actuelles, en les

faisant concevoir désormais, malgré leur indispensable séparation, comme

des branches distinctes d'un tronc nécessairement unique, dont la

considération prépondérante devra toujours présider, sans aucune vaine

prétention d'universalité, aux divers travaux spéciaux, au lieu de

l'anarchique dispersion qui caractérise aujourd'hui le mode effectif de

développement de la philosophie naturelle. L'examen direct de cette

haute régénération scientifique appartient exclusivement, par sa nature,

à la fin de ce volume, où il fournira l'une des conclusions finales de

l'ensemble de ce Traité. Nous devons ici nous borner à apprécier, sous

un point de vue plus spécial, la réaction immédiate de la sociologie sur

tout le reste de la philosophie naturelle, en vertu des principales

propriétés, soit scientifiques, soit logiques, qui caractérisent son

esprit fondamental, d'après les explications du chapitre précédent.

Quant à la doctrine, le principe essentiel de cette universelle réaction

résulte d'abord de cette évidente considération philosophique que toutes

les spéculations scientifiques quelconques, en tant que travaux humains,

doivent être, de toute nécessité, profondément subordonnées à la vraie

théorie générale du développement de l'humanité. Si, par une hypothèse

évidemment chimérique, on pouvait concevoir cette théorie devenue jamais

assez parfaite pour qu'aucun obstacle intellectuel n'y bornât la libre

plénitude de ses déductions les plus précises, il est clair que la

hiérarchie scientifique, dès-lors totalement intervertie, présenterait

désormais, _à priori_, les différentes sciences comme de simples parties

de cette science unique. Quoique la faiblesse de notre intelligence et

l'extrême complication d'une telle étude ne puissent, sans doute,

aucunement permettre à l'esprit humain de réaliser jamais une pareille

situation philosophique, cette supposition est néanmoins très propre à

faire immédiatement comprendre la légitime intervention générale de la

vraie science sociale dans tous les ordres possibles de spéculations

humaines. À la vérité, cette haute intervention semble d'abord

appartenir plutôt à la théorie biologique de notre nature, et c'est

ainsi que quelques philosophes ont commencé à en entrevoir le germe. Il

n'est pas douteux, en effet, que la connaissance de l'homme individuel

doive exercer directement une influence secrète mais inévitable sur

toutes les sciences quelconques, puisque nos travaux portent

nécessairement l'empreinte ineffaçable des facultés qui les produisent.

Mais, en approfondissant davantage cette grande considération, on peut

aisément reconnaître que cette influence universelle doit proprement

appartenir à la théorie de l'évolution sociale beaucoup plus qu'à celle

de l'homme individuel, quoique, sous ce rapport surtout, la sociologie

soit naturellement inséparable de la biologie. Cette restriction plus

précise résulte évidemment de ce que le développement de l'esprit humain

n'est possible que par l'état social, dont la considération directe doit

donc prévaloir toutes les fois qu'il s'agit immédiatement des résultats

quelconques de ce développement. Tel est donc, en aperçu, le premier

titre philosophique de la physique sociale à son inévitable intervention

intellectuelle dans la culture effective des diverses parties de la

philosophie naturelle proprement dite. Je me borne maintenant, à ce

sujet, à poser simplement le principe nécessaire de cette grande

relation, qui sera plus tard convenablement examinée. En ce moment, il

convient de considérer seulement des relations plus spéciales et plus

aisément appréciables, qui résultent spontanément de nos diverses

explications antérieures. D'abord, il est clair que la sociologie devra

naturellement perfectionner l'étude des vrais rapports essentiels qui

unissent entre elles les différentes sciences, puisque cette étude

constitue nécessairement une partie importante de la statique sociale,

directement destinée à mettre en évidence les lois réelles d'un tel

enchaînement, comme celles de tous les autres cas de connexité

fondamentale entre les divers élémens quelconques de notre civilisation.

C'est seulement ainsi que l'étude habituelle de ces liaisons mutuelles,

dès-lors irrévocablement établie sur le terrain de la réalité, pourra

enfin prendre un caractère vraiment positif, susceptible d'écarter à

jamais ces spéculations vagues et arbitraires qui distinguent

aujourd'hui tant d'essais encyclopédiques, sans excepter la plupart de

ceux si malheureusement tentés par les savans eux-mêmes, à l'imitation

stérile des purs métaphysiciens. Mais, quelle que soit l'importance de

cette première considération, cette heureuse tendance spontanée de la

sociologie à manifester avec évidence le véritable esprit général de

chaque science fondamentale d'après l'ensemble de ses relations avec

toutes les autres, sera nécessairement encore plus prononcée dans

l'étude directe de la dynamique sociale, en vertu de ce principe, déjà

souvent employé dans ce volume, que la vraie coordination doit être

surtout dévoilée par le cours naturel du développement commun. Tous les

savans qui ont médité avec quelque force sur l'ensemble de leur sujet

propre ont certainement senti quels importans secours spéciaux peuvent

fournir les indications historiques correspondantes pour régulariser, à

un certain degré, l'essor spontané des découvertes scientifiques, en

évitant surtout les tentatives chimériques ou trop prématurées. Il

serait inutile d'insister ici sur un tel attribut de l'histoire des

sciences, qui ne saurait être contesté aujourd'hui par aucun de ceux qui

ont fait, en une science quelconque, des découvertes réelles de quelque

portée: le grand Lagrange était surtout profondément pénétré de cette

haute relation philosophique, qu'il a si admirablement utilisée, et dont

il a même spontanément formulé le principe, autant que le permettaient

ses travaux, comme je vais l'indiquer plus spécialement ci-dessous. Or,

il est clair, d'après la leçon précédente, que la véritable histoire

scientifique, c'est-à-dire la théorie de la filiation réelle des

principales découvertes, n'existe encore en aucune manière. Les divers

essais vainement décorés de ce titre, par des esprits qui n'en pouvaient

comprendre la portée philosophique, n'ont pu être jusqu'ici que de

simples compilations, d'ailleurs provisoirement utiles, de matériaux

plus ou moins irrationnels, qui ne sauraient même, comme nous l'avons

vu, être ultérieurement employés à la construction directe d'aucune

doctrine historique sans une indispensable révision préliminaire, et qui

certainement sont fort impropres, dans leur état actuel, à suggérer

d'heureuses indications scientifiques. Mais, quoique une telle érudition

bibliographique et biographique tende plutôt à étouffer l'essor spontané

du génie humain qu'à en seconder le développement, ce qui explique la

répugnance instinctive qu'elle inspire d'ordinaire aux vrais inventeurs,

la propriété nécessaire que nous apprécions dans la véritable histoire

des sciences n'en demeure pas moins incontestable. Cette propriété ne

pourra donc réaliser pleinement son heureuse influence pour régulariser

le progrès naturel des différentes sciences que par suite de la

fondation directe de la physique sociale, sans laquelle nous avons

reconnu qu'aucune histoire spéciale ne saurait être rationnellement

conçue, et qui doit imprimer immédiatement à de tels travaux la

direction philosophique qui leur manque essentiellement jusqu'ici. On

ne peut, sans doute, méconnaître, sous ce rapport, les améliorations

spéciales que cette nouvelle science fondamentale tendra nécessairement

à introduire dans chacune des autres, aussi bien que dans leur

coordination générale, puisqu'il est certain qu'aucune science

quelconque ne saurait être profondément comprise tant qu'on n'en a point

apprécié la véritable histoire essentielle.

Convenablement approfondie, cette considération nous amène,

naturellement, en dernier lieu, à apprécier aussi la réaction nécessaire

de la sociologie sur l'ensemble des sciences antérieures, en ce qui

concerne la méthode proprement dite. Il ne peut encore être question de

combiner ici les diverses notions fondamentales que les différentes

parties de cet ouvrage ont dû successivement fournir à cet égard, pour

en construire directement une théorie générale et complète de la méthode

positive. Cette opération capitale doit rationnellement appartenir à la

fin de ce volume, puisque les indications spontanées que la suite de

notre travail devait, à ce sujet, graduellement développer ne sauraient

être terminées tant qu'il reste à examiner une dernière branche

essentielle de notre système philosophique. Mais, nous avons reconnu,

dans toutes les parties antérieures de ce Traité, que chacune des

diverses sciences fondamentales possède, par sa nature, l'importante

propriété de manifester spécialement l'un des principaux attributs de la

méthode positive universelle, quoique tous doivent nécessairement se

retrouver, à un certain degré, dans toutes les autres sciences, en vertu

de notre invariable unité logique. Nous n'avons donc ici qu'à

caractériser, sous ce rapport, à l'égard de la physique sociale, sa

participation propre et directe à la composition élémentaire du fonds

commun de nos ressources intellectuelles. Or, au point où ce volume est

maintenant parvenu, il est déjà facile de reconnaître que cette

coopération logique de la nouvelle science n'a pas, sans doute, une

moindre importance générale que celle des diverses sciences antérieures,

y compris même la biologie. Il résulte, en effet, de la leçon précédente

que la fondation de la sociologie positive tend directement à augmenter

l'ensemble de nos principaux moyens de spéculation quelconque, en y

introduisant, comme dernier élément essentiel, ce mode général

d'exploration que j'ai signalé sous le nom de _méthode historique_

proprement dite, qui, après un usage convenable, constituera réellement

plus tard un quatrième mode fondamental d'observation, à la suite du

procédé comparatif de la biologie, dont il présente certainement une

modification assez profonde pour mériter d'en être finalement distingué.

Ce nouveau moyen d'investigation, dont la manifestation était, par sa

nature, si évidemment réservée à la sociologie, est vraiment, au fond,

plus ou moins applicable à tous les ordres quelconques de spéculations

scientifiques. Il suffit, pour cela, suivant le principe incontestable

ci-dessus indiqué, de concevoir chaque découverte quelconque, à

l'instant où elle s'accomplit, comme constituant un véritable phénomène

social, faisant partie de la série générale du développement humain, et,

à ce titre, soumis aux lois de succession et aux méthodes d'exploration

qui caractérisent cette grande évolution. D'un tel point de départ, dont

la rationnalité ne saurait être méconnue, on embrasse aussitôt l'entière

universalité nécessaire de la méthode historique, dès-lors envisagée

dans toute son éminente dignité intellectuelle. N'est-il point sensible,

en effet, que, par une telle méthode, les diverses découvertes

scientifiques deviennent, à un certain degré, susceptibles d'une vraie

prévision rationnelle, d'après une exacte appréciation du mouvement

antérieur de la science, convenablement interprété suivant les lois

fondamentales de la marche réelle de l'esprit humain? Parvenue à une

telle spécialité, la prévision historique ne saurait sans doute,

d'après les explications du chapitre précédent, comporter des

déterminations bien précises: mais elle pourra certainement fournir

d'heureuses indications préliminaires sur le sens général des progrès

immédiats, de manière à éviter surtout, en grande partie, l'énorme

déperdition des forces intellectuelles qui se consument aujourd'hui en

essais essentiellement hasardés, dont la plupart ne comportent aucun

succès réel. Comparant ainsi convenablement l'état présent de chaque

science, ou même de chaque grand sujet scientifique, à la suite

philosophique des états antérieurs, il deviendra, sans doute, possible

d'assujétir ultérieurement l'art des découvertes à une sorte de théorie

rationnelle, qui puisse utilement guider les efforts instinctifs du

génie individuel, dont la marche propre ne saurait être vraiment

indépendante du développement collectif de l'esprit humain, quelque

illusion naturelle que puisse inspirer, à cet égard, le sentiment

exagéré de la supériorité personnelle, malheureusement si disposée,

d'ordinaire, surtout en ce genre, à un isolement chimérique. La méthode

historique est donc destinée, en dominant désormais l'usage systématique

de toutes les autres méthodes scientifiques quelconques, à leur procurer

une plénitude de rationnalité qui leur manque essentiellement encore,

en transportant, autant que possible, à l'ensemble cette progression

sagement ordonnée qui n'existe aujourd'hui que pour les détails: le

choix habituel des sujets de recherches, jusqu'ici presque arbitraire,

ou du moins éminemment empirique, tendra dès-lors à acquérir, à un

certain degré, ce caractère vraiment scientifique que présente seule

maintenant l'investigation partielle de chacun d'eux. Mais, pour que ces

hautes propriétés puissent être convenablement réalisées, il est

indispensable que cette méthode transcendante, si difficile et si

délicate par sa nature, soit elle-même toujours subordonnée aux

conditions philosophiques qu'impose le véritable esprit général de la

science où elle prend spécialement naissance, tel qu'il a été

suffisamment caractérisé dans la leçon précédente. La principale de ces

conditions consiste, ainsi que nous l'avons établi, à ne jamais

considérer l'ensemble du développement propre de chaque science

isolément de la progression totale de l'esprit humain, ni même de

l'évolution fondamentale de l'humanité. Ainsi, la physique sociale, qui

fournit spontanément cette nouvelle méthode, devra donc aussi plus ou

moins présider ultérieurement à son application graduelle, au moins

d'après sa conception générale du développement humain[33]. Tout usage

trop partiel ou trop isolé d'un tel mode d'investigation, suivant

l'irrationnelle tendance dispersive des esprits actuels, serait

essentiellement inefficace, ou ne pourrait réaliser qu'une faible partie

des importans avantages qu'on doit s'en promettre pour le progrès des

sciences, en exposant même peut-être à certaines aberrations spéciales.

Quoique, d'après notre principe invariable de l'uniformité fondamentale

de la méthode positive, l'état présent des sciences doive nécessairement

offrir déjà quelques traces spontanées de ce moyen supérieur de

spéculation, cependant sa complication caractéristique et son

développement à peine naissant ne sauraient permettre d'en apercevoir

actuellement des exemples très prononcés, et surtout assez variés pour

constituer une manifestation pleinement décisive. Le système entier de

nos diverses connaissances positives n'en présente encore, à mes yeux,

qu'un seul témoignage vraiment irrécusable, qu'il faut aller puiser,

comme on devait s'y attendre, dans la science mathématique, si hautement

destinée, par sa nature, à raison de son essor plus simple et plus

rapide, à fournir spontanément d'avance quelques exemples plus ou moins

appréciables de tous les procédés logiques possibles, aussi bien

d'ailleurs, malgré le préjugé actuel, que de presque toutes les

aberrations. Ce précieux exemple m'est fourni par ces sublimes chapitres

préliminaires des diverses sections de la _Mécanique analytique_, si peu

appréciés du vulgaire des géomètres parce qu'ils ne contiennent aucune

formule, et qui constituent, à mon gré, la preuve la plus décisive de

l'éminente supériorité philosophique de Lagrange sur tous les géomètres

postérieurs à Descartes et à Leïbnitz. En exposant cette admirable

filiation des principales conceptions de l'esprit humain relativement à

la mécanique rationnelle, depuis l'origine de la science jusqu'à nos

jours, le génie de Lagrange a certainement pressenti le véritable esprit

général de la méthode historique, par cela seul qu'il a choisi une telle

appréciation fondamentale pour base préliminaire de l'ensemble de ses

propres spéculations scientifiques. Je ne saurais donc, sous ce rapport,

trop fortement recommander ici, non-seulement aux géomètres, si

étrangers, d'ordinaire, à de telles pensées, mais à toutes les

intelligences vraiment philosophiques, l'assidue méditation de ces

éminentes compositions, où réside, à ma connaissance, le seul exemple

réel qui puisse donner jusqu'ici une idée convenable de la véritable

histoire, telle que je l'ai caractérisée, bien que leur auteur n'eût

certes aucune prétention au titre vulgaire d'historien.

[Footnote 33: J'ai exposé d'avance, dans le second volume de

ce Traité, un exemple caractéristique de l'utilité

scientifique de cette méthode historique, en établissant,

surtout d'après elle, la théorie positive des hypothèses

vraiment rationnelles en philosophie naturelle et

principalement en physique. Plus on méditera sur ce grand

sujet, mieux on sentira, en principe, que la véritable

philosophie de chaque science est nécessairement inséparable

de son histoire réelle, c'est-à-dire d'une exacte

appréciation générale de la filiation effective de l'ensemble

de ses progrès principaux. La similitude essentielle qui doit

inévitablement régner entre la marche intellectuelle de

l'individu et celle de l'espèce, indique évidemment qu'on ne

saurait convenablement saisir la coordination pleinement

rationnelle des diverses conceptions scientifiques, si l'on

n'est point guidé par la vraie théorie de leur enchaînement

historique, que la physique sociale peut seule réellement

fournir à chaque science spéciale. C'est ainsi que

l'institution de cette dernière science fondamentale doit

sembler directement indispensable à l'entier développement

systématique de toutes les autres. On voit aussi par-là

quelle extension capitale notre nouvelle philosophie

politique procure spontanément à l'influence nécessaire de

l'histoire dans l'ensemble des spéculations humaines, comme

je l'avais annoncé en terminant le précédent chapitre.]

Quoique nécessairement très sommaires, les indications précédentes

suffisent, sans doute, pour constater que l'inévitable réaction

universelle de la science sociale sur le système des sciences

antérieures n'a pas moins d'importance sous le point de vue purement

logique que sous l'aspect directement scientifique. Tandis que, d'une

part, la sociologie positive tend à lier profondément entre elles toutes

les autres sciences, soit par leur commune subordination philosophique à

la théorie générale du développement humain, soit par la manifestation

spontanée et continue de leurs vraies relations mutuelles, on voit aussi

maintenant que, d'une autre part, elle tend à superposer, à l'ensemble

de leurs divers modes propres d'investigation, une méthode plus élevée,

dont l'application judicieuse pourra diriger avec plus d'efficacité leur

usage rationnel, de manière à bannir, autant que possible, l'empirisme

et le tâtonnement. Ainsi, l'intime dépendance nécessaire où, par la

nature de ses phénomènes, la physique sociale est si évidemment placée

entre toutes les sciences antérieures, comme nous l'avons d'abord

reconnu, se trouve réciproquement accompagnée d'une double influence

capitale, non moins inévitable, qu'elle doit, à son tour, exercer

constamment sur elles, de manière à leur rendre des offices

essentiellement équivalens à ceux qu'elle en aura reçus, quoique d'une

autre nature. On peut donc apercevoir déjà cette éminente propriété

caractéristique d'une telle science de former pour ainsi dire le noeud

principal du faisceau scientifique fondamental, par suite de ses divers

rapports naturels, soit de subordination, soit de direction, avec toutes

les autres, ainsi que je l'expliquerai ultérieurement. C'est par-là que

la vraie coordination homogène de nos diverses sciences réelles tend à

ressortir spontanément de leur développement positif, au lieu d'être

vainement empruntée à des conceptions anti-scientifiques sur une

chimérique unité des différens phénomènes quelconques, comme on l'a

jusqu'ici exclusivement tenté.

L'ensemble des considérations indiquées dans ce chapitre complète

suffisamment la grande opération philosophique entreprise dans le

chapitre précédent pour caractériser directement le véritable esprit

général de la dernière science fondamentale, en manifestant ses diverses

relations nécessaires avec l'ensemble de toutes les autres.

Indépendamment de son indispensable influence pour diriger la formation

rationnelle de la saine philosophie politique, cette intime et mutuelle

connexité, à la fois scientifique et logique, présente immédiatement,

avant même que la science ait pu se développer convenablement, cette

haute utilité sociale, si précieuse aujourd'hui, de commencer à réaliser

spontanément une certaine discipline intellectuelle, en assujétissant

les scrutateurs quelconques des questions sociales à une longue et

difficile préparation scientifique, dont la parfaite rationnalité ne

saurait laisser le moindre soupçon d'arbitraire, comme je l'avais

annoncé dans la quarante-sixième leçon.

Par la complication supérieure de ses phénomènes, aussi bien que par son

essor plus récent, la science sociale devra, sans doute, toujours

rester, par sa nature, plus ou moins inférieure, sous les rapports

spéculatifs les plus importans, à toutes les autres sciences

fondamentales. On peut cependant sentir, d'après l'ensemble d'une telle

appréciation, que l'application convenable de moyens d'investigation et

de vérification plus étendus qu'en aucune autre science, suivant notre

loi constante, pourra lui procurer une rationnalité bien supérieure à ce

que doit faire espérer l'état présent de l'esprit humain. La parfaite

unité spontanée d'un tel sujet, malgré son immense extension, la

solidarité plus prononcée de ses divers aspects quelconques, sa marche

caractéristique des questions les plus générales vers des recherches

graduellement plus spéciales, enfin l'emploi plus fréquent et plus

important des considérations _à priori_ d'après les indications fournies

par les sciences antérieures, et surtout par la théorie biologique de la

nature humaine, doivent faire concevoir de plus hautes espérances de la

dignité spéculative d'une telle science que ne pourra l'indiquer ici

l'imparfaite réalisation que je vais maintenant ébaucher directement, et

dont la principale destination doit être, à mes yeux, de mieux

caractériser, par une manifestation plus sensible et plus efficace,

l'esquisse fondamentale que je viens de terminer de la vraie nature

générale de cette nouvelle philosophie politique et du véritable esprit

scientifique qui doit présider à sa construction ultérieure.

Cours de philosophie positive. (4/6) · 第 16 / 20 题