QUARANTE-SEPTIÈME LEÇON.

Appréciation sommaire des principales tentatives philosophiques

entreprises jusqu'ici pour constituer la science sociale.

Le degré supérieur de complication, de spécialité, et en même temps

d'intérêt, qui caractérise nécessairement les phénomènes sociaux,

comparés à tous les autres phénomènes naturels, à ceux même de la vie

individuelle, constitue, sans doute, d'après les principes généraux de

hiérarchie scientifique établis dans l'ensemble de ce Traité, la cause

la plus fondamentale de l'imperfection beaucoup plus prononcée que doit

présenter leur étude, où l'esprit positif ne pouvait évidemment avoir

aucun accès rationnel sans avoir préalablement commencé à dominer

l'étude de tous les phénomènes plus simples; ce qui n'a été

convenablement accompli que de nos jours, en vertu de l'importante

révolution philosophique qui a donné naissance à la physiologie

cérébrale, comme je l'ai expliqué à la fin du volume précédent. Mais,

indépendamment de ce motif principal, déjà suffisamment indiqué, et qui

d'ailleurs deviendra bientôt le sujet d'une appréciation directe, je

crois devoir commencer, dès ce moment, à signaler une considération

nouvelle, éminemment propre à expliquer, d'une manière toute spéciale,

pourquoi l'esprit humain n'a pu jusqu'à présent fonder la science

sociale sur des bases vraiment positives. Cette considération consiste

en ce que, par la nature d'une telle étude, notre intelligence ne

pouvait réellement, avant l'époque actuelle, y statuer sur un ensemble

de faits assez étendu pour diriger convenablement ses spéculations

rationnelles à l'égard des lois fondamentales des phénomènes sociaux.

En expliquant sommairement, dès le début de cet ouvrage, l'invincible

nécessité logique qui fait toujours exclusivement dépendre le premier

essor spéculatif d'une doctrine quelconque de l'emploi spontané d'une

méthode purement théologique, j'ai déjà suffisamment indiqué, même

envers les plus simples phénomènes, l'impossibilité générale de former

primitivement le système d'observations propre à servir de base

immédiate à toute théorie positive (_voyez_ la première leçon). Or, les

phénomènes sociaux, outre leur participation évidente et plus prononcée

à cette obligation commune, présentent, sous un tel aspect, ce

caractère éminemment spécial, que leur propre existence ne pouvait, dans

l'origine, être assez développée pour comporter aucune observation

vraiment scientifique, lors même que l'esprit humain eût été alors

convenablement préparé. Dans tout autre sujet, par suite de l'immuable

perpétuité des phénomènes, les observations rationnelles n'étaient

d'abord impossibles qu'à cause de l'absence, long-temps inévitable,

d'observateurs bien disposés. Mais, par une exception évidemment propre

à la science sociale, et qui a dû spécialement contribuer à prolonger

son enfance, il est clair que les phénomènes eux-mêmes y ont long-temps

manqué de la plénitude et de la variété de développement indispensables

à leur exploration scientifique, abstraction faite des conditions à

remplir par les observateurs. Sans un lent et pénible essor spontané de

l'état social dans une partie notable de l'espèce humaine, et jusqu'à ce

que le cours naturel de l'évolution sociale y eût graduellement conduit

à des modifications assez profondes et assez générales de la

civilisation primitive, cette science devait nécessairement se trouver

dépourvue de toute base expérimentale vraiment suffisante. Cette

évidente considération nous servira plus tard à faire plus nettement

ressortir l'indispensable office de la philosophie théologique pour

diriger les premiers progrès de l'esprit humain et de la société. Mais

nous ne devons l'employer ici qu'à mieux caractériser les entraves

inévitables qui ont dû ainsi retarder la formation d'une véritable

science sociale.

Toute discussion directe et précise de la portée nécessaire de cet

obstacle fondamental serait actuellement déplacée. Quand le moment sera

venu d'effectuer, dans l'un des chapitres suivans, cette exacte

détermination, je démontrerai, j'espère, avec une irrécusable évidence,

que, par suite d'une telle obligation, judicieusement mesurée, la

science sociale n'a commencé à devenir possible qu'en s'appuyant

précisément sur l'analyse rationnelle de l'ensemble du développement

accompli jusqu'à nos jours dans l'élite de l'espèce humaine, tout passé

moins étendu devant être insuffisant. C'est ainsi que les conditions

relatives à la succession même des phénomènes, coïncideront, d'une

manière aussi rigoureuse que spontanée, avec celles déjà assez établies,

par l'ensemble des trois volumes précédens, quant à la préparation de

l'observateur d'après l'élaboration préalable des branches moins

compliquées de la philosophie positive, pour assigner, sans aucune grave

incertitude, le siècle actuel comme l'époque nécessaire de la formation

définitive de la science sociale, jusque alors essentiellement

impossible.

Quoique ce ne soit point ici le lieu d'entreprendre convenablement cette

importante démonstration, j'y crois devoir néanmoins indiquer une

considération très propre à faire déjà pressentir une telle explication,

en représentant le salutaire ébranlement général imprimé à notre

intelligence par la révolution française, comme ayant été finalement

indispensable pour permettre le développement de spéculations à la fois

assez positives et assez étendues à l'égard des phénomènes sociaux.

Jusque alors, en effet, les tendances fondamentales de l'humanité ne

pouvaient être assez fortement caractérisées pour devenir, même chez les

philosophes les plus éminens et les mieux disposés, le sujet d'une

appréciation pleinement scientifique, propre à dissiper sans retour

toute grave fluctuation. Tant que le système politique, qui,

graduellement modifié, avait toujours présidé au développement antérieur

de la société, n'était point encore ainsi attaqué directement dans son

ensemble, de manière à manifester hautement l'impossibilité de perpétuer

sa prépondérance, la notion fondamentale du progrès, première base

nécessaire de toute véritable science sociale, ne pouvait aucunement

acquérir la fermeté, la netteté, et la généralité sans lesquelles sa

destination scientifique ne saurait être convenablement remplie. En un

mot, la direction essentielle du mouvement social n'était point jusque

alors suffisamment déterminée, et par suite les spéculations sociales se

trouvaient toujours radicalement entravées par les vagues et chimériques

conceptions de mouvemens oscillatoires ou circulaires, qui, même

aujourd'hui, entretiennent encore, chez tant d'esprits distingués mais

mal préparés, une si déplorable hésitation relativement à la vraie

nature de la progression humaine. Or, la science sociale pourrait-elle

réellement exister, tant qu'on ignore en quoi consiste cette progression

fondamentale? Le fait même du développement général, dont une telle

science doit étudier les lois principales, peut alors être

essentiellement contesté; puisque, d'un semblable point de vue,

l'humanité doit paraître indéfiniment condamnée à une arbitraire

succession de phases toujours identiques, sans éprouver jamais aucune

transformation vraiment nouvelle et définitive, graduellement dirigée

vers un but exactement déterminé par l'ensemble de notre nature.

Toute idée de progrès social était nécessairement interdite aux

philosophes de l'antiquité, faute d'observations politiques assez

complètes et assez étendues. Aucun d'eux, même parmi les plus éminens

et les plus judicieux, n'a pu se soustraire à la tendance, alors aussi

universelle que spontanée, à considérer directement l'état social

contemporain comme radicalement inférieur à celui des temps antérieurs.

Cette inévitable disposition était d'autant plus naturelle et légitime,

que l'époque de ces travaux philosophiques coïncidait essentiellement,

comme je l'expliquerai plus lard, avec celle de la décadence nécessaire

du régime grec ou romain. Or, cette décadence qui, en considérant

l'ensemble du passé social, constitue certainement un progrès véritable,

en tant que préparation indispensable au régime plus avancé des temps

postérieurs, ne pouvait être aucunement jugée de cette manière par les

anciens, hors d'état de soupçonner une telle succession. J'ai déjà

indiqué, dans la leçon précédente, la première ébauche générale de la

notion, ou plutôt du sentiment, du progrès de l'humanité, comme ayant

été d'abord nécessairement due au christianisme, qui, en proclamant

directement la supériorité fondamentale de la loi de Jésus sur celle de

Moïse, avait spontanément formulé cette idée, jusque alors inconnue,

d'un état plus parfait remplaçant définitivement un état moins parfait,

préalablement indispensable jusqu'à une époque déterminée[20]. Quoique

le catholicisme n'ait fait, ainsi, sans doute, que servir d'organe

général au développement naturel de la raison humaine, ce précieux

office n'en constituera pas moins toujours, aux yeux impartiaux des

vrais philosophes, un de ses plus beaux titres à notre impérissable

reconnaissance. Mais, indépendamment des graves inconvéniens de

mysticisme et de vague obscurité, qui sont inhérens à tout emploi

quelconque de la méthode théologique, une telle ébauche était

certainement insuffisante pour constituer aucun aperçu scientifique de

la progression sociale. Car, cette progression se trouve ainsi

nécessairement fermée par la formule même qui la proclame, puisqu'elle

est alors irrévocablement bornée, de la manière la plus absolue, au seul

avénement du christianisme, au-delà duquel l'humanité ne saurait faire

un pas. Or, l'efficacité sociale de toute philosophie théologique

quelconque étant aujourd'hui, et pour jamais, essentiellement épuisée,

il est évident que cette conception présente désormais, en réalité, un

caractère éminemment rétrograde, comme je l'ai déjà établi, en

confirmation d'une irrécusable expérience, qui ne cesse de s'accomplir

sous nos yeux. D'un point de vue purement scientifique, on conçoit

aisément que la condition de continuité constitue un élément

indispensable de la notion définitive du progrès de l'humanité, notion

qui resterait nécessairement impuissante à diriger l'ensemble rationnel

des spéculations sociales, si elle représentait la progression comme

limitée, par sa nature, un état déterminé, depuis long-temps atteint.

[Footnote 20: Il convient, ce me semble, de noter ici que

cette grande notion appartient essentiellement au

catholicisme, auquel le protestantisme ne l'a ensuite

empruntée que d'une manière très imparfaite, et même

radicalement vicieuse, non-seulement à cause de son recours

vulgaire et irrationnel aux temps de la primitive église,

mais aussi en vertu de sa tendance continue, plus aveugle

encore et non moins prononcée, à proposer surtout pour guide

aux peuples modernes la partie la plus arriérée et la plus

dangereuse des Saintes-Écritures, c'est-à-dire celle qui

concerne l'antiquité judaïque. On sait d'ailleurs que le

mahométisme, en prolongeant, à sa manière, la même notion,

n'a fait que tenter, à ce sujet, comme à tant d'autres, sans

aucune amélioration réelle, une grossière imitation,

évidemment dépourvue de toute véritable originalité.]

Par ces divers motifs, on peut, dès ce moment, sentir, en aperçu, que la

véritable idée du progrès, soit partiel, soit total, appartient

exclusivement, de toute nécessité, à la philosophie positive, qu'aucune

autre ne saurait, à cet égard, suppléer. Cette philosophie pourra seule

dévoiler la vraie nature de la progression sociale, c'est-à-dire,

caractériser le terme final, jamais pleinement réalisable, vers lequel

elle tend à diriger l'humanité, et en même temps faire connaître la

marche générale de ce développement graduel. Une telle attribution est

déjà nettement vérifiée par l'origine toute moderne des seules idées de

progrès continu qui aient aujourd'hui un caractère vraiment rationnel,

et qui se rapportent surtout au développement effectif des sciences

positives, d'où elles sont spontanément dérivées. On peut même remarquer

que le premier aperçu satisfaisant de la progression générale appartient

à un philosophe essentiellement dirigé par l'esprit géométrique, dont le

développement, comme je l'ai si souvent expliqué, avait dû précéder

celui de tout autre mode plus complexe de l'esprit scientifique. Mais,

sans attacher à cette observation personnelle une importance exagérée,

il demeure incontestable que le sentiment du progrès des sciences a pu

seul inspirer à Pascal cet admirable aphorisme, à jamais fondamental:

«Toute la succession des hommes, pendant la longue suite des siècles,

doit être considérée comme un seul homme, qui subsiste toujours, et qui

apprend continuellement.» Sur quelle autre base pouvait auparavant

reposer un tel aperçu? Quelle qu'ait dû être l'immédiate efficacité de

ce premier trait de lumière, il faut néanmoins reconnaître que les idées

de progrès nécessaire et continu n'ont commencé à acquérir une vraie

consistance philosophique, et à provoquer réellement un certain degré

d'attention publique, que par suite de la mémorable controverse qui a

ouvert, avec tant d'éclat, le siècle dernier, sur la comparaison

générale entre les anciens et les modernes. Cette discussion solennelle,

dont l'importance a été jusqu'ici peu sentie, constitue, à mes yeux, un

véritable événement, d'ailleurs convenablement préparé, dans l'histoire

universelle de la raison humaine, qui, pour la première fois, osait

ainsi proclamer enfin directement son progrès fondamental. Or, il

serait, sans doute, inutile de faire expressément remarquer que l'esprit

scientifique animait surtout les principaux chefs de ce grand mouvement

philosophique, et constituait seul toute la force réelle de leur

argumentation générale, malgré la direction vicieuse qu'elle avait

d'ailleurs à d'autres égards: on voit même que leurs plus illustres

adversaires, par une contradiction bien décisive, faisaient hautement

profession de préférer le cartésianisme à l'ancienne philosophie.

Quelque sommaires que doivent être de telles indications, elles

suffisent sans doute pour caractériser, d'une manière irrécusable,

l'origine évidente de notre notion fondamentale du progrès humain, qui,

spontanément issue du développement graduel des diverses sciences

positives, y trouve encore aujourd'hui ses fondemens les plus

inébranlables. De cette source nécessaire, cette grande notion a

toujours tendu, dans le cours du siècle dernier, à s'étendre aussi de

plus en plus au mouvement politique de la société. Toutefois, cette

extension finale, comme je l'ai ci-dessus indiqué, ne pouvait acquérir

aucune véritable importance propre, avant que l'énergique impulsion

déterminée par la révolution française ne fût venue manifester hautement

la tendance nécessaire de l'humanité vers un système politique, encore

trop vaguement caractérisé, mais, avant tout, radicalement différent du

système ancien. Néanmoins, quelque indispensable qu'ait dû être une

telle condition préliminaire, elle est certainement bien loin de

suffire, puisque, par sa nature, elle se borne essentiellement à donner

une simple idée négative du progrès social. C'est uniquement à la

philosophie positive, convenablement complétée par l'étude des

phénomènes politiques, qu'il appartient d'achever ce qu'elle seule a

réellement commencé, en représentant, dans l'ordre politique tout aussi

bien que dans l'ordre scientifique, la suite intégrale des

transformations antérieures de l'humanité comme l'évolution nécessaire

et continue d'un développement inévitable et spontané, dont la

direction finale et la marche générale sont exactement déterminées par

des lois pleinement naturelles. L'impulsion révolutionnaire, sans

laquelle ce grand travail eût été certainement illusoire et même

impossible, ne saurait, évidemment, en dispenser à aucun titre. Il est

même évident, comme je l'ai expliqué au chapitre précédent, qu'une

prépondérance trop prolongée de la métaphysique révolutionnaire tend

désormais, de diverses manières, à entraver directement toute saine

conception du progrès politique. Quoi qu'il en soit, on ne doit plus

s'étonner maintenant si la notion générale de la progression sociale

demeure encore essentiellement vague et obscure, et, par suite,

radicalement incertaine. Les idées sont même assez peu avancées

aujourd'hui sur ce sujet fondamental, pour qu'une confusion capitale,

qui, à des yeux vraiment scientifiques, doit sembler extrêmement

grossière, n'ait point encore cessé de dominer habituellement la plupart

des esprits actuels: je veux parler de ce sophisme universel, que les

moindres notions de philosophie mathématique devraient aussitôt

résoudre, et qui consiste à prendre un accroissement continu pour un

accroissement illimité; sophisme qui, à la honte de notre siècle, sert

presque toujours de base aux stériles controverses que nous voyons

journellement se reproduire sur la thèse générale du progrès social.

Si l'ensemble des diverses réflexions que je viens d'indiquer a pu

d'abord paraître s'écarter réellement du sujet propre de la leçon

actuelle, on doit maintenant sentir combien il s'y rapporte d'une

manière directe et nécessaire. Ayant ainsi expliqué d'avance

l'impossibilité fondamentale de constituer jusqu'à présent la véritable

science du développement social, notre appréciation générale des

tentatives quelconques, dès lors éminemment prématurées, dont cette

grande fondation a pu être l'objet, se trouvera spontanément simplifiée

et abrégée à un haut degré, de manière à n'exiger ici qu'une sommaire

indication du principal caractère philosophique des travaux

correspondans. Or, l'analyse précédente, quoique simplement ébauchée,

suffit déjà pour montrer avec évidence, à ce sujet, que les conditions

proprement politiques y ont, en général, exactement coïncidé avec les

conditions purement scientifiques, de manière à retarder essentiellement

jusqu'à nos jours, par leur concours spontané, la possibilité d'établir

enfin la science sociale sur des bases vraiment positives. L'influence

nécessaire de ce double obstacle est, par sa nature, tellement

déterminée qu'elle s'étend, sans effort, avec une précision

remarquable, jusqu'à la génération actuelle, qui, seule élevée sous

l'impulsion pleinement efficace de la crise révolutionnaire, peut

trouver enfin, pour la première fois, dans l'ensemble du passé social,

une base suffisante d'exploration rationnelle, et qui, en même temps,

peut être convenablement préparée à soumettre directement à la méthode

positive l'étude générale des phénomènes sociaux, en vertu de

l'introduction préalable de l'esprit positif dans toutes les autres

branches fondamentales de la philosophie naturelle, y compris l'étude

des phénomènes intellectuels et moraux, dont la positivité naissante ne

date que du commencement de ce siècle. Comme l'accomplissement de ces

deux grandes conditions était évidemment indispensable, il serait

certainement inutile et même inopportun d'entreprendre ici aucune

critique spéciale de tentatives philosophiques dont le succès devait

être si nécessairement impossible. Y aurait-il lieu à démontrer

expressément l'inanité radicale des efforts intellectuels destinés à

constituer directement la science sociale, avant qu'elle pût reposer sur

une base expérimentale suffisamment étendue, et sans que notre

intelligence pût être aussi assez rationnellement préparée? Les

développemens secondaires que pourrait seul utilement comporter un

sujet aussi évident, seraient certainement incompatibles avec la

destination principale de cet ouvrage. Je dois donc, à cet égard, me

borner à caractériser ici par un rapide aperçu, le vice essentiel propre

à chacune de ces diverses opérations philosophiques, ce qui, en

vérifiant spécialement le jugement général que nous venons d'en porter

d'avance, servira d'ailleurs à mieux manifester ensuite la vraie nature

d'une entreprise encore essentiellement intacte.

Quoique, d'après les explications précédentes, il ne s'agisse nullement

d'esquisser ici, même à grands traits, l'histoire générale des travaux

successifs de l'esprit humain relativement à la science sociale, je ne

crois pas néanmoins devoir m'abstenir d'y mentionner d'abord le nom du

grand Aristote, dont la mémorable _Politique_ constitue, sans doute,

l'une des plus éminentes productions de l'antiquité, et du reste, a

fourni jusqu'ici le type général de la plupart des travaux ultérieurs

sur le même sujet. Les motifs fondamentaux ci-dessus exposés sont, par

leur nature, éminemment applicables à un ouvrage où ne pouvait encore

pénétrer aucun sentiment des tendances progressives de l'humanité, ni le

moindre aperçu des lois naturelles de la civilisation, et qui devait

être essentiellement dominé par les discussions métaphysiques sur le

principe et la forme du gouvernement: il serait, certes, bien superflu

d'insister, d'une manière quelconque, à l'égard d'un cas aussi évident.

Mais, à une époque où l'esprit positif, naissant à peine, n'avait encore

commencé à se manifester faiblement que dans la seule géométrie, et

lorsque, en même temps, les observations politiques étaient

nécessairement restreintes à un état social presque uniforme et purement

préliminaire, envisagé même dans une population très circonscrite, il

est vraiment prodigieux que l'intelligence humaine ait pu produire, en

un tel sujet, un traité aussi avancé, et dont l'esprit général s'éloigne

peut-être moins d'une vraie positivité qu'en aucun autre travail de ce

père immortel de la philosophie. Qu'on relise, par exemple (et, même

aujourd'hui, les meilleurs esprits peuvent encore le faire avec fruit),

la judicieuse analyse par laquelle Aristote a si victorieusement réfuté

les dangereuses rêveries de Platon et de ses imitateurs sur la

communauté des biens; et l'on y reconnaîtra aisément des témoignages,

aussi nombreux qu'irrécusables, d'une rectitude, d'une sagacité, et

d'une force qui, en de semblables matières, n'ont jamais été surpassées

jusqu'ici, et furent même rarement égalées. Toutefois, il ne faut pas

oublier que cette intéressante appréciation serait, par sa nature,

essentiellement étrangère à la principale destination de cet ouvrage. Il

est trop évident, d'après nos explications antérieures, que la véritable

science sociale ne pouvait être que d'institution moderne, et même

d'origine toute récente, pour qu'il convienne ici de s'arrêter davantage

aux travaux quelconques de l'antiquité, ne fût-ce qu'afin d'y rendre un

respectueux hommage au premier essor du génie humain dans ce grand

sujet, et malgré l'influence évidente que cette mémorable élaboration

primitive a profondément exercée sur l'ensemble ultérieur des

méditations philosophiques.

En vertu du double motif général établi ci-dessus, il serait entièrement

superflu de faire aucune mention spéciale de ces divers travaux

successifs, d'ailleurs toujours uniformément conduits sur le type

d'Aristote, simplement développé par l'accumulation spontanée de

nouveaux matériaux classés à peu près selon les mêmes principes. Ces

tentatives philosophiques ne peuvent commencer à nous occuper ici qu'à

partir de l'époque où, d'une part, la prépondérance définitive de

l'esprit positif dans l'étude rationnelle des phénomènes les moins

compliqués a pu permettre de comprendre réellement en quoi consistent,

en général, les lois naturelles, et où, d'une autre part, la vraie

notion fondamentale de la progression humaine, soit partielle, soit

totale, a pris enfin graduellement quelque consistance réelle: or, le

concours de ces deux indications, convenablement appréciées, ne permet

guère de remonter plus loin que vers le milieu du siècle dernier. La

première et la plus importante série de travaux qui se présente comme

directement destinée à constituer enfin la science sociale, est alors

celle du grand Montesquieu, d'abord dans son Traité sur la politique

romaine, et surtout ensuite dans son _Esprit des Lois_.

Ce qui caractérise, à mes yeux, la principale force de ce mémorable

ouvrage, de manière à témoigner irrécusablement de l'éminente

supériorité de son illustre auteur sur tous les philosophes

contemporains, c'est la tendance prépondérante qui s'y fait partout

sentir à concevoir désormais les phénomènes politiques comme aussi

nécessairement assujétis à d'invariables lois naturelles que tous les

autres phénomènes quelconques: disposition si nettement prononcée, dès

le début, par cet admirable chapitre préliminaire où, pour la première

fois depuis l'essor primitif de la raison humaine, l'idée générale de

_loi_ se trouve enfin directement définie, envers tous les sujets

possibles, même politiques, suivant l'uniforme acception fondamentale

que notre intelligence s'était déjà habituée à lui attribuer dans les

plus simples recherches positives. Quelle que soit l'importance de cette

innovation capitale, son origine philosophique ne saurait être méconnue,

puisqu'elle résulte évidemment de l'entière généralisation finale d'une

notion incomplète que le progrès continu des sciences avait dû

graduellement rendre très familière à tous les esprits avancés, par une

suite spontanée de l'impulsion décisive qu'avait produite, un siècle

auparavant, la grande combinaison des travaux de Descartes, de Galilée,

et de Képler, et que les travaux de Newton venaient de corroborer si

heureusement. Mais cette incontestable filiation ne doit altérer, en

aucune manière, l'originalité caractéristique de la conception de

Montesquieu; car, tous les bons esprits savent assez aujourd'hui que

c'est surtout en de pareilles extensions fondamentales que consistent

réellement les progrès principaux de notre intelligence. On doit bien

plutôt s'étonner qu'un pas semblable ait pu être conçu, en un temps où

la méthode positive n'embrassait encore que les plus simples phénomènes

naturels, sans avoir convenablement pénétré dans l'étude générale des

corps vivans, et sans être même, à vrai dire, devenue suffisamment

prépondérante envers les phénomènes purement chimiques. Cette

admiration nécessaire ne pourra que s'accroître en ayant aussi égard au

second aspect élémentaire ci-dessus signalé, et considérant que la

notion fondamentale de la progression humaine, première base

indispensable de toute véritable loi sociologique, ne pouvait avoir,

pour Montesquieu, ni la netteté, ni la consistance, ni surtout la

généralité complète qu'a pu lui faire acquérir ensuite le grand

ébranlement politique sous l'impulsion duquel nous pensons aujourd'hui.

A une époque où les plus éminens esprits, essentiellement préoccupés de

vaines utopies métaphysiques, croyaient encore à la puissance absolue et

indéfinie des législateurs, armés d'une autorité suffisante, pour

modifier à volonté l'état social, combien ne fallait-il pas être en

avant de son siècle pour oser concevoir, d'après une aussi imparfaite

préparation, les divers phénomènes politiques comme toujours réglés, au

contraire, par des lois pleinement naturelles, dont l'exacte

connaissance devrait nécessairement servir de base rationnelle à toute

sage spéculation sociale, finalement propre à guider utilement les

combinaisons pratiques des hommes d'état!

Malheureusement, les mêmes causes générales qui établissent, avec tant

d'évidence, cette irrécusable prééminence philosophique de Montesquieu

sur tous ses contemporains, font également sentir, d'une manière non

moins prononcée, l'inévitable impossibilité de tout succès réel dans une

entreprise aussi hautement prématurée, quant à son but principal, dont

les conditions préliminaires les plus essentielles, soit scientifiques,

soit politiques, étaient alors si loin d'un accomplissement suffisant.

Il n'est que trop manifeste, en effet, que le projet fondamental de

Montesquieu n'a été nullement réalisé dans l'ensemble de l'exécution de

son travail, qui, malgré l'éminent mérite de certains détails, ne

s'écarte pas essentiellement de la nature commune des divers travaux

antérieurs, et ne tarde point, à vrai dire, à revenir, comme ceux-ci, au

type primitif du Traité d'Aristote, dont il n'a pu d'ailleurs aucunement

égaler, eu égard au temps, la rationnelle composition. Après avoir

reconnu, en principe général, la subordination nécessaire des phénomènes

sociaux à d'invariables lois naturelles, on ne voit plus, dans le cours

de l'ouvrage, que les faits politiques y soient, en réalité, nullement

rapportés au moindre aperçu de ces lois fondamentales: et même la

stérile accumulation de ces faits, indifféremment empruntés, souvent

sans aucune critique vraiment philosophique, aux états de civilisation

les plus opposés, paraît directement repousser toute idée d'un véritable

enchaînement scientifique, pour ne laisser ordinairement subsister

qu'une liaison purement illusoire, fondée sur d'arbitraires

rapprochemens métaphysiques. La nature générale des conclusions

pratiques de Montesquieu vérifie clairement, ce me semble, combien

l'exécution de son travail a été loin de correspondre à sa grande

intention primitive. Car, cette pénible élaboration irrationnelle de

l'ensemble total des sujets sociaux, n'aboutit finalement qu'à

proclamer, comme type politique universel, le régime parlementaire des

Anglais, dont l'insuffisance nécessaire, pour satisfaire aux besoins

politiques fondamentaux des sociétés modernes, était, sans doute,

beaucoup moins sensible alors qu'elle n'a dû le devenir aujourd'hui,

mais sans être, au fond, guère moins réelle, puisque la situation

générale n'a fait depuis que mieux manifester son principal caractère,

déjà essentiellement établi à cette époque, comme j'aurai lieu de le

démontrer plus tard. A la vérité, l'insignifiance même d'une telle issue

honore, sous certains rapports, le caractère philosophique de

Montesquieu, qui, entouré d'un vain débordement d'utopies métaphysiques,

a su renoncer avec fermeté à l'ascendant vulgaire qu'il eût si aisément

obtenu, pour restreindre scrupuleusement ses conclusions pratiques dans

les limites très étroites imposées par son insuffisante théorie. Mais,

la nécessité logique d'une semblable restriction, si évidemment

inférieure aux besoins réels de la société, fournit, sans doute,

indirectement une irrécusable confirmation générale de la direction

vicieuse et illusoire qui a présidé à l'exécution réelle de cette grande

opération philosophique, ainsi radicalement dépourvue de sa principale

efficacité politique.

La seule portion considérable d'un tel travail qui paraisse présenter

une certaine positivité effective, est celle où Montesquieu s'efforce

d'apprécier exactement l'influence sociale des diverses causes locales

continues, dont l'ensemble peut être désigné, en politique, sous le nom

de climat. Dans cette entreprise scientifique, évidemment inspirée

d'ailleurs par le beau Traité d'Hippocrate, on reconnaît directement, en

effet, une tendance constante à rattacher soigneusement, à l'imitation

de la philosophie naturelle, les divers phénomènes observés à des forces

réelles capables de les produire: mais il est très sensible aussi que ce

but général a été essentiellement manqué. Sans rappeler aucunement ici

une facile critique, déjà tant reproduite, et souvent avec bien peu de

justice, par un grand nombre de philosophes postérieurs, on ne peut

contester que Montesquieu n'ait, pour l'ordinaire, gravement méconnu la

véritable influence politique des climats, qu'il a presque toujours

extrêmement exagérée. Ce que je dois surtout faire remarquer à ce sujet,

c'est la principale cause philosophique d'un tel ordre d'aberrations,

nécessairement provenues d'une vaine tendance irrationnelle à analyser

spécialement une pure modification avant que l'action fondamentale ait

pu être convenablement appréciée[21]. Sans avoir aucunement établi en

quoi consiste la progression sociale, ni quelles en sont les lois

essentielles, il est évidemment impossible de se former la moindre idée

juste des perturbations plus ou moins secondaires qui peuvent résulter

du climat, ou de toute autre influence accessoire, même plus puissante,

comme celle des diverses races humaines, ainsi que je l'expliquerai

directement plus tard, quand je traiterai de la méthode en physique

sociale. Nous reconnaîtrons alors que ces diverses perturbations

quelconques ne peuvent affecter que la vitesse de la progression, dont

aucun terme important ne saurait être ni supprimé, ni déplacé. Ainsi,

quelque intérêt que puisse offrir leur analyse spéciale, elle ne peut

comporter aucun succès rationnel, tant que les lois fondamentales du

développement social ne sont point préalablement dévoilées. On

s'explique aisément l'illusion très naturelle d'après laquelle

Montesquieu, qui ne pouvait aucunement concevoir ces lois, et qui

pourtant voulait, presque à tout prix, faire pénétrer enfin l'esprit

positif dans le domaine des idées politiques, a été ainsi conduit à

s'occuper avec prédilection du seul ordre régulier de spéculations

sociales qui pût lui sembler propre à l'accomplissement spontané d'une

telle condition philosophique. Mais cette aberration, alors fort

excusable, si même elle pouvait être réellement évitée, n'en présente

pas moins sous un nouveau jour l'immense et irrécusable lacune relative

à l'opération fondamentale, dont la vicieuse exécution n'a pu fournir

aucun guide convenable dans l'examen des questions secondaires. On n'a

pu même apercevoir nullement ainsi cette remarque générale, qui ressort

cependant, avec tant d'évidence, de l'ensemble des observations, et qui

doit dominer toute la théorie politique des climats, savoir: que les

causes physiques locales, très puissantes à l'origine de la

civilisation, perdent successivement de leur empire à mesure que le

cours naturel du développement humain permet davantage de neutraliser

leur action. Une telle relation se serait, sans doute, spontanément

présentée à Montesquieu, si, conformément à la nature du sujet, il avait

pu procéder à la théorie politique du climat après avoir d'abord fixé

l'indispensable notion fondamentale de la progression générale de

l'humanité.

[Footnote 21: C'est la même erreur logique que si, en

astronomie, on prétendait déterminer les perturbations sans

avoir d'abord apprécié les gravitations principales, comme je

l'ai indiqué, en 1822, à la fin de mon _Système de politique

positive_.]

En résumé, ce grand philosophe a conçu, le premier, une entreprise

capitale doublement prématurée, dans laquelle il devait radicalement

échouer, soit en s'efforçant de soumettre à l'esprit positif l'étude

générale des phénomènes sociaux avant qu'il eût même convenablement

pénétré dans le système entier des connaissances biologiques, soit, sous

le point de vue purement politique, en se proposant essentiellement de

préparer la réorganisation sociale en un temps uniquement destiné à

l'action révolutionnaire proprement dite. C'est là surtout ce qui

explique pourquoi une aussi éminente intelligence, par suite même d'un

avancement trop prononcé, a néanmoins exercé sur son siècle une action

immédiate bien inférieure à celle d'un simple sophiste, tel que

Rousseau, dont l'état intellectuel, beaucoup plus conforme à la

disposition générale de ses contemporains, lui a permis de se constituer

spontanément, avec tant de succès, l'organe naturel du mouvement

purement révolutionnaire qui devait caractériser cette époque.

Montesquieu ne pourra être pleinement apprécié que par notre postérité,

où l'extension, finalement réalisée, de la philosophie positive à

l'ensemble des spéculations sociales, fera profondément sentir la haute

valeur de ces tentatives précoces qui, tout en manquant nécessairement

un but encore trop éloigné, contribuent néanmoins, par de lumineuses et

indispensables indications préliminaires, à poser convenablement la

question générale qui devra être ultérieurement résolue.

Depuis Montesquieu, le seul pas important qu'ait fait jusqu'ici la

conception fondamentale de la _sociologie_[22], est dû à l'illustre et

malheureux Condorcet, dans son mémorable ouvrage sur l'_Esquisse d'un

tableau historique des progrès de l'esprit humain_, au sujet duquel une

juste appréciation exige toutefois qu'on n'oublie point la haute

participation préalable de son célèbre ami, le sage Turgot, dont les

précieux aperçus primitifs sur la théorie générale de la perfectibilité

humaine avaient sans doute utilement préparé la pensée de Condorcet.

Ici, quoique, finalement, la grande opération philosophique, évidemment

projetée par Montesquieu, ait encore, au fond, également avorté, et

peut-être même d'une manière plus prononcée, il demeure néanmoins

incontestable que, pour la première fois, la notion scientifique,

vraiment primordiale, de la progression sociale de l'humanité, a été

enfin nettement et directement introduite, avec toute la prépondérance

universelle qu'elle doit exercer dans l'ensemble d'une telle science, ce

qui, certainement, n'avait pas lieu chez Montesquieu. Sous ce point de

vue, la principale force de l'ouvrage réside dans cette belle

introduction où Condorcet expose immédiatement sa pensée générale, et

caractérise son projet philosophique d'étudier l'enchaînement

fondamental des divers états sociaux. Ce petit nombre de pages

immortelles ne laisse vraiment à désirer, surtout pour l'époque, rien

d'essentiel, en ce qui concerne la position totale de la question

sociologique, qui, dans un avenir quelconque, reposera toujours, à mon

gré, sur cet admirable énoncé, à jamais acquis à la science.

Malheureusement, l'exécution de ce dessein capital est loin de

correspondre, en aucune manière, à la grandeur d'un tel projet, qui,

malgré cette infructueuse tentative, reste encore entièrement intact,

comme il serait aujourd'hui superflu de le démontrer expressément ici.

D'après les principes que j'ai établis, une judicieuse appréciation

philosophique de la situation générale de l'esprit humain à cette époque

peut, ce me semble, aisément expliquer à la fois et le succès de la

conception et l'avortement de l'exécution, abstraction faite d'ailleurs

de l'influence secondaire qu'a dû exercer, à l'un ou à l'autre titre, la

nature spéciale de l'intelligence qui a servi d'organe à cette

opération.

[Footnote 22: Je crois devoir hasarder, dès à présent, ce

terme nouveau, exactement équivalent à mon expression, déjà

introduite, de _physique sociale_, afin de pouvoir désigner

par un nom unique cette partie complémentaire de la

philosophie naturelle qui se rapporte à l'étude positive de

l'ensemble des lois fondamentales propres aux phénomènes

sociaux. La nécessité d'une telle dénomination, pour

correspondre à la destination spéciale de ce volume, fera,

j'espère, excuser ici ce dernier exercice d'un droit

légitime, dont je crois avoir toujours usé avec toute la

circonspection convenable, et sans cesser d'éprouver une

profonde répugnance pour toute habitude de néologisme

systématique.]

Il suffit, à cet effet, d'estimer, par aperçu, le progrès essentiel

qu'avait dû faire, de Montesquieu à Condorcet, l'accomplissement graduel

des deux grandes conditions, l'une scientifique, l'autre politique, dont

j'ai ci-dessus établi la nécessité dans une telle élaboration. Sous le

premier aspect, il faut surtout remarquer que l'admirable essor des

sciences naturelles, et principalement de la chimie, pendant la seconde

moitié du siècle dernier, avait dû tendre spontanément à développer, à

un haut degré, chez tous les esprits avancés, la notion fondamentale

des lois positives, ainsi devenue à la fois plus étendue et plus

profonde, et par suite de plus en plus prépondérante. On doit même

spécialement noter, à ce sujet, que cette époque est aussi celle où

l'étude générale des corps vivans a commencé à prendre enfin une

certaine consistance et un vrai caractère scientifique, au moins dans

l'ordre anatomique et dans l'ordre taxonomique, si ce n'est encore dans

l'ordre purement physiologique. Est-il étonnant dès lors qu'un esprit

tel que celui de Condorcet, rationnellement préparé, sous la direction

du grand d'Alembert, par de fortes méditations mathématiques, qui, par

une position sociale éminemment philosophique, avait dû profondément

ressentir l'impulsion des immenses progrès contemporains des sciences

physico-chimiques, et qui, en outre, avait pu subir pleinement

l'heureuse influence des mémorables travaux de Haller, de Jussieu, de

Linné, de Buffon et de Vicq-d'Azir, sur les principales parties de la

philosophie biologique, ait enfin distinctement conçu le projet

fondamental de transporter directement aussi, dans l'étude spéculative

des phénomènes sociaux, cette même méthode positive qui, depuis

Descartes, n'avait jamais cessé de régénérer ainsi de plus en plus le

système entier des connaissances humaines? Avec un ensemble

d'antécédens aussi favorables, le génie plus éminent de Montesquieu eût

réalisé, sans doute, de tout autres résultats, dans une pareille

situation. Il faut cependant reconnaître, même d'après les explications

que je viens d'indiquer, que la constitution générale de la science

sociale sur des bases vraiment positives était encore, pour Condorcet

lui-même, essentiellement prématurée, quoiqu'elle dût l'être beaucoup

moins, sans doute, que pour Montesquieu. Car, il restait ainsi à

traverser, en outre, une dernière station intermédiaire, dont la

nécessité ne pouvait être éludée, en établissant le système rationnel,

alors à peine ébauché, de la saine philosophie biologique, et surtout en

complétant cette philosophie par l'extension directe de la méthode

positive à l'étude des phénomènes intellectuels et moraux, indispensable

révolution préliminaire, dont l'infortuné Condorcet n'a pu être témoin.

Une telle lacune spéculative se fait partout sentir, de la manière la

plus déplorable, dans l'ouvrage de Condorcet, et principalement au sujet

de ces vagues et irrationnelles conceptions de perfectibilité indéfinie,

où son imagination, dépourvue de tout guide et de tout frein

scientifiques, empruntés aux véritables lois fondamentales de la nature

humaine, s'égare à la vaine contemplation des espérances les plus

chimériques et même les plus absurdes. De semblables aberrations, chez

d'aussi grands esprits, sont bien propres à nous faire sentir combien il

est radicalement impossible à notre faible intelligence de franchir avec

succès aucun des nombreux intermédiaires que nous impose graduellement

la marche générale de l'esprit humain.

Sous le point de vue politique, il est également évident que la notion

fondamentale du progrès social a dû devenir à la fois beaucoup plus

nette et plus ferme, et finalement bien plus prépondérante pour

Condorcet, qu'elle n'avait pu l'être pour Montesquieu. Car, même

indépendamment de l'explosion caractéristique de 1789, on ne pouvait

plus douter, au temps de Condorcet, de la tendance finale de l'espèce

humaine à quitter irrévocablement l'ancien système social, quoique la

nature générale du système nouveau ne pût être encore que très vaguement

soupçonnée, et fût même presque toujours essentiellement méconnue. Ayant

déjà suffisamment indiqué l'inévitable nécessité de cette condition

capitale, et l'indispensable influence de son accomplissement graduel,

je n'ai pas besoin d'y revenir spécialement ici. Mais, afin de compléter

cette importante explication, je dois profiter de la précieuse occasion

que me fournit, d'une manière à la fois si spontanée et si prononcée, le

mémorable exemple de Condorcet, pour faire comprendre par quelle fatale

réaction cette influence de l'esprit révolutionnaire, après avoir donné

à l'idée de progression sociale une puissante impulsion primitive, qui

ne pouvait alors être autrement produite, vient ensuite entraver

radicalement, et d'une manière non moins nécessaire, son premier

développement scientifique. Cette funeste propriété résulte spontanément

des préjugés critiques que doit universellement établir la prépondérance

absolue de la philosophie révolutionnaire, et qui s'opposent directement

à toute saine appréciation du passé politique, et, par conséquent, à

toute conception vraiment rationnelle de la progression continue et

graduelle de l'humanité. Rien n'est, malheureusement, plus sensible,

dans l'ouvrage de Condorcet, dont la lecture attentive fait, à chaque

instant, ressortir cette contradiction fondamentale, aussi directe

qu'étrange, de l'immense perfectionnement où l'espèce humaine y est

représentée comme parvenue à la fin du dix-huitième siècle, comparé à

l'influence éminemment rétrograde que l'auteur attribue, presque

constamment, dans l'ensemble du passé, à toutes les doctrines, à toutes

les institutions, à tous les pouvoirs effectivement prépondérans:

quoique, du point de vue scientifique, le progrès total finalement

accompli ne puisse être, sans doute, que le résultat général de

l'accumulation spontanée des divers progrès partiels successivement

réalisés depuis l'origine de la civilisation, en vertu de la marche

nécessairement lente et graduelle de la nature humaine. Ainsi conçue,

l'étude du passé ne présente plus, à vrai dire, qu'une sorte de miracle

perpétuel, où l'on s'est même interdit d'abord la ressource vulgaire de

la Providence. Pourrait-on, dès-lors, s'étonner que, malgré le mérite

éminent et trop peu senti de plusieurs aperçus incidens, Condorcet n'ait

réellement dévoilé aucune des lois véritables du développement humain,

qu'il n'ait nullement soupçonné la nature essentiellement transitoire de

la politique révolutionnaire, et que, finalement, il ait tout-à-fait

manqué la conception générale de l'avenir social? Une expérience

philosophique aussi tristement décisive doit faire profondément sentir

combien toute prépondérance de l'esprit révolutionnaire est désormais

incompatible avec l'étude vraiment rationnelle des lois positives de la

progression sociale. Il faut, sans doute, soigneusement éviter, soit

envers le passé, soit à l'égard du présent, que le sentiment

scientifique de la subordination nécessaire des événemens sociaux à

d'invariables lois naturelles dégénère jamais en une disposition

systématique à un fatalisme ou à un optimisme également dégradans et

pareillement dangereux: et c'est, en partie, pour ce motif que des

caractères élevés peuvent seuls cultiver avec succès la physique

sociale. Mais, il n'est pas moins évident, d'après le principe

philosophique des conditions d'existence, établi surtout, dans le volume

précédent, à l'égard des phénomènes biologiques quelconques, et

éminemment applicable, par sa nature, aux phénomènes politiques, que

toute force sociale long-temps active a dû nécessairement participer à

la production générale du développement humain, suivant un mode

déterminé, dont l'exacte analyse constitue, pour la science, une

indispensable obligation permanente, comme je l'expliquerai

spécialement, au chapitre suivant, en traitant directement de l'esprit

fondamental qui doit appartenir à cette science nouvelle. Toute autre

manière de procéder, par voie de négation systématique et continue de la

nécessité ou de l'utilité des diverses grandes influences ou opérations

politiques que l'histoire nous fait connaître, à la façon de Condorcet,

doit promptement devenir destructive de toute étude vraiment rationnelle

des phénomènes sociaux, et rendre, par conséquent, impossible la saine

physique sociale, en y empêchant radicalement la position normale de

chaque problème. On ne peut, à ce sujet, s'abstenir de contempler, avec

une respectueuse admiration, la profonde supériorité philosophique de

Montesquieu, qui, sans avoir pu, comme Condorcet, juger l'esprit

révolutionnaire d'après l'expérience la plus caractéristique, avait su

néanmoins s'affranchir essentiellement, à l'égard du passé, des préjugés

critiques qui dominaient toutes les intelligences contemporaines, et qui

avaient même gravement atteint sa propre jeunesse. Quoi qu'il en soit,

les réflexions précédentes nous conduisent finalement à apprécier, avec

une plus grande précision, la condition politique préliminaire ci-dessus

établie pour la fondation d'une véritable science sociale. Car, nous

voyons ainsi que cette fondation n'a pu devenir réalisable que depuis

que l'esprit révolutionnaire a dû commencer à perdre son principal

ascendant, ce qui, par une autre voie, nous ramène essentiellement à

l'époque actuelle, comme nous l'avions déjà reconnu d'après la condition

purement scientifique.

Malgré que cette double explication générale soit ici, sans doute,

extrêmement sommaire, elle suffira, j'espère, pour faire convenablement

apprécier, ainsi que je l'avais annoncé, soit l'éminente valeur du

projet philosophique conçu par Condorcet, soit l'avortement nécessaire

et total de son exécution réelle. Si la vraie nature générale de

l'opération a été enfin nettement dévoilée à jamais par cette mémorable

tentative, il est également incontestable que l'entreprise reste encore

tout entière à accomplir. Tous les esprits éclairés déploreront toujours

profondément la tragique destinée de cet illustre philosophe, enlevé à

l'humanité, dans la plénitude de sa carrière, par suite des sauvages

aberrations de ses contemporains, et qui a su utiliser si noblement, au

profit de la grande cause, jusqu'à sa mort glorieuse, en y donnant

solennellement, avec une énergie aussi modeste que soutenue, l'un de ces

exemples décisifs d'une sublime et touchante abnégation personnelle unie

à une fermeté calme et inébranlable, que les croyances religieuses

prétendaient pouvoir seules produire ou maintenir. Mais, quelques

progrès qu'une aussi haute raison, appuyée d'un aussi noble caractère,

n'eût pu manquer de faire, à la suite des grands événemens ultérieurs,

si le temps ne lui avait pas été aussi déplorablement ravi, l'analyse

précédente ne nous permet point de penser que Condorcet eût pu

réellement parvenir jamais à rectifier, au degré suffisant, le vice

fondamental d'une telle élaboration, dont les conditions essentielles,

soit scientifiques, soit politiques, n'ont pu commencer enfin à être

convenablement remplies que de nos jours, chez les intelligences même

les plus éminentes et les plus avancées.

Les deux tentatives philosophiques que je viens de caractériser

sommairement, sont, à vrai dire, les seules jusqu'ici qui, malgré leur

irrécusable précocité et leur inévitable avortement, doivent être

envisagées comme dirigées suivant la véritable voie générale qui peut

conduire finalement à la constitution positive de la science sociale;

puisque cette science y est, du moins, toujours conçue de manière à

reposer immédiatement sur l'ensemble des faits historiques, soit dans la

pensée de Montesquieu, soit, encore plus distinctement, dans celle de

Condorcet. Outre ces deux mémorables séries de travaux, qui, à ce titre,

devaient exclusivement nous occuper ici, j'aurai naturellement

l'occasion, dans l'un des chapitres suivans, d'apprécier suffisamment,

quoique d'une manière purement incidente, quelques autres efforts, bien

plus radicalement illusoires et nécessairement stériles, où l'on se

proposait vainement de positiver la science sociale en la déduisant de

quelqu'une des différentes sciences fondamentales déjà constituées; ce

qui n'a pu avoir d'autre efficacité réelle que de mieux manifester

l'urgence d'une opération aussi diversement poursuivie depuis un

demi-siècle. Mais, afin de tirer de notre examen actuel toute l'utilité

principale qu'il peut comporter pour le préalable éclaircissement

général du but et de l'esprit de la grande fondation que j'ose

entreprendre à mon tour, je crois devoir le compléter encore par

quelques réflexions philosophiques sur la nature et l'objet de ce qu'on

nomme l'_économie politique_.

On ne peut, sans doute, nullement reprocher à nos économistes d'avoir

prétendu établir la véritable science sociale, puisque les plus

classiques d'entre eux se sont efforcés de représenter dogmatiquement,

surtout de nos jours, le sujet général de leurs études comme entièrement

distinct et indépendant de l'ensemble de la science politique, dont ils

s'attachent toujours davantage à l'isoler parfaitement. Mais, malgré cet

aveu décisif, dont la sincérité spontanée ne doit, certes, être

aucunement suspectée, il n'est pas moins évident que ces philosophes se

sont persuadés, de très bonne foi, qu'ils étaient enfin parvenus, à

l'imitation des savans proprement dits, à soumettre enfin à l'esprit

positif ce qu'ils appellent la science économique, et que chaque jour

ils proposent leur manière de procéder comme le type d'après lequel

toutes les théories sociales doivent être finalement régénérées. Cette

illusion fort naturelle ayant, dans ce siècle, graduellement acquis

assez de crédit, soit parmi le public, soit auprès des gouvernemens,

pour donner lieu, sur les principaux points du monde civilisé, à

l'institution de plusieurs chaires spéciales officiellement destinées à

ce nouvel enseignement, il ne sera pas inutile ici de la caractériser

succintement, afin de vérifier clairement que je ne dois pas me borner,

ce qui me semblerait, à tous égards, bien préférable, à continuer une

opération déjà commencée, mais qu'il s'agit, malheureusement, au

contraire, et sans que rien puisse m'en dispenser, de tenter une

création philosophique qui n'a jamais été jusqu'ici ébauchée ni même

convenablement conçue par aucun de mes prédécesseurs. Quoique ce

surcroît de démonstration doive, sans doute, paraître superflu à tout

lecteur graduellement préparé, par l'étude attentive des trois volumes

précédens, à pressentir suffisamment le véritable esprit philosophique

et les conditions logiques essentielles de la science sociale, il n'en

saurait être ainsi chez les intelligences, même fortement organisées,

dépourvues, par la nature de leur éducation, du sentiment intime et

familier de la vraie positivité scientifique, et à l'égard desquelles le

rapide éclaircissement préalable qui va suivre doit avoir une importance

réelle, m'en référant, d'ailleurs, bien entendu, à l'ensemble de ce

volume, pour dissiper implicitement toutes les objections prématurées

que pourrait soulever et toutes les incertitudes secondaires que

pourrait laisser une aussi sommaire appréciation fondamentale de

l'économie politique.

Au point où ce Traité est maintenant parvenu, une simple considération

préjudicielle, si elle pouvait être pleinement sentie, devrait suffire,

ce me semble, à caractériser clairement cette inanité nécessaire des

prétentions scientifiques de nos économistes, qui, presque toujours

sortis des rangs des avocats ou des littérateurs, n'ont pu,

certainement, puiser à aucune source régulière cet esprit habituel de

rationnalité positive qu'ils croient avoir transporté dans leurs

recherches. Inévitablement étrangers, par leur éducation, même envers

les moindres phénomènes, à toute idée d'observation scientifique, à

toute notion de loi naturelle, à tout sentiment de vraie démonstration,

il est évident que, quelle que pût être la force intrinsèque de leur

intelligence, ils n'ont pu tout-à-coup appliquer convenablement aux

analyses les plus difficiles une méthode dont ils ne connaissaient

nullement les plus simples applications, sans aucune autre préparation

philosophique que quelques vagues et insuffisans préceptes de logique

générale, incapables d'aucune efficacité réelle. Aussi l'ensemble de

leurs travaux manifeste-t-il évidemment, de prime abord, à tout juge

compétent et exercé, les caractères les plus décisifs des conceptions

purement métaphysiques. On doit, toutefois, honorablement écarter, avant

tout, le cas éminemment exceptionnel de l'illustre et judicieux

philosophe Adam Smith, qui, sans avoir aucunement la vaine prétention de

fonder, à ce sujet, une nouvelle science spéciale, s'est seulement

proposé pour but, si bien réalisé dans son immortel ouvrage, d'éclaircir

différens points essentiels de philosophie sociale, par ses lumineuses

analyses relatives à la division du travail, à l'office fondamental des

monnaies, à l'action générale des banques, etc., et à tant d'autres

parties principales du développement industriel de l'humanité. Quoique

ayant dû rester essentiellement engagé encore dans la philosophie

métaphysique, comme tous ses contemporains, même les plus éminens, un

esprit de cette trempe, qui d'ailleurs appartenait alors, d'une manière

si distinguée, à l'école métaphysique la plus avancée, ne pouvait guère

tomber profondément dans une telle illusion, précisément parce que

l'ensemble de ses études préalables avait dû lui faire mieux sentir en

quoi consiste surtout la vraie méthode scientifique, comme le témoignent

clairement de précieux aperçus, trop peu appréciés, sur l'histoire

philosophique des sciences, et notamment de l'astronomie, publiés parmi

ses oeuvres posthumes. A cette seule exception près, aussi nettement

expliquée, et dont les économistes s'autoriseraient vainement, il est,

ce me semble, évident que toute la partie dogmatique de leur prétendue

science présente, d'une manière également directe et profonde, le simple

caractère métaphysique, malgré l'affectation illusoire des formes

spéciales et du protocole habituel du langage scientifique, déjà

grossièrement imité, du reste, sans plus de succès réel, en plusieurs

autres occasions philosophiques fort antérieures, et, par exemple, dans

les compositions théologico-métaphysiques du célèbre Spinosa. Celui qui,

de nos jours, a présenté l'ensemble de cette doctrine économique sous

l'aspect le plus rationnel et le mieux appréciable, le respectable

Tracy, a fait directement, avec cette noble candeur philosophique qui le

caractérisa toujours, l'aveu spontané et décisif d'une telle

constitution métaphysique, en exécutant simplement son traité

d'économie politique comme une quatrième partie de son traité général

d'idéologie, entre la logique et la morale; et ce caractère fondamental,

loin d'être borné à la seule coordination primitive, que l'on pourrait

attribuer à d'accidentelles préoccupations systématiques, se montre, au

contraire, pleinement soutenu, de la manière la plus naturelle et la

plus prononcée, dans tout le cours du travail.

Du reste, l'histoire contemporaine de cette prétendue science confirme,

avec une irrésistible évidence, ce jugement direct sur sa nature

purement métaphysique. Il est incontestable, en effet, d'après

l'ensemble de notre passé intellectuel pendant les trois derniers

siècles, sans avoir besoin de remonter plus haut, que la continuité et

la fécondité sont les symptômes les moins équivoques de toutes les

conceptions vraiment scientifiques. Quand les travaux actuels, au lieu

de se présenter comme la suite spontanée et le perfectionnement graduel

des travaux antérieurs, prennent, pour chaque auteur nouveau, un

caractère essentiellement personnel, de manière à remettre sans cesse en

question les notions les plus fondamentales; quand, d'un autre côté, la

constitution dogmatique, loin d'engendrer aucun progrès réel et soutenu,

ne détermine habituellement qu'une stérile reproduction de controverses

illusoires, toujours renouvelées, et n'avançant jamais: dès lors, on

peut être certain qu'il ne s'agit point d'une doctrine positive

quelconque, mais de pures dissertations théologiques ou métaphysiques.

Or, n'est-ce point là le spectacle intellectuel que nous présente,

depuis un demi-siècle, l'économie politique? Si nos économistes sont, en

réalité, les successeurs scientifiques d'Adam Smith, qu'ils nous

montrent donc en quoi ils ont effectivement perfectionné et complété la

doctrine de ce maître immortel, quelles découvertes vraiment nouvelles

ils ont ajoutées à ses heureux aperçus primitifs, essentiellement

défigurés, au contraire, par un vain et puéril étalage des formes

scientifiques. En considérant, d'un regard impartial, les stériles

contestations qui les divisent sur les notions les plus élémentaires de

_la valeur_, de _l'utilité_, de _la production_, etc., ne croirait-on

pas assister aux plus étranges débats des scolastiques du moyen âge sur

les attributions fondamentales de leurs pures entités métaphysiques,

dont les conceptions économiques prennent de plus en plus le caractère,

à mesure qu'elles sont dogmatisées et subtilisées davantage. Dans l'un,

comme dans l'autre cas, le résultat final de ces absurdes et

interminables discussions, est, le plus souvent, de dénaturer

profondément les précieuses indications primitives du bon sens vulgaire,

désormais converties en notions radicalement confuses, qui ne sont plus

susceptibles d'aucune application réelle, et qui ne peuvent

essentiellement engendrer que d'oiseuses disputes de mots. Ainsi, par

exemple, tous les hommes sensés attachaient d'abord un sens nettement

intelligible aux expressions indispensables de _produit_ et de

_producteur_: depuis que la métaphysique économique s'est avisée de les

définir, l'idée de production, à force de vicieuses généralisations, est

devenue tellement vague et indéterminée que les esprits judicieux, qui

se piquent d'exactitude et de clarté, sont maintenant obligés d'employer

de pénibles circuits de langage pour éviter l'emploi de termes rendus

profondément obscurs et équivoques. Un tel effet n'est-il point alors

parfaitement analogue au pareil ravage produit auparavant par la

métaphysique dans l'étude fondamentale de l'entendement humain, à

l'égard, par exemple, des notions générales d'analyse et de synthèse,

etc.? Il faut d'ailleurs soigneusement remarquer que l'aveu général de

nos économistes sur l'isolement nécessaire de leur prétendue science,

relativement à l'ensemble de la philosophie sociale, constitue

implicitement une involontaire reconnaissance, décisive quoique

indirecte, de l'inanité scientifique de cette théorie, qu'Adam Smith

n'avait en garde de concevoir ainsi. Car, par la nature du sujet, dans

les études sociales, comme dans toutes celles relatives aux corps

vivans, les divers aspects généraux sont, de toute nécessité,

mutuellement solidaires et rationnellement inséparables, au point de ne

pouvoir être convenablement éclaircis que les uns par les autres, ainsi

que la leçon suivante l'expliquera spécialement. Quand on quitte le

monde des entités, pour aborder les spéculations réelles, il devient

donc certain que l'analyse économique ou industrielle de la société ne

saurait être positivement accomplie, abstraction faite de son analyse

intellectuelle, morale, et politique, soit au passé, soit même au

présent: en sorte que, réciproquement, cette irrationnelle séparation

fournit un symptôme irrécusable de la nature essentiellement

métaphysique des doctrines qui la prennent pour base.

Tel est donc le jugement final que me semble mériter la prétendue

science économique, considérée sous le rapport dogmatique. Mais, à son

égard, il serait injuste d'oublier que, en l'envisageant du point de vue

historique propre à ce volume, et dans une intention moins scientifique

et plus politique, cette doctrine constitue réellement une dernière

partie essentielle du système total de la philosophie critique, qui a

exercé, pendant la période purement révolutionnaire, un office si

indispensable, quoique simplement transitoire. L'économie politique,

comme j'aurai lieu de l'expliquer ultérieurement dans l'analyse

historique de cette grande époque, a participé, d'une manière qui lui

est propre, et presque toujours fort honorable, à cette immense lutte

intellectuelle, en discréditant radicalement l'ensemble de la politique

industrielle que, depuis le moyen âge, développait de plus en plus

l'ancien régime social, et qui en même temps devenait incessamment plus

nuisible à l'essor général de l'industrie moderne, qu'elle avait d'abord

utilement protégé. Cette fonction purement provisoire constitue, à vrai

dire, la principale efficacité sociale d'une telle doctrine, sans que le

vernis scientifique dont elle a vainement tenté de se couvrir y soit

d'ailleurs d'aucune utilité réelle. Mais, si, à ce titre, elle partage

spécialement la gloire générale de ce vaste déblai préliminaire, elle

manifeste aussi, à sa manière, les graves inconvéniens politiques que

nous avons reconnus, dans la leçon précédente, et que nous sentirons de

plus en plus dans la suite, appartenir nécessairement désormais à

l'ensemble de la philosophie révolutionnaire, depuis que le mouvement

de décomposition a été poussé assez loin pour rendre de plus en plus

indispensable la prépondérance finale du mouvement inverse de

recomposition. Il n'est que trop aisé de constater, en effet, que

l'économie politique, comme toutes les autres parties de cette

philosophie, a également son mode spécial de systématiser l'anarchie; et

les formes scientifiques qu'elle a empruntées de nos jours ne font, en

réalité, qu'aggraver un tel danger, en tendant à le rendre plus

dogmatique et plus étendu. Car cette prétendue science ne s'est point

bornée, quant au passé, à critiquer, d'une manière beaucoup trop

absolue, la politique industrielle des anciens pouvoirs européens, qui,

malgré ses inconvéniens actuels, avaient certainement exercé long-temps

une influence utile, et même indispensable au premier développement

industriel des sociétés modernes. Il y a bien plus: l'esprit général de

l'économie politique, pour quiconque l'a convenablement apprécié dans

l'ensemble des écrits qui s'y rapportent, conduit essentiellement

aujourd'hui à ériger en dogme universel l'absence nécessaire de toute

intervention régulatrice quelconque, comme constituant, par la nature du

sujet, le moyen le plus convenable de seconder l'essor spontané de la

société; en sorte que, dans chaque occasion grave qui vient

successivement à s'offrir, cette doctrine ne sait répondre, d'ordinaire,

aux plus urgens besoins de la pratique, que par la vaine reproduction

uniforme de cette négation systématique, à la manière de toutes les

autres parties de la philosophie révolutionnaire. Pour avoir, plus ou

moins imparfaitement, constaté, dans quelques cas particuliers, d'une

importance fort secondaire, la tendance naturelle des sociétés humaines

à un certain ordre nécessaire, cette prétendue science en a très

vicieusement conclu l'inutilité fondamentale de toute institution

spéciale, directement destinée à régulariser cette coordination

spontanée, au lieu d'y voir seulement la source première de la

possibilité d'une telle organisation, comme je l'expliquerai

convenablement dans la suite[23]. Toutefois, quels que soient les

dangers évidens de ce sophisme universel, dont les conséquences

logiques, si elles pouvaient être pleinement et librement déduites,

n'iraient à rien moins qu'à l'abolition méthodique de tout gouvernement

réel, la justice exige qu'on remarque aussi, par une sorte de

compensation, d'ailleurs très imparfaite, l'heureuse disposition

simultanée de l'économie politique actuelle à représenter immédiatement,

dans le genre le moins noble des relations sociales, les divers intérêts

humains comme nécessairement solidaires, et par suite susceptibles d'une

stable conciliation fondamentale. Quoique, par cette importante

démonstration, les économistes n'aient fait, sans doute, que servir,

plus ou moins fidèlement, d'organe philosophique à la conviction

universelle que le bon sens vulgaire devait spontanément acquérir par

suite du progrès commun et continu de l'industrie humaine dans

l'ensemble des populations modernes, la saine philosophie ne leur en

devra pas moins une éternelle reconnaissance de leurs heureux efforts

pour dissiper le funeste et immoral préjugé qui, soit entre individus,

soit entre peuples, représentait l'amélioration de la condition

matérielle des uns comme ne pouvant résulter que d'une détérioration

correspondante chez les autres, ce qui revenait, au fond, à nier ou à

méconnaître le développement industriel, en supposant nécessairement

constante la masse totale de nos richesses. Mais, malgré ce grand

service, que la véritable science sociale devra soigneusement recueillir

et compléter, la tendance métaphysique de l'économie politique à

empêcher l'institution de toute discipline industrielle, n'en demeure

pas moins éminemment dangereuse. Cette vaine et irrationnelle

disposition à n'admettre que ce degré d'ordre qui s'établit de lui-même,

équivaut évidemment, dans la pratique sociale, à une sorte de démission

solennelle donnée par cette prétendue science à l'égard de chaque

difficulté un peu grave que le développement industriel vient à faire

surgir. Rien n'est, surtout, plus manifeste dans la fameuse et immense

question économique des machines, qui, convenablement envisagée,

coïncide avec l'examen général des inconvéniens sociaux immédiats

inhérens à tout perfectionnement industriel quelconque, comme tendant à

la perturbation plus ou moins profonde et plus ou moins durable du mode

actuel d'existence des classes laborieuses. Aux justes et urgentes

réclamations que soulève si fréquemment cette lacune fondamentale de

notre ordre social, et au lieu d'y voir l'indice de l'une des

applications les plus capitales et les plus pressantes de la vraie

science politique, nos économistes ne savent que répéter, avec une

impitoyable pédanterie, leur stérile aphorisme de liberté industrielle

absolue. Sans réfléchir que toutes les questions humaines, envisagées

sous un certain aspect pratique, se réduisent nécessairement à de

simples questions de temps, ils osent répondre à toutes les plaintes

que, à la longue, la masse de notre espèce, et même la classe d'abord

lésée, doivent finir par éprouver, après ces perturbations passagères,

une amélioration réelle et permanente: ce qui, malgré l'incontestable

exactitude de cette conséquence nécessaire, peut être regardé comme

constituant, de la part de cette prétendue science, une réponse vraiment

dérisoire, où l'on paraît oublier que la vie de l'homme est fort loin de

comporter une durée indéfinie. On ne peut, du moins, s'empêcher de

reconnaître qu'une telle théorie proclame spontanément ainsi, d'une

manière hautement irrécusable, sa propre impuissance sociale, en se

montrant aussi radicalement dépourvue de toute relation fondamentale

avec l'ensemble des principaux besoins pratiques. Les nombreux copistes,

par exemple, qui souffrirent jadis de la révolution industrielle

produite par l'usage de l'imprimerie, auraient-ils pu être suffisamment

soulagés par la perspective, même indubitable, que, dans la génération

suivante, il y aurait déjà autant d'ouvriers vivant de la typographie,

et que, après quelques siècles, il en existerait beaucoup plus? Telle

est pourtant l'habituelle consolation qui ressort spécialement de

l'économie politique actuelle, dont cette étrange fin de non-recevoir

suffirait, sans doute, à défaut de discussion rationnelle, pour

caractériser indirectement l'inaptitude nécessaire à diriger, comme elle

se le propose, l'essor industriel des sociétés modernes. Ainsi, malgré

d'utiles éclaircissemens préliminaires dus à cette doctrine, et

quoiqu'elle ait pu contribuer, à sa manière, à préparer une saine

analyse historique en appelant directement l'attention des philosophes

sur le développement fondamental de l'industrie humaine, on voit, en

résumé, que l'appréciation politique de cette prétendue science confirme

essentiellement, au fond, ce qu'avait dû faire prévoir son appréciation

scientifique directe, en témoignant qu'on n'y doit nullement voir un

élément déjà constitué de la future physique sociale, qui, par sa

nature, ne saurait être convenablement fondée qu'en embrassant, d'une

seule grande vue philosophique, l'ensemble rationnel de tous les divers

aspects sociaux.

[Footnote 23: Il convient peut-être de noter ici, à ce sujet,

que les dangereuses rêveries reproduites de nos jours au

sujet de l'institution fondamentale de la propriété, se sont,

d'ordinaire, essentiellement autorisées, dans l'origine, des

prétendues démonstrations de l'économie politique, pour se

donner, à peu de frais, un certain appareil scientifique, qui

chez beaucoup d'esprits mal cultivés, n'a que trop facilité

leurs ravages: ce qui témoigne clairement de la vaine

impuissance d'une telle doctrine, malgré ses prétentions

illusoires, à contenir efficacement, même dans les sujets qui

semblent le plus lui appartenir, l'esprit général d'anarchie,

dont elle a, au contraire, puissamment secondé, en ce cas, le

développement spontané.]

Il est donc sensible, par suite de ces différentes explications, que

l'espèce de prédilection passagère que l'esprit humain semble

manifester, de nos jours, pour ce qu'on nomme l'économie politique, doit

être surtout envisagée, en réalité, comme un nouveau symptôme

caractéristique du besoin instinctif, déjà profondément senti, de

soumettre enfin les études sociales à des méthodes vraiment positives,

et, en même temps, du défaut actuel d'accomplissement effectif de cette

grande condition philosophique, qui, une fois convenablement remplie,

fera spontanément cesser tout l'intérêt intellectuel que paraît encore

inspirer cette apparence illusoire. On pourrait d'ailleurs aisément

signaler ici, au même titre principal, beaucoup d'autres indices

généraux plus ou moins directs, mais presque également irrécusables,

d'une telle disposition fondamentale, qui, à vrai dire, se manifeste

réellement aujourd'hui dans tous les divers modes essentiels de

l'exercice permanent de notre intelligence. Mais, pour éviter des

détails faciles à suppléer, je dois me borner, en dernier lieu, à

mentionner très rapidement, comme tendant, avec une efficacité bien

supérieure, à ce grand but final, la disposition toujours croissante des

esprits actuels vers les études historiques, et le notable

perfectionnement qu'elles ont graduellement éprouvé dans les deux

derniers siècles.

C'est, certainement, à notre grand Bossuet qu'il faudra toujours

rapporter la première tentative importante de l'esprit humain pour

contempler, d'un point de vue suffisamment élevé, l'ensemble du passé

social. Sans doute, les ressources, faciles mais illusoires, qui

appartiennent à toute philosophie théologique, pour établir, entre les

événemens humains, une certaine liaison apparente, ne permettent

nullement d'utiliser aujourd'hui, dans la construction directe de la

véritable science du développement social, des explications

inévitablement caractérisées par la prépondérance, alors trop

irrésistible en ce genre, d'une telle philosophie. Mais cette admirable

composition, où l'esprit d'universalité, indispensable à toute

conception semblable, est si vigoureusement apprécié, et même maintenu

autant que le permettait la nature de la méthode employée, n'en

demeurera pas moins, à jamais, un imposant modèle, toujours éminemment

propre à marquer nettement le but général que doit se proposer sans

cesse notre intelligence en résultat final de toutes nos analyses

historiques, c'est-à-dire la coordination rationnelle de la série

fondamentale des divers événemens humains d'après un dessein unique, à

la fois plus réel et plus étendu que celui conçu par Bossuet. Il serait

d'ailleurs superflu de rappeler expressément ici que la partie de cet

immortel discours où l'auteur a pu s'affranchir spontanément des

entraves inévitables que la philosophie théologique imposait à son

éminent génie, brille encore aujourd'hui d'une foule d'aperçus

historiques d'une justesse et d'une précision remarquables, qui n'ont

jamais été surpassées depuis, ni quelquefois même égalées. Telle est

surtout cette belle appréciation sommaire de l'ensemble de la politique

romaine, au niveau de laquelle Montesquieu lui-même n'a pas, à mon avis,

su toujours se maintenir. L'influence, directe ou indirecte, inaperçue

ou sentie, de ce premier enseignement capital a, sans doute, puissamment

contribué, dans le siècle dernier, et même dans celui-ci, au caractère

de plus en plus satisfaisant qu'ont dû prendre graduellement les

principales compositions historiques, surtout en France, en Angleterre,

et ensuite en Allemagne. Néanmoins, il est incontestable, comme j'aurai

lieu de le faire bientôt sentir spécialement, que, malgré ces

intéressans progrès, si heureusement destinés à préparer sa rénovation

finale, l'histoire n'a point encore cessé d'avoir un caractère

essentiellement littéraire ou descriptif, et n'a nullement acquis une

véritable nature scientifique, en établissant enfin une vraie filiation

rationnelle dans la suite des événemens sociaux, de manière à permettre,

comme pour tout autre ordre de phénomènes, et entre les limites

générales imposées par une complication supérieure, une certaine

prévision systématique de leur succession ultérieure. La témérité même

dont une telle destination philosophique semble aujourd'hui entachée,

pour la plupart des bons esprits, constitue peut-être, au fond, la

confirmation la plus décisive de cette nature non scientifique de

l'histoire actuelle, puisqu'une semblable prévision caractérise

désormais, pour toute intelligence convenablement cultivée, toute espèce

quelconque de science réelle, comme je l'ai si fréquemment montré dans

les volumes précédens. Du reste, le facile crédit qu'obtiennent trop

souvent encore de nébuleuses théories historiques qui, dans leur vague

et mystérieuse obscurité, ne présentent aucune explication effective de

l'ensemble des phénomènes, témoignerait, sans doute, assez des

dispositions purement littéraires et métaphysiques dans lesquelles

l'histoire continue aujourd'hui à être conçue et étudiée, par des

intelligences demeurées essentiellement étrangères au grand mouvement

scientifique des temps modernes, et qui, par conséquent, ne peuvent

transporter, dans cette difficile étude, que les habitudes

irrationnelles engendrées ou maintenues par leur vicieuse éducation.

Enfin, la vaine séparation dogmatique que l'on s'efforce de conserver

entre l'histoire et la politique vérifie directement, ce me semble, une

telle appréciation: car, il est évident que la science historique,

convenablement conçue, et la science politique, rationnellement

traitée, coïncident, en général, de toute nécessité, comme la suite de

ce volume le fera, j'espère, profondément sentir. Toutefois, malgré ces

irrécusables observations, il faut savoir suffisamment interpréter

l'heureux symptôme universel de régénération philosophique qu'indique,

avec tant d'évidence, la prédilection, toujours et partout croissante,

de notre siècle pour les travaux historiques, lors même que, faute de

principes fixes d'un jugement rationnel, cette disposition s'égare si

souvent sur de frivoles et illusoires compositions, inspirées plus d'une

fois par le dessein réfléchi d'obtenir, à peu de frais, et d'exploiter

rapidement, une renommée provisoire, en satisfaisant, en apparence, au

goût dominant de l'époque. Parmi les nombreux témoignages contemporains

que l'on pourrait aisément citer de cette importante transformation,

aucun ne me semble plus décisif que l'heureuse introduction spontanée

qui s'est graduellement opérée, de nos jours, en Allemagne, au sein même

de la classe éminemment métaphysique des jurisconsultes, d'une école

spécialement qualifiée d'historique, et qui, en effet, a pris pour tâche

principale de lier, à chaque époque du passé, l'ensemble de la

législation avec l'état correspondant de la société; ce qu'elle a

quelquefois utilement ébauché, malgré la tendance au fatalisme ou à

l'optimisme qu'on lui reproche justement d'ordinaire, et qui résulte

spontanément de la nature nécessairement incomplète et même équivoque de

ces intéressans travaux, encore essentiellement dominés par une

philosophie toute métaphysique.

Quelque sommaires qu'aient dû être les diverses indications générales

contenues dans cette leçon, elles suffiront, sans doute, pour confirmer

ici l'urgence et l'opportunité de la grande création philosophique dont

la leçon précédente avait directement expliqué la destination

fondamentale. Il faut que le besoin instinctif de constituer enfin la

science sociale sur des bases vraiment positives, soit profondément

réel, et même bien senti, quoique mal apprécié, pour que cette

opération, malgré son peu de maturité rationnelle jusqu'à nos jours, ait

été tentée avec tant d'opiniâtreté, et par des voies si variées. En même

temps, l'analyse générale des principaux efforts nous a expliqué leur

avortement nécessaire, et nous a fait comprendre qu'une telle

entreprise, désormais suffisamment préparée, reste néanmoins tout

entière à concevoir de façon à comporter une réalisation définitive.

D'après cet ensemble de préliminaires, rien ne s'oppose plus maintenant

à ce que nous puissions convenablement procéder, d'une manière directe,

à cet éminent travail scientifique, comme je vais commencer à le faire

dans la leçon suivante, en traitant immédiatement de la méthode en

physique sociale. Mais la suite de ce volume fera, j'espère,

naturellement ressortir la haute utilité continue de la double

introduction générale que je viens de terminer entièrement, et sans

laquelle notre exposition eût été nécessairement affectée d'embarras et

d'obscurité, et qui était surtout indispensable pour garantir, dès

l'origine, la réalité politique de la conception principale, en

manifestant sa relation fondamentale avec l'ensemble des besoins

sociaux, dont nous pourrons ainsi éliminer dorénavant la considération

formelle, pour suivre, avec une pleine liberté philosophique, l'essor

purement spéculatif qui doit maintenant prédominer jusqu'à la fin de ce

Traité, où la coordination générale entre la théorie et la pratique

devra, à son tour, devenir finalement prépondérante.

Cours de philosophie positive. (4/6) · 第 12 / 20 题