Après avoir reconnu que la crise fondamentale des sociétés actuelles

dérive surtout, en dernière analyse, de l'anarchie intellectuelle, dont

la résolution, par une philosophie convenable, constitue ainsi le

premier besoin de notre temps, on ne saurait trop déplorer cette

irrationnelle unanimité du monde politique, qui, en proscrivant les

recherches spéculatives, tend directement à interdire la seule issue

réelle que puisse finalement comporter une telle situation. Depuis un

demi-siècle que la réorganisation sociale a été si vainement entreprise,

cette fausse voie a conduit à une foule d'essais successifs, qui, malgré

leur insuffisance expérimentalement constatée, ont toujours été

renouvelés dans le même esprit vicieux. Au lieu de s'occuper d'abord des

doctrines relatives au nouvel ordre social, et ensuite des moeurs

correspondantes, on s'est uniquement borné à la construction directe des

institutions définitives, eu un temps où l'état de l'esprit humain

indique avec tant d'évidence la seule possibilité d'institutions

purement provisoires, réduites aux objets les plus indispensables, et

n'ayant d'autre prétention d'avenir que de faciliter, autant que

possible, l'évolution intellectuelle et morale qui devra déterminer

enfin une vraie régénération politique. Toute l'élaboration qualifiée de

constituante a dès-lors essentiellement consisté, en réalité, à morceler

plus ou moins les anciens pouvoirs politiques, à organiser

minutieusement entre eux des antagonismes factices et compliqués, à les

rendre aussi de plus en plus précaires et amovibles, en les soumettant

toujours davantage à des élections temporaires, etc.; mais sans jamais

avoir changé, au fond, faute d'une véritable doctrine sociale, la nature

générale du régime ancien, ni l'esprit qui préside à son exercice. En un

mot, on s'est surtout occupé de contenir méthodiquement les divers

pouvoirs ainsi conservés, au risque de les annuler, et l'on a continué à

laisser entièrement indéterminés les principes destinés à diriger leur

application effective. Ce travail subalterne et irrationnel, dans lequel

la seule division politique vraiment capitale avait même été

profondément écartée, a été ensuite pompeusement décoré du nom de

constitution, et toujours voué à l'éternelle admiration de la

postérité! Quoique la durée moyenne de ces prétendues constitutions

n'ait été jusqu'ici que de dix ans au plus, chaque nouveau régime,

malgré que son premier titre fût toujours l'insuffisance radicale du

précédent, n'a jamais manqué jusqu'ici d'imposer, à son tour, sous des

peines plus ou moins graves, l'uniforme obligation d'une foi générale à

son triomphe absolu et indéfini. C'est ainsi que tous ces vains

tâtonnemens empiriques, dont la succession, quelle qu'en soit

l'invariable monotonie, serait, par sa nature, inépuisable, ont

manifesté constamment une déplorable efficacité pour entraver

profondément la vraie réorganisation sociale, soit en détournant les

forces de l'esprit humain sur de puériles questions de formes

politiques, soit aussi en empêchant directement, même par voie

d'interdiction légale, les spéculations et les discussions

philosophiques qui doivent finalement dévoiler les principes essentiels

de cette réorganisation. Par cette double influence, le principal

caractère de la maladie a été dissimulé autant que possible, et toute

solution graduelle et paisible est devenue presque impraticable. Comment

des esprits, dominés par une aberration aussi vicieusement systématique,

peuvent-ils se faire illusion au point de se croire exempts de tous

préjugés spéculatifs, et comment osent-ils en proscrire avec dédain

l'élaboration rationnelle, lorsque eux-mêmes poursuivent la plus

dangereuse et la plus absurde de toutes les utopies politiques, la

construction directe d'un système général de gouvernement qui ne

reposerait sur aucune véritable doctrine sociale! Une telle disposition

serait, en effet, inexplicable aujourd'hui sans le ténébreux ascendant

de la philosophie métaphysique, qui dénature et confond profondément

toutes les notions politiques, comme elle le faisait jadis, pendant son

triomphe passager, dans les autres ordres de conceptions humaines.

Cette vaine prépondérance métaphysique des considérations purement

matérielles, si abusivement qualifiées de pratiques, puisqu'elles

conduisent à d'impraticables fictions, n'est pas seulement nuisible,

d'une manière directe, au principal progrès politique des sociétés

modernes: elle présente aussi, ce qui devrait toucher davantage les

gouvernemens, de graves et imminens dangers pour l'ordre proprement dit,

comme il est aisé de le reconnaître sommairement. Il en résulte

effectivement la tendance universelle à rapporter uniformément tous les

maux politiques à l'imperfection des institutions, au lieu de les

attribuer surtout aux idées et aux moeurs sociales, qui sont aujourd'hui

le siége fondamental de la maladie principale. De là, les efforts

successifs, toujours essentiellement stériles, que nous avons vus

jusqu'ici, et que nous reverrons, sans doute, trop souvent encore, pour

chercher indéfiniment le remède dans des altérations de plus en plus

profondes des institutions et des pouvoirs existans, sans que l'inanité

des tentatives antérieures éclaire jamais suffisamment des esprits ainsi

fourvoyés, auxquels la moindre modification nouvelle inspirera

facilement, quand le mal sera plus vivement senti, une aveugle ardeur

vers le funeste renouvellement d'essais analogues: tant sont faibles et

infructueuses, surtout en politique, les leçons si vantées de la simple

expérience, lorsque les résultats n'en sont point éclairés par une

analyse vraiment rationnelle. On ne me supposera point, sans doute,

l'intention de condamner ici toute modification politique proprement

dite, même prochaine, avant l'époque finale où l'ensemble du système

politique devra être entièrement régénéré, d'après l'application

graduelle d'une nouvelle doctrine sociale, quand une fois cette doctrine

aura été convenablement produite. Des modifications plus ou moins

profondes à l'ordre politique actuel deviendront auparavant inévitables,

et même indispensables, ne fût-ce qu'afin de rendre cet ordre plus

progressif et mieux compatible avec l'évolution fondamentale, quoiqu'il

ne faille pas d'ailleurs attacher, à ces transformations provisoires,

une importance prépondérante, et qu'on doive surtout soigneusement

empêcher qu'elles ne détournent du but principal. Mais ces modifications

elles-mêmes, pour être pleinement conformes à leur vraie destination

finale, devront être toujours dirigées par une première élaboration

philosophique de l'ensemble de la question sociale. A plus forte raison,

leur considération exclusive, ou seulement prépondérante, doit-elle être

aujourd'hui regardée comme constituant directement une irrationnelle

subversion de la vraie solution générale.

Il est d'ailleurs incontestable, à mes yeux, que cette vicieuse

préoccupation des institutions proprement dites, au préjudice des pures

doctrines, outre ce qu'elle a maintenant d'évidemment prématuré,

engendre aussi d'autres erreurs plus fondamentales, d'une nature

permanente, en conduisant, même dans l'avenir social, à régler

indéfiniment par l'ordre temporel ce qui dépend surtout de l'ordre

spirituel. Par suite de l'aberration fatale qui, depuis trois siècles, a

fait universellement négliger cette distinction capitale, les divers

gouvernemens européens ont porté l'inévitable peine de leur aveugle

participation à l'établissement d'une telle confusion, en devenant dès

lors uniformément responsables de tous les maux des sociétés, de quelque

source qu'ils fussent en effet dérivés. Malheureusement, cette illusion

est encore plus nuisible à la société elle-même, par les perturbations

et les désappointemens plus ou moins graves qu'elle y cause fréquemment

aujourd'hui. Ce danger n'a jamais été plus évident et plus prononcé qu'à

l'égard des attaques violentes et anarchiques dont les discussions

contemporaines ont si souvent menacé l'institution fondamentale de la

propriété. Après avoir d'abord judicieusement analysé ces critiques

déclamatoires, tous les bons esprits devront convenir, ce me semble, que

les inconvéniens tant reprochés à cette institution présentent, malgré

l'exagération manifeste de plaintes semblables, une irrécusable réalité,

qui mérite qu'on s'occupe convenablement d'y remédier, autant que le

comporte la nature essentielle de l'état social moderne. Mais ils

reconnaîtront aussi que les principaux remèdes sont ici nécessairement

du ressort direct des opinions et des moeurs, sans que les réglemens

politiques proprement dits y soient susceptibles d'aucune efficacité

vraiment fondamentale; puisque tout se réduit surtout aux préjugés et

aux usages publics qui, d'après une sage appréciation philosophique de

l'ensemble du sujet, doivent habituellement diriger, dans l'intérêt

social, l'exercice effectif de la propriété, en quelques mains qu'elle

réside. On voit ainsi combien est profondément perturbatrice, et en même

temps vaine et aveugle, cette tendance universelle des esprits actuels à

tout rapporter aux institutions politiques, au lieu d'attendre surtout

de la réorganisation intellectuelle et morale ce qu'elle seule peut

donner. Les mêmes remarques pourront s'appliquer aux critiques analogues

dirigées de nos jours contre l'institution du mariage, et en divers

autres cas d'une importance majeure. Partout il sera facile de

reconnaître combien est absurde et funeste ce puéril esprit

réglementaire qui, uniquement occupé de l'ordre matériel, tendrait au

bouleversement total de la société dans la vue d'apporter, à tout prix,

à un inconvénient partiel ou mal apprécié, un remède essentiellement

illusoire. Telle est néanmoins, à cet égard, la disposition si unanime

des intelligences actuelles que les gouvernemens, partageant eux-mêmes

l'erreur commune, ne savent habituellement en comprimer le dangereux

essor qu'en étouffant brusquement la discussion, aussitôt qu'elle

commence à devenir alarmante: mais ce brutal expédient, quoique pouvant

être provisoirement indispensable, ne saurait certainement suffire; il

se borne évidemment à ajourner la difficulté, sans la résoudre en aucune

manière, ou plutôt en l'aggravant beaucoup.

Ainsi, relativement à l'ordre, autant qu'à l'égard du progrès, il y a de

graves et imminens périls, les uns indirects, les autres directs, dans

l'hallucination fondamentale qui règne aujourd'hui, avec une si

déplorable universalité, sur la vraie nature de la maladie sociale,

regardée comme exclusivement physique, tandis qu'elle est surtout

morale. Pendant que la théorie est principalement en souffrance, puisque

aucune notion sociale n'est aujourd'hui fermement établie, l'esprit

humain, détourné de ce premier but essentiel, est étroitement absorbé

par l'unique considération de la pratique, où son action, dépourvue de

toute direction rationnelle, devient, de toute nécessité, profondément

perturbatrice. C'est surtout l'influence de cette aberration générale

qui amoindrit de plus en plus, en réalité, la politique actuelle, de

manière à n'y permettre qu'une très imparfaite et très précaire

satisfaction, soit à l'ordre, soit au progrès, dont les véritables voies

sont ainsi directement méconnues. Depuis que les modifications

principales des anciennes institutions ont été vainement introduites ou

essayées, sans que le malaise fondamental ait cessé de se faire sentir,

les idées immédiates de progrès politique tendent ainsi à se restreindre

graduellement désormais à de misérables substitutions de personnes, que

ne dirige aucun plan véritable, ce qui constitue, pour ainsi dire, la

plus honteuse dégradation politique, en tendant d'ailleurs à précipiter

évidemment la société dans une inépuisable succession d'inutiles

catastrophes. Pareillement, quant à l'ordre purement matériel, le seul

dont on s'occupe aujourd'hui, son maintien habituel se trouve confié à

un pouvoir regardé comme hostile, et continuellement affaibli par un

antagonisme systématique, dont le développement spontané ne profite le

plus souvent qu'à l'esprit d'anarchie, auquel chaque changement

politique ouvre, d'ordinaire, de nouvelles voies légales. L'aveugle

préoccupation exclusive du point de vue journalier ne permet plus

habituellement le concours effectif des divers agens principaux d'un tel

mécanisme, qu'à l'instant même où l'apparition directe de l'anarchie

matérielle vient suspendre momentanément leurs vaines contestations,

qui, après chaque orage, reprennent bientôt leur cours inévitable,

jusqu'à ce que cette désorganisation successive détermine enfin une

catastrophe, que personne, le plus souvent, n'a prévue, quelque

imminente qu'elle dût sembler à tout observateur clairvoyant. Telles

sont, sans doute, nécessairement les conséquences générales de

l'irrationnelle disposition qui circonscrit aujourd'hui de plus en plus

le champ des combinaisons politiques dans les seules considérations

matérielles et immédiates, en écartant toute large spéculation d'avenir

social. On peut ainsi juger clairement si l'analyse philosophique, qui

représente l'anarchie intellectuelle comme la principale cause

originaire de notre maladie sociale, est en effet aussi dépourvue

d'utilité réelle et directe que l'osent prétendre les vains détracteurs

de toute théorie politique.

Un quatrième aspect général, suite et complément naturel des trois

précédens, achève enfin de caractériser ici l'ensemble nécessaire de

notre déplorable situation sociale, en montrant que la classe d'esprits

auxquels une telle situation tend spontanément à conférer aujourd'hui la

principale influence politique, doit être, d'ordinaire, profondément

incompétente, et même essentiellement antipathique, à l'égard d'une

véritable réorganisation: en sorte qu'une dernière illusion fondamentale

des sociétés actuelles, et ce n'est pas certes la moins fatale, consiste

à attendre vainement la solution du problème, de ceux-là mêmes qui ne

peuvent être propres qu'à l'entraver inévitablement.

Par un premier aperçu de ce sujet, on voit d'abord aisément, d'après les

diverses explications précédentes, que la démolition graduelle de toutes

les maximes sociales, et, en même temps, l'amoindrissement continu de

l'action politique, tendent nécessairement de plus en plus, chez les

divers partis actuels, à écarter d'une telle carrière les âmes élevées

et les intelligences supérieures, pour livrer surtout le monde politique

à la domination spontanée du charlatanisme et de la médiocrité.

L'absence de toute conception nette et large de l'avenir social ne

permet guère d'essor aujourd'hui qu'à l'ambition la plus vulgaire, à

celle qui, dépourvue de toute destination vraiment politique, recherche

instinctivement le pouvoir, non pour faire plus utilement prévaloir ses

vues générales, mais uniquement comme moyen de satisfaire, le plus

souvent, une ignoble avidité, et quelquefois, dans les cas les moins

défavorables, un besoin puéril du commandement. A aucune autre époque,

sans doute, la médiocrité présomptueuse et entreprenante n'a pu jamais

avoir des chances aussi heureuses et aussi étendues. Tant que de vrais

principes sociaux ne présideront point, soit à la direction de l'action

politique, soit à l'appréciation de son exercice habituel, le plus

absurde charlatanisme pourra toujours, par la magnificence de ses

promesses, obtenir, auprès d'une société souffrante, privée de tout

espoir rationnel, un certain succès momentané, malgré l'évidente inanité

des divers essais antérieurs. Le nivellement provisoire, qui n'a d'autre

destination finale que de permettre le libre avénement graduel des vrais

organes ultérieurs du nouveau système social, ne sert encore, en

réalité, qu'à l'intronisation successive d'éphémères coteries, qui

viennent, tour à tour, témoigner, aux yeux du public, de leur profonde

insuffisance politique, sans que cette surabondante confirmation puisse

jamais écarter de nouveaux compétiteurs analogues, dont la succession

serait naturellement inépuisable. D'un autre côté, la dispersion légale

de l'action politique, la neutralisation systématique des divers

pouvoirs, toujours préoccupés du soin difficile de leur propre

conservation actuelle, et enfin les changemens personnels devenus de

plus en plus fréquens, tout ce concours d'entraves, soit calculées, soit

spontanées, ne doit-il pas éloigner avec dégoût toute noble et

rationnelle ambition, presque assurée d'avance qu'on lui interdira la

plénitude et la continuité d'ascendant indispensables à l'utile

réalisation de ses plans généraux? Toutefois, il ne faut point

exagérer, à cet égard, l'intensité ni le danger des obstacles qu'une

telle situation présente à la vraie solution de nos difficultés

fondamentales. Car, cet état même de demi-convictions et de

demi-volontés[14], qui tient à notre anarchie intellectuelle et morale,

tend, d'une autre part, à faciliter spécialement d'avance le triomphe

universel d'une vraie conception sociale, qui, une fois produite enfin,

n'aura à lutter ainsi contre aucune résistance vraiment active, reposant

avec force sur de sérieuses convictions. Dès aujourd'hui, cet

affaissement presque universel des esprits et des caractères politiques,

cette dissémination et cette divergence presque indéfinies des diverses

influences sociales, contribuent, sans doute, beaucoup au maintien de

l'ordre matériel, qui, malgré les dangers propres à notre temps,

présenterait probablement peu de graves difficultés à une politique

rationnelle, vraiment propre à annuler les efforts, même concertés, des

différentes coteries politiques, par la prépondérance spontanée de

l'action convenable d'un judicieux gouvernement, auquel tant de

ressources physiques sont déjà habituellement prodiguées. Ce serait

tomber dans l'exagération satirique que de peindre les sociétés

actuelles comme accueillant, de préférence, le charlatanisme et les

illusions politiques: rien ne justifierait un semblable reproche,

puisque jusqu'ici le choix d'une sage solution ne leur a jamais été

permis. Quand il deviendra possible, on verra si l'attrait involontaire

de promesses décevantes, et même la puissance naturelle des habitudes

antérieures, empêchent en effet notre siècle d'adopter cette nouvelle

voie avec une ardeur unanime et soutenue, dont il a déjà donné, à la

moindre apparence d'une telle issue, tant d'irrécusables symptômes.

Néanmoins, il demeure incontestable, d'après les remarques ci-dessus

indiquées, que l'état présent des sociétés modernes tend spontanément à

placer la direction habituelle du mouvement politique entre les mains

les moins propres à le conduire sagement vers son véritable terme

nécessaire. Cet inconvénient capital date réellement de l'origine

historique de la situation révolutionnaire, et n'a fait aujourd'hui que

se développer de plus en plus avec elle, à mesure qu'elle se

caractérisait davantage. Mais, en jetant, sous ce rapport, un coup

d'oeil général sur l'ensemble de l'histoire intellectuelle, il est aisé,

ce me semble, de reconnaître, sans incertitude, que, pendant les trois

derniers siècles, les esprits les plus éminens, dirigés surtout vers les

sciences, ont, d'ordinaire, essentiellement négligé la politique, ce qui

était loin d'avoir lieu dans l'antiquité, et même pendant le moyen âge.

Par suite d'une telle disposition, désormais aussi prononcée que

possible, il arrive donc naturellement que les questions les plus

profondément difficiles et les plus gravement urgentes sont aujourd'hui

livrées aux intelligences les moins compétentes et les plus mal

préparées. Il serait, sans doute, inutile d'insister davantage ici sur

la tendance directe d'un tel résultat à entraver extrêmement la vraie

réorganisation finale des sociétés modernes.

[Footnote 14: Dans ces derniers temps, M. Guizot me semble

avoir très bien saisi cette face de notre situation sociale,

qu'il a caractérisée, avec une justesse vraiment remarquable,

en disant: «De nos jours, l'homme veut faiblement, mais il

désire immensément.»]

Afin de préciser, autant que possible, cette indispensable observation,

il suffit maintenant d'ajouter, d'après une analyse plus spéciale, que

la direction intellectuelle du monde politique actuel réside désormais

essentiellement, surtout en France, dans la double classe, spontanément

homogène, des légistes et des métaphysiciens, ou, pour une plus stricte

exactitude, des avocats et des littérateurs. Par un examen historique

ultérieur, je montrerai comment, jusqu'à l'avénement de la révolution

française, le système général de la politique métaphysique, depuis sa

naissance au moyen âge, avait eu principalement pour organes réguliers,

d'une part les universités, d'une autre part les grandes corporations

judiciaires; les premières constituant, aussi distinctement que le

comportait la nature équivoque de ce régime bâtard, une sorte de pouvoir

spirituel, et les autres possédant plus spécialement le pouvoir

temporel. Depuis un demi-siècle, cette constitution fondamentale,

essentiellement visible encore dans le reste de l'Europe, a subi, en

France, sans cependant y changer nullement de nature, une importante

modification générale, qui, malgré le rajeunissement passager qu'elle

imprime à une telle politique, tend, néanmoins, au fond, à diminuer sa

consistance sociale et à accélérer son irrévocable décomposition. Les

juges y ont été désormais remplacés par les avocats, et les docteurs

proprement dits par les simples littérateurs: c'est toujours le même

ordre d'idées, une pareille métaphysique, mais avec des organes plus

subalternes. Tout homme, pour ainsi dire, qui sait tenir une plume,

quels que soient d'ailleurs ses vrais antécédens intellectuels, peut

aujourd'hui aspirer, soit dans la presse, soit dans la chaire

métaphysique, au gouvernement spirituel d'une société qui ne lui impose

aucune condition rationnelle ou morale: le siége est vacant, chacun est

encouragé à s'y poser à son tour. Pareillement, celui qui, d'après un

suffisant exercice, a développé une pernicieuse aptitude absolue à

disserter, avec une égale apparence d'habileté, pour ou contre une

opinion ou une mesure quelconques, est, par cela seul, admis à

concourir, dans le sein des plus éminens pouvoirs politiques, à la

direction immédiate et souveraine des plus graves intérêts publics.

C'est ainsi que des qualités purement secondaires, qui ne sauraient

avoir d'emploi utile, ni même vraiment moral, que par leur intime

subordination continue à de véritables principes, sont aujourd'hui

devenues monstrueusement prépondérantes: l'expression, écrite ou orale,

tend à détrôner la conception. À une époque de convictions indécises et

flottantes, il a naturellement fallu des organes caractérisés par le

vague de leurs habitudes intellectuelles et par leur défaut habituel

d'opinions arrêtées. Cette harmonie générale doit être bien profonde et

bien spontanée, pour s'être aussi rapidement et aussi complétement

développée, et cela non-seulement à l'égard d'une unique doctrine

politique, mais uniformément dans toutes les écoles actuelles, malgré

leur extrême opposition: car, il est clair aujourd'hui, en dépit de

vaines prétentions, que la politique rétrograde ne se trouve pas moins

exclusivement dirigée, d'ordinaire, par des avocats et des

littérateurs, devenus ainsi les patrons de leurs anciens maîtres, que ne

le sont, de leur côté, la politique stationnaire, et même la politique

révolutionnaire, d'où dérive primitivement cette dernière modification

de l'état métaphysique, ainsi que je l'expliquerai plus tard. Quoiqu'il

en soit, si une telle phase ne devait pas être nécessairement passagère,

elle constituerait, ce me semble, la plus honteuse dégénération sociale,

en investissant à jamais de la suprématie politique des classes aussi

évidemment vouées, par leur nature, à la subalternité, dans tout ordre

vraiment normal. En plaçant ainsi, en première ligne, les talens

d'élocution on de style, la société fait aujourd'hui, pour les questions

les plus fondamentales qu'elle puisse jamais agiter, ce qu'aucun homme

sensé n'oserait habituellement tenter à l'égard de ses moindres affaires

personnelles. Doit-on s'étonner que, par une semblable disposition, elle

tende de plus en plus à constituer l'entière domination des sophistes et

des déclamateurs? Par quelle étrange inconséquence peut-on si

fréquemment déplorer leur pernicieuse influence, après leur avoir ainsi

presque exclusivement ouvert, à l'unanime sollicitation des partis les

plus contraires, toutes les grandes voies politiques? Cette indication

sommaire suffit ici pour montrer nettement à quel funeste degré la

marche radicalement vicieuse suivie jusqu'à présent dans l'élaboration

intellectuelle de la réorganisation sociale, a été spontanément

aggravée, en réalité, par le choix profondément irrationnel des organes

correspondans. Quoique l'irrésistible ascendant d'une doctrine vraiment

adaptée à l'état présent de la civilisation, doive nécessairement

surmonter un tel obstacle, comme tous les autres, ce ne sera pas

cependant l'un de ses moindres embarras pratiques que d'avoir à lutter

ainsi contre la prééminence provisoire des classes actuellement en

possession de la confiance publique. On peut, toutefois, compter sur le

peu de cohésion propre aux divers élémens généraux d'un pouvoir aussi

vaguement constitué pour seconder, par leur inévitable discordance,

l'essor naturel du système final; l'influence politique des avocats,

quelque prépondérante qu'elle soit aujourd'hui, sera, sans doute, encore

plus aisément ruinée que ne l'a été celle des juges, quand elle pourra

être enfin convenablement attaquée, d'une manière directe, dans ses

fondemens essentiels.

Cet examen sommaire des principaux traits caractéristiques de notre

situation sociale, a suffisamment confirmé l'analyse fondamentale,

ci-dessus expliquée, des divers élémens généraux qui la constituent; les

effets se sont successivement montrés en pleine harmonie avec ce que

les causes devaient faire prévoir. Nous pouvions déjà regarder ici comme

suffisamment démontré qu'aucune des doctrines politiques existantes ne

contient de solution possible à la grande crise des sociétés modernes:

nous avons, en outre, reconnu maintenant que chacune d'elles, par des

voies qui lui sont radicalement propres, tend nécessairement à faire

prédominer des dispositions intellectuelles, aussi étroites

qu'irrationnelles, directement contraires à la nature du problème, même

à l'égard de l'objet trop exclusif qu'elle y poursuit spécialement. Il

est d'ailleurs évident que les sentimens développés respectivement par

ces différentes doctrines, ne sont pas, en général, plus satisfaisants

que les idées correspondantes. D'abord, chaque doctrine, quoique

ralliant très imparfaitement ses propres partisans, leur inspire

inévitablement une violente antipathie générale contre toute autre

école, dont ils ne pourraient sans inconséquence reconnaître le mérite

propre; une doctrine vraiment rationnelle et complète pourra seule, tout

en conservant son indépendante originalité, inspirer ultérieurement des

dispositions plus équitables et plus conciliantes. Mais il faut, en

outre, remarquer surtout, à ce sujet, que si l'une quelconque de ces

doctrines politiques, et la doctrine révolutionnaire plus qu'aucune

autre, en tant que déterminant d'actives convictions, profondes quoique

partielles, peut développer, dans les ames élevées des sentimens

vraiment généreux de différentes natures; d'un autre côté, il n'est pas,

malheureusement, moins certain que, chez le vulgaire, chacune d'elles,

tend moralement à exercer, de diverses manières, une influence

anti-sociale très prononcée. Ainsi, la politique révolutionnaire tire,

sans doute, sa principale force morale de l'essor, très légitime quoique

souvent exagéré, qu'elle a la propriété d'imprimer à l'activité

individuelle: néanmoins, même indépendamment d'un indisciplinable

orgueil ainsi soulevé, on ne peut se dissimuler que sa redoutable

énergie ne repose aussi, en partie, sur sa tendance spéciale au

développement spontané et continu de ces sentimens de haine et même

d'envie contre toute supériorité sociale, dont l'irruption, libre ou

contenue, constitue une sorte d'état de rage chronique, très commun de

nos jours, même en d'excellens naturels, où il aggrave beaucoup

l'irrationnelle influence, déjà si pernicieuse, d'une disposition

d'esprit trop exclusivement critique. De même, la politique rétrograde,

de moins en moins compatible avec de vraies convictions chez toute

intelligence un peu cultivée, tend directement, malgré ses vaines

prétentions morales, à développer éminemment ces dispositions à la

servilité et à l'hypocrisie, dont son règne passager nous a offert tant

d'éclatans témoignages. Enfin, la politique stationnaire, outre la

sanction implicite que sa doctrine de neutralisation accorde

nécessairement aux vices simultanés des deux doctrines extrêmes, exerce

aussi, d'une manière plus spéciale, une influence morale non moins

désastreuse, par l'appel plus direct qu'elle ne peut éviter de faire,

dans son application continue, aux instincts d'égoïsme et de corruption.

La vaine opposition de nos diverses écoles politiques n'est donc pas

moins pernicieuse sous le rapport moral que sous le rapport

intellectuel: à l'un et à l'autre titre, elles tendent également à

détourner la société des véritables voies d'une réorganisation finale.

Si, intellectuellement envisagées, elles concourent à développer

l'anarchie, il n'est pas moins incontestable que, considérées

moralement, elles poussent ensemble à la discorde. Les uns, dans

l'intérêt exclusif de leur propre conservation politique, au lieu de

comprimer, chez les classes dirigeantes, une tendance à l'égoïsme et à

la séparation, trop prépondérante aujourd'hui, s'efforcent de lui donner

artificiellement un essor monstrueux, en osant leur représenter les

prolétaires comme des sauvages prêts à les envahir; en même temps, par

une réaction funeste quoique inévitable, les autres entreprennent de

précipiter aveuglément les masses contre leurs véritables chefs

naturels, sans l'indispensable coopération desquels elles ne sauraient

nullement accomplir les améliorations fondamentales qu'elles doivent si

légitimement poursuivre dans leur condition sociale. C'est ainsi que,

par un désastreux concours, tous les partis actuels tendent, en divers

sens, à éterniser, en l'aggravant sans cesse, la douloureuse situation

sociale des peuples les plus civilisés.

De telles conclusions préliminaires doivent produire d'abord une anxiété

profondément pénible sur l'issue réelle que peut finalement comporter

une semblable situation. Il faut peu s'étonner que des esprits généreux,

et même éminens, mais irrationnels et surtout mal préparés, aient été

quelquefois conduits aujourd'hui, par la contemplation trop exclusive

d'un pareil spectacle, à une sorte de désespoir philosophique

relativement à l'avenir social, qui devait leur sembler rapidement

entraîné, par une invincible fatalité, soit vers un ténébreux et

irrévocable despotisme, soit surtout vers une indéfinissable et

imminente anarchie, soit enfin vers une déplorable alternative

périodique de l'un à l'autre état. Une analyse peu approfondie de

l'époque actuelle, et de ses antécédens immédiats, doit, en effet,

inspirer des craintes analogues, en dirigeant une attention

prépondérante sur le mouvement de décomposition, qui s'y trouve

nécessairement beaucoup plus apparent que celui de régénération. L'étude

de ce volume produira, j'espère, avec une pleine évidence, chez tout

lecteur attentif et convenablement disposé, la consolante conviction

que, par une progression contraire, dont la réalité n'est pas moins

irrécusable, l'élite de l'espèce humaine, en résultat nécessaire et

final de l'ensemble de ses diverses évolutions antérieures, touche

aujourd'hui à l'avénement direct de l'ordre social le mieux adapté à sa

nature, à cette seule condition indispensable que les élémens

essentiels, déjà pré-existans, d'une telle organisation définitive,

soient désormais, malgré les obstacles que présente leur dispersion

actuelle, irrévocablement assemblés en un système général, par une

philosophie politique vraiment digne de cette mission fondamentale. Il

ne s'agit, en ce moment, pour compléter cette introduction, que de faire

pressentir ici quel doit être nécessairement le caractère intellectuel

de cette salutaire philosophie, dont le développement dogmatique sera

ensuite graduellement exposé.

Or, cette première indication ressort, ce me semble, avec une évidente

spontanéité, de la grande démonstration préalable que je viens

d'expliquer dans ce long préambule. Il suffit, pour cela, de replacer

maintenant à jamais l'esprit du lecteur au point de vue général qui

caractérise ce Traité, et que j'avais dû écarter ici momentanément afin

d'exécuter, avec une convenable efficacité, cette indispensable

excursion préliminaire dans le domaine ordinaire de la politique

proprement dite. Car, la philosophie théologique et la philosophie

métaphysique ayant seules librement entrepris jusqu'ici d'opérer la

réorganisation politique des sociétés modernes, de manière à constater

pleinement, d'après l'ensemble des explications précédentes, et par la

voie expérimentale, et par une analyse rationnelle, leur profonde

inanité nécessaire à l'égard d'une telle destination, il s'ensuit

évidemment, ou que le problème ne comporterait réellement aucune

solution, ce qui serait absurde à penser, ou qu'il ne nous reste plus

qu'à recourir à la philosophie positive, puisque l'esprit humain a

désormais vainement épuisé, en essais surabondans, toutes les autres

voies intellectuelles, à moins qu'on ne parvînt à créer un quatrième

mode fondamental de philosopher, utopie trop extravagante pour mériter

la moindre discussion. D'un autre côté, l'ensemble des trois premiers

volumes de ce Traité nous a clairement prouvé, de la manière la plus

complète et la plus décisive, que, dans son évolution graduelle, et

surtout pendant le cours des trois derniers siècles, cette philosophie

positive a successivement opéré, à l'unanime satisfaction finale du

monde intellectuel, la réorganisation totale des divers ordres

antérieurs de conceptions humaines, qui avaient jadis si long-temps

persisté, et quelques-uns jusqu'à une époque très récente, dans un état

parfaitement équivalent à celui qu'on déplore aujourd'hui, à bon droit,

envers les idées sociales, et qui, avant une telle rénovation, étaient

aussi généralement regardés, par l'opinion contemporaine, comme

indéfiniment condamnés, par leur nature, à n'en pouvoir sortir. Or,

comment une philosophie qui n'est, certainement, ni anarchique, ni

rétrograde, à l'égard des notions astronomiques, physiques, chimiques,

et même biologiques, deviendrait-elle nécessairement, par une subite et

étrange subversion, l'un ou l'autre, à l'égard des seules notions

sociales, si elle y peut être convenablement appliquée? A quel titre,

d'ailleurs, cette dernière catégorie d'idées pourrait-elle être

rationnellement exceptée d'une telle application, qui a graduellement

embrassé jusqu'ici toutes les catégories moins compliquées, y compris

celle qui s'en rapproche immédiatement? Ou plutôt, serait-il possible

que, dans son inévitable développement continu, la méthode positive ne

finît point par s'étendre aussi, de toute nécessité, à ce dernier

complément naturel de son domaine fondamental? Ainsi, en rapprochant les

conclusions sociales déjà motivées dans ce discours du résultat

philosophique général de l'ensemble des trois volumes précédens, on voit

que l'analyse politique et l'analyse scientifique concourent

directement, avec une irrécusable spontanéité, à démontrer que la

philosophie positive, convenablement complétée, est seule capable de

présider réellement aujourd'hui à la réorganisation finale des sociétés

modernes. Quelque profonde conviction qui me lie à ma manière

d'accomplir cette grande tâche philosophique, je tiens infiniment à

séparer soigneusement d'avance ce principe capital, qui me paraît déjà

suffisamment irrécusable, d'avec le mode effectif de réalisation que je

vais tenter dans ce volume, afin que, lors même qu'une telle tentative

serait finalement condamnée, la raison publique n'en tirât aucune

induction défavorable contre une méthode seule susceptible d'opérer tôt

ou tard le salut intellectuel de la société, et se bornât seulement à

prescrire, à de plus heureux successeurs, des essais plus efficaces dans

la même direction. En tous genres, et surtout en ce cas, la méthode est

encore plus importante que la doctrine elle-même. C'est pourquoi, avant

de terminer cette longue introduction, je crois devoir présenter

sommairement, à cet égard, quelques dernières considérations préalables.

Tout parallèle direct et spécial de cette nouvelle philosophie politique

avec les théories sociales actuelles serait ici essentiellement

prématuré, jusqu'à ce que son véritable esprit général ait pu être

suffisamment caractérisé. Si je n'ai point manqué mon but, à mesure que

la politique positive se développera graduellement dans le cours de ce

volume, sa supériorité nécessaire et croissante sur toute autre manière

de traiter ces questions se manifestera spontanément de plus en plus aux

yeux du lecteur attentif, sans exiger presque jamais aucune comparaison

formelle. Néanmoins, en continuant encore à écarter provisoirement toute

appréciation scientifique proprement dite, et restant toujours au point

de vue purement politique, seul convenable à cette introduction, je

crois devoir, afin de mieux marquer ici la destination finale d'une

telle opération philosophique, indiquer, dès ce moment, d'une manière

directe mais simplement générale, sa relation nécessaire avec le double

besoin fondamental de notre époque.

L'inévitable ascendant graduel d'une semblable doctrine sociale

résultera surtout de sa parfaite cohérence logique dans l'ensemble de

ses applications, propriété éminemment caractéristique, dont je ne

saurais trop recommander la considération prépondérante, comme pouvant,

mieux qu'aucune autre, lier intimement le point de vue politique au

point de vue scientifique. Directement appliquée à l'état présent de la

civilisation, la politique positive en embrassera simultanément tous les

aspects essentiels, et fera cesser enfin cette déplorable opposition

actuelle, ci-dessus appréciée, entre les deux ordres généraux de

nécessités sociales, dont la commune satisfaction dépendra dès-lors d'un

même principe. Non-seulement la politique contemporaine prendra

désormais par là, dans toutes ses diverses parties, un caractère

homogène et rationnel, qui semble aujourd'hui radicalement impossible:

mais, en outre, on reconnaîtra, j'espère, avec une pleine évidence, que

la même conception qui aura ainsi complétement coordonné le présent,

l'aura aussi profondément rattaché à l'ensemble du passé, de manière à

établir directement une exacte harmonie générale dans le système total

des idées sociales, en faisant spontanément ressortir l'uniformité

fondamentale de la vie collective de l'humanité; car cette conception

ne pourra, par sa nature, être transportée à l'état social actuel,

qu'après avoir préalablement subi l'épreuve générale, non moins décisive

qu'indispensable, d'expliquer, sous le même point de vue, la suite

continue des principales transformations antérieures de la société. Il

importe de noter ici cette nouvelle condition, sans laquelle aucune

vraie philosophie politique ne saurait évidemment exister, et qui,

néanmoins, est si hautement négligée par toutes les écoles actuelles. Ce

n'est point uniquement, en effet, comme on le croit d'ordinaire, la

doctrine critique qui mérite nécessairement un tel reproche, en ne

s'occupant essentiellement du passé que pour envelopper, dans une

aveugle réprobation commune, tous les temps antérieurs à l'époque

révolutionnaire. L'école rétrograde elle-même, malgré ses vaines

prétentions à cet égard, et quoique ayant produit une certaine

explication, d'ailleurs très vague et fort arbitraire, de l'ensemble du

passé, se montre aujourd'hui radicalement impuissante à prolonger sa

théorie historique jusqu'au seul point où elle pourrait acquérir une

véritable importance politique en liant le présent au passé: encourant,

en sens inverse, le même blâme général qu'elle impute justement à son

antagoniste, elle se borne à maudire uniformément la situation

fondamentale des sociétés modernes depuis trois siècles, qui ne lui

paraît intelligible qu'en y supposant l'humanité parvenue, on ne sait

comment, à une sorte de manie chronique, incurable à moins d'une

miraculeuse intervention spéciale de la providence[15]. Cette

subordination rationnelle de l'humanité à une même loi fondamentale de

développement continu, qui représente l'évolution actuelle, quelle qu'en

soit l'importance prépondérante, comme le résultat nécessaire de la

suite graduelle des transformations antérieures, constituera

certainement une propriété exclusive et spontanée de la nouvelle

philosophie politique, qui se bornera, sous ce rapport, à étendre enfin

aux phénomènes sociaux l'esprit général qui déjà domine à l'égard de

tous les autres phénomènes naturels. Pour achever d'apprécier

sommairement la cohérence et l'homogénéité qui devront inévitablement

caractériser cette philosophie, il suffit de remarquer, en dernier lieu,

que, en même temps qu'elle établira ainsi, soit au présent, soit au

passé, la plus parfaite liaison dans le système entier des diverses

notions sociales, elle rattachera ce système, d'une manière aussi

directe qu'indissoluble, à l'ensemble total de la philosophie naturelle,

qui, dès lors complétée par cette indispensable extension, réalisera

désormais un état permanent et définitif d'unité intellectuelle jusque

alors essentiellement chimérique, où tous les divers ordres principaux

de conceptions humaines, irrévocablement soumis à une même méthode

fondamentale, présenteront, envers tous les phénomènes possibles, une

suite rationnelle de lois homogènes, qu'une rigoureuse hiérarchie

scientifique ne cessera point de coordonner exactement. Quoique la

considération de cette solidarité nécessaire doive, sans doute, paraître

surtout scientifique, j'ai cependant jugé indispensable de la signaler

dès ce moment, à cause de la puissante influence par laquelle une telle

liaison tend évidemment à seconder l'ascendant graduel de la nouvelle

philosophie politique. Car, la politique positive trouvera ainsi

spontanément, chez tous les esprits, un point d'appui général, dont

l'importance ne peut que s'accroître, et qui servira de base naturelle à

son essor universel. Dans l'état irrationnel et désordonné de nos idées

politiques, on ne peut guère soupçonner aujourd'hui quelle serait

bientôt l'irrésistible énergie d'un mouvement philosophique, où

l'entière rénovation de la science sociale serait dirigée par ce même

esprit dont la supériorité est unanimement reconnue à l'égard de toutes

les autres catégories de notions réelles.

[Footnote 15: Cette disposition caractéristique de l'école

catholique actuelle ne m'a jamais paru plus décisive qu'en

l'observant chez l'illustre de Maistre, dont l'éminente

supériorité philosophique n'a pu le préserver de cette

capitale inconséquence, nécessairement propre à sa doctrine.

Tout lecteur judicieux a dû être vivement choqué, à ce sujet,

de l'étrange contraste que présentent la force et la netteté

vraiment admirables avec lesquelles l'auteur _du Pape_ vient

d'expliquer l'esprit fondamental de la politique du moyen

âge, comparées à l'incohérence et à la frivolité de son

irrationnelle appréciation des trois derniers siècles, où la

société lui paraît subir brusquement une transformation

tout-à-fait imprévue et inconcevable, sans aucunes racines

antérieures. Le ton général de l'auteur, jusque alors grave

et digne, devient aussitôt dédaigneux et même violent:

finalement, un ouvrage qui a commencé par l'analyse très

rationnelle des conditions nécessaires de tout ordre

spirituel, vient déplorablement aboutir à une invocation

formelle, aussi puérile que mystique, à la vierge Marie!]

Telle est donc la principale propriété qui doive caractériser cette

nouvelle philosophie politique. C'est surtout ainsi que, même chez les

esprits les plus rebelles, elle devra nécessairement rencontrer certains

points, plus ou moins étendus, d'un contact véritable, d'où son homogène

développement saura toujours faire ressortir, de diverses manières, une

suffisante régénération intellectuelle, en s'adaptant, sans répugnance

et sans effort, aux convenances spéciales de chaque cas principal. Elle

seule aujourd'hui peut vraiment parler à chaque classe de la société, à

chaque parti politique, le langage le plus propre à faire pénétrer une

vraie conviction, et maintenir néanmoins, à l'abri de toute altération,

l'invincible originalité supérieure de son caractère fondamental. Seule

elle peut, exempte de faiblesse comme d'inconséquence, embrassant, d'un

point de vue suffisamment élevé, l'ensemble de la question sociale,

rendre spontanément, à chacune des écoles les plus opposées, une exacte

justice, pour ses services réels, soit anciens, soit même actuels. Nulle

autre doctrine ne saurait maintenant, en rappelant, avec autorité, à

chaque parti, la destination propre dont il s'honore, prescrire

habituellement l'ordre au nom du progrès, et le progrès au nom de

l'ordre; de telle sorte que les deux classes de recommandations se

fortifient l'une l'autre, au lieu de tendre à s'annuler réciproquement,

comme on le voit encore, par l'irrationnelle opposition que la politique

stationnaire établit nécessairement entre elles. Pure, d'ailleurs, de

tous les divers torts antérieurs, cette politique nouvelle ne doit

craindre aucun reproche de tyrannie rétrograde, ni d'anarchie

révolutionnaire. On ne pourra l'accuser que de nouveauté: elle répondra

d'abord par l'évidente insuffisance de toutes les théories existantes,

et ensuite en rappelant que, depuis deux siècles, le même esprit positif

ne cesse, à d'autres titres, de fournir d'irrécusables preuves de sa

prééminence nécessaire[16].

[Footnote 16: Seul placé jusqu'ici à ce nouveau point de vue

de philosophie politique, on me pardonnera, j'espère, à ce

titre, de citer ici mon expérience personnelle.

Profondément imbu, de bonne heure, comme je devais d'abord

l'être, de l'esprit révolutionnaire, envisagé dans toute sa

portée philosophique, je ne crains pas néanmoins d'avouer,

avec une sincère reconnaissance, et sans encourir aucune

juste accusation d'inconséquence, la salutaire influence que

la philosophie catholique, malgré sa nature évidemment

rétrograde, a ultérieurement exercée sur le développement

normal de ma propre philosophie politique, surtout par le

célèbre Traité _du Pape_, non-seulement en me facilitant,

dans mes travaux historiques, une saine appréciation générale

du moyen âge, mais même en fixant davantage mon attention

directe sur des conditions d'ordre éminemment applicables à

l'état social actuel, quoique conçues pour un autre état. Je

crois, de même, avoir déjà suffisamment prouvé, par le

caractère général de ce long discours préliminaire, que la

politique positive peut être pleinement équitable envers la

politique rétrograde et la politique révolutionnaire, sans

leur faire aucune vaine concession de principes, et sans

qu'une telle disposition nuise davantage à la fermeté de son

langage qu'à la netteté de ses vues. Quoique l'esprit positif

doive nécessairement s'assujétir d'abord à tout expliquer, il

ne saurait s'interdire une exacte appréciation finale,

d'autant plus décisive qu'elle a été mieux motivée.]

Considérée surtout quant à l'ordre, la politique positive n'aura, sans

doute, jamais besoin d'aucune apologie directe, pour quiconque aura

suffisamment apprécié, d'après l'ensemble des parties antérieures de ce

Traité, quelle est, à cet égard, la tendance nécessaire d'une telle

philosophie, à quelque catégorie d'idées qu'elle s'applique. La science

réelle, envisagée du point de vue le plus élevé, n'a, en effet, d'autre

but général que d'établir et de fortifier sans cesse l'ordre

intellectuel, qui, ou ne saurait trop le rappeler, est la première base

indispensable de tout autre ordre véritable. Quoique ce ne soit point

ici le lieu convenable de traiter directement cette question

fondamentale, ultérieurement réservée, je ne puis m'abstenir d'indiquer

combien le désordre répugne profondément à l'esprit scientifique

proprement dit, qui lui est certainement beaucoup plus antipathique, par

sa nature, que l'esprit théologique lui-même, comme le savent

aujourd'hui tous ceux qui ont un peu approfondi l'une et l'autre

philosophie. A l'égard des idées politiques, l'expérience a désormais

suffisamment prouvé que la méthode positive peut seule aujourd'hui

discipliner réellement des intelligences devenues de plus en plus

rebelles à l'autorité des hypothèses métaphysiques aussi bien qu'à

l'emploi des fictions théologiques. Ne voyons-nous pas, au contraire, ce

même esprit actuel, si vainement accusé de tendre au scepticisme absolu,

accueillir toujours, avec un avide empressement, la moindre apparence de

démonstration positive, lors même qu'elle est encore prématurée?

Pourquoi en serait-il autrement envers les notions sociales, où le

besoin de fixité doit être certes encore mieux senti, si en effet elles

peuvent enfin être dominées aussi par l'esprit positif? Le sentiment

fondamental des lois naturelles invariables, fondement primitif de toute

idée d'ordre, relativement à des phénomènes quelconques, pourrait-il

n'avoir plus la même efficacité philosophique, aussitôt que,

complétement généralisé, il s'appliquera aussi aux phénomènes sociaux,

désormais ramenés à de pareilles lois?

La politique positive est certainement seule capable de contenir

convenablement l'esprit révolutionnaire, parce qu'elle seule peut, sans

faiblesse et sans inconséquence, lui rendre d'abord une exacte justice,

et circonscrire rationnellement, entre ses vraies limites générales, son

indispensable influence. Tant que cet esprit n'est attaqué, comme on le

voit aujourd'hui, que d'une manière essentiellement absolue, sous les

inspirations de la philosophie rétrograde, avec laquelle la politique

stationnaire, dépourvue de tout principe propre, coïncide alors

nécessairement, il résiste spontanément à ces vaines récriminations qui,

quelque légitime qu'en puisse être le fondement partiel, ne sauraient

neutraliser l'irrésistible besoin qu'éprouve maintenant notre

intelligence de recourir à cet énergique ressort, suivant la théorie

précédemment établie. Mais il n'en peut plus être ainsi quand la

philosophie nouvelle, tout en manifestant son caractère éminemment

organique, se montrera spontanément encore plus apte que la philosophie

révolutionnaire elle-même à débarrasser finalement la société de tout

vestige quelconque de l'ancien système politique. Alors seulement, la

tendance anarchique des principes purement révolutionnaires pourra être

directement combattue, au nom même de la révolution générale, avec un

succès vraiment décisif, qui finira par amener graduellement l'entière

absorption de la doctrine révolutionnaire actuelle, dont le principal

office politique sera désormais mieux rempli par la philosophie

positive.

Indépendamment de ces services immédiats, la cause de l'ordre doit

retirer aussi, d'une telle philosophie, des avantages qui, pour être

moins directs ou moins saillans, ne sont pas d'une moindre importance

politique. Telle sera, d'abord, une exacte appréciation scientifique de

la vraie nature des diverses questions sociales, qui devra tant

contribuer à la pacification fondamentale, en renvoyant à la

réorganisation intellectuelle et morale, à laquelle ils se rapportent

essentiellement, plusieurs sujets délicats, qui ne peuvent

qu'entretenir, au sein de la société, une profonde irritation, aussi

dangereuse que stérile, quand on s'obstine à les rattacher surtout à la

réorganisation politique proprement dite, comme je l'ai précédemment

expliqué. Ayant mis en pleine évidence que l'état présent des sociétés

modernes ne saurait immédiatement comporter, de toute nécessité, que

des institutions purement provisoires, la politique positive tendra

spontanément ainsi à détourner des divers pouvoirs existans, et, à plus

forte raison, de leurs titulaires quelconques, l'attention si exagérée

que leur accorde encore l'opinion générale, pour concentrer, au

contraire, tous les efforts principaux sur une sage rénovation

fondamentale des idées sociales, et par suite des moeurs publiques. Les

bons esprits ne sauraient craindre d'ailleurs que cette indispensable

diversion rationnelle, dont le terme est nettement défini, puisse jamais

dégénérer en une funeste indifférence politique, puisqu'une telle

doctrine, incompatible avec tout vain prestige, ne s'est nullement

interdit l'élaboration directe des institutions proprement dites, vers

laquelle son activité se dirigera nécessairement dès qu'elle pourra

acquérir une véritable importance. Jusque alors, outre que la

perspective finale d'une entière régénération politique sera

spontanément toujours rappelée, cette doctrine s'efforcera même

accessoirement d'imprimer aux institutions établies les modifications

diverses qui pourront être nécessaires pour que, au lieu d'entraver,

elles secondent, autant que possible, l'évolution intellectuelle et

morale. Mais, tant qu'ils rempliront cette indispensable condition, les

pouvoirs provisoires, quelle que soit leur organisation, verront

notablement augmenter leur sécurité effective par l'influence naturelle

de la politique positive, seule capable de faire habituellement sentir

aux peuples que, dans l'état présent de leurs idées, aucun changement

politique ne saurait offrir une importance vraiment capitale, tandis que

les perturbations plus ou moins graves qui en résultent, outre leurs

inconvéniens propres, ont, au contraire, de toute nécessité, une funeste

tendance à entraver le développement spontané de la solution finale,

soit parce qu'elles en dissimulent momentanément l'indispensable besoin

continu, soit en détournant l'attention publique. On doit aussi noter

que l'esprit, éminemment relatif, de la philosophie positive, malgré son

invariable unité, devra graduellement dissiper, au profit évident de

l'ordre général, cette disposition absolue, aussi étroite

qu'irrationnelle, commune à la politique théologique et à la politique

métaphysique, qui les porte sans cesse à vouloir uniformément réaliser,

dans tous les états possibles de la civilisation, leurs types respectifs

d'immuables gouvernemens, et qui, par exemple, a conduit même à ne

concevoir, de nos jours, d'autre moyen fondamental de civiliser Taïti

qu'à l'aide d'une importation banale du protestantisme et du régime

parlementaire!

En considérant, sous le même aspect, une influence moins prononcée mais

plus permanente de la politique positive, ou peut reconnaître, en second

lieu, que, même à l'égard des maux politiques incurables, elle tend

puissamment, par sa nature, à consolider l'ordre public, par le

développement rationnel d'une sage résignation. La politique

métaphysique, qui regarde l'action politique comme nécessairement

indéfinie, ne saurait comporter une semblable disposition, dont

l'influence habituelle, quoique constituant une vertu purement négative,

offre un secours si indispensable, à tous égards, contre la douloureuse

destinée de l'homme. Quant à la résignation religieuse, et surtout

chrétienne, elle n'est, à vrai dire, malgré tant d'emphatiques éloges,

qu'une prudente temporisation, qui fait supporter les malheurs présens

en vue d'une ineffable félicité ultérieure. Il ne peut, évidemment,

exister de vraie résignation, c'est-à-dire de disposition permanente à

supporter, avec constance, et sans aucun espoir de compensation

quelconque, des maux inévitables, que par suite d'un profond sentiment

des lois invariables qui régissent tous les divers genres de phénomènes

naturels. C'est donc exclusivement à la philosophie positive que se

rapporte une telle disposition, à quelque sujet qu'elle s'applique, et,

par conséquent, à l'égard aussi des maux politiques. S'il en est que la

science réelle ne saurait convenablement atteindre, et je ne crois pas

qu'on puisse en douter, elle y pourra, du moins, comme envers les

fatalités non moins pénibles de la vie individuelle, mettre toujours en

pleine évidence leur incurabilité nécessaire, de manière à calmer

habituellement les douleurs qu'ils produisent par l'assidue conviction

des lois naturelles qui les rendent insurmontables. A raison de sa

complication supérieure, le monde politique doit être certes encore plus

mal réglé que le monde astronomique, physique, chimique, ou biologique.

D'où vient donc que les imperfections radicales de la condition humaine,

contre lesquelles nous sommes toujours prêts à nous insurger avec

indignation sous le premier rapport, nous trouvent, au contraire,

essentiellement calmes et résignés sous tous les autres, quoiqu'elles

n'y soient pas moins prononcées, ni moins choquantes? On ne saurait

douter, ce me semble, que cet étrange contraste ne tienne surtout à ce

que la philosophie positive n'a pu jusqu'ici développer notre sentiment

fondamental des lois naturelles qu'envers les plus simples phénomènes,

dont l'étude plus facile a dû se perfectionner d'abord. Quand la même

condition intellectuelle aura été enfin remplie aussi relativement aux

phénomènes sociaux, elle y produira nécessairement des conséquences

analogues, en faisant pénétrer, dans la raison publique, les germes

salutaires d'une judicieuse résignation politique, générale ou spéciale,

provisoire ou indéfinie. Ce serait bien peu connaître les lois

essentielles de la nature humaine, que de nier systématiquement

l'efficacité nécessaire d'une telle conviction habituelle, pour

concourir, à un haut degré, à la pacification fondamentale, en calmant

la vaine inquiétude qu'inspire trop souvent le chimérique redressement

de maux politiques vraiment inévitables. Aucun esprit juste ne redoutera

d'ailleurs qu'une stupide apathie puisse jamais résulter de cette

résignation rationnelle, qui n'a point le caractère passif de la

résignation religieuse. Car, une semblable philosophie n'impose de

soumission habituelle qu'à la nécessité pleinement démontrée, et

prescrit, au contraire, le noble exercice direct de l'activité humaine,

aussitôt que l'analyse du sujet permet d'en espérer une véritable

efficacité quelconque.

Pour caractériser enfin, par un dernier trait irrécusable, la tendance

spontanée de la nouvelle philosophie politique au raffermissement

général de l'ordre public, je dois ajouter ici, que, avant même qu'elle

ait pu finalement établir aucune théorie sociale, elle tendra

directement, par la seule influence de la méthode, à ramener les

intelligences actuelles à un état vraiment normal. Car en imposant à la

culture générale des questions politiques, une série nécessaire de

conditions scientifiques, dont l'indispensable rationnalité ne puisse

donner lieu à aucun soupçon d'arbitraire, elle aura, par cela même,

dissipé le principal désordre, qui consiste surtout dans l'accès

tout-à-fait illimité que la politique actuelle ouvre forcément, en ce

genre, aux esprits les plus vulgaires et les moins préparés. La simple

extension, à la catégorie des phénomènes sociaux, de ma hiérarchie

scientifique fondamentale, présente aussitôt un puissant moyen de

discipline intellectuelle, comme je l'ai indiqué au premier volume de ce

Traité, en manifestant, avec une pleine évidence, propre à subjuguer

finalement l'esprit le plus rebelle, la longue et difficile élaboration

préliminaire qu'exige, par sa nature, toute rationnelle exploration des

sujets sociaux, qui ne saurait comporter de succès vraiment scientifique

que de la part d'intelligences fortement trempées, dignement préparées,

quant à la méthode ou à la doctrine, par une étude préalable,

suffisamment approfondie, de toutes les autres branches successives de

la philosophie positive, afin de traiter convenablement les recherches

les plus complexes que notre raison puisse aborder. Il serait

certainement inutile d'insister davantage ici sur l'explication directe

d'une influence aussi évidente, qui sera d'ailleurs spontanément

examinée, à divers titres, dans la suite de ce volume. Cette sommaire

indication suffit, sans doute, pour que, sous ce rapport capital, comme

sous les divers aspects précédens, la tendance éminemment organique de

la nouvelle philosophie politique ne puisse être sérieusement contestée

par aucun de ceux qui ont étudié avec quelque soin le véritable esprit

général de l'époque actuelle.

Je devais m'attacher ici à signaler surtout, comme plus fréquemment

méconnue, cette propriété capitale de la politique positive de pouvoir

seule aujourd'hui développer spontanément, avec une énergique et féconde

efficacité, le sentiment fondamental de l'ordre, soit public, soit même

privé, que l'état présent de l'esprit humain livre, de toute nécessité,

à la vicieuse et insuffisante protection de la politique stationnaire et

de la politique rétrograde, en ce sens identiques. Relativement au

progrès, l'aptitude, beaucoup moins contestée, d'une telle philosophie

n'exige point, en ce moment, des explications aussi étendues. Car, à

quelque sujet qu'il s'applique, l'esprit positif se montre toujours,

par sa nature, directement progressif, étant sans cessé occupé à

accroître la masse de nos connaissances et à en perfectionner la

liaison: aussi les exemples usuels d'incontestable progression sont-ils

surtout empruntés aujourd'hui aux diverses sciences positives. Sous le

point de vue social, l'idée rationnelle de progrès, telle qu'on commence

à la concevoir, c'est-à-dire de développement continu, avec tendance

inévitable et permanente vers un but déterminé, doit être certainement

attribuée, comme j'aurai lieu de l'expliquer spécialement dans la leçon

suivante, à l'influence inaperçue de la philosophie positive, seule

capable d'ailleurs de dégager irrévocablement cette grande notion de

l'état vague et même flottant où elle se trouve encore, en assignant

nettement le but nécessaire de la progression et sa véritable marche

générale. Quoique le premier essor du sentiment de progrès social soit

certainement dû en partie au christianisme, en vertu de sa solennelle

proclamation d'une supériorité fondamentale de la nouvelle loi sur

l'ancienne, il est néanmoins évident que la politique théologique,

procédant d'après un type immuable, dont un passé déjà lointain offre

seul la réalisation suffisante, doit être aujourd'hui regardée comme

radicalement incompatible avec toute idée véritable de progrès continu,

et manifeste, au contraire, ainsi que je l'ai montré, un caractère

profondément rétrograde. La politique métaphysique, dogmatiquement

envisagée, présenterait, à un degré presque aussi prononcé, d'après les

mêmes motifs essentiels, une incompatibilité analogue, si la liaison

beaucoup moindre de ses doctrines ne la rendait bien plus accessible à

l'esprit général de notre temps. On peut remarquer, en effet, que les

notions de progrès n'ont vraiment commencé à préoccuper vivement la

raison publique que depuis que la métaphysique révolutionnaire a perdu

son premier ascendant. C'est donc essentiellement à la politique

positive qu'est désormais réservé le développement général de l'instinct

progressif, comme celui de l'instinct organique.

La seule idée de progrès qui soit réellement propre à la politique

révolutionnaire, consiste dans la pleine extension continue de la

liberté, c'est-à-dire, en termes plus positifs, de l'essor graduel des

facultés humaines; ce qui constitue surtout une notion négative, en

rappelant essentiellement une suppression croissante des diverses

résistances. Or, même en ce sens restreint, la supériorité nécessaire de

la politique positive ne saurait, ce me semble, être contestée. Car la

vraie liberté ne peut consister, sans doute, qu'en une soumission

rationnelle à la seule prépondérance, convenablement constatée, des lois

fondamentales de la nature, à l'abri de tout arbitraire commandement

personnel. La politique métaphysique a vainement tenté de consacrer

ainsi son empire, en décorant de ce nom de lois les décisions

quelconques, si souvent irrationnelles et désordonnées, des assemblées

souveraines, quelle que soit leur composition; décisions d'ailleurs

conçues, par une fiction fondamentale, qui ne peut changer leur nature,

comme une fidèle manifestation des volontés populaires. Mais tout ce

culte métaphysique des entités constitutionnelles ne saurait aujourd'hui

vraiment dissimuler la tendance profondément arbitraire, qui caractérise

nécessairement toute philosophie non positive. Tant que les phénomènes

politiques ne seront point, à l'exemple de tous les autres, rattachés à

d'invariables lois naturelles, et qu'ils continueront à être

essentiellement rapportés à des volontés quelconques, soit divines, soit

même humaines, l'arbitraire ne saurait être vraiment exclus des divers

réglemens sociaux; et, par conséquent, malgré tous les artifices

constitutionnels, la liberté restera forcément illusoire et précaire, à

quelque volonté qu'on prétende d'ailleurs appliquer notre obéissance

journalière. Je reviendrai naturellement plus tard sur cette importante

considération. Mais, n'est-il pas, dès ce moment, évident que la liberté

absolue dont la métaphysique révolutionnaire a doté aujourd'hui notre

intelligence, ne lui sert finalement, en réalité, qu'à courir sans cesse

d'une aberration à une autre, sous l'audacieux ascendant, momentanément

irrésistible, des esprits les moins compétens? La politique positive

pourra seule, en établissant de vrais principes sociaux, empêcher enfin

ce déplorable entraînement, et substituer de plus en plus l'empire des

convictions réelles à celui des volontés arbitraires; de telle sorte

que, à cet égard, comme à tant d'autres, le besoin du progrès et celui

de l'ordre seront spontanément confondus dans une commune satisfaction.

Cette nouvelle philosophie sociale est tellement propre, par sa nature,

à réaliser aujourd'hui l'entier accomplissement de tous les voeux

légitimes que peut former la politique révolutionnaire, que seule elle

saura même terminer convenablement l'opération critique qui en constitue

le principal objet, en faisant graduellement disparaître, sans aucun

espoir de retour, tout ce qui reste encore de l'ancien système

politique, dont il ne doit finalement subsister que l'inaltérable

souvenir d'une indispensable participation à l'évolution fondamentale

de l'humanité. Jusqu'ici cette grande lutte a dû être, comme je l'ai

déjà indiqué, ostensiblement dirigée par la métaphysique

révolutionnaire, simplement secondée par le développement graduel et la

propagation croissante de l'esprit positif. Mais, à vrai dire, ce

dernier progrès naturel de la raison humaine donnait seul une

irrésistible puissance à la doctrine qui lui servait ainsi d'organe

provisoire, et dont la faible consistance logique eût été, sans un tel

appui, incapable d'un aussi grand succès; comme on le sent avec évidence

quand on relit aujourd'hui, de sang froid, la frivole et débile

argumentation sophistique qui caractérise presque tous les écrits

philosophiques du siècle dernier. Au point décisif où la lutte est

maintenant parvenue, elle ne saurait être irrévocablement complétée que

par l'intervention directe et prépondérante de la philosophie positive.

Car, sous le rapport logique, qui finalement domine, la critique

révolutionnaire est certainement impuissante aujourd'hui à renverser le

système philosophique, trop profondément combiné, de l'école rétrograde,

qui, dans toute discussion régulière, l'aurait bientôt amenée à convenir

qu'elle accorde les principes essentiels du régime ancien en refusant

leurs plus indispensables conséquences, ainsi que je l'ai expliqué:

aussi l'esprit révolutionnaire se soutient-il, surtout maintenant, par

un appel plus ou moins direct à des passions qui tendent d'ailleurs à

s'amortir graduellement. L'école positive, seule pleinement conséquente,

et par suite seule, au fond, vraiment progressive, en rendant

d'ailleurs, sans la moindre altération de ses propres principes, une

exacte justice philosophique à chacune des doctrines actuelles, pourra

seule arrêter radicalement l'essor rétrograde, perturbateur quoique

stérile, de l'école catholique, en posant directement, dans l'ordre des

idées sociales, en présence de l'esprit religieux, son éternel

antagoniste, l'esprit scientifique, qui l'a déjà réduit, dans toutes les

autres catégories intellectuelles, à la plus irrévocable nullité, comme

je crois l'avoir surabondamment prouvé par l'ensemble des trois autres

volumes de ce Traité: et cette influence accessoire s'exercera

spontanément, de manière à ne point déranger le cours général de

l'opération principale, ainsi qu'on le voit d'ordinaire à l'égard d'une

science quelconque, dont l'action critique, quelque énergique qu'elle

soit, n'est jamais qu'une suite collatérale de son développement

organique. À la vérité, l'esprit positif ne pourra ainsi enlever à

jamais à l'esprit théologique toute influence politique, sans que la

même condamnation n'enveloppe aussi, de toute nécessité, l'esprit

métaphysique, qui, malgré sa rivalité, n'en est point, aux yeux de la

science, essentiellement distinct. Mais cette double exclusion

simultanée ne serait, sans doute, qu'un grand avantage de plus, aussi

bien pour le progrès que pour l'ordre, à la fois non moins compromis

aujourd'hui par la prépondérance momentanée des avocats que par la vaine

opposition des prêtres.

Considérant enfin la cause générale du progrès politique sous le point

de vue pratique le plus étendu, on ne saurait méconnaître les puissantes

ressources, nécessaires quoique indirectes, que la nouvelle philosophie

politique doit graduellement présenter à l'amélioration fondamentale de

la condition sociale des classes inférieures, qui constitue certainement

la plus grave difficulté de la politique contemporaine. La politique

révolutionnaire, qui seule a servi d'organe jusqu'ici à cette partie du

problème social, n'a pu l'envisager encore que sous le point de vue

insurrectionnel. Toute sa solution se réduit essentiellement d'ailleurs

à déplacer la difficulté, en ouvrant artificiellement une issue plus ou

moins large aux plus actives ambitions populaires; et c'est aussi ce que

projette, à son imitation, la politique stationnaire, à cela près de la

circonspection exagérée qui la caractérise habituellement. Mais cet

irrationnel expédient, quelle que puisse être sa nécessité provisoire,

laisse évidemment tout-à-fait intacte la question principale: une telle

satisfaction, procurée à un petit nombre d'individus, ordinairement

devenus ainsi les déserteurs de leur classe, ne saurait, à la longue,

aucunement apaiser les justes plaintes des masses, dont la condition

générale ne reçoit ainsi aucune amélioration décisive, à moins qu'on ne

veuille décorer de ce nom les espérances, chimériques pour la plupart

des individus, qu'entretient sans cesse l'appât dérisoire de cette sorte

de jeu ascensionnel, non moins trompeur que tout autre jeu. Il est même

incontestable qu'en développant des désirs démesurés, dont la commune

satisfaction est impossible, en stimulant la tendance, déjà trop

naturelle aujourd'hui, au déclassement universel, on ne décharge ainsi

le présent qu'en aggravant beaucoup l'avenir, en suscitant de nouveaux

et puissans obstacles à toute vraie réorganisation sociale. Telle est

cependant, sur ce grand sujet, l'uniforme pensée des docteurs actuels.

Ceux qui, de nos jours, ont le plus qualifié d'anarchique cette vaine

solution, sont tombés, à cet égard, dans la plus étrange inconséquence,

d'ailleurs éminemment dangereuse, en poursuivant encore davantage la

méthode même qu'ils condamnaient, par l'inqualifiable proposition de

supprimer directement toute propriété réelle; comme si cette absurde

utopie pouvait, du reste, apporter au mal aucun remède durable. La masse

de notre espèce étant évidemment destinée, d'après une insurmontable

fatalité, à rester indéfiniment composée d'hommes vivant, d'une manière

plus ou moins précaire, des fruits successifs d'un travail journalier,

il est clair que le vrai problème social consiste, à cet égard, à

améliorer la condition fondamentale de cette immense majorité, sans la

déclasser nullement, et sans troubler l'indispensable économie générale.

Mais une telle manière de concevoir la question est exclusivement

réservée, par sa nature, à la politique positive, envisagée comme

présidant à la classification finale des sociétés modernes. Quoique le

développement d'une pareille recherche directe soit incompatible avec la

nature essentiellement spéculative de ce Traité, je ne devais pas

néanmoins négliger ici la mention sommaire d'un point de vue aussi

important. En dissipant irrévocablement tout vain prestige, et rassurant

pleinement les classes dirigeantes contre toute invasion de l'anarchie,

la nouvelle philosophie pourra seule utilement diriger la politique

populaire proprement dite, indépendamment de sa double efficacité

spontanée, ci-dessus indiquée, soit pour détourner de l'ordre purement

politique ce qui ressort de l'ordre intellectuel et moral, soit pour

inspirer, à l'égard des maux finalement incurables, une sage et ferme

résignation. On reconnaîtra d'ailleurs aisément, dans le cours de ce

volume, que cette philosophie, en poussant nécessairement, à la tête du

mouvement social, des capacités dont les droits légitimes sont presque

aussi méconnus aujourd'hui que ceux des prolétaires, tend, par une

liaison spontanée des têtes avec les bras, à imprimer à la cause commune

un caractère de grandeur spéculative et de consistante unité, qui doit

puissamment contribuer à son succès final, et qui ne saurait être

autrement réalisé. Toute indication plus spéciale s'écarterait

essentiellement de l'esprit spéculatif de cet ouvrage. J'aurai, du

reste, dans la suite de ce volume, plusieurs occasions naturelles de

faire directement sentir que la réorganisation spirituelle, en

interposant habituellement, entre les ouvriers et leurs chefs, une

commune autorité morale, aussi indépendante qu'éclairée, offrira plus

tard la seule base régulière d'une paisible et équitable conciliation

générale de leurs principaux conflits, presque abandonnés aujourd'hui à

la brutale discipline d'un antagonisme purement matériel.

Quelque imparfaits que doivent être encore les divers aperçus généraux

que je viens d'ébaucher, ils suffisent néanmoins, ce me semble, pour

faire ici nettement pressentir les principales propriétés politiques qui

doivent nécessairement caractériser la philosophie positive,

indifféremment considérée quant à l'ordre, ou quant au progrès. C'est

ainsi que cette nouvelle philosophie sociale, malgré sa sévère

appréciation rationnelle des différens partis existans, peut

naturellement trouver, auprès de chacun d'eux, un irrécusable accès

général, en se montrant apte à créer des moyens plus efficaces

d'atteindre le but respectif qu'il poursuit trop exclusivement. Une

telle politique, convenablement appliquée, pourra utiliser, dans

l'intérêt de la réorganisation finale, au profit commun de son ascendant

graduel, tous les événemens importans que comporte l'état présent de la

société, avant même que d'avoir pu aucunement y intervenir. Soit que,

dans un triomphe momentané, chaque parti manifeste plus profondément son

insuffisance sociale; soit, au contraire, que, dans le désespoir d'une

grave défaite, il se montre plus disposé à accueillir de nouveaux moyens

d'action politique; soit enfin qu'une sorte de torpeur universelle mette

plus à nu l'ensemble des besoins sociaux; la nouvelle philosophie

pourra toujours saisir aujourd'hui une certaine issue générale, pour

faire uniformément pénétrer, par une opportune application journalière,

son enseignement fondamental.

Toutefois, il faut, à mon gré, renoncer essentiellement d'avance, sous

ce rapport, à toute vraie conversion de l'école rétrograde,

intégralement considérée. Sauf d'heureuses anomalies individuelles, qui

ne cessent d'être possibles, et qui pourront aujourd'hui même devenir

plus fréquentes, il existe, entre la philosophie théologique et la

philosophie positive, surtout à l'égard des idées sociales, une

antipathie trop fondamentale, pour que la première puisse jamais

apprécier suffisamment la seconde, malgré l'aptitude bien constatée de

celle-ci à mieux satisfaire au besoin commun d'une vraie réorganisation:

ici, comme en tout autre cas, la théologie s'éteindra nécessairement

devant la physique, mais sans pouvoir se transformer, sous sa direction,

au-delà de sa modification actuelle. Il faut d'ailleurs reconnaître, à

ce sujet, que ce n'est point l'ordre, en général, que poursuit

aujourd'hui l'école rétrograde, mais seulement un ordre unique et

invariablement préconçu, auquel se rattachent surtout ou des habitudes

d'esprit particulières, ou même l'instinct des intérêts spéciaux: en

dehors de son exclusive utopie, tout lui semble également désordonné, et

par suite, essentiellement indifférent. La politique stationnaire lui a

même justement reproché, de nos jours, de prêter directement, aux plus

pernicieuses tentatives de désordre, un coupable appui momentané, dans

le vain espoir de pousser ainsi, avec plus d'énergie, à la restauration

ultérieure de sa propre domination, qu'elle se flatterait de faire

dès-lors accepter à la société, comme seule voie de salut contre une

imminente anarchie matérielle. Dans son prétendu dévouement à l'ordre

général, l'école rétrograde a donc fréquemment trahi sa disposition

prépondérante à vouloir le moyen beaucoup plus que le but lui-même.

Mais, l'école stationnaire, chez laquelle l'amour de l'ordre, sans être

peut-être plus désintéressé au fond, est certainement, ce qui importe

surtout, infiniment plus impartial, à raison même de son défaut

caractéristique de principes propres et fixes, offrira spontanément,

sous ce rapport, à la nouvelle philosophie politique, l'accès général

auquel elle ne saurait raisonnablement prétendre auprès de l'école

rétrograde. Quoique les vaines fictions métaphysiques de la politique

constitutionnelle ou parlementaire tendent aujourd'hui à détourner

gravement de la vraie solution, elles n'ont pu heureusement acquérir,

sur le continent européen, un assez profond ascendant pour empêcher

cette philosophie de faire utilement entendre sa voix rationnelle à une

école aussi franchement disposée que l'est, certainement, en général,

l'école stationnaire, à établir enfin, dans les sociétés modernes, un

ordre vraiment stable, n'importe d'après quels principes. On peut donc

espérer ainsi d'agir utilement, à un certain degré, sur cette partie

essentielle du monde politique actuel.

Néanmoins, je ne dois pas dissimuler ici que l'école purement

révolutionnaire me paraît être aujourd'hui la seule sur laquelle la

politique positive puisse exercer directement une action vraiment

capitale; parce que, malgré tous ses graves inconvéniens, que je n'ai

certes nullement déguisés, cette école a seule maintenant un caractère

essentiellement progressif, qui, en dépit de tous ses préjugés, lui

tient l'esprit toujours ouvert à de nouvelles inspirations politiques.

Son but principal, l'entière élimination du régime ancien, la politique

nouvelle le poursuivra aussi spontanément, et d'une manière bien plus

efficace, quoique simplement accessoire. Tout ce que ses doctrines

propres renferment de provisoirement indispensable, sera naturellement

absorbé par la politique positive, tout en repoussant à jamais les

tendances anarchiques, auxquelles, quoi qu'on en puisse dire, l'école

révolutionnaire a déjà cessé de tenir spécialement, sous la seule

condition, dès lors pleinement remplie, du progrès effectif. Enfin,

quoique l'ancien système soit certes assez décomposé maintenant pour

permettre, et même pour exiger, l'élaboration directe de la vraie

réorganisation sociale, on peut cependant prévoir aisément que le cours

naturel des événemens, qui n'attend pas toujours nos lentes préparations

philosophiques, déterminera, plus ou moins prochainement, soit en vertu

même de notre état intellectuel, soit à raison des fautes commises par

les gouvernemens actuels, de nouvelles explosions pratiques de la

doctrine révolutionnaire, dont j'indiquerai plus tard les principaux

caractères, et qui, dès lors malheureusement inévitables, deviendront

peut-être même relativement indispensables, afin d'ôter radicalement, à

la fatale apathie de notre vaine intelligence, tout espoir quelconque de

satisfaire, sans aucun frais d'invention fondamentale, aux conditions

essentielles du problème social, par cette chimérique reconstruction de

l'ancienne philosophie politique, qui constitue aujourd'hui la ressource

banale de tant d'esprits incompétens. Sans intervenir directement en de

tels conflits, autrement que pour utiliser les enseignemens qu'ils font

naître, la politique positive, qui les aura prévus, ne saurait prétendre

à y troubler les derniers actes de prépondérance de la métaphysique

révolutionnaire.

Du reste, cette nouvelle philosophie, essentiellement destinée, par sa

nature, à imprimer un essor plus complet à toutes les diverses facultés

réelles de notre intelligence, ne saurait, sans doute, tendre, à aucune

époque, à atrophier une aussi importante disposition générale que celle

qui constitue l'esprit critique proprement dit. Tout en le subordonnant

désormais irrévocablement à l'esprit organique, elle lui ouvrira

directement, comme je l'indiquerai en son lieu, de nouvelles et larges

destinations politiques, bien autrement intéressantes que la fastidieuse

reproduction actuelle des satires philosophiques du siècle dernier. Au

lieu de continuer, au profit essentiel des avocats, une guerre monotone

contre l'influence sacerdotale, l'esprit critique prendra, sans doute,

une activité bien plus complète et plus incisive, en même temps que plus

utile, lorsque, sous les inspirations générales de la philosophie

positive, il entreprendra la démolition simultanée de toute puissance

métaphysique ou théologique. En outre, les vrais élémens définitifs du

nouveau système social ne prêteront que trop eux-mêmes, surtout dans

l'origine, comme tous les pouvoirs naissans, à un large exercice direct,

et plus ou moins continu, de l'esprit satirique, dont l'inévitable

contrôle pourra exercer une très heureuse influence secondaire sur le

développement graduel du caractère politique qui doit finalement

appartenir à chacun d'eux. On ne peut donc douter, d'après un tel

ensemble de motifs principaux, que la nouvelle philosophie sociale ne

puisse justement espérer aujourd'hui de trouver, à divers titres,

certains points d'appui naturels dans les sections les plus avancées de

l'école révolutionnaire proprement dite. Quelles que soient cependant,

même dans cette école, les dispositions favorables que puissent lui

offrir les différentes parties du monde politique actuel, ces secours

accessoires, très affaiblis d'ailleurs par une inévitable opposition de

doctrines, ne sauraient évidemment dispenser, en aucune manière, cette

philosophie de compter surtout directement sur sa supériorité

scientifique, première et constante source de son ascendant graduel.

Une philosophie sociale qui, prenant la science réelle pour base

générale indispensable, appelle immédiatement aujourd'hui l'esprit

scientifique à régénérer le monde politique, semble, au premier aspect,

devoir surtout attendre, sinon une coopération active, du moins des

encouragemens énergiques et soutenus, de la part de la classe choisie

qu'elle tend spontanément à élever par degrés à une aussi éminente

position fondamentale. Je dois ici naïvement avouer que, dans mes

premiers travaux de philosophie politique, j'ai essentiellement partagé

cette illusion très naturelle, dont une longue expérience personnelle

m'a seule ensuite péniblement détrompé. L'indifférence politique de la

plupart des savans actuels, quoique vraiment monstrueuse, en un temps où

les questions sociales sont les plus belles et les plus urgentes de

toutes, me paraissait alors tenir principalement au profond dégoût

intellectuel que doit, en effet, leur inspirer d'abord le caractère

vague et arbitraire des méthodes qui président encore à de telles

recherches, opposé à la parfaite rationnalité des procédés

scientifiques. Mais, malgré l'incontestable influence de cette première

cause, un examen ultérieur m'a depuis graduellement conduit à

reconnaître d'autres motifs, à la fois moins honorables et plus

puissans, d'après lesquels cette nouvelle philosophie doit très peu

compter sur les dispositions favorables des savans actuels, si même elle

ne doit pas craindre, à certains égards, leur résistance plus ou moins

ouverte, partielle d'ailleurs ou momentanée, à la propre ascension

politique de leur classe[17].

[Footnote 17: Je crois devoir noter ici un trait vraiment

caractéristique, bien propre à montrer à quel déplorable

degré cette classe, malgré le vain orgueil de la plupart de

ses membres, est aujourd'hui dépourvue de tout sentiment

profond de sa vraie dignité sociale. Nos législateurs

métaphysiciens ont introduit, il y a quelques années, dans la

loi électorale française, une étrange disposition qui admet

la qualité d'académicien à compter désormais pour cent francs

dans le cens électoral, sauf à compléter en espèces le reste

de la capacité. Or, les savans n'ont, certes, nullement

témoigné, alors ni depuis, la moindre tendance à repousser

avec indignation une telle décision législative, d'après

laquelle tout savant équivaut politiquement à la moitié d'un

électeur vulgaire: ils auraient plutôt voté de solennels

remercîmens aux avocats pour l'octroi de cette gracieuseté,

dont la plupart se sont empressés de profiter couramment.]

Outre la commune participation fondamentale de toutes les diverses

classes de la société à l'anarchie intellectuelle et morale qui

caractérise si profondément notre époque, chacune d'elles a aussi sa

manière propre de manifester plus spécialement ses tendances

anarchiques. C'est ce que font d'abord les savans actuels par les vains

conflits journaliers qui s'élèvent entre eux sur leurs attributions

respectives, chaque fois qu'une même question, touchant simultanément à

plusieurs branches essentielles de la philosophie naturelle, soulève des

débats sans issue, qui témoignent clairement l'absence de toute

véritable discipline scientifique. Mais, quelle que soit l'importance

très significative de cette première considération, l'anarchie

scientifique se révèle aujourd'hui surtout, d'une manière à la fois bien

plus caractéristique et plus dangereuse, par l'unanime répugnance de nos

savans contre toutes sortes de généralités, par leur prédilection

exclusive, vicieusement systématisée, pour des spécialités de plus en

plus étroites[18]. Ce n'est point ici le lieu de poser convenablement la

grande question philosophique de la véritable harmonie fondamentale qui

doit régner entre l'esprit d'ensemble et l'esprit de détail, et dont

l'exacte appréciation ne peut constituer que l'une des principales

conclusions finales de ce Traité. Dans l'analyse historique du

développement intellectuel, nous aurons bientôt l'occasion d'apprécier

déjà directement le spécieux paradoxe, graduellement élaboré pendant les

deux derniers siècles, qui permet aujourd'hui à tant d'esprits médiocres

de se faire même un facile mérite scientifique du rétrécissement

excessif de leurs occupations journalières, au nom de cette étrange

organisation du travail, incidemment signalée au second volume, qui

assigne minutieusement les cadres respectifs des moindres spécialités,

sans laisser aucune place déterminée à l'étude des rapports généraux,

essentiellement abandonnée ainsi aux digressions accidentelles des

divers savans, qui les cultiveraient, à titre de passe-temps, sans

aucune préparation propre. Il deviendra dès lors irrécusable que ce

prétendu principe ne constitue qu'une irrationnelle systématisation

métaphysique, tendant à consacrer, comme absolue et indéfinie, la

situation transitoire de notre intelligence pendant le premier âge de la

philosophie positive, où l'esprit de détail devait, en effet,

nécessairement régner, jusqu'à ce que la positivité eût successivement

pénétré dans tous les ordres de phénomènes naturels, condition désormais

suffisamment remplie. Quoi qu'il en soit, je ne dois ici distinctement

indiquer, à ce sujet, que la simple considération politique, qui impose,

avec tant d'évidence, l'indispensable obligation d'une entière

généralité à toute philosophie aspirant réellement au gouvernement moral

de l'humanité. C'est par cette unique qualité, comme je l'ai déjà

fréquemment signalé, que la philosophie théologique et la philosophie

métaphysique, malgré leur insuffisance et même leur décrépitude

irrécusables, prolongent encore leur vaine prépondérance politique. Tant

que la philosophie positive ne remplira point convenablement cette

condition fondamentale, elle ne saurait sortir de son état présent de

subalternité politique. L'expérience journalière ne montre-t-elle point,

surtout en ce qui concerne les mesures ou les élections dirigées

aujourd'hui par les corps savans, toutes les fois, en un mot, que

l'esprit d'ensemble devient, à un degré quelconque, directement

indispensable, que de bons esprits, entièrement étrangers à la science,

mais habituellement placés à un point de vue général, sont finalement

plus propres que les savans spéciaux, même au genre de gouvernement qui

semblerait le plus devoir exclusivement appartenir à ceux-ci? On ne

saurait nier aussi que l'imperfection ordinaire de l'enseignement

scientifique ne tienne principalement aujourd'hui à cet éloignement pour

l'esprit d'ensemble, dont nos savans s'enorgueillissent avec un si

funeste aveuglement. Il est donc évident que, par cette irrationnelle

disposition, ils contribuent eux-mêmes, autant que possible, à maintenir

directement leur propre subalternité politique. Leurs sentimens sociaux

sont, d'ailleurs, d'ordinaire, à la hauteur de leurs idées. En écartant

habituellement la considération prépondérante des intérêts matériels, et

en développant la faculté de saisir rapidement les diverses réactions

sociales, la culture des sciences positives semblerait devoir, par sa

nature, tendre puissamment à contenir, chez ceux qui s'y livrent,

l'essor continu de l'égoïsme individuel: elle ne sert, au contraire, que

trop souvent aujourd'hui, à le rendre plus systématique, et par suite

plus corrupteur peut-être. Or, cette monstruosité passagère tient, sans

doute, principalement au défaut d'idées générales chez les savans

actuels, qui n'ont d'ailleurs, à cet égard, d'autre tort propre que d'en

nier dogmatiquement l'indispensable nécessité.

[Footnote 18: Cette aversion des généralités, cette

antipathie prononcée contre tout généralisateur quelconque,

de quelque manière qu'il puisse procéder, tiennent aussi,

chez beaucoup de savans actuels, à un secret instinct

d'égoïsme, que je crois devoir, avec ma franchise habituelle,

caractériser ici en peu de mots, tout en avertissant

d'ailleurs qu'il ne saurait, par sa nature, jamais exercer,

même aujourd'hui, qu'une influence purement accessoire,

comparativement à la grande cause intellectuelle indiquée

dans le texte.

La philosophie naturelle est déjà loin maintenant de ces

temps primitifs, si bien décrits par Fontenelle, où la

prudence paternelle croyait devoir soigneusement interdire la

carrière scientifique, qui dès-lors ne pouvait

essentiellement comporter que de vraies vocations, plus ou

moins prononcées. Comme les organisations bien caractérisées

sont, dans la nature humaine, éminemment exceptionnelles, et

qu'aucune classe ne saurait être principalement composée

d'anomalies, il a bien fallu, à mesure que la science, en se

développant, acquérait plus d'importance sociale, qu'elle

donnât accès à des intelligences plus vulgaires. Il arrive

donc aujourd'hui, et il arrivera sans doute de plus en plus

désormais, par suite même des encouragemens, d'ailleurs si

utiles, prodigués aux diverses sciences spéciales, que les

vocations réelles deviennent, proportionnellement, de moins

en moins nombreuses dans le monde scientifique, qui tend de

plus en plus à se composer, en majeure partie, d'individus

peu éminens, ayant choisi cette profession au même titre que

toute autre, et dont les travaux, sans pouvoir jamais

imprimer à la science aucune impulsion capitale, maintiennent

honorablement son état présent, avec quelques utiles

améliorations graduelles. Or, ceux-là surtout doivent être

habituellement acharnés, d'une manière plus absolue, contre

toute philosophie générale, surtout positive, non-seulement

en vertu d'un esprit plus étroit qui les empêche d'en saisir

la portée réelle, mais aussi à cause de son inévitable

influence pour réduire, à leur juste appréciation, leurs

travaux ordinaires. Car, l'avénement des généralités vraiment

positives ne permettra plus d'attacher une haute importance

aux recherches de détail que dans le cas rare où elles

tendront directement à déterminer de grands progrès; ce qui

rendra nécessairement bien plus difficile l'accès des

principales positions scientifiques, auxquelles les

notabilités éphémères pourront ainsi de moins en moins

prétendre, étant dès-lors régulièrement assujéties enfin à de

vrais et inévitables jugemens. De ceux-là, principalement,

provient le prétexte banal tiré des généralités vicieuses,

comme si toutes les spécialités étaient ordinairement bonnes,

et comme si ce n'était point surtout aux savans à distinguer

judicieusement à cet égard, suivant leur fonction sociale de

guides rationnels de l'opinion publique, qu'ils abandonnent

ainsi, contre leur propre intention, aux seuls

métaphysiciens.]

Tout espoir de coopération quelconque de leur part, soit active, soit

même passive, à la fondation d'une vraie philosophie politique, par

l'extension convenable de la méthode positive à l'étude fondamentale des

phénomènes sociaux, doit donc être aujourd'hui essentiellement

abandonné. Ceux d'entre eux qui commencent à manifester une certaine

ambition politique, préfèrent presque toujours jusqu'ici se mettre

simplement au service des pouvoirs et des partis existans, sauf à n'y

être, comme il doit arriver le plus souvent, que de purs instrumens pour

les avocats et les autres métaphysiciens; au lieu d'essayer d'une

politique nouvelle, vraiment propre à l'esprit scientifique, mais qui

obligerait à se dégager de la routine vulgaire: les savans demeurés

spéculatifs sont peut-être ordinairement moins inaccessibles encore aux

inspirations générales de la philosophie positive. L'essor politique de

cette philosophie ne saurait aujourd'hui être énergiquement secondé,

dans le monde savant, sauf d'heureuses exceptions individuelles, que par

les jeunes intelligences, dont l'ardeur naturelle pour les conceptions

générales n'a encore été éteinte par l'influence prolongée des divers

préjugés propres à chaque spécialité exclusive. En ce sens, les diverses

institutions de haut enseignement scientifique, qui tendent à introduire

de plus en plus, dans la société actuelle, fort au-delà des besoins

réguliers des professions savantes, une jeunesse profondément imbue de

l'esprit positif, constituent, à mes yeux, l'une des plus précieuses

ressources que le passé nous ait ménagées pour aboutir graduellement à

la réorganisation finale des sociétés modernes: telles sont, en France,

les écoles de médecine, et surtout notre école Polytechnique, en vertu

de son éminente positivité, et malgré son caractère incomplet. Une telle

considération a d'autant plus d'importance, que, quels que soient, sous

le point de vue philosophique, les irrécusables inconvéniens des savans

actuels, il demeure néanmoins incontestable que l'esprit positif, qu'il

s'agit maintenant d'étendre à la politique, ne saurait être, en général,

convenablement développé, comme je l'ai si souvent prouvé, que chez ceux

seulement qui, en temps opportun, ont reçu une forte éducation

scientifique, ce qui ne peut guère avoir lieu aujourd'hui que pour les

jeunes gens d'abord destinés aux différentes spécialités scientifiques,

sauf quelques anomalies infiniment rares, sur lesquelles il ne faut pas

compter.

Cet aperçu sommaire des principaux points d'appui que l'état présent du

monde social peut offrir à l'impulsion régénératrice de la nouvelle

philosophie politique, complète suffisamment l'indication générale que

je devais ébaucher, dans cette longue mais indispensable introduction,

de la destination fondamentale d'une telle philosophie pour correspondre

aux plus graves nécessités de notre époque. En plaçant définitivement

l'esprit du lecteur au point de vue convenable, et en lui fournissant

d'avance une sorte de programme rationnel de l'ensemble des conditions à

remplir, le grand travail que je viens d'accomplir, quoique purement

préliminaire, devra, j'espère, faciliter et, en même temps, abréger

beaucoup l'opération principale; surtout, il en garantira la pleine

efficacité politique, qui, sans un tel préambule général, eût

essentiellement échappé à la plupart des esprits actuels, dont les

habitudes politiques sont d'ordinaire si superficielles et si

irrationnelles. Les hommes d'état les plus dédaigneux ne sauraient ainsi

mettre en doute si la théorie que nous allons tenter de construire

directement est vraiment susceptible d'une haute utilité pratique,

puisqu'il est maintenant démontré que le besoin fondamental des sociétés

actuelles est, par sa nature, éminemment théorique, et que, en

conséquence, la réorganisation intellectuelle, et ensuite morale, doit

nécessairement précéder et diriger la réorganisation politique

proprement dite[19]. Toutefois, après avoir, pour satisfaire à la juste

exigence des esprits actuels, établi d'abord, avec tout le soin

convenable, cette grande et intime co-relation, il importe maintenant de

retourner irrévocablement au point de vue strictement scientifique de ce

Traité, et de poursuivre l'étude générale des phénomènes de la physique

sociale dans des dispositions aussi purement spéculatives que celles qui

président déjà à la culture habituelle des autres sciences

fondamentales, en n'ayant d'autre ambition intellectuelle que de

découvrir les véritables lois naturelles d'un dernier ordre de

phénomènes, extrêmement remarquable, et qui n'a jamais été ainsi

examiné; sans la prépondérance, désormais continue, d'une telle

intention, notre opération philosophique avorterait nécessairement.

Néanmoins, avant d'y procéder d'une manière directe, il me reste encore

à considérer sommairement, dans la leçon suivante, les principaux

efforts philosophiques déjà tentés pour constituer la science sociale,

et dont l'appréciation générale doit éminemment tendre, surtout en vertu

des habitudes actuelles, à mieux caractériser, sous divers rapports

essentiels, la nature et l'esprit de cette dernière branche fondamentale

de la philosophie positive.

[Footnote 19: Les rapports généraux entre la théorie et la

pratique, surtout en politique, seront, dans la suite de ce

volume, comme on doit s'y attendre, directement soumis à une

analyse rationnelle. Je dois seulement indiquer ici, à ce

sujet, que, dans la politique, de même qu'en tout autre cas,

toute confusion, ou simplement toute adhérence trop étroite,

entre la théorie et la pratique, est également funeste à

toutes deux, en étouffant l'essor de la première, et laissant

la seconde s'agiter sans guide. On doit même reconnaître que

les phénomènes sociaux, en vertu de leur complication

supérieure, doivent exiger un plus grand intervalle

intellectuel qu'en aucun autre sujet scientifique, entre les

conceptions spéculatives, quelque positives qu'elles puissent

être, et leur finale réalisation pratique. La nouvelle

philosophie sociale doit donc se garantir soigneusement de la

tendance, trop commune aujourd'hui, qui la porterait à se

mêler activement au mouvement politique proprement dit,

lequel doit surtout rester pour elle un sujet permanent

d'observation capitale, où elle ne doit intervenir qu'en

remplissant sa mission générale de haut enseignement.

Néanmoins, la profonde confusion qui règne maintenant entre

le gouvernement spirituel et le gouvernement temporel ne

saurait, sans doute, toujours permettre à l'école positive de

s'abstenir de toute participation directe, soit dans les

divers pouvoirs constitués, soit au sein des partis existans,

à la gestion journalière des affaires générales, ne fût-ce

qu'afin d'y mieux faite prévaloir son influence fondamentale.

Mais cette école devra scrupuleusement veiller à ce que cette

incontestable utilité ne serve involontairement de motif

habituel au vain égarement d'ambitions mal conçues. Car, une

telle préoccupation active et continue des opérations

journalières tend directement, surtout de nos jours, à

empêcher ou à altérer toute conception vraiment rationnelle

de l'ensemble du mouvement social, à moins qu'une forte

élaboration préalable des véritables principes politiques ne

prévienne cette pernicieuse fluctuation, chez quelques

intelligences privilégiées, qui elles-mêmes agiraient sans

doute encore plus sagement, soit pour elles, soit pour leur

cause, en conservant une position purement philosophique, en

tant, du moins, que le libre choix de leur mode propre

d'influence politique pourrait leur être permis, ce qui, je

l'avoue, n'est peut-être pas aujourd'hui toujours

facultatif.]

Cours de philosophie positive. (4/6) · 第 11 / 20 题