QUARANTE-HUITIÈME LEÇON.

Caractères fondamentaux de la méthode positive dans l'étude rationnelle

des phénomènes sociaux.

Dans toute science réelle, les conceptions relatives à la méthode

proprement dite sont, par leur nature, essentiellement inséparables de

celles qui se rapportent directement à la doctrine elle-même, comme je

l'ai établi, en principe général, dès le début de ce Traité. Isolément

d'aucune application effective, les plus justes notions sur la méthode

se réduisent toujours nécessairement à quelques généralités

incontestables mais très vagues, profondément insuffisantes pour diriger

avec un vrai succès les diverses recherches de notre intelligence, parce

qu'elles ne caractérisent point les modifications fondamentales que ces

préceptes trop uniformes doivent éprouver à l'égard de chaque sujet

considéré. Plus les phénomènes deviennent complexes et spéciaux, moins

il est possible de séparer utilement la méthode d'avec la doctrine,

puisque ces modifications acquièrent alors une intensité plus prononcée

et une plus grande importance. Si donc nous avons dû jusqu'ici, à

l'égard même des phénomènes les moins compliqués, soigneusement écarter

cette vaine et stérile séparation préliminaire, nous ne saurions, sans

doute, procéder autrement quand la complication supérieure du sujet, et

en outre, son défaut actuel de positivité, nous en font évidemment une

loi encore plus expresse. C'est surtout dans l'étude des phénomènes

sociaux que la vraie notion fondamentale de la méthode ne peut

effectivement résulter aujourd'hui que d'une première conception

rationnelle de l'ensemble de la science, en sorte que les mêmes

principes paraissent s'y rapporter alternativement ou à la méthode ou à

la doctrine, suivant l'aspect sous lequel on les y considère. Une telle

obligation philosophique doit éminemment augmenter les difficultés

capitales que présente spontanément la première ébauche d'une science

quelconque, et spécialement de celle-ci, où tout doit être ainsi

simultanément créé. Toutefois, la suite de ce volume rendra, j'espère,

incontestable la possibilité de satisfaire pleinement, de la manière la

plus naturelle, à cette double condition intellectuelle, comme on a pu

le pressentir jusqu'ici en reconnaissant, par un usage déjà très varié,

que ma théorie fondamentale sur la marche générale et nécessaire de

l'esprit humain manifeste successivement, avec une égale aptitude, le

caractère scientifique et le caractère logique, selon les divers besoins

des applications.

Par ces motifs, il est donc sensible que, en sociologie, comme ailleurs,

et même plus qu'ailleurs, la méthode positive ne saurait être

essentiellement appréciée que d'après la considération rationnelle de

ses principaux emplois, à mesure de leur accomplissement graduel: en

sorte qu'il ne peut ici être nullement question d'un vrai traité logique

préliminaire de la méthode en physique sociale. Néanmoins, il est, d'une

autre part, évidemment indispensable, avant de procéder à l'examen

direct de la science sociologique, de caractériser d'abord soigneusement

son véritable esprit général, et l'ensemble des ressources fondamentales

qui lui sont propres, ainsi que nous l'avons toujours fait, dans les

trois volumes précédens, à l'égard des diverses sciences antérieures:

l'extrême imperfection d'une telle science doit y rendre encore plus

étroite cette obligation nécessaire. Quoique de pareilles considérations

soient, sans doute, par leur nature, immédiatement relatives à la

science elle-même, envisagée quant à ses conceptions les plus

essentielles, on peut cependant les rapporter plus spécialement à la

simple méthode, puisqu'elles sont surtout destinées à diriger

ultérieurement notre intelligence dans l'étude effective de ce sujet

difficile, ce qui justifie suffisamment le titre propre de la leçon

actuelle.

L'accomplissement graduel de cette opération préalable envers les autres

sciences fondamentales, nous a jusqu'ici toujours entraînés spontanément

à des explications d'autant plus élémentaires et plus explicites qu'il

s'agissait d'une science plus compliquée et plus imparfaite. A l'égard

des sciences les plus simples et les plus avancées, leur seule

définition philosophique nous a d'abord presque suffi pour caractériser

aussitôt leurs conditions et leurs ressources générales, sur lesquelles

aucune incertitude capitale ne saurait aujourd'hui subsister chez tous

les esprits convenablement éclairés. Mais il a fallu, de toute

nécessité, procéder autrement quand les phénomènes, devenus plus

complexes, n'ont plus permis de faire suffisamment ressortir la vraie

nature essentielle d'une étude plus récente et moins constituée, si ce

n'est à l'issue de discussions spéciales plus ou moins pénibles,

heureusement superflues envers les sujets antérieurs. Dans la science

biologique surtout, des explications élémentaires, qui eussent, pour

ainsi dire, semblé puériles en tout autre cas, nous ont paru

essentiellement indispensables, afin d'y mettre définitivement à l'abri

de toute grave contestation les principaux fondemens d'une étude

positive, dont la philosophie excite encore d'aussi profonds

dissentimens chez les intelligences même les plus avancées. Par une

suite inévitable de cette progression constante, il était aisé de

prévoir qu'une pareille obligation doit devenir bien plus nécessaire et

plus pénible relativement à la science du développement social, qui n'a

jusqu'ici nullement atteint, sous aucun rapport, à une véritable

positivité, et que les meilleurs esprits condamnent même aujourd'hui à

n'y pouvoir jamais parvenir. On ne saurait donc s'étonner, en général,

que les notions les plus simples et les plus fondamentales de la

philosophie positive, rendues désormais heureusement triviales, à

l'égard de sujets moins complexes et moins arriérés, par le progrès

naturel de la raison humaine, exigent ici une sorte de discussion

formelle, dont les résultats paraîtront, sans doute, à la plupart des

juges éclairés, constituer aujourd'hui une innovation trop hardie, tout

en s'y bornant à un faible équivalent proportionnel des conditions

universellement admises envers tous les autres phénomènes quelconques.

Quand on apprécie, à l'abri de toute prévention, le véritable état

présent de la science sociale, avec cet esprit franchement positif que

doivent aujourd'hui développer les saines études scientifiques, on ne

peut réellement s'empêcher d'y reconnaître, sans aucune exagération,

soit dans l'ensemble de la méthode, ou dans celui de la doctrine, la

combinaison des divers caractères essentiels qui ont toujours distingué

jadis l'enfance théologico-métaphysique des autres branches de la

philosophie naturelle. En un mot, cette situation générale de la science

politique actuelle, reproduit exactement sous nos yeux l'analogie

fondamentale de ce que furent autrefois l'astrologie pour l'astronomie,

l'alchimie pour la chimie, et la recherche de la panacée universelle

pour le système des études médicales. La politique théologique et la

politique métaphysique, malgré leur antagonisme pratique, peuvent ici,

sans le moindre inconvénient réel, afin de simplifier l'examen, être

enveloppées dans une considération commune, parce que, au fond, sous le

point de vue scientifique, la seconde ne constitue, à vrai dire, qu'une

modification générale de la première, dont elle ne diffère

essentiellement que par un caractère moins prononcé, comme nous l'avons

déjà tant reconnu envers tous les autres phénomènes naturels, et comme

nous le constaterons de plus en plus à l'égard des phénomènes sociaux.

Que les phénomènes soient rapportés à une intervention surnaturelle

directe et continue, ou immédiatement expliqués par la vertu mystérieuse

des entités correspondantes, cette diversité secondaire, entre des

conceptions d'ailleurs finalement identiques, n'empêche nullement

l'inévitable reproduction commune des attributs les plus

caractéristiques, encore moins ici qu'en tout autre sujet philosophique.

Ces caractères consistent principalement, quant à la méthode, dans la

prépondérance fondamentale de l'imagination sur l'observation; et, quant

à la doctrine, dans la recherche exclusive des notions absolues; d'où

résulte doublement, pour destination finale de la science, la tendance

inévitable à exercer une action arbitraire et indéfinie sur des

phénomènes qui ne sont point regardés comme assujétis à d'invariables

lois naturelles. En un mot, l'esprit général de toutes les spéculations

humaines, à l'état théologico-métaphysique, est nécessairement à la fois

idéal dans la marche, absolu dans la conception, et arbitraire dans

l'application. Or, on ne saurait aucunement douter que tels ne soient

encore aujourd'hui les caractères dominans de l'ensemble des

spéculations sociales, sous quelque aspect qu'on les envisage. Pris, à

ce triple égard, en un sens totalement inverse, cet esprit nous

indiquera d'avance, par un utile contraste préliminaire, la disposition

intellectuelle vraiment fondamentale qui doit maintenant présider à la

création de la sociologie positive, et qui devra ensuite diriger

toujours son développement continu.

La philosophie positive est d'abord, en effet, profondément

caractérisée, en un sujet quelconque, par cette subordination nécessaire

et permanente de l'imagination à l'observation, qui constitue surtout

l'esprit scientifique proprement dit, en opposition à l'esprit

théologique ou métaphysique. Quoiqu'une telle philosophie offre, sans

doute, à l'imagination humaine le champ le plus vaste et le plus

fertile, comme nous l'a si hautement témoigné l'appréciation rationnelle

des diverses sciences fondamentales, elle l'y restreint cependant sans

cesse à découvrir ou à perfectionner l'exacte coordination de l'ensemble

des faits observés ou les moyens d'entreprendre utilement de nouvelles

explorations. C'est une semblable tendance habituelle à subordonner

toujours les conceptions scientifiques aux faits dont elles sont

seulement destinées à manifester la liaison réelle, qu'il s'agit, avant

tout, d'introduire enfin dans le système des études sociales, où les

observations vagues et mal circonscrites n'offrent encore aux

raisonnemens vraiment scientifiques aucun fondement suffisant, et sont,

d'ordinaire, arbitrairement modifiées elles-mêmes au gré d'une

imagination diversement stimulée par des passions éminemment mobiles. En

vertu de leur complication supérieure, et accessoirement de leur

connexion plus intime avec l'ensemble des passions humaines, les

spéculations politiques devaient rester plongées, plus profondément et

plus long-temps que toutes les autres, dans cette déplorable situation

philosophique, où elles languissent encore essentiellement, tandis que

les études plus simples et moins stimulantes en ont été successivement

dégagées pendant les trois derniers siècles. Mais il ne faut jamais

oublier que, jusqu'à des temps plus ou moins rapprochés, tous les divers

ordres des conceptions scientifiques, sans aucune exception, ont

toujours offert un pareil état d'enfance, dont ils se sont affranchis

d'autant plus tard que leur nature était plus complexe et plus spéciale,

et d'où les plus compliqués n'ont pu réellement sortir que de nos jours;

comme nous l'avons surtout reconnu, en terminant le volume précédent, à

l'égard des phénomènes intellectuels et moraux de la vie individuelle,

qui, si l'on excepte un très petit nombre d'esprits avancés, sont

encore étudiés le plus souvent d'une manière presque aussi

anti-scientifique que les phénomènes politiques eux-mêmes. C'est donc

par une appréciation éminemment superficielle que l'on regarde

habituellement aujourd'hui comme irrévocable et comme propre aux seuls

sujets politiques cette disposition radicale au vague et à l'incertitude

des observations, qui permet à l'imagination fallacieuse des sophistes

et des rhéteurs d'y tourner pour ainsi dire à son gré l'interprétation

des faits accomplis. La même imperfection a régné essentiellement jadis

envers tous les autres sujets des spéculations humaines; il n'y a ici de

vraiment particulier qu'une intensité plus prononcée et surtout

inévitable prolongation, naturellement motivées par une complication

supérieure, suivant ma théorie fondamentale du développement universel

de l'esprit humain: et, par conséquent, la même théorie conduit à

regarder, non-seulement comme possible, mais comme certaine et

prochaine, l'extension nécessaire, à l'ensemble des spéculations

sociales, d'une régénération philosophique analogue à celle qu'ont déjà

plus ou moins éprouvée toutes nos autres études scientifiques; à cela

près d'une difficulté intellectuelle beaucoup plus grande, et sauf les

embarras que peut y susciter le contact plus direct des principales

passions, ce qui ne devrait, sans doute, que stimuler davantage les

efforts des véritables penseurs.

Si, au lieu de considérer ainsi l'esprit général de la philosophie

positive relativement au mode fondamental de procéder, on l'envisage

maintenant quant au caractère essentiel des conceptions scientifiques,

on peut reconnaître aisément que, conformément à notre première

indication comparative, cette philosophie se distingue alors

principalement de la philosophie théologico-métaphysique par une

tendance constante et irrésistible à rendre nécessairement relatives

toutes les notions qui, d'abord, étaient, au contraire, nécessairement

absolues. Ce passage inévitable de l'absolu au relatif constitue, en

effet, l'un des plus importans résultats philosophiques de chacune des

révolutions intellectuelles qui ont successivement conduit les divers

ordres de nos spéculations de l'état purement théologique ou

métaphysique à l'état vraiment scientifique, ainsi que le lecteur a dû

le remarquer, en tant d'occasions capitales, dans le cours des trois

volumes précédens. Du point de vue purement scientifique, et en écartant

toute idée d'application, on peut même regarder, ce me semble, un tel

contraste général entre le relatif et l'absolu comme la manifestation

la plus décisive de l'antipathie fondamentale qui sépare si profondément

la philosophie moderne d'avec l'ancienne. Toute étude de la nature

intime des êtres, de leurs causes premières et finales, etc., doit,

évidemment, être toujours absolue, tandis que toute recherche des seules

lois des phénomènes est éminemment relative, puisqu'elle suppose

immédiatement un progrès continu de la spéculation subordonné au

perfectionnement graduel de l'observation, sans que l'exacte réalité

puisse être jamais, en aucun genre, parfaitement dévoilée: en sorte que

le caractère relatif des conceptions scientifiques est nécessairement

inséparable de la vraie notion des lois naturelles, aussi bien que la

chimérique tendance aux connaissances absolues accompagne spontanément

l'emploi quelconque des fictions théologiques ou des entités

métaphysiques. Or, il serait ici superflu d'insister beaucoup pour

constater aujourd'hui que cet esprit absolu caractérise encore

essentiellement l'ensemble des spéculations sociales, qui, dans les

diverses écoles actuelles, soit théologiques, soit métaphysiques, se

montrent constamment dominées par l'uniforme considération d'un type

politique immuable, d'ailleurs plus ou moins vaguement défini, mais

toujours conçu de manière à interdire toute modification régulière des

principales conceptions politiques d'après l'état éminemment variable de

la civilisation humaine. Quoiqu'une telle notion, qui n'a pu reposer sur

aucune élaboration vraiment rationnelle, doive spontanément engendrer,

surtout de nos jours, de grandes divergences philosophiques, beaucoup

moins prononcées toutefois qu'elles ne semblent l'être, cependant

chacune des nombreuses opinions dont ce type fondamental a été le sujet

lui conserve, au fond, la même immobilité nécessaire, à travers toutes

les modifications successives que présente l'histoire générale du

développement social. Cet esprit absolu est même tellement inhérent à la

science politique actuelle, qu'il y constitue jusqu'ici le seul moyen

général, malgré ses immenses inconvéniens, d'imposer un frein quelconque

au cours naturel des divagations individuelles, et de prévenir le

débordement imminent d'opinions arbitrairement variables. Aussi les

divers philosophes qui, justement préoccupés du grave danger d'un tel

absolutisme intellectuel, ont quelquefois tenté de s'en affranchir, mais

sans avoir la force de s'élever jusqu'à la conception d'une politique

vraiment positive, ont-ils inévitablement mérité le reproche, encore

plus capital, de présenter toutes les notions politiques comme étant,

par leur nature, radicalement incertaines et même arbitraires, parce

qu'en effet ils détruisaient ainsi les fondemens habituels de leur

faible consistance actuelle, sans y substituer aucune base nouvelle

d'une fixité plus réelle et plus ferme. Ces tentatives mal conçues ont

même jeté d'avance, à vrai dire, chez les juges les plus graves, une

sorte de discrédit universel sur toute entreprise philosophique

quelconque destinée à régénérer ainsi l'esprit général de la politique,

qui, en perdant son absolutisme, semblerait aujourd'hui, aux yeux de

beaucoup d'hommes éminemment respectables des divers partis actuels,

devoir nécessairement perdre aussi sa stabilité, et par suite sa

moralité. Mais ces craintes empiriques, quoique fort naturelles, seront

aisément dissipées pour quiconque appréciera, sous ce rapport, par

anticipation, du point de vue propre à ce Traité, le vrai caractère

nécessaire de la sociologie positive, d'après la tendance fondamentale

déjà manifestée, à cet égard, avec une si haute évidence, par toutes les

branches antérieures de la philosophie naturelle, où l'on ne voit pas

certes que, en cessant d'être absolues, pour n'être plus que purement

relatives, les diverses notions scientifiques soient aucunement devenues

arbitraires. Il est, au contraire, très manifeste que, par une telle

transformation, ces notions ont acquis une consistance et une stabilité

bien supérieures à leur vague immuabilité primitive, chacune d'elles

ayant été ainsi graduellement engagée dans un système de relations qui

s'étend et se fortifie sans cesse, et qui tend de plus en plus à

prévenir toute grave divagation quelconque. On ne risquera donc

nullement de tomber dans un dangereux scepticisme en détruisant

irrévocablement cet esprit absolu qui caractérise si déplorablement

aujourd'hui l'enfance prolongée de la science sociale, pourvu que ce ne

soit, comme en tout autre cas, que le résultat spontané du passage

nécessaire de cette science finale à l'état vraiment positif. Dans cette

dernière opération fondamentale, la philosophie positive ne saurait,

sans doute, démentir sa propriété universelle de ne jamais supprimer

aucun moyen quelconque de coordination intellectuelle, sans lui en

substituer immédiatement de plus efficaces et plus étendus. N'est-il

point sensible, en effet, que cette transition positive de l'absolu au

relatif offre aujourd'hui, en politique, le seul moyen réel de parvenir

à des conceptions susceptibles de déterminer graduellement un

assentiment unanime et durable?

Quoique les deux dispositions essentielles que je viens d'examiner

constituent certainement, par leur nature, l'une pour la méthode,

l'autre pour la doctrine, la double condition fondamentale dont

l'accomplissement continu devra directement caractériser la positivité

effective de la science sociale, cependant leur considération n'est

peut-être point la plus propre, de nos jours, à manifester clairement

les symptômes les plus décisifs d'une telle transformation

philosophique, en vertu de la connexité trop intime qui, dans cet ordre

d'idées plus que dans aucun autre, existe encore entre la théorie et la

pratique, et par suite de laquelle toute appréciation purement

spéculative et abstraite, malgré son importance réellement

prépondérante, ne doit ordinairement inspirer qu'un très faible intérêt

et ne peut exciter qu'une insuffisante attention. Cette extrême

adhérence, ou plutôt cette confusion presque totale, résulte

nécessairement de l'imperfection de la science sociale, d'après sa

complication supérieure, comme je l'ai établi, au commencement de ce

volume, suivant une loi exposée dans le volume précédent. Aussi, afin de

faire mieux ressortir cet indispensable éclaircissement préliminaire,

dois-je maintenant considérer surtout, d'une manière spéciale et

directe, l'esprit actuel de la politique relativement à l'application

générale, et non plus quant à la science elle-même. Sous ce nouvel

aspect, cet esprit se montre toujours hautement caractérisé par la

chimérique tendance à exercer, sur les phénomènes correspondans, une

action essentiellement illimitée, aberration qui, aujourd'hui bornée aux

seuls phénomènes sociaux, a, comme je l'ai souvent fait voir, autrefois

dominé, sous des formes plus ou moins équivalentes, quoiqu'à des degrés

nécessairement moins prononcés, tous les autres ordres des conceptions

humaines, tant qu'ils sont restés assujétis à une philosophie

théologique ou métaphysique. Quoique la puissance effective de l'homme

pour modifier à son gré des phénomènes quelconques ne puisse jamais

résulter que d'une connaissance réelle de leurs propres lois naturelles,

il est néanmoins incontestable que, dans tous les genres, l'enfance de

la raison humaine a nécessairement coïncidé avec la prétention

caractéristique à exercer, sur l'ensemble des phénomènes correspondans,

une action essentiellement illimitée. Cette grande illusion primitive

résulte toujours spontanément de l'ignorance des lois fondamentales de

la nature, combinée avec l'hypothèse prépondérante du pouvoir arbitraire

et indéfini alors attribué aux agens surnaturels ou même ensuite aux

entités métaphysiques: car, cette vaine ambition se manifestant

précisément à l'époque où l'homme influe réellement le moins sur ce qui

l'entoure, il ne peut s'attribuer, en général, une telle autorité que

par le secours indispensable de ces forces mystérieuses.

L'histoire générale des opinions humaines vérifie clairement cette

aberration fondamentale, à l'égard des phénomènes astronomiques,

physiques, chimiques, et même biologiques, comme je l'ai noté, en

plusieurs occasions, dans les parties antérieures de ce Traité. On

conçoit aisément qu'une telle illusion doit, de toute nécessité, se

prolonger d'autant plus que la complication croissante des diverses

catégories principales de phénomènes naturels vient y retarder davantage

la conception de véritables lois. Il faut d'ailleurs remarquer aussi, à

ce sujet, le concours spontané d'une autre influence philosophique, qui

doit puissamment seconder, sous ce rapport, cet obstacle fondamental au

développement correspondant de la raison humaine, en ce que les

différens phénomènes, en même temps qu'ils sont plus compliqués,

deviennent, en général, d'autant plus modifiables, comme je l'ai souvent

montré dans les deux volumes précédens. La cause essentielle de ces

modifications plus étendues résultant du même principe qui détermine une

plus grande complication, savoir la généralité décroissante des divers

ordres de phénomènes, elle contribue inévitablement à perpétuer, sur la

puissance effective de l'homme, une aberration primitive, ainsi devenue

beaucoup plus difficile à démêler et par suite plus excusable. Cette

double nécessité a dû spontanément affecter davantage l'étude des

phénomènes sociaux, qui devaient, à ce titre, demeurer, plus long-temps

et plus profondément que tous les autres, le sujet de semblables

illusions. Mais, malgré cette inégalité naturelle, il importait beaucoup

de montrer d'abord que, sous ce rapport, comme sous les deux autres

aspects déjà indiqués, de tels attributs ne sont nullement particuliers

à ce dernier ordre de phénomènes, et qu'ils ont, au contraire, toujours

caractérisé l'enfance de la raison humaine, à l'égard de toutes les

spéculations possibles, même les plus simples; similitude aussi

précieuse qu'irrécusable, puisqu'elle doit faire concevoir aux vrais

philosophes, en opposition aux préjugés actuels, l'espoir rationnel de

parvenir à dissiper aussi une telle aberration dans le système des idées

politiques, par la même voie fondamentale qui en a déjà dégagé tous les

autres sujets principaux de nos recherches réelles. Quoi qu'il en soit,

cette erreur générale ne subsiste plus essentiellement aujourd'hui que

pour les seuls phénomènes sociaux, sauf quelques illusions analogues

relatives aux phénomènes intellectuels et moraux, et dont les esprits un

peu avancés se sont désormais suffisamment affranchis. Mais, en

politique, il est évident que, malgré l'incontestable tendance des

esprits actuels vers une plus saine philosophie, la disposition

prépondérante des hommes d'état et même des publicistes, soit dans

l'école théologique, soit dans l'école métaphysique, consiste encore

habituellement à concevoir les phénomènes sociaux comme indéfiniment et

arbitrairement modifiables, en continuant à supposer l'espèce humaine

dépourvue de toute impulsion spontanée, et toujours prête à subir

passivement l'influence quelconque du législateur, temporel ou

spirituel, pourvu qu'il soit investi d'une autorité suffisante. Sous ce

rapport capital, de même que sous tout autre, la politique théologique

se montre naturellement moins inconséquente que sa rivale, en ce que, du

moins, elle y explique, à sa manière, la monstrueuse disproportion

qu'une telle opinion constitue nécessairement entre l'immensité des

effets accomplis et l'exiguïté de ces prétendues causes, en y réduisant

directement le législateur à n'être, en général, que le simple organe

d'une puissance surnaturelle et absolue: ce qui, d'ailleurs, n'en

aboutit que plus clairement, et d'une manière bien plus irrésistible, à

la domination indéfinie du législateur, ainsi seulement assujéti à

emprunter d'en haut sa principale autorité. L'école métaphysique, qui,

de nos jours surtout, recourt d'une manière beaucoup plus vague et

moins spéciale à l'artifice de la Providence, sans cesser cependant de

reposer finalement sur une telle hypothèse, fait habituellement

intervenir, dans ces vaines explications politiques, ses inintelligibles

entités, et surtout sa grande entité générale de _la nature_, qui

enveloppe aujourd'hui toutes les autres, et qui n'est évidemment qu'une

dégénération abstraite du principe théologique. Dédaignant même toute

subordination quelconque des effets aux causes, elle tente souvent

d'éluder la difficulté philosophique en attribuant principalement au

hasard la production des événemens observés; et quelquefois, quand

l'inanité d'un tel expédient devient trop saillante, en exagérant, au

degré le plus absurde, l'influence nécessaire du génie individuel sur la

marche générale des affaires humaines. Quel que soit le mode, dont

l'examen spécial serait ici très superflu, le résultat, dans l'une et

l'autre école, est toujours, au fond, de représenter également l'action

politique de l'homme comme essentiellement indéfinie et arbitraire,

ainsi qu'on le croyait jadis à l'égard des phénomènes biologiques,

chimiques, physiques, et même astronomiques, pendant l'enfance

théologico-métaphysique, plus ou moins prolongée, des sciences

correspondantes. Or, cette irrécusable aberration constitue aujourd'hui,

à mes yeux, le caractère le plus décisif d'une telle enfance, encore

persistante dans l'ordre des idées sociales. Elle indique, en effet, de

la manière la plus directe et la moins équivoque, une répugnance

systématique à envisager les phénomènes politiques comme assujétis à de

véritables lois naturelles, dont l'immédiate application générale serait

nécessairement ici, de même qu'en tout autre cas antérieur, d'imposer

aussitôt à l'action politique des limites fondamentales, en dissipant

sans retour la vaine prétention de gouverner à notre gré ce genre de

phénomènes, aussi radicalement soustrait qu'aucun autre aux caprices

humains ou sur-humains. Combinée avec la tendance, ci-dessus signalée,

aux conceptions absolues, dont elle est spontanément inséparable, comme

deux aspects co-relatifs d'une même philosophie, on y doit voir, ce me

semble, la principale cause intellectuelle de la perturbation sociale

actuelle; puisque l'espèce humaine se trouve ainsi livrée, sans aucune

protection logique, à l'expérimentation désordonnée des diverses écoles

politiques, dont chacune cherche à faire indéfiniment prévaloir son type

immuable de gouvernement. Tant que la prépondérance effective de

l'ancien système politique a interdit le libre examen des questions

sociales, de tels inconvéniens ont dû se trouver dissimulés, et une

certaine discipline intellectuelle a pu exister, par une sorte de

compression extérieure, malgré la nature théologique de la philosophie

politique. Mais, le cours naturel des divagations individuelles ne

pouvait être ainsi que suspendu ou plutôt contenu, et l'irruption

philosophique a dû s'opérer spontanément, à mesure que l'ascendant

graduel de la politique métaphysique faisait prévaloir le droit général

d'examen. Le danger fondamental d'une semblable philosophie politique a

pu dès-lors se développer librement dans toute son étendue, jusqu'au

point de remettre directement en question l'utilité générale de l'état

social lui-même, puisque d'éloquens sophistes n'ont pas craint, comme on

sait, de préconiser systématiquement la supériorité de la vie sauvage,

telle qu'ils l'avaient rêvée. Parvenues à ce degré d'absurdité et de

divergence, les utopies métaphysico-théologiques constatent, sans doute,

avec une entière évidence, la haute impossibilité d'établir aujourd'hui,

en politique, aucune notion vraiment stable et commune, tant qu'on

continuera à y poursuivre la vaine recherche absolue du meilleur

gouvernement, abstraction faite de tout état déterminé de civilisation,

ou, ce qui est scientifiquement équivalent, tant que la société humaine

y sera conçue comme marchant, sans direction propre, sous l'arbitraire

impulsion du législateur. Il n'y a donc réellement désormais, en

philosophie politique, d'ordre et d'accord possibles qu'en assujétissant

les phénomènes sociaux, de la même manière que tous les autres, à

d'invariables lois naturelles, dont l'ensemble circonscrit, pour chaque

époque, à l'abri de toute grave incertitude, les limites fondamentales

et le caractère essentiel de l'action politique proprement dite: en un

mot, en introduisant à jamais, dans l'étude générale des phénomènes

sociaux, ce même esprit positif, qui déjà a successivement régénéré et

discipliné tous les autres genres des spéculations humaines, dont l'état

primitif n'avait pas été, au fond, plus satisfaisant. De toute autre

manière, et en conservant le même mode essentiel de philosopher, on ne

saurait concevoir d'autre moyen de parvenir au degré convenable de

fixité et de convergence, que de rétablir une suffisante compression

intellectuelle, heureusement devenue aujourd'hui aussi évidemment

chimérique que radicalement dangereuse. Il n'est pas moins sensible,

d'un autre côté, que ce sentiment fondamental d'un mouvement social

spontané et réglé par des lois naturelles, constitue nécessairement la

véritable base scientifique de la dignité humaine, dans l'ordre des

événemens politiques, puisque les principales tendances de l'humanité

acquièrent ainsi un imposant caractère d'autorité, qui doit être

toujours respecté, comme base prépondérante, par toute législation

rationnelle: tandis que la croyance actuelle à la puissance indéfinie

des combinaisons politiques, qui semble d'abord tant rehausser

l'importance de l'homme, n'aboutit, à vrai dire, qu'à lui attribuer une

sorte d'automatisme social, passivement dirigé par la suprématie absolue

et arbitraire, soit de la Providence, soit du législateur humain,

suivant le contraste général pleinement reconnu à l'égard de tous les

autres phénomènes quelconques. Ces diverses explications sommaires

doivent suffire ici pour rendre incontestable que, conformément à notre

indication première, c'est réellement dans la rectification définitive

d'une telle aberration que consiste, à tous égards, le noeud essentiel

de la difficulté philosophique dans la régénération radicale de la

science politique, dès lors caractérisée sous la forme la plus décisive,

en un temps où les habitudes intellectuelles prépondérantes ne

permettent guère de saisir convenablement les conceptions sociales que

sous leur aspect pratique, et non sous le point de vue scientifique, et,

à plus forte raison, sous le rapport logique proprement dit, que j'avais

déjà suffisamment signalés.

Afin de résumer utilement, par une considération finale, qui embrasse

nécessairement toutes les autres, l'ensemble de ces indications

préliminaires sur les conditions fondamentales que doit inévitablement

remplir l'esprit général de la sociologie positive, il suffit enfin d'y

appliquer directement aussi le principe de la prévision rationnelle, que

j'ai tant présenté, envers toutes les parties antérieures de la

philosophie naturelle, comme constituant le plus irrécusable critérium

de la positivité scientifique. On peut donc, sous ce dernier point de

vue, réduire ici la difficulté fondamentale à concevoir régulièrement

désormais les phénomènes sociaux comme aussi susceptibles de prévision

scientifique que tous les autres phénomènes quelconques, entre des

limites de précision d'ailleurs compatibles avec leur complication

supérieure, suivant la règle générale établie, à cet égard, dès le début

de ce Traité. Cette manière d'envisager une telle rénovation

philosophique présente, en effet, l'avantage spécial de rappeler

directement à la fois, d'après le mode le plus expressif, les trois

caractères essentiels que je viens d'examiner successivement depuis le

commencement de ce chapitre, et qui tous se rapportent, sous des aspects

distincts mais équivalens, à la subordination continue des diverses

conceptions sociales à d'invariables lois naturelles, sans lesquelles

les événemens politiques ne sauraient évidemment comporter aucune

véritable prévision. La seule pensée d'une prévision rationnelle suppose

donc, avant tout, que l'esprit humain a définitivement abandonné, en

philosophie politique, la région des idéalités métaphysiques, pour

s'établir à jamais sur le terrain des réalités observées, par une

systématique subordination, directe et continue, de l'imagination à

l'observation; elle exige, avec une autorité non moins évidente, que les

conceptions politiques cessent d'être absolues pour devenir constamment

relatives à l'état régulièrement variable de la civilisation humaine,

afin que les théories, pouvant toujours suivre le cours naturel des

faits, permettent de les prévoir réellement; enfin, elle implique aussi,

de toute nécessité, l'inévitable limitation permanente de l'action

politique d'après des lois exactement déterminées, puisque, s'il en

était autrement, la série générale des événemens sociaux, toujours

exposée à de profondes perturbations inspirées par l'accidentelle

intervention prépondérante du législateur, soit divin, soit humain, ne

pourrait être aucunement prévue avec une sécurité vraiment scientifique.

Ainsi, nous pourrons désormais, pour faciliter l'examen philosophique,

concentrer essentiellement sur ce grand attribut de prévision

rationnelle l'ensemble des diverses conditions destinées à caractériser

le véritable esprit fondamental de la politique positive. Cette

concentration intellectuelle devient d'autant plus convenable que, dans

ce sujet, comme dans tous les autres, et plus clairement même

aujourd'hui qu'envers aucun autre, vu l'actualité plus frappante d'une

semblable régénération, un tel attribut est éminemment propre à

distinguer, d'une manière aussi profonde que directe, la nouvelle

philosophie sociale d'avec l'ancienne. En effet, des événemens régis par

des volontés surnaturelles peuvent bien laisser supposer des

révélations, mais ils ne sauraient évidemment comporter aucune prévision

scientifique, dont la seule pensée constituerait un vrai sacrilége: il

en est essentiellement de même quand leur direction appartient à des

entités métaphysiques, sauf la chance de révélation, qui serait dès lors

perdue, si une telle conception n'était, au fond, une simple

modification générale de la première. Rien n'est aujourd'hui plus

sensible à l'égard des événemens politiques, pour lesquels la doctrine

théologique et la doctrine métaphysique ne peuvent fournir

habituellement qu'une aveugle et stérile consécration uniforme de tous

les faits accomplis; puisque ces étranges modes d'explication

s'appliqueraient, d'ordinaire, avec une égale facilité, à des événemens

directement contraires, sans que ces vaines formules puissent jamais

conduire, par elles-mêmes, à la moindre indication de l'avenir social.

Si, néanmoins, on peut dire que, à toutes les époques, un grand nombre

de faits politiques secondaires ont été généralement regardés comme

susceptibles de prévision, cela vérifie seulement que, comme je l'ai

établi, dès l'origine de ce Traité, la philosophie

théologico-métaphysique n'a jamais pu être rigoureusement universelle,

et qu'elle a dû être toujours plus ou moins tempérée, dans toute

application, par l'inévitable mélange d'un positivisme faible et

incomplet, dont l'accession, bien que éminemment subalterne, fut

évidemment sans cesse indispensable à la marche réelle de l'esprit

humain et de la société. Mais, quoiqu'une telle vérification soit

particulièrement sensible, surtout aujourd'hui, envers les phénomènes

politiques, elle n'empêche nullement que leur subordination prolongée à

des conceptions théologiques ou métaphysiques ne les rende encore

essentiellement incompatibles avec toute idée d'une prévision vraiment

scientifique, si ce n'est à quelques égards secondaires et partiels, où

la sorte de prévision vulgaire dont ils sont habituellement le sujet ne

s'élève pas même au-dessus d'un empirisme aussi incertain que grossier,

qui, malgré son utilité provisoire, ne saurait aucunement dissimuler le

besoin fondamental de régénération de la philosophie politique.

Dans l'état présent de vague et confuse irrationnalité des études

sociales, l'ensemble des considérations préliminaires dont je viens de

terminer l'indication pourrait aisément, avec quelques artifices

d'exposition, passer pour une première réalisation générale de la grande

rénovation philosophique qu'il s'agissait seulement ainsi de

caractériser suffisamment: en un sujet aussi mal conçu jusqu'ici, de

simples énoncés ont été souvent érigés, à bien moins de titres, en de

vraies solutions. Toutefois, les esprits convenablement préparés par

l'habitude profonde des conceptions vraiment scientifiques, se

garantiront aisément d'une semblable illusion, en reconnaissant sans

hésitation que les indispensables conditions successivement définies

depuis le commencement de ce chapitre se rapportent uniquement, par leur

nature, à la position fondamentale des questions en philosophie

politique, et ne peuvent, en conséquence, aucunement suffire, par

elles-mêmes, à mettre immédiatement sur la voie réelle de l'opération

définitive. Nous avons ainsi simplement établi un important préambule

général, qui pourra nous guider utilement, dans l'ensemble de ce

volume, pour formuler nettement le but scientifique qu'il s'agit

d'atteindre, et même pour en apprécier exactement le véritable

accomplissement graduel. Il faut maintenant procéder, d'une manière

directe, à une première exposition sommaire de l'esprit général de la

physique sociale, dont les conditions essentielles sont désormais

suffisamment caractérisées. Cet esprit devra d'ailleurs être surtout

connu et apprécié ultérieurement, d'après l'application spontanée qui

s'en fera continuellement dans le cours entier des leçons suivantes.

Tout le principe philosophique d'un tel esprit se réduisant

nécessairement, d'après les explications précédentes, à concevoir

toujours les phénomènes sociaux comme inévitablement assujétis à de

véritables lois naturelles, comportant régulièrement une prévision

rationnelle, il s'agit donc de fixer ici, en général, quels doivent être

le sujet précis et le caractère propre de ces lois, dont la suite de ce

volume contiendra l'exposition effective, autant que le permet l'état

naissant de la science que je m'efforce de créer. Or, à cette fin, il

faut, avant tout, étendre convenablement, à l'ensemble des phénomènes

sociaux, une distinction scientifique vraiment fondamentale, que j'ai

établie et employée, dans toutes les parties de ce Traité, et

principalement en philosophie biologique, comme radicalement

applicable, par sa nature, à des phénomènes quelconques, et surtout à

tous ceux que peuvent présenter des corps vivans, en considérant

séparément, mais toujours en vue d'une exacte coordination systématique,

l'état _statique_ et l'état _dynamique_ de chaque sujet d'études

positives. Dans la simple biologie, c'est-à-dire pour l'étude générale

de la seule vie individuelle, cette indispensable décomposition donne

lieu, d'après les explications contenues au volume précédent, à

distinguer rationnellement entre le point de vue purement anatomique,

relatif aux idées d'organisation, et le point de vue physiologique

proprement dit, directement propre aux idées de vie: ces deux aspects,

spontanément séparés, presque en tout temps, se trouvant dès-lors

exactement appréciés par une irrévocable analyse philosophique, qui en

épure et en perfectionne la comparaison nécessaire. En sociologie, la

décomposition doit s'opérer d'une manière parfaitement analogue, et non

moins prononcée, en distinguant radicalement, à l'égard de chaque sujet

politique, entre l'étude fondamentale des conditions d'existence de la

société, et celle des lois de son mouvement continu. Cette différence me

semble, dès à présent, assez caractérisée pour me permettre de prévoir

que, dans la suite, son développement spontané pourra donner lieu à

décomposer habituellement la physique sociale en deux sciences

principales, sous les noms, par exemple, de statique sociale et

dynamique sociale, aussi essentiellement distinctes l'une de l'autre que

le sont aujourd'hui l'anatomie et la physiologie individuelles. Mais il

serait certainement prématuré d'attacher maintenant aucune grave

importance à cette distribution méthodique, à l'époque même de la

première institution de la science. On peut d'ailleurs craindre que,

sous ce rapport, une telle division tranchée de la science sociale n'y

introduisît aujourd'hui cet inconvénient capital, trop conforme à la

tendance dispersive des esprits actuels, de faire vicieusement négliger

l'indispensable combinaison permanente de ces deux points de vue

généraux, comme je l'ai expliqué, dans le volume précédent, pour la

biologie, où nous avons reconnu que la division vulgaire entre

l'anatomie et la physiologie tend désormais à s'effacer entièrement. En

tout cas, une scission quelconque du travail sociologique serait

évidemment inopportune, et même irrationnelle, tant que l'ensemble n'en

aura pas été convenablement conçu. Mais cette importante considération

ne saurait affecter, en aucune manière, ni la justesse intrinsèque, ni

l'immédiate nécessité de notre distinction fondamentale entre l'étude

statique et l'étude dynamique des phénomènes sociaux, pourvu que, au

lieu d'y voir la source d'une division vicieuse ou pédantesque en deux

sciences séparées, on l'applique seulement aujourd'hui à l'analyse

continue de chaque théorie sociale, toujours utilement susceptible de ce

double aspect positif.

Pour mieux caractériser cette indispensable décomposition élémentaire,

et afin d'en indiquer, dès ce moment, la portée pratique, je crois

essentiel, avant de passer outre, de noter ici qu'un tel dualisme

scientifique correspond, avec une parfaite exactitude, dans le sens

politique proprement dit, à la double notion de l'ordre et du progrès,

qu'on peut désormais regarder comme spontanément introduite dans le

domaine général de la raison publique. Car, il est évident que l'étude

statique de l'organisme social doit coïncider, au fond, avec la théorie

positive de l'ordre, qui ne peut, en effet, consister essentiellement

qu'en une juste harmonie permanente entre les diverses conditions

d'existence des sociétés humaines: on voit, de même, encore plus

sensiblement, que l'étude dynamique de la vie collective de l'humanité

constitue nécessairement la théorie positive du progrès social, qui, en

écartant toute vaine pensée de perfectibilité absolue et illimitée,

doit naturellement se réduire à la simple notion de ce développement

fondamental. En donnant, à la fois, plus d'intérêt et de clarté à la

conception spéculative, plus de noblesse et de consistance à la

considération pratique, ce double rapprochement, dont l'heureuse

spontanéité ne saurait être contestée, me semble éminemment propre à

manifester, d'une manière irrécusable, dès l'origine de la nouvelle

philosophie politique, la correspondance générale et continue entre la

science et l'application. Les véritables hommes d'état pourront ainsi

équitablement apprécier s'il s'agit ici d'un vain exercice intellectuel,

ou de principes philosophiques réellement susceptibles de pénétrer

finalement avec efficacité dans la vie politique actuelle. Ils

commenceront, j'espère, à sentir dès-lors le fidèle accomplissement

naissant de la promesse que j'ai faite, au début de ce volume, de

constituer une science sociale directement destinée à satisfaire

convenablement au double besoin intellectuel des sociétés modernes, en

établissant spontanément, sur d'inébranlables fondemens rationnels, la

double notion élémentaire de l'ordre et du progrès, qui, par là, se

trouve désormais profondément rattachée à l'ensemble continu des

conceptions sociologiques, et même, par une suite nécessaire, au

système entier des théories positives. Le sujet permanent de la science

pourra être ainsi considéré, en philosophie politique, comme

radicalement conforme à l'objet fondamental de l'art: les mêmes

relations y étant envisagées sous deux points de vue distincts mais

pleinement équivalens, avec les seules différences naturelles de

l'abstrait au concret, et de la spéculation à l'action. Une science qui,

au fond, aura constamment en vue, d'après ces explications, l'étude

positive des lois réelles de l'ordre et du progrès, ne saurait être

taxée d'une présomptueuse témérité spéculative, par les hommes d'action

doués de quelque portée intellectuelle, lorsqu'elle prétendra pouvoir

seule fournir les véritables bases rationnelles de l'ensemble des moyens

pratiques applicables à la satisfaction effective de ce double besoin

social: cette correspondance nécessaire finira, sans doute, par être

jugée essentiellement analogue à l'harmonie générale, désormais

unanimement admise en principe quoique fort imparfaitement développée

encore, entre la science biologique et le système des arts qui s'y

rapportent, surtout l'art médical. Enfin, il serait, je crois, superflu

de faire expressément remarquer ici, à raison de sa haute évidence, la

propriété spontanée que présente directement cette première conception

philosophique de la sociologie positive, de lier désormais, d'une

manière indissoluble, comme je l'ai annoncé au début de ce volume, les

deux idées également fondamentales de l'ordre et du progrès, dont nous

avons reconnu, dans la quarante-sixième leçon, que la déplorable

opposition radicale constitue, en réalité, le principal symptôme

caractéristique de la profonde perturbation des sociétés modernes. On ne

saurait douter que, dès-lors, ces deux notions élémentaires, après avoir

été isolément consolidées, n'acquièrent ainsi, par leur intime fusion

rationnelle, une consistance intellectuelle inébranlable; puisqu'elles

pourront, par là, devenir aussi nécessairement inséparables que le sont

aujourd'hui, en philosophie biologique, les idées de l'organisation et

de la vie, dont le dualisme scientifique procède exactement du même

principe de philosophie positive. Les diverses propriétés essentielles

que je viens d'indiquer se développeront naturellement dans la suite, à

mesure que la philosophie positive manifestera graduellement, par

l'étude rationnelle des phénomènes sociaux, son esprit aussi

profondément organisateur que hautement progressif, au lieu de

l'influence perturbatrice ou décourageante que de vains préjugés lui

supposent encore trop souvent. Mais il m'a paru nécessaire de signaler

ici sommairement le premier germe scientifique de ces importans

attributs.

D'après cette conception fondamentale, en définissant d'abord, suivant

l'ordre méthodique, l'ensemble des lois purement statiques de

l'organisme social, le vrai principe philosophique qui leur est propre

me semble directement consister dans la notion générale de cet

inévitable consensus universel qui caractérise les phénomènes

quelconques des corps vivans, et que la vie sociale manifeste

nécessairement au plus haut degré. Ainsi conçue, cette sorte d'anatomie

sociale, qui constitue la sociologie statique, doit avoir pour objet

permanent l'étude positive, à la fois expérimentale et rationnelle, des

actions et réactions mutuelles qu'exercent continuellement les unes sur

les autres toutes les diverses parties quelconques du système social, en

faisant scientifiquement, autant que possible, abstraction provisoire du

mouvement fondamental qui les modifie toujours graduellement. Sous ce

premier point de vue, les prévisions sociologiques, fondées sur l'exacte

connaissance générale de ces relations nécessaires, seront proprement

destinées à conclure les unes des autres, en conformité ultérieure avec

l'observation directe, les diverses indications statiques relatives à

chaque mode d'existence sociale, d'une manière essentiellement analogue

à ce qui se passe habituellement aujourd'hui en anatomie individuelle.

Cet aspect préliminaire de la science politique suppose donc évidemment,

de toute nécessité, que, contrairement aux habitudes philosophiques

actuelles, chacun des nombreux élémens sociaux, cessant d'être envisagé

d'une manière absolue et indépendante, soit toujours exclusivement conçu

comme relatif à tous les autres, avec lesquels une solidarité

fondamentale doit sans cesse le combiner intimement. Il serait, à mon

gré, superflu de faire expressément ressortir ici la haute utilité

continue d'une telle doctrine sociologique: car, elle doit d'abord

servir, évidemment, de base indispensable à l'étude définitive du

mouvement social, dont la conception rationnelle suppose préalablement

la pensée continue de la conservation indispensable de l'organisme

correspondant; mais, en outre, elle peut être, par elle-même,

immédiatement employée à suppléer souvent, du moins provisoirement, à

l'observation directe, qui, en beaucoup de cas, ne saurait avoir lieu

constamment pour certains élémens sociaux, dont l'état réel pourra

néanmoins se trouver ainsi suffisamment apprécié, d'après leurs

relations scientifiques avec d'autres déjà connus. L'histoire des

sciences peut surtout donner, dès ce moment, quelque idée de

l'importance habituelle d'un tel secours, en rappelant, par exemple,

comment les vulgaires aberrations des érudits sur les prétendues

connaissances en astronomie supérieure attribuées aux anciens Égyptiens

ont été irrévocablement dissipées, avant même qu'une plus saine

érudition en eût fait justice, par la seule considération rationnelle

d'une relation indispensable de l'état général de la science

astronomique avec celui de la géométrie abstraite, alors évidemment dans

l'enfance; il serait aisé de citer une foule de cas analogues, dont le

caractère philosophique serait irrécusable. On doit d'ailleurs noter, à

ce sujet, pour ne rien exagérer, que ces relations nécessaires entre les

divers aspects sociaux ne sauraient être, par leur nature, tellement

simples et précises que les résultats observés n'aient pu jamais

provenir que d'un mode unique de coordination mutuelle. Une telle

disposition d'esprit, déjà évidemment trop étroite en biologie, serait

surtout essentiellement contraire à la nature encore plus complexe des

spéculations sociologiques. Mais il est clair que l'exacte appréciation

générale de ces limites de variation, normales et même anormales,

constitue nécessairement alors, au moins autant qu'en anatomie

individuelle, un indispensable complément de chaque théorie de

sociologie statique, sans lequel l'exploration indirecte dont il s'agit

pourrait souvent devenir erronée.

N'écrivant point ici un traité spécial de philosophie politique, je n'y

dois point méthodiquement établir la démonstration directe d'une telle

solidarité fondamentale entre tous les aspects possibles de l'organisme

social, sur laquelle d'ailleurs il n'existe guère maintenant, au moins

en principe, de divergences capitales parmi les bons esprits. De quelque

élément social que l'on veuille partir, chacun pourra aisément

reconnaître, par un utile exercice scientifique, qu'il touche réellement

toujours, d'une manière plus ou moins immédiate, à l'ensemble de tous

les autres, même de ceux qui en paraissent d'abord le plus indépendans.

La considération dynamique du développement intégral et continu de

l'humanité civilisée permet, sans doute, d'opérer avec plus d'efficacité

cette intéressante vérification du consensus social, en montrant avec

évidence la réaction universelle, actuelle ou prochaine, de chaque

modification spéciale. Mais cette indication pourra constamment être

précédée, ou du moins suivie, par une confirmation purement statique;

car, en politique, comme en mécanique, la communication des mouvemens

prouve spontanément l'existence des liaisons nécessaires. Sans

descendre, par exemple, jusqu'à la solidarité trop intime des diverses

branches de chaque science ou de chaque art, n'est-il pas évident que

les différentes sciences sont entre elles, ou presque tous les arts

entre eux, dans une telle connexité sociale, que l'état bien connu d'une

seule partie quelconque, suffisamment caractérisée, permet de prévoir, à

un certain degré, avec une vraie sécurité philosophique, l'état général

correspondant de chacune des autres, d'après les lois d'harmonie

convenables? Par une considération plus étendue, on conçoit également

l'indispensable relation continue qui lie aussi le système des sciences

à celui des arts, pourvu qu'on ait toujours soin de supposer, comme

l'exige clairement la nature du sujet, une solidarité moins intense à

mesure qu'elle devient plus indirecte. Il en est évidemment de même

quand, au lieu d'envisager l'ensemble des phénomènes sociaux au sein

d'une nation unique, on l'examine simultanément chez diverses nations

contemporaines, dont la continuelle influence réciproque ne saurait être

contestée, surtout dans les temps modernes, quoique le consensus doive

être ici, d'ordinaire, moins prononcé, à tous égards, et décroître

d'ailleurs graduellement avec l'affinité des cas et la multiplicité des

contacts, au point de s'effacer quelquefois presque entièrement, comme,

par exemple, entre l'Europe occidentale et l'Asie orientale, dont les

divers états généraux de société paraissent jusqu'ici à peu près

indépendans.

Sans insister davantage sur des notions élémentaires aussi peu

contestables, je dois ici me borner, à ce sujet, à caractériser

sommairement le seul cas essentiel où la solidarité fondamentale soit

encore, sinon directement niée en principe, du moins profondément

méconnue, et même radicalement négligée, en réalité. Ce cas est,

malheureusement, le plus important de tous, puisqu'il concerne

directement l'organisation sociale proprement dite, dont la théorie

continue jusqu'à présent à être essentiellement conçue, d'une manière

absolue et isolée, comme indépendante de l'analyse générale de la

civilisation correspondante, dont elle ne peut cependant que constituer

l'un des principaux élémens. Un tel vice appartient presque également

aujourd'hui aux écoles politiques les plus opposées, soit théologiques,

soit métaphysiques, qui toutes s'accordent ordinairement à disserter

abstraitement sur le régime politique, sans penser à l'état co-relatif

de civilisation, et aboutissent même le plus souvent, dans leurs vaines

utopies immuables, à faire coïncider leur type politique le plus parfait

avec l'enfance plus ou moins prononcée du développement humain. Pour

mieux apprécier, d'un seul aspect, dans toute sa portée, l'ensemble de

cette aberration habituelle, il faut, ce me semble, en poursuivant le

cours rigoureux d'une exacte analyse historique, remonter jusqu'à sa

véritable source philosophique, qui consiste essentiellement, à mes

yeux, dans ce fameux dogme théologique où l'on rattache le développement

général de la civilisation humaine à une prétendue dégradation

originelle de l'homme. Ce dogme fondamental, que toutes les religions

reproduisent, sous une forme quelconque, et dont la prépondérance

intellectuelle devait toujours être secondée spontanément par le

penchant ordinaire de notre nature à l'involontaire admiration du passé,

conduit, en effet, d'une manière directe et nécessaire, à faire

constamment coïncider la détérioration continue de la société humaine

avec l'extension croissante de sa civilisation. Quand la philosophie

théologique est graduellement passée à l'état métaphysique, ce dogme

primitif a de plus en plus tendu à se transformer finalement, comme je

l'ai déjà indiqué, en cette célèbre hypothèse, radicalement équivalente,

qui sert encore de principale base systématique à la politique

métaphysique, d'un chimérique état de nature, supérieur à l'état social,

et dont le développement de la civilisation nous éloigne toujours

davantage. On ne saurait ainsi méconnaître l'extrême gravité

philosophique, et par suite même politique, d'une aberration aussi

profondément enracinée dans l'intime constitution scientifique des

diverses doctrines existantes, et qui, sans être désormais directement

formulée et soutenue en principe général, continue cependant à dominer

essentiellement l'ensemble des spéculations sociales, souvent d'ailleurs

à l'insu de la plupart de ceux qui s'y livrent.

Il serait néanmoins impossible que cette irrationnalité capitale

résistât long-temps aujourd'hui à une saine discussion philosophique,

car elle est en contradiction évidente avec beaucoup de notions de

philosophie politique, qui, sans avoir pu encore acquérir une vraie

consistance scientifique, obtiennent graduellement un certain ascendant

intellectuel, soit en vertu des éclaircissemens spontanés qui ressortent

du cours naturel des événemens, soit à cause du propre développement

actuel de la raison publique. C'est ainsi que tous les publicistes

éclairés reconnaissent maintenant une certaine solidarité partielle

entre les diverses institutions politiques proprement dites, d'après

laquelle quelques-unes s'excluent mutuellement, tandis que d'autres

s'appuient et même s'appellent réciproquement: ce devait être là, sans

doute, le premier pas direct vers la notion rationnelle du consensus

fondamental du système spécial de ces institutions avec le système total

de la civilisation humaine; puisque, dès lors, la seule vérification de

cette co-relation, sous quelques rapports déterminés, suffit aussitôt

pour en autoriser l'extension spontanée, quoique indirecte, à tous les

sujets dont l'harmonie avec ceux-là est déjà reconnue, ce qui doit

heureusement tendre aujourd'hui à multiplier, aussi bien qu'à

simplifier, les moyens généraux de démonstration en philosophie

politique. Je dois même signaler ici, comme indiquant une disposition

intellectuelle encore plus rapprochée du véritable esprit de la statique

sociale, cette reconnaissance, maintenant admise par les penseurs les

plus avancés, surtout en France et en Allemagne, d'une constante

solidarité nécessaire entre le pouvoir politique et le pouvoir civil: ce

qui signifie, en langage positif, que les forces sociales prépondérantes

finissent inévitablement par devenir aussi dirigeantes, ainsi que je

l'énonçais, en 1822, dans mon _Système de politique positive_. Mais,

quelle que soit l'évidente utilité actuelle de ces intéressants aperçus

partiels, à titre d'éducation sociologique préliminaire de la raison

publique, ce serait néanmoins profondément méconnaître les difficiles

et impérieuses obligations de la méthode vraiment scientifique que de se

croire aucunement dispensé, par ces heureux tâtonnemens, de la

conception directe et rationnelle du consensus général de l'organisme

social, laquelle se trouve ainsi seulement préparée, surtout en ce qui

concerne sa vulgarisation finale. Un exemple pleinement décisif doit, ce

me semble, faire aisément comprendre que ces vagues indications isolées,

plutôt littéraires que scientifiques, ne sauraient jamais, malgré leur

importance provisoire, suppléer à l'accomplissement réel de cette sévère

prescription philosophique: car, depuis Aristote, et même avant lui, la

plupart des philosophes ont constamment reproduit le célèbre aphorisme

de la subordination nécessaire des lois aux moeurs, sans que ce premier

germe de la saine philosophie politique les ait toutefois nullement

empêchés d'envisager habituellement, pendant vingt siècles, le système

des institutions comme essentiellement indépendant de l'état simultané

de la civilisation, quelque flagrante que dût être, par sa nature, une

telle contradiction générale. Suivant le cours naturel de toutes choses

humaines, les principes intellectuels et les opinions philosophiques,

tout autant que les moeurs sociales et les institutions politiques,

subsistent nécessairement, en général, malgré leur caducité constatée

et leurs inconvéniens reconnus, quand une fois ils ont pris réellement

possession des esprits, en donnant lieu seulement à des inconséquences

de plus en plus graves, jusqu'à ce que le développement fondamental de

la raison humaine ait pu produire enfin de nouveaux principes, d'une

généralité équivalente, et d'une rationnalité supérieure: car, dans

l'ordre intellectuel, non moins que dans l'ordre matériel, l'homme

éprouve, par-dessus tout, l'indispensable besoin d'une suprême direction

quelconque, susceptible de soutenir son activité continue en ralliant

fixement ses efforts spontanés. Aussi, sans méconnaître nullement la

valeur passagère des divers essais de philosophie politique que je viens

d'indiquer, je ne dois point hésiter à les regarder franchement comme

non avenus aujourd'hui pour l'élaboration directe de l'esprit

fondamental propre à la sociologie statique, où ils ne peuvent même

aucunement servir désormais à concevoir rationnellement la haute

participation nécessaire de l'ensemble du régime politique au consensus

universel de l'organisme social.

Dans la suite entière de ce volume, l'application spontanée et continue

d'une telle notion élémentaire sera plus efficace encore qu'aucune

démonstration méthodique, pour dissiper complétement toute incertitude

réelle sur cette indispensable solidarité entre le système des pouvoirs

et des institutions politiques et l'état général de la civilisation

correspondante. Mais, malgré cette lumineuse vérification décisive, on

n'en doit pas moins attacher une extrême importance, pour la

constitution définitive de la science sociale, à l'explication

rationnelle et directe de cette grande co-relation, comme je devrai

ultérieurement l'entreprendre, par exemple, dans le Traité spécial de

philosophie politique que j'ai annoncé en commençant ce volume. Tous les

moyens scientifiques devront être alors convenablement combinés pour

l'établissement final d'une notion aussi fondamentale, sur laquelle

repose principalement le véritable esprit de l'ensemble de la statique

sociale, et qui, par sa nature, peut surtout dissiper, plus

immédiatement qu'aucune autre théorie sociologique, le funeste caractère

absolu de nos diverses écoles politiques. Or, le principe scientifique

de cette relation générale consiste essentiellement dans l'évidente

harmonie spontanée qui doit toujours tendre à régner entre l'ensemble et

les parties du système social, dont les élémens ne sauraient éviter

d'être finalement combinés entre eux d'une manière pleinement conforme à

leur propre nature. Il est clair, en effet, que non seulement les

institutions politiques proprement dites et les moeurs sociales d'une

part, les moeurs et les idées de l'autre, doivent être sans cesse

réciproquement solidaires; mais, en outre, que tout cet ensemble se

rattache constamment, par sa nature, à l'état correspondant du

développement intégral de l'humanité, considérée dans tous ses divers

modes quelconques d'activité, intellectuelle, morale, et physique, dont

aucun système politique, soit temporel, soit spirituel, ne saurait

jamais avoir, en général, d'autre objet réel que de régulariser

convenablement l'essor spontané, afin de le mieux diriger vers un plus

parfait accomplissement de son but naturel préalablement déterminé. Même

aux époques révolutionnaires proprement dites, quoique toujours

caractérisées par une insuffisante réalisation de cette harmonie

fondamentale, elle continue néanmoins à être encore essentiellement

appréciable, car elle ne pourrait totalement cesser que par l'entière

dissolution de l'organisme social, dont elle constitue le principal

attribut. En ces temps exceptionnels, et sauf les seules anomalies

fortuites, qui ne sauraient laisser de traces profondes, on peut

persister à regarder aussi le régime politique comme étant, à la longue,

de toute nécessité, radicalement conforme à l'état correspondant de la

civilisation, puisque les lacunes ou les perturbations qui se

manifestent alors dans l'un proviennent surtout, en réalité, de

dérangemens équivalens dans l'autre. L'immense révolution sociale au

milieu de laquelle nous vivons ne fait elle-même que confirmer, d'une

manière pleinement décisive, cette inévitable loi sociologique, d'après

les explications préliminaires de la quarante-sixième leçon, dont

l'ensemble a nettement démontré, contrairement à l'opinion commune, que

le déplorable état actuel du régime politique résulte principalement de

notre situation intellectuelle et ensuite morale, à laquelle doit

d'abord s'adresser toute solution vraiment rationnelle, sans que les

orageux essais, tentés ou à tenter, pour la régénération directe du

système politique, soient réellement susceptibles d'aucune efficacité

fondamentale.

A la vérité, la théorie vulgaire attribue, en général, au législateur,

la faculté permanente de rompre inopinément l'harmonie nécessaire que

nous considérons, à la seule condition d'être préalablement armé d'une

autorité suffisante; ce qui sans doute, équivaut essentiellement à une

entière négation de cette solidarité continue. Mais il est aisé de

reconnaître qu'une telle opinion, fondée, en apparence, sur de grands

exemples, constitue directement un véritable cercle vicieux, résultant

d'une pure illusion sur les sources générales du pouvoir politique, où

l'on prend le symptôme pour le principe. Sans établir scientifiquement

ici la théorie positive de l'autorité, il est évident que, d'après la

nature même de l'état social, tout pouvoir quelconque y est

nécessairement constitué par un assentiment correspondant, spontané ou

réfléchi, explicite ou implicite, des diverses volontés individuelles,

déterminées, suivant certaines convictions préalables, à concourir à une

action commune, dont ce pouvoir est d'abord l'organe et devient ensuite

le régulateur. Ainsi, l'autorité dérive réellement du concours, et non

le concours de l'autorité, sauf la réaction inévitable; en sorte

qu'aucun grand pouvoir ne saurait résulter que de dispositions fortement

prépondérantes au sein de la société où il s'établit; et quand rien n'y

prédomine hautement, les pouvoirs quelconques y sont, par suite,

nécessairement faibles et languissans; la correspondance étant

d'ailleurs, dans tous les cas, d'autant plus irrésistible qu'il s'agit

d'une société plus étendue. La théorie ordinaire, en intervertissant

radicalement cette relation générale, place évidemment notre

intelligence dans cette étrange situation, symptôme habituel des

conceptions métaphysiques, de ne pouvoir nullement comprendre quelles

seraient les sources effectives de ces puissances politiques auxquelles

on attribue ainsi une mystérieuse influence sociale, à moins de leur

supposer directement une origine franchement surnaturelle, comme le

fait, sans tant d'inconséquence, la politique théologique. D'un autre

côté, aucun esprit juste ne saurait certes méconnaître la haute

influence que, par une réaction nécessaire, l'ensemble du régime

politique exerce, avec tant d'évidence, sur le système général de la

civilisation, et que caractérise même si souvent l'action incontestable,

heureuse ou funeste, des institutions, des mesures, ou des événemens

purement politiques, jusque sur la marche propre des sciences et des

arts, à tous les âges de la société, et encore plus dans son enfance.

Mais il serait entièrement superflu de s'arrêter ici à cet aspect de la

question, puisqu'il n'est nullement contesté, tandis que l'erreur

commune consiste, au contraire, à l'exagérer irrationnellement, au point

de placer directement la réaction secondaire au-dessus de l'action

principale. Il est clair d'ailleurs que, vu leur inévitable co-relation

scientifique, l'une et l'autre concourent à faire pareillement ressortir

ce consensus fondamental de l'organisme social, qu'il s'agissait ici de

signaler sommairement comme le principe philosophique de la sociologie

statique, et dont la notion ne présente plus aujourd'hui de difficultés

vraiment graves qu'en ce qui concerne la correspondance générale entre

le régime politique et l'état simultané de la civilisation. Du reste,

j'aurai naturellement plusieurs occasions importantes de revenir

directement sur ce dernier sujet envisagé sous de nouveaux aspects

rationnels, et indépendamment encore de l'analyse historique, soit en

considérant plus loin les limites nécessaires de l'action politique

proprement dite, soit surtout dans la cinquantième leçon, spécialement

consacrée à l'appréciation préliminaire de la statique sociale.

Sans attendre ces diverses explications, il était évidemment

indispensable d'indiquer, dès ce moment, au lecteur, le point de vue

essentiellement relatif sous lequel le système politique proprement dit

sera toujours considéré dans cette première ébauche de la véritable

science sociale. Un tel point de vue, substitué à la tendance absolue

des théories ordinaires, constitue certainement le principal caractère

scientifique de la positivité en philosophie politique, comme je l'ai

montré au début de ce chapitre, et comme on le sentira, j'espère,

d'autant mieux qu'on approfondira davantage ce sujet vraiment capital,

où réside, à mon avis, le noeud élémentaire d'une telle difficulté

philosophique. Nous n'aurons donc jamais à concevoir le régime

politique que d'après sa relation continue, tantôt générale, tantôt

spéciale, avec l'état correspondant de la civilisation humaine,

isolément duquel il ne saurait, en aucun cas, être sainement jugé, et

par l'impulsion graduelle duquel il tend toujours à être spontanément

produit ou modifié. Si, d'un côté, cette conception présente toute idée

de bien ou de mal politique comme nécessairement relative et variable,

sans être pour cela nullement arbitraire puisque la relation est

toujours rigoureusement déterminée; d'une autre part, elle devra fournir

aussi la base rationnelle d'une théorie positive de l'ordre spontané des

sociétés humaines, déjà vaguement entrevu, sous quelques rapports

subalternes, par la politique métaphysique, dans ce qu'on nomme

aujourd'hui l'économie politique, comme je l'ai assez indiqué au

chapitre précédent. Car, la valeur d'un système politique quelconque ne

pouvant ainsi essentiellement consister que dans son exacte harmonie

avec l'état social correspondant, nous voyons par là que, sous un autre

aspect, il est certainement impossible que, suivant le seul cours

naturel des événemens, et sans aucune intervention calculée, une telle

harmonie ne s'établisse point nécessairement.

Une semblable philosophie pourrait, sans doute, quelquefois conduire

momentanément à un dangereux optimisme, comme j'en ai déjà franchement

averti: mais cette aberration passagère ne pourrait avoir lieu que chez

des esprits peu scientifiques, qu'un défaut naturel de précision,

aggravé par une vicieuse éducation intellectuelle, doit rendre

radicalement impropres à cultiver, avec aucun succès réel, une science

aussi profondément difficile. Toute intelligence convenablement

organisée et rationnellement préparée, digne, en un mot, d'une telle

destination, saura bien éviter scrupuleusement de jamais confondre, en

ce genre de phénomènes pas plus qu'en aucun autre, cette notion

scientifique d'un ordre spontané avec l'apologie systématique de tout

ordre existant. Envers des phénomènes quelconques, la philosophie

positive, d'après son principe fondamental des conditions d'existence,

enseigne toujours, comme je l'ai souvent expliqué dans les volumes

précédents, que, dans leurs relations à l'homme, il s'établit

spontanément, d'après leurs lois naturelles, un certain ordre

nécessaire; mais sans jamais prétendre que cet ordre ne présente point,

sous cet aspect, de graves et nombreux inconvéniens, modifiables, à un

certain degré, par une sage intervention humaine. Plus les phénomènes

se compliquent en se spécialisant davantage, plus ces imperfections

s'aggravent et se multiplient inévitablement; en sorte que les

phénomènes biologiques sont surtout inférieurs, à cet égard, aux

phénomènes de la nature inorganique. En vertu de leur complication

supérieure, les phénomènes sociaux doivent donc être nécessairement les

plus désordonnés de tous, en même temps qu'ils en sont aussi les plus

modifiables, ce qui est loin de faire compensation. Si donc on

considère, en général, la notion des lois naturelles, elle entraîne

aussitôt l'idée correspondante d'un certain ordre spontané, toujours

liée à toute conception d'harmonie quelconque. Mais cette conséquence

n'est pas plus absolue que le principe d'où elle dérive. En le

complétant par l'indispensable considération de la complication

croissante des phénomènes, suivant la hiérarchie scientifique

fondamentale établie au début de ce Traité, on complète aussi la

conception de cet ordre, d'après l'accroissement simultané de son

inévitable imperfection. Tel est, à cet égard, le véritable esprit

caractéristique de la philosophie positive, sommairement rappelé ici

dans son ensemble. On voit aisément combien il diffère profondément de

cette tendance systématique à l'optimisme, dont l'origine est

évidemment théologique, puisque l'hypothèse d'une direction

providentielle, continuellement active dans la marche générale des

événemens, peut seule naturellement conduire à l'idée de la perfection

nécessaire de leur accomplissement graduel. Il faut cependant

reconnaître que, dans le développement fondamental de la raison humaine,

la conception positive est primitivement dérivée du dogme théologique

lui-même, dont elle constitue la régénération finale, comme pourrait le

confirmer une exacte analyse historique: mais c'est essentiellement de

la même manière que le principe des conditions d'existence découle

originairement de l'hypothèse des causes finales, et que la notion

philosophique des lois mathématiques était antérieurement issue du

mysticisme métaphysique sur la puissance des nombres; l'analogie est

pleinement identique en tous ces cas divers. Elle tient toujours à cette

tendance nécessaire de notre intelligence à conserver indéfiniment ses

moyens généraux de raisonnement, à quelque âge qu'ils aient été

découverts, en les appropriant ensuite graduellement à ses nouveaux

modes d'activité, d'après certaines transformations convenables, qui

conservent à ces précieuses inspirations primitives du génie humain

toute leur valeur essentielle, en l'augmentant même radicalement par

une indispensable épuration: comme je l'ai indiqué, il y a long-temps,

dans l'écrit auquel j'ai déjà fait plusieurs allusions depuis le

commencement de ce volume. Mais, en un cas quelconque, la moindre

sagacité philosophique suffira pour faire aussitôt sentir les

différences caractéristiques qui désormais séparent profondément le

principe nouveau du dogme ancien. Au cas spécial que nous considérons

ici, il est très clair que la philosophie positive, en indiquant la

conformité spontanée de chaque régime politique effectif à la

civilisation correspondante, afin que ce régime ait pu s'établir et

surtout durer, enseigne aussi, d'une manière non moins nécessaire, que

cet ordre naturel doit être le plus souvent fort imparfait, par suite de

l'extrême complication des phénomènes. Bien loin donc de repousser, en

ce genre, l'intervention humaine, une telle philosophie en provoque, au

contraire, éminemment la sage et active application, à un plus haut

degré que pour tous les autres phénomènes possibles, en représentant

directement les phénomènes sociaux comme étant, par leur nature, à la

fois les plus modifiables de tous, et ceux qui ont le plus besoin d'être

utilement modifiés d'après les rationnelles indications de la science.

Elle se réserve seulement la direction intellectuelle de cette

indispensable intervention, dont elle circonscrit d'abord les limites

nécessaires, soit générales, soit spéciales: sans en exagérer

l'efficacité réelle, elle n'en interdit jamais l'usage que dans les

seuls cas où il ne pourrait certainement constituer qu'une inutile

consommation de forces, suivant la même économie fondamentale qu'envers

tous les autres phénomènes naturels, et surtout indépendamment de tout

vain prestige quelconque, soit divin, soit humain. L'extrême nouveauté

d'une semblable philosophie politique pourra bien faire que, de prime

abord, on se méprenne assez sur son vrai caractère pour adresser à son

esprit général les reproches qui lui sont le plus antipathiques. Il faut

même craindre peut-être, je n'hésite pas à le déclarer franchement, par

suite de notre faible nature, où la vie affective l'emporte tant sur la

vie rationnelle, que, lorsque cette philosophie commencera enfin à

prendre quelque ascendant réel, elle ne soit systématiquement accusée de

tiédeur sociale et d'indifférence politique, par ceux qui ont tant

besoin, surtout aujourd'hui, de développer, à tout prix, une turbulente

activité matérielle; car, les hommes de spéculation doivent rarement

s'attendre à être convenablement appréciés par les hommes d'action. Sous

le point de vue moral, la politique positive ne saurait jamais

dignement répondre à de telles récriminations que par le seul aspect,

suffisamment décisif, des résultats réels de son application

journalière. Quant à la discussion philosophique, chacun peut aisément

juger, d'après les aperçus précédens, comment elle saura la soutenir.

Pour faire nettement ressortir, sous ce point de vue, la frivole

irrationnalité de cette vaine accusation d'optimisme politique, il

suffirait même de signaler l'inconséquence flagrante que présente

inévitablement une telle accusation au sujet des phénomènes les plus

complexes, tandis que personne n'oserait certes l'intenter aujourd'hui

envers les phénomènes plus simples, que la philosophie positive

représente, néanmoins, de toute nécessité, comme étant spontanément

mieux réglés et moins modifiables. Et, cependant, il pourrait bien

arriver que les mêmes esprits qui l'accuseront, en politique, de cet

optimisme prétendu, lui adressassent simultanément, par une

contradiction capitale, le reproche opposé de trop déprécier le

gouvernement providentiel envers tout le reste de l'économie naturelle!

Cours de philosophie positive. (4/6) · 第 13 / 20 题