telle aberration fondamentale, aucun ne m'a jamais semblé
plus tristement décisif que l'exécrable condamnation du grand
Lavoisier, qui suffira, dans la postérité la plus reculée,
pour caractériser cette phase fatale de notre état
révolutionnaire.]
Depuis que les aberrations fondamentales déterminées par le triomphe
momentané de la métaphysique révolutionnaire ont commencé à la
discréditer essentiellement, son inconséquence caractéristique s'est
surtout manifestée sous une autre forme non moins décisive, en ce que
la doctrine critique a été inévitablement conduite à proclamer
elle-même l'invariable conservation des bases générales de l'ancien
système politique, dont elle avait à jamais détruit les principales
conditions d'existence. On a pu, dès l'origine, apercevoir une semblable
tendance, puisque la politique métaphysique n'est, au fond, qu'une
simple émanation de la politique théologique, qu'elle devait d'abord
seulement modifier. Chacun des divers réformateurs qui se sont succédé
dans les trois derniers siècles, en poussant plus loin que ses
prédécesseurs le développement de l'esprit critique, avait néanmoins
toujours vainement prétendu, comme on sait, lui prescrire d'immuables
bornes, en réalité incessamment reculées, empruntées aux principes mêmes
de l'ancien système, dont aucun d'eux n'avait, à vrai dire, sciemment
poursuivi la destruction totale, avec quelque énergie qu'il y participât
en effet. Il est même évident que l'ensemble des droits absolus qui
constituent la base usuelle de la doctrine révolutionnaire, se trouve
garanti, en dernier ressort, par une sorte de consécration religieuse,
réelle quoique vague, sans laquelle ces dogmes métaphysiques seraient
nécessairement livrés à une discussion continue, qui compromettrait
beaucoup leur efficacité. C'est toujours en invoquant, sous une forme
de plus en plus générale, les principes fondamentaux de l'ancien système
politique qu'on a effectivement procédé à la démolition successive des
institutions, soit spirituelles, soit temporelles, destinées à en
réaliser l'application: et nous reconnaîtrons en effet, sous le point de
vue historique, que ce régime a été essentiellement décomposé par
l'inévitable conflit de ses principaux élémens.
De cette marche nécessaire, a dû graduellement résulter, dans l'ordre
intellectuel, un christianisme de plus en plus amoindri ou simplifié, et
réduit enfin à ce théisme vague et impuissant que, par un monstrueux
rapprochement de termes, les métaphysiciens ont qualifié de _religion
naturelle_, comme si toute religion n'était point nécessairement
surnaturelle. En prétendant diriger la réorganisation sociale d'après
cette étrange et vaine conception, l'école métaphysique, malgré sa
destination purement révolutionnaire, a donc toujours implicitement
adhéré, et souvent même, aujourd'hui surtout, sous une forme très
explicite, au principe le plus fondamental de l'ancienne doctrine
politique, qui représente l'ordre social comme reposant, de toute
nécessité, sur une base théologique. Telle est maintenant la plus
évidente et la plus pernicieuse inconséquence de la métaphysique
révolutionnaire. Armée d'une semblable concession, l'école de Bossuet et
de de Maistre aura toujours une incontestable supériorité logique sur
les irrationnels détracteurs du catholicisme, qui, en proclamant le
besoin d'une organisation religieuse, lui dénient néanmoins tous les
élémens indispensables à sa réalisation sociale. Par cet inévitable
acquiescement, l'école révolutionnaire concourt en effet aujourd'hui
avec l'école rétrograde pour empêcher directement une véritable
réorganisation des sociétés modernes, dont l'état intellectuel interdit
essentiellement et de plus en plus toute politique théologique, comme
l'esprit de ce Traité doit déjà l'avoir fait assez pressentir. La
proclamation banale de la prétendue nécessité d'une telle politique,
doit être désormais regardée comme réellement équivalente à une
irrécusable déclaration d'impuissance à l'égard du problème fondamental
de la civilisation actuelle. Quelles que soient les apparences, on ne
saurait éviter de se reconnaître ainsi doublement incompétent, soit par
la médiocrité de l'intelligence, soit par le peu d'énergie du caractère.
Sous un pareil aspect, la société devrait paraître indéfiniment
condamnée à l'anarchie intellectuelle qui la caractérise aujourd'hui,
puisque si, d'une part, tous les esprits semblent admettre le besoin
d'un régime théologique, tous, d'une autre part, s'accordent encore plus
réellement à repousser irrévocablement ses principales conditions
d'existence. N'est-il pas étrange, et même honteux, que ceux dont
l'inconséquente politique conduit aussi nécessairement à l'éternelle
consécration du désordre, s'efforcent encore, par de vaines et
inconvenantes déclamations, de jeter une sorte de flétrissure morale sur
la seule voie rationnelle qui reste désormais ouverte à une vraie
réorganisation, par l'avénement social de la philosophie positive? À
quel titre les diverses doctrines, soit théologiques, soit
métaphysiques, dont l'expérience la plus étendue et la plus variée a si
hautement témoigné l'impuissance radicale, oseraient-elles proscrire
l'application de l'unique procédé intellectuel que la politique n'ait
point encore essayé? Serait-ce parce qu'un tel procédé a déjà
heureusement réorganisé, à la satisfaction universelle, tous les autres
ordres des conceptions humaines[9]?
[Footnote 9: Si, au nom de ceux qui conçoivent la
réorganisation sociale sans la moindre intervention
idéologique, je devais récriminer ici contre de telles
déclamations, il ne serait peut-être pas impossible
d'expliquer quelquefois, avec une certaine vraisemblance, un
aussi étrange concours prohibitif de tant d'opinions,
d'ailleurs incompatibles, par la tendance spontanée des
divers esprits qui profitent aujourd'hui du vague et de la
confusion des idées sociales à empêcher la philosophie
positive de produire un éclaircissement final, qui, en
dissipant à jamais de profondes illusions, devra
nécessairement détrôner beaucoup de hautes renommées, et
rendre désormais bien plus difficile la conquête d'un
véritable ascendant intellectuel. Mais, sans nier entièrement
la réalité de ce concert involontaire chez un petit nombre
d'esprits, il est évidemment bien plus rationnel de le
regarder comme le résultat nécessaire et inaperçu de notre
situation intellectuelle, ainsi que je l'ai expliqué dans le
texte.]
Ce caractère d'inconséquence générale, qui, en détruisant l'ancien
système, prétend néanmoins en maintenir les bases essentielles, n'est
pas moins marqué dans l'application temporelle de la métaphysique
révolutionnaire que dans son développement spirituel. Il s'y manifeste
surtout par une tendance évidente à la conservation directe, sinon de
l'esprit féodal proprement dit, du moins de l'esprit militaire, qui en
constitue la véritable origine. Le triomphe passager de la politique
métaphysique, momentanément conçue comme devant exclusivement présider à
la réorganisation sociale, avait, il est vrai, d'abord déterminé, chez
la nation française, un admirable élan de générosité universelle, qui
proscrivait désormais toute tendance militaire directe. Mais ce n'était
là qu'un vague instinct du vrai problème social, sans aucun aperçu de la
solution réelle. Par suite de l'immense déploiement d'énergie défensive
qu'a dû exiger le maintien du mouvement progressif contre la coalition
armée des forces rétrogrades, ce sentiment primitif, qui n'était
véritablement dirigé par aucun principe, a bientôt disparu sous le
développement systématique de l'activité militaire la plus prononcée,
avec tous ses caractères les plus oppressifs. Combien de fois, dans le
cours de nos luttes politiques, l'école révolutionnaire, malgré ses
intentions progressives, égarée par la frivole préoccupation d'un
intérêt partiel ou fugitif, n'a-t-elle pas eu à se reprocher d'avoir
préconisé la guerre, qui constitue cependant aujourd'hui la seule cause
sérieuse propre à entraver et à ralentir gravement le mouvement
fondamental des sociétés modernes! La doctrine critique est, en effet,
si peu antipathique à l'esprit militaire, principale base temporelle de
l'ancienne organisation politique, que le moindre sophisme suffira pour
qu'elle entreprenne directement d'en empêcher l'inévitable décadence
universelle, quand les intérêts révolutionnaires lui paraîtront
l'exiger. On a, par exemple, imaginé, à cet effet, dans ces derniers
temps, le spécieux prétexte de régulariser par la guerre l'action
nécessaire des nations les plus avancées sur celles qui le sont moins,
ce qui pourrait logiquement conduire à une conflagration universelle, si
la nature de la civilisation moderne ne devait point mettre heureusement
d'insurmontables obstacles au libre développement graduel d'une
semblable aberration. De tels piéges, primitivement dressés par l'école
rétrograde, sont, d'ordinaire, à l'aide de quelques précautions faciles,
avidement accueillis par l'école révolutionnaire, qui semble ainsi
disposée elle-même à seconder spontanément le rétablissement du système
politique contre lequel elle a toujours lutté. Quand même une judicieuse
analyse des débats journaliers ne constaterait point directement cette
évidente inconséquence, il suffirait, ce me semble, afin de la
caractériser hautement, de considérer les étranges efforts tentés de nos
jours, avec un si déplorable succès momentané, par les différentes
sections de l'école révolutionnaire, pour réhabiliter la mémoire de
celui qui, dans les temps modernes, a le plus fortement poursuivi la
rétrogradation politique, en consumant un immense pouvoir à la vaine
restauration du système militaire et théologique.
Du reste, en signalant ici, comme je le devais, cet esprit
d'inconséquence rétrograde, il me paraîtrait injuste de ne point
indiquer aussi, chez la portion la plus avancée de l'école
révolutionnaire, une dernière sorte de contradiction, qui l'honore
beaucoup, comme étant, en réalité, éminemment progressive. Il s'agit
surtout de l'important principe de la centralisation politique, dont la
haute nécessité n'est aujourd'hui bien comprise que par cette école,
malgré l'évidente opposition d'une telle notion avec les dogmes
d'indépendance et d'isolement qui constituent l'esprit de la doctrine
critique. Sous ce rapport essentiel, les rôles semblent être désormais
directement intervertis entre les deux doctrines principales qui se
disputent encore si vainement l'ascendant politique. Avec ses superbes
prétentions à l'ordre et à l'unité, la doctrine rétrograde prêche
hautement la dispersion des foyers politiques, dans le secret espoir
d'empêcher plus aisément la décadence de l'ancien système social chez
les populations les plus arriérées, en les préservant de l'influence
prépondérante des centres généraux de civilisation. La politique
révolutionnaire, au contraire, encore justement fière d'avoir naguère
présidé à l'immense concentration de forces que nécessita, en France, la
lutte décisive contre la coalition des anciens pouvoirs, oublie ses
maximes dissolvantes pour recommander avec énergie cette subordination
systématique des foyers secondaires envers les principaux, qui, après
avoir, au milieu du désordre universel, assuré à jamais le libre essor
de la progression sociale, doit naturellement devenir dans la suite un
si précieux auxiliaire de la vraie réorganisation, dès-lors susceptible
d'être primitivement bornée à une population d'élite. En un mot, l'école
révolutionnaire a seule compris que le développement continu de
l'anarchie intellectuelle et morale exigeait, de toute nécessité, pour
prévenir une imminente dislocation générale, une concentration
croissante de l'action politique proprement dite.
Par un tel ensemble de considérations préliminaires sur l'appréciation
générale de la métaphysique révolutionnaire, son insuffisance
fondamentale ne saurait maintenant être contestée. Sans doute, après
l'usage actif et continu que l'esprit humain avait dû en faire, pendant
le cours des trois derniers siècles, pour opérer la démolition graduelle
de l'ancien système politique, il ne pouvait aucunement se dispenser
d'abord de l'appliquer aussi à la réorganisation sociale, quand cette
destruction, suffisamment avancée, est venue en dévoiler la nécessité.
Toute autre manière de procéder eût été, à cette époque, certainement
chimérique. Mais cette illusion naturelle, qu'une théorie alors
impossible aurait seule pu prévenir, ne peut plus désormais être
essentiellement reproduite, parce que le libre développement effectif
d'une telle application a dû manifester à tous les esprits, par une
impression ineffaçable, la nature purement anarchique et même
l'influence directement rétrograde de la doctrine critique, quand son
énergie dissolvante n'est plus absorbée par la lutte fondamentale qui
constitua toujours sa seule destination propre.
Ce double examen préliminaire de la politique théologique et de la
politique métaphysique suffit ici, quoique très sommaire, pour
caractériser nettement l'insuffisance nécessaire de chacune d'elles, à
l'égard même de son but exclusif, en montrant que désormais, et de plus
en plus, la seconde ne remplit guère mieux, en réalité, les principales
conditions du progrès que la première celles de l'ordre. Mais leur
appréciation respective demeurerait encore essentiellement incomplète,
si, après les avoir séparément analysées, nous ne considérions pas
brièvement le singulier antagonisme que le cours naturel des événemens a
fini par établir entre elles, et dont l'explication, impossible de toute
autre manière, résultera spontanément des bases ci-dessus indiquées, de
façon à éclaircir davantage la vraie position générale de la question
sociale actuelle.
On peut aisément reconnaître aujourd'hui que, malgré leur opposition
radicale, l'école rétrograde et l'école révolutionnaire, par une
irrésistible nécessité, tendent réellement à entretenir mutuellement
leur vie politique, en vertu même de leur neutralisation réciproque.
Depuis un demi-siècle, d'éclatans triomphes successifs ont permis à
chacune d'elles de développer librement sa véritable tendance, et, par
suite, l'ont enfin amenée à constater irrévocablement son impuissance
fondamentale pour atteindre réellement le but général que poursuit
l'instinct des sociétés actuelles. Quoique simplement empirique, cette
double conviction est maintenant devenue tellement profonde et
universelle, qu'elle oppose désormais d'insurmontables obstacles à
l'entière prépondérance politique de l'une ou de l'autre école, qui ne
peuvent plus aspirer qu'à des succès aussi précaires qu'incomplets.
Ainsi conduite à redouter presque également, quoiqu'à divers titres,
l'ascendant absolu de chacune d'elles, la raison publique, à défaut d'un
point d'appui plus rationnel et plus efficace, emploie tour à tour
chaque doctrine à contenir les envahissemens indéfinis de l'autre. Lors
même que le développement naturel des besoins sociaux paraît déterminer
momentanément une préoccupation définitive en faveur de l'une des deux
politiques, le dangereux essor qu'elle prend aussitôt ne tarde point à
provoquer spontanément un inévitable retour proportionnel à la politique
antagoniste, que vainement on avait cru éteinte à jamais. Cette
misérable constitution oscillatoire de notre vie sociale se prolongera
nécessairement jusqu'à ce qu'une doctrine réelle et complète, aussi
véritablement organique que vraiment progressive, vienne enfin permettre
de renoncer à cette périlleuse et insuffisante alternative, en
satisfaisant, d'une manière directe et simultanée, aux deux aspects
essentiels du grand problème politique. Alors seulement, les deux
doctrines opposées tendront ensemble à disparaître irrévocablement
devant une conception nouvelle, qui se présentera directement comme
mieux adaptée à leurs destinations respectives. Mais, avant ce terme,
chacune d'elles ayant pour principale utilité pratique d'empêcher le
triomphe absolu de l'autre, elles continueront à constituer, malgré
toute apparence contraire, deux inséparables élémens du mouvement
politique fondamental, qui ne peut aujourd'hui être caractérisé que par
leur commune participation, indispensable quoique insuffisante.
Combien de fois, dans le déplorable cours de nos luttes contemporaines,
le parti révolutionnaire et le parti rétrograde, aveuglés par un succès
passager, n'ont-ils pas cru avoir anéanti pour toujours l'influence
politique de leurs adversaires, sans que l'événement ait néanmoins
jamais cessé de démentir bientôt avec éclat ces frivoles illusions! Le
terrible triomphe de la doctrine critique a-t-il empêché, après peu
d'années, l'entière réhabilitation de l'école catholico-féodale, qu'on
s'était vainement flatté d'avoir détruite? De même, la réaction
rétrograde, poursuivie par Bonaparte avec tant d'énergie, n'a-t-elle
point finalement déterminé un retour universel vers l'école
révolutionnaire, dont l'irrévocable compression avait été si
emphatiquement célébrée? Après ces deux épreuves décisives, le
développement journalier de notre situation politique n'a-t-il point
successivement reproduit, sur une moindre échelle, la manifestation
continue, plus ou moins prononcée, mais toujours irrécusable, de cette
double tendance nécessaire? Il est clair, en effet, sous le point de vue
philosophique, que la métaphysique révolutionnaire, en vertu de sa
destination purement critique, aurait dû perdre aujourd'hui, à défaut
d'aliment, sa principale activité politique, depuis que, l'ancien
système étant assez détruit pour que son rétablissement soit évidemment
impossible, l'attention générale a dû se porter surtout vers une
réorganisation définitive, devenue chaque jour plus urgente. Mais, cette
réorganisation ayant été jusqu'ici toujours réellement conçue, faute de
principes nouveaux, d'après la doctrine théologique elle-même, la
philosophie négative vient remplir, comme par le passé, un indispensable
office social, en s'opposant au dangereux essor de cette politique
rétrograde. Pareillement, sans les justes alarmes qu'inspire la
prépondérance absolue de la politique révolutionnaire pour précipiter la
société vers une imminente anarchie matérielle, l'ancienne doctrine
serait aujourd'hui universellement discréditée, et réduite à une simple
existence historique, depuis que le régime correspondant n'est plus, au
fond, désormais compris ni voulu, même de ses prétendus partisans. Les
deux doctrines sont donc, en réalité, appliquées maintenant, l'une
autant que l'autre, dans une intention principalement négative, comme
destinées à se neutraliser mutuellement, ce qui a dû sembler jusqu'ici
le seul moyen praticable de prévenir les désastreuses conséquences
qu'entraînerait naturellement la prépondérance totale d'aucune d'elles.
Toutefois, il importe de remarquer aussi, en dernier lieu, que chacune
de ces doctrines opposées constitue directement un indispensable élément
de notre étrange situation politique, en concourant à la position
générale du problème social, présenté par l'une sous l'aspect
organique, et par l'autre sous le point de vue progressif, quoique
l'opposition ainsi établie entre les deux grandes faces de la question
doive tendre éminemment à en dissimuler la véritable nature. Dans le
déplorable état actuel des idées politiques, il est évident que
l'entière suppression de la doctrine rétrograde, s'il était possible de
l'effectuer, ferait aussitôt disparaître le peu de notions d'ordre réel
que nos intelligences ont encore conservées en politique, et qui toutes
se rapportent inévitablement à l'ancien système social. En sens inverse,
on ne peut davantage contester que, sans la doctrine révolutionnaire,
toutes les idées de progrès politique, quelque vagues qu'elles soient
aujourd'hui, s'effaceraient nécessairement sous la ténébreuse suprématie
de l'ancienne philosophie. Au fond, comme chacune des deux doctrines est
certainement impuissante désormais à atteindre réellement son but
exclusif, leur efficacité pratique se borne essentiellement, sous ce
rapport, à entretenir dans la société actuelle, quoique d'une manière
très imparfaite, le double sentiment de l'ordre et du progrès. Bien que
l'absence de tout principe vraiment propre à réaliser cette double
indication fondamentale doive singulièrement amortir ce vague sentiment,
sa perpétuelle conservation, par un mode quelconque, n'en constitue pas
moins une indispensable nécessité préliminaire, pour rappeler sans
cesse, soit aux philosophes, soit au public, les véritables conditions
de la réorganisation sociale, que notre faible nature serait autrement
si disposée à méconnaître. On peut donc, sous un tel aspect, considérer
la question comme consistant à former une doctrine qui soit à la fois
plus organique que la doctrine théologique et plus progressive que la
doctrine métaphysique, seuls types actuels de ce double caractère, et
dont la considération simultanée est, à ce titre, inévitable, jusqu'à
l'entière solution de ce grand problème.
Sans doute, l'ancien système politique ne doit être aucunement imité
dans la conception du régime approprié à une civilisation aussi
profondément différente. Mais l'assidue contemplation de l'ordre ancien
n'en est pas moins strictement indispensable, comme pouvant seule
indiquer les attributs essentiels de toute véritable organisation
sociale, en obligeant l'avenir à régler presque tout ce qu'avait réglé
le passé, quoique dans un autre esprit, et d'une manière plus parfaite.
La conception générale du système théologique et militaire me semble
même, par suite de son inévitable décrépitude, plus effacée aujourd'hui
que ne l'exigeraient, sous ce rapport, les besoins réels de notre
intelligence, surtout en ce qui concerne la division capitale entre le
pouvoir spirituel et le pouvoir temporel, trop faiblement appréciée par
les plus éminens philosophes de l'école catholique. C'est aux
philosophes positifs qu'il appartiendra de restaurer, à leur usage
idéal, d'après une étude approfondie du passé, ce que le mouvement
général de la civilisation moderne a dû soustraire irrévocablement à la
vie réelle.
L'indispensable influence de la philosophie révolutionnaire pour obliger
aujourd'hui les conceptions sociales à prendre un caractère vraiment
progressif, est devenue tellement évidente qu'elle n'exige plus
désormais aucune discussion. En prescrivant, avec une irrésistible
énergie, de renoncer totalement à l'ancien système politique, elle
entretient, au sein de la société actuelle, une précieuse stimulation,
sans laquelle notre inertie spéculative se bornerait bientôt à proposer,
comme solution finale du problème, de vaines modifications du régime
décomposé. N'avons-nous pas vu néanmoins les divers pouvoirs
contemporains réclamer souvent contre ces conditions nécessaires, en
déclarant avec amertume que les principes révolutionnaires rendaient
tout gouvernement désormais impossible? Cette banale protestation a même
été doctoralement reproduite par plusieurs coteries spéculatives, qui,
fières d'avoir enfin commencé à entrevoir péniblement la tendance
anarchique de la doctrine révolutionnaire, ont cru, dans leur aveugle
orgueil, devoir préconiser sa destruction immédiate comme une base
suffisante de réorganisation sociale, sans apercevoir que, par cela
seul, elles provoquaient nécessairement, contre leur propre intention, à
la suprématie politique de l'école rétrograde. De quelque part qu'elle
vienne, toute semblable déclaration équivaut réellement aujourd'hui à un
aveu solennel d'impuissance politique. La doctrine révolutionnaire
pouvant seule jusqu'ici poser avec efficacité l'une des deux classes de
conditions fondamentales du problème social, on ne saurait, à cet égard,
plus naïvement confesser une incompétence radicale, qu'en s'obstinant
vainement à dénier à cette doctrine une telle attribution; l'écarter, ce
serait vouloir résoudre le problème, abstraction faite de ses conditions
essentielles. Il ne saurait exister qu'un unique moyen de parvenir plus
tard à l'éliminer réellement, en remplissant mieux qu'elle-même le but
principal qu'elle s'est proposée, et qu'elle seule encore, malgré ses
immenses inconvéniens, poursuit maintenant avec une certaine efficacité.
De toute autre manière, les déclamations absolues contre la philosophie
révolutionnaire viendront toujours échouer finalement devant
l'invincible attachement instinctif de la société actuelle à des
principes qui, depuis trois siècles, ont dirigé tous ses progrès
politiques, et qu'elle regarde, à juste titre, comme formulant seuls
aujourd'hui d'indispensables conditions générales de son développement
ultérieur.
Chacun des dogmes essentiels qui composent cette doctrine constitue, en
effet, une indication nécessaire à laquelle doit satisfaire, sous peine
de nullité, toute tentative réelle de réorganisation sociale, pourvu
toutefois qu'on cesse de prendre un vague énoncé du problème pour une
vraie solution. Ainsi envisagés, ces principes rappellent, à divers
titres, la consécration politique de certaines obligations capitales de
morale universelle, que l'école rétrograde, malgré ses vaines
prétentions, devait essentiellement méconnaître, parce que le régime
qu'elle proclame a depuis long-temps perdu la faculté de les remplir. En
ce sens, le dogme fondamental du libre examen oblige réellement la
réorganisation spirituelle à résulter d'une action purement
intellectuelle, déterminant, à l'issue d'une discussion complète, un
assentiment volontaire et unanime, sans aucune intervention hétérogène
des pouvoirs matériels pour hâter, par une inopportune perturbation,
cette grande évolution philosophique. Pareillement, dans l'ordre
temporel, le dogme de l'égalité et celui de la souveraineté populaire
peuvent seuls imposer énergiquement aujourd'hui aux nouvelles classes et
aux nouveaux pouvoirs l'impérieux devoir, si aisément oublié, de ne se
développer et s'exercer qu'au profit du public, au lieu de tendre à
l'exploitation des masses dans des intérêts individuels. Ces diverses
moralités politiques, que jadis l'ancien système observa nécessairement
pendant sa virilité, ne sont maintenues désormais, avec quelque
efficacité, que par la doctrine révolutionnaire, dont l'inévitable
décroissement commence même, sous ce rapport, à devenir très
regrettable, tant que son office n'est point, à cet égard, mieux rempli.
Jusque alors, sa suppression, si elle était possible, serait éminemment
dangereuse, en livrant, sans contrôle, les sociétés actuelles aux
diverses tendances oppressives qui se rattachent spontanément à l'ancien
système politique. Si, par exemple, le dogme absolu du libre examen
pouvait aussitôt disparaître, ne serions-nous point, par cela seul,
immédiatement livrés au ténébreux despotisme des faiseurs ou des
restaurateurs de religions, bientôt conduits, après un infructueux
prosélytisme, à employer les mesures les plus tyranniques pour établir
matériellement leur vaine unité rétrograde? Il en est de même à tout
autre égard.
Rien ne saurait donc autoriser les aveugles déclamations si fréquemment
dirigées de nos jours contre la philosophie révolutionnaire, par tant de
gouvernans et tant de docteurs qui ne peuvent pardonner à la société
actuelle de ne point ratifier passivement leurs irrationnelles
entreprises. Si cette philosophie devait vraiment empêcher toute
réorganisation réelle, le mal serait dès-lors incurable, puisque son
influence capitale constitue aujourd'hui un fait accompli, et ne peut
cesser graduellement que par le développement même de cette
réorganisation, dont elle était surtout destinée à préparer et à
faciliter les voies. Mystiquement conçue dans un sens absolu et
indéfini, la doctrine critique manifeste, sans doute, par sa nature, une
tendance nécessairement anarchique, que j'ai ci-dessus assez
caractérisée. Il serait néanmoins absurde d'exagérer cet inconvénient
capital, au point de l'ériger en obstacle tout-à-fait insurmontable. On
a beau déplorer aujourd'hui, au nom de l'ordre social, l'énergie
toujours dissolvante de l'esprit d'analyse et d'examen: cet esprit n'en
demeure pas moins éminemment salutaire, en obligeant à ne produire, pour
présider à la réorganisation intellectuelle et morale, qu'une
philosophie vraiment susceptible de supporter avec gloire
l'indispensable épreuve décisive d'une discussion approfondie, librement
prolongée jusqu'à l'entière conviction de la raison publique; condition
fondamentale, à laquelle heureusement rien ne saurait désormais nous
soustraire, quelque pénible qu'elle doive sembler à la plupart de ceux
qui traitent maintenant la question sociale. Une telle philosophie
pourra seule ultérieurement assigner à cet esprit analytique les vraies
limites rationnelles qui doivent en prévenir les abus, en établissant,
dans l'ordre des idées sociales, la distinction générale, déjà nettement
caractérisée pour toutes les autres conceptions positives, entre le
propre domaine du raisonnement et celui de la pure observation.
Quoique contrainte, par le cours naturel des événemens, à diriger sa
progression politique d'après une doctrine essentiellement négative,
ainsi que je l'ai expliqué, la société actuelle n'a jamais renoncé aux
lois fondamentales de la raison humaine; elle saura bien, en temps
opportun, user des droits mêmes que cette doctrine lui confère pour
s'engager de nouveau dans les liens d'une véritable organisation, quand
les principes en auront été enfin conçus et appréciés. L'état de pleine
liberté, ou plutôt de non-gouvernement, ne lui semble aujourd'hui
nécessaire, à très juste titre, qu'afin de lui permettre un choix
convenable, qu'elle n'a pu songer à s'interdire. Si quelques esprits
excentriques comprennent le droit d'examiner comme imposant le devoir de
ne se décider jamais, la raison publique ne saurait persévérer dans une
telle aberration; et, de sa part, l'indécision prolongée ne prouve
réellement autre chose que l'absence encore persistante des principes
propres à terminer la délibération, et jusqu'à l'avénement desquels le
débat ne pourrait en effet être clos sans compromettre dangereusement
l'avenir social. De même, dans l'ordre temporel, en s'attribuant le
droit général, provisoirement indispensable, quoique finalement
anarchique, de choisir et de varier à son gré les institutions et les
pouvoirs propres à la diriger, la société actuelle n'a nullement
prétendu s'assujétir à l'exercice indéfini de ce droit, lors même que,
cessant d'être nécessaire, il lui serait devenu nuisible. Ayant ainsi
voulu seulement se procurer une faculté essentielle, bien loin d'imposer
aucune entrave à ses progrès ultérieurs, elle ne saurait hésiter à
soumettre ses choix aux règles fondamentales destinées à en garantir
l'efficacité, lorsque enfin de telles conditions auront été réellement
découvertes et reconnues. Jusque-là, quelle plus sage mesure
pourrait-elle effectivement adopter, dans l'intérêt même de l'ordre
futur, que de tenir librement ouverte la carrière politique, sans aucun
vain assujétissement préalable, qui pût gêner l'essor encore ignoré du
nouveau système social? À quel titre les vains détracteurs absolus de la
politique révolutionnaire condamneraient-ils une telle situation, sans
produire aucune conception vraiment propre à en préparer le terme
définitif? Du reste, quand ce terme sera venu, qui oserait contester
sérieusement à la société le droit général de se démettre régulièrement
de ses attributions provisoires, lorsqu'elle aura trouvé enfin les
organes spéciaux destinés à les exercer convenablement? Malgré tant
d'amères récriminations contre l'attitude toujours hostile de la
doctrine révolutionnaire, n'est-il pas, au contraire, évident que, de
nos jours, les peuples ont, d'ordinaire, trop avidement accueilli les
moindres apparences de principes de réorganisation, auxquelles, par un
empressement funeste, ils voulaient sacrifier, sans motifs suffisans,
des droits qui ne leur semblent qu'onéreux? Nos contemporains n'ont-ils
pas, sous ce rapport, mérité bien plutôt, de la part des vrais
philosophes, en beaucoup d'occasions capitales, le reproche d'une
confiance généreusement exagérée, trop favorable à de dangereuses
illusions, au lieu de la défiance systématique, si aigrement critiquée
par ceux qui peut-être sentent secrètement leur impuissance radicale à
soutenir une véritable discussion? Ainsi, la doctrine révolutionnaire,
loin d'opposer d'insurmontables obstacles à la réorganisation politique
des sociétés modernes, constitue, en réalité, d'une manière encore plus
évidente et plus directe que ne le fait, de son côté, la doctrine
rétrograde, l'indication d'un ordre indispensable de conditions
générales, qui ne doivent jamais être négligées dans l'accomplissement
d'une telle opération.
Tel est donc le cercle profondément vicieux dans lequel l'esprit humain
se trouve aujourd'hui renfermé à l'égard des idées sociales, obligé
désormais, pour maintenir, d'une manière même très imparfaite, la
position vraiment intégrale du problème politique, d'employer
simultanément deux doctrines incompatibles, qui ne sauraient conduire à
aucune solution réelle, et dont chacune, provisoirement indispensable, a
néanmoins besoin d'être péniblement contenue par l'antagonisme de
l'autre. Cette déplorable situation, qui, par sa nature, tendrait à se
perpétuer indéfiniment, ne saurait admettre d'autre issue philosophique
que l'uniforme prépondérance d'une doctrine nouvelle, destinée, en
réunissant enfin, dans une commune solution, les conditions d'ordre et
celles de progrès, à absorber irrévocablement les deux opinions
opposées, en satisfaisant mieux que chacune d'elles, et sans la moindre
inconséquence, à tous les divers besoins intellectuels des sociétés
actuelles. La doctrine critique, et ensuite la doctrine rétrograde, ont
successivement exercé une domination très prononcée et presque absolue,
pendant le premier quart de siècle écoulé depuis le commencement de la
révolution française; mais cette double expérience a suffi pour
constater à jamais l'impuissance radicale de l'une et de l'autre à
l'égard de la réorganisation sociale, toujours si vainement entreprise.
Aussi, dans la seconde partie de ce demi-siècle, ces deux doctrines ont
définitivement perdu leur activité prépondérante; et, malgré leur
antipathie nécessaire, elles ont dû participer, à peu près également, à
la direction journalière des débats politiques, où l'une fournit toutes
les idées essentielles de gouvernement, et l'autre les principes
d'opposition. À des intervalles de plus en plus rapprochés, la société,
en attendant une marche plus rationnelle, accorde tour à tour à chacune
d'elles une suprématie partielle et momentanée, selon que le cours
naturel des événemens fait redouter davantage l'oppressive décrépitude
du système ancien ou l'imminence de l'anarchie matérielle. Ces
fréquentes fluctuations, qui caractérisent notre temps, sont souvent
attribuées, chez les individus, à la corruption ou à la faiblesse
humaines, qu'elles doivent, en effet, puissamment stimuler: mais cette
explication, évidemment trop étroite, ne pouvant s'appliquer à la
société prise en masse, qui, cependant, ne semble guère moins versatile,
il faut bien rapporter surtout une telle tendance à la cause plus
profonde et plus générale que je viens d'indiquer, et reconnaître que,
même dans les cas privés, de semblables changemens doivent être souvent
le résultat involontaire d'une nouvelle position, susceptible de
rappeler plus spécialement le besoin de l'ordre ou celui du progrès,
trop isolément sentis à une époque où si peu d'esprits comprennent
réellement l'ensemble de notre état politique.
Organe propre et spontané de ces déplorables oscillations, une troisième
opinion, essentiellement stationnaire, a dû graduellement s'interposer
entre la doctrine rétrograde et la doctrine révolutionnaire, formée en
quelque sorte, sans aucune conception directe, de leurs débris communs.
Malgré la nature bâtarde et la constitution contradictoire de cette
opinion intermédiaire, il faut bien historiquement la qualifier aussi de
doctrine, puisqu'elle trouve aujourd'hui tant d'emphatiques docteurs,
qui s'efforcent de la présenter comme le type final de la philosophie
politique. Humble et passive sous l'impétueux essor de l'esprit
révolutionnaire, et même pendant la réaction rétrograde qui lui succéda,
elle a depuis, par le discrédit croissant des deux doctrines
antagonistes, obtenu peu à peu, sans effort, une prépondérance aussi
active que le comporte son caractère équivoque. Depuis un quart de
siècle, elle occupe principalement, et de plus en plus, par les
différentes sectes qui s'y rattachent, l'ensemble de la scène politique,
chez tous les peuples avancés. Les partis les plus opposés ont été
graduellement contraints, pour conserver leur activité, d'adopter
uniformément ses formules caractéristiques, au point de dissimuler
souvent, aux observateurs mal préparés, la véritable nature du conflit
social, qui, néanmoins, continue encore, de toute nécessité, à subsister
uniquement, faute d'un mobile vraiment nouveau, entre l'esprit
révolutionnaire et l'esprit rétrograde. Quoique ces deux moteurs ne
cessent point d'être les seuls principes actifs des divers ébranlemens
politiques, cependant le résultat final de leurs impulsions opposées
tourne essentiellement, d'ordinaire, à l'uniforme accroissement de la
doctrine mixte et stationnaire, dont l'ascendant universel, quoique
provisoire, est désormais irrécusable.
Cette évidente prépondérance, qui irrite, sans les instruire, les deux
écoles actives, constitue, à mes yeux, le symptôme le plus
caractéristique de la commune réprobation dont la raison publique,
d'après nos grandes expériences contemporaines, tend de plus en plus à
frapper définitivement les principes absolus de la doctrine rétrograde
et de la doctrine révolutionnaire, malgré l'inévitable contradiction,
ci-dessus expliquée, qui néanmoins l'oblige toujours à les employer
spéculativement, en s'efforçant de les neutraliser les uns par les
autres. Rien ne peut mieux indiquer qu'un tel symptôme la parfaite
opportunité actuelle des essais philosophiques destinés à dégager
réellement les sociétés modernes de cette orageuse situation, en
produisant enfin directement les principes essentiels d'une vraie
réorganisation politique. Une semblable élaboration, impraticable sous
l'empire, oppressif ou entraînant, de l'une ou de l'autre des deux
philosophies antagonistes, n'est devenue possible que depuis qu'une
doctrine équivoque, interdisant, par sa nature, toute préoccupation
exclusive, a permis de saisir le double caractère fondamental du
problème social, dont toutes les faces n'avaient pu jusque alors être
simultanément considérées. En même temps, cette doctrine bâtarde sert
naturellement de guide à la société actuelle pour maintenir, d'une
manière aussi précaire que pénible, mais seule provisoirement possible,
l'ordre matériel indispensable à l'accomplissement de cette grande
opération philosophique, et sans lequel la transition générale serait
radicalement entravée. Tel est le double office, capital quoique
nécessairement passager, que remplit aujourd'hui l'école stationnaire,
dans la grande évolution finale des sociétés modernes. Peut-être notre
faible nature exige-t-elle en effet, afin de développer pleinement cette
indispensable influence, que les chefs de cette école se sentent animés
d'une confiance absolue dans le triomphe définitif de leur doctrine,
bien que cette illusion soit certainement beaucoup moins nécessaire, et
par suite moins excusable, que je ne l'ai expliqué envers la doctrine
révolutionnaire, où nous l'avons vue strictement inévitable. Mais,
quoiqu'il en soit, ce grand service est, en réalité, profondément altéré
par une erreur aussi fondamentale, qui tend à consacrer, comme type
immuable de l'état social, la misérable transition que nous
accomplissons aujourd'hui.
Il serait, certes, bien superflu d'insister ici sur l'application
spéciale, à cette doctrine intermédiaire, de notre universel critérium
logique, fondé sur la considération d'inconséquence. Par la nature d'une
telle doctrine, il est évident que l'inconséquence s'y trouve, de toute
nécessité, directement érigée en principe, en sorte qu'elle y doit être
spontanément encore plus profonde et plus complète que dans les deux
doctrines extrêmes. À leur égard, les inconséquences radicales que nous
avons ci-dessus indiquées sont seulement le résultat effectif de leur
discordance fondamentale avec l'état présent de la civilisation; mais,
ici, elles résident immédiatement dans la constitution propre de cet
étrange système. La politique stationnaire fait hautement profession de
maintenir les bases essentielles du régime ancien, pendant qu'elle
entrave radicalement, par un ensemble de précautions méthodiques, ses
plus indispensables conditions d'existence réelle. Pareillement, après
une solennelle adhésion aux principes généraux de la philosophie
révolutionnaire, qui constituent sa seule force logique contre la
doctrine rétrograde, elle se hâte d'en prévenir régulièrement l'essor
effectif, en suscitant à leur application journalière des obstacles
péniblement institués. En un mot, cette politique, si fièrement
dédaigneuse des utopies, se propose directement aujourd'hui la plus
chimérique de toutes les utopies, en voulant fixer la société dans une
situation contradictoire entre la rétrogradation et la régénération, par
une vaine pondération mutuelle entre l'instinct de l'ordre et celui du
progrès. Ne possédant aucun principe propre, elle est uniquement
alimentée par les emprunts antipathiques qu'elle fait simultanément aux
deux doctrines antagonistes. Tout en reconnaissant l'inaptitude
fondamentale de chacune d'elles à diriger convenablement la société
actuelle, sa conclusion finale consiste à les y appliquer de concert.
Sans doute, une telle théorie sert utilement à la raison publique
d'organe provisoire pour empêcher la dangereuse prépondérance absolue de
l'une ou de l'autre philosophie; mais, par une nécessité non moins
évidente, elle tend directement à prolonger, autant que possible, leur
double existence, première base indispensable de l'action oscillatoire
qui la caractérise. Ainsi, cette doctrine mixte, qui, considérée dans sa
propre destination transitoire, concourt, par une influence nécessaire,
ci-dessus expliquée, à préparer les voies définitives de la
réorganisation sociale, constitue, au contraire, quand on l'envisage
comme finale, un obstacle direct à cette réorganisation, soit en faisant
méconnaître sa véritable nature, soit en tendant à perpétuer sans cesse
les deux philosophies opposées qui l'entravent également aujourd'hui.
Pourrions-nous espérer aucune vraie solution du double problème social,
par une doctrine alternativement conduite, dans son application
journalière, à consacrer systématiquement le désordre au nom du progrès,
et la rétrogradation, ou une équivalente immobilité, au nom de l'ordre?
Dans la partie historique de ce volume, j'expliquerai naturellement
l'analyse fondamentale de l'ensemble tout spécial de conditions
sociales, qui, pour l'Angleterre, d'après la marche caractéristique de
son développement politique, a dû procurer à la monarchie parlementaire,
tant proclamée par la doctrine mixte, une consistance éminemment
exceptionnelle, dont le terme inévitable est néanmoins, là même,
désormais imminent, ainsi que l'indique de plus en plus l'expérience
contemporaine. Cet examen, qui serait ici très déplacé, mettra,
j'espère, en pleine évidence l'erreur capitale des philosophes et des
hommes d'état, qui, d'après l'appréciation vague ou superficielle d'un
cas unique et passager, ont si vainement proposé et poursuivi, comme
solution finale de la grande crise révolutionnaire des sociétés
modernes, l'uniforme transplantation, sur le continent européen, d'un
régime essentiellement local, alors irrévocablement privé de ses appuis
les plus indispensables, et surtout du protestantisme organisé, qui, en
Angleterre, constitua sa principale base spirituelle. L'état d'enfance
où languit encore la science fondamentale du développement social,
permet seul de comprendre comment une semblable aberration a pu
aujourd'hui entraîner un grand nombre de bons esprits. Mais ce
déplorable ascendant devra nous faire attacher, en lieu convenable, une
extrême importance à la discussion ultérieure de cet unique aspect
spécieux de la doctrine stationnaire, qu'une exacte analyse historique
caractérisera spontanément, en constatant la profonde inanité nécessaire
de cette métaphysique constitutionnelle sur la pondération et
l'équilibre des divers pouvoirs, d'après une judicieuse appréciation de
ce même état politique qui sert de base ordinaire à de telles fictions
sociales.
Au reste, tant d'immenses efforts entrepris, depuis un quart de siècle,
afin de nationaliser en France, et chez les autres peuples restés
nominalement catholiques, cette sorte de compromis transitoire entre
l'esprit rétrograde et l'esprit révolutionnaire, sans que néanmoins ce
vain régime ait pu encore acquérir, ailleurs que dans sa terre natale,
aucune profonde consistance politique, suffiraient ici, sans doute, à
défaut d'une démonstration directe, pour vérifier clairement, par une
voie décisive, quoique empirique, l'impuissance radicale d'une semblable
doctrine à l'égard de la grande question sociale. Cette prétendue
solution n'aboutit évidemment, en réalité, qu'à faire passer la maladie
de l'état aigu à l'état chronique, en tendant à la rendre incurable, par
la consécration absolue et indéfinie de l'antagonisme transitoire qui en
constitue le principal symptôme. D'après sa destination propre, une
telle politique est nécessairement condamnée à n'avoir jamais aucun
caractère vraiment tranché, afin de pouvoir devenir indifféremment
rétrograde ou révolutionnaire, sans jamais être avec vigueur ni l'une ni
l'autre, suivant les impulsions alternatives qui résultent spontanément
du cours général des événemens, dont elle subit passivement
l'irrésistible influence.
Son principal mérite est d'avoir reconnu la double position fondamentale
du problème social; elle a senti, en principe, combien il importe de
concilier aujourd'hui les conditions de l'ordre et celles du progrès.
Mais n'ayant réellement apporté, dans l'examen de la question, aucune
idée nouvelle, destinée à la satisfaction simultanée de ces deux grands
besoins sociaux, sa solution pratique dégénère inévitablement en un égal
sacrifice de l'un à l'autre. Quant à l'ordre, en effet, elle est
d'abord contrainte, par sa nature, à renoncer essentiellement à rétablir
aucun véritable ordre intellectuel et moral, à l'égard duquel elle ne
dissimule guère son inévitable incompétence. Or, ainsi bornée à la
simple conservation d'un ordre purement matériel, la position générale
de cette politique doit bientôt se trouver radicalement fausse, obligée
de lutter journellement contre les conséquences naturelles d'un désordre
dont elle a directement sanctionné le principe essentiel; ce qui la
réduit, d'ordinaire, à ne pouvoir agir qu'à l'instant même où le danger
est devenu imminent, et, par suite, souvent insurmontable. D'une autre
part, cette importante fonction y demeure spontanément attribuée à la
royauté, seul pouvoir encore vraiment actif de l'ancien système
politique, surtout en France, et autour duquel tendent essentiellement à
se rallier aujourd'hui tous ses autres débris, spirituels et temporels.
Or, la pondération systématique, instituée par la métaphysique
stationnaire, tout en proclamant le pouvoir royal comme principale base
du gouvernement, l'entoure méthodiquement d'entraves toujours
croissantes, qui, restreignant de plus en plus son activité propre,
finiraient même par le dépouiller graduellement de l'énergique autorité
qu'exige aujourd'hui l'accomplissement réel d'une telle destination, si
le cours naturel de l'évolution sociale ne devait point prévenir
l'entier développement de cette constitution contradictoire[10] qui veut
le régime ancien, moins ses plus évidentes nécessités politiques, et qui
a déjà conduit, en plus d'une grave occasion, jusqu'à dénier
dogmatiquement aux rois le choix vraiment libre de leurs premiers agens.
Les conditions du progrès ne sont pas, au fond, entendues, par cette
politique parlementaire, d'une manière plus satisfaisante que celles de
l'ordre véritable. Car, n'appliquant à la solution aucun principe propre
et nouveau, les entraves que, dans l'intérêt de l'ordre, elle est forcée
de mettre à l'esprit révolutionnaire, sont toutes nécessairement
empruntées à l'ancien système politique, et, par suite, tendent
inévitablement à prendre un caractère plus ou moins rétrograde et
oppressif, selon l'explication fondamentale, ci-dessus établie, de la
doctrine critique. On le vérifie aisément, par exemple, à l'égard des
restrictions habituelles de la liberté d'écrire, du droit d'élection,
etc., restrictions toujours puisées dans d'irrationnelles conditions
matérielles, qui, éminemment arbitraires, par leur nature, oppriment et
surtout irritent à un degré plus ou moins prononcé, sans que le but
qu'on s'y propose soit jamais suffisamment atteint; la multitude des
exclus étant ainsi nécessairement beaucoup plus choquée que ne peut être
satisfait le petit nombre de ceux auxquels s'appliquent des priviléges
aussi vicieusement motivés.
[Footnote 10: Cette situation transitoire à été, de nos
jours, très heureusement formulée par la célèbre maxime de M.
Thiers: _Le roi règne, et ne gouverne pas_. L'immense crédit,
si rapidement obtenu par cette subtile formule métaphysique,
témoigne à la fois, et de l'irrévocable décadence de l'esprit
monarchique, et de la nature éminemment passagère d'un régime
fondé sur une telle inconséquence politique, qui n'est
cependant qu'une exacte expression sommaire de ce qu'on nomme
aujourd'hui l'esprit constitutionnel.]
Tout examen plus spécial de la doctrine mixte ou stationnaire, qui
n'est, à vrai dire, qu'une dernière phase générale de la politique
métaphysique, serait ici prématuré, et d'ailleurs essentiellement
inutile. Au point de vue où l'esprit du lecteur doit être maintenant
établi, il est évident que la réorganisation finale des sociétés
modernes ne saurait être aucunement dirigée par une théorie aussi
précaire et subalterne, qui ne peut, au fond, que régulariser la lutte
politique fondamentale, en tendant à l'éterniser, et qui, dans son
utilité momentanée, ne se propose, en réalité, que cet office purement
négatif, toujours très imparfaitement rempli d'ailleurs, empêcher les
rois de rétrograder et les peuples de bouleverser. Quelque importance
que puisse avoir cet incontestable service, une telle régénération ne
s'accomplira point sans doute avec de simples empêchemens.
Cette analyse fondamentale des trois systèmes d'idées qui président
aujourd'hui à toutes les discussions politiques, a désormais
suffisamment constaté, à des titres divers, mais également irrécusables,
leur commune impuissance radicale pour diriger la réorganisation
sociale, impuissance de jour en jour plus sentie par les meilleurs
esprits, malgré l'évidente nécessité, ci-dessus expliquée, qui,
d'ailleurs, exige provisoirement l'emploi simultané de ces trois
doctrines, jusqu'à leur uniforme absorption définitive par une
philosophie nouvelle, susceptible de satisfaire à la fois, d'après un
même principe, aux différentes conditions générales du problème actuel.
Afin de compléter ici une telle appréciation préliminaire, de manière à
mieux manifester l'urgente opportunité d'une semblable philosophie, il
nous reste maintenant à caractériser sommairement les principaux dangers
sociaux qui résultent inévitablement de la déplorable prolongation d'un
pareil état intellectuel, et qui tendent, par leur nature, à s'aggraver
de jour en jour. Il eût été aussi injuste que prématuré de les
considérer plus tôt, avant qu'on y pût saisir spontanément la
participation directe et constante de la métaphysique révolutionnaire,
de la métaphysique rétrograde, et de la métaphysique stationnaire.
Quoique les deux dernières écoles s'accordent souvent, à cet égard, pour
renvoyer surtout à la première, comme cause immédiate de la crise, le
blâme principal, il est néanmoins évident que le développement continu
des pernicieuses conséquences de l'anarchie intellectuelle, et par suite
morale, doit leur être également imputé, puisque, aussi radicalement
impuissantes à découvrir le remède, elles concourent d'ailleurs, non
moins directement que leur antagoniste, à l'indéfinie prolongation du
mal, dont elles entravent le vrai traitement. La profonde discordance
qui existe aujourd'hui entre la marche générale des gouvernemens et le
mouvement fondamental des sociétés, tient, sans doute, tout autant à
l'esprit vicieusement hostile de la politique dirigeante qu'à la
tendance finalement anarchique des opinions populaires. Sous les divers
aspects que nous allons examiner, la perturbation sociale ne procède pas
moins, en réalité, des rois que des peuples, avec cette différence
aggravante contre les premiers, que la solution régulière semblerait
devoir émaner d'eux.
La plus universelle conséquence de cette fatale situation, son résultat
le plus direct et plus funeste, source première de tous les autres
désordres essentiels, consiste dans l'extension toujours croissante, et
déjà effrayante, de l'anarchie intellectuelle, désormais constatée par
tous les vrais observateurs, malgré l'extrême divergence de leurs
opinions spéculatives sur sa cause et sa terminaison. C'est ici surtout
qu'il importe de décharger rationnellement la politique révolutionnaire
de la responsabilité trop exclusive qu'on s'efforce de rejeter sur elle,
et que, d'ordinaire, elle-même accepte avec trop de facilité. Sans
doute, cette anarchie résulte immédiatement du développement continu du
droit absolu de libre examen, dogmatiquement conféré à tous les
individus par le principe fondamental de la doctrine critique. Mais,
comme je l'ai précédemment indiqué, le droit d'examiner n'impliquant
point, par lui-même, l'absence nécessaire de toute décision fixe et
commune, si néanmoins l'application de ce dogme produit aujourd'hui de
tels effets, cela tient essentiellement à ce qu'il n'existe point encore
de principes susceptibles de réaliser enfin la convergence fondamentale
des intelligences; et, jusqu'à leur avènement, ce désordre doit
inévitablement persister. Or, quoique la doctrine révolutionnaire, par
une extension démesurée, tende directement, ainsi que je n'ai point
hésité à le montrer sans détour, à perpétuer, d'une manière presque
indéfinie, cette absence de principes de ralliement, une telle lacune me
semble cependant devoir être encore plus justement reprochée à la
politique stationnaire, qui prétend qu'il n'y a point lieu à s'occuper
d'une semblable recherche, qu'elle interdit effectivement, et surtout à
la doctrine rétrograde qui, par une proposition vraiment dérisoire, ose
préconiser aujourd'hui, comme seule solution possible de l'anarchie
intellectuelle, la chimérique réinstallation sociale de ces mêmes vains
principes dont l'inévitable décrépitude a primitivement amené cette
anarchie. Ces deux dernières doctrines tenteraient donc inutilement
désormais, aux yeux impartiaux d'une saine philosophie, d'éluder la
responsabilité, chaque jour plus imminente et plus grave, que doit aussi
faire peser sur elles la pernicieuse prolongation d'un désordre qu'il
serait fort injuste d'attribuer exclusivement à la doctrine qui paraît
en constituer la cause immédiate et constante. Quoi qu'il en soit, il
s'agit maintenant d'envisager surtout en elles-mêmes les suites
effectives d'une situation générale, à laquelle concourent
inévitablement, chacun à sa manière, les trois systèmes d'idées entre
lesquels le monde politique est aujourd'hui si déplorablement partagé.
Sans le motif d'équité que je viens de signaler, il importerait peu
d'examiner ici à quel point ce désordre évident des esprits doit être
imputé à une instigation directe, ou à une répression radicalement
vicieuse.
En vertu de leur complication supérieure, et par suite aussi de leur
plus intime contact avec l'ensemble des passions humaines, les questions
sociales devraient, par leur nature, encore plus scrupuleusement que
toutes les autres, rester concentrées chez un petit nombre
d'intelligences d'élite, que la plus forte éducation préliminaire,
convenablement suivie d'études directes, aurait graduellement préparées
à en poursuivre avec succès la difficile élaboration. Tel est, du moins,
à cet égard, avec une pleine évidence, le véritable état normal de
l'esprit humain, pour lequel toute autre situation constitue réellement,
pendant les époques révolutionnaires, une sorte de cas pathologique plus
ou moins caractérisé, d'ailleurs provisoirement inévitable et même
indispensable, comme je l'ai expliqué. Quels doivent donc être les
profonds ravages de cette maladie sociale, en un temps où tous les
individus, quelque inférieure que puisse être leur intelligence, et
malgré l'absence souvent totale de préparation convenable, sont
indistinctement provoqués, par les plus énergiques stimulations, à
trancher journellement, avec la plus déplorable légèreté, sans aucun
guide, et sans le moindre frein, les questions politiques les plus
fondamentales! Au lieu d'être surpris de l'effroyable divergence
graduellement produite par l'universelle propagation, depuis un
demi-siècle, de cette anarchique tendance, ne faudrait-il pas admirer
bien plutôt que, grâces au bon sens naturel et à la modération
intellectuelle de l'homme, le désordre ne soit point jusqu'ici plus
complet, et qu'il subsiste encore çà et là quelques points vagues de
ralliement sous la décomposition, toujours croissante néanmoins, des
maximes sociales! Le mal est déjà parvenu à ce point que toutes les
opinions politiques, quoique uniformément puisées dans le triple fond
général que j'ai analysé, prennent aujourd'hui un caractère
essentiellement individuel, par les innombrables nuances que comporte le
mélange varié des trois ordres de principes vicieux. Excepté dans les
cas d'entraînement, où les divergences radicales peuvent être
momentanément dissimulées pendant la poursuite commune d'un moyen
passager, dont chacun des prétendus coalisés conserve d'ailleurs
d'ordinaire le secret espoir d'exploiter seul la réalisation, il devient
maintenant de plus en plus impossible de faire vraiment adhérer, même
un très petit nombre d'esprits, à une profession de foi politique un peu
explicite, où le vague et l'ambiguïté d'un langage artificieux ne
cherchent point à produire l'apparence illusoire d'un concours qui ne
saurait exister. Or, il importe de noter ici, comme une évidente
confirmation de ce que je viens d'indiquer sur l'égale participation
inévitable des trois doctrines principales à la production de ce
désordre intellectuel, que cette universelle divagation des esprits
actuels n'est, certes, pas moins prononcée dans le camp purement
stationnaire, et jusque dans le camp rétrograde, ainsi que je l'ai déjà
montré, que dans le camp révolutionnaire proprement dit. Chacun des
trois partis, en ses instans de naïveté, a même souvent déploré, avec
une profonde amertume, la discordance plus intense dont il se croyait
spécialement affecté, tandis que ses adversaires n'étaient point, à vrai
dire, mieux partagés: la principale différence entre eux consistant
réellement, sous ce rapport, en ce que chacun sent plus vivement ses
propres misères.
Dans les pays où cette décomposition intellectuelle a été régulièrement
consacrée, dès l'origine de l'époque révolutionnaire, au seizième
siècle, par la prépondérance politique du protestantisme, les
divagations, sans être moins intenses, malgré leur uniformité
théologique, ont été encore plus multipliées qu'ailleurs, parce que
l'esprit humain, alors plus voisin de l'enfance, y a surtout profité de
son émancipation naissante pour se livrer aveuglément à la discussion
indéfinie des opinions religieuses, nécessairement les plus vagues, et
par suite les plus discordantes de toutes, quand une énergique autorité
spirituelle ne comprime point sans cesse leur essor divergent. Aucun
pays n'a mieux vérifié cette inévitable tendance que les États-Unis de
l'Amérique-Nord, où le christianisme s'est dissous en plusieurs
centaines de sectes, radicalement discordantes, qui se subdivisent
chaque jour davantage en opinions déjà presque individuelles, dont le
classement serait aussi impraticable qu'inutile, et auxquelles
d'ailleurs tendent à se mêler aujourd'hui d'innombrables dissidences
politiques. Mais les nations assez heureusement préparées, par
l'ensemble de leurs antécédents, pour avoir essentiellement évité, comme
en France surtout, la halte trompeuse du protestantisme, et chez
lesquelles l'esprit humain a pu ainsi, par une transition plus nette et
plus rapide, passer directement de l'état pleinement catholique à l'état
franchement révolutionnaire, ne pouvaient néanmoins échapper non plus à
l'inévitable anarchie intellectuelle, nécessairement inhérente à tout
exercice prolongé du droit absolu de libre examen individuel. Seulement,
les aberrations, sans y être, certes, moins antisociales, y ont pris,
par cela même, un caractère beaucoup moins vague, qui doit y moins
entraver la réorganisation finale. Comme ces divagations, dont le champ
est d'ailleurs inépuisable, tendent chaque jour à disparaître, sous le
coup d'une insuffisante discussion, pour être aussitôt remplacées par de
nouvelles extravagances, il peut être utile de conserver ici le souvenir
distinct de quelques-unes des principales, qui ne sont point, à mes
yeux, les plus graves, et que je choisis surtout à raison de leur
actualité plus marquée. Qu'il me suffise donc d'énumérer successivement,
en invoquant le témoignage de tous les observateurs bien informés, et
sans attacher, du reste, aucune importance à l'ordre de ces indications:
1º l'étrange proposition économique de supprimer l'usage des monnaies,
et, par suite, de ramener ainsi la société, en vue du progrès, au temps
des échanges directs; 2º le projet de détruire les grandes capitales,
centres principaux de la civilisation moderne, comme d'imminens foyers
de corruption sociale; 3º l'idée d'un maximum de salaire journalier,
fixé même à un taux très modique, que ne pourraient dépasser, en aucun
cas, les bénéfices réels d'une industrie quelconque; 4º le principe,
plus subversif encore, et néanmoins très dogmatiquement exposé de nos
jours, d'une rigoureuse égalité de rétribution habituelle entre tous les
travaux possibles; 5º enfin, dans une classe de notions politiques dont
l'évidence plus grossière semblerait devoir prévenir toute illusion
fondamentale, les dangereux sophismes de nos philantropes sur
l'abolition absolue de la peine capitale, au nom d'une vaine
assimilation métaphysique des plus indignes scélérats à de simples
malades. Toutes ces aberrations diverses, et tant d'autres analogues, ou
encore plus prononcées et plus nuisibles, se produisent d'ailleurs
journellement au même titre universel que les opinions les mieux
élaborées et les plus susceptibles de concourir utilement à la
réorganisation sociale, sans qu'aucun des partis actuels puisse, à cet
égard, établir réellement, parmi ses propres membres, la moindre
discipline intellectuelle, lors même qu'il se sent le plus compromis,
aux yeux de la raison publique, par de semblables égaremens. Il ne faut
pas croire, en outre, que de telles extravagances soient aujourd'hui
essentiellement réservées à quelques esprits excentriques ou mal
organisés, comme les époques les plus régulières en ont fréquemment
présenté. Ce qui caractérise le plus nettement, sous ce rapport,
l'absence totale de principes généraux vraiment propres à diriger
convenablement nos pensées politiques, c'est la déplorable universalité
de cette tendance anarchique, la funeste disposition des intelligences
même les plus normales à se laisser entraîner, souvent par l'unique
impulsion d'une vanité très blâmable, à l'apologie momentanée des plus
pernicieux paradoxes. Un tel spectacle ne m'a jamais semblé plus
choquant que lorsqu'on peut l'observer, comme notre expérience
journalière ne le comporte que trop, chez des esprits livrés à la
culture habituelle de quelqu'une des sciences positives, et qui
cependant ne sont, à cet égard, nullement retenus par l'étrange
contraste que devrait naturellement leur offrir cette scrupuleuse
sagesse, dont ils sont si justement fiers, à l'égard des moindres
questions de la philosophie naturelle, comparée à la frivole présomption
avec laquelle ils ne craignent point de trancher en passant, comme le
vulgaire, sans aucune préparation rationnelle, les plus difficiles et
les plus importants sujets qui soient accessibles à la raison humaine.
Cette maladie ayant ainsi atteint désormais jusqu'aux intelligences qui,
aujourd'hui, sont, incontestablement, les mieux disciplinées, rien ne
saurait, sans doute, manifester ici avec plus d'énergie son effrayante
extension actuelle.
L'inévitable résultat général d'une semblable épidémie chronique a dû
être, par une évidente nécessité, la démolition graduelle, maintenant
presque totale, de la morale publique, qui, peu appuyée, chez la plupart
des hommes, sur le sentiment direct, a besoin, par dessus tout, que les
habitudes en soient constamment dirigées par l'uniforme assentiment des
volontés individuelles à des règles invariables et communes, propres à
fixer, en chaque grave occasion, la vraie notion du bien public. Telle
est la nature éminemment complexe des questions sociales, que, même sans
aucune intention sophistique, le pour et le contre peuvent y être
soutenus, sur presque tous les points, d'une manière extrêmement
plausible; car, il n'y a pas d'institution quelconque, pour si
indispensable qu'elle puisse être au fond, qui ne présente, en réalité,
de graves et nombreux inconvéniens, les uns partiels, les autres
passagers; et, en sens inverse, l'utopie la plus extravagante offre
toujours, comme on sait, quelques avantages incontestables. Or, la
plupart des intelligences sont, sans doute, trop exclusivement
préoccupées, soit en vertu de leur trop faible portée, soit, encore
plus fréquemment peut-être, par une passion absorbante, pour être
vraiment capables d'embrasser simultanément les divers aspects
essentiels du sujet. Comment pourraient-elles donc s'abstenir de
condamner successivement presque toutes les grandes maximes de morale
publique, dont les défauts sont, d'ordinaire, très saillans, tandis que
leurs motifs principaux, quoique réellement beaucoup plus décisifs, sont
quelquefois profondément cachés, jusqu'à ce qu'une exacte analyse,
souvent fort délicate, les ait mis en pleine lumière? Voilà surtout ce
qui doit rendre tout véritable ordre moral nécessairement incompatible
avec la vagabonde liberté des esprits actuels, si elle pouvait
indéfiniment persister; puisque la plupart des règles sociales destinées
à devenir usuelles ne sauraient être, sans perdre toute efficacité,
abandonnées à l'aveugle et arbitraire décision d'un public incompétent.
L'indispensable convergence des intelligences suppose donc,
préalablement, la renonciation volontaire et motivée du plus grand
nombre d'entre elles à leur droit souverain d'examen, qu'elles
s'empresseront, sans doute, d'abdiquer spontanément, aussitôt qu'elles
auront enfin trouvé des organes dignes d'exercer convenablement leur
vaine suprématie provisoire. Si une telle condition est désormais
évidente à l'égard des moindres notions scientifiques, pourrait-elle
être sérieusement contestée envers les sujets les plus difficiles, et
qui exigent aussi le plus d'unité? Jusqu'à sa réalisation suffisamment
accomplie, les idées effectives de bien public, dégénérées en une vague
philantropie, resteront toujours livrées, comme on le voit aujourd'hui,
à la plus pernicieuse fluctuation, qui tend directement à leur ôter
toute force véritable contre les énergiques impulsions d'un égoïsme
vivement stimulé. Dans le triste cours journalier de nos luttes
politiques, les hommes les plus judicieux et les plus honnêtes sont
naturellement conduits à se taxer les uns les autres de folie ou de
dépravation, d'après la vaine opposition de leurs principes sociaux;
d'une autre part, en chaque grave occurence, les maximes politiques les
plus contraires se trouvent habituellement soutenues par des partisans
qui doivent sembler également recommandables: comment l'influence
continue de ce double spectacle, essentiellement incompatible avec
aucune conviction profonde et inébranlable, pourrait-elle, à la longue,
laisser subsister, soit chez ceux qui y participent, soit même chez ceux
qui l'admirent, une vraie moralité politique?
À la vérité, cette démoralisation publique a été sensiblement retardée,
de nos jours, par la prépondérance même de la doctrine révolutionnaire,
à laquelle les deux autres doctrines l'imputent, d'ordinaire, d'une
manière si injustement exclusive. Car, le parti révolutionnaire, en
vertu de son caractère progressif, a dû être, plus qu'aucun autre, animé
de véritables convictions, à la fois profondes et actives, qui,
quelqu'en fût l'objet, devaient tendre spontanément à contenir et même à
refouler l'égoïsme individuel. Une telle propriété s'est surtout
développée pendant la mémorable phase d'illusion, ci-dessus
caractérisée, où la métaphysique révolutionnaire a été, par un
entraînement unanime, momentanément conçue comme directement destinée à
réorganiser les sociétés modernes. Alors, en effet, s'accomplirent, sous
l'énergique impulsion de cette doctrine, les plus admirables dévouemens
sociaux dont puisse s'honorer l'histoire contemporaine, malgré toute
déclamation rétrograde ou stationnaire. Mais, depuis qu'une telle
illusion primitive a dû graduellement tendre à se dissiper sans retour,
et que la doctrine critique a ainsi perdu sa principale autorité, les
convictions qui s'y rattachent ont dû s'en trouver proportionnellement
amorties, surtout en vertu de son inévitable mélange, chaque jour plus
intime, avec la politique stationnaire, et même avec la politique
rétrograde, ainsi que je l'ai précédemment expliqué. Quoique ces
convictions soient, à vrai dire, moins effacées et moins stériles,
encore aujourd'hui, surtout dans la jeunesse, que celles qu'inspirent
communément les deux autres doctrines, elles ont cependant désormais
trop peu d'énergie effective pour compenser suffisamment l'action
dissolvante qui caractérise la métaphysique révolutionnaire, à l'égard
même de ses propres partisans, en sorte que cette philosophie contribue
maintenant, en réalité, presque autant que chacune de ses deux
antagonistes, au débordement spontané de la démoralisation politique.
La morale privée dépend heureusement de beaucoup d'autres conditions
générales que celles d'opinions fixement établies. Dans les cas les plus
usuels, le sentiment naturel y parle, sans doute, bien plus fortement
qu'à l'égard des relations publiques. En outre, l'adoucissement continu
de nos moeurs, d'après un développement intellectuel plus commun, par un
goût plus familier, ainsi qu'un plus juste sentiment, des divers
beaux-arts, l'amélioration graduelle des conditions à la suite des
progrès toujours croissans de l'industrie humaine, ont dû puissamment
contre-balancer, à cet égard, les influences désorganisatrices. Il faut
d'ailleurs remarquer que ces influences, primitivement concentrées sur
la vie politique proprement dite, n'ont dû se manifester que beaucoup
plus tard, et avec une moindre intensité, envers la morale domestique ou
personnelle, dont enfin les règles ordinaires, d'une démonstration plus
facile, peuvent, par leur nature, supporter, jusqu'à un certain point,
sans d'aussi imminens périls, la libre irruption des analyses
individuelles. Toutefois, le temps est désormais venu où ces inévitables
aberrations, jusque alors essentiellement dissimulées, commencent à
développer éminemment leur dangereuse activité.
Dès la première évolution de l'état révolutionnaire, cette action
délétère sur la morale proprement dite s'était déjà annoncée par une
grave atteinte à l'institution fondamentale du mariage, que la faculté
du divorce aurait profondément altérée dans tous les pays protestans, si
la décence publique et le bon sens individuel n'y avaient point
jusqu'ici beaucoup amorti la pernicieuse influence des divagations
théologico-métaphysiques. Mais cependant la morale privée ne pouvait,
comme je viens de l'indiquer, être réellement attaquée, d'une manière
directe et suivie, qu'après la décomposition presque totale de la morale
publique. Aujourd'hui qu'un tel préliminaire est certes suffisamment
accompli, l'action dissolvante menace immédiatement, avec une intensité
toujours croissante, la morale domestique et même la morale personnelle,
premier fondement nécessaire de toutes les autres. Sous quelque aspect
qu'on les envisage, soit quant aux relations des sexes, à celles des
âges, ou à celles des conditions, il est clair que les élémens
nécessaires de toute sociabilité sont désormais, et doivent être de plus
en plus, directement compromis par une discussion corrosive, que ne
dominent point de véritables principes, et qui tend à mettre en
question, sans aucune solution possible, les moindres idées de devoir.
La famille, qui, au milieu des phases les plus agitées de la tempête
révolutionnaire, avait été, sauf quelques attaques accessoires,
essentiellement respectée, s'est trouvée, de nos jours, radicalement
assaillie, dans sa double base indispensable, l'hérédité et le mariage,
par des sectes insensées[11], qui, en rêvant la réorganisation, n'ont
su, dans leur superbe médiocrité, développer réellement que la plus
dangereuse anarchie. Nous avons vu même le principe le plus général et
le plus vulgaire de la simple morale individuelle, la subordination
nécessaire des passions à la raison, directement dénié par d'autres
prétendus rénovateurs, qui, sans s'arrêter à l'expérience universelle,
rationnellement sanctionnée par l'étude positive de la nature humaine,
ont tenté, au contraire, d'établir, comme dogme fondamental de leur
morale régénérée, la systématique domination des passions, dont
l'activité spontanée ne leur a point paru sans doute assez encouragée
par la simple démolition philosophique des barrières jusque alors
destinées à en contenir l'impétueux essor, puisqu'ils ont cru devoir, en
outre, la développer artificiellement par l'application continue des
stimulans les plus énergiques. Ces diverses aberrations spéculatives ont
déjà assez pénétré dans la vie sociale, pour qu'il soit aujourd'hui
devenu loisible à chacun de se faire une sorte de facile mérite de ses
passions même les plus désordonnées, les plus animales: si un tel
débordement pouvait persister, les estomacs insatiables finiraient
probablement par s'enorgueillir aussi de leur propre voracité.
[Footnote 11: Nous avons vu surtout une secte éphémère, dans
ses vains projets de régénération ou plutôt de domination
universelle, offrir, pendant quelques années, à l'observateur
attentif, par un concours d'aberrations qu'on avait cru
jusque alors impossible, l'étrange conciliation fondamentale
de la plus licencieuse anarchie avec le plus dégradant
despotisme.]
Vainement l'école rétrograde s'efforce-t-elle encore de rejeter
exclusivement sur l'école révolutionnaire la responsabilité générale de
ce nouvel ordre de divagations, dont elle-même n'est pas réellement
moins coupable, d'après son aveugle et irrationnelle obstination à
préconiser, comme seules bases intellectuelles de la sociabilité, des
principes dont l'irrévocable impuissance actuelle n'a jamais été plus
sensible que dans ce cas. Car, si les conceptions théologiques devaient
véritablement constituer, dans l'avenir comme dans le passé, les
immuables fondemens de la morale universelle, d'où vient qu'elles ont
aujourd'hui perdu toute force réelle contre de semblables débordemens?
Ne serait-ce pas désormais un cercle profondément vicieux que d'étayer
d'abord, par de vains et laborieux artifices, les principes religieux,
afin qu'ils pussent ensuite, ainsi destitués de tout pouvoir intrinsèque
et direct, servir de points d'appui à l'ordre moral? Toute puissance
sociale ne manifeste-t-elle pas nécessairement son efficacité générale,
par l'indispensable épreuve préliminaire de sa propre élévation? Aucun
office vraiment fondamental ne saurait donc maintenant appartenir à des
croyances qui n'ont pu elles-mêmes résister au développement universel
de la raison humaine, dont la virilité ne finira point sans doute par
reconstruire les entraves oppressives que brisa pour jamais son
adolescence. Il importe même de remarquer enfin, à ce sujet, que les
diverses aberrations précédemment signalées ont toujours été conçues, de
nos jours, par d'ardens restaurateurs des théories religieuses,
violemment exaspérés contre toute philosophie vraiment positive, seule
apte désormais à comprimer effectivement l'essor naturel de leurs
divagations; on avait pu, depuis long-temps, constater aussi la justesse
nécessaire d'une observation analogue, à l'égard des aberrations
semblables d'origine purement protestante. Loin de pouvoir fournir
aujourd'hui des bases réelles à la morale proprement dite, domestique ou
personnelle, les croyances religieuses tendent de plus en plus, à vrai
dire, à lui devenir doublement nuisibles, soit en s'opposant à son
édification sur des fondemens plus solides, auprès des esprits, chaque
jour plus nombreux, que ces croyances cessent de pouvoir dominer, soit
même en ce que, chez ceux qui leur demeurent le moins infidèles, ces
principes sont naturellement beaucoup trop vagues pour comporter aucune
grande efficacité pratique sans l'active intervention continue de
l'autorité sacerdotale, désormais essentiellement absorbée, chez les
populations les plus avancées, par le soin difficile de sa propre
conservation, de manière à ne plus oser, d'ordinaire, compromettre, par
une intempestive répression, le faible crédit qu'elle s'y ménage encore.
Parmi les intelligences un peu cultivées, l'expérience journalière ne
montre-t-elle point, en effet, que la morale usuelle des hommes restés
suffisamment religieux n'est nullement supérieure aujourd'hui, malgré
l'anarchie intellectuelle, à celle de la plupart des esprits émancipés?
La principale tendance pratique des croyances religieuses ne
consiste-t-elle point le plus souvent, dans la vie sociale actuelle, à
inspirer surtout, à la plupart de ceux qui les conservent avec quelque
énergie, une haine instinctive et insurmontable contre tous ceux qui
s'en sont affranchis, sans qu'il en résulte d'ailleurs aucune émulation
réellement utile à la société? Ainsi, pour la morale privée, comme
ci-dessus à l'égard de la morale publique, les principaux ravages, soit
indirects, soit même directs, qu'exerce maintenant l'anarchie
intellectuelle, doivent être, après un mûr examen, au moins aussi
sévèrement imputés à la philosophie stationnaire, et surtout à la
philosophie rétrograde, qu'à la philosophie révolutionnaire elle-même,
qui en est seule habituellement accusée. Quoi qu'il en soit, il n'est
ici que trop évident que toutes les différentes doctrines actuelles
sont, à divers titres, presque également impuissantes, par leur nature,
sous l'un et l'autre aspect, à opposer aucun frein énergique au
développement continu de l'égoïsme individuel, qui s'enhardit
aujourd'hui de plus en plus à réclamer directement, au nom de
l'universelle anarchie des intelligences, le libre débordement des
passions même les moins sociales.
Suite nécessaire et directe d'un pareil désordre, vient maintenant,
comme second caractère général de notre situation fondamentale, la
corruption systématique, désormais érigée en un indispensable moyen de
gouvernement. Ici, l'école stationnaire et l'école rétrograde ne
sauraient parvenir à rejeter exclusivement sur l'école révolutionnaire
une responsabilité commune, où leur double participation habituelle est
certes la plus immédiate et même la plus prononcée. Les trois doctrines
concourent nécessairement, quoique inégalement, à ce honteux résultat,
en contribuant, chacune à sa manière, à l'absence de toutes vraies
convictions politiques, ainsi que je l'ai expliqué. Quelque déplorable
que soit évidemment une telle obligation, il faut aujourd'hui savoir y
reconnaître sans détour une inévitable conséquence de cet état
intellectuel, où l'impuissance et le discrédit des idées générales,
devenues incapables de commander aucun acte réel, ne laissent plus
d'autre ressource journalière, pour obtenir effectivement
l'indispensable concours des individus au maintien précaire d'un ordre
grossier, qu'un appel plus ou moins immédiat à des intérêts purement
personnels. Il n'arrive presque jamais qu'une pareille influence trouve
à s'exercer sur des hommes véritablement animés de convictions
profondes. Rarement la nature humaine, dans les caractères même les
moins élevés, s'avilit-elle assez pour comporter un système de conduite
politique en opposition réelle avec de fortes convictions quelconques:
un tel contraste continu finirait bientôt par paralyser essentiellement
les facultés du sujet. Dans l'ordre scientifique, où les vraies
convictions philosophiques sont aujourd'hui plus communes et mieux
marquées, la corruption active n'est guère praticable, quoique les âmes
n'y soient certes pas ordinairement d'une trempe plus énergique[12].
Ainsi, sauf quelques anomalies fort rares, il faut évidemment attribuer
surtout, à l'état indécis et flottant où l'anarchie intellectuelle tient
habituellement aujourd'hui toutes les idées sociales, l'extension rapide
et facile d'une corruption qui tourne aisément à son gré les
demi-convictions, vagues et insuffisantes, que présente désormais, de
plus en plus exclusivement, le monde politique actuel. Non-seulement ce
désordre des esprits permet seul le développement de la corruption
politique, dont tout large exercice serait incompatible avec des
convictions réelles et communes; mais on doit même avouer qu'il l'exige
nécessairement, comme unique moyen praticable de déterminer maintenant
une certaine convergence effective, dont l'ordre social, à quelque
matérialité qu'il puisse être réduit, ne saurait se passer entièrement.
On peut donc annoncer avec assurance l'imminente extension continue de
ce honteux procédé, tant que l'anarchie intellectuelle tendra toujours à
détruire graduellement toute forte conviction politique.
[Footnote 12: Le cas le plus décisif à cet égard, est celui,
assez fréquent de nos jours, des savans qui allient la plus
honteuse versatilité politique à une invariable persévérance
philosophique malgré les plus puissantes tentations, dans
leurs opinions anti-religieuses, qui, sans doute, reposaient
seules chez eux sur de véritables convictions.]
Une telle explication ne saurait, sans doute, complétement absoudre les
gouvernemens actuels de la dangereuse préférence que, dans leur aveugle
et étroite sollicitude, ils accordent habituellement à l'emploi démesuré
d'un pareil moyen. Car, l'absolu dédain, si stupidement systématique,
qu'ils affectent d'ordinaire contre toute théorie sociale, et les
entraves nombreuses, soit involontaires, soit calculées, dont ils
s'efforcent, en ce genre, d'entourer aujourd'hui l'esprit humain, au
lieu d'encourager son essor, tendent évidemment, d'une manière directe,
à éterniser cet état transitoire, en empêchant la seule solution qu'il
comporte. D'une autre part, ainsi obligés de subir cette immorale
nécessité, nos gouvernemens l'aggravent encore dans l'exécution, en
subordonnant presque toujours l'usage de ce moyen à la seule
satisfaction immédiate de leurs intérêts spéciaux, sans aucun appel
véritable à l'intérêt public, dont ils ne craignent pas de sacrifier
ouvertement la considération générale au simple soin de leur propre
conservation. Néanmoins, malgré ces torts irrécusables, il demeure
évident que le développement graduel du système de corruption politique
doit être aujourd'hui tout autant imputé aux gouvernés qu'aux
gouvernans; non-seulement en ce sens que, si les uns y recourent, les
autres l'acceptent, mais surtout en ce que leur état intellectuel commun
en rend l'usage malheureusement inévitable. Dans leurs mutuelles
relations journalières, les individus ne considèrent plus désormais,
comme vraiment solides et efficaces, que les coopérations déterminées
par l'intérêt privé: ils ne sauraient donc, sans inconséquence,
reprocher aux gouvernemens une conduite analogue pour s'assurer le
concours habituel dont ils ont besoin, à une époque où le désordre des
idées empêche presque toujours de voir nettement en quoi consiste
réellement l'intérêt public; les deux sortes d'action doivent
nécessairement comporter des procédés semblables, sauf la seule
différence d'intensité. A quelques perturbations, même matérielles, que
la société se trouve actuellement exposée, on ne saurait douter, ce me
semble, d'après une étude approfondie de cette orageuse situation, que
les désastres ne fussent habituellement beaucoup plus graves encore si
les divergences individuelles n'étaient contenues, à un certain degré,
par l'influence directe des intérêts personnels, à défaut de toute autre
voie plus satisfaisante et plus sûre. Quoique très grossier et fort
précaire, quoiqu'il ne puisse garantir le présent sans compromettre
gravement l'avenir, un tel moyen a cependant l'avantage incontestable de
constituer un résultat spontané de la situation à laquelle il
s'applique: car, la cause fondamentale qui oblige aujourd'hui à l'emploi
passager de la corruption politique, est aussi celle qui, sous un autre
aspect, en a permis le développement; en sorte que, par une évidente
harmonie, cette corruption cessera d'être possible sur une grande
échelle, aussitôt même que la société commencera à pouvoir comporter une
meilleure discipline. Jusque alors, on peut compter sur l'inévitable
accroissement naturel de ce misérable expédient, ainsi que le témoigne
irrécusablement une expérience constante chez tous les peuples soumis à
une longue pratique de ce que l'on nomme aujourd'hui le régime
constitutionnel ou représentatif, toujours forcé d'organiser ainsi une
certaine discipline matérielle au milieu d'un profond désordre
intellectuel, et par suite, moral. Les juges impartiaux ont seulement le
droit d'exiger que les gouvernemens actuels, au lieu de subir avec une
sorte de joie cette fatale nécessité, et de se laisser aveuglément
entraîner par l'attrait que doit présenter, à la paresse et à la
médiocrité, l'usage immodéré de cette facile ressource, s'empressent
désormais, au contraire, de favoriser méthodiquement, d'une manière
continue, par les différens moyens dont ils disposent, la grande
élaboration philosophique, à l'issue de laquelle les sociétés modernes
pourront finalement entrer dans de meilleures voies.
Pour concevoir, à cet égard, avec toute leur portée véritable, les
tristes exigeances de notre époque, il importe de ne point restreindre
la notion générale du système de corruption politique aux seules
influences purement matérielles qu'on a coutume d'y considérer
aujourd'hui; il y faut comprendre indistinctement, comme l'indique sa
définition rationnelle, les divers modes quelconques par lesquels on
tente de faire prédominer les motifs d'intérêt privé dans les questions
d'intérêt public. Ainsi envisagé, ce système paraîtra beaucoup plus
étendu, et à la fois bien plus dangereux, qu'on ne le suppose
ordinairement. Je ne fais point seulement allusion à l'emploi des
distinctions honorifiques, que tous les observateurs judicieux ont déjà
l'habitude d'y joindre, comme capable de déterminer souvent, par la
stimulation de la vanité, une corruption encore plus efficace et plus
active que la vénalité directe. Mais il s'agit surtout ici de cette
action bien autrement profonde, essentiellement propre aux temps
actuels, par laquelle l'ensemble des institutions politiques concourt
tout entier, d'une manière plus ou moins immédiate, à développer et à
satisfaire, chez tous les individus doués de quelque énergie, les
différentes sortes d'ambition. Sous ce rapport capital, non moins que
sous le précédent, l'état présent de la société est éminemment
corrupteur. En même temps que l'anarchie intellectuelle y a dissous tous
les préjugés publics destinés à contenir l'essor des prétentions
privées, l'irrévocable décomposition de l'ancienne classification
sociale y a pareillement supprimé les diverses barrières qui
s'opposaient au débordement des ambitions individuelles, désormais
indistinctement appelées, au nom du progrès, à la plus complète
extension politique. Entraînés par cette irrésistible tendance, les
gouvernemens ont dû s'efforcer graduellement d'y satisfaire de plus en
plus, en multipliant outre mesure les diverses fonctions publiques, en
rendant chaque jour leur accès plus facile, et en renouvelant les
titulaires aussi fréquemment que possible. Cédant d'abord à la
nécessité, ils ont ensuite spontanément tenté de la convertir, par un
développement artificiel et systématique, en une ressource générale, qui
pouvait permettre d'intéresser à leur propre conservation la plupart des
ambitieux actifs, ainsi associés à l'exploitation nationale. Il serait
d'ailleurs inutile d'insister ici sur les dangers évidens que présente,
par sa nature, un tel expédient politique, envisagé même uniquement sous
le point de vue étroit de l'intérêt spécial des gouvernemens; car, il
doit nécessairement provoquer beaucoup plus de prétentions qu'il n'en
peut satisfaire, et, par suite, soulever, contre le régime établi, des
passions bien autrement intenses que celles qui l'appuient. On conçoit,
en outre, que l'application de ce procédé tend naturellement à le
développer, d'une manière en quelque sorte indéfinie, qui ne saurait
être limitée que par l'avénement d'une vraie réorganisation sociale. A
considérer, par exemple, l'ensemble des choix faits, depuis un
demi-siècle, même pour les plus éminentes fonctions politiques, la
plupart de nos ambitieux ne doivent-ils point, en effet, conserver aussi
quelque espoir raisonnable d'obtenir, à leur tour, une élévation ainsi
motivée? Un tel espoir, convenablement entretenu chez tous les hommes
politiques, constitue même évidemment l'un des principaux artifices
pratiques habituellement employés par les gouvernemens pour maintenir
aujourd'hui un certain ordre factice.
La métaphysique révolutionnaire a, sans doute, directement fourni, comme
je l'ai expliqué, le dissolvant universel qui a fini par nécessiter ce
dangereux régime. Mais toutes nos écoles politiques participent
inévitablement, chacune à sa manière, à son développement continu. Quant
à la politique stationnaire, qui dirige principalement aujourd'hui
l'action régulière, elle consacre d'abord, encore bien plus formellement
que la doctrine critique elle-même, cette situation transitoire comme le
type indéfini de la perfection sociale; prenant les moyens pour le but,
elle érige, par exemple, l'égale admissibilité de tous les individus à
toutes les fonctions publiques, en destination finale du mouvement
général des sociétés modernes. Enfin, par une influence qui lui est
essentiellement propre, elle aggrave directement la tendance corruptrice
de l'époque actuelle, en liant de plus en plus les vaines conditions
d'ordre qu'elle s'efforce d'instituer à la simple possession de la
fortune, considérée même sans aucun égard au mode quelconque
d'acquisition effective. En ce qui concerne la politique rétrograde, il
est aisé de constater que, malgré ses orgueilleuses prétentions à la
pureté morale, elle n'est pas aujourd'hui moins réellement corruptrice
que ses deux antagonistes, ainsi que l'expérience l'a, sans doute,
hautement témoigné. Le genre spécial de corruption qui lui appartient
sur tout, consiste dans l'hypocrisie systématique, dont elle a eu tant
besoin depuis que la décomposition du régime catholico-féodal est
devenue assez profonde pour ne plus comporter, chez la plupart des
esprits cultivés, que des convictions faibles et incomplètes. Dès
l'origine de l'époque révolutionnaire, au seizième siècle, on a pu voir
se développer, principalement dans l'ordre religieux, ce système
d'hypocrisie de plus en plus élaboré, qui consentait aisément, d'une
manière plus ou moins explicite, à l'émancipation réelle de toutes les
intelligences d'une certaine portée, sous la seule condition, au moins
tacite, d'aider à prolonger la soumission des masses: telle fut,
éminemment, la politique des jésuites[13]. Ainsi, l'école rétrograde a
réellement subi, sous ce rapport, depuis plus long-temps qu'aucune
autre, et sous une forme qui n'est pas, certes, moins dangereuse, la
fatalité commune, propre à notre état social. Serait-il possible, en
principe, qu'une politique quelconque ne dût point nécessairement
recourir davantage à la corruption, à mesure qu'elle est plus
directement opposée au mouvement général de la société qu'elle prétend
régir?
[Footnote 13: Ce machiavélisme théologique a dû être
radicalement ruiné lorsque la propagation du mouvement
philosophique l'a finalement obligé, comme on le voit
aujourd'hui, a étendre graduellement un tel privilége à tous
les esprits actifs. Il en est résulte, en effet, cette sorte
de mystification réciproquement universelle, où, dans les
classes même les moins cultivées, chacun reconnaît la
religion indispensable chez les autres, quoique superflue
pour lui. Telle est, au fond, l'étrange issue définitive de
trois siècles d'une laborieuse résistance au mouvement
fondamental de la raison humaine!]
Il résulte donc, de l'ensemble de ces explications, que l'obligation de
maintenir une certaine discipline matérielle malgré l'absence de toute
véritable organisation spirituelle, a dû conduire la politique à
employer de plus en plus, comme ressort provisoire, indispensable
quoique funeste, la corruption systématique, d'ailleurs spontanément
issue de l'anarchie intellectuelle. A défaut d'autorité morale, l'ordre
matériel exige, de toute nécessité, ou l'usage de la terreur, ou le
recours à la corruption: or, ce dernier moyen, outre qu'il est
aujourd'hui seul susceptible de quelque durée, présente, sans doute,
après un scrupuleux examen, de moindres inconvéniens, comme étant mieux
adapté à la nature des sociétés modernes, qui ne permet à la violence
que des succès très passagers. Mais, tout en reconnaissant, du point de
vue scientifique, ce qu'il y a d'inévitable et d'involontaire, à cet
égard, dans la politique actuelle, il est impossible de ne point
déplorer, avec une certaine amertume, le profond aveuglement qui empêche
aujourd'hui les divers pouvoirs sociaux de faciliter autant que possible
l'évolution intellectuelle et morale, qui pourra seule dispenser enfin
d'un expédient aussi dégradant et aussi insuffisant. Il semble, au
contraire, que les hommes d'état de tous les partis se soient maintenant
concertés pour interdire, de toutes leurs forces, cette unique voie de
salut, en frappant indistinctement d'une stupide réprobation absolue
toute élaboration quelconque des théories sociales. Toutefois, cette
aberration commune ne constitue elle-même, comme je vais le montrer,
qu'une nouvelle conséquence générale, non moins nécessaire et aussi
caractéristique que les précédentes, de l'état présent des populations
les plus civilisées.
Le troisième symptôme essentiel de notre situation sociale consiste, en
effet, dans la prépondérance toujours croissante du point de vue
purement matériel et immédiat à l'égard de toutes les questions
politiques. En manifestant, avec une irrécusable évidence, la profonde
insuffisance des diverses théories actuelles, l'expérience contemporaine
a malheureusement développé, par une réaction inévitable, une
irrationnelle répugnance absolue, aujourd'hui presque unanime, contre
toute sorte de théories sociales. Il ne s'agit pas seulement ici de
l'antagonisme général et spontané entre la pratique et la théorie,
simplement aggravé par l'état d'enfance où languit encore la science
sociale, suivant une explication rappelée au début de ce chapitre. La
funeste tendance que je veux signaler est à la fois plus spéciale et
plus profonde, essentiellement propre à la situation transitoire des
sociétés actuelles. Dès l'origine même de l'ère révolutionnaire, il y a
trois siècles, elle a commencé à se faire sentir, de la manière la moins
équivoque, aussitôt que, le pouvoir spirituel ayant été partout annulé
ou absorbé par le pouvoir temporel, toutes les hautes spéculations
sociales ont dû être ainsi de plus en plus livrées désormais à des
esprits essentiellement dominés par la préoccupation continue des
affaires journalières. Cette indication historique suffit ici pour faire
comprendre que les peuples et les rois ont dû pareillement concourir à
la prépondérance graduelle d'une semblable disposition, nécessairement
commune à toutes nos diverses écoles politiques, qui, sous ce rapport,
méritent aujourd'hui, quoiqu'à divers titres, des reproches à peu près
équivalens.