QUARANTE-SIXIÈME LEÇON.

Considérations politiques préliminaires sur la nécessité et

l'opportunité de la _physique sociale_, d'après l'analyse fondamentale

de l'état social actuel.

Dans chacune des cinq parties précédentes de ce Traité, l'exploration

philosophique a constamment reposé sur un état scientifique préexistant

et unanimement reconnu, dont la constitution générale, quoique toujours

plus ou moins incomplète jusqu'à présent, même à l'égard des phénomènes

les moins compliqués et les mieux étudiés, satisfaisait déjà cependant,

au moins en principe, même pour les cas les plus récens et les plus

imparfaits, aux conditions fondamentales de la positivité, de manière à

n'exiger ici qu'un simple travail d'appréciation rationnelle, toujours

dirigé suivant des règles incontestables, et conduisant, presque

spontanément, à l'indication motivée des principaux perfectionnemens

ultérieurs, destinés surtout à dégager définitivement la science réelle

de toute influence indirecte de l'ancienne philosophie. Il n'en peut

plus être ainsi, malheureusement, dans cette sixième et dernière partie,

consacrée à l'étude des phénomènes sociaux, dont les théories ne sont

point encore sorties, même chez les plus éminens esprits, de l'état

théologico-métaphysique, auquel tous les penseurs semblent aujourd'hui

les concevoir comme devant être, par une fatale exception, indéfiniment

condamnées. Sans changer de nature ni de destination, l'opération

philosophique que j'ai osé entreprendre devient donc maintenant plus

difficile et plus hardie, et doit présenter un nouveau caractère: au

lieu de juger et d'améliorer, il s'agit désormais essentiellement de

créer un ordre tout entier de conceptions scientifiques, qu'aucun

philosophe antérieur n'a seulement ébauché, et dont la possibilité

n'avait même jamais été nettement entrevue.

Une telle création, fût-elle plus heureusement accomplie, ne saurait,

évidemment, élever tout-à-coup cette branche complémentaire de la

philosophie naturelle, qui se rapporte aux phénomènes les plus

compliqués, au niveau rationnel des diverses sciences fondamentales déjà

constituées, de celles même dont le développement est le moins avancé.

Que cette fondation soit d'abord poussée au point, non-seulement de

constater, pour tous les bons esprits, la possibilité actuelle de

concevoir et de cultiver la science sociale à la manière des sciences

pleinement positives, mais aussi de marquer nettement le vrai caractère

philosophique de cette science définitive, et d'en établir solidement

les principales bases, c'est là, sans doute, tout ce qu'il est permis de

tenter de nos jours: en même temps, cela suffit essentiellement, comme

j'espère le démontrer, à nos plus urgentes nécessités intellectuelles,

et même aux besoins les plus impérieux de la pratique sociale, surtout

actuelle. Ainsi réduite, l'opération n'en demeure pas moins trop étendue

encore pour que je puisse lui accorder tout le développement convenable

dans un ouvrage qui doit, avant tout, rester consacré à l'ensemble de la

philosophie positive, où cette science nouvelle ne saurait figurer qu'à

titre de l'un des éléments indispensables, celui de tous d'ailleurs dont

l'importance mérite, à tant d'égards, de devenir aujourd'hui

prépondérante. Par un Traité spécial de philosophie politique,

j'exposerai ultérieurement, d'une manière directe et complète, la série

de mes idées sur ce grand sujet, avec les diverses explications qu'il

exige, et sans négliger les principales applications usuelles à l'état

transitoire des sociétés actuelles. Ici, je dois nécessairement me

restreindre aux considérations les plus générales, en me tenant

toujours, aussi scrupuleusement que possible, au point de vue

strictement scientifique, sans me proposer d'autre action immédiate que

la résolution de notre anarchie intellectuelle, véritable source

première de l'anarchie morale, et ensuite de l'anarchie politique, dont

je n'aurai point ainsi à m'occuper directement.

Mais l'extrême nouveauté d'une semblable doctrine rendrait ces

considérations scientifiques presque inintelligibles, et essentiellement

inefficaces, si cependant mon exposition ne devenait point, dans ce

volume, à l'égard d'une science que je m'efforce de créer, beaucoup plus

explicite et même plus spéciale qu'elle n'a dû l'être dans les volumes

précédents, où je pouvais supposer le lecteur suffisamment familiarisé

d'avance avec le fond du sujet. C'est pourquoi, avant même d'entrer

méthodiquement en matière, je suis obligé, afin de placer définitivement

l'esprit du lecteur au point de vue vraiment convenable, de consacrer

préalablement cette leçon et la suivante à caractériser sommairement

l'importance réelle d'une telle opération philosophique, et l'inanité

radicale des principales tentatives dont elle a été jusqu'ici l'objet

indirect.

L'immense lacune fondamentale que laisse, évidemment, dans le système

général de la philosophie positive, le déplorable état d'enfance

prolongée où languit encore la science sociale, devrait suffire, sans

doute, pour rendre hautement irrécusable, à toute intelligence

véritablement philosophique, la stricte nécessité d'une entreprise

destinée à imprimer enfin à l'esprit humain, si bien préparé déjà à tous

autres égards, ce grand caractère d'unité de méthode et d'homogénéité de

doctrine, indispensable à la plénitude de son développement spéculatif,

et sans lequel même son activité pratique ne saurait avoir ni assez de

noblesse, ni assez d'énergie. Mais, quelle que soit la profonde gravité

intrinsèque d'une telle considération, qui, à vrai dire, embrasse

implicitement toutes les autres, les meilleurs esprits sont aujourd'hui

placés, relativement aux idées politiques, à un point de vue beaucoup

trop superficiel et trop étroit pour devenir susceptibles d'en saisir

immédiatement la portée effective, et d'y puiser un motif suffisant de

soutenir, avec persévérance, la longue et pénible contention qu'exige,

de toute nécessité, l'accomplissement graduel d'une opération aussi

difficile. À l'état naissant, aucune science ne saurait être cultivée ni

conçue isolément de l'art correspondant, comme je l'ai établi dans la

quarantième leçon, où nous avons reconnu qu'une telle adhérence doit

être naturellement d'autant plus intense et plus prolongée qu'il s'agit

d'un ordre de phénomènes plus compliqué. Si donc la science biologique

elle-même, malgré sa constitution plus avancée, nous a paru encore trop

étroitement attachée à l'art médical, faut-il s'étonner de la tendance

habituelle des hommes d'état à dédaigner, comme de vains jeux d'esprit,

toutes les spéculations sociales qui ne sont point immédiatement liées à

des opérations pratiques? Quelque aveugle que soit une semblable

disposition, on doit, en ce cas, y persister avec d'autant plus

d'opiniâtreté qu'on y croit voir le meilleur préservatif contre

l'invasion pernicieuse des vagues et chimériques utopies, quoique

l'expérience la plus décisive ait certes surabondamment prouvé la haute

insuffisance de cette précaution si vantée, qui ne peut nullement

empêcher le débordement journalier des plus extravagantes illusions.

C'est afin de me conformer, autant que le comporte la nature de cet

ouvrage, à ce qu'il y a de vraiment raisonnable au fond de cette

puérile injonction, que je crois devoir destiner cette leçon tout

entière à quelques explications préliminaires sur la relation

fondamentale et directe de l'opération, purement abstraite en apparence,

qui consiste à instituer aujourd'hui ce que j'ai nommé la _physique

sociale_[3], avec l'ensemble des principaux besoins que le déplorable

état des sociétés actuelles manifeste si énergiquement à tous les

esprits sérieux et clairvoyants. Après cet éclaircissement préalable,

sur lequel je serai ainsi dispensé de revenir ultérieurement, tous les

véritables hommes d'état comprendront, j'espère, que, pour ne prétendre

à aucune application actuelle et spéciale, ce grand travail n'en est pas

moins irrécusablement susceptible d'une utilité réelle et capitale, sans

laquelle il ne mériterait point, en effet, d'intéresser la sollicitude

de ceux que préoccupe par dessus tout, à si juste titre, l'obligation,

devenue chaque jour plus indispensable et, en apparence, plus difficile,

de résoudre enfin l'effrayante constitution révolutionnaire des sociétés

modernes.

[Footnote 3: Cette expression, et celle, non moins

indispensable, de _philosophie positive_, ont été

construites, il y a dix-sept ans, dans mes premiers travaux

de philosophie politique. Quoique aussi récens, ces deux

termes essentiels ont déjà été en quelque sorte gâtés par les

vicieuses tentatives d'appropriation de divers écrivains, qui

n'en avaient nullement compris la vraie destination, malgré

que j'en eusse, dès l'origine, par un usage scrupuleusement

invariable, soigneusement caractérisé l'acception

fondamentale. Je dois surtout signaler cet abus, à l'égard de

la première dénomination, chez un savant belge qui l'a

adoptée, dans ces dernières années, comme titre d'un ouvrage

où il s'agit tout au plus de simple statistique.]

Du point de vue élevé où nous ont graduellement placés les trois

premiers volumes de ce Traité, l'ensemble de cette situation sociale se

présente dans tout son jour, et sous l'aspect le plus simple, comme

essentiellement caractérisé par une anarchie profonde et de plus en plus

étendue, quoique d'ailleurs de nature purement transitoire, de tout le

système intellectuel, pendant le long interrègne qui devait résulter de

la décadence toujours croissante de la philosophie

théologico-métaphysique, parvenue, de nos jours, à une impuissante

décrépitude, et du développement continu, mais encore incomplet, de la

philosophie positive, jusqu'ici trop étroite, trop spéciale et trop

timide, pour s'emparer enfin du gouvernement spirituel de l'humanité.

C'est jusque là qu'il faut remonter, afin de saisir réellement l'origine

effective de l'état flottant et contradictoire où nous voyons

aujourd'hui toutes les grandes notions sociales, et qui, par une

invincible nécessité, trouble si déplorablement la vie morale et la vie

politique: mais c'est aussi là seulement qu'on peut nettement apercevoir

le système général des opérations successives, les unes philosophiques,

les autres politiques, qui doivent peu à peu délivrer la société de

cette fatale tendance à une imminente dissolution, et la conduire

directement à une organisation nouvelle, à la fois plus progressive et

plus consistante que celle qui reposa sur la philosophie théologique.

Telle est la proposition capitale dont l'irrécusable démonstration

résultera spontanément, j'espère, de l'ensemble de ce volume, et qui

doit être ici le sujet sommaire d'une première ébauche d'explication

générale, destinée surtout à caractériser l'impuissance également

radicale des écoles politiques les plus opposées, et à constater

l'indispensable nécessité d'introduire enfin, dans ces luttes aussi

vaines qu'orageuses, un esprit entièrement nouveau, seul susceptible,

par son ascendant graduellement universel, de guider nos sociétés vers

le terme définitif de l'état révolutionnaire qui s'y développe sans

cesse depuis trois siècles.

L'ordre et le progrès, que l'antiquité regardait comme essentiellement

inconciliables, constituent de plus en plus, par la nature de la

civilisation moderne, deux conditions également impérieuses, dont

l'intime et indissoluble combinaison caractérise désormais et la

difficulté fondamentale et la principale ressource de tout véritable

système politique. Aucun ordre réel ne peut plus s'établir, ni surtout

durer, s'il n'est pleinement compatible avec le progrès; aucun grand

progrès ne saurait effectivement s'accomplir, s'il ne tend finalement à

l'évidente consolidation de l'ordre. Tout ce qui indique une

préoccupation exclusive de l'un de ces deux besoins fondamentaux au

préjudice de l'autre, finit par inspirer aux sociétés actuelles une

répugnance instinctive, comme méconnaissant profondément la vraie nature

du problème politique. Aussi la politique positive sera-t-elle surtout

caractérisée, dans la pratique, par son aptitude tellement spontanée à

remplir cette double indication, que l'ordre et le progrès y paraîtront

directement les deux aspects nécessairement inséparables d'un même

principe, suivant la propriété essentielle déjà graduellement réalisée,

à certains égards, pour les diverses classes d'idées devenues maintenant

positives. L'ensemble de ce volume ne laissera, j'espère, aucun doute

sur l'extension effective aux idées politiques de cet attribut général

du véritable esprit scientifique, qui représente toujours les conditions

de la liaison et celles de l'avancement comme originairement identiques.

Il me suffit, en ce moment, d'indiquer rapidement, à ce sujet, l'aperçu

fondamental d'après lequel les notions réelles d'ordre et de progrès

doivent être, en physique sociale, aussi rigoureusement indivisibles que

le sont, en biologie, les notions d'organisation et de vie, d'où, aux

yeux de la science, elles dérivent évidemment.

Mais l'état présent du monde politique est encore très éloigné de cette

inévitable conciliation finale. Car, le vice principal de notre

situation sociale consiste, au contraire, en ce que les idées d'ordre et

les idées de progrès se trouvent aujourd'hui profondément séparées, et

semblent même nécessairement antipathiques. Depuis un demi-siècle que la

crise révolutionnaire des sociétés modernes développe son vrai

caractère, on ne peut se dissimuler qu'un esprit essentiellement

rétrograde a constamment dirigé toutes les grandes tentatives en faveur

de l'ordre, et que les principaux efforts entrepris pour le progrès ont

toujours été conduits par des doctrines radicalement anarchiques. Sous

ce rapport fondamental, les reproches mutuels que s'adressent

aujourd'hui les partis les plus tranchés, ne sont, malheureusement, que

trop mérités. Tel est le cercle profondément vicieux dans lequel s'agite

si vainement la société actuelle, et qui n'admet d'autre issue finale

que l'unanime prépondérance d'une doctrine également progressive et

hiérarchique. Les observations d'après lesquelles je vais ici

sommairement ébaucher cette importante appréciation, sont par leur

nature, essentiellement applicables à toutes les populations

européennes, dont la désorganisation a été réellement commune et même

simultanée, quoiqu'à des degrés différens et avec diverses

modifications, et qui ne sauraient non plus être réorganisées

indépendamment les unes des autres, bien que assujéties à un ordre

déterminé. Cependant, nous devons plus spécialement avoir en vue la

société française, non-seulement parce que l'état révolutionnaire s'y

manifeste d'une manière plus complète et plus évidente, mais aussi comme

étant, au fond, malgré quelques apparences contraires, mieux préparée

qu'aucune autre, sous tous les rapports importans, à une vraie

réorganisation, ainsi que je l'établirai ultérieurement.

Quelque infinie variété qui semble d'abord exister entre toutes les

opinions douées aujourd'hui d'une véritable activité politique, on

reconnaît aisément, par une judicieuse analyse, qu'elles sont, au

contraire, circonscrites jusqu'à présent dans une sphère extrêmement

étroite, puisqu'elles ne consistent réellement qu'en un mélange variable

de deux ordres d'idées radicalement antagonistes, dont le second ne

constitue même, à vrai dire, qu'une simple négation du premier, sans

aucun dogme propre et nouveau. La situation actuelle des sociétés ne

peut, en effet, devenir intelligible qu'autant qu'on y voit la suite et

le dernier terme de la lutte générale entreprise, pendant le cours des

trois siècles précédents, pour la démolition graduelle de l'ancien

système politique. Or, d'un tel point de vue, on aperçoit aussitôt que

si, depuis cinquante ans, l'irrévocable décomposition de ce système a

commencé à manifester, avec une évidence toujours croissante,

l'impérieuse nécessité de la fondation d'un système nouveau, le

sentiment encore incomplet de ce besoin capital n'a cependant inspiré

jusqu'ici aucune conception vraiment originale, directement appropriée à

cette grande destination: en sorte que les idées théoriques sont

aujourd'hui demeurées très inférieures aux nécessités pratiques, que,

dans l'état normal de l'organisme social, elles devancent

habituellement, afin d'en préparer la satisfaction régulière et

paisible. Quoique, dès-lors, le principal mouvement politique ait dû

changer entièrement de nature, et de purement critique, tel qu'il

paraissait jusque-là, tendre de plus en plus à devenir distinctement

organique, néanmoins, par une suite inévitable de cette immense lacune

philosophique, il n'a pu cesser encore d'être toujours uniquement dirigé

d'après les mêmes idées qui avaient guidé les divers partis pendant la

longue durée de la lutte antérieure, et avec lesquelles tous les esprits

s'étaient ainsi profondément familiarisés. Défenseurs et assaillans de

l'ancien système, tous, par une inévitable et imperceptible transition,

ont pareillement tenté de convertir leurs vieux appareils de guerre en

instrumens de réorganisation, sans soupçonner leur inaptitude également

nécessaire à cette nouvelle opération, dont la nature repousse, avec la

même énergie, les deux sortes de principes, les uns comme évidemment

rétrogrades, les autres comme exclusivement critiques.

On ne saurait nier que tel ne soit essentiellement, encore aujourd'hui,

le déplorable état intellectuel du monde politique. Toutes les idées

d'ordre sont uniquement empruntées jusqu'ici à l'antique doctrine du

système théologique et militaire, envisagé surtout dans sa constitution

catholique et féodale; doctrine qui, du point de vue philosophique de ce

Traité, représente incontestablement l'état théologique de la science

sociale: de même, toutes les idées de progrès continuent à être

exclusivement déduites de la philosophie purement négative qui, issue du

protestantisme, a pris, au siècle dernier, sa forme finale et son

développement intégral; et dont les diverses applications sociales,

considérées dans leur ensemble, constituent, en réalité, l'état

métaphysique de la politique. Les diverses classes de la société

adoptent spontanément l'une ou l'autre de ces deux directions opposées,

suivant leur disposition naturelle à éprouver davantage le besoin de

conservation ou celui d'amélioration. Telle est la cause immédiate qui

sépare aujourd'hui si profondément les deux principaux aspects de la

question sociale, et qui détermine si fréquemment, dans la pratique,

l'annulation réciproque des tentatives divergentes dont ils deviennent

alternativement l'objet. À chaque nouvelle face que la marche naturelle

des événemens vient faire successivement ressortir dans le besoin

fondamental de notre époque, on remarque l'invariable tendance de

l'école rétrograde à proposer, comme remède unique et universel, la

restauration de la partie correspondante de l'ancien système politique;

et l'on peut observer aussi la disposition non moins constante de

l'école critique à rapporter exclusivement le mal à une trop incomplète

destruction de ce système, d'où résulte toujours, comme inévitable et

uniforme solution, le conseil de supprimer encore davantage toute

puissance régulatrice[4]. Rarement, il est vrai, surtout aujourd'hui,

chacune de ces deux doctrines antagonistes se présente dans toute sa

plénitude et avec son homogénéité primitive: elles tendent de plus en

plus à n'avoir cette existence exclusive que chez des esprits purement

spéculatifs. Mais, le monstrueux alliage que, de nos jours, on tente

d'établir entre ces principes incompatibles, et dont les divers degrés

caractérisent les différentes nuances politiques existantes, ne saurait,

évidemment, être doué d'aucune vertu étrangère aux élémens qui le

composent, et ne tend, au contraire, en réalité, qu'à développer leur

neutralisation mutuelle. Il est donc indispensable, pour la justesse et

la netteté de notre analyse, que la politique théologique et la

politique métaphysique soient d'abord envisagées chacune isolément et en

elle-même, sauf à considérer ensuite leur antagonisme effectif, et à

apprécier enfin les vaines combinaisons qu'on s'est efforcé d'instituer

entre elles.

[Footnote 4: En n'hésitant point à qualifier ici, avec la

consciencieuse fermeté d'un esprit franchement scientifique,

les deux tendances nécessaires, l'une rétrograde, l'autre

anarchique, de nos principales écoles politiques, je crois

devoir indiquer, une fois pour toutes, combien je suis

éloigné d'en vouloir tirer la moindre induction défavorable

aux intentions habituelles de leurs partisans respectifs. Par

principe, je suis profondément convaincu que, surtout en

politique, toute mauvaise intention est éminemment

exceptionnelle, quoique la plupart des hommes engagés dans

les luttes sociales soient ordinairement incapables

d'apercevoir les plus graves conséquences réelles des

doctrines qu'ils y professent. Chaque parti renferme, sans

doute, un petit nombre d'ambitieux qui, souvent dénués de

toute vraie conviction personnelle, ne se proposent d'autre

but essentiel que d'exploiter la foi commune au profit de

leur propre élévation: ceux-là, il faut savoir les braver et

même les flétrir au besoin. Mais, à cette unique exception

près, le bon côté de la nature humaine étant évidemment le

seul qui puisse permettre des associations de quelque étendue

et de quelque durée, aucune opinion politique ne saurait

vivre sans avoir réellement en vue le bien public, quelque

étroite et imparfaite notion qu'elle s'en forme d'ailleurs.

Ainsi, ceux qu'on accuse aujourd'hui le plus justement de

tendance rétrograde, ne veulent certainement que replacer le

monde politique dans une situation vraiment normale, d'où il

ne leur semble être sorti que pour se précipiter vers

l'imminente dissolution de tout ordre social. Pareillement,

ceux qui, à leur insu, tendent véritablement à l'anarchie, ne

croient obéir qu'à l'évidente nécessité de détruire enfin

irrévocablement un système politique devenu radicalement

impropre à diriger désormais la société. L'erreur

fondamentale des uns et des autres ne résulte même que d'une

préoccupation trop exclusive de chacun des deux genres de

conditions essentielles dont l'ensemble constitue la vraie

définition du problème général de la politique actuelle.]

Quelque pernicieuse que soit réellement aujourd'hui la politique

théologique, aucun vrai philosophe ne saurait jamais oublier que la

formation et le premier développement des sociétés modernes se sont

accomplis sous sa bienfaisante tutelle, comme je parviendrai, j'espère,

à le faire dignement ressortir dans la partie historique de ce volume.

Mais il n'est pas moins incontestable que, depuis environ trois siècles,

son influence a été, chez les peuples les plus avancés, essentiellement

rétrograde, malgré les services partiels qu'elle a pu y rendre encore.

Il serait certainement superflu de s'arrêter ici à aucune discussion

spéciale de cette doctrine, pour constater maintenant sa haute

insuffisance nécessaire, que la marche spontanée des événemens fait

chaque jour si nettement ressortir. L'absence déplorable de toute vue

réelle sur la réorganisation sociale peut seule expliquer l'absurde

projet de donner aujourd'hui pour appui à l'ordre social un système

politique qui n'a pu se soutenir lui-même devant le progrès naturel de

l'intelligence et de la société. Dans la suite de ce volume, l'analyse

historique des transformations successives qui ont graduellement amené

l'entière dissolution du système catholique et féodal, démontrera, mieux

qu'aucune argumentation directe, combien cette décadence est désormais

radicale et irrévocable. L'école théologique ne sait habituellement

expliquer une telle décomposition que par des causes presque fortuites

et pour ainsi dire personnelles, hors de toute proportion raisonnable

avec l'immensité des effets observés; ou bien, poussée à bout, elle

recourt à son artifice ordinaire, et s'efforce, par une explication

surnaturelle, de rattacher cette grande chaîne d'événemens à une sorte

de mystérieuse fantaisie de la providence, qui se serait avisée de

susciter à l'ordre social un temps d'épreuve, dont l'époque ni la durée,

pas plus que le caractère, ne sauraient d'ailleurs être nullement

motivés. Nous reconnaîtrons, au contraire, d'après l'ensemble des faits

historiques, que toutes les grandes modifications successivement

éprouvées par le système théologique et militaire ont, dès l'origine, et

de plus en plus, constamment tendu vers l'élimination complète et

définitive d'un régime auquel la loi fondamentale de l'évolution sociale

assignait nécessairement un office simplement provisoire, quoique

strictement indispensable. Il sera, dès-lors, évident que tous les

efforts dirigés vers la restauration de ce système, même en supposant

possible leur succès momentané, bien loin de pouvoir ramener la société

à un état vraiment normal, ne sauraient aboutir qu'à la replacer dans la

situation qui a nécessité la crise révolutionnaire, en l'obligeant à

recommencer plus violemment la destruction d'un régime qui, depuis

long-temps, a cessé d'être compatible avec ses progrès principaux.

Quoique, par ces motifs, je doive écarter ici toute controverse à ce

sujet, je crois néanmoins nécessaire d'y signaler un nouvel aspect

philosophique, qui me paraît indiquer le plus simple et le plus sûr

critérium de la valeur effective d'une doctrine sociale quelconque, et

qui est plus spécialement décisif contre la politique théologique.

Envisagé du seul point de vue logique, le problème fondamental de notre

réorganisation sociale me semble nécessairement réductible à cette

unique condition essentielle: construire une doctrine politique assez

rationnellement conçue pour que, dans l'ensemble de son développement

actif, elle puisse toujours être pleinement conséquente à ses propres

principes. Aucune des doctrines existantes ne satisfait aujourd'hui,

même par une grossière approximation, à cette grande obligation

intellectuelle: toutes renferment, comme élémens indispensables, ainsi

que je vais l'indiquer sommairement, des contradictions nombreuses et

directes sur la plupart des points importans. C'est surtout en cela que

leur profonde insuffisance est le plus nettement caractérisée. On peut,

en effet, poser en principe que la doctrine qui, relativement aux

diverses questions fondamentales de la politique, aurait fourni des

solutions exactement concordantes, sans que la progression des

applications réelles l'amenât jamais à se démentir, devrait, par cette

seule épreuve indirecte, être reconnue suffisamment apte à réorganiser

la société; puisque cette réorganisation intellectuelle doit

principalement consister à rétablir enfin, dans le système profondément

troublé de nos diverses idées sociales, une harmonie réelle et durable.

Quand une telle régénération ne serait même d'abord exactement accomplie

que dans une seule intelligence (et il faut bien que, au début, elle

commence nécessairement ainsi), sa généralisation plus ou moins

prochaine n'en resterait pas moins assurée; car le nombre des esprits ne

saurait nullement augmenter les difficultés essentielles de la

convergence intellectuelle, et ne peut influer que sur le temps

nécessaire à sa réalisation. J'aurai soin de signaler, en cas opportun,

l'éminente supériorité que doit, sous ce rapport, manifester

spontanément la philosophie positive, qui, une fois étendue aux

phénomènes sociaux, liera nécessairement les divers ordres des idées

humaines beaucoup plus complétement qu'ils n'ont jamais pu l'être par

aucune autre voie. Telle est la principale règle qui, dès l'origine de

mes travaux en philosophie politique, m'a toujours dirigé dans l'exacte

appréciation de mes progrès successifs vers la conception d'une

véritable doctrine sociale.

C'est de la politique théologique qu'on devrait surtout attendre

l'entier accomplissement de cette grande condition logique, dont les

difficultés fondamentales semblent spontanément annulées pour une

doctrine qui se borne, en reproduisant le passé, à coordonner un système

si nettement défini par une longue application, et si pleinement

développé dans toutes ses diverses parties essentielles, qu'il paraît

nécessairement à l'abri de toute grave inconséquence. Aussi l'école

rétrograde préconise-t-elle habituellement, comme son attribut

caractéristique, la parfaite cohérence de ses idées, opposée aux

fréquentes contradictions de l'école révolutionnaire. Néanmoins, quoique

la politique théologique soit, en effet, par des motifs aisément

appréciables, moins inconséquente aujourd'hui que la politique

métaphysique, il est très facile de constater chaque jour sa tendance de

plus en plus irrésistible aux concessions les plus fondamentales,

directement contraires à tous ses principes essentiels. Rien n'est plus

propre, sans doute, qu'un tel ordre d'observations à mettre en pleine

évidence la profonde inanité actuelle d'une doctrine qui ne possède pas

même, en réalité, la qualité la plus spontanément correspondante à sa

nature. L'ancien système politique se montre ainsi tellement détruit

désormais que ses partisans les plus dévoués en ont radicalement perdu

le vrai sentiment général. On peut le reconnaître sans peine,

non-seulement dans la pratique active, mais aussi chez les esprits

purement spéculatifs, même les plus éminens, modifiés, à leur insu, par

l'invincible entraînement de leur siècle. Quelques exemples saillans

suffiront ici pour indiquer au lecteur attentif l'extension facile d'un

tel examen.

La démonstration serait trop aisée, si, comme la rigueur logique

l'exigerait évidemment, on considérait d'abord la doctrine rétrograde

relativement aux élémens essentiels de la civilisation moderne. Il n'est

point douteux, en effet, que le développement continu et la propagation

croissante des sciences, de l'industrie, et même des beaux-arts, n'aient

été historiquement la principale cause originaire, quoique latente, de

la décadence radicale du système théologique et militaire, dont les

pertes spontanées eussent paru, sans cela, susceptibles d'une réparation

praticable. Aujourd'hui, c'est surtout l'ascendant graduel de l'esprit

scientifique qui nous préserve à jamais d'aucune résurrection réelle de

l'esprit théologique, dans quelques aberrations rétrogrades que le cours

des événemens puisse momentanément tendre à entraîner la société: de

même, sous le point de vue temporel, l'esprit industriel, chaque jour

plus étendu et plus prépondérant, constitue certainement la garantie la

plus efficace contre tout retour sérieux de l'esprit militaire ou

féodal. Quoique les luttes politiques ne soient pas encore

ostensiblement établies entre ces deux couples de principes, tel n'en

est pas moins, au fond, le caractère actuel de notre véritable

antagonisme social. Or, malgré cette incontestable opposition,

exista-t-il jamais, dans le développement moderne de la politique

théologique, aucun gouvernement ou même aucune école assez pleinement

rétrogrades pour oser réellement poursuivre ou seulement concevoir la

compression systématique des sciences, des beaux-arts, et de

l'industrie? Sauf quelques actes isolés, et certains esprits

excentriques, qui, de loin en loin, sont venus involontairement décéler

l'incompatibilité fondamentale, n'est-il pas, au contraire, évident que

tous les pouvoirs tiennent à honneur d'encourager leurs progrès

journaliers? Telle est, sans doute, la première inconséquence actuelle

de la politique rétrograde, annulant ainsi, par le développement

spontané de ses actes journaliers, ses vains projets généraux de

reconstruction d'un passé dont le sentiment fondamental est désormais

involontairement perdu pour tous les hommes d'état. Bien que la moins

apparente, cette contradiction devrait sembler la plus fondamentale et

la plus décisive, précisément comme étant plus universelle et plus

instinctive qu'aucune autre. Celui qui, de nos jours, a le plus

fortement conçu et le plus vigoureusement poursuivi la rétrogradation

politique, Bonaparte lui-même, indépendamment de ses autres

incohérences, n'a-t-il pas sincèrement tenté de s'ériger, après tant

d'autres chefs de la même école, en protecteur déclaré de l'industrie,

des beaux-arts, et des sciences? Les esprits purement spéculatifs

n'échappent guère davantage à cette irrésistible tendance, quoique bien

plus aisément susceptibles, par leur position, de s'isoler du mouvement

général. Qu'on analyse, par exemple, les vaines tentatives si

fréquemment renouvelées, depuis deux siècles, par tant d'intelligences

distinguées et quelquefois supérieures, pour subordonner, suivant la

formule théologique, la raison à la foi; il sera facile d'en reconnaître

la constitution radicalement contradictoire, qui établit la raison

elle-même juge suprême d'une telle soumission, dont l'intensité et la

durée dépendent uniquement ainsi de ses décisions variables, rarement

trop sévères. Le plus éminent penseur de l'école catholique actuelle,

l'illustre de Maistre, a rendu lui-même un témoignage, aussi éclatant

qu'involontaire, à cette inévitable nécessité de sa philosophie,

lorsque, renonçant à tout appareil théologique, il s'est efforcé, dans

son principal ouvrage, de fonder le rétablissement de la suprématie

papale sur de simples raisonnemens historiques et politiques,

d'ailleurs, à certains égards, admirables, au lieu de se borner à le

commander directement de droit divin, seul mode pleinement en harmonie

avec la nature d'une semblable doctrine, et qu'un tel esprit, à une

autre époque, n'eût point hésité sans doute à suivre exclusivement, si

l'état général de l'intelligence humaine n'en eût pas empêché, même chez

lui, l'entière prépondérance. Une vérification aussi décisive doit

dispenser ici de toute indication ultérieure à ce sujet.

Considérons maintenant des incohérences plus directes, et qui, quoique

étant réellement moins profondes, doivent naturellement frapper

davantage, en ce qu'elles montrent une flagrante contradiction mutuelle

entre les diverses parties essentielles d'une même doctrine. L'examen

attentif du passé nous offrira plus tard, sous ce rapport, de nombreuses

et irrécusables preuves, puisque la démolition effective de l'ancien

système politique a été surtout opérée par le violent antagonisme

réciproque des principaux pouvoirs qui le constituaient. Mais, en se

bornant ici, comme l'exige la nature de ce chapitre préliminaire, à la

simple observation de l'époque actuelle, on peut journellement

constater, chez les différentes sections de l'école rétrograde, un état

prononcé d'opposition directe à divers points fondamentaux de leur

doctrine commune. Le cas le plus important de ce genre consiste, sans

doute, dans l'étrange unanimité que manifeste cette école à consentir à

la suppression réelle de la principale base du système catholique et

féodal, en renonçant à la division capitale entre le pouvoir spirituel

et le pouvoir temporel, ou, ce qui revient au même, en acquiesçant à la

subalternisation générale du premier envers le second. C'est peut-être

la seule grande notion politique sur laquelle tous les partis

s'accordent aujourd'hui essentiellement, quoique la saine philosophie

n'y puisse voir qu'une aberration profondément funeste, d'ailleurs

momentanément inévitable. À cet égard, les rois ne se montrent certes

pas moins révolutionnaires que les peuples; et les prêtres eux-mêmes,

non-seulement dans les divers pays protestans, mais aussi chez les

nations restées nominalement catholiques, ont ainsi ratifié

volontairement leur propre dégradation politique, soit en vue d'un

ignoble intérêt, soit, tout au moins, d'après un vain esprit d'étroite

nationalité. Comment les uns ou les autres pourraient-ils, dès-lors,

rêver la restauration contradictoire d'un système qu'ils ont aussi

radicalement méconnu? La réunion préalable de toutes les innombrables

sectes engendrées par la décadence croissante du christianisme, devrait

constituer, à cet égard, une indispensable opération préliminaire. Or,

les projets éphémères tentés dans ce sens, surtout en Allemagne, par

quelques hommes d'état contemporains, ont toujours rapidement échoué

devant l'aveugle mais insurmontable obstination des divers gouvernemens

à retenir la direction suprême du pouvoir théologique, dont

l'indispensable centralisation devenait aussitôt impossible. Sous ce

rapport, les brutales inconséquences de Bonaparte, au milieu de ses

vains efforts pour rétablir l'ancien système politique, n'ont fait que

reproduire plus vivement un exemple déjà très familier à tant d'autres

princes. Quand, après sa chute, les rois ont entrepris d'instituer de

concert, contre le développement ultérieur de l'état révolutionnaire, un

haut pouvoir européen, ils n'ont pas même pensé à la moindre

participation de l'ancienne autorité spirituelle, dont ils usurpaient

ainsi complétement l'attribut le plus légitime. Cette usurpation a été

spontanément exécutée d'une manière tellement radicale que ce conseil

suprême s'est trouvé, en grande partie, composé de chefs hérétiques, et

dominé par un prince schismatique, ce qui rendait sensible à tous les

yeux l'impossibilité d'y introduire, à aucun titre, le pouvoir papal,

comme M. l'abbé de La Mennais l'avait autrefois justement remarqué,

avant sa conversion révolutionnaire. Sans doute, ce n'est pas seulement

de nos jours que les rois, et même les papes, ont, à beaucoup d'égards

essentiels, directement subordonné l'application de leurs principes

religieux aux intérêts immédiats de leur domination temporelle. Mais de

telles inconséquences, outre qu'elles sont devenues aujourd'hui plus

nombreuses et plus profondes, se présentent surtout comme bien plus

décisives, en montrant à quel point la pensée fondamentale de l'ancien

système politique a cessé d'être prépondérante chez ceux mêmes qui en

ont entrepris avec le plus d'ardeur la chimérique restauration, ainsi

qu'on a pu le voir en tant de grandes occasions contemporaines, par

exemple, à l'égard de la Grèce, de la Pologne, etc.

Cet esprit d'incohérence et de division de l'école rétrograde s'est

fréquemment manifesté de nos jours, à tous les vrais observateurs, sous

des formes très variées, mais également significatives, soit dans les

triomphes partiels et momentanés de la politique théologique, soit dans

ses revers. Pour un parti aussi fier de sa prétendue cohésion, la

possession du pouvoir devait sans doute rallier naturellement toutes les

nuances secondaires vers la réalisation fondamentale d'une doctrine dont

on avait tant vanté la liaison et l'homogénéité. N'avons-nous pas vu, au

contraire, pendant de longues années, les scissions les plus prononcées

éclater successivement entre les subdivisions de plus en plus nombreuses

de ce parti triomphant, et servir enfin d'instrument immédiat à sa chute

politique? Malgré l'intime et évidente relation de leurs causes, les

partisans du catholicisme et ceux de la féodalité ne se sont-ils pas

alors violemment séparés? Parmi ces derniers, les défenseurs de

l'aristocratie et ceux de la royauté ne se sont-ils pas mutuellement

combattus? En un mot, cette courte période n'a-t-elle point

successivement reproduit, sous nos yeux, l'effective manifestation,

irrécusable quoique sommaire, des mêmes principes essentiels de discorde

et de décomposition qui, lentement développés pendant les siècles

antérieurs, avaient réellement déterminé l'irrévocable dissolution du

système théologique et féodal? Si, par impossible, un succès analogue

venait à se renouveler, je ne crains pas d'affirmer que, malgré cette

expérience formelle, des séparations beaucoup plus prononcées encore

éclateraient nécessairement, et plus tôt, dans l'intérieur du parti

rétrograde, par l'influence inévitable de l'incompatibilité chaque jour

plus complète et mieux sentie de l'état social actuel avec l'ancien

système politique, dont la véritable pensée générale tend même de plus

en plus à s'effacer et à se perdre entièrement chez ses plus zélés

partisans. Plus la politique théologique trouve aujourd'hui à se

développer et à s'appliquer, plus elle engendre d'inconciliables

subdivisions, que dissimule le vague assentiment accordé à ses principes

généraux, tant qu'ils sont contenus à l'état spéculatif: c'est, du point

de vue scientifique, le symptôme ordinaire de toute théorie incompatible

avec les faits.

Depuis que la mémorable secousse de 1830 a fait passer le parti

rétrograde à la simple condition d'opposant, son incohérence radicale

s'est manifestée d'une autre manière non moins décisive, qui, sans être

vraiment nouvelle, n'avait jamais été jusqu'ici aussi pleinement

caractérisée. Pendant le cours des trois derniers siècles, ce parti,

quand il était réduit à la défensive, recourut spontanément plus d'une

fois aux principes essentiels de la doctrine révolutionnaire, sans

reculer devant le danger final d'une aussi monstrueuse inconséquence. On

put voir, par exemple, l'école catholique invoquant formellement le

dogme de la liberté de conscience, au sujet de ses co-religionnaires

d'Angleterre, et surtout d'Irlande, etc., tout en continuant à réclamer

l'énergique répression du protestantisme en France, en Autriche, etc.

Lorsque, dans notre siècle, la coalition des rois a voulu enfin soulever

sérieusement l'Europe contre l'intolérable domination de Bonaparte, elle

a solennellement rendu le témoignage le moins équivoque à l'impuissance

de la doctrine rétrograde et à l'énergie de la doctrine critique, en

renonçant, dans cette circonstance capitale, à se servir de la première,

pour invoquer uniquement la seconde, qu'elle reconnaissait ainsi

involontairement seule susceptible aujourd'hui d'exercer une action

réelle sur les populations civilisées, sans cesser néanmoins, par la

plus étrange contradiction, d'avoir ultérieurement en vue la

restauration finale de l'ancien système politique. Mais cet aveu

implicite de la décrépitude irrévocable de la politique théologique ne

put être, à aucune époque, aussi complet et aussi décisif que nous le

voyons aujourd'hui, où l'école rétrograde, s'efforçant de systématiser à

son usage le corps entier de la doctrine critique, entreprend, sous nos

yeux, comme ressource extrême, la vaine résurrection du régime

catholique et féodal à l'aide des principes mêmes qui ont effectivement

servi à le détruire, et dont elle n'hésite plus à ratifier

spéculativement les conséquences les plus anarchiques: une telle

subversion ne paraissant d'ailleurs motivée que sur un simple changement

survenu dans le personnel de la royauté, sans que le vrai caractère du

principal mouvement politique ait été, du reste, aucunement modifié.

Ceux qui président à cette singulière métamorphose, passent pour les

habiles par excellence du parti dont ils signent aussi catégoriquement

l'abdication politique, et même, à certains égards, la dégradation

morale[5]!

[Footnote 5: Les opinions littéraires pouvant offrir,

convenablement analysées, un reflet fidèle et instructif de

l'état général de l'esprit humain à chaque époque, je crois

convenable d'indiquer ici, comme une utile vérification

nouvelle de cette inconséquence caractéristique des partis

actuels, la correspondance directement contradictoire que

l'on peut observer entre les deux camps opposés en

littérature et en politique. Chacun se souvient que le

romantisme s'introduisit en France, dès le commencement de ce

siècle, sous les auspices de l'école catholico-féodale, qui

se fit long-temps une sorte d'obligation de parti de

préconiser les plus monstrueuses aberrations des novateurs

littéraires; tandis que l'école révolutionnaire défendant, au

contraire, avec ardeur la vieille légitimité classique, tenta

même plus d'une fois de la placer sous la ridicule protection

de réglemens officiels. Une telle méprise ne tenait, sans

doute, de part et d'autre, qu'à ce que la littérature

romantique se produisit d'abord comme essentiellement vouée à

la représentation des temps chrétiens et féodaux, pendant que

la littérature classique paraissait exclusivement consacrée à

l'antiquité payenne et républicaine. Ce rapprochement

superficiel, tout à-fait indépendant du vrai caractère

fondamental de chaque système littéraire, a néanmoins suffi

pour que, les uns en l'honneur et les autres par aversion de

catholicisme, aient également fermé les yeux sur

l'inconséquence évidente d'une semblable appréciation,

comparée aux principes généraux d'autorité absolue ou de

liberté indéfinie dont ils s'efforçaient respectivement

d'établir la prépondérance politique. La répartition des

opinions littéraires commence à s'effectuer sans doute d'une

manière plus conforme aux lois ordinaires de l'analogie, en

ce sens du moins que l'anarchie politique cesse maintenant de

répudier l'anarchie littéraire. Mais le mode primitif,

d'ailleurs si récent, n'en laisse pas moins des traces

pleinement suffisantes encore pour faire ressortir la réalité

de l'observation précédente.]

Après de telles observations, que chacun peut aisément prolonger, il

serait certainement inutile de s'arrêter davantage à constater ici

l'impuissance radicale d'une doctrine qui, profondément antipathique à

la civilisation actuelle, contient d'ailleurs aujourd'hui tant d'élémens

directement contraires à ses propres principes fondamentaux, et ne peut

pas même rallier, en réalité, ni dans les succès, ni dans les revers,

ses divers partisans, quoiqu'elle leur offre, dans le passé, le type le

mieux défini, dont l'assidue contemplation semblerait devoir prévenir

toute grave divergence. On sait que de Maistre a reproché au grand

Bossuet, et, à certains égards, avec raison, surtout en ce qui concerne

l'église gallicane, d'avoir sérieusement méconnu la vraie nature

politique du catholicisme; il ne serait pas difficile, comme je l'ai

ci-dessus indiqué, de signaler aussi, chez le célèbre auteur _du Pape_,

plusieurs inconséquences, sinon analogues, du moins équivalentes. Et

l'on prétendrait réorganiser les sociétés modernes d'après une théorie

assez décrépite pour n'être plus, depuis long-temps, suffisamment

comprise, même de ses plus illustres interprètes!

En soumettant, à son tour, la politique métaphysique à une pareille

appréciation, il faut, avant tout, ne jamais perdre de vue que sa

doctrine, quoique exclusivement critique, et par suite purement

révolutionnaire, n'en a pas moins mérité long-temps la qualification de

progressive, comme ayant en effet présidé aux principaux progrès

politiques accomplis dans le cours des trois derniers siècles, et qui

devaient être essentiellement négatifs. Cette doctrine pouvait seule

irrévocablement détruire un système qui, après avoir dirigé les premiers

développemens de l'esprit humain et de la société, tendait ensuite, par

sa nature, à perpétuer indéfiniment leur enfance. Aussi le triomphe

politique de l'école métaphysique devait-il constituer, comme pour tout

autre ordre d'idées, une indispensable préparation à l'avénement social

de l'école positive, à laquelle est exclusivement réservée la

terminaison réelle de l'époque révolutionnaire, par la fondation

définitive d'un système aussi progressif que régulier. Si, conçu dans un

sens absolu, chacun des dogmes qui composent la doctrine critique ne

peut manifester, en effet, qu'un caractère directement anarchique, la

partie historique de ce volume démontrera clairement que, considéré à

son origine, et restreint à l'ancien système, contre lequel il fut

toujours évidemment institué, il établit, au contraire, une condition

nécessaire, quoique simplement provisoire, d'une nouvelle organisation

politique, jusqu'à l'apparition de laquelle la dangereuse activité de

cet appareil destructif ne peut ni ne doit entièrement cesser.

Par une nécessité, aussi évidente que déplorable, inhérente à notre

faible nature, le passage d'un système social à un autre ne peut jamais

être direct et continu; il suppose toujours, pendant quelques

générations au moins, une sorte d'interrègne plus ou moins anarchique,

dont le caractère et la durée dépendent de l'intensité et de l'étendue

de la rénovation à opérer: les progrès politiques les plus sensibles se

réduisent alors essentiellement à la démolition graduelle de l'ancien

système, toujours miné d'avance dans ses divers fondemens principaux. Ce

renversement préalable est non-seulement inévitable, par la seule force

des antécédens qui l'amènent, mais même strictement indispensable, soit

pour permettre aux élémens du système nouveau, qui s'étaient

jusqu'alors lentement développés en silence, de recevoir peu à peu

l'institution politique, soit encore afin de stimuler à la

réorganisation par l'expérience des inconvéniens de l'anarchie. Outre

ces motifs incontestables, faciles à apprécier aujourd'hui, une

considération nouvelle, purement intellectuelle, que je dois ici plus

précisément indiquer, me semble propre à mettre en une plus parfaite

évidence l'obligation directe d'une telle marche, en démontrant que,

sans cette destruction préalable, l'esprit humain ne pourrait même

s'élever nettement à la conception générale du système à constituer.

La débile portée de notre intelligence, et la brièveté de la vie

individuelle comparée à la lenteur du développement social, retiennent

notre imagination, surtout à l'égard des idées politiques, vu leur

complication supérieure, sous la plus étroite dépendance du milieu

effectif dans lequel nous vivons actuellement. Même les plus chimériques

utopistes, qui croient s'être entièrement affranchis de toute condition

de réalité, subissent, à leur insu, cette insurmontable nécessité, en

reflétant toujours fidèlement par leurs rêveries l'état social

contemporain. À plus forte raison, la conception d'un véritable système

politique, radicalement différent de celui qui nous entoure, doit-elle

excéder les bornes fondamentales de notre faible intelligence. L'état

d'enfance et d'empirisme où la science sociale a jusqu'ici constamment

langui, a dû d'ailleurs contribuer sans doute à rendre plus impérieuse

et surtout plus étroite cette obligation naturelle. Ainsi, à ne

considérer même les révolutions sociales que dans leurs simples

conditions intellectuelles, la démolition très avancée du système

politique antérieur y constitue évidemment un indispensable préambule,

sans lequel ni les plus éminens esprits ne sauraient apercevoir

nettement la vraie nature caractéristique du système nouveau,

profondément dissimulée par le spectacle prépondérant de l'ancienne

organisation, ni enfin, en supposant surmontée cette première

difficulté, la raison publique ne pourrait se familiariser assez avec

cette nouvelle conception pour en seconder la réalisation graduelle par

son inévitable participation. La plus forte tête de toute l'antiquité,

le grand Aristote, a été lui-même tellement dominé par son siècle qu'il

n'a pu seulement concevoir une société qui ne fût point nécessairement

fondée sur l'esclavage, dont l'irrévocable abolition a néanmoins

commencé quelques siècles après lui. Une vérification aussi décisive

doit faire apprécier suffisamment l'empire effectif d'une telle

obligation générale, que l'histoire des sciences manifeste d'ailleurs

hautement par tant d'exemples irrécusables, même à l'égard d'idées

beaucoup plus simples que les idées politiques.

Ces diverses considérations fondamentales sont, par leur nature,

éminemment applicables à l'immense révolution sociale au milieu de

laquelle nous vivons, et dont l'ensemble des révolutions antérieures n'a

réellement constitué qu'un indispensable préliminaire. La rénovation

n'ayant jamais pu être jusque alors aussi profonde ni aussi étendue,

comment la société aurait-elle échappé ici à cette condition de

renversement préalable, qu'elle avait précédemment subie dans des

transformations bien moins capitales? Sans doute, il eût été très

préférable que la chute de l'ancien système politique se fût retardée

jusqu'au moment où le nouveau système aurait été propre à lui succéder

immédiatement, en prévenant toute discontinuité organique. Mais cette

utopique supposition est trop hautement contradictoire avec les plus

évidentes conditions de la nature humaine, pour mériter aucun examen

sérieux. Si, malgré la démolition déjà presque entièrement accomplie,

les plus éminens esprits n'aperçoivent encore que dans une vague

obscurité le vrai caractère de la réorganisation sociale, qu'était-ce

donc quand l'ancien système en pleine vigueur devait immédiatement

interdire tout aperçu quelconque d'un tel avenir! Il est, au contraire,

évident qu'une lutte plus intense et plus prolongée contre le régime

antérieur, a dû nécessiter un développement plus énergique et une

concentration plus systématique de l'action révolutionnaire, directement

rattachée enfin, pour la première fois, à une doctrine complète de

négation méthodique et continue de tout gouvernement régulier. Telle est

la source nécessaire et pleinement légitime de la doctrine critique

actuelle; d'où l'on peut apercevoir nettement la véritable explication

générale, soit des indispensables services que cette doctrine a rendus

jusqu'ici, soit des obstacles essentiels qu'elle oppose maintenant à la

réorganisation finale des sociétés modernes.

Étudié à son origine historique, chacun de ses divers dogmes principaux

ne constitue réellement, comme je l'établirai plus tard, que le résultat

transitoire de la décadence correspondante de l'ancien ordre social,

dont cette systématisation abstraite a dû, par une réaction naturelle,

accélérer beaucoup la décomposition spontanée, dès-lors irrévocablement

formulée. Malheureusement, le caractère essentiel d'une telle opération

philosophique, et surtout l'esprit métaphysique qui a dû présider à son

accomplissement, devaient graduellement conduire à concevoir comme

absolue, une doctrine que sa destination nécessaire rendait si

évidemment relative au seul système qu'elle avait à détruire. Si ce

grand travail critique pouvait recommencer aujourd'hui, peut-être ne

serait-il point impossible, en l'entreprenant du point de vue positif,

de construire en effet la doctrine révolutionnaire, en lui conservant

avec soin toute son énergique efficacité contre l'ancien ordre social,

sans l'ériger en obstacle systématique à toute organisation quelconque:

j'espère, du moins, parvenir à démontrer que cette doctrine peut être

ainsi conçue et utilisée désormais, dans une intention organique, et

néanmoins sans aucune inconséquence, pendant toute la période d'activité

plus ou moins indispensable qui devra lui rester encore jusqu'à la

formation suffisamment ébauchée du nouveau système politique. Mais,

laissons aux esprits vulgaires la puérile satisfaction de blâmer

injustement la conduite politique de nos pères, tout en profitant des

progrès indispensables que nous devons à leur énergique persévérance, et

qui seuls peuvent nous permettre aujourd'hui de concevoir plus

rationnellement l'ensemble de la politique moderne. Un esprit

métaphysique, et, par suite, absolu, devait nécessairement diriger la

formation effective de la doctrine révolutionnaire ou anti-théologique,

puisque, sans la prépondérance préalable de cette doctrine, notre

intelligence n'eût jamais pu s'établir réellement au point de vue

positif, suivant ma théorie fondamentale du vrai développement général

de la raison humaine. Enfin, par une considération plus spéciale et plus

directe, ce caractère inévitablement absolu, imprimé d'abord aux dogmes

critiques, pouvait seul développer assez leur énergie fondamentale pour

les rendre susceptibles d'atteindre pleinement leur destination propre,

en luttant avec succès contre la puissance alors si imposante qui

restait encore à l'ancien système politique. Car, si l'on eût tenté

jusqu'ici de subordonner à des conditions quelconques l'application

réelle des principes critiques, comme ces conditions ne pouvaient être

empruntées au nouvel ordre social, dont la vraie nature générale

demeure, même aujourd'hui, essentiellement indéterminée chez les plus

hautes intelligences, il est évident que de semblables restrictions,

dès-lors uniquement dérivées de l'ordre existant, auraient

inévitablement produit l'annulation politique de la doctrine

révolutionnaire. Tel est, en aperçu, le mode fondamental suivant lequel

l'indispensable négation du régime théologique et féodal a dû se

convertir spontanément en négation systématique de tout ordre vraiment

régulier. Mais, quelque satisfaisante que soit logiquement une pareille

explication, cette déplorable nécessité finale n'en détermine pas moins

aujourd'hui les plus pernicieuses conséquences, qui, dissimulées

naturellement tant que la lutte contre l'ancien système a dû constituer

le principal objet de la politique active, se manifestent, avec une

gravité toujours croissante, depuis que ce système est assez détruit

pour permettre et même pour exiger l'élaboration directe du système

nouveau. C'est ainsi que, par une exagération, abusive quoique

inévitable, la métaphysique révolutionnaire, après avoir rempli, pour la

démolition du régime théologique et féodal, un indispensable office

préliminaire dans le développement général des sociétés modernes, tend

désormais de plus en plus, en vertu de l'essor qu'elle a dû imprimer à

l'esprit d'anarchie, à entraver radicalement l'institution finale de ce

même ordre politique dont sa protection nécessaire a tant préparé

jusqu'ici le salutaire avénement. Quand le cours naturel des événemens a

conduit aussi spontanément une doctrine quelconque à devenir directement

hostile à sa destination primordiale, une telle subversion constitue

sans doute, le symptôme le moins équivoque de sa prochaine décadence

inévitable, ou elle annonce, du moins, que son activité doit bientôt

cesser d'être prépondérante. Nous savons déjà que la politique

théologique ou rétrograde, qui n'a de prétentions qu'à l'ordre, est

devenue, à vrai dire, aussi essentiellement perturbatrice aujourd'hui,

quoique d'une autre manière, que la politique métaphysique ou

révolutionnaire. Si donc celle-ci, dont la seule qualité fondamentale

n'a pu être que de servir jusqu'ici d'instrument général au progrès

politique, constitue maintenant un obstacle direct au principal

développement social, cette double démonstration sera certainement la

plus propre à mettre en pleine évidence la nécessité fondamentale de

remplacer désormais, par une doctrine vraiment nouvelle, deux doctrines

plus ou moins surannées, dont chacune témoigne ainsi son impuissance

finale à atteindre réellement le but même qu'elle s'était trop

exclusivement proposé. Cet examen étant surtout fort grave envers la

politique métaphysique, la seule qui mérite aujourd'hui une discussion

sérieuse, comme ayant seule tendu à produire une apparence de système

nouveau, je crois devoir ici arrêter spécialement l'attention du lecteur

sur ce point capital, dont l'éclaircissement doit jeter une lumière si

indispensable, quoique simplement provisoire, sur le vrai caractère

fondamental de la société actuelle.

Sous quelque aspect qu'on l'envisage, l'esprit général de la

méthaphysique révolutionnaire consiste toujours à ériger

systématiquement en état normal et permanent la situation nécessairement

exceptionnelle et transitoire qui devait se développer chez les nations

les plus avancées, depuis que l'impuissance de l'ancien ordre politique

à diriger désormais le mouvement social avait commencé à y devenir

irrécusable, jusqu'à la manifestation suffisamment caractérisée d'un

ordre nouveau. Considérée dans son ensemble, cette doctrine, par une

subversion directe et totale des notions politiques les plus

fondamentales, représente le gouvernement comme étant, par sa nature,

l'ennemi nécessaire de la société, contre lequel celle-ci doit se

constituer soigneusement en état continu de suspicion et de

surveillance, disposée sans cesse à restreindre de plus en plus sa

sphère d'activité, afin d'empêcher ses empiètemens, en tendant

finalement à ne lui laisser d'autres attributions réelles que les

simples fonctions de police générale, sans aucune participation

essentielle à la suprême direction de l'action collective et du

développement social. Mais, malgré l'exactitude évidente d'une telle

appréciation, la doctrine critique serait trop imparfaitement jugée si

cette négation systématique de tout véritable gouvernement, après avoir

été regardée comme une suite inévitable de la décadence du régime

ancien, n'était point envisagée aussi comme une condition temporairement

indispensable à la pleine efficacité de la lutte qui devait préparer

l'avénement du régime nouveau, ainsi que je l'expliquerai spécialement

en analysant plus tard cette dernière phase historique de l'évolution

sociale. Il est, sans doute, très déplorable que, pour remplir

suffisamment cette condition préliminaire, l'esprit humain ait été forcé

de concevoir comme absolue et indéfinie une doctrine qui, depuis qu'elle

n'est plus exclusivement employée à la démolition de l'ancien ordre

politique, tend ainsi de plus en plus à devenir un obstacle direct à

toute vraie réorganisation. Néanmoins, ce grave inconvénient doit

sembler, du point de vue philosophique, malheureusement inséparable de

notre faible nature. Non-seulement un tel caractère a dû spontanément

résulter de l'état nécessairement métaphysique où notre intelligence

était alors renfermée; mais, en outre, une opération sociale, dont

l'accomplissement devait exiger deux ou trois siècles, aurait-elle pu,

même dans l'état le plus avancé de la raison publique, ne point passer

pour absolue et définitive, aux yeux du vulgaire? Enfin, ce qu'il faut

surtout considérer, c'est que, sans un tel attribut, la métaphysique

révolutionnaire eût été nécessairement impuissante à remplir

convenablement son office essentiel contre l'ancien système politique.

Car, la véritable nature du système nouveau étant profondément inconnue,

si toute puissance directrice n'avait pas été, par une sorte de dogme

formel, radicalement déniée au gouvernement, elle eût été, en réalité,

inévitablement conservée ou rendue aux pouvoirs mêmes qu'il s'agissait

de détruire, puisqu'ils prétendaient seuls à une semblable attribution,

sans qu'on pût encore concevoir aucune meilleure manière de l'exercer.

En considérant maintenant la doctrine critique sous un point de vue plus

spécial, il est évident que le droit absolu du libre examen, ou le dogme

de la liberté illimitée de conscience, constitue son principe le plus

étendu et le plus fondamental, surtout en n'en séparant point ses

conséquences les plus immédiates, relatives à la liberté de la presse,

de l'enseignement, ou de tout autre mode quelconque d'expression et de

communication des opinions humaines. C'est essentiellement par là que

toutes les intelligences, quelles que soient leurs vaines intentions

spéculatives, ont aujourd'hui réellement adhéré, d'une manière plus ou

moins explicite, à l'esprit général de la doctrine révolutionnaire, dont

elles font ainsi, les unes sciemment, les autres en contradiction avec

leurs propres théories, un usage spontané et continu. Le droit

individuel d'examen souverain sur toutes les questions sociales devait

trop flatter l'orgueilleuse faiblesse de notre intelligence, pour que

les conservateurs les plus systématiques de l'ancien régime social

pussent eux-mêmes résister à un tel appât, et se résignassent à demeurer

seuls humbles et soumis, au milieu d'esprits pleinement livrés à

l'irrésistible élan de leur complète émancipation. Aussi, la contagion

révolutionnaire est-elle devenue, sous ce rapport fondamental,

véritablement universelle, et constitue-t-elle un des principaux

caractères des moeurs sociales propres au siècle actuel. Dans la vie

journalière, les plus zélés partisans de la politique théologique ne se

montrent, d'ordinaire, guère moins disposés maintenant que leurs

adversaires à juger exclusivement d'après leurs lumières personnelles,

en tranchant, avec non moins de hardiesse et de légèreté, les débats les

plus difficiles, et sans témoigner plus de déférence réelle envers leurs

vrais supérieurs intellectuels. Ceux même qui, par leurs écrits, se

constituent les défenseurs philosophiques du gouvernement spirituel, ne

reconnaissent, au fond, comme les révolutionnaires qu'ils attaquent,

d'autre véritable autorité suprême que celle de leur propre raison, dont

l'irritable infaillibilité est toujours prête à s'insurger contre toute

contradiction, dût-elle émaner des pouvoirs qu'ils préconisent le plus.

Je signale de préférence chez le parti rétrograde cette invasion

générale de l'esprit critique, qui caractérise la doctrine

révolutionnaire proprement dite, afin de faire mieux ressortir l'étendue

et la gravité d'une telle situation des intelligences.

Historiquement envisagé, le dogme du droit universel, absolu, et

indéfini d'examen, n'est réellement, comme je l'établirai en son lieu,

que la consécration, sous la forme vicieusement abstraite commune à

toutes les conceptions métaphysiques, de l'état passager de liberté

illimitée où l'esprit humain a été spontanément placé, par une suite

nécessaire de l'irrévocable décadence de la philosophie théologique, et

qui doit naturellement durer jusqu'à l'avénement social de la

philosophie positive[6]. En formulant cette absence effective de règles

intellectuelles, il a, par une réaction inévitable, puissamment concouru

à accélérer et à propager la dissolution finale de l'ancien pouvoir

spirituel. Cette formule ne pouvait manquer d'être absolue, puisqu'on ne

pouvait alors aucunement soupçonner le terme nécessaire que la marche

générale de la raison humaine devait assigner à l'état transitoire

qu'elle consacrait, et qui semble encore constituer même aujourd'hui,

pour tant d'esprits éclairés, un état définitif. D'une autre part, il

est ici très évident que, abstraction faite de l'impossibilité manifeste

d'une telle appréciation, ce caractère absolu était strictement

indispensable pour que ce dogme pût remplir, avec l'énergie suffisante,

sa destination révolutionnaire. Car, s'il eût fallu subordonner le droit

d'examen à des restrictions quelconques, l'esprit humain les aurait

nécessairement empruntées aux seuls principes qu'il pût réellement

concevoir, c'est-à-dire à ceux mêmes de l'ancien système social, dont

l'indispensable destruction eût été ainsi directement entravée par

l'opération philosophique qui n'avait d'autre objet essentiel que de la

faciliter. Mieux on analysera cette phase singulière de notre

développement social, plus on sera convaincu, je crois, que sans la

conquête et l'usage de cette liberté illimitée de penser, aucune vraie

réorganisation ne pouvait être préparée, puisque les principes qui

doivent y présider n'auraient pu même être primitivement recherchés si

les philosophes n'avaient exercé, dans toute sa plénitude, le droit

d'examen; et que, d'ailleurs, si le public ne se fût point aussi

attribué la même faculté, la discussion fondamentale qui doit

inévitablement précéder et déterminer le triomphe effectif de ces

principes serait devenue radicalement impossible. Quand de tels

principes auront ainsi été établis, leur irrésistible prépondérance

tendra à faire rentrer enfin le droit d'examen dans ses limites vraiment

normales et permanentes, qui consistent, en général, à discuter, sous

les conditions intellectuelles convenables, la liaison réelle des

diverses conséquences avec des règles fondamentales uniformément

respectées. Jusque alors, les opinions même qui plus tard seront

effectivement destinées à soumettre les intelligences à une exacte

discipline continue, en formulant les bases essentielles du nouvel ordre

social, ne peuvent d'abord se manifester qu'au titre universel de

simples pensées individuelles, produites en vertu du droit absolu

d'examen, puisque leur suprématie légitime ne peut ultérieurement

résulter que de l'assentiment volontaire par lequel le public les

consacrera, à l'issue finale de la plus libre discussion. Toute autre

manière de procéder à la réorganisation spirituelle, serait

nécessairement illusoire, et pourrait être fort dangereuse, si, dans le

vain espoir de hâter, par une politique toute matérielle, l'institution

d'une telle unité, on prétendait assujétir à d'arbitraires réglemens

l'exercice du droit d'examen, avant que le développement spontané de la

raison publique eût graduellement établi les principes correspondans;

aberration funeste, vers laquelle doit trop souvent entraîner

aujourd'hui, chez tous les partis politiques, la médiocrité

intellectuelle unie à l'inquiétude du caractère, animées par

l'orgueilleuse possession momentanée d'un pouvoir quelconque. La suite

de ce volume m'offrira naturellement des occasions réitérées d'expliquer

de plus en plus l'ensemble de ma pensée sur cet important sujet: mais

je crois l'avoir déjà assez nettement caractérisée pour que les lecteurs

les moins attentifs ne puissent être aucunement choqués de mon

appréciation générale du dogme révolutionnaire de la liberté illimitée

de conscience, sans le triomphe duquel ce traité eût été évidemment

impossible.

[Footnote 6: Qu'il me soit permis, à ce sujet, de rappeler

ici sommairement, comme pouvant encore être utile, la manière

dont j'appréciais ce dogme, en 1822, dans l'introduction de

mon _Système de politique positive_: «Il n'y a point de

liberté de conscience en astronomie, en physique, en chimie,

en physiologie même, en ce sens que chacun trouverait absurde

de ne pas croire de confiance aux principes établis dans ces

sciences par les hommes compétens. S'il en est autrement en

politique, c'est uniquement parce que, les anciens principes

étant tombés, et les nouveaux n'étant point encore formés, il

n'y a point, à proprement parler, dans cet intervalle, de

principes établis.» Après avoir d'abord, comme je m'y étais

attendu, vivement choqué les préjugés révolutionnaires, une

telle appréciation a cependant contribué, même alors, à

désabuser un assez grand nombre de bons esprits, qui,

jusque-là, n'avaient point senti convenablement la nécessité

d'une nouvelle doctrine sociale, et regardaient le triomphe

complet de la politique négative ou métaphysique comme le

terme définitif de la révolution générale des sociétés

modernes.]

Quelque salutaire et même indispensable qu'ait été jusqu'ici, et que

soit encore, à divers titres essentiels, ce grand principe de la

doctrine critique, on ne saurait néanmoins douter, en l'examinant d'un

point de vue vraiment philosophique, que non-seulement il ne peut

nullement constituer un principe organique, comme on a dû le croire

d'abord par l'illusion naturelle d'une longue habitude, mais qu'il tend

même directement désormais à opposer de plus en plus un obstacle

systématique à toute vraie réorganisation sociale, depuis que son

activité destructive n'est plus essentiellement absorbée par la

démolition, maintenant presque accomplie, de l'ancien ordre politique.

Dans un cas quelconque, soit privé, soit public, l'état d'examen ne

saurait être évidemment que provisoire, comme indiquant la situation

d'esprit qui précède et prépare une décision finale, vers laquelle tend

sans cesse notre intelligence, lors même qu'elle renonce à d'anciens

principes pour s'en former de nouveaux. Prendre l'exception pour la

règle, au point d'ériger, en ordre normal et permanent, l'interrègne

passager qui accompagne inévitablement de telles transitions, c'est

certainement méconnaître les nécessités les plus fondamentales de la

raison humaine, qui, par dessus tout, a besoin de points fixes, seuls

susceptibles de rallier utilement ses efforts spontanés, et chez

laquelle, par suite, le scepticisme momentanément produit par le passage

plus ou moins difficile d'un dogmatisme à un autre, constitue une sorte

de perturbation maladive, qui ne saurait se prolonger sans de graves

dangers au-delà des limites naturelles de la crise correspondante.

Examiner toujours, sans se décider jamais, serait presque taxé de folie,

dans la conduite privée. Comment la consécration dogmatique d'une

semblable disposition chez tous les individus, pourrait-elle constituer

la perfection définitive de l'ordre social, à l'égard d'idées dont la

fixité est à la fois beaucoup plus essentielle et bien autrement

difficile à établir[7]? N'est-il pas, au contraire, évident qu'une

telle tendance est, par sa nature, radicalement anarchique, en ce que,

si elle pouvait indéfiniment persister, elle empêcherait toute véritable

organisation spirituelle? Chacun se reconnaît sans peine habituellement

impropre, à moins d'une préparation spéciale, à former et même à juger

les notions astronomiques, physiques, chimiques, etc., destinées à

entrer dans la circulation sociale, et personne n'hésite néanmoins à les

faire présider, de confiance, à la direction générale des opérations

correspondantes; ce qui signifie que, sous ces divers rapports, le

gouvernement intellectuel est déjà effectivement ébauché. Les notions

les plus importantes et les plus délicates, celles qui, par leur

complication supérieure, sont nécessairement accessibles à un moindre

nombre d'intelligences, et supposent une préparation plus pénible et

plus rare, resteraient-elles donc seules abandonnées à l'arbitraire et

variable décision des esprits les moins compétens? Une aussi choquante

anomalie ne saurait certainement être conçue comme permanente, sans

tendre directement à la dissolution de l'état social, par la divergence

toujours croissante des intelligences individuelles, exclusivement

livrées désormais à l'impulsion désordonnée de leurs divers stimulans

naturels, dans l'ordre d'idées le plus vague et le plus fécond en

aberrations capitales. L'inertie spéculative commune à la plupart des

esprits, et peut-être aussi, à un certain degré, la sage retenue du bon

sens vulgaire, tendent, sans doute, à restreindre beaucoup ce

développement spontané des divagations politiques. Mais, ces faibles

influences qui, lorsque l'orgueil individuel n'est point très fortement

stimulé, peuvent souvent prévenir le ridicule essor d'une impuissante

activité, doivent être, au contraire, habituellement insuffisantes pour

déraciner la vaine prétention de chacun à s'ériger toujours en arbitre

souverain des diverses théories sociales; prétention que chaque homme

sensé blâme d'ordinaire chez les autres, tout en réservant, sous une

forme plus ou moins explicite, sa seule compétence personnelle. Or, une

telle disposition suffirait évidemment, même abstraction faite de toute

aberration active, pour entraver radicalement la réorganisation

intellectuelle, en s'opposant à la convergence effective des esprits,

qui ne sauraient être finalement ralliés sans la renonciation volontaire

de la plupart d'entre eux à leur droit absolu d'examen individuel, sur

des sujets aussi supérieurs à leur véritable portée, et dont la nature

exige néanmoins, plus impérieusement qu'en aucun autre cas, une

communion réelle et stable. Que sera-ce donc en ayant d'ailleurs égard à

l'influence directe des inévitables divagations produites par l'ambition

effrénée de tant d'intelligences incapables et mal préparées, dont

chacune tranche à son gré, sans aucun contrôle réel, les questions les

plus compliquées et les plus obscures, ne pouvant même y soupçonner les

principales conditions qu'exigerait naturellement leur élaboration

rationnelle? Ces diverses aberrations, qui se combattent mutuellement,

tendent, il est vrai, à disparaître par suite même de la libre

discussion; mais ce n'est jamais qu'après avoir exercé des ravages plus

ou moins étendus, et surtout elles ne s'effacent que pour faire place à

de nouvelles extravagances non moins dangereuses, dont la succession

naturelle serait inépuisable: en sorte que l'issue finale de tous ces

vains débats est toujours l'accroissement uniforme de l'anarchie

intellectuelle.

[Footnote 7: «Ni l'individu, ni l'espèce», disais-je, en

1826, dans mes _Considérations sur le pouvoir spirituel_, «ne

sont destinés à consumer leur vie dans une activité

stérilement raisonneuse, en dissertant continuellement sur la

conduite qu'ils doivent tenir. C'est à l'_action_ qu'est

essentiellement appelée la masse des hommes, sauf une

fraction imperceptible, principalement vouée par nature à la

contemplation.»]

Aucune association quelconque, n'eût-elle qu'une destination spéciale et

temporaire, et fût-elle limitée à un très petit nombre d'individus, ne

saurait réellement subsister sans un certain degré de confiance

réciproque, à la fois intellectuelle et morale, entre ses divers

membres, dont chacun éprouve le besoin continu d'une foule de notions à

la formation desquelles il doit rester étranger, et qu'il ne peut

admettre que sur la foi d'autrui. Par quelle monstrueuse exception,

cette condition élémentaire de toute société, si clairement vérifiée

dans les cas les plus simples, pourrait-elle être écartée envers

l'association totale de l'espèce humaine, c'est-à-dire là même où le

point de vue individuel est le plus profondément séparé du point de vue

collectif, et où chaque membre doit être ordinairement le moins apte,

soit par nature, ou par position, à entreprendre une juste appréciation

des maximes générales indispensables à la bonne direction de son

activité personnelle? Quelque développement intellectuel qu'on puisse

jamais supposer dans la masse des hommes, il est donc évident que

l'ordre social demeurera toujours nécessairement incompatible avec la

liberté permanente laissée à chacun, sans le préalable accomplissement

d'aucune condition rationnelle, de remettre chaque jour en discussion

indéfinie les bases mêmes de la société. La tolérance systématique ne

peut exister, et n'a réellement jamais existé, qu'à l'égard des opinions

regardées comme indifférentes ou comme douteuses, ainsi que le prouve la

pratique même de la politique révolutionnaire, malgré sa proclamation

absolue de la liberté de conscience. Chez les peuples où cette

politique s'est sérieusement arrêtée à la halte du protestantisme, les

innombrables sectes religieuses dans lesquelles s'y est décomposé le

christianisme sont, chacune à part, trop impuissantes pour prétendre à

une vraie domination spirituelle; mais, sur les divers points de

doctrine ou de discipline qui leur sont restés communs, leur intolérance

n'est certes pas moins tyrannique, surtout aux États-Unis, que celle

tant reprochée au catholicisme. Lorsque, par une illusion d'abord

inévitable, mais dont l'entier renouvellement est désormais impossible,

la doctrine critique a été, au commencement de la révolution française,

unanimement conçue comme organique, on sait avec quelle terrible énergie

les directeurs naturels de ce grand mouvement ont tenté d'obtenir

l'assentiment général, volontaire ou forcé, aux dogmes essentiels de la

philosophie révolutionnaire, alors regardée comme la seule base possible

de l'ordre social, et, par cela même, au-dessus de toute discussion

radicale. J'aurai, dans la suite de ce volume, de fréquentes occasions

de revenir sur un tel sujet, de manière à définir nettement les limites

normales du droit d'examen, soit en ce qu'elles ont de commun à tous les

états possibles de la société humaine, soit surtout en ce qui concerne

les conditions spéciales d'existence de l'ordre social propre à la

civilisation moderne. Qu'il me suffise ici, pour résumer sommairement

l'analyse précédente, de rappeler que, depuis long-temps, le bon sens

politique a hautement formulé ce premier besoin de toute organisation

réelle, par cet admirable axiome de l'Église catholique: _In necessariis

unitas, in dubiis libertas, in omnibus charitas_. Toutefois, cette belle

maxime se borne évidemment à poser le problème, en signalant le but

général vers lequel chaque société doit tendre à sa manière; mais sans

pouvoir, en elle-même, suggérer jamais aucune idée de la vraie solution,

c'est-à-dire, des principes susceptibles de constituer enfin cette

indispensable unité, qui serait nécessairement illusoire, si elle ne

résultait point d'abord d'une libre discussion fondamentale.

Il serait certainement superflu d'analyser ici avec autant de soin tous

les autres dogmes essentiels de la métaphysique révolutionnaire, que le

lecteur attentif soumettra maintenant sans peine, par un procédé

semblable, à une appréciation analogue, de manière à constater

clairement dans tous les cas, comme je viens de le faire à l'égard du

principe le plus important: la consécration absolue d'un aspect

transitoire de la société moderne, suivant une formule, éminemment

salutaire, et même strictement indispensable, quand on l'applique,

conformément à sa destination historique, à la seule démolition de

l'ancien système politique, mais qui, transportée mal à propos à la

conception du nouvel ordre social, tend à l'entraver radicalement, en

conduisant à la négation indéfinie de tout vrai gouvernement. Cela est

surtout sensible pour le dogme de l'égalité, le plus essentiel et le

plus actif après celui que je viens d'examiner, et qui d'ailleurs est en

relation nécessaire avec le principe de la liberté illimitée de

conscience, d'où devait évidemment résulter la proclamation, immédiate

quoique indirecte, de l'égalité la plus fondamentale, celle des

intelligences. Appliqué à l'ancien système, ce dogme a jusqu'ici

heureusement secondé le développement naturel de la civilisation

moderne, en présidant à la dissolution finale de la vieille

classification sociale. Sans cet indispensable préambule, les forces

destinées à devenir ensuite les élémens d'une nouvelle organisation

n'auraient pu prendre tout l'essor convenable, et surtout ne pouvaient

acquérir le caractère directement politique qui avait dû leur manquer

jusque alors. L'absolu n'était pas ici moins _nécessaire_, dans la

double acception de ce terme, que dans le cas précédent, puisque, si

tout classement social n'avait pas été d'abord systématiquement dénié,

les anciennes corporations dirigeantes eussent conservé spontanément

leur prépondérance, par l'impossibilité où l'on devait être de concevoir

autrement la classification politique, dont nous n'avons, même

aujourd'hui, aucune idée suffisamment nette, vraiment appropriée au

nouvel état de la civilisation. C'est donc seulement au nom de l'entière

égalité politique qu'il a été possible jusqu'ici de lutter avec succès

contre les anciennes inégalités, qui, après avoir long-temps secondé le

développement des sociétés modernes, avaient fini, dans leur inévitable

décadence, par devenir réellement oppressives. Mais une telle opposition

constitue naturellement la seule destination progressive de ce dogme

énergique, qui tend, à son tour, à empêcher toute véritable

réorganisation, lorsque, prolongée outre mesure, son activité

destructive, faute d'aliment convenable, se dirige aveuglément contre

les bases mêmes d'un nouveau classement social. Car, quel qu'en puisse

être le principe, ce classement sera certainement inconciliable avec

cette prétendue égalité, qui, pour tous les bons esprits, ne saurait

vraiment signifier aujourd'hui que le triomphe nécessaire des inégalités

développées par la civilisation moderne sur celles dont l'enfance de la

société avait dû jusque alors maintenir la prépondérance. Sans doute,

chaque individu, quelle que soit son infériorité, a toujours le droit

naturel, à moins d'une conduite anti-sociale très caractérisée,

d'attendre de tous les autres le scrupuleux accomplissement continu des

égards généraux inhérens à la dignité d'homme, et dont l'ensemble,

encore fort imparfaitement apprécié, constituera de jour en jour le

principe le plus usuel de la morale universelle. Mais, malgré cette

grande obligation morale, qui n'a jamais été directement niée depuis

l'abolition de l'esclavage, il est évident que les hommes ne sont ni

égaux entre eux, ni même équivalens, et ne sauraient, par suite,

posséder, dans l'association, des droits identiques, sauf, bien entendu,

le droit fondamental, nécessairement commun à tous, du libre

développement normal de l'activité personnelle, une fois convenablement

dirigée. Pour quiconque a judicieusement étudié la véritable nature

humaine, les inégalités intellectuelles et morales sont certainement

bien plus prononcées, entre les divers organismes, que les simples

inégalités physiques, qui préoccupent tant le vulgaire des observateurs.

Or, le progrès continu de la civilisation, loin de nous rapprocher d'une

égalité chimérique, tend, au contraire, par sa nature, à développer

extrêmement ces différences fondamentales, en même temps qu'il atténue

beaucoup l'importance des distinctions matérielles, qui d'abord les

tenaient comprimées. Ce dogme absolu de l'égalité prend donc un

caractère essentiellement anarchique, et s'élève directement contre le

véritable esprit de son institution primitive, aussitôt que, cessant d'y

voir un simple dissolvant transitoire de l'ancien système politique, on

le conçoit aussi comme indéfiniment applicable au système nouveau.

La même appréciation philosophique ne présente pas plus de difficultés

envers le dogme de la souveraineté du peuple, seconde conséquence

générale, non moins nécessaire, du principe fondamental de la liberté

illimitée de conscience, ainsi finalement transporté de l'ordre

intellectuel à l'ordre politique. Non-seulement cette nouvelle phase de

la métaphysique révolutionnaire était inévitable comme proclamation

directe de l'irrévocable décadence du régime ancien: mais elle était

indispensable aussi pour préparer l'avénement ultérieur d'une nouvelle

constitution. Tant que la nature de cet ordre final n'était point assez

connue, les peuples modernes ne pouvaient comporter que des institutions

purement provisoires, qu'ils devaient s'attribuer le droit absolu de

changer à volonté, sans quoi, toutes les restrictions ne dérivant

dès-lors que de l'ancien système, sa suprématie se serait trouvée, par

cela seul, maintenue, et la grande révolution sociale eût nécessairement

avorté. La consécration dogmatique de la souveraineté populaire a donc

seule pu permettre la libre succession préalable des divers essais

politiques qui, lorsque la rénovation intellectuelle sera suffisamment

avancée, aboutiront enfin à l'installation d'un véritable système de

gouvernement, susceptible de fixer régulièrement, à l'abri de tout

arbitraire, les conditions permanentes et l'étendue normale des diverses

souverainetés. Suivant tout autre procédé, cette réorganisation

politique exigerait directement l'utopique participation désintéressée

des pouvoirs mêmes qu'elle doit à jamais éteindre. Mais en appréciant,

comme il convient, l'indispensable office transitoire de ce dogme

révolutionnaire, aucun vrai philosophe ne saurait méconnaître

aujourd'hui la fatale tendance anarchique d'une telle conception

métaphysique, lorsque, dans son application absolue, elle s'oppose à

toute institution régulière, en condamnant indéfiniment tous les

supérieurs à une arbitraire dépendance envers la multitude de leurs

inférieurs, par une sorte de transport aux peuples du droit divin tant

reproché aux rois.

Enfin, l'esprit général de la métaphysique révolutionnaire se manifeste

d'une manière essentiellement analogue lorsqu'on envisage aussi la

doctrine critique dans les relations internationales. Sous ce dernier

aspect, la négation systématique de toute véritable organisation n'est

certes pas moins absolue, ni moins évidente. La nécessité de l'ordre

étant, en ce cas, bien plus équivoque et plus cachée, on peut même

remarquer que l'absence de tout pouvoir régulateur a été ici plus

naïvement proclamée qu'à aucun autre égard. Par l'annulation politique

de l'ancien pouvoir spirituel, le principe fondamental de la liberté

illimitée de conscience a dû aussitôt déterminer la dissolution

spontanée de l'ordre européen, dont le maintien constituait directement

l'attribution la plus naturelle de l'autorité papale. Les notions

métaphysiques d'indépendance et d'isolement national, et, par suite, de

non-intervention mutuelle, qui ne furent d'abord que la formulation

abstraite de cette situation transitoire, ont dû, plus évidemment encore

que pour la politique intérieure, présenter le caractère absolu sans

lequel elles auraient alors nécessairement manqué leur but principal, et

le manqueraient même essentiellement encore aujourd'hui, jusqu'à ce que

la suffisante manifestation du nouvel ordre social vienne dévoiler

suivant quelle loi les diverses nations doivent être finalement

réassociées. Jusque alors, toute tentative de coordination européenne

étant inévitablement dirigée par l'ancien système, elle tendrait

réellement à ce monstrueux résultat, de subordonner la politique des

peuples les plus civilisés à celle des nations les moins avancées, et

qui, à ce titre, ayant conservé ce système dans un état de moindre

décomposition, se trouveraient ainsi naturellement placées à la tête

d'une semblable association. On ne saurait donc trop apprécier

l'admirable énergie avec laquelle la nation française a conquis enfin,

par tant d'héroïques dévouemens, le droit indispensable de transformer à

son gré sa politique intérieure, sans s'assujétir à la moindre

dépendance du dehors. Cet isolement systématique constituait évidemment

une condition préliminaire de la régénération politique, puisque, dans

toute autre hypothèse, les différens peuples, malgré leur inégal

progrès, auraient dû être simultanément réorganisés, ce qui serait

certainement chimérique, quoique la crise soit, au fond, partout

homogène. Mais il ne reste pas moins incontestable, sous ce rapport,

comme sous les précédens, que la métaphysique révolutionnaire, en

consacrant à jamais cet esprit absolu de nationalité exclusive, tend

directement à entraver aujourd'hui le développement de la réorganisation

sociale, ainsi privée de l'un de ses principaux caractères. En ce sens,

une telle conception, si elle pouvait indéfiniment prévaloir, aboutirait

à faire rétrograder la politique moderne au-dessous de celle du moyen

âge, à l'époque même où, en vertu d'une similitude chaque jour plus

intime et plus complète, les divers peuples civilisés sont

nécessairement appelés à constituer finalement une association à la fois

plus étendue et plus régulière que celle qui fut jadis imparfaitement

ébauchée par le système catholique et féodal. Ainsi, à cet égard, autant

qu'à tous les autres, la politique métaphysique, après son indispensable

influence pour préparer l'évolution définitive des sociétés modernes,

constituerait désormais, par une application aveugle et démesurée, un

obstacle direct à l'accomplissement réel de ce grand mouvement, en le

représentant comme indéfiniment borné à une phase purement transitoire,

déjà suffisamment parcourue.

Pour compléter ici l'appréciation préliminaire de la doctrine

révolutionnaire, il ne me reste plus qu'à lui appliquer sommairement le

critérium logique qui déjà nous a fait juger, en elle-même, la doctrine

rétrograde ou théologique, c'est-à-dire à constater son inconséquence

radicale.

Quoique cette inconséquence soit aujourd'hui encore plus intime et plus

manifeste que dans le premier cas, elle doit néanmoins être envisagée

comme étant, de toute nécessité, moins décisive contre la métaphysique

révolutionnaire, non-seulement en ce qu'une récente formation l'y rend

naturellement plus excusable, mais surtout parce qu'un tel vice

n'empêche point essentiellement cette doctrine de remplir, avec une

suffisante énergie, son office purement critique, qui n'exige point, à

beaucoup près, cette exacte homogénéité de principes, indispensable à

toute destination vraiment organique. Malgré de profonds dissentimens,

les divers adversaires de l'ancien système politique ont pu, pendant le

cours de l'opération révolutionnaire, se rallier aisément contre lui,

autant que l'exigeait successivement chaque démolition partielle: il

leur a suffi de concentrer la discussion sur les seuls points qui

devaient alors leur être communs à tous, en ajournant après le succès

les contestations relatives aux développemens ultérieurs de la doctrine

critique; décomposition qui serait impossible à l'égard d'une opération

organique, dont chaque partie doit toujours être considérée d'après sa

relation fondamentale avec l'ensemble. Néanmoins, ce même mode

d'appréciation logique, qui ci-dessus a si clairement caractérisé

l'inanité fondamentale de la politique théologique, peut aussi,

judicieusement employé, manifester non moins sensiblement l'insuffisance

et la stérilité actuelles de la politique métaphysique. Car, si, par

leur destination révolutionnaire, les diverses parties de cette dernière

peuvent être dispensées d'une parfaite cohérence mutuelle, du moins

faut-il évidemment que l'ensemble de la doctrine ne devienne jamais

directement contraire au progrès même qu'il devait préparer, et ne tende

point non plus à maintenir les bases essentielles du système politique

qu'il se proposait de détruire; puisque, sous l'un ou l'autre aspect,

l'inconséquence, dès-lors poussée jusqu'au renversement de l'opération

primitive, constaterait irrécusablement l'inaptitude finale d'une

doctrine, ainsi graduellement conduite, par le cours naturel de ses

applications sociales, à prendre un caractère directement hostile à

l'esprit même de son institution. Or, il est aisé de montrer que tel

est, en effet, à ce double titre, le véritable état présent de la

métaphysique révolutionnaire.

Considérons-la d'abord parvenue à sa plus haute élévation possible,

lorsque, pendant la phase la plus prononcée de la révolution française,

et après avoir reçu tout son développement systématique, elle obtint

momentanément une entière prépondérance politique, en étant conçue, par

une illusion nécessaire, comme devant présider à la réorganisation

sociale. Dans cette époque, courte mais décisive, la doctrine

révolutionnaire manifeste, avec toute son énergie caractéristique, une

homogénéité et une consistance éminemment remarquables, qu'elle a depuis

irrévocablement perdues. Or, c'est précisément alors que, n'ayant plus à

lutter intellectuellement contre l'ancien système, elle développe aussi,

de la manière la moins équivoque, son esprit radicalement hostile à

toute vraie réorganisation sociale, et finit même par se constituer

violemment en opposition directe avec le mouvement fondamental de la

civilisation moderne, au point de devenir, sous ce rapport, hautement

rétrograde. Les causes essentielles de cette inévitable contradiction

finale ayant été suffisamment analysées ci-dessus, il suffira maintenant

de rappeler, en peu de mots, les principaux témoignages effectifs de

cette tendance nécessaire de la métaphysique révolutionnaire à entraver

directement le progrès naturel de ce même nouveau système social dont

elle était primitivement destinée à préparer l'avénement politique.

Une telle opposition s'était déjà ouvertement manifestée dès l'époque

même de l'élaboration philosophique de cette doctrine, qu'on peut voir

partout uniformément dominée par l'étrange notion métaphysique d'un

prétendu état de nature, type primordial et invariable de tout état

social. Cette notion, radicalement contraire à toute véritable idée de

progrès, n'est nullement particulière au puissant sophiste qui a le plus

participé, dans le siècle dernier, à la coordination définitive de la

métaphysique révolutionnaire. Elle appartient également à tous les

philosophes qui, à diverses époques et dans différens pays, ont

spontanément concouru, sans aucun concert, à ce dernier essor de

l'esprit métaphysique. Rousseau n'a fait réellement, par sa pressante

dialectique, que développer jusqu'au bout la doctrine commune de tous

les métaphysiciens modernes, en représentant, sous les divers aspects

fondamentaux, l'état de civilisation comme une dégénération

inévitablement croissante de ce premier type idéal. On voit même,

d'après l'analyse historique, ainsi que je le montrerai plus tard, qu'un

tel dogme constitue réellement la simple transformation métaphysique du

fameux dogme théologique de la dégradation nécessaire de l'espèce

humaine par le péché originel. Quoi qu'il en soit, faut-il s'étonner

que, partant d'un semblable principe, l'école révolutionnaire ait été

conduite à concevoir toute réformation politique comme essentiellement

destinée à rétablir le plus complétement possible cet inqualifiable état

primitif? Or, n'est-ce point là, en réalité, organiser systématiquement

une rétrogradation universelle, quoique dans des intentions éminemment

progressives?

Les applications effectives ont été parfaitement conformes à cette

constitution philosophique de la doctrine révolutionnaire. Aussitôt

qu'il a fallu procéder au remplacement intégral du régime féodal et

catholique, l'esprit humain, au lieu de considérer l'ensemble de

l'avenir social, s'est surtout dirigé d'après les souvenirs imparfaits

d'un passé très reculé, en s'efforçant de substituer à ce système caduc

un système encore plus ancien, et, à ce titre, plus décrépit, mais

aussi, par cela même, plus rapproché du type primordial. En haine d'un

catholicisme trop arriéré, on a tenté d'instituer une sorte de

polythéisme métaphysique, en même temps que, par une autre

rétrogradation non moins caractérisée, on tendait à remplacer l'ordre

politique du moyen âge par le régime, si radicalement inférieur, des

Grecs et des Romains. Les élémens mêmes de la civilisation moderne, les

seuls germes possibles d'un nouveau système social, ont aussi été

finalement menacés par la prépondérance politique de la métaphysique

révolutionnaire. De sauvages mais énergiques déclamations ont alors

directement condamné l'essor industriel et artistique des sociétés

modernes, au nom de la vertu et de la simplicité primitives. Enfin,

l'esprit scientifique lui-même, principe unique d'une véritable

organisation intellectuelle, n'a pas été, malgré ses imminens services,

entièrement à l'abri de cette explosion anarchique et rétrograde, comme

tendant à instituer, suivant la formule alors usitée, une aristocratie

des lumières, aussi incompatible qu'aucune autre avec le rétablissement

de l'égalité originelle[8]. Vainement l'école métaphysique a-t-elle

ensuite présenté de semblables conséquences comme des résultats

excentriques, et en quelque sorte fortuits, de la politique

révolutionnaire. La filiation est, au contraire, pleinement normale et

nécessaire, et ne saurait manquer de se réaliser de nouveau, si, par un

concours d'événemens désormais impossible, cette politique recouvrait

jamais une pareille prépondérance. Cette tendance contradictoire, et

néanmoins irrésistible, à la rétrogradation sociale, en vue d'un plus

parfait retour à l'état primitif, est tellement propre à la politique

métaphysique, que, de nos jours, les nouvelles sectes éphémères de

métaphysiciens, qui ont le plus orgueilleusement blâmé l'imitation

révolutionnaire des types grecs et romains, n'ont pu éviter de

reproduire involontairement, à un degré beaucoup plus prononcé, le même

vice fondamental, en s'efforçant de reconstituer, d'une manière encore

plus systématique, la confusion générale entre le pouvoir temporel et le

pouvoir spirituel, et en préconisant, comme le dernier terme de la

perfection sociale, une sorte de rétablissement de la théocratie

égyptienne ou hébraïque, fondé sur un véritable fétichisme, vainement

dissimulé sous le nom de panthéisme.

Cours de philosophie positive. (4/6) · 第 9 / 20 题