II

«Lorsqu'à la lueur des candélabres dont les branches sortaient du milieu

d'arbustes en fleurs, elle entrevit ces apprêts de notre tête-à-tête, ce

luxe fantasque prodigué à elle seule, dans un pauvre petit réduit où

elle n'avait compté trouver que l'ameublement modeste d'un étudiant,

elle fut surprise, sa vanité fut à tel point flattée, qu'elle ne trouva

de paroles ni pour me remercier ni pour me gronder. Par un mouvement

prompt, elle dénoua son masque et laissa glisser à terre son domino. En

voyant son charmant visage illuminé de joie, ses épaules et ses bras nus

se dégager des plis noirs du satin, j'eus un moment de vertige. Elle

était si blanche, sa robe étroite et collante dessinait une taille si

svelte, ses grands yeux m'éblouissaient de tant de flammes, que je crus

voir une apparition, la reine des ondines ou la fée Titania. Elle

s'aperçut sans doute que mon imagination s'exaltait, et que j'étais sur

une pente où bientôt il ne lui serait pas facile de m'arrêter, car elle

employa sa ruse habituelle pour me contenir. Elle se hâta de me parler

avec vivacité, avec enjouement, et même avec une pointe d'ironie; elle

poussa la cruauté jusqu'à critiquer mon tapis d'hermine, et jusqu'à

prétendre qu'une plante de gardénia, qui se trouvait auprès de la chaise

longue où elle s'était couchée, lui causait un mal de tête affreux.

Enfin elle me tourmenta, me harcela, m'irrita, me dérouta si bien, que

je ne pensais plus à lui proposer de souper, lorsque tout à coup elle

s'élança de son repos, et courant s'asseoir à table elle se prit à

manger avec un appétit merveilleux. Je restais là mécontent, confus de

mon personnage, me sentant gauche et le devenant de plus en plus. Elle

en arriva à vouloir me faire trouver notre situation plaisante, alors je

ne me contins pas. Dans la disposition romanesque où je me trouvais, la

raillerie m'était odieuse; nous nous disputâmes assez vivement: je me

souviens de tous ces détails comme si c'était hier; enfin elle me tendit

la main; nous fîmes une espèce de paix; nous achevâmes gaiement notre

petit souper. Deux heures s'étaient passées dans ces conversations à

demi hostiles; elle se plaignit d'une extrême fatigue, et se recouchant

sur la chaise longue, elle ne tarda pas à fermer les yeux et à

s'endormir.

«Je la contemplai d'abord avec une émotion religieuse; ce sommeil si

calme d'une femme que j'adorais, et qui se trouvait chez moi, loin de

toute surveillance, livrée à ma merci, était la chose la plus poétique

que je pusse imaginer. Toutefois mes sens étaient trop excités, ma

pensée était trop troublée, pour que de violents désirs ne s'emparassent

pas de moi. Je ne pus m'empêcher de déposer sur son front un long

baiser. Elle ouvrit les yeux à moitié et me parla d'une voix mourante.

Ce qu'elle me dit, la résistance qu'elle m'opposa, ce que j'arrachai à

sa lassitude ou ce que j'obtins de son amour, je ne saurais plus, je

n'ai jamais su le discerner. C'était assez pour que je pusse

m'enorgueillir de ma victoire; ce n'était pas assez pour qu'elle eût à

rougir de sa chute.

«Vous pouvez imaginer combien de pareilles scènes exaspéraient ma

passion et me faisaient son esclave. Ce qui vous surprendra peut-être,

c'est que notre liaison fût restée secrète et que le monde, dont Éliane

redoutait excessivement l'opinion, ne se jetât pas à la traverse de nos

amours. Mais outre qu'elle avait des précautions inouïes, une prudence

toujours éveillée, elle était si maîtresse d'elle-même, elle parlait de

moi avec un si parfait aplomb, qu'il était presque impossible de rien

soupçonner. D'ailleurs la piété d'Éliane, sa régularité dans l'exercice

de ses devoirs religieux, son assiduité auprès des pauvres de la

paroisse, lui conciliaient à tel point l'affection des ecclésiastiques

et des vieilles femmes, qu'elle avait autour d'elle comme une milice

sacrée toujours prête à la défendre en toute occasion.

«Quelque temps après cette nuit étrange, un matin que j'étais chez

Éliane, on annonça le comte de Marcel. C'était un homme de quarante ans

environ, brave, spirituel, de la meilleure compagnie, loyal et même

chevaleresque, disait-on, dans ses rapports avec les hommes, mais

débauché, cynique, et sans moralité aucune quand il s'agissait des

femmes qu'il affectait de mépriser. Sa présence inopinée chez Éliane, où

je ne l'avais jamais rencontré, me surprit et me déplut. Ce qui me

déplut bien davantage ce fut de lui voir prendre avec elle un ton léger,

persifleur, et s'établir dans son salon avec une familiarité négligente

qui me sembla dépasser les bornes de la liberté permise. Je donnai de

fréquentes marques d'impatience pendant sa longue visite, et, lorsqu'il

quitta la place, j'éclatai en indignation, presque en reproche. Je ne

concevais pas comment une femme honnête pouvait recevoir un homme

pareil, je n'aurais pas supposé qu'une personne qui se respectait

entendît de tels propos, souffrit une manière d'être si inconvenante.

Enfin je donnai un libre cours à ma colère que fomentait déjà le premier

levain d'une violente jalousie. Le comte était beau, je n'avais pu

m'empêcher de lui trouver du mordant, du trait dans l'esprit, une

certaine élégance, un grand air jusque dans le cynisme, quelque chose

enfin de supérieur, de voulu dans son laisser-aller apparent, qui me

causait une irritation sourde; et je me vengeais, en le rabaissant le

plus possible, de tous ces avantages dont je ne possédais aucun. Un des

plus singuliers effets de la jalousie, c'est qu'elle cause tout à la

fois d'imbéciles aveuglements et des divinations en quelque sorte

surnaturelles. Pour la première fois depuis que j'aimais Éliane,

j'observai dans ses réponses un certain embarras qui ne me parut pas

d'accord avec sa franchise ordinaire. Une ombre glissa dans mon coeur; ce

ne fut pas le doute, je me serais cru le dernier des hommes si j'avais

hésité à la croire en ce moment; ce fut comme une lointaine et vague

possibilité entrevue de ne pas la croire entièrement toujours.

«Elle m'expliqua que, à la vérité, elle avait peu attiré M. de Marcel

jusqu'ici, parce que ses principes trop connus lui inspiraient la même

répulsion qu'à moi, mais elle ajouta que d'anciennes relations de

famille, d'importants services rendus à ses parents, lui faisaient un

devoir de l'accueillir en ami, et autorisaient jusqu'à un certain point

les libertés qu'il prenait chez elle. Elle parla longtemps sur ce ton.

Je ne répondis rien, je n'aurais pas osé avouer de la jalousie; des

conseils dans ma bouche eussent été déplacés. J'en avais déjà trop dit;

je me tus. Je devins pensif, et, rentré chez moi, je m'abandonnai à une

grande tristesse. Un sentiment inconnu jusqu'alors envahit mon coeur.

C'était une douleur fiévreuse, sans nom et sans objet, un chagrin dont

la puérilité me faisait rougir, et dont pourtant je ne savais pas me

défendre; j'étais jaloux, éperdûment jaloux; et cela à propos d'une

misère, à propos de rien; jaloux de la plus vertueuse femme qu'il y eût

au monde; c'était de quoi me prendre moi-même en grande pitié.

«Dès ce jour commença pour moi une période de souffrance toujours

croissante; je ne crois pas qu'il soit au monde de tourments plus odieux

que celui d'un coeur fier aux prises avec la jalousie, cette passion

basse que les poëtes ont tenté d'ennoblir, mais dont le principe est,

presque toujours, dans un intérêt égoïste et brutal ou dans un

amour-propre désordonné. Il est bien rare que l'amour pur, si emporté

qu'on le suppose, se montre jaloux et défiant. C'est ce qu'il y a de

maladif, de mauvais en nous, qui sert d'aliment aux flammes de la

jalousie. J'en fis alors la triste épreuve, car, à ses premières lueurs,

je découvris en moi des petitesses, des lâchetés dont je n'avais pas

jusque-là soupçonné l'existence.

«Ma passion pour Éliane, en paraissant s'accroître, changea de nature.

Je n'allais plus chez elle avec simplicité et ouverture de coeur, pour

jouir de sa douce présence et des épanchements de notre amour. J'y

allais avec la pensée de rencontrer Marcel, avec une sorte de désir âpre

de les surprendre, de rompre leur tête-à-tête. J'étais désappointé quand

il ne s'y trouvait pas. Son nom me revenait sans cesse à la bouche,

Éliane le prononçait-elle, au contraire, mon coeur se serrait

douloureusement et mes yeux s'emplissaient de larmes. Je m'aperçus

bientôt qu'Éliane évitait de me faire rencontrer avec le comte, et je

crus même surprendre, quand je les voyais dans le monde, où il ne la

quittait guère, des sourires d'intelligence échangés entre eux. J'en

devins comme fou, et je m'oubliai un jour jusqu'à vouloir exiger

d'Éliane qu'elle cesserait de le voir; je lui fis d'absurdes menaces:

puis voyant que je n'obtenais rien ainsi, je me montrai faible comme un

enfant; je pleurai sur son sein, je la conjurai de prendre en pitié ma

souffrance. Elle me répondit qu'elle ne pouvait faire un pareil éclat,

que les choses s'arrangeraient d'elles-mêmes par le prochain départ de

Marcel. Elle raisonnait à perte de vue, quand moi je divaguais de la

façon la plus déplorable. Aussi dans ces sortes de scènes, qui se

renouvelèrent plusieurs fois, je finissais toujours par lui demander

pardon; je la quittais mécontent de moi, admirant sa sagesse et

maudissant ma folie. Quant au comte, il ne semblait pas s'apercevoir de

ces orages. Il ne me témoignait ni éloignement ni sympathie; il était

avec moi strictement poli, rien de plus, rien de moins, et ne tenait

guère compte de ma présence. Moi je le haïssais; j'aurais voulu le tuer;

j'épiais sans cesse un sujet de querelle. Je fus trop exaucé: j'étais

réservé au plus triste des châtiments, à celui que l'homme, égaré par sa

passion, rencontre dans l'accomplissement même de ses aveugles désirs.

«Il y avait près de deux mois que duraient mes angoisses; je ne voyais

pas d'issue à ce labyrinthe de soupçons, de reproches, d'explications,

de révolte où j'étais entré. Mon cerveau fatigué n'avait plus la faculté

d'envisager sainement quoi que ce soit, mon coeur se gonflait d'amertume;

j'étais dans un état lamentable. Vous concevez ce que je dus éprouver,

lorsqu'un jour, en entrant chez Éliane, je la vis accourir au-devant de

moi, ce qu'elle ne faisait jamais, et se jeter à mon cou en fondant en

larmes.

«Depuis mes ridicules querelles, elle s'était montrée plus froide, plus

réservée. Je m'attendais si peu à une démonstration pareille, que je

demeurai pétrifié, en croyant à peine mes yeux.

«--Éliane! m'écriais-je.

«Et dans ce nom, prononcé ainsi en la serrant contre mon coeur, je

retrouvai ma joie, mon espoir, mon aveugle amour.

«--Hervé, me dit-elle, m'aimes-tu encore? me pardonnes-tu tes

tristesses? les chagrins que je t'ai causés, veux-tu les oublier? Hervé!

si tu savais, ah! j'en suis cruellement punie!

«Ses sanglots lui coupèrent la parole. Troublé, ému, orgueilleux tout à

coup, je la conduisis, je la portai presque jusqu'à son fauteuil, et je

m'agenouillai devant elle.

«Alors seulement je vis l'altération effrayante de ses traits; une

pâleur mortelle couvrait ses joues, son oeil était ardent et sec.

«--Que j'étais insensée, reprit-elle, de croire à un bon sentiment chez

cet homme pervers! Hervé, si tu savais comme il m'a traitée!... Quel

affront sanglant!...

«--Que dites-vous? m'écriai-je. Quand, où, comment? Qu'a-t-il fait? Où

se cache-t-il? Ô mon Dieu! depuis si longtemps je me contiens! La voilà

donc arrivée enfin, mon heure!... Mais encore une fois, Éliane,

qu'a-t-il fait?

«Un affront public, un outrage dont il se vante sans doute en ce moment

dans tout Paris. Hier soir, à l'ambassade de Sardaigne, sa soeur, la

marquise de R***, qu'il affecte d'aimer pour faire croire qu'il est

capable d'aimer quelque chose, était venue s'asseoir auprès de moi; sans

nous connaître autrement que de vue nous échangeâmes cependant quelques

paroles. Mais tout à coup M. de Marcel, qui était à l'autre bout du

salon, fendit la foule, vint droit à sa soeur, et jetant sur moi un

regard impudent: «Vous n'êtes pas bien là, Marguerite, dit-il en

haussant la voix, ce n'est pas là une place convenable pour vous.» Puis

il lui prit le bras et l'emmena dans une autre pièce. Son intention

était évidente. Soit qu'il voulût faire comprendre que sa soeur était une

trop grande dame pour se commettre avec une bourgeoise, soit que dans

son rôle d'homme à bonnes fortunes, il entrât de donner à croire à tous

ceux qui nous entouraient qu'il était mon amant et qu'il ne voulait pas

voir sa soeur auprès de sa maîtresse, toujours est-il que le coup a

porté, et qu'aujourd'hui, si vous ne détournez les propos en donnant le

change, je suis la fable de la ville.

«--Je cours lui en demander raison, m'écriai-je.

«--Vous n'y pensez pas, reprit-elle; le comte vous recevra en fumant sa

pipe; il vous dira qu'il ne sait à qui vous en avez, vous plaisantera

sur l'intérêt que vous prenez à moi, et cette démarche ne servira qu'à

me compromettre davantage. Non, non, j'ai pensé à tout, j'ai réfléchi

toute la nuit. Il n'y a qu'un moyen, il faut lui rendre au centuple son

insolence; il faut l'insulter publiquement, et cela dans la personne de

sa soeur. C'est son seul endroit vulnérable; il a l'orgueil de son nom à

un point inouï. Allez ce soir au bal de lord C***, vous les y trouverez,

elle et lui, sans aucun doute; saisissez un moment où il sera près

d'elle, trouvez moyen de lancer quelques mots railleurs sur la marquise;

il répondra, cela est certain; une querelle s'engagera naturellement, et

je serai doublement vengée.

«Cette combinaison, si habile qu'elle fût, ou peut-être à cause de son

habileté, révolta tout ce qu'il y avait en moi d'honnêteté et de

délicatesse.--Prenez garde, Éliane, lui dis-je, votre trop juste

ressentiment vous emporte. Vous me demandez une chose impossible.

Insulter une femme, qui, après tout, n'est aucunement coupable envers

vous, ce serait une lâcheté.

«--Ce ne sera point une lâcheté, interrompit Éliane, puisqu'il y aura là

un homme pour la défendre. D'ailleurs je la hais, ajouta-t-elle avec un

accent qui m'épouvanta.

«--Au nom du ciel, Éliane, songez...

«--Je songe, reprit-elle, que vous êtes bien circonspect.

«Ce mot si blessant fit son effet. Je fus d'une pitoyable faiblesse.

Faisant taire ma conscience, et mon honneur, je n'écoutai plus que sa

colère; je promis tout ce qu'elle voulut, comptant un peu sur le hasard;

mais le hasard qui sert les volontés fortes ne vient jamais en aide aux

caractères faibles. La marquise de R..., qui avait eu pendant longtemps

une réputation irréprochable, était cette année-là en butte à la

malignité du monde. Son mari voyageait depuis près d'une année; on

voyait assidûment chez elle un jeune homme fort à la mode; on remarquait

qu'elle devenait triste, soucieuse; les plus téméraires dans leur

méchanceté faisaient observer que sa taille svelte perdait de sa grâce,

qu'elle prenait un embonpoint singulier; le mot de grossesse avait même

été prononcé. Ce fut de ces honteux propos que je me souvins lorsque,

étant arrivé au bal, la vue de Marcel ranima ma colère et chassa mes

derniers scrupules. Je me hâtai d'engager la marquise pour une prochaine

valse, et, le moment venu, je vis avec une joie vraiment féroce que son

frère l'avait rejointe et qu'il ne pourrait pas ne pas entendre les

impertinences que j'allais lui dire. Quand l'orchestre donna le signal

je m'approchai de la marquise, et, feignant de la regarder avec

inquiétude: «Voici, madame, la valse que vous avez daigné me promettre,

dis-je, mais, en vérité, je me fais scrupule d'user de mon droit; vous

paraissez fatiguée, souffrante même; peut-être le repos vous serait-il

plus conseillable que la danse.

«Soit que la malheureuse femme fût réellement coupable, soit qu'elle eût

connaissance des bruits qui couraient, elle rougit. Marcel, qui était

derrière sa chaise, attacha sur moi un oeil interrogatif, c'était ce que

je voulais.

«--Je ne suis point lasse, monsieur, me dit-elle timidement et je

danserai volontiers.

«--J'en serais heureux, madame, continuai-je avec une détestable

effronterie, mais vous respirez avec peine... Il est des circonstances,

ajoutai-je en me penchant à son oreille, où la plus légère fatigue peut

devenir dangereuse.

«--De grâce, monsieur, dit la marquise d'un air suppliant et entièrement

décontenancée par les sourires que ces insinuations avaient appelés sur

les lèvres de ceux qui nous entouraient...

«En ce moment Marcel se leva, et me séparant de la marquise par un

mouvement brusque:

«Vous avez raison, monsieur, me dit-il; je suis également d'avis que ma

soeur ne danse pas, et, si vous le trouvez bon, nous irons pendant la

valse faire un tour de jardin ensemble.

«Je le suivis.»

Nélida; Hervé; Julien · 第 53 / 70 题