«Lorsqu'à la lueur des candélabres dont les branches sortaient du milieu
d'arbustes en fleurs, elle entrevit ces apprêts de notre tête-à-tête, ce
luxe fantasque prodigué à elle seule, dans un pauvre petit réduit où
elle n'avait compté trouver que l'ameublement modeste d'un étudiant,
elle fut surprise, sa vanité fut à tel point flattée, qu'elle ne trouva
de paroles ni pour me remercier ni pour me gronder. Par un mouvement
prompt, elle dénoua son masque et laissa glisser à terre son domino. En
voyant son charmant visage illuminé de joie, ses épaules et ses bras nus
se dégager des plis noirs du satin, j'eus un moment de vertige. Elle
était si blanche, sa robe étroite et collante dessinait une taille si
svelte, ses grands yeux m'éblouissaient de tant de flammes, que je crus
voir une apparition, la reine des ondines ou la fée Titania. Elle
s'aperçut sans doute que mon imagination s'exaltait, et que j'étais sur
une pente où bientôt il ne lui serait pas facile de m'arrêter, car elle
employa sa ruse habituelle pour me contenir. Elle se hâta de me parler
avec vivacité, avec enjouement, et même avec une pointe d'ironie; elle
poussa la cruauté jusqu'à critiquer mon tapis d'hermine, et jusqu'à
prétendre qu'une plante de gardénia, qui se trouvait auprès de la chaise
longue où elle s'était couchée, lui causait un mal de tête affreux.
Enfin elle me tourmenta, me harcela, m'irrita, me dérouta si bien, que
je ne pensais plus à lui proposer de souper, lorsque tout à coup elle
s'élança de son repos, et courant s'asseoir à table elle se prit à
manger avec un appétit merveilleux. Je restais là mécontent, confus de
mon personnage, me sentant gauche et le devenant de plus en plus. Elle
en arriva à vouloir me faire trouver notre situation plaisante, alors je
ne me contins pas. Dans la disposition romanesque où je me trouvais, la
raillerie m'était odieuse; nous nous disputâmes assez vivement: je me
souviens de tous ces détails comme si c'était hier; enfin elle me tendit
la main; nous fîmes une espèce de paix; nous achevâmes gaiement notre
petit souper. Deux heures s'étaient passées dans ces conversations à
demi hostiles; elle se plaignit d'une extrême fatigue, et se recouchant
sur la chaise longue, elle ne tarda pas à fermer les yeux et à
s'endormir.
«Je la contemplai d'abord avec une émotion religieuse; ce sommeil si
calme d'une femme que j'adorais, et qui se trouvait chez moi, loin de
toute surveillance, livrée à ma merci, était la chose la plus poétique
que je pusse imaginer. Toutefois mes sens étaient trop excités, ma
pensée était trop troublée, pour que de violents désirs ne s'emparassent
pas de moi. Je ne pus m'empêcher de déposer sur son front un long
baiser. Elle ouvrit les yeux à moitié et me parla d'une voix mourante.
Ce qu'elle me dit, la résistance qu'elle m'opposa, ce que j'arrachai à
sa lassitude ou ce que j'obtins de son amour, je ne saurais plus, je
n'ai jamais su le discerner. C'était assez pour que je pusse
m'enorgueillir de ma victoire; ce n'était pas assez pour qu'elle eût à
rougir de sa chute.
«Vous pouvez imaginer combien de pareilles scènes exaspéraient ma
passion et me faisaient son esclave. Ce qui vous surprendra peut-être,
c'est que notre liaison fût restée secrète et que le monde, dont Éliane
redoutait excessivement l'opinion, ne se jetât pas à la traverse de nos
amours. Mais outre qu'elle avait des précautions inouïes, une prudence
toujours éveillée, elle était si maîtresse d'elle-même, elle parlait de
moi avec un si parfait aplomb, qu'il était presque impossible de rien
soupçonner. D'ailleurs la piété d'Éliane, sa régularité dans l'exercice
de ses devoirs religieux, son assiduité auprès des pauvres de la
paroisse, lui conciliaient à tel point l'affection des ecclésiastiques
et des vieilles femmes, qu'elle avait autour d'elle comme une milice
sacrée toujours prête à la défendre en toute occasion.
«Quelque temps après cette nuit étrange, un matin que j'étais chez
Éliane, on annonça le comte de Marcel. C'était un homme de quarante ans
environ, brave, spirituel, de la meilleure compagnie, loyal et même
chevaleresque, disait-on, dans ses rapports avec les hommes, mais
débauché, cynique, et sans moralité aucune quand il s'agissait des
femmes qu'il affectait de mépriser. Sa présence inopinée chez Éliane, où
je ne l'avais jamais rencontré, me surprit et me déplut. Ce qui me
déplut bien davantage ce fut de lui voir prendre avec elle un ton léger,
persifleur, et s'établir dans son salon avec une familiarité négligente
qui me sembla dépasser les bornes de la liberté permise. Je donnai de
fréquentes marques d'impatience pendant sa longue visite, et, lorsqu'il
quitta la place, j'éclatai en indignation, presque en reproche. Je ne
concevais pas comment une femme honnête pouvait recevoir un homme
pareil, je n'aurais pas supposé qu'une personne qui se respectait
entendît de tels propos, souffrit une manière d'être si inconvenante.
Enfin je donnai un libre cours à ma colère que fomentait déjà le premier
levain d'une violente jalousie. Le comte était beau, je n'avais pu
m'empêcher de lui trouver du mordant, du trait dans l'esprit, une
certaine élégance, un grand air jusque dans le cynisme, quelque chose
enfin de supérieur, de voulu dans son laisser-aller apparent, qui me
causait une irritation sourde; et je me vengeais, en le rabaissant le
plus possible, de tous ces avantages dont je ne possédais aucun. Un des
plus singuliers effets de la jalousie, c'est qu'elle cause tout à la
fois d'imbéciles aveuglements et des divinations en quelque sorte
surnaturelles. Pour la première fois depuis que j'aimais Éliane,
j'observai dans ses réponses un certain embarras qui ne me parut pas
d'accord avec sa franchise ordinaire. Une ombre glissa dans mon coeur; ce
ne fut pas le doute, je me serais cru le dernier des hommes si j'avais
hésité à la croire en ce moment; ce fut comme une lointaine et vague
possibilité entrevue de ne pas la croire entièrement toujours.
«Elle m'expliqua que, à la vérité, elle avait peu attiré M. de Marcel
jusqu'ici, parce que ses principes trop connus lui inspiraient la même
répulsion qu'à moi, mais elle ajouta que d'anciennes relations de
famille, d'importants services rendus à ses parents, lui faisaient un
devoir de l'accueillir en ami, et autorisaient jusqu'à un certain point
les libertés qu'il prenait chez elle. Elle parla longtemps sur ce ton.
Je ne répondis rien, je n'aurais pas osé avouer de la jalousie; des
conseils dans ma bouche eussent été déplacés. J'en avais déjà trop dit;
je me tus. Je devins pensif, et, rentré chez moi, je m'abandonnai à une
grande tristesse. Un sentiment inconnu jusqu'alors envahit mon coeur.
C'était une douleur fiévreuse, sans nom et sans objet, un chagrin dont
la puérilité me faisait rougir, et dont pourtant je ne savais pas me
défendre; j'étais jaloux, éperdûment jaloux; et cela à propos d'une
misère, à propos de rien; jaloux de la plus vertueuse femme qu'il y eût
au monde; c'était de quoi me prendre moi-même en grande pitié.
«Dès ce jour commença pour moi une période de souffrance toujours
croissante; je ne crois pas qu'il soit au monde de tourments plus odieux
que celui d'un coeur fier aux prises avec la jalousie, cette passion
basse que les poëtes ont tenté d'ennoblir, mais dont le principe est,
presque toujours, dans un intérêt égoïste et brutal ou dans un
amour-propre désordonné. Il est bien rare que l'amour pur, si emporté
qu'on le suppose, se montre jaloux et défiant. C'est ce qu'il y a de
maladif, de mauvais en nous, qui sert d'aliment aux flammes de la
jalousie. J'en fis alors la triste épreuve, car, à ses premières lueurs,
je découvris en moi des petitesses, des lâchetés dont je n'avais pas
jusque-là soupçonné l'existence.
«Ma passion pour Éliane, en paraissant s'accroître, changea de nature.
Je n'allais plus chez elle avec simplicité et ouverture de coeur, pour
jouir de sa douce présence et des épanchements de notre amour. J'y
allais avec la pensée de rencontrer Marcel, avec une sorte de désir âpre
de les surprendre, de rompre leur tête-à-tête. J'étais désappointé quand
il ne s'y trouvait pas. Son nom me revenait sans cesse à la bouche,
Éliane le prononçait-elle, au contraire, mon coeur se serrait
douloureusement et mes yeux s'emplissaient de larmes. Je m'aperçus
bientôt qu'Éliane évitait de me faire rencontrer avec le comte, et je
crus même surprendre, quand je les voyais dans le monde, où il ne la
quittait guère, des sourires d'intelligence échangés entre eux. J'en
devins comme fou, et je m'oubliai un jour jusqu'à vouloir exiger
d'Éliane qu'elle cesserait de le voir; je lui fis d'absurdes menaces:
puis voyant que je n'obtenais rien ainsi, je me montrai faible comme un
enfant; je pleurai sur son sein, je la conjurai de prendre en pitié ma
souffrance. Elle me répondit qu'elle ne pouvait faire un pareil éclat,
que les choses s'arrangeraient d'elles-mêmes par le prochain départ de
Marcel. Elle raisonnait à perte de vue, quand moi je divaguais de la
façon la plus déplorable. Aussi dans ces sortes de scènes, qui se
renouvelèrent plusieurs fois, je finissais toujours par lui demander
pardon; je la quittais mécontent de moi, admirant sa sagesse et
maudissant ma folie. Quant au comte, il ne semblait pas s'apercevoir de
ces orages. Il ne me témoignait ni éloignement ni sympathie; il était
avec moi strictement poli, rien de plus, rien de moins, et ne tenait
guère compte de ma présence. Moi je le haïssais; j'aurais voulu le tuer;
j'épiais sans cesse un sujet de querelle. Je fus trop exaucé: j'étais
réservé au plus triste des châtiments, à celui que l'homme, égaré par sa
passion, rencontre dans l'accomplissement même de ses aveugles désirs.
«Il y avait près de deux mois que duraient mes angoisses; je ne voyais
pas d'issue à ce labyrinthe de soupçons, de reproches, d'explications,
de révolte où j'étais entré. Mon cerveau fatigué n'avait plus la faculté
d'envisager sainement quoi que ce soit, mon coeur se gonflait d'amertume;
j'étais dans un état lamentable. Vous concevez ce que je dus éprouver,
lorsqu'un jour, en entrant chez Éliane, je la vis accourir au-devant de
moi, ce qu'elle ne faisait jamais, et se jeter à mon cou en fondant en
larmes.
«Depuis mes ridicules querelles, elle s'était montrée plus froide, plus
réservée. Je m'attendais si peu à une démonstration pareille, que je
demeurai pétrifié, en croyant à peine mes yeux.
«--Éliane! m'écriais-je.
«Et dans ce nom, prononcé ainsi en la serrant contre mon coeur, je
retrouvai ma joie, mon espoir, mon aveugle amour.
«--Hervé, me dit-elle, m'aimes-tu encore? me pardonnes-tu tes
tristesses? les chagrins que je t'ai causés, veux-tu les oublier? Hervé!
si tu savais, ah! j'en suis cruellement punie!
«Ses sanglots lui coupèrent la parole. Troublé, ému, orgueilleux tout à
coup, je la conduisis, je la portai presque jusqu'à son fauteuil, et je
m'agenouillai devant elle.
«Alors seulement je vis l'altération effrayante de ses traits; une
pâleur mortelle couvrait ses joues, son oeil était ardent et sec.
«--Que j'étais insensée, reprit-elle, de croire à un bon sentiment chez
cet homme pervers! Hervé, si tu savais comme il m'a traitée!... Quel
affront sanglant!...
«--Que dites-vous? m'écriai-je. Quand, où, comment? Qu'a-t-il fait? Où
se cache-t-il? Ô mon Dieu! depuis si longtemps je me contiens! La voilà
donc arrivée enfin, mon heure!... Mais encore une fois, Éliane,
qu'a-t-il fait?
«Un affront public, un outrage dont il se vante sans doute en ce moment
dans tout Paris. Hier soir, à l'ambassade de Sardaigne, sa soeur, la
marquise de R***, qu'il affecte d'aimer pour faire croire qu'il est
capable d'aimer quelque chose, était venue s'asseoir auprès de moi; sans
nous connaître autrement que de vue nous échangeâmes cependant quelques
paroles. Mais tout à coup M. de Marcel, qui était à l'autre bout du
salon, fendit la foule, vint droit à sa soeur, et jetant sur moi un
regard impudent: «Vous n'êtes pas bien là, Marguerite, dit-il en
haussant la voix, ce n'est pas là une place convenable pour vous.» Puis
il lui prit le bras et l'emmena dans une autre pièce. Son intention
était évidente. Soit qu'il voulût faire comprendre que sa soeur était une
trop grande dame pour se commettre avec une bourgeoise, soit que dans
son rôle d'homme à bonnes fortunes, il entrât de donner à croire à tous
ceux qui nous entouraient qu'il était mon amant et qu'il ne voulait pas
voir sa soeur auprès de sa maîtresse, toujours est-il que le coup a
porté, et qu'aujourd'hui, si vous ne détournez les propos en donnant le
change, je suis la fable de la ville.
«--Je cours lui en demander raison, m'écriai-je.
«--Vous n'y pensez pas, reprit-elle; le comte vous recevra en fumant sa
pipe; il vous dira qu'il ne sait à qui vous en avez, vous plaisantera
sur l'intérêt que vous prenez à moi, et cette démarche ne servira qu'à
me compromettre davantage. Non, non, j'ai pensé à tout, j'ai réfléchi
toute la nuit. Il n'y a qu'un moyen, il faut lui rendre au centuple son
insolence; il faut l'insulter publiquement, et cela dans la personne de
sa soeur. C'est son seul endroit vulnérable; il a l'orgueil de son nom à
un point inouï. Allez ce soir au bal de lord C***, vous les y trouverez,
elle et lui, sans aucun doute; saisissez un moment où il sera près
d'elle, trouvez moyen de lancer quelques mots railleurs sur la marquise;
il répondra, cela est certain; une querelle s'engagera naturellement, et
je serai doublement vengée.
«Cette combinaison, si habile qu'elle fût, ou peut-être à cause de son
habileté, révolta tout ce qu'il y avait en moi d'honnêteté et de
délicatesse.--Prenez garde, Éliane, lui dis-je, votre trop juste
ressentiment vous emporte. Vous me demandez une chose impossible.
Insulter une femme, qui, après tout, n'est aucunement coupable envers
vous, ce serait une lâcheté.
«--Ce ne sera point une lâcheté, interrompit Éliane, puisqu'il y aura là
un homme pour la défendre. D'ailleurs je la hais, ajouta-t-elle avec un
accent qui m'épouvanta.
«--Au nom du ciel, Éliane, songez...
«--Je songe, reprit-elle, que vous êtes bien circonspect.
«Ce mot si blessant fit son effet. Je fus d'une pitoyable faiblesse.
Faisant taire ma conscience, et mon honneur, je n'écoutai plus que sa
colère; je promis tout ce qu'elle voulut, comptant un peu sur le hasard;
mais le hasard qui sert les volontés fortes ne vient jamais en aide aux
caractères faibles. La marquise de R..., qui avait eu pendant longtemps
une réputation irréprochable, était cette année-là en butte à la
malignité du monde. Son mari voyageait depuis près d'une année; on
voyait assidûment chez elle un jeune homme fort à la mode; on remarquait
qu'elle devenait triste, soucieuse; les plus téméraires dans leur
méchanceté faisaient observer que sa taille svelte perdait de sa grâce,
qu'elle prenait un embonpoint singulier; le mot de grossesse avait même
été prononcé. Ce fut de ces honteux propos que je me souvins lorsque,
étant arrivé au bal, la vue de Marcel ranima ma colère et chassa mes
derniers scrupules. Je me hâtai d'engager la marquise pour une prochaine
valse, et, le moment venu, je vis avec une joie vraiment féroce que son
frère l'avait rejointe et qu'il ne pourrait pas ne pas entendre les
impertinences que j'allais lui dire. Quand l'orchestre donna le signal
je m'approchai de la marquise, et, feignant de la regarder avec
inquiétude: «Voici, madame, la valse que vous avez daigné me promettre,
dis-je, mais, en vérité, je me fais scrupule d'user de mon droit; vous
paraissez fatiguée, souffrante même; peut-être le repos vous serait-il
plus conseillable que la danse.
«Soit que la malheureuse femme fût réellement coupable, soit qu'elle eût
connaissance des bruits qui couraient, elle rougit. Marcel, qui était
derrière sa chaise, attacha sur moi un oeil interrogatif, c'était ce que
je voulais.
«--Je ne suis point lasse, monsieur, me dit-elle timidement et je
danserai volontiers.
«--J'en serais heureux, madame, continuai-je avec une détestable
effronterie, mais vous respirez avec peine... Il est des circonstances,
ajoutai-je en me penchant à son oreille, où la plus légère fatigue peut
devenir dangereuse.
«--De grâce, monsieur, dit la marquise d'un air suppliant et entièrement
décontenancée par les sourires que ces insinuations avaient appelés sur
les lèvres de ceux qui nous entouraient...
«En ce moment Marcel se leva, et me séparant de la marquise par un
mouvement brusque:
«Vous avez raison, monsieur, me dit-il; je suis également d'avis que ma
soeur ne danse pas, et, si vous le trouvez bon, nous irons pendant la
valse faire un tour de jardin ensemble.
«Je le suivis.»