IV

«En descendant les degrés du perron, Marcel me dit d'un accent bref:

«--Le ton que vous venez de prendre avec ma soeur ne me convient pas,

monsieur; j'ignore ce que vous lui avez dit et je n'ai pas souci de

l'apprendre; mais votre air railleur m'a déplu et je vous prie de

vouloir bien m'expliquer...

«--Je ne donne point d'explication des airs que je puis avoir,

interrompis-je, ayant hâte d'en venir à un cartel, prenez-les comme bon

vous semblera.

«--Il suffit, dit Marcel; veuilles avoir l'obligeance de rester ici une

minute, un de mes amis va venir de ma part pour s'entendre avec vous.

«Je fis une légère inclination de tête. Un quart d'heure après, le

témoin du comte et un de mes cousins, qui fit l'office de mon second,

étaient convenus que le lendemain à huit heures on se battrait à l'épée,

c'était l'arme à la mode cette année-là, au bois de Boulogne. Rentré

chez moi, je fis, avec une solennité empressée, mes dispositions en cas

de mort. J'écrivis à Éliane une lettre remplie de conseils évangéliques.

Je pardonnai aux ennemis que je n'avais pas, je laissai des souvenirs

aux amis que je n'avais guère davantage; enfin je passai la nuit dans un

accès d'héroïsme fiévreux, dans un monologue déclamatoire, dont je n'ai

pu m'empêcher de sourire quelquefois depuis en y songeant.

«Heureusement un sommeil de quelques heures, l'air vif du matin, la

présence de Marcel et des témoins me ramenèrent à un sentiment plus

simple et plus calme des choses. Je puis vous le dire, aujourd'hui que

certes nulle vanité rétrospective ne se mêle à ce récit, je me battis

avec le sang-froid et l'adresse d'un homme consommé dans l'habitude des

armes, et j'entendis Marcel, au moment où, blessé assez grièvement, il

s'appuyait sur son témoin, dire ces paroles qui me semblèrent un brevet

d'honneur dans la bouche d'un homme aussi réputé pour sa bravoure:

«--En vérité, on ne s'est jamais battu plus galamment; cela s'appelle

manier l'épée en gentilhomme.

«Le chirurgien déclara que la blessure de Marcel ne présentait aucun

danger immédiat. J'en fus heureux. Ce duel avait tout à coup apaisé ma

colère; je ne me souvenais plus d'avoir été jaloux; je ne songeais qu'à

la satisfaction de m'être bien montré dans une semblable rencontre. Le

plaisir d'avoir vengé Éliane ne venait même qu'en seconde ligne. Vous ne

pouvez vous figurer combien on est fier, dans la jeunesse, d'acquérir la

certitude qu'on est véritablement brave et qu'on sait faire bonne

contenance en présence du danger. Un premier duel est une crise dans la

vie d'un homme: c'est comme une initiation, comme, dans un autre ordre

d'idées, un sacrement reçu: c'est une confirmation de l'honneur.

«Ne pouvant me présenter chez Éliane aussi matin, je lui fis savoir

l'issue de mon affaire avec M. de Marcel, et dans l'après-midi, j'allai

suivant l'usage m'informer de l'état du blessé. On me dit qu'il se

sentait aussi bien que possible, que le chirurgien assurait toujours que

la blessure n'avait aucun caractère alarmant. Le comte avait donné

l'ordre de me faire entrer si j'en témoignais le désir. J'avoue que je

fus flatté de cet ordre, et je me fis immédiatement annoncer à M. de

Marcel. Il me parut bien; il était à peine un peu pâli et se mouvait

dans son lit sans aucune gêne apparente. Il me reçut avec une extrême

politesse. Après avoir répondu brièvement à mes questions sur l'état où

il se trouvait:

«--À mon tour, monsieur, me permettez-vous, me dit-il, de vous

interroger? Je n'en ai pas le droit, et vous avez répondu à l'avance, de

la pointe de votre épée, à tout ce que je pourrais vouloir

d'éclaircissements sur le sujet qui a amené notre rencontre; toutefois,

monsieur, j'ai près du double de votre âge, je pourrais être votre père;

me direz-vous, à ce titre, comment il se peut qu'un homme d'honneur, un

gentilhomme, qui a du monde et du savoir-vivre, s'attaque à une femme

ainsi que vous l'avez fait hier.

«Je demeurai un peu confus. Le comte m'avait toujours imposé malgré moi.

En ce moment son accent était si calme, si noble, il avait si

complétement raison de me parler ainsi, que pour toute réponse je

balbutiai.

«--J'ai déjà eu l'honneur de vous dire, continua-t-il, que je n'ai point

entendu vos propos; je n'ai pas questionné ma soeur; je ne veux pas

apprendre de vous ce que vous lui avez dit; mais enfin, monsieur, qui le

saurait mieux que vous? ce n'est pas de ce ton goguenard et impertinent

qu'il convient d'aborder une femme comme elle, n'est-il pas vrai?

«--Pourquoi donc, alors, dis-je en reprenant contenance, pourquoi, vous,

monsieur le comte, aviez-vous insulté la veille, au bal, une femme

également digne de tous vos respects?

«--Ah! j'en étais certain, s'écria Marcel en faisant un mouvement

brusque qui lui arracha un signe de douleur, c'est cette détestable

créature qui est derrière tout cela! C'est Éliane qui vous pousse...

Mais savez-vous bien, monsieur, de qui vous parlez, quand vous l'appelez

une femme respectable?

«Je le priai avec calme, quoique la colère m'eût fait tout à coup monter

le rouge au front, de ne pas s'exprimer ainsi devant moi sur le compte

d'une personne qui m'était chère. Il sourit avec ironie.

«--Écoutez, monsieur, me dit-il en reprenant son sang-froid, je n'ai

aucun intérêt à calomnier madame... auprès de vous. Quoi que vous en

puissiez penser, je ne dispute ses faveurs à personne. Je ne suis point

jaloux de mes nombreux rivaux; mais tenez, je vais vous parler en

gentilhomme, vous avez aujourd'hui gagné mon coeur par votre parfaite

tenue, par votre bonne grâce à manier l'épée. Un homme qui se bat bien,

qui est correct en matière d'honneur, comme nous disons, nous autres

vieux du métier, a droit à toutes mes sympathies. La façon dont vous

vous êtes comporté ce matin, m'a non-seulement fait vous pardonner la

cause de notre querelle, mais encore (ne me trouvez pas trop singulier),

elle m'a vivement intéressé à vous. Je vous le répète, je serais votre

père: eh bien, laissez-moi vous donner un conseil. Vous êtes jeune, vous

avez de l'avenir, ne vous empêtrez pas dans les lacs de cette femme,

vous ne savez pas jusqu'à quel point cela peut vous devenir funeste.

«Je voulus l'interrompre.

«--Mon Dieu, je vous choque, je blesse en ce moment un sentiment exalté

peut-être; vous n'êtes pas le premier qu'Éliane a séduit; c'est une

véritable sirène... Maïs croyez-moi, si vous vous y abandonnez, vous ne

recueillerez de cet amour qu'ennuis et dégoûts de toute sorte; peut-être

même finirez-vous par faire de mauvaises actions pour lui plaire, car

elle exerce un pouvoir inouï sur tout ce qui l'entoure, personne ne

l'approche impunément... Moi qui vous parle, et qui ne me suis pas pris

comme un enfant dans ses pièges, vous voyez pourtant que me voici puni

de ne m'être pas toujours tenu à distance.

«Le comte avait, en me parlant, un accent si vrai, si loyal, son regard

était si paternel, sa parole si simple et en même temps si pleine

d'autorité, qu'il m'imposa silence; il continua ainsi:

«--Mais il ne faut pas que son triomphe soit complet; il ne faut pas

que, pour une aussi vile créature, deux hommes d'honneur se

méconnaissent, se prennent de haine l'un pour l'autre; il y a assez

longtemps qu'elle fait des dupes. J'ai acquis le droit de la démasquer;

je le ferai.

«Je croyais, en entendant le comte parler de la sorte, que le délire

m'avait pris. Je sentais le sol se dérober sous moi; j'étais comme

frappé de la foudre. Marcel sonna, fit ouvrir son secrétaire, demanda un

grand portefeuille à serrure qui s'y trouvait, et me le montrant:

«--Ce portefeuille, me dit-il, contient à peu près tout le secret de la

vie d'Éliane; il renferme une longue correspondance et d'autres papiers

écrits de sa main, dans lesquels toute la fausseté, tout l'odieux de son

caractère sont dévoilés. Elle qui a, toute sa vie, été prudente,

circonspecte de telle façon que le monde, encore à l'heure qu'il est, ne

soupçonne rien de ses déportements, elle a commis une faute immense:

elle s'est confiée une fois, une seule fois, mais entièrement, sans

restriction, sans pruderie, je vous le jure, à une femme; et cette femme

l'a trahie pour moi.

«Je fis une exclamation.

«--Ce n'était pas une grande dame, ce n'était pas même une honnête

femme, c'était tout simplement une courtisane, mais très-bonne, et

valant cent fois mieux qu'Éliane qu'elle avait connue, je ne sais où ni

comment, et dont elle était devenue, sans trop en avoir conscience,

l'instrument, la confidente, le recours, à certaines heures de ces

dangers auxquels les femmes qui mènent de front plusieurs intrigues sont

souvent exposées.

«Cette chère Zélia qui m'aimait, je crois, assez sincèrement, mais qui

pourtant ne m'avait jamais laissé deviner ses relations mystérieuses

avec Éliane, est morte il y a six mois, fort tourmentée d'une sorte

d'engouement qui m'avait pris pour son amie en la voyant dans le monde.

Voulant me prémunir sans doute contre les dangers qu'elle prévoyait,

elle me remit à son lit, de mort le portefeuille ci-joint, en me faisant

jurer de le brûler après l'avoir lu; mais on ne tient pas les serments

faits aux femmes, cela ne compte pas; j'ai gardé le portefeuille, et le

voici à vos ordres, si vous voulez avoir une idée nette de ce que peut

être la corruption chez le beau sexe quand une fois il s'en mêle.

«J'avoue, continua le comte, que lorsque je parcourus ces pages, qui

recélaient le secret de tant d'intrigues, de perfidies, de mensonges, il

me prit une violente curiosité, la maladie de notre temps, la curiosité

de la dépravation. Je fus moins sage alors que je ne vous parais

aujourd'hui; je voulus connaître Éliane et devenir son amant. Cela ne

fut pas difficile. Elle sut à n'en pas douter que je possédais cette

correspondance. Dès lors il s'engagea entre nous une lutte pleine de

péripéties; elle voulait ravoir le portefeuille, moi je voulais le

garder, de nous deux je fus le plus habile; elle céda sans condition,

s'en rapportant à ma bonne foi, comme vous pourrez vous en convaincre

dans quelques billets qu'elle n'a pas craint de m'écrire, car elle

n'avait plus rien à risquer avec moi; elle jouait le tout pour le tout.

Ces lettres, je les ai jointes à celle de Zélia, elles sont là aussi.

«En ce moment on annonça le docteur. Marcel me fit signe de prendre le

portefeuille. Je lui serrai la main et je sortis en silence, la mort sur

les lèvres, l'enfer dans le coeur. Quand j'arrivai chez moi, je ne sais

ce que j'avais pensé en route, quelle étrange confusion s'était faite

dans mon cerveau, ni comment j'avais pu oublier si vite la parole du

blessé, son regard convaincu, tout ce qui enfin mettait hors de doute la

véracité de son récit; mais j'étais persuadé que ce qui venait de se

passer ne pouvait être qu'une plaisanterie, une vengeance peut-être,

exercée par Marcel, une épreuve faite sur ma crédulité, dont j'allais

trouver l'explication et l'excuse dans le portefeuille.

«Cela était bien incroyable, bien impossible assurément, mais pour moi,

tout au monde était croyable, tout était possible, hormis l'avilissement

d'Éliane. Je posai le portefeuille sur ma table, je le regardai

longtemps d'un oeil hébété; un nuage était devant mes yeux, il me

semblait que quelque chose de glacé s'était posé sur mon coeur; je ne me

sentais plus ni impatience ni curiosité, je n'avais pas même peur; tous

les ressorts de mon être étaient relâchés; ce grand ébranlement, ce choc

inattendu avaient comme arrêté soudain en moi la vie et l'intelligence.

Ce fut par un mouvement machinal que je tournai la clef dans la serrure

du portefeuille, et certes si quelqu'un fût entré en ce moment et m'eût

demandé ce que je faisais là, je n'aurais pas su répondre. Il y a dans

la vie de l'homme des heures rapides, décisives, chargées de choses, où

l'on dirait que le destin a hâte de faire son oeuvre à lui tout seul, et

ne laisse ni à la volonté ni à la réflexion le temps d'agir.

«La vue même de l'écriture d'Éliane ne me fit pas sortir de ma torpeur;

je ne pouvais plus en douter, pourtant, le récit de Marcel se

confirmait; j'avais bien là sous les yeux une volumineuse

correspondance, dont quelques mots saisis au hasard, en tournant

rapidement les feuilles, me blessaient comme des pointes aiguës. Je suis

certain que ces lettres passèrent plus de vingt fois dans mes mains

tremblantes, avant que j'eusse bien compris de quoi il s'agissait. Enfin

un billet de date toute récente, adressé à Marcel, me causa une

sensation plus vive, m'entra plus avant et d'une pointe plus acérée dans

le coeur.

«Je m'éveillai comme en sursaut; une sueur froide inonda mon visage, ma

douleur éclata et je me laissai tomber à terre en poussant des cris. Je

crois que je restai là plusieurs heures à pleurer et à me tordre. Je ne

pense pas que tristesse plus amère ait jamais envahi plus complétement

une âme aussi ouverte, aussi mal défendue; ce fut comme un flot noir qui

passa tout à coup sur ma tête et qui emporta avec lui, pour ne jamais me

les rendre, ma jeunesse, mon amour et mon facile bonheur. Un coup frappé

à ma porte m'arracha à cette première crise de pleurs et de sanglots.

J'allai ouvrir. C'était un billet d'Éliane qu'on m'apportait. Je le

jetai sans le regarder. Mon transport s'étant un peu calmé, mon cerveau

étant devenu un peu plus lucide par l'abondance de mes larmes, je me

rassis, et j'eus cette fois le courage de lire jusqu'au bout la fatale

correspondance. Lecture effroyable! Marcel ne m'avait pas trompé.

«Ces lettres, écrites sans doute dans des moments où Éliane ressentait

le besoin, qui saisit même les plus hypocrites, de soulever un instant

le masque qui les offusque, laissaient voir à nu des vices, des

turpitudes où l'oeil le plus aguerri eût hésité à plonger. Ce n'étaient

pas seulement les intrigues multipliées d'une femme galante dont je

trouvais les trop certains indices, c'étaient encore les raffinements

d'une froide corruption et toutes les bassesses que le goût immodéré de

la dépense et du faste peut faire commettre à un être sans moralité et

sans autres principes que ceux d'un épouvantable égoïsme.

«Vous ne pourrez jamais vous figurer, ma chère Thérèse, quel affreux

ravage porta en moi cette nuit de désolation, où je ne fis que lire et

relire ces lettres funestes. Quand on a acquis l'expérience du monde, on

se reporte difficilement à ces heures de jeunesse où la passion libre,

forte, croyante et simple, règne seule sur le coeur. À ce moment de la

vie, on ne se représente jamais le mal que sous des dehors repoussants;

la beauté, les grâces du corps semblent une image fidèle de la

perfection de l'âme; une femme aimée est toujours un ange. On ne

pourrait pas comprendre l'existence de ces êtres doués de tous les

charmes et gangrenés de tous les vices, tels qu'une société vieillie

dans la corruption peut seule les produire.

J'ai quelque peine, moi-même, à me rappeler de quelle hauteur j'étais en

ce moment précipité. L'excès de ma douleur était tel que je n'avais plus

aucune notion ni de temps ni de lieu. Je demeurai toute la nuit et tout

le jour suivant seul, enfermé dans ma chambre, l'oeil fixe et morne, sans

parler, sans songer à prendre de nourriture. J'écoutais machinalement le

bruit égal et régulier de ma pendule, je suivais les mouvements du

balancier; il me semblait voir quelque chose de mystérieux et de

terrible dans les chiffres du cadran, et quand l'aiguille les touchait,

j'éprouvais une angoisse puérile. Quelquefois je me jetais à genoux,

mais je me relevais tout à coup en éclatant de rire comme un insensé. Le

soir venu, mon domestique, inquiet de n'avoir pas été appelé une seule

fois dans la journée, vint me demander si je n'avais pas d'ordre à lui

donner. Sa vue me rendit la conscience de moi et de ce qui s'était

passé.

Je pensai à Marcel et j'envoyai savoir de ses nouvelles. Au bout d'une

demi-heure, on revint me dire qu'on était assez inquiet, que le comte

avait passé une nuit détestable, qu'une fièvre très-forte s'était

déclarée le matin, et qu'un second médecin venait d'être appelé. Les

gens de la maison croyaient, ajouta mon domestique, que le chirurgien

qui avait fait les premiers pansements s'était trompé, et que la

blessure était bien plus grave qu'on ne l'avait craint d'abord. Un peu

secoué par ces nouvelles, je voulus aller moi-même savoir l'exacte

vérité, mais une défaillance de coeur me prit encore. Après avoir renvoyé

mon domestique, je me laissai tomber sur mon fauteuil. «Éliane!

m'écriai-je douloureusement, Éliane!...» À l'instant même, et comme si

elle eût pu m'entendre, elle ouvrait ma porte et je la vis devant moi.»

«Frappée sans doute de ma pâleur et du bouleversement de mes traits:

--Qu'avez-vous, Hervé? s'écria-t-elle, m'aurait-on trompée?...

Seriez-vous blessé? Pourquoi ne m'avoir pas écrit? Pourquoi n'être pas

venu?

Cette voix si douce, ce regard qui descendait sur moi comme un rayon, me

donnèrent encore un moment d'illusion, presque de bonheur. Je la

contemplai sans rien dire, puis je fondis en larmes. Elle s'était

approchée de moi; mon fauteuil touchait à la table sur laquelle j'avais

laissé le portefeuille de Marcel tout ouvert; son châle, en frôlant

cette table, fit voler en l'air quelques-unes des lettres. Il faut

croire qu'elle connaissait le portefeuille, ou que, voyant sa propre

écriture, elle devina à l'instant même, car elle pâlit.

«--Qu'est-ce que cela? me dit-elle vivement.

«--C'est un souvenir que me laisse Marcel, lui dis-je en attachant sur

elle un regard qui l'eût tuée, si cette femme avait eu un coeur; c'est un

legs; il va peut-être mourir, il ne veut pas que je puisse vivre après

lui. Il m'a donné vos lettres...

«Aussitôt, et comme pour s'assurer que je ne l'abusais pas, elle

s'élança sur le portefeuille. À la façon dont elle le saisit, toutes les

lettres s'en échappèrent. Elle ne put plus douter, elle était trahie,

dévoilée. J'ignore ce qui se passa dans son esprit, je ne sais quel

démon lui inspira subitement la seule chose qui pût la sauver, mais sans

presque changer de visage et sans hésiter une minute, elle se jeta à mes

genoux et joua la plus transcendante comédie qui jamais, peut-être, ait

été jouée depuis que l'on se trompe et que l'on se trahit dans ce monde.

«Nier était impossible; expliquer, atténuer, excuser, rien de tout cela

ne se pouvait; elle comprit vite, car elle avait le génie du mal.

«--Hervé! Hervé! s'écria-t-elle d'une voix qui eût ému le marbre, et en

tenant malgré moi mes genoux embrassés, Hervé, je suis la plus misérable

des créatures, la dernière des femmes! Il n'y a pas en ce monde de

châtiment assez rude pour moi; je ne sais pas de parole qui me flétrisse

assez; une fatalité épouvantable m'a entraînée; je suis tombée de

déception en déception, d'égarement en égarement, jusqu'au plus profond

de l'abîme; j'ai enfin commis le plus grand des crimes, puisque j'ai

aussi trahi votre amour, votre saint et noble amour. Je ne vous demande

ni pitié ni pardon. Je sais que vous ne pouvez plus aimer une femme

telle que je suis devenue, malgré Dieu lui-même qui m'avait fait naître

avec un noble coeur et capable peut-être de grandes vertus... Mais

voyez-vous, Hervé, ne me refusez pas la dernière grâce que j'implore de

vous. Je ne survivrai pas à la douleur de voir se briser si cruellement

mon dernier espoir de vertu... votre amour. Mais je veux avoir eu du

moins le seul courage qui me soit possible, celui d'une sincérité sans

bornes; je veux que vous entendiez comme un prêtre ma confession tout

entière, et peut-être prononcerez-vous sur ma tête courbée une parole de

paix et de miséricorde.

«Elle continua ainsi longtemps; elle fut pathétique, éloquente; elle

déroula à mes yeux toute une vie de dérèglements et d'hypocrisie à faire

trembler. Mais telle est la puissance de l'aveu, que, à mesure qu'elle

s'accusait, elle semblait se purifier et se grandir. Ce qui m'avait fait

horreur à lire loin d'elle, je l'écoutais avec une sorte de terreur

presque respectueuse; les actes les plus condamnables, au moment où elle

s'en confessait, se paraient à mes yeux d'une beauté sinistre; elle me

fascinait et me dominait en raison même de sa honte, car je ne voyais

plus dans ses bassesses que son courage à me les révéler. On eût dit, à

me voir pâle, frémissant, éperdu, et à l'entendre, elle, me parler d'une

voix vibrante, sa belle main tenant la mienne avec force, comme si elle

eût craint que je ne lui échappasse, on eût dit que j'étais le coupable

et qu'elle allait m'absoudre ou me condamner. Enfin, que vous dirais-je?

elle était divinement belle. Il vint un moment où je n'entendis plus

rien, où mon regard perdu dans le sien n'y vit plus que les flammes d'un

ardent amour, où mes lèvres attachées à ses lèvres y burent le poison

d'une volupté terrible, où tout disparut, tout s'abîma, tout s'anéantit

dans le sentiment de cette volupté.»

Hervé s'interrompit. Thérèse lâcha son bras. Elle respirait à peine. Ils

firent quelques pas séparés.

--Ne vous lassez pas de moi, dit enfin Hervé, nous approchons de la

conclusion. Encore un peu de patience, et le récit de mes pitoyables

faiblesses sera terminé.

«Je tombai dans une sorte d'assoupissement causé, je pense, par la

longue tension de mes nerfs, l'abondance de mes larmes, et aussi

l'absence totale de nourriture depuis vingt-quatre heures. C'était une

complète prostration de forces. Je ne sais au bout de combien de temps

je m'éveillais, mais il faisait sombre, les lumières étaient éteintes;

je rallumai une bougie, tout en cherchant à rappeler mes esprits; je ne

savais pas si je sortais d'un affreux cauchemar, d'une léthargie... Je

regardai autour de moi comme pour chercher Éliane. Il n'y avait personne

dans la chambre; mes yeux rencontrèrent la table; le portefeuille avait

disparu.

«Je ne m'arrêterai pas davantage à vous peindre ma fureur et mon

désespoir; la Providence avait choisi ces jours pour épuiser sur moi sa

colère. Vers neuf heures du matin, on m'apporta un billet d'Éliane ainsi

conçu:

«Le comte de Marcel est au plus mal; on s'était grossièrement trompé sur

sa blessure. La fièvre et le délire ne l'ont pas quitté depuis douze

heures. Il n'a plus, selon toute apparence, que très-peu d'instants à

vivre. Mon coeur est brisé par ce malheur; je ne me consolerai jamais de

la fin si cruelle d'un de mes meilleurs amis. Vous comprendrez,

monsieur, qu'il me devienne impossible, au moins d'ici à bien longtemps,

de vous recevoir chez moi.»

«La lecture de ce billet ne me causa presque aucune émotion, tant je les

avais toutes épuisées la veille. Notre coeur est aussi impuissant pour la

douleur que pour la joie. Il y a un terme que nous ne dépassons guère:

au delà c'est l'abrutissement ou la défaillance. Le fond des deux

calices est vite atteint; c'est un breuvage de même saveur et d'effet

pareil, une lie narcotique qui engourdit l'âme et la plonge dans une

stupide insensibilité.

«Une seule pensée me restait distincte: je voulais partir, quitter à

l'instant Paris, ne plus voir un visage connu, fuir ces tristes

murailles qui semblaient chargées de malédictions. Je croyais, j'étais

bien jeune, qu'on se fuyait soi-même, et que, en allant loin, bien loin,

au delà des monts et des mers, j'irais aussi, peut-être, au delà de ma

douleur.

«Je m'embarquai à Marseille pour l'Amérique du sud. Pendant les huit

jours que je restai là à attendre le premier vaisseau qui ferait voile

pour Rio-Janeiro, j'appris deux nouvelles funestes: la mort de Marcel et

le retour à Paris de son beau-frère, le marquis de R***, qui, averti par

des amis charitables, avait saisi une correspondance, portait partout

ses plaintes et menaçait d'un procès qui alla achever de perdre la

marquise, déjà cruellement compromise par le duel et la mort de son

frère, dont elle était regardée comme l'unique cause.

«Durant toute la traversée, je quittai à peine ma chambre, si l'on peut

donner ce nom aux six pieds carrés qui contenaient mon lit et ma table.

J'avais d'effroyables accidents nerveux, on me prenait pour un homme

frappé d'aliénation mentale; personne n'était désireux de m'aborder,

mais j'avais un compagnon invisible, le sentiment constant, aigu, de mon

crime, le remords, qui ne me laissait de repos ni jour ni nuit. Un reste

de religion, ou peut-être tout simplement l'horreur naturelle d'une

organisation robuste pour la destruction, m'empêchèrent d'attenter à ma

vie. Tout ce que je fis, tout ce que je tentai pendant près de deux

années pour trouver du répit fut vain. J'allais, j'allais toujours, sans

m'arrêter, de ville en ville, de désert en désert; je parcourus les plus

beaux pays du monde, je vis les scènes les plus grandioses de la nature;

je pressai, j'entassai les images dans ma mémoire, mais ma pensée, sans

se lasser non plus, franchissait tous les obstacles que j'élevais entre

elle et ma faute; elle s'acharnait à sa proie; et cette proie c'était

mon propre coeur que rien ne soulageait alors, que rien depuis n'a su

guérir.

«Les émotions du jeu me tentèrent; je gagnai d'abord immensément, puis

je perdis à peu près tout ce que je possédais, sans plus m'affecter de

la perte que du gain. Seulement cette ruine presque totale me força de

revenir en Europe et de me rapprocher de ma famille, qui ne savait ce

que j'étais devenu et à laquelle je fus contraint de recourir. Ce fut

une dernière misère assez vivement ressentie par mon orgueil. Je ne pus

me résoudre toutefois à remettre les pieds sur le sol de la France. Je

débarquai à Livourne, d'où je me rendis à Florence. Je m'étais déterminé

presque machinalement à aller là plutôt qu'ailleurs, J'avais rencontré à

bord un moine italien avec lequel, durant la traversée, il m'était

arrivé de causer plus longuement et plus intimement que je ne l'avais

fait depuis mes malheurs. Ce moine était un Dominicain, jeune encore,

mais fatigué, soit, comme on le racontait, par des abstinences et des

macérations volontaires, soit par une maladie des poumons gagnée dans ce

voyage au Brésil, qu'il avait entrepris pour les intérêts de son ordre.

Il allait tenter de se guérir en essayant les climats les plus doux de

l'Italie. Il devait habiter successivement Florence, Pise et Naples.

«Le père Anselme, c'est ainsi qu'on l'appelait, m'avait inspiré sinon de

l'intérêt, mon coeur était mort à tous les sentiments bienveillants, du

moins une respectueuse curiosité. Dès le premier jour où nous nous

étions abordés, il avait paru trouver du plaisir à s'entretenir avec

moi. Ces entretiens, d'abord très-vagues, avaient pris peu à peu, grâce

à lui, quelque chose de plus sérieux et de plus intime.

«Tout en gardant le silence sur son véritable nom et sur les événements

de sa vie, le moine me laissa entrevoir qu'il avait traversé bien des

orages, et que le monde et ses écueils ne lui étaient pas inconnus. Il

s'exprimait en français avec une facilité rare; il abordait tous les

sujets avec convenance et liberté. Sa parole, quoique simple, touchait

toujours au fond des choses et donnait beaucoup à penser. C'était un

noble esprit et un noble coeur. Un jour que, sans rien préciser, je lui

avais parlé de mes ennuis, de mes courses sans but et de mon éloignement

à rentrer dans ma patrie:

«--Pourquoi ne feriez-vous pas avec moi le voyage d'Italie? me dit-il.

«Il n'en avait pas fallu davantage pour me décider à suivre ses pas.

Après quelques mois de séjour à Florence, il ne se trouva pas bien de

l'air trop vif, et résolut de passer la mauvaise saison à Pise. Pendant

tout cet hiver, je le vis sans cesse. Nous faisions ensemble des

promenades le long de l'Arno, à San Rossore, dans la forêt de pins qui

s'étend des cascines jusqu'à la mer, et surtout dans les galeries du

Campo-Santo. Cette nature douce et triste, ces oeuvres de l'art dont je

pénétrais chaque jour davantage les solennelles beautés, agissaient sur

mon esprit et m'arrachaient à la constante obsession de ma misère. Il me

prenait quelquefois des tressaillements subits d'admiration et

d'enthousiasme. La vie rentrait en moi. J'en arrivai à éprouver le

besoin de confier mes peines, et je fis au père Anselme, en déguisant

les noms et les circonstances, la confession de mon indigne amour et des

fautes où il m'avait entraîné. C'était un jour que nous revenions d'une

course en plein midi le long de la mer; le ciel n'avait pas un nuage; la

lumière inondait la grève solitaire. Le moine marchait silencieux et

pensif à mes côtés. Quand je cessai de parler, il réfléchit quelques

instants, puis, me regardant avec une tendresse profonde:

«--Mon enfant, me dit-il, écoutez la parole d'un homme qui à suivi, lui

aussi, les sentiers de la perdition; croyez-moi, il n'est permis à aucun

de nous de désespérer de sa vie. L'irréparable aux yeux de Dieu n'existe

pas. Si vous êtes poursuivi de trop cuisants remords, si vous croyez la

doctrine catholique, il y a des asiles ouverts à la pénitence:

faites-vous chartreux ou trappiste; si, au contraire, comme je le pense,

votre coeur est moins frappé de remords que tourmenté de regrets, si vous

avez moins de désespoir de vos fautes que de retours cruels vers des

illusions perdues, alors, mon enfant, sachez ressaisir les rênes de

votre âme. Sachez être homme. Il n'est personne ici-bas, pas même le

galérien attaché à son boulet, qui ne puisse encore être bon à son

semblable. Quand nous n'avons plus dans notre coeur de quoi nous rendre

heureux nous-mêmes, c'est alors souvent qu'il se trouve dans notre

esprit de plus riches trésors à répandre autour de nous. Vous êtes

jeune; vous avez une patrie, une famille; vous avez l'humanité à aimer

comme le Christ l'a aimée jusqu'à la fin. Et, tenez, ajouta-t-il en me

désignant la tour penchée (nous arrivions en ce moment sur la place du

Dôme), vous savez l'histoire de cette tour que le peuple regarde comme

miraculeuse. Elle s'élevait sous les yeux de l'architecte, droite,

fière, audacieuse, quand tout à coup, arrivée à moitié de sa hauteur, le

terrain s'affaissa, et chacun pensa que l'édifice allait s'écrouler.

Mais l'artiste, confiant en Dieu et en sa volonté, ne perdit pas

courage. Il sut trouver le remède au moment du plus grand péril. Il

étaya fortement la tour; puis, s'étant assuré que l'affaissement du sol

ne pouvait dépasser une certaine profondeur qu'il calcula avec

précision, il modifia ses mesures, il changea ses lignes, il acheva son

campanile sur un plan incliné qui est aujourd'hui l'émerveillement de

tous, et fait paraître son oeuvre bien plus belle dans sa singularité

qu'elle ne l'eût été si aucun accident ne fût survenu.

«Ceci est un apologue, mon noble ami, poursuivit le père Anselme en

souriant doucement. Notre vie, c'est la tour de Pise. Nous la commençons

avec audace et certitude, nous la voulons droite et haute; mais tout à

coup le terrain sur lequel nous bâtissons vient à s'effondrer. Notre

volonté fait défaut, nous croyons que tout est perdu. Souvenons-nous

alors de Bonanno Pisano, imitons-le: étayons d'abord notre âme, puis

faisons la part de nos fautes. Mais, continuons, ne craignons pas la

peine, achevons notre vie penchée; et qu'on puisse au moins douter en

nous voyant s'il n'a pas mieux valu qu'elle fût ainsi, et si une

perfection plus complète n'eût pas été peut-être moins admirable.

«Le soir même de cet entretien je reçus des lettres qui m'annonçaient la

mort de mon frère aîné. Il ne laissait pas d'enfants. J'allais me

trouver chef de famille, possesseur d'une grande fortune territoriale.

Je crus reconnaître dans cet événement et dans cette coïncidence le

doigt de Dieu. Je résolus de rentrer immédiatement en France, et d'y

commencer une vie nouvelle. J'allai prendre congé du père Anselme; il

parut heureux de ma détermination et me serra dans ses bras. «Mon père,

lui dis-je, bénissez en moi la résignation et la volonté que vous y avez

mises.»

«Il fit, en silence, sur ma tête, le signe de la croix.

«Nous ne nous sommes jamais revus.

«Le reste, vous le savez. À mon arrivée ici, d'anciens amis de ma

famille me parlèrent de mariage. J'y étais assez disposé. Tout ce qui

devait fixer, régler mon existence me semblait bon. Je ne devais plus y

laisser de place pour le hasard. On me fit connaître la mère de

Georgine, et plusieurs fois nous allâmes ensemble voir cette dernière au

couvent. Je la trouvai jolie; je la savais bonne; elle était pauvre. Je

me laissai séduire par la pensée de réparer une injustice du sort. Je me

dis que, ne pouvant plus jouir de rien par moi-même, je jouirais du

moins de tous les plaisirs de cette jeune fille élevée dans les

privations et dans une austère simplicité. Je crus que cette âme à

guider, cette intelligence à conduire serait un intérêt noble et

constant dans ma vie. Je désirais passionnément avoir de beaux enfants,

et vous voyez que le Ciel m'a exaucé. Georgine est heureuse par moi,

elle le sent, elle m'aime. À chaque heure du jour, elle sait me le

témoigner. J'ai la conviction d'avoir fait autour de moi un bien réel.

Dans ce pays, depuis huit ans que je l'habite, la misère a disparu. Le

nécessaire est assuré à tous; beaucoup même ont ce modique superflu qui

fait si aisément bénir l'existence à ceux qui vivent de leur travail. Je

suis à la veille d'entrer dans la vie politique. J'espère alors faire

plus en grand ce que je fais maintenant sur une très-petite échelle. Je

ne suis pas insensible au désir d'attacher mon nom à quelque réforme

utile pour mon pays.»

--Vous ne me dites pas ce qu'est devenue Éliane? interrompit Thérèse;

l'avez-vous revue?

--Jamais! dit Hervé. Elle avait quitté la France quand j'y suis rentré.

On m'a dit qu'elle s'était fixée à Naples. Je n'en sais pas davantage.

Voici la première fois, depuis huit années, que je prononce son nom.

Ils entraient dans la cour du château; la cloche avait depuis longtemps

appelé pour le déjeuner; des domestiques étaient partis dans plusieurs

directions pour avertir Hervé et Thérèse.

--Mais arrivez donc! leur cria Georgine du plus loin qu'elle les

aperçut; les enfants s'impatientent, le cuisinier se désespère; on n'a

pas idée de se promener par ce temps là et à de pareilles heures.

Disant cela elle tendit la main à Thérèse, embrassa Hervé, et ne vit pas

sur le visage de tous deux qu'un mystère venait d'être révélé, qu'un

lien nouveau et secret unissait leurs coeurs; heureuse Georgine! elle ne

devina pas l'orage qui grondait sur sa tête.

Il est sur la terre des êtres singulièrement préservés; ils passent à

côté des plus graves événements sans les voir; ils se trouvent mêlés aux

drames les plus terribles sans les soupçonner; ils reçoivent l'étreinte

d'une main convulsive sans que rien en eux frémisse, et sourient dans la

bénignité d'une ignorance tranquille aux coeurs dévastés, aux fronts qu'a

touchés la foudre: ce sont de bonnes et douces natures qui vivent leur

temps et s'en vont de ce monde sans y avoir fait ni mal ni bien.

Georgine était un peu de celles-là.

Les jours suivants, Hervé et Thérèse ne se parlèrent plus. Le récit

d'Hervé avait bouleversé le coeur de Thérèse; lui-même se sentait

profondément ébranlé. Il y a des révélations qui sont des révolutions.

Il est des dangers contre lesquels le silence est la seule armure.

Un matin Thérèse était descendue au salon un peu plus tôt que de

coutume; il n'y avait personne encore. Un feu mal allumé emplissait

l'âtre d'une fumée épaisse; les vitres, chargées de brume, ne laissaient

pas percer le regard sur les jardins. La table était encore dans le

désordre de la veille. L'ouvrage commencé de Georgine, les jouets des

enfants, un volume de Walter-Scott, dont Hervé faisait le soir lecture,

y étaient restés. Le piano était ouvert. Dans une corbeille, placée en

face des fenêtres, quelques chrysanthèmes penchaient mélancoliquement

leurs têtes violacées; je ne sais pourquoi ce salon parut à Thérèse

d'une tristesse lugubre. Elle essaya de lire un journal, elle ne put;

elle se mit au piano, préluda longtemps, mais aucune phrase ne

s'achevait sous ses doigts; elle voulut chanter, alors les pleurs

qu'elle réprimait se mirent à couler. Tout à coup elle sentit une main

se poser doucement sur son épaule, elle se retourna: c'était Hervé qui

la regardait avec une indicible expression de tendresse et de douleur.

--Vous ressemblez à Éliane, lui dit-il; seulement vous êtes beaucoup

plus belle.

En ce moment la porte s'ouvrit; c'était Georgine avec les enfants et

deux voisins qui venaient s'établir à Vermont pour plusieurs jours.

Thérèse s'échappa et fut cacher ses larmes. C'est ainsi, par un incident

insignifiant, par un hasard vulgaire, que se brisent souvent, au moment

où ils vont se nouer, les fils de deux destinées. Tout fut dit: la

dernière parole qui devait être échangée entre Hervé et Thérèse vint se

perdre dans les compliments et les lieux-communs de la politesse de

province.

Le lendemain, à sept heures du matin, un beau cheval sellé et bridé

attendait devant le perron du château; sur la selle du domestique qui

devait suivre, une petite valise était attachée. Hervé parut; il remit

un billet au valet de chambre qui lui ouvrît la porte d'entrée.

--Quand madame sera éveillée, vous lui donnerez cette lettre.

Disant cela, il monta lentement en selle, traversa au pas la cour du

château, puis, piquant des deux, il s'élança au galop dans la longue

avenue. Au bout de quelques minutes, un détour du chemin le ramena, en

vue de Vermont. Il s'arrêta, regarda longtemps une fenêtre dont les

jalousies venaient de s'ouvrir:

«Thérèse!» murmura-t-il, et il s'éloigna de toute la vitesse de son

cheval.

Sa lettre à Georgine motivait son départ. Les intérêts de son élection

l'appelaient à la petite ville de B... et l'y retiendraient une huitaine

de jours. Thérèse, malgré les instances de Georgine, quitta Vermont

avant le retour d'Hervé. Elle demeura fort peu de temps dans sa famille

et s'embarqua pour New-York. Georgine n'eut plus de ses nouvelles qu'à

de rares intervalles.

Aujourd'hui, l'océan est entre Hervé et Thérèse. Ils ne se reverront

pas, ou du moins ils ne se reverront que lorsque l'âge les aura rendu

méconnaissables l'un à l'autre. Ils étaient faits pour s'aimer; le

devoir les sépare, et chacun d'eux, sans se l'être dit, garde au fond de

son coeur un ineffaçable et cher regret. Leur histoire est celle de

plusieurs d'entre nous. Passer un jour tout auprès d'un bonheur immense,

le voir, croire qu'on le saisirait en étendant la main, et ne pas s'y

arrêter pourtant, c'est l'héroïsme ignoré de bien des nobles coeurs. J'en

sais qui se pleurent et qui s'appellent tout bas à travers l'espace. Ô

mon Dieu! vous qui leur avez donné la force des grands sacrifices,

donnez-leur-en du moins l'amère volupté!

Nélida; Hervé; Julien · 第 54 / 70 题