À M. E. DE G...

À vous qui avez combattu seul.

Souffert en silence,

Triomphé sans joie.

À vous, qui êtes mon ami.

I

Au mois de septembre 1832, une voiture de poste entrait à l'hôtel

Meurice; une femme jeune et remarquablement belle était seule dans cette

voiture. On l'attendait. En la conduisant à l'appartement retenu pour

elle, le maître de l'hôtel lui remit une lettre; elle la saisit

vivement, en brisa le cachet et lut ce qui suit:

«Enfin te voilà donc à Paris; te figures-tu mon chagrin de n'y pas être

pour te recevoir? Après une si longue absence, il me tarde tant de te

presser sur mon coeur. Oh! je t'en supplie, Thérèse, viens au plus vite

retrouver ta vieille amie. Je suis à Vermont, avec mon mari, qui joint

ses instances aux miennes. Tu n'as fait qu'entrevoir Hervé le jour de

notre mariage; c'est à peine si tu te le rappelles; mais lui, il te

connaît, il t'aime pour tout ce que je lui ai dit de toi, pour les

adorables lettres que je lui ai lues avec orgueil. Songe qu'il y aura

bientôt huit ans que nous sommes séparées; songe à tout ce que nous

aurons à nous dire, et hâte-toi de venir reprendre notre intimité, nos

interminables causeries du couvent. Sois bonne comme tu l'étais alors.

Souviens-toi que tu ne refusais jamais rien à ta petite Georgine. Que

ferais-tu d'ailleurs à Paris dans cette saison? Il n'y a personne. Ta

famille est dispersée; ta soeur est aux eaux de Toeplitz. Crois-moi, viens

l'attendre à Vermont. Viens prendre ta part de ma douce vie, te réjouir

de me voir heureuse auprès d'un mari que j'estime, que je vénère, que

j'adore. Ne pense pas que j'exagère, Hervé est adorable. Il a fait de

moi, de cette enfant gâtée que tu as connue si ignorante, si

inconsidérée, si futile, une femme sérieuse, attachée à ses devoirs, une

mère attentive. Il m'a sauvée de tous les écueils; il m'a corrigée de

tous mes travers; il m'a rendue presque digne de lui, et cela sans une

parole amère, sans un reproche, sans avoir jamais exercé sur mon esprit

la moindre contrainte. Quel noble coeur qu'Hervé! Comme tu vas l'aimer

tout de suite! Il y a tant de rapports entre vous deux. Mais, égoïste

que je suis, je ne te parle que de moi et je ne sais pas si tu peux

m'entendre sans tristesse. Tes parents m'ont bien assuré, à la vérité,

que tu vivais contente à New-York; que tu dirigeais en partie les

affaires de ton mari; qu'elles prospéraient; que vous aviez un

établissement superbe; que tu ne regrettais point trop Paris. Ton

beau-frère a même ajouté que ta tête s'était calmée et que, grâce au

ciel, tu étais guérie des idées romanesques. Mais toi, tu ne m'as

presque rien dit de ton intérieur; je n'ai pas su deviner non plus

l'état de ton âme au ton de tes lettres qui n'était ni triste, ni gai,

ni exalté, ni tout à fait calme pourtant. J'attends donc tes

confidences, et je ne puis que te répéter: Viens, viens dans mes bras

qui te sont ouverts; viens dans ma maison qui est la tienne.»

Une larme mouilla les yeux de Thérèse, restée seule dans sa chambre.

--Âme charmante! murmura-t-elle, coeur plein d'enchantements! Je l'avais

bien prévu, le monde ne devait se montrer à toi que sous ses couleurs

les plus séduisantes; ta lèvre ne devait goûter que le miel au bord de

la coupe. Rien qu'en approchant des lieux où tu vis, je sens ta bénigne

influence. Il me semble que ces huit années passées, si pesantes, si

mornes, se détachent de moi. Je crois respirer de nouveau l'air libre de

mon enfance. J'oublie déjà mes jours sans soleil, mes devoirs

inexorables et la chaîne si courte qui m'attache à un sol aride. Mon

coeur frémit d'une joyeuse impatience, j'ai comme hâte de vivre. Je crois

entendre encore la voix de mes illusions perdues et le battement d'ailes

de mes jeunes espérances. Ô Georgine, Georgine, quelle magie il y a

encore pour moi rien que dans ton nom! Je t'ai toujours aimée, non comme

mon amie, mais comme ma fille, comme mon enfant de prédilection. Si je

t'avais vue toujours près de moi, si j'avais pu à toute heure contempler

ton front serein et ton doux sourire, mon sort ne m'eût point semblé

trop rude; je l'aurais accepté sans déchirement, peut-être même sans

effort.

Thérèse sonna et fit demander immédiatement des chevaux de poste. Puis

elle écrivit, à sa soeur pour lui apprendre qu'ayant obtenu de son mari

la permission de passer trois mois en France, elle allait en donner un à

Georgine et rejoindrait sa famille dans le courant d'octobre.

Le lendemain elle arrivait à Vermont. C'était une ravissante demeure, un

château bâti à l'italienne sur le versant d'une colline, au bas de

laquelle roulait une petite rivière. La vue s'étendait au loin sur une

plaine fertile. Les abords étaient riants, les jardins plantés avec un

goût exquis, le paysage avait une délicieuse fraîcheur. À mesure qu'on

approchait, on se sentait plus attiré. Le murmure de la rivière, le

chant de milliers d'oiseaux sous les ombrages, les tons éclatants, les

riches nuances des fleurs jetées à profusion sur les tapis de verdure,

les parfums qui s'en exhalaient et qui embaumaient l'atmosphère, tout

révélait un séjour privilégié; il était impossible de s'en figurer les

habitants autrement que comme des êtres satisfaits et paisiblement

heureux. Thérèse reçut avec attendrissement cette impression d'une

nature si charmante qu'elle agissait même sur les esprits les moins

préparés à en être émus, et quand elle aperçut Georgine venant radieuse

à sa rencontre, appuyée sur le bras d'Hervé, elle crut voir la

réalisation d'un de ces romans anglais qui se plaisent aux scènes de

famille, une image vivante de cette félicité paradisienne accordée dès

ici-bas dans le mariage à quelques femmes que leur ange gardien n'a pas

quittées.

Les deux amies se précipitèrent dans les bras l'une de l'autre et se

tinrent longtemps embrassées.

--Fais-toi donc voir! s'écria enfin Thérèse. En vérité, je ne te

reconnais plus. Tu n'étais que jolie quand je t'ai quittée; je te

retrouve tout à fait belle.

--Vous l'entendez, dit Georgine en se retournant vers Hervé, nous

verrons maintenant ce qu'elle va dire des enfants. Où sont-ils donc

restés? Tenez, Hervé, conduisez Thérèse; moi, je cours chercher ces

chers trésors.

Hervé offrit son bras à Thérèse. Il la remercia avec cordialité de

l'empressement qu'elle avait mis à rejoindre Georgine et de la joie que

sa présence allait répandre à Vermont. Puis, tournant assez court aux

phrases d'usage:

--Comment la trouvez-vous? dit-il. Avez-vous parlé vrai? vous

semble-t-elle embellie?

Thérèse lui répéta ce qu'elle venait de dire, ajoutant que le visage de

Georgine, son attitude, sa démarche avaient pris un caractère noble et

grave, infiniment préférable à son joli minois du couvent.

--Eh bien! reprit Hervé, ce changement extérieur qui vous frappe est

l'expression d'un changement intime bien plus marqué, bien plus complet

encore. Quand vous avez connu Georgine, quand je l'ai épousée, c'était

une aimable et gracieuse enfant, rien de plus; aujourd'hui, vous ne

tarderez pas à vous en apercevoir, c'est une femme distinguée. Son

intelligence s'est ouverte à tous les beaux sentiments. Elle me rend

bien fier...

--Et heureux? dit Thérèse en lui prenant la main.

--Quelle question! reprit Hervé en souriant; on voit bien que vous

arrivez d'Amérique. Vous avez véritablement des idées de l'autre monde;

vous croyez au bonheur. Dans notre vieux monde à nous, il n'y a que les

niais et les envieux qui y croient.

En ce moment, ils entraient au château; Georgine les attendait, tenant

ses enfants par la main. L'un, garçon de six à sept ans, ressemblait

trait pour trait à son père; l'autre était une petite fille à la

chevelure dorée, aux grands yeux bleus, au teint transparent, un

chérubin du Corrége. Dès qu'ils aperçurent Hervé, ils se jetèrent sur

lui, sautèrent sur ses genoux, se cramponnèrent à son cou; il n'y eut

plus moyen de les en arracher.

--Voilà une présentation bien solennelle, dit Georgine; mais que

veux-tu? ce sont de petits sauvages élevés dans les bois; ils adorent

leur père et ne m'écoutent plus dès qu'il est là.

Le reste du jour se passa en entretiens affectueux et familiers. Les

jours suivants, Thérèse fut initiée à tous les détails de la vie de

château telle qu'on l'entendait à Vermont. Il régnait dans cet intérieur

une liberté si sagement ordonnée, tant de paix; les maîtres étaient si

indulgents, les serviteurs si attentifs, les enfants si joyeux, tous les

visages si ouverts, Thérèse voyait surtout chez Hervé et chez Georgine

un soin si constant, et qui paraissait si naturel, de se complaire,

qu'elle ne pouvait se figurer la plus légère ombre à ce tableau. Le

temps de son séjour était déjà presque écoulé; elle avait déjà passé

trois semaines dans une intimité continuelle avec les deux époux, sans

qu'un seul mot, un seul regard, un seul incident eût pu faire concevoir

à sa pénétrante amitié le moindre doute sur leur bonheur à l'un et à

l'autre. Seulement, de temps en temps, elle se rappelait la singulière

réticence d'Hervé lorsqu'elle lui avait demandé si Georgine le rendait

heureux. Involontairement elle cherchait une signification à ce qui,

sans doute, n'avait été qu'une plaisanterie banale. Elle commentait de

vingt façons diverses les paroles qu'il avait dites. Souvent aussi le

beau front d'Hervé, déjà dépouillé au-dessus des tempes, le timbre de sa

voix pénétrant et attristé, un léger pli d'ironie qu'elle surprenait à

sa lèvre, même dans le sourire, la faisaient rêver et lui jetaient à

l'esprit mille perplexités, mille conjectures vagues et romanesques.

Mais aucune de ces conjectures ne portait atteinte à la haute opinion

qu'elle avait conçue de lui. Elle admirait de plus en plus ce coeur fier

et simple, cet esprit délicat qui savait ennoblir toutes les vulgarités

de la vie, cet homme qui ressemblait si peu aux autres hommes, et qui,

possédant tous les avantages qui excitent l'envie, exerçait en même

temps toutes les vertus qui la désarment.

Chaque jour elle lui faisait une place plus large dans son coeur, et

bientôt elle n'aurait pas su discerner qui de lui ou de Georgine

occupait le plus sa pensée et la retenait par de plus doux liens. Un

refroidissement insensible avait même succédé à l'impétuosité des

premières caresses entre les deux amies. Thérèse ayant doucement évité

de répondre aux questions un peu indiscrètes de Georgine, celle-ci

s'était sentie froissée, et, sans rien témoigner, elle avait, de son

côté, mis fin aux épanchements, aux confidences. Occupée de ses enfants,

de sa maison, d'un nombreux voisinage rendu plus animé par l'approche

des élections et la candidature d'Hervé, elle ne trouvait plus de temps

pour les tête-à-tête, et Thérèse semblait plutôt être devenue l'amie de

son mari que la sienne. Cependant je ne sais quelle gêne subsistait

entre Hervé et cette dernière. Ils étaient tous deux réservés,

circonspects, et leurs entretiens, quoique familiers, n'avaient rien de

véritablement intime.

Thérèse, d'abord charmée, épanouie au sein de l'atmosphère bienveillante

de Vermont, retombait peu à peu dans une sorte d'absorption et de

mélancolie. Souvent elle s'échappait du château, faisait seule de

longues courses; elle errait alors à l'aventure, et ne rentrait parfois

qu'à l'heure des repas. Un matin, par un de ces beaux soleils d'automne

qui percent lentement la brume et jettent des teintes si vives aux

arbres à demi dépouillés, elle s'était éloignée plus que de coutume.

D'étranges préoccupations, des rêves bizarres, avaient agité son

sommeil. Elle était dans cette disposition vague et languissante à

laquelle ne peuvent toujours se soustraire les natures les plus fortes.

À chaque instant ses yeux s'emplissaient de larmes; tout ce que la

poésie a créé d'images tendres et dangereuses lui revenait confusément à

la mémoire; se parlant à elle-même, elle disait à haute voix et comme

pour se soulager de ses propres pensées, des chants d'amour, des vers

tendres ou passionnés. Elle se croyait seule et suivait sans contrainte

le cours de sa rêverie, lorsqu'un bruit de pas sur les feuilles sèches

la fit tressaillir.

--Thérèse! dit une voix bien connue; Thérèse, répéta Hervé, car c'était

lui, ne voulez-vous donc point m'entendre; je vous y prends enfin en

flagrant délit de roman. La voilà donc retrouvée, cette femme

sentimentale, cette poétesse de qui l'on m'avait tant parlé!

Aujourd'hui, elle fait des affaires de banque et raille tout ce qui

n'est pas palpable comme de l'or, positif comme de l'arithmétique; mais

un beau matin elle fuit au bocage et répète aux échos d'alentour des

vers amoureux.

Disant cela, il s'approcha gaiement, prit le bras de Thérèse, le passa

doucement dans le sien, serra sa main brûlante et se mit à marcher avec

elle. Elle était interdite et demeurait muette.

--Pardonnez ma sotte plaisanterie, reprit Hervé en la regardant avec

surprise; je vois que je viens de heurter un sentiment intime, une

disposition de l'âme que j'aurais dû respecter. C'est un nouveau

malentendu ajouté à tous ceux qui sont déjà entre nous. Je vous assure,

Thérèse, que je souffre de cela. Depuis près d'un mois, nous nous voyons

sans cesse; vous êtes l'amie intime de ma femme; j'estime votre

caractère, j'admire votre esprit. J'aimerais, ajouta-t-il avec quelque

hésitation, oui, j'aimerais être aussi votre ami. Je voudrais que vous

me connussiez bien, que vous pussiez aimer en moi, non pas l'homme que

je parais, mais l'homme que je suis; et cependant, je le sens, nous

vivons à mille lieues l'un de l'autre. Je suis un étranger pour vous,

Thérèse, moi qui devrais être votre frère. Je ne sais si je puis même

accepter les sentiments affectueux que vous semblez avoir pour moi...

J'aurais besoin de vous parler une fois à coeur ouvert.

Thérèse releva la tête, son visage s'éclaira de joie; Hervé allait

au-devant de son plus ardent désir; il prévenait une demande qui, bien

souvent déjà, avait erré sur ses lèvres, et qu'une excessive

appréhension de lui déplaire avait seule refoulée. Tout ce que Georgine

lui avait dit de son mari lui semblait incomplet, insuffisant; une voix

secrète lui criait qu'il y avait là un mystère à pénétrer, un de ces

mystères d'amour, peut-être, dont les femmes sont toujours avides...

--Hervé, dit-elle, mon ami, puisque vous devinez si bien ce que je

pense, ce que je souhaite depuis le premier instant où je vous ai vu,

puisque vous me jugez digne de votre confiance, à quoi bon vous dire que

vous trouverez en moi un esprit recueilli, pénétré de la religion du

silence, un coeur qui peut tout comprendre, car il a connu, lui aussi, le

vertige de certaines heures funestes et l'effrayante fascination

qu'exerce le mal sur la perversité de nos penchants. J'ai connu la

curiosité et l'orgueil... C'est vous dire que j'ai côtoyé bien des

abîmes.

--Vous devinez donc que je vais avoir un triste récit à vous faire, dit

Hervé, puisque vous me promettez votre indulgence?...

--Mon indulgence, dit Thérèse; ce mot aurait-il un sens entre nous? Qui

donc aurait le droit d'en gracier un autre? À mes yeux, il n'y a pas de

fautes, il n'y a que des malheurs.

Hervé lui serra la main.

--Écoutez-moi, reprit-il; ces heures ne se retrouveront peut-être plus.

Vous exercez en ce moment sur moi une influence presque surnaturelle;

vous avez le rameau miraculeux qui découvre les sources cachées; mon

coeur se dilate en votre présence; mais bientôt un silence de plomb va

retomber sur lui. Écoutez-moi, puis oubliez ce que je vais vous dire,

car personne, non, personne au monde, n'a jamais su, ne saura jamais ce

que vous allez entendre.

--Comment? dit Thérèse, votre femme elle-même, Georgine, ignorerait-elle

une seule particularité de votre vie; lui cacheriez-vous quelque chose?

--Prendre sa femme pour confidente, reprit Hervé, c'est une erreur

funeste. Cela ne peut et ne doit point être. L'éducation d'une jeune

fille, ses préjugés, ses instincts mêmes, lui rendent ce rôle

impossible. Comment attendre d'un être qui ne connaît rien de la vie,

l'appréciation équitable de ce tourbillon de paroles, de pensées,

d'actes contraires et inconséquents qui tourmente et entraîne la

jeunesse de l'homme? L'épouse tendre et naïve sera indignée, affligée

outre mesure, au récit de tant et de si vulgaires égarements; elle

méprisera peut-être celui qu'elle doit avant tout respecter. Non,

l'homme doit savoir porter seul le fardeau de son passé quel qu'il soit;

il n'y a de dignité possible dans le mariage qu'à ce prix.

Un long silence se fit; ils continuaient de marcher; le ciel se couvrait

de nuages, un vent froid s'était levé et sifflait dans les branches

mortes; des nuées de corneilles traversaient les allées du bois en

faisant entendre leur rauque croassement; je ne sais quoi de lugubre

dans la nature avait succédé à la promesse d'une matinée splendide;

quelque chose de morne et de sinistre semblait planer au-dessus d'Hervé

et de Thérèse et les pénétrait de tristesse.

Hervé rompit enfin le silence et parla ainsi:

«À vingt-deux ans, je devins amoureux d'une femme qui en avait plus de

trente; son visage avait perdu l'éclat de la première jeunesse, mais

tout ce que la grâce la plus exquise, un soin constant de plaire, un

insatiable désir de captiver peuvent donner de séduction et de charme

était en elle et me ravissait. Encore aujourd'hui, Thérèse, en dépit de

tant d'années qui ont pesé sur mon front et ralenti le sang dans mes

veines, je ne prononce pas son nom sans un pénible effort.»

--Je comprends, dit Thérèse...

«Quand vous aurez entendu ce que j'ai à vous dire d'elle, reprit Hervé,

je crains que vous ne me compreniez plus. Mais n'importe... Continuons.

Le mari d'Éliane, excellent homme, enrichi par des spéculations

industrielles qui lui prenaient tout son temps, laissait à sa femme une

liberté entière. Elle ne paraissait pas en avoir abusé, car sa

réputation était bonne, et l'on ne tenait sur elle que très-peu de ces

propos inconsidérés auxquels n'échappent pas les femmes les plus

vertueuses. Éliane voyait beaucoup de monde; elle était fort recherchée

à cause de son esprit et de son élégance. Il ne me vint pas en pensée

qu'elle pourrait deviner seulement que je l'aimais. Je n'avais aucune

expérience ni des autres ni de moi-même; je n'étais ni fat, ni

présomptueux, ni pénétrant. J'étais simple et vrai dans l'exaltation la

plus romanesque. Je mettais tout mon bonheur à contempler Éliane, à

l'écouter, à m'enivrer de son regard, de son accent expressif, à suivre

ses mouvements, ses moindres gestes, à épier les occasions d'être près

d'elle; tout cela sans rien prétendre, sans rien espérer, je crois même

sans un désir. J'étais si jeune, il y avait en moi une telle

surabondance de vie, que mon amour était à lui-même son but et sa

récompense. Éliane avait trop de pénétration pour ne pas s'apercevoir,

dès l'abord, de l'empire qu'elle exerçait sur moi. Je crois qu'elle s'en

applaudit et qu'elle résolut de le rendre absolu. Cela ne lui fut pas

difficile. Elle parvint sans aucune coquetterie apparente, par des

manières cordiales, des discours pleins de prudence, des conseils

affectueux, parfois même des réprimandes enjouées, en un mot, par toute

une attitude prise de soeur aînée, à me mettre en entière confiance et à

éloigner en même temps de son entourage les soupçons qui auraient pu

contrarier son dessein: bientôt, chose sans exemple dans le monde où

elle vivait, il fut tout simple pour son mari et pour ses amis, de me

voir chez elle à peu près à toute heure, tantôt à lui faire des

lectures, tantôt à l'accompagner au piano, car elle chantait divinement,

tantôt à lui servir de secrétaire pour sa nombreuse correspondance.

Depuis, en réfléchissant au pied sur lequel je me trouvais au bout de si

peu de temps dans sa maison, en songeant combien cela eût été impossible

à une autre femme, je suis resté confondu devant tant d'habileté et de

savoir-faire; mais alors je ne réfléchissais pas, je me laissais aller

au flot qui me portait. L'amour me pénétrait tout entier; Éliane s'était

emparée de toutes mes facultés. Son esprit actif, son imagination vive,

donnaient un continuel aliment à ma pensée; elle embrasait mes sens par

des familiarités dont elle ne semblait pas soupçonner le danger, et

quand, à ses heures d'abandon, elle me laissait entrevoir le fond de son

âme, j'y découvrais de si nobles douleurs, de si belles révoltes contre

la mesquinerie et l'inutilité de son existence, des élans si purs vers

le beau et le vrai, que je me récriais contre l'injustice du sort,

contre l'aveuglement d'une société ingrate qui ne tombait pas à genoux

en adoration devant cet ange exilé du ciel. Six mois se passèrent ainsi

dans les rapports les plus étranges qui aient peut-être jamais existé

entre un homme de mon âge et une femme encore jeune. Je ne lui avais pas

dit une seule fois que j'étais amoureux d'elle; elle ne paraissait pas

s'en douter; il était établi que nous avions grand plaisir à être

ensemble, que nous nous aimions beaucoup, et nous ne cherchions pas à

définir les termes. J'étais devenu si insatiable que, non content de la

voir tous les jours, je lui écrivais la nuit d'énormes lettres

auxquelles elle répondait assez souvent par quelques lignes

affectueuses, mais où ne se trouvait jamais, ainsi que je le compris

plus tard, une phrase de sens douteux, jamais une parole qui eût pu la

compromettre.

»Un jour que je me présentais chez elle à l'heure accoutumée, on me dit

à l'antichambre qu'elle était rentrée souffrante du bal, qu'une fièvre

violente s'était déclarée, et qu'elle ne pouvait me recevoir. Une

semaine entière s'écoula sans qu'on me laissât parvenir jusqu'à elle.

Les nouvelles devenaient de plus en plus alarmantes; le médecin

paraissait soucieux et refusait de s'expliquer. Je crus que je

deviendrais fou. Une continuelle obsession des pensées les plus

absurdes, des résolutions les plus extravagantes, obscurcissait mon

cerveau; une douleur inouïe déchirait mon coeur; Éliane souffrait et je

n'étais pas près d'elle; Éliane était en danger, et je ne pouvais prier

à son chevet; Éliane allait peut-être cesser de vivre et ce n'était pas

moi qui recevrais la dernière étreinte de sa main adorée; ce n'était pas

moi qui recueillerais son dernier soupir. Je n'étais donc rien pour

cette femme si chère; rien dans sa vie, rien à l'heure de sa mort. Le

hasard d'un jour nous avait rapprochés; je ne tenais à elle par aucun

lien; je n'étais ni son frère, ni son mari, ni son amant. Son amant! ce

mot, qui ne fit d'abord que traverser mon esprit sous la forme d'une

plainte vague, y revint bientôt comme un regret, puis s'y fixa comme une

espérance.

»Je n'étais pas l'amant d'Éliane, mais je pouvais le devenir. Dès ce

moment, ô puissance de la passion, ô certitude de la jeunesse! je ne

doutai plus de son salut, je n'eus plus d'appréhension pour elle, il n'y

eut plus de place dans mon coeur pour le découragement. L'avenir

m'apparut comme un ami qui me tendait la main et qui me criait: Aie

confiance. La dernière fois que j'avais vu Éliane, j'étais un enfant

sans volonté, recevant passivement toutes les impressions du dehors sans

réagir sur aucune; lorsque je la revis, j'avais conscience de moi;

l'amertume d'une première douleur avait sevré mon âme; d'enfant j'étais

devenu homme, je voulais posséder Éliane ou mourir. Enfin, je reçus un

matin un billet d'elle qui ne contenait que ces mots:

«Je suis sauvée, venez.»

»Vous dire mon ivresse, mon délire quand je revis son écriture, ne

serait possible dans aucune langue. Je poussais des cris, de véritables

rugissements de joie. Je tenais ce billet à deux mains comme si je

craignais qu'on ne me l'enlevât; je dévorais des yeux ces caractères qui

rayonnaient à m'éblouir; puis je les posai sur mon coeur pour contenir

des battements si violents qu'ils me causaient une souffrance aiguë; je

les portai à mes lèvres brûlantes; je tombai à genoux et je rendis

grâce... Si ce fut à elle, si ce fut à Dieu, je l'ignore. Tout ce que je

sais, c'est qu'en ce moment j'adorai, je bénis un être puissant et bon

qui me rendait heureux. Oh! pour ce seul instant, s'il pouvait renaître,

pour ce seul élan, pour cette seule étincelle qu'une immense espérance

fit jaillir d'un immense amour, je voudrais revivre ces années si

terribles; je reprendrais la chaîne de mes misères; je subirais toutes

les tortures de ce passé si douloureux; je renoncerais à la

tranquillité, à la paix que j'ai reconquise; je renoncerais à l'estime

des hommes, et, je vous le dis bien bas, je renoncerais à ma propre

estime que j'ai reconquise aussi!»

Thérèse leva les yeux sur Hervé avec l'expression d'une indicible

surprise.

--Ô Thérèse! Thérèse! ce langage vous étonne, il vous effraye presque.

Vous avez cru aussi, qui ne le croirait? que j'étais un homme mort aux

passions de la jeunesse, calmé par l'expérience et la réflexion. Vous

avez pensé que cet empire salutaire que j'exerce sur les autres par la

persuasion et l'exemple, je le devais à une sagesse voisine de la

froideur, à une intelligente insensibilité. Convenez-en, vous avez pensé

qu'Hervé était aujourd'hui un homme voué au culte de l'utile, absorbé

par les affaires et par les honnêtes calculs d'une ambition modérée?

Cela est vrai comme tout est vrai en ce monde: à moitié. Mon âme est

aujourd'hui comme les terrains de formation successive; tant de couches

y sont superposées qu'il m'est difficile à moi-même d'en retrouver le

fond. Mais ce que je sais, ce que je sens surtout à certains jours de

souffrances plus intenses, c'est qu'elle a conservé une ardente soif

d'amour, un dédain complet de cet ordre, de cette régularité qui

encadrent aujourd'hui ma vie; le sentiment d'un isolement profond au

sein des affections les plus tendres, et l'amer, le coupable regret des

orages de ma jeunesse.

Hervé se tut, Thérèse n'osa rompre le silence. Rien n'est plus auguste

que l'aveu des misères d'une grande âme; rien d'affligeant pour l'esprit

comme de pénétrer le néant des plus fortes volontés, de toucher la

couronne d'épines qui ceint le front de ceux qui ont triomphé

d'eux-mêmes, et d'entendre la plainte étouffée qui gronde au fond de

toute satisfaction humaine. Après avoir fait quelques pas sans rien

dire, Hervé reprit ainsi:

«--Quand j'entrai chez Éliane, elle était seule, couchée sur une chaise

longue; ses longs cheveux noirs, que j'avais toujours vus bouclés avec

le plus grand soin, tombaient en désordre sur ses épaules; son regard,

si brillant d'ordinaire, était abattu; sa voix presque éteinte; elle

paraissait avoir beaucoup souffert. Éliane, m'écriai-je en me

précipitant à ses genoux et en couvrant sa main de larmes, Éliane, tu

vis, tu m'es rendue! Et je relevai la tête, et mon regard s'attacha sur

le sien avec âpreté, comme pour ressaisir en une minute tout le bonheur,

toute la joie que j'avais perdus loin d'elle. C'était la première fois

qu'il m'arrivait de la tutoyer; elle n'en parut pourtant point surprise.

Elle se souleva à demi, et posant la main sur ma tête, ainsi qu'elle

avait accoutumé de le faire lorsqu'elle était un peu émue:

»--Pauvre Hervé, dit-elle, vous m'aimez beaucoup.

»--Beaucoup? m'écriai-je, quel mot! Veux-tu savoir combien je t'aime,

Éliane, laisse-moi, laisse-moi te presser, t'étreindre contre ma

poitrine, tu y sentiras un coeur qui ne bat que pour toi! Et, par un

mouvement soudain, avant qu'elle pût se défendre, je passai mon bras

autour de sa taille et je l'attirai vers moi. Elle n'eut que le temps de

cacher son visage sur mon épaule, je couvris son cou d'ardents baisers.

Parvenant enfin à se dégage:

--Hervé, me dit-elle, et il n'y avait dans son accent ni trouble, ni

colère, vous savez bien que je ne m'appartiens pas, que des sentiments

aussi exaltés ne sauraient entrer dans ma vie. J'ai un mari que

j'estime, des enfants dont les caresses sont la récompense de mes

sacrifices. Dieu bénit en eux, j'en suis certaine, le renoncement de ma

jeunesse; mon coeur saigne parfois, mais mon front est sans tache, et

l'orgueil d'une conscience pure est ma force dans l'affliction. Dites,

Hervé, voudriez-vous me la ravir?

«--M'aimes-tu, m'écriai-je sans lui répondre; m'aimes-tu?

«--Hervé, ne le savez-vous pas? ne voyez-vous pas que vous êtes mon

meilleur, mon plus cher ami?

«--Un de vos amis, repris-je avec ironie, le meilleur même de vos amis;

je suis reconnaissant de la place que vous m'avez faite, mais cette

place, je ne m'en sens pas digne. Si vous ne devez avoir pour moi qu'une

amitié banale, il est impossible que je vous revoie. Je sais bien que

vous quitter, c'est mourir, mais vivre auprès de vous d'une misérable

aumône d'affection distribuée à parts égales entre vos nombreux amis,

c'est à quoi je ne me résoudrai jamais. Non, non, Éliane, mon amour est

trop absolu, trop profond, trop fou peut-être, pour accepter, en échange

de ce qu'il vous donnerait, un sentiment bâtard, subordonné à mille

calculs. Il me faut votre amour, Éliane, il me le faut tout entier, ou

bien vous me voyez en ce moment pour la dernière fois.

«D'où m'était venue tout à coup cette énergie, cette audace? je ne

saurais l'expliquer. Le développement de la force morale ne s'accomplit

pas chez l'homme dans une progression régulière et continue. Il y a tel

événement, telle pensée qui peut faire en une minute l'oeuvre de

plusieurs années; une de ces minutes avait sonné pour moi. Éliane le

comprit, car dès ce jour, je pourrais dire dès cette heure, elle changea

de manière; elle quitta le ton de supériorité condescendante qu'elle

avait eu jusque-là, elle se montra craintive, suppliante; elle m'avoua

qu'elle m'aimait d'amour, de l'amour le plus tendre et le plus exclusif;

mais elle me conjura de ne pas abuser de cet aveu, de ne pas la rendre

parjure à son mari, hypocrite avec le monde, tremblante devant Dieu.

«Son langage fit sur moi l'impression qu'elle voulait. Je n'étais point

dévot, mais comme tous les hommes, même les plus corrompus, j'aimais la

piété des femmes, et j'étais facilement séduit par le côté poétique de

la religion. Tout en combattant l'exagération de ses idées, j'admirais

la résistance d'Éliane, et j'étais si fier de sa vertu, que je ne savais

plus, par moment, si je serais joyeux ou triste de la voir succomber.

Nos tête-à-tête, qu'elle avait rendus moins fréquents, étaient devenus

plus orageux. C'étaient, de mon côté, de vives supplications; des appels

à ma générosité, du sien. Quelquefois les rôles changeaient; j'arrivais

chez elle calme, apaisé; c'était elle alors qui semblait oublier sa

résolution et qui me prodiguait des marques de tendresse inexplicables

de la part d'une femme qui voulait et croyait rester fidèle.

«Pour vous faire concevoir jusqu'où allaient la bizarrerie,

l'inconséquence de nos rapports, les singuliers incidents que sa retenue

et son laisser-aller, sa dévotion et son caprice amenaient dans notre

liaison, je vous citerai un fait entre mille. Elle m'avait plusieurs

fois exprimé la curiosité la plus vive de voir mon appartement; c'était

un enfantillage, disait-elle, mais elle tenait à savoir dans quel ordre

mes livres étaient rangés, si mon bureau était bien placé; où je mettais

mes armes; enfin, elle disait à ce propos cent folies charmantes que

j'osais à peine écouter, tant elles présentaient à mon esprit

d'enivrantes images. C'était le temps des bals de l'Opéra. Son mari

était absent. Elle me proposa un jour, sans aucun préambule et comme si

elle m'eût dit la chose du monde la plus simple, de venir la prendre à

minuit; elle ajouta qu'elle serait masquée, que nous serions censés

aller au bal, et qu'au lieu de cela je la conduirais chez moi où elle

resterait jusqu'au jour. Pour un homme éperdument épris, comme je

l'étais, d'une femme honorée, il y avait de quoi perdre l'esprit; je me

contins, dans la crainte que, si elle voyait mes transports, elle ne

comprît mieux l'imprudence de sa démarche, et je la quittai aussitôt,

pensant n'avoir jamais assez de temps pour dignement préparer un lieu

que sa présence allait consacrer.

«Je n'ai jamais été prodigue, je n'ai jamais fait à aucune époque de ma

vie, par vanité, où par goût du luxe, aucune dépense excessive; mais ce

jour-là, pour qu'Éliane se trouvât bien chez moi pendant une heure, je

dépensai en quelques minutes mon revenu de toute une année. Je passai le

reste du jour à courir dans les magasins les plus célèbres, j'aurais

voulu inventer des recherches nouvelles, de nouveaux raffinements de

confort et d'élégance, pour lui arracher un mouvement de surprise. Mon

premier soin, comme je lui connaissais la passion des fleurs, fut de

faire acheter les plus magnifiques plantes, les arbustes les plus rares,

et de transformer le cabinet où je travaillais en véritable bosquet. Au

milieu de ce bosquet je fis placer un meuble sculpté en forme de chaise

longue, recouvert d'une étoffe de l'Inde, que l'on venait d'achever pour

être envoyé en Russie. Après avoir vainement cherché un tapis qui me

parût assez moelleux pour son pied de fée, je fis arranger à la hâte une

fourrure d'hermine, que j'étendis devant la chaise longue, en songeant

avec ravissement à l'effet que feraient sur ce tapis de neige ses deux

petits souliers de satin, noirs et lustrés comme l'aile d'un corbeau.

Sous un grand mimosa, dont les branches flexibles la recouvraient à

moitié, je fis dresser une table où il n'y avait que la place juste de

deux couverts. J'ordonnai un souper fort simple en apparence, mais

composé de primeurs extravagantes. Une corbeille en vermeil

admirablement ciselée, contenait des fruits savoureux, dignes d'être

servis à une souveraine; je remplis moi-même deux flacons de cristal

d'un vin exquis, qu'un de mes oncles, vieux marin, avait rapporté des

îles.

«Je m'étais aperçu qu'Éliane aimait la bonne chère et qu'il lui arrivait

de boire capricieusement plus que les femmes ne le font d'habitude. Je

n'ose pas dire que j'avais comme une vague idée, un espoir confus que

peut-être ce vin capiteux, bu sans défiance, porterait le désordre à son

cerveau, rendrait sa raison chancelante; vous allez trouver que c'était

là une pensée ignoble, bien peu digne de l'amour idolâtre qu'Éliane

m'avait inspiré. Mais, Thérèse, voyez-vous, les hommes sont ainsi faits;

les plus délicats ne sont pas exempts de grossièretés inqualifiables.

L'image de la femme aimée n'est jamais assez isolée sur l'autel que nous

lui dressons pour que d'étranges confusions ne se fassent pas dans notre

esprit. Lorsque nous nous inclinons devant elle, semblables au flot qui

vient saluer la rive, nous déposons à ses pieds, comme malgré nous, le

limon de nos habitudes corrompues, l'écume de nos souvenirs.

«Éliane vint chez moi le 28 février, à une heure du matin; je n'ai

jamais oublié cette date.»

Nélida; Hervé; Julien · 第 52 / 70 题